‹ Lettres à un amiChapitre 10 sur 13 · VOYAGE AUX PYRÉNÉES · texte numérisé non relu

VOYAGE AUX PYRÉNÉES

Saint-Sauveur, jeudi 10 août 1854.

Je t'entends d'ici, mon brave ami : tu grondes, tu pestes, tu maudis les oublieux et les ingrats et tu as bien raison cent fois, mais que veux-tu? Vous m'avez tant fait la leçon, vous tous; vous m'avez tant prêché l'amour et le soin de moi-même que je me suis enfin laissé convertir : j'ai voulu voir ce que c'était, cet égoïsme tant vanté, cette oisiveté du cœur qui se replie et se condense et qui ne bat plus que comme une mécanique tranquille et bien réglée, sans se laisser déranger dans ses paisibles tictacs par aucun trouble du dehors. « Tes amis s'inquiètent de toi... Ils ne savent que penser

de ton silence... Tu leur devrais au moins un mot pour les remercier de leurs alarmes passées et les rassurer sur le présent... » Foin de lout cela et que m'importe! Je mange bieu. digère passablement; mon bain est tiède; l'air est doux et apporte des bouffées de santé que j'attends la bouche grande ouverte. J'ai, pour chaque jour, des compagnons nouveaux, auxquels je n'ai pas cette grande fatigue d'attacher mon cœur, dont les soucis et les chagrins n'augmentent jamais mon bagage. N'est-ce pas là une bonne vie, la vie véritable, et que peut me faire tout le reste? Papataci dee mangiar, Papataci dee dormir l.

Tu auras eu sans doute, par ton frère Oswald, des nouvelles de notre voyage commun. Quelle chance et quelle bonne fortune d'avoir trouvé à point nommé un pareil compagnon de route! Comme nous nous entendions bien et comme j'aurais bien voulu le garder avec moi! Mais, tu le sais, ce n'était pas notre piaisir tout seul que nous venions chercher dans ces montagnes. Nous leur demandons, chacun de notre côté, la santé, la force et la vie, et il a fallu nous séparer, trop tôt à mon gré, avec l'espoir incertain, il est vrai, de terminer ensemble notre voyage.

C'est une bien heureuse inspiration, mon cher ami, qu'a eue mon vieux docteur de m'envoyer dans ce coin du monde et de fixer ici mon exil. Figure-toi un vrai

1. Ce morceau de l'Italienne à Alger, de Uossini, était demeuré dans la mémoire de tous ceux qui l'avaient entendu chanter par Lablache.

nid de verdure perdu au milieu des immenses montagnes, une trentaine de maisons accrochées aux flancs des rochers, littéralement noyées dans des masses de grands arbres qui s'étagent le long d'un ravin de deux cents pieds, au fond duquel blanchit un gave furieux; de tous côtés, de près et de loin, des horizons admirables, variés à l'infini. A gauche, au bas de cette belle rampe qui contourne le ravin comme un balcon incliné, c'est la vallée de Luz, avec ses prairies vert émeraude rayées de longues lignes de peupliers et coupées d'innombrables ruisseaux, le beau village de Luz, avec ses maisons blanches, ses toits d'ardoise brillant au soleil, et sa vieille église crénelée par les Templiers; la gorge étroite où le gave de Gavarnie s'est creusé un passage écumant à travers des blocs gigantesques pour aller déboucher à deux lieues de là dans la belle vallée d'Argelès; enfin la gorge aride et sombre qui cache Barèges, les horreurs de sa nature désolée et les infirmités de ceux qui 1 habitent. Devant nous, nous avons un premier plan de montagnes verdoyantes cultivées et boisées jusqu'à leur sommet; puis, au second plan, passant sa tête chenue par-dessus ses colosses cadets, la haute cime du Bergonz souvent coiffée de neige et de nuages. Enfin, à droite, à deux pas de notre nid fertile et verdoyant, la route suspendue qui s'enfonce vers les horreurs de Gavarnie. Je suis ici, d'un commun aveu, dans le plus beau pays des Pyrénées; au centre de toutes les excursions et au seuil de toutes les merveilles. Je ne peux pas profiter comme je le voudrais de cette

bonne fortune, car je n'oublie pas, — et tout me rappellerait d'ailleurs, — que je ne suis pas ici en touriste audacieux, mais en convalescent timide. Ma santé, mes forces, un instant éprouvées par le voyage et par quelques petites imprudences peut-être, reviennent et augmentent chaque jour; mais je ne veux pas compromettre ce bien-être et je résiste à bien des tentations, à bien des prières, pour ne pas excéder la mesure de mes forces. Je prends tous les jours un bain de près d'une heure dans une immense baignoire de marbre gris qui ressemble à un sarcophage antique; je bois tous les jours aussi deux grands verres d'une eau limpide et tiède, d'une saveur peu gracieuse et où l'on jurerait qu'on a fait infuser une décoction d'œufs pourris. Ce régime produit sur mon tempérament les plus heureux et les plus évidents effets. Mes entrailles s'apaisent, mes nerfs se calment et je vois tomber de jour en jour cette surexcitation physique et morale dont j'ai tant et si longuement souffert. Je ne sais pas au juste, dans cet apaisement général, quelle part il faut faire à la vertu spécifique des eaux, quelle autre part il faut faire à l'air des montagnes, au repos, à l'hébétement volontaire où je me suis réduit. Toujours est-il que j'emporterai d'ici le souvenir reconnaissant d'un grand soulagement et d'un bien-être plein de charmes.

.le t'écris ces lignes seulement pour te rassurer; car je suis dans un de ces jours où il me serait impossible d'accoupler deux idées et où c'est une fatigue pour moi de sentir une plume entre mes doigts. Je te promets

Au UT 1854 199

ces jours-ci une longue lettre où je te donnerai quelques détails sur le pays et sur mes excursions. Aujourd'hui il fait lourd et je ne suis bon qu'à m'aller chauffer à ce demi-soleil auquel nous sommes réduits depuis quelques jours. J'ai écrit à ton frère, et il m'a fait avant-hier une charmante réponse. Il ne parait pas plus souffrant et se dispose cà me venir rejoindre au premier signal.

Je ne sais que penser. Emile, dans ses dernières lettres, semble me donner à entendre qu'il se pourrait faire qu'il s'échappât de Paris pour me venir chercher. Je n'ose croire à cette bonne fortune étrange, et j'attends avec anxiété la confirmation ou le démenti de cette bonne nouvelle.

Adieu, je suis bête à cœur joie aujourd'hui, et comme en léthargie ; mais tu auras toujours ces quatre mots pour te rassurer et te faire prendre patience. Écris-moi vite et long. Je reste ici au moins jusqu'au 22.

Saint-Sauveur, samedi 26 août 1854.

Je t'écris, mon cher Henri, uniquement pour t'écrire et pour qu'il ne soit pas dit que j'ai quitté Saint-Sauveur sans t'avoir donné une petite part de mes impressions et de mes souvenirs de voyage. Mais, au milieu de tant de merveilles, laquelle choisir? Ma foi! au hasard, à l'aventure de la plume qui grince et de la pensée qui court tantôt devant, tantôt derrière elle. Hier encore, à tout prendre, n'avons-nous pas fait avec nos deux frères (le

frère de toi et le frère de moi) une magnifique excursion? Car tu ne sais pas : ce brave Emile, lui aussi, m"est venu rejoindre: il est venu tàter mes vieux os, palper ma maigre échine, interroger mon teint cuir d'Espagne; et trouvant tout cela assez remplumé, hàlé et retapé par le repos, l'égoïsme et le ■ soleil, ces messieurs m'ont admis aux honneurs de leur société et aux plaisirs de leurs promenades. Avant-hier donc, à midi et demi, nous partions de Saint-Sauveur pour l'excursion classique de Gavarnie, dont tu as sans doute entendu parler vingt fois. La caravane se composait de M. Drouet, jeune Artésien très gentil, de M. Oswald Vesseron (de la maison Vesseron et O de Sedan , de M. Emile Rousse et de ton serviteur; c'était quelque chose comme les quatre fils Aymon, mais nous étions mieux montés qu'eux. Comme Emile et M. Drouet sont aussi exécrables cavaliers qu'infatigables fantassins, on avait pris un cheval pour eux deux : c'était trop encore à les entendre. Quant à ton frère, il chevauchait abrité sous un ritlard vert qui le défendait d'un soleil à cuire des œufs. Il avait Pair d'un protonotaire apostolique ou d'un officier quelconque de Sa Sainteté le Pape.

A deux portées de fusil de Saint-Sauveur, la route de Gavarnie, charmante jusque-là, tourne court au grandiose et à l'horrible. Je te dirais bien qu'on chemine entre d'immenses rochers et un épouvantable ravin au fond duquel mugit et bondit le gave écumant en cascades éternelles; mais c'est" ne rien dire; et quant a chercher, je n'ai pas le temps; et puis chercher n'est pas

dans mon régime; et puis enfin ce serait vouloir décrire un modèle toujours changeant, que chaque rayon de soleil, chaque ombre, chaque nuage qui passe modifie sans cesse dans sa tranquille et colossale uniformité! Pendant trois quarts d'heure environ, on suit la .rive droite du Gave sur une route en corniche, suspendue à une grande hauteur, mais assez large et accessible aux petites voitures.

Bientôt le chemin s'abaisse rapidement vers le petit village de Scia, situé sur le bord môme du torrent. Tout d'un coup, la roule semble s'affaisser sur elle-même; elle plonge à pic, se replie en quatre tournants étroits et d'une pente effroyable et débouche sur un pont de bois qui la fait passer sur la rive gauche du torrent dont on se trouve alors à quelques mètres seulement.

Ce pont de Scia est un des endroits pittoresques de cette promenade célèbre. Après Scia, on s'enfonce dans une vallée plus ouverte qui vous amène, par un petit chemin pierreux, au village de Gèdres, où se trouve le dernier poste de douane française et le dernier vestige de civilisation officielle.

De Gèdres, on monte en escarpement très rude; le chemin devient sentier; les montagnes s'élèvent et se taillent des deux côtés en murs gigantesques; les arbres disparaissent, puis les arbustes, puis les buis sauvages, et l'on entre, au bout d'un quart d'heure, dans cette formidable vallée du Chaos creusée par l'écroulement de dix montagnes et dont le glacier du Marboré, la brèche de Roland et les sommets lointains du Cirque

forment à l'horizon les derniers plans. Tu as entendu parler vingt fois du Chaos de Gavarnie; tu en as dans l'esprit une idée telle quelle, une figure d'imagination à laquelle tons mes efforts n'ajouteraient et ne changeraient rien.

J'ai marché pendant plus d'une heure à travers les déblais et les débris d'un croulement de montagnes si ancien, que nul ne sait dans quel âge du monde Dieu a poussé du doigt et pulvérisé ces colosses, et si énorme, que pendant une lieue le sol est encombré de blocs immenses se contournant en pyramides, se dressant en colonnes, s'entassant, se surpassant, se faisant contrepoids les uns aux antres dans des jeux d'équilibre inouïs, formant ici des couloirs où l'on ne passe qu'un à un comme une file de fourmis entre deux cailloux, là des ponts sous lesquels le torrent s'engouffre ou qu'ils escaladent dans leurs élans. Enfin c'est le chaos, un mot ingénieux et facile qui dispense d'une description impossible.

Presque au bout du Chaos, et dans le sentier même, sur un bloc de granit plat, on voit deux larges empreintes qui figurent as^ez bien la marque des deux pieds d'un cheval. C'est en effet le cheval de Roland lui-même qui, sans doute en se cabrant, a incrusté là ses sabots pour l'éternité. C'est la tradition qui le dit et cela s'appelle le pas de Roland. Une belle chose, n'est-ce pas? cette poésie qui anime et fait vivre toute chose morte!

Bientôt la végétation reparait, le gave s'encadre dans un ravin verdoyant; on aperçoit quelques granges, quel-

ques petits moulins et quelques chalets. On arrive en montant au village de Gavarnie composé d'une soixantaine de maisons. Nous descendîmes à l'auberge et, au bout de dix minutes, après avoir commandé le dîner et retenu des chambres pour la nuit, nous remontions à cheval pour aller de suite au Cirque.

En sortant du village, on se trouve de plain-pied sur la rive gauche du gave, qu'on suit côte à côte sur un sentier étroit et pierreux et qu'on ne tarde pas à traverser sur un pont de deux sapins. La vallée en cet endroit est assez large, couverte de pierres comme le lit d'un torrent et semée de plantes marécageuses. En effet on marche sur le sol d'un lac desséché par le temps et comblé par des avalanches séculaires. Le fond de la vallée est formé par le Cirque lui-même qui se déploie comme une immense décoration. Il semble qu'on y arrive et qu'on y touche à chaque instant, tandis que chaque pas en avant semble reculer et faire fuir cette gigantesque muraille. Après avoir monté un petit mamelon couvert d'herbes courtes et de pierres, on traverse un second lac, desséché comme le premier. La vallée ramène insensiblement les deux parois de rochers; le cadre se resserre; on arrive à la Cabane, petite maison blanche bâtie sur une des collines qui entourent le Cirque. C'est de là qu'on peut se faire enfin une idée de ce prodigieux amphithéâtre. Amphithéâtre en effet, scène véritable où se trouvent concentrées par un artiste divin toutes les ressources, toutes les inventions de science et d'effets que l'homme a ensuite appliquées à de misérables spectacles. La

salle, c'est celte profonde vallée qu'on vient de parcourir découvrant d'abord le cirque par aperçus, par plans isolés, puis allant toujours se resserrant, vous ramenant de vive force plus en face du théâtre, faisant enfin tomber par grands pans l'ombre et la silhouette noire de ces deux montagnes pour servir de premier plan et de repoussoir à l'immense scène circulaire éclairée par les torrents blancs d'écume qui tombent, comme destrainées de lumière, du haut des terrasses du Marboré, et par les neiges étincelantes qui les couronnent.

Représente-toi (toi qui as la prétention de voir en dedans plus beau que la nature), représente-loi un demi-cercle dont le diamètre est de plus de douze cents mètres, et formé par d'immenses rochers, taillés absolument à pic, hauts de dix-neuf cents mètres au-dessus du niveau de la mer et de six cents mètres au-dessus de la colline où nous étions assis!

Les sommets du Cirque sont : à gauche, des pics pointus, des pitons aigus qui déchirent le ciel; plus à droite et vers le milieu du Cirque, des cimes droites horizontales, taillées avec régularité et dans lesquelles on voit deux créneaux parfaitement figurés : le premier est la Brèche de Roland, c'est le passage en Espagne; le second s'appelle la Fausse Brèche.

Au-dessous de ces sommets, l'immense muraille forme comme une attique circulaire, une corniche en retrait, où s"accumulent et dorment entassées les neiges éternelles des hivers. Plus bas, vingt ou vingt-cinq torrents

sortis de ces glaciers tombent le long de la muraille : les uns suintant en lames plates et larges sans quitter la paroi du rocher dans leur chute tranquille; les autres bondissant hors des glaciers, dépassant dans leur élan le bord des terrasses; puis, quand le souffle leur manque, se précipitant en gerbes d'écume d'une telle hauteur que de loin on en saisit à peine le mouvement et que ces masses furieuses paraissent quelque avalanche frappée tout à coup d'immobilité entre le ciel et la terre. Le plus considérable de ces torrents est celui qu'on appelle la cascade de Gavarnie par excellence. Elle tombe du glacier à gauche du Cirque, décrit un arc en quittant le rocher, puis retombe en une colonne d'argent de quatre cent vingt mètres de haut dans un demi-cercle de rocs énormes où elle s'engouffre pour en sortir torrent; c'est dès lors le gave de Gavarnie qui passe à Gèdres, à Saint- Sauveur, a Luz, où il s'unit au bastau de Barèges, traverse la vallée d'Argelès qu'il fertilise et va se jeter dans le gave de Pau qui le porte à la mer.

Tu as beau dire que là-bas, au coin de ton feu, les pieds sur tes chenets, tu voyages aussi, que tu vois ce que nous voyons, embelli de toutes les splendeurs de tes illusions, j'aime mieux, en pareille matière, mes yeux que mon imagination.

Ton frère et moi, les deux invalides de la troupe, nous sommes restés à la cabane, admirant tout notre saoul et sans fatigue ce prodigieux spectacle. Quant à nos deux compagnons, ils n'étaient pas gens à se contenter de si peu, et ils ont bien fait. Us ont entrepris d'aller jusque

sous la cascade, au fin fond du Cirque. Cela parait l'affaire d'une demi-heure; ils y ont mis une grande heure et demie et, à les en croire, c'est une des plus rudes fatigues qaun touriste bien jambe puisse affronter. La chose se fait un peu sur les pieds, pas mal sur les mains, mais beaucoup sur le derrière.

A sept heures et demie, nous étions tous réunis devant un bon diner à l'auberge de Gavarnie. A neuf heures nous étions couchés dans des lits suspects où les insectes hospitaliers qui les habitent d'ordinaire ont bien voulu nous faire une petite place que nous leur avons payée en nature. Hier matin à sept heures et demie nous avons repris notre course. A onze heures et demie nous étions à Saint-Sauveur. A quatre heures, Emile et ton frère, plus intrépides que jamais, sont repartis pour Barèges et le pic du Midi.

Emile et moi, nous quittons Saint-Sauveur demain matin. Nous allons à Bigorre, à Tarbes, à Pau. Là mon frère me quittera sans doute et j'irai seul à Bayonne, peut-être même à la Teste, respirer l'air de la mer. Je serai à Paris vers le 10 septembre. Quant à Sedan, mon pauvre ami, tu vois bien que pour vingt raisons il faut nous en priver cette année. Je ne veux pas te dire combien cela me chagrine; mais sois bien sûr que, si ce voyage était jwssible ^prends le mot à la lettre), je serais bientôt près de toi.

Je ne te parle pas de ma santé et de mon moral. Les eaux ont calmé mes nerfs sans apaiser entièrement mes entrailles.

Voilà ce qui s'appelle une lettre à toute vapeur; j'ai le poignet engourdi. Que le ciel me préserve de relire ces quatre pages! Ce doit être joli. Adieu, souvenir à tous; écris-moi à Paris.

La Roche-Guyon, 25 octobre 1854.

Qui diable te dit le contraire, mon vieux et contrariant ami? La poésie est en nous-mêmes; il n'est voyage qui vaille le vol de la pensée; il n'est bidet de poste ni chemin de fer qui puisse rattraper l'imagination lancée au galop pendant que les pieds battent la mesure dans des pantoufles fourrées sur les chenets où se mire la flamme du foyer. Le spectacle dans un fauteuil! Le voyage dans un fauteuil! Le mouvement et la vie dans la tête et dans dans le cœur, mais les pieds chauds, les jambes allongées, la robe de chambre croisée sur le ventre et la fumée de la cigarette montant en spirales bleues devant les yeux à demi fermés! C'est une bonne chose cela, et pourquoi me dire de grosses et spirituelles injures comme si je n'étais pas cent fois de ton avis? Parce que j'aime les voyages, pour de vrai, le grelot des percherons, le hennissement des locomotives, les grands horizons de la mer ou des montagnes, les grandes routes et les petits chemins, le changement, la bigarrure, les hasards et les aventures de la vie errante, ce n'est pas une raison pour jeter des pierres dans mes bagages et pour me traiter de don Quichotte, de Christophe Colomb et de réaliste satisfait*

Christophe Colomb! Tu sais bien, mon vieil ami, que je n'ai jamais eu la prélention de rien inventer, et quant à ce réalisme dont tu m'accuses, plût à Dieu que j'eusse mérité tes dédains! Le Courbet a du bon, vois-tu, dans ses brutalités, et je n'en serais pas où j'en suis si je pouvais me décider à voir la vie comme il nous montre ses baigneuses.

Tu dis que je suis parti croyant trouver un autre soleil, d'autres hommes, « une nature renversée et des idées phénoménales ». Oh! mon Dieu, non, et je n'avais pas plus emporté d'illusions que je ne rapporte de désappointement. Si chaud que soit le soleil du Midi, si grande que soit la nature de Saint-Sauveur ou de Gavarnie, une imagination de poète — comme la tienne — peut rêver et créer mieux encore. Quant aux idées phénoménales, je t'assure que je ne m'en inquiétais guère. C'est une sorte de gibier qui fuit devant le chasseur; et en fait d'esprit, il y a de très grandes chances pour qu'on s'en trouve devant le mont Blanc tout juste autant que devant la butte Montmartre. Mais ce que je cherchais et ce que j'ai trouvé dans ce long voyage, c'est le repos de l'esprit, un air plus pur, un ciel plus chaud, des impressions changeantes, des distractions matérielles auxquels je ne pouvais échapper, de grands spectacles qui s'emparaient, de haute lutte, de toute mon âme, des secousses bienfaisantes et des cahots amis qui me jetaient tout à coup hors de moi-même, loin de mes rêves noirs, loin des souvenirs qui ont failli me tuer tant de fois. Les voyages d'imagination, c'est

charmant cela, quand l'imagination n'a pas des routes d'habitude où elle se lance malgré vous, des étapes cruelles où elle vous ramène toujours, comme un cheval rétif, en dépit de la cravache et des éperons. Le tapis de Bereddin Hassan ou du prince Kamaralzaman est une adorable invention; mais mon tapis à moi est trop rembourré d'épines pour que je m'y aventure en de lointains essors. Vive, pour les cœurs meurtris, la nature vraie, la mère nature qui vous emporte dans ses rochers, dans ses forets, qui vous berce au bruit du vent et de la Tner comme un enfant malade ; qui, à force de nouveautés et de splendeurs, vous empêche de penser et de vous souvenir; qui emplit les yeux de spectacles, les oreilles de chansons, les mains de hochets sonores, la poitrine d'air pur et libre; qui, chaque fois qu'un murmure sort de votre cœur blessé, de votre esprit ambitieux et inquiet, vous apaise en disant : « N'y pense pas, mon pauvre enfant. Tiens, vois mes plaines vertes de maïs, mes vagues qui arrivent en écumes blanches, mes grandes montagnes avec leurs écharpes de nuages et mes glaciers qui étincellent là-haut dans le brouillard comme les casques dune armée de géants! »

Mon ami, crois-moi, la solitude, la rêverie, l'imagination suivant sa pente et sa fantaisie, les courses immobiles et les voyages au coin du feu : cela est bon aux heureux et aux forts. Je ne suis, tu le sais, ni l'un ni l'autre. J'ai donc bien fait de suivre la loi commune et le lieu commun, et d'aller loin, de changer d'air, et de voyager autrement qu'en rêve, et de manger de la réa*

lité, et de monter à travers les rochers, si haut que mes pauvres jambes mepouvaient porter, et de plonger jusqu'au bout de mon souffle dans le sel et l'écume de la vague, et de fuir tout ce qui ressemblait à un labeur de l'esprit, à un mouvement de la pensée, à un élancement du cœur. A ce régime, j'ai perdu le peu qui me restait d'intelligence; tu m'assures même, et je te crois, que j'ai perdu beaucoup de ton estime. Mais j'y ai gagné deux mois de quasi-bien-être, et cette réalité bête qui se moque de tous tes paradoxes : ki santé! La santé, après dix mois de souffrances, de maladie, de médecins, de régime, de tisanes, de coliques et de toutes ces turpitudes puantes qui m'entouraient sur mon fumier. C'est quelque chose cela, l'estomac qui digère et le gros boyau qui fonctionne en silence. « Réaliste tant que tu voudras, crétin, bélître, pandour, philistin, papataci, gastrolàtre », je me moque de tes injures. Je digère et j'engraisse. Foin du reste!

Aussi bien je te trouve charmant; et comme ces grands faiseurs de paradoxes ne vont jamais bien loin sans se cogner le nez! Qu'est-ce que signifient les voyages? Qu'y voit-on de si rare? Qu'y apprend-on de si nouveau? Qu'y gague-t-on de si précieux? Je ne me donnerais pas la peine de relever le quartier de ma pantoufle, seulement pour aller voir a Nanlerre l'empereur de la Chine entouré de tous ses mandarins!... Oui-dà! voilà-t-il pas de mes orgueilleux et de mes fainéants! Vous trouvez fort commode et bien doux de vous prélasser le soir au coin du feu. Mais, pendant ce temps-là, un vieux cama-

rade court les chemins et les montagnes lointaines, par le vent, par la pluie, par les orages, à travers les aventures et les hasards. L'imbécile! Le double sot! Le réaliste! Christophe Colomb nourri de prose, va! Et puis quand le pauvre diable revient trempé, harassé, bronzé à tous les soleils, hàlé à toutes les bises. — « Quoi? qu'est-ce? Ah! c'est toi, — s'écrie le monsieur poétique en ouvrant un œil dédaigneux et en se tournant à moitié sur l'oreiller conjugal où il vient d'achever son petit voyage de circumnavigation. — Eh bien, mon garçon, tu viens de loin pour pas grand chose! tu n'as rencontré, j'en suis sur, « ni monde renversé, ni pensées phénoménales », et tu reviens Gros-Jean comme devant. C'est égal, conte-moi ça! dis-moi ce que tu as vu, réaliste! Montre-moi ce que tu as rapporté, petit génie ! Amuse-moi, brave homme, amuse-moi ; narre. Tu me dois tes impressions de voyage. Tu en étais resté à Lourdes, si j'ai souvenance. Va, maintenant. Tu disais donc?. . » Ce que je dis?... Je dis que tu ne sauras rien du tout, et que je suis trop ton ami pour te gâter, avec ma réalité grossière, avec mes histoires de grande route et d'auberge, la poésie triomphante de tes voyages imaginaires. N'as-tu pas là, sous la main, une écurie à nulle autre seconde? Pégase, l'hippogryphe, Briglia d'oro, le tapis de Scheherazade, le grillon de la reine Mab?... Attèle, mon ami, attèle. Enfourche Pégase, bride la chimère aux ailes d'argent et d'or, mets-toi à dada sur ton tapis. Hop-là! hop-là! galope, mon garçon, à travers les espaces libres de l'imagination» Bordeaux?

T'y voici. Pau? C'est cette butte de terre au-dessous de ton ballon. Les Pyrénées? Tiens, ce sont ces petits talus avec du vert et du blanc, là-bas, tout là-bas, plus bas encore. La mer? Cette tache bleuâtre entre deux cailloux. Tu vois bien, n'est-ce pas? Et vive l'imagination qui vous fait voir ainsi de haut et de loin, sans avoir d'autre peine que de fermer les yeux au lieu de les ouvrir... Tiens, mon vieux camarade, tu me fais pitié avec ton esprit et tes moqueries; et maintenant que, par tes questions naïves, tu as, de tes propres mains, mis en miettes ton paradoxe, je crois que je serais encore assez généreux et assez simple pour te faire la relation que tu rne demandes, si j'étais en veine, si tout cela n'était pas déjà trop loin de moi, et si je pouvais soulever un peu cette montagne de paresse sous laquelle j'achève mon sommeil de quatre mois.

Paris, mercredi 22 novembre 1854.

Pourquoi ne t'écrirais-je pas? Je n'ai rien de bien pressant au Palais aujourd'hui. Il est neuf heures; me voici installé au coin de mon feu, sur celte petite chaise rouge que tu sais, finissant cette ligne au bruit de ma bouilloire qui chante au milieu des tisons. Dehors, un rude temps d'hiver; la neige dessinant le bord des toits et les corniches de la cour; la pluie qui tombe, lourde et glacée, et que j'entends pleurer le long de mes carreaux. Pauvres gens ! pauvres enfants î Nos pauvres soldats de

Sébastopol, là-bas, au fond de cette Tauride fatale; làhaut, sur ces plateaux meurtriers; sans abri, sans feu, les jambes dans les tranchées boueuses; les mains glacées devant cette fournaise de rocs et de pierre qui vomit les boulets et la mitraille! A quoi veux-tu que je pense par un temps pareil, si ce n'est à cette guerre funeste, à cette aventure attardée, et à celte terre de Russie qui menace de nous être fatale deux fois? Et mon brave André Reille, dont nous n'avons aucune nouvelle depuis le 3, bien avant ces combats sanglants! Pauvre garçon, où est le temps où nous jouions au soldat dans la grande antichambre de Rueil, et où cetle brave maréchale Masséna, étourdie du vacarme, ouvrait tout d'un coup la porte du salon, en nous criant, de son plus formidable accent provençal : « Eh ! paix là donc un peu, enfants du diable! Que je vous entende encore, petite marmaille! »

Midi.

Je me suis interrompu pour lire le Moniteur que m'apportait mon domestique; j'y ai lu le rapport du général Canrobert sur la bataille du ,">. Aujourd'hui, c'est le récit de la victoire, l'ensemble, la vue d'en haut. Mais, demain, ce sera la liste des morts. A l'instant où je tourne cette page, on tire le canon des Invalides qui ponctue ma phrase d'une façon toute grandiose. Boum! c'est ce brave jeune général de Lourmel qui tombe en avant de sa charge imprudente. Boum! Sept généraux anglais tués ou blessés à mort! Boum! Deux mille

Anglais étendus morls, la fleur de la jeunesse des highlands! Boum! Boum! Huit mille cadavres russes! Boum! Dix-sept cents Français tués, blessés, amputés, coupés en deux, remplissant les charrettes d'ambulance de leurs cris et de leur sang! HurralH Vingt... vingt et un. Vingt et un coups de canon! plus rien que les voitures qui courent dans la rue et le flot de la vie banale qui continue son roulis monotone. Tout est dit : Vingt et un coups de canon! Nous vous avons payé toute noire dette, vous qui êtes morts dans cette journée, et nous ne saurions rien ajouter à cette oraison funèbre de la mère patrie. La guerre! Une grande chose pourtant, à y bien penser; la plus terrible, mais la plus féconde des voies de la Providence. Quel développement prodigieux de l'activité, de l'intelligence de l'homme! Quelle surexcitation de l'énergie, de la volonté, de l'industrie de l'individu! Quel réveil de toutes les forces endormies dans les loisirs de la paix! Quelles ressources imprévues jaillissant tout à coup quand la nécessité commande! Quelle forte trempe donnent au corps, à l'esprit, à l'homme tout entier ces hasards, ces vicissitudes de la guerre, ces rudes travaux, ces longues fatigues, le froid, le chaud, le vent, l'attente, la crainte, l'impatience, le feu du combat, la mort vue à toute heure, toutes les passions excitées, tous les muscles tendus pour l'action, tous les nerfs en jeu, toute la vie risquée à chaque moment! Et pendant ces grands efforts, nous voilà, nous autres, les pieds sur nos chenets, renversés sur nos fauteuils que nous ne trouvons pas encore assez doux;

les portes bien fermées; jugeant plus prudent de ne point sortir parce que le vent est humide et le pavé mouillé! Oh! que nous sommes petits, mon pauvre ami, et que le dernier fantassin maniant la pelle et la brouette dans cette tranchée fangeuse et meurtrière est plus homme que nous !

Jeudi matin, 23.

Et puis, cela dit, il a fallu sortir pour des courses d'affaires ennuyeuses et stériles. En rentrant, j'ai trouvé cinq clients (turba clientum), dont un seul a eu le bon goût de laisser cent francs sur mon bureau. Et puis ce brave Lôture, que tu connais, qui est venu me consulter sur une misère qu'il a avec son propriétaire. Ce bon garçon est marié depuis deux mois et enchanté, me dit-il, du parti qu'il a pris. En voilà un, par exemple, qui ne doit pas être amusant tous les deux jours! Bref, la journée s'est ainsi passée, et, ce matin, me voici derechef à mes pattes de mouche avec la très grande chance d'être encore interrompu dans cinq minutes. Dépêchonsnous donc. Voyons, que veux-tu savoir d'abord? Si je vais bien, n'est-ce pas? Oui, à force de soins, de temps, de voyages. En mettant à contribution, pour ce moi chétif, toutes les forces vives de la mère nature, l'air du ciel, l'eau de la mer immense, les acres parfums des forêts, les sources chauffées au feu souterrain des volcans, j'ai retrouvé la santé, la vigueur, — non pas la jeunesse, — de ce corps épuisé. Je suis à présent un bon gros vieux qui se porte bien : voilà mon bulletin

sanitaire cà la fois et mon signalement. Quant au moral, nous en parlerons une autre fois. Je fais des efforts inouïs pour ne penser à rien; j'ai mis un pavé sur mon cœur. Mais je sens que cela n'aura qu'un temps et que cette année me réserve encore des soucis, des tourments de plus d'un genre. Sois tranquille, mon ami, quand je souffrirai trop, tu auras ta part.

Au milieu des grands et tristes événements qui s'accomplissent, les affaires sont presque entièrement paralysées, à Paris du moins. Mon frère, qui avait été occupé l'année dernière, voit de nouveau le vide se faire. Au Palais, c'est une plainte et un cri universel; un de ces cris comme en savent pousser les avocats à jeun et les avoués auxquels on ôte le client de la bouche (vultures to'jati . Jamais les rôles n'ont été si maigres, les audiences si courtes, les plaidoiries si molles, la parole judiciaire si découragée d'elle-même.

Jeudi, o heures.

Je sais bien qu'on dit la même chose au Palais au commencement de chaque année; mais c'est particulièrement vrai celte fois. Quant à moi, j'attends et ne dis trop rien. Deux ou trois petites affaires correctionnelles et un ou deux procès civils de quelque valeur me font un mois de novembre à peu près passable; car, après l'énorme interruption de l'an passé, je ne peux pas être ambitieux, et les affaires ne me peuvent revenir que petit à petit.

... Je craignais que ma maladie et cette longue absence du Palais ne m'eussent beaucoup rouillé. J'ai plaidé, il y a quelques jours à la Cour, une assez grande affaire contre Paillet, et j'ai la certitude de l'avoir bien mieux plaidée que je ne l'aurais fait l'année dernière. C'est une des affaires, rares, comme tu sais, où j'aie été absolument content de moi. Je sens que je suis mûr pour une grande et décisive occasion, si elle se présente; le reste n'est pas en mon pouvoir. Il y a là comme une gageure où je joue ma vie et où je m'entête d'autant plus que les chances m'ont été jusqu'ici contraires.

Voilà longtemps, bien longtemps, mon brave ami, que je te parle de moi et, ce me semble, sans trop de modestie; mais, vois-tu, on m'a tant reproché mon humilité, ma défiance de moi-même, mon peu de savoirfaire et ma timidité que, ma foi, il faut me pardonner ces bouffées d'orgueil que je me permets à ton égard, pour m'essayer et me faire la main vis-cà-vis des autres.

Vendredi matin.

Tu vas voir si je suis sage, si je fais vraiment tout mon possible pour me distraire et pour donner le change à mes tristesses. Depuis mon retour, je suis allé deux fois au spectacle avec mon frère. Nous avons été voir d'abord la Sonne sanglante, de notre camarade Gounod, un ancien du collège Saint-Louis, notre contemporain, un brave et digne et modeste garçon avec bien du talent. Sa musique est très belle, très large, très savante et

souvenl. très dramatique. Il était connu déjà par Sapho et par les chœurs d'Ulysse; il fait là de magnifiques débuts. C'est un esprit sérieux, consciencieux et naïf. Je l'ai vu, il y a quelque dix ans étudiant au séminaire et tout près d'entrer dans les ordres. Un voyage en Italie a changé sa vocation. Il est maintenant le mari de Mlle Zimmermann et fait jouer des opéras aux risques et périls de sa vertu et de son àme.

Mon autre débauche a été encore une débauche musicale. Nous sommes allés, l'autre soir, nous asseoir, comme deux bons vieux habitués du temps jadis, au parterre des Italiens. Pour mon compte, il y avait bien quatre ans que ça ne m'était arrivé et je croyais fermement que, depuis Rubini, Tamburini, Lablache et la Grisi, il ne se procréait pas dans l'Italie tout entière un artiste digne de mes oreilles délicates. Nous avons entendu Mathilde de Sabran, un des plus vieux opérasbouffes de Rossini. Ça remonte à 1817 ou 1818. Mais quelle jeunesse! Mais quelle verve! Mais quelle furie d'esprit, de grâce, de mélodie, de génie inspiré! Quelle fête et quelle joie et quels trésors jetés à pleines mains, sans compter, comme un prodigue qu'une fée protège et qui fouille, en riant, dans ses poches éternellement remplies d'or! Il y a là une troupe assez remarquable; mais surtout Mmc Bosio, fort jolie femme d'abord, et ensuite cantatrice ravissante qui peut braver toutes les comparaisons et tous les souvenirs des vieux dileltanti comme nous, des contemporains fossiles de la Persiani, de la Grisi et presque de la Malibran.

Je me suis donné aussi, il y a quinze jours, un autre spectacle intellectuel; je dis cela en toute sincérité et sans nul désir de rapprochement peu convenable. Je suis allé entendre, à la Madeleine, l'abbé Gay, un autre de nos camarades de collège, dont tu dois m'avoir entendu parler, et avec qui j'ai été lié intimement. Celui-là a commencé par la musique et a fini par la chaire, comme Gounod a passé par le séminaire pour arriver à l'Opéra. Quelle navette que cette vie! Aujourd'hui l'abbé Gay, qui a toujours été un garçon de talent, est une des jeunes espérances du clergé néo-catholique, de cette école dont les adeptes sont plus ultramontains que le Pape et plus chrétiens que le bon Dieu. C'est le mysticisme dans ce qu'il a de plus obscur, la théologie du moyen âge dans ce qu'elle a de plus subtil; la contorsion de la pensée comme du style; tous les sentiments enflés, toutes les idées grossies à l'extrême ou passées à un laminoir qui les exténue; tous les mots de la langue dénaturés par une rhétorique de convention et par un dictionnaire d'apocalypse. Avec tout cela, une grande pureté de parole, un bel organe, un geste absolu qui veut s'imposer; du talent enfin, mais qui aurait grand besoin d'être discipliné par le bon sens net et sain de Bossuet. Mais fi! Bossuet était gallican.

Mon cher ami, vois-tu, plus je vieillis, plus je retourne aux anciens. Si on n'y trouve pas tout, on y trouve le germe de tout, et il y a une douzaine de livres dans le monde qui pourraient dispenser de lire presque tous les autres, Je ne lis plus (et pour cause, il est vrai) aucune

revue, aucun roman, presque aucune littérature vivante. Mais, depuis quinze jours, je lis avec un intérêt, un charme, un bonheur et une sécurité d'esprit inconcevables, un poème qui a deux mille ans, qui est encore dans toute sa fraîcheur d'immortalité et qui s'appelle JEneidos, par Virgilius Maro, un jeune homme de génie, qui avait beaucoup de cœur.

P. -S. — Victoire! nous venons de recevoir une lettre des Coudreaux, avec des nouvelles d'André Reille du 6. Il allait bien et sa lettre est, à ce qu'il parait, pleine de confiance. Il est vrai que, depuis sept semaines, toutes ses lettres se terminent invariablement par cette phrase : Dans trois jours, nous serons dans la place!

Paris, 1 février 1855.

Mon brave ami, mon pauvre ami, mon vieux Henri, que penses-tu de moi? Et n'en penses-tu pas encore cent fois pis que tu n'as voulu me le dire? Ces semaines, ces mois qui se sont passés sans un mot de moi, sans un souvenir, comme passent les mois et les années entre des inconnus! 0 la vie! la vie agitée sans cesse, où les affaires, le travail et les chagrins s'arrachent les heures; où l'on n'est paresseux que pour les choses du cœur et pour les amitiés fidèles; où la seule occupation qui ne trouve pas sa place et son tour dans la journée, c'est la causerie avec les frères préférés, avec les compagnons de la jeunesse, les consolateurs. du présent et les seuls

êtres au monde, peut-être, qui suivront notre enterrement en pleurant de vraies larmes.

Que te dirai-je et à quoi bon d'ailleurs te parler de moi, de mes excuses dont tu n'as que faire et dont tu ne croiras pas un mot? Allons au plus pressé. Ta lettre est triste, mon ami, et mon silence n'est pas la seule cause de ta tristesse. Qu'est-ce que c'est que ces papillons noirs qui venaient s'abattre et secouer la cendre de leurs ailes sur ton papier? Comment! tu n'es plus le tranquille, le sage, l'heureux d'autrefois... Des enfants malades? Ah! mon Dieu, ce doit être là un bien grand chagrin. Ces pauvres enfants, ces chers petits nous-mêmes qui nous continuent et nous doublent la vie ; qui te rendront un jour, bientôt, tes vingt ans, tes rêves, tes espérances, tes larmes, les folies, les sagesses, les amours de ta jeunesse, et te chanteront comme un écho toute ta chanson d'autrefois! Qu'est-ce que leur veut la maladie à ces innocents? Qu'elle s'attaque à nous, passe encore, et c'est son droit. Qu'elle tire nos nerfs que tant d'émotions et de secousses déjà ont endoloris; qu'elle pince nos vieux muscles qui ont déjà tant servi et à tant de choses; Qu'elle se loge dans les rides qui se creusent sur nos fronts et sous nos yeux comme des nids dans l'écorce d'un vieux saule : nous n'avons rien à dire. Mais ces pauvres petits anges joufflus! Leur peau est si unie et si rose! Leurs muscles détendus et leurs nerfs endormis sont si loin enfouis sous ces belles chairs qui les protègent et sous ce duvet transparent! Leurs mains n'ont pas porté les fardeaux de la vie. Leurs pieds n'ont

heurté aucune pierre, et la boue raboteuse de nos chemins n'a pas déformé ces fossettes que les mères baisent le soir. Que leur voulait donc la maladie, à tes enfants? Et elle est partie, enfin? Respire donc, mon ami. reprends courage et mets un gros baiser sur chacune de tes jeunes têtes, en l'honneur de ton vieux Edmoud. un homme qui mourra sans avoir connu cette grande joie d'embrasser un enfant dont il est le père. Quoi encore? Après de vrais chagrins, des ennuis, des préoccupations; les affaires qui sont rares, les revenus qui sont maigres, dis-tu? Hélas! mon ami, c'est partout à peu près la même histoire et jamais complainte n'a eu plus d'éditions et de succès que celle-là. Je ne suis pas de ceux qui trouvent les chagrins de fortune et les plaies d'argent des chimères. A force d'être pauvre, je sens ce que vaut la richesse; à force d'avoir lutté contre la mauvaise chance, je sens ce que vaut le succès. Tu n'as donc à craindre de ma part aucune consolation banale.

Tu me disais, dans une de tes dernières lettres, que tu avais un mauvais caractère. Mauvais, mais non (ou du moins ce sont de ces choses qu'on ne se-e dit qu'à soi-oi même, comme Rrid'oisonj, mais inquiet, oui; mais ombrageux, oui; mais un peu raide et disposé à demander à ceux qui te sont chers la même somme de tendresse, d'affection et de dévouement que tu leur donnes — et dans la même monnaie — et avec les mêmes nuances, les mêmes délicatesses de sentiments : c'est impossible, vois-tu; et pour mon compte, il y a

quelque temps déjà que j'y ai renoncé, après beaucoup de déchirements et de tortures. Non, mon vieil ami, tu n'as pas trop à te plaindre de la vie; et, sans parler de moi, j'en connais qui ont, contre elle, de plus justes griefs.

Mais pardonne-moi ce bout de sermon que tu ne me demandais pas et que j'ai, moins que personne, le droit de te faire; les tristesses et les chagrins se mesurent à une échelle intérieure dont chacun a seul le secret. C'est ce qui fait que les consolations viennent rarement à point et que, en pareille matière, il y a tant de maladroits amis qui donnent de grands coups de massue juste à côté de l'ennemi. Cela posé, j'aime mieux croire ce que tu dis en finissant ta lettre : que tu m'as écrit à la date d'un triste anniversaire et que c'est l'ombre d'un mauvais jour qui rembrunissait tes idées. Tu as bien fait en tout cas de penser à moi dans tes tristes souvenirs et je serais bien heureux si ta lettre avait emporté vers moi tout ton chagrin.

... Maintenant tu veux de mes nouvelles? Voyons, que je me tàte et que je sache un peu où j'en suis. Ma guenille est pour le moment en assez bon état, frippée, râpée, usée aux coudes, mais mettable encore pourvu qu'on n'en exige pas de trop violents services. Depuis mon retour du Midi, je n'ai eu aucune rechute sérieuse; et sauf quelques malaises, contre-coups accidentels d'émotions pénibles, de tristes souvenirs, la bête va bien. Autour de moi, il n'y a guère de changement. Ma mère a des alternatives de bons et de mauvais jours

suivant les caprices névralgiques qui sont les accessoires de sa terrible et incurable infirmité. Mon père supporte, avec un tempérament vigoureux, une résignation active et un esprit facilement distrait, les ennuis d'une vie restreinte, le poids de ses soixante-douze ans et les souvenirs d'une existence brisée.

Ouant ci moi, mon ami, ma petite barque a supporté l'an dernier une bien grave avarie et je fais tant bien que mal mon radoubage. La disette d'affaires dont tu te plains existe ici comme là-bas. Je n'ai pas trop à me plaindre, j'ai des affaires sinon plus nombreuses, du moins plus importantes que ces dernières années, et certainement je les plaide mieux, avec plus de confiance et de ce sens plus rassis que l'âge amène. Je suis allé, la semaine dernière, plaider à Montargis un assez gros procès qui m'a valu (ceci entre nous) un succès éclatant. Je vais, je crois, aller dans une quinzaine de jours à Château-Thierry. Je sais que, l'an passé, j'ai eu quelques voix pour entrer au Conseil et que j'en aurai quelquesunes cette année. Il y a des gens qui ont de drôles d'idées. Ma position est modeste et bonne parmi ceux de mon âge; mais l'argent! Qui me donnera donc le secret d'en gagner? A cet égard, je fais une année ridicule. Ma longue absence du Palais me prive des recouvrements d'une année entière. Je n'ai aucun arriéré à faire solder et je suis réduit à vivre sur les affaires courantes. Une de mes anciennes sources les plus lucratives, la source Chaix d'Est-Ange me parait complètement tarie. L'avènement du jeune homme au Palais me ferme nécessai-

rement cette porte : on dit de plus que ce fils du grand homme annonce du talent. Il ne faut donc plus songer aux grandes et étranges occasions de succès qui me sont venues parfois de ce côté.

Paris, lundi 19 février 1855.

Je t'entends et je te vois d'ici : tu commences à grogner dans ta moustache et à prendre l'air gracieux d'un bouledogue à qui l'on fait attendre sa pâtée. Tout beau, mon vieux, tout beau, me voilà; fais-moi une petite place dans le coin de ta niche; frottons nos deux museaux gris en témoignage de tendresse; allongeons nos pattes dans la paille, car le froid pique; mangeons ensemble nos vieux os et nos vieux souvenirs en nous mordillant les oreilles comme de bons camarades; et si rien ne nous tombe sous la dent qui vaille la peine de mordre, aboyons ensemble à la lune. Un rude hiver, mon ami! Un long et cruel hiver! car je n'imagine pas que vos Ardennes aient été plus épargnées que Paris. Ici, depuis tantôt deux mois, nous vivons dans la neige, dans la glace, et, depuis huit jours, sous la sérénité morne d'un ciel bleu où s'allument, le soir, les feux innombrables des bivouacs de l'armée céleste. Cette grande ligne blanche qui traverse tout l'horizon, c'est le camp des archanges que commande saint Michel; et ces feux rapides, ces étoiles d'un instant qui tombent et filent tout à coup, ce sont les étincelles que, sur les chemins glacés du firmament, i. 15

font jaillir les sabots du cheval de saint Georges. Hélas! non plus là-haut, mais là-bas, dans ces steppes fatales dont, je ne sais pourquoi, je ne peux détacher ma pensée, il y a aussi des bivouacs glacés, mais qu'aucune flamme n'éclaire; il y a des routes rudes et froides où la neige durcie s'amoncelle, où des milliers d'hommes veillent en silence, embusqués comme des chasseurs de bêtes fauves, attendant un signal pour se ruer dans une horrible mêlée jusqu'à ce que, dans la tranchée profonde, une barrière de cadavres s'élève et que la chaleur des corps et du sang fasse fondre la neige qui frissonne en se creusant sous la tiède et rouge rosée.

Allons donc! Loin, bien loin, cette mauvaise et lâche poésie de mauvais augure. Hourrah! c'est la guerre, la guerre féconde qui remue et mêle les générations et les peuples. Et quel grand spectacle que celle-ci! la plus étrange, la plus providentielle de toutes; qui va labourer dans ses profondeurs immuables la vieille terre infertile de Mahomet; et où le seul ennemi vrai est l'allié que l'Europe coalisée va secourir et dépecer ensuite.

Tu as des amis dans cette Crimée iet qui n'en a pas? . L'autre jour, j'ai écrit à ce brave André, une bonne et droite et forte trempe d'homme de guerre. Je lui ai recommandé chaudement ton ami, M. Brincourt. Au milieu de toutes ces aventures, où chacun doit, sans être égoïste, penser beaucoup à soi, je ne sais ce que vaudra ma recommandation. Mais qui sait si, quelque jour, au plus fort d'une bataille, elle ne sera pas un mot de reconnaissance et un lien utile entre ton ami et le mien?

FÉVRIER 18oo 227

Tauride ! ïphigénie ! Voilà deux noms qui se connaissent et, quoique ton ïphigénie n'en soit encore qu'à l'Aulide, la transition est si naturelle que la voilà qui me vient au bout de la plume. Je t'ai remercié et je te remercie encore des fragments de traduction que tu m'envoies de temps à autre. Tu es bien heureux d'avoir ainsi conservé le goût, l'ardeur, la passion de cette haute littérature et d'avoir en même temps le talent de faire passer dans notre pauvre langue les grandes scènes de la vie antique et les pures beautés de l'art de la Grèce en toute sa tleur. Tout cela est bien grand, bien simple, bien beau. Je serais tenté de dire trop beau, trop simple et trop grand pour notre temps, où la vie se complique de tant de soins divers, de tant de soucis contraires, de tant de courants mesquins et tumultueux; où les grandes figures et les grandes individualités n'existent plus; où le masque antique des héros et des demi-dieux ne trouverait plus de front assez large pour le porter. Notre monde moderne a bien aussi ses races fatales et ses familles d'Agamemnon; ce sont de grandes aventures que celles des Bourbons, des Stuart, des Bonaparte. Mais, leurs grandeurs, leurs gloires, leurs décadences, leurs renaissances ne sont guère que des épisodes de notre histoire commune. Ce ne sont plus les rayonnements et les infortunes d'une race à part, ayant sa tradition à elle, son histoire à elle, les hommes pour sujets, le monde pour témoin, les dieux divisés pour champions ou pour ennemis, et la fatalité seule pour maitre. Ce sont, — entre autres causes, — ces prodigieuses dissem-

blances qui donnent à la tragédie antique quelque chose de dépaysé dans notre société multiforme, où la promiscuité des intérêts, des fortunes et de toutes les grandeurs établit, de plus en plus, un niveau médiocre sur toutes les têtes, et où le souverain s'appelle légion. Il n'y a ni grand comédien ni bonne traduction qui tienne : Rachel est une artiste de génie, et tes études grecques sont des œuvres de rare talent; vous aurez tous les deux le suffrage, l'encouragement et l'admiration sérieuse des lettrés; mais vous ne ressusciterez pas, comme forme d'art vivante, la tragédie, l'épopée, le chant alterné des chœurs faisant autour de l'autel domestique leurs évolutions majestueuses. Des deux morceaux que tu mas envoyés dernièrement (les plaintes de Clytemnestre et le dialogue d'Agamemnon avec sa fille), le premier me plait beaucoup plus que l'autre. C'est beau et vrai, ce cœur de mère qui éclate et se déchire : il y a là des cris sublimes; et, à la fin, cette protestation indignée contre l'injuste destin est un des élans les plus vrais, les plus éloquents, les plus humains que je sache :

Mais, s'il en est ainsi, que devient l'équité?

Quant au fameux entretien d'Agamemnon et d'iphigénie, je me rappelle qu'étant écolier, je faisais déjà, d*instinct et de sentiment, mes réserves contre l'admiration qu'on m'imposait à cet endroit. (Oh ! voilà une plume qui me fera mourir de rage!) Ce dialogue coupé, hérissé de demimots, d'équivoques, de réticences, de mots à double sens, m'a toujours un peu choqué. Ce n'est pas la douleur

simplement atroce d'un père devant sa fille condamnée; c'est comme une charade effroyable dont un bourreau spirituel aiguise la pointe et retarde le mot par des lazzi tragiques et des calembours trop sérieux. Racine même ne m'a pas réconcilié avec cette jonglerie sauvage et « Vous y serez, ma fille! » m'a toujours paru une abominable jovialité. Quant à la traduction, je puis t'assurer en toute sincérité qu'elle me paraît très remarquable. Tu sais que je suis devenu trop ignorant pour la pouvoir comparer au texte; mais, crois-en une sorte de flair littéraire qui me trompe peu : le souffle y est, et la vie, et le sentiment juste du divin modèle. Tiens, je viens de relire la scène d'Agamemnon et dTphigénie dans ta lettre et, de suite après, dans Racine. Décidément c'est ce polisson qui m'a gâté ce morceau. Je voudrais ôter de tes vers quelques mots prosaïques : Accéder à tes vœux, par exemple; et puis surtout renforcer les rimes par-ci par-là ; Mycène et prochaine, heu! heu! Pensée et épousée, hou! hou! Mais traits et près, ho! ho! Au surplus, tu sais que c'est là une vieille marotte pour moi, et, entre nous, une ancienne querelle. A mes yeux, un des vrais et grands services que l'école de Victor Hugo ait rendus à notre littérature c'est celui d'avoir précisé, discipliné et moralisé la rime.

Maintenant, mon ami, sais-tu ce que je voudrais te voir faire? Quant tu auras fini ton étude d'Euripide, quand tu auras ainsi rendu témoignage au génie des trois grands tragiques grecs (car tu m'as montré déjà des fragments d'Eschyle et Y Œdipe de Sophocle), je voudrais

recevoir de toi, un beau malin, quelque beau morceau médité, composé dans une heure d'inspiration toute personnelle, puisé dans ton propre fonds, dans ton cœur, dans tes entrailles, dans les souvenirs, dans les croyances, dans les chagrins, dans les joies de ta vie. Qui t'arrêterait? Tu as la langue poétique, l'instrument juste et assoupli de la pensée, qui manque à tant d'autres; tu as le cœur sensible et profond; tu as une idée prête sur tous les grands événements de l'histoire du monde; tu sais donner un sens à tous les spectacles qui passent sous nos yeux. Va donc, mon ami. ne laisse pas passer, toi qui as quelque tranquillité d'esprit et quelque loisir, ne laisse pas passer ce milieu de la vie où nous sommes sans tirer l'étincelle du caillou, sans demander à la jeunesse qui s'en va son dernier rayon et sa dernière flamme. Entreprends quelque œuvre où se condensent toutes les études et tous les penchants littéraires de ton passé, toutes les forces présentes de ta virilité intellectuelle, toutes les espérances et les ambitions de ton avenir.

Histoire, poésie, drame, critique, fais-moi quelque bel enfant comme tu sais les faire : Horace, Sophocle, Euripide, Eschyle, Dante, Alfieri, — tu n'as, pour trouver un parrain, que l'embarras du choix parmi ces amis de ta jeunesse.

Samedi matin, :2ï février I&55.

Voyons si j'en viendrai à bout, si je pourrai coudre cette page encore à une lettre commencée depuis bientôt

huit jours, si ma fin pourra rattraper mon commencement et mon serpent arriver à se mordre la queue. Qu'est-ce que je disais? Ah! oui, je te conviais à une œuvre poétique ou autre; je t'encourageais au travail, à l'inspiration, à la confiance en toi-même. Hélas! mon pauvre garçon. Je suis bien généreux de t'envoyer ainsi tout ce que j'ai de bonnes idées et de bons conseils, sans en rien garder pour moi-même. Toi, du moins, tu as su occuper ton intelligence, et féconder ta vie; tu as la main droite sur la tête de tes petits enfants, la main gauche sur tes manuscrits poétiques, et tu peux dire de ta voix la plus solennelle : Non omnis moriar. Mais moi, mon ami! que suis-je, et quel est mon avenir? Quelle partie de moi-même évitera l'oubli, et quel survivant portera témoignage de moi? Tiens, jamais, je crois, je n'ai été plus sérieusement, plus raisonnablement découragé. Me voici à l'âge où l'on peut porter sur soi-même un témoignage bien renseigné, exempt de toute illusion et de toute faiblesse; me voici à ce milieu de la vie où toute espérance puérile doit tomber; c'est la saison des fruits et des épis mûrs, non plus la saison des fleurs. Quels fruits ai-je donnés? Où est ma récolte? Ne me réponds pas, mon cher Henri. Je sais d'avance et j'entends d'ici tout ce que peuvent te suggérer les illusions et les engouements de ton amitié révoltée; mais, crois-moi, je me connais et me juge mieux que personne. Avec la même nature, et d'autres circonstances, j'aurais sans doute valu quelque chose. Le bonheur facile, qui endort certaines intelligences, aurait élevé, épanoui la

mienne; le succès rapide, qui perd certains esprits, aurait excité le mien. Très à l'abri de l'orgueil, tu le sais bien, invulnérable, par nature, à l'égoïsme et à la vanité, le succès, le bonheur, la fortune, la renommée hâtive n'auraient fait qu'atténuer ma défiance de moimême, enhardir mon esprit silencieux et timide, donner à ma vie cette confiance, cet entrain, cet élan persévérant que je trouve bien encore à certaines heures, mais qui, ne m'ayant jamais donné que des succès passagers et des bonheurs d'un instant, retombe sur soi-même et ne me laisse plus d'ardeur que pour les regrets et les désespoirs stériles. J'étais une pauvre plante amie du soleil et qui ne pouvait vivre que par lui; et tu sais si, dans ma vie, j'ai été plus souvent à l'ombre qu'au soleil. J'avais bien assez de vigueur native pour un combat de quelques jours et pour tenter un coup de main contre la fortune; mais pas assez de patience et de trempe pour résister longtemps à des luttes sans témoins, sans éclat, à ces marches et contre-marches dans les marécages, à ces escarmouches de chemins creux et à ces longues campagnes d'hiver que ma destinée m'avait réservées. Peut-être un mariage heureux m'aurait-il donné ce courage soutenu, cet esprit de suite et cette longue volonté que je ne trouvais pas dans moi seul; mais la mauvaise fortune m'a pris justement à l'âge où l'on se marie d'ordinaire.

Mais voilà bien assez parler de moi; je ne sais comment s'est ouverte cette sotte parenthèse qu'il est plus que temps de fermer.

Nous causions littérature, et, de ce côté, c'est moi qui devrais te demander des nouvelles ; car personne n'est maintenant plus mal informé que moi des choses littéraires.

Pourtant j'entends parler avec enthousiasme d'un livre très sérieux que vient de publier un tout jeune homme nommé M. Lanfrey. C'est sa première œuvre et un chefd'œuvre, disent les ardents — un chef-d'œuvre, ni plus, ni moins; — il s'agit d'un ouvrage sur la religion ou les religions, et je suis devenu si crétin que j'ai même oublié le nom du chef-d'œuvre. Des gens en qui j'ai confiance en parlent avec toutes sortes d'admiration et de respect; lis-moi cela, tu me diras ce que j'en dois penser.

Connais-tu les Proverbes d'Octave Feuillet? Dernièrement j'en ai acheté un volume, uniquement pour désennuyer ma pauvre mère; j'ai été tout étonné de trouver là dedans beaucoup d'esprit et d'observation juste avec un style point vulgaire. Le genre et le cadre sont franchement imités de Musset et je ne crois pas même que l'auteur se fasse illusion ou veuille donner le change là-dessus; mais il faut du bonheur, du talent et du courage pour défier ainsi des comparaisons périlleuses et s'en tirer à son grand honneur.

Lis-tu les feuilletons de M. de Pontmartin dans Y Assemblée nationale? Voilà un homme qui a le goût très sûr, un bon style, une critique saine, et qui m'ennuie. Mais, par exemple, quand il passe au roman, il m'exaspère. Cette manie de vous annoncer d'avance

qu'il va faire un livre où rien ne sera vrai, où tel personnage sera mis au monde pour représenter telle idée qui sera combattue par tel autre; cette prétention de démontrer mathématiquement une vérité sociale par une fable créée tout exprès m'est absolument insupportable.

Comme j'aime un peu mieux un gros roman anglais plein de franchise, de finesse et d'humour que je lis chaque malin dans le Moniteur, — le Moniteur, tout bêtement! Ça s'appelle Martin ChMzïewitch, par Ch. Dickens. C'est une peinture de mœurs britanniques très amusante, très joviale et d'une gaieté saine et robuste. Mais pourquoi suis-je privé des causeries de notre ami Sainte- Beuve, ce bel esprit contourné, mais ce juge de lettres si judicieux? Ne fait-il pas un cours quelconque quelque part? Voilà un orateur qui doit être agaçant et un style qui, parlé, doit être insupportable. Crois-moi, si tu veux, mais ce Moniteur est un fort agréable journal. D'abord nous le recevons gratis; et puis, ces jours-ci, voilà qu'il nous régale des Mémoires de Gérard le tueur de lions! Ris si tu veux, raffiné, moi je trouve ces aventures-là très amusantes, très émouvantes, très bien racontées par un homme qui a vu ce qu'il peint. Je ne sais s'il a ou non un teinturier littéraire, mais c'est suffisamment écrit, et mis en scène avec un rare talent. Je voudrais seulement ôter de ces récits un ton de fanfaronnade et des airs d'estaminet qui me gâtent un peu le personnage.

Et le discours de Berryer, qu'en dis-tu? J'avais peur

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qu'il ne fût pas si bien. A tout prendre, c'est une belle langue, simple, grande, saine et forte, visant rarement à l'effet; c'est un discours qui ne se complaît pas en lui-même et qui s'acquitte en conscience de son métier. « Il s'agit de M. de Saint-Priest? Parlons de M. de Saint- Priest, et peu de M. Berryer. » Je trouve seulement que la péroraison tourne court. Je lirai demain la réponse de M. de Salvandy.

Dimanche matin.

Connaissais-tu Gérard de Nerval? Quant à moi, je n'avais vu de lui que quelques feuilletons dans la Presse, et cette réputation me paraissait une célébrité de coterie et de camaraderie d'ateliers. Tu sais que le pauvre homme a fini par se pendre, il y a moins d'un mois. J'avais entendu parler, comme d'une chose très dramatique, de cette catastrophe et du théâtre de ce suicide. Avant-hier, en sortant du Palais, je m'en suis allé cherchant la rue de la Lanterne (un nom prédestiné). J'ai trouvé à côté de la place du Châtelet, dans un pâté de maisons immondes qui attendent l'expropriation, une ruelle infecte dont une partie est en contre-bas sur l'autre de sept pieds environ. Ces deux parties sont reliées par un vieil escalier à marches éculées tournant sur lui-même; par un perron jaune d'ordures avec une rampe de fer. Des deux côtés, deux murs énormes entaillés de-ci de-là par quelques lucarnes grillagées. En travers de la ruelle, une lanterne squa-

lide qui se balance au-dessus du cloaque, portant sur son verre ébréché l'enseigne d'un estaminet dont la porte de derrière donne là. C'est au barreau d une des lucarnes que s'est accroché le pauvre homme qui, diton, avait depuis quelque temps son gîte dans un garni des environs. Si l'écrivain a cherché là un dernier effet, il l'a bien rencontré, car jamais théâtre plus lugubre et plus effrayant n'a vu tomber un suicide au cinquième acte d'un mélodrame. Si, comme on le dit, cette mort a été le dernier excès d'une misanthropie délirante, c'était une horrible et sensible injure à la forme humaine de la jeter au-dessus d'un égout, comme une guenille accrochée le long d'un mur infect au barreau d'une lucarne de quelque latrine. Et cette àme immortelle?...

Il y a quinze jours, un long article d'un petit journal, le Figaro, a fait grande rumeur au Palais. C'était une série d'une vingtaine de portraits d'avocats pris sur le vif, et dont quelques-uns étaient assez bien réussis. Le style n'était pas de très bon goût; l'éloge et le blâme étaient distribués au gré des amitiés ou des rancunes de boutique et de coterie qui animent ces bas-fonds de la petite presse judiciaire; mais quelques traits étaient piquants et portaient d'aplomb. C'est une très mauvaise chose au reste que cette exhibition de nos mœurs et de nos figures judiciaires. Le monde (qui ne nous connaît pas) est assez porté, par le temps qui court, à nous calomnier, sans qu'on vienne encore ériger des tréteaux publics où l'on mettra nos personnes en caricatures,

nos défauts en charges, nos talents aux enchères ou au rabais, et notre profession en spectacle forain.

La société parisienne n'a guère le cœur à la danse cet hiver. Peu de bals, peu de soirées. Je suis allé seulement dans quelques salons et je me suis trouvé bien vieux et bien dépaysé au milieu de cette jeunesse orgueilleuse, rieuse et polkeuse qui saute, et danse, et rit, et nous méprise de tous ses vingt ans qu'elle croit éternels.

... Adieu tout de bon. Écris-moi. D'ici à quinze jours, je vais être pris par un enchevêtrement d'affaires qui me laisseront peu de loisirs pour te répondre : mais tu vois que tu ne perds rien pour attendre et que je mets tous mes petits cailloux en tas pour te les lancer en une fois à la figure. Gare!

Souvenirs et amitiés à tout ton monde. Écris-moi.

16 juin 1855.

Que je compte les bêtes qui sont à Paris en ce moment? Parbleu! voilà un beau travail que tu me donnes; et que ne viens-tu m'y aider toi-même? Je t'assure qu'il y a là de curieuses études d'histoire naturelle et que, rien qu'à les classer par espèces, il faudrait encore de la patience et du temps. Par malheur, la saison n'est pas propice, et tous ces animalcules sont relégués dans leurs taupinières par les pluies inclémentes de ce juin menteur. On ne voit guère que leurs museaux bigarrés qui s'allongent à

la porte des cafés., des hôtels garnis, des passages et des théâtres. Mais vienne une belle journée, tout ce petit peuple s'anime, s'agite, s'attife et se met à tourbillonner en pleine lumière comme ces mondes d'insectes qu'on voit poudroyer dans un rayon de soleil. Viens, le voyage en vaut la peine. Jamais tu n'auras vu ce pays-ci dans un tel vertige de plaisirs et de magnificences. Les lumières, les chants, la danse, le luxe effréné sont partout. Les théâtres regorgent, les promenades ruissellent, les boulevards ondoient du frou-frou des crinolines et des volants de tous les pays. On entend une langue faite de vingt langues; un éclat de rire et de joie qui fait craquer d'une oreille à l'autre, de la Bastille à l'Étoile, la face ridée du vieux monstre Paris. Et des figures! Et des toilettes! Et des accents! Des Anglaises à voiles feuille morte; des Allemandes avec des châles violents; des Espagnoles en vraies mantilles, avec une petite flamme de satin écarlate sur l'ombrelle; de gros messieurs en habit noir, en pantalon noir, en cravate blanche dès huit heures du malin; des jeunes beaux de Carpentras et de Brive-la-Gaillarde qui viennent de se plonger tout nus dans les magasins du Prophète et d'en sortir tout habillés à la dernière mode, y compris le stick qu'ils mordillent et le binocle qui leur chevauche le nez! Enfin, le monde tout entier, y compris la haute, basse et moyenne Charabie. Ah! nous sommes un peuple qui s'amuse! Il y a quelques jours, je me promenais aux Champs-Elysées par une magnifique soirée et 27 degrés de chaleur. En voyant, à travers une vapeur brûlante,

ces centaines de voitures courant dans l'ombre comme des vers luisants affolés, ces lanternes bigarrées dansant comme des farfadets à la porte de Mabille, du Jardin d'Hiver, du Château des Fleurs, et tout ce peuple enivré, et toute cette jeunesse s'engouffrant sous la verdure pleine d'orchestres, de concerts et de bruits provocants, je me suis arrêté tout court; j'ai eu comme une hallucination et je me suis mis à crier tout haut : « 0 Babylone! » en fourrant mes deux mains dans mes poches. Viens voir cette féerie avant qu'elle disparaisse de l'affiche. Nous te montrerons nos splendeurs nouvelles, et ce nouveau Paris qui a surgi, depuis deux ans, sur les ruines de l'ancien; notre Carrousel fermé enfin, et ces deux vieux palais qui sont arrivés à se rejoindre et à se donner la main; et notre rue de Rivoli, qui va maintenant de plein vol depuis la place Louis XV jusqu'à la Bastille. Une grande œuvre, vois-tu, ce Louvre achevé ! Beaucoup de fautes de détail et de goût, suivant moi; dans quelques parties, le luxe lourd des parvenus; une profusion d'ornements fatigante et des mélanges de styles malheureux. Mais, à tout prendre, un ensemble imposant, unique et d'une grandeur vraiment royale.

Au milieu de ce mouvement, de cette splendeur et de cette surexcitation universelle dont l'Exposition a été le motif et devait être le centre rayonnant, une chose manque et tombe : c'est l'Exposition elle-même. Jamais gros ballon n'a plus piteusement dégonflé ses joues en faisant entendre un petit bruit de détresse. Jamais on n'habituera ce pays-ci à payer quoi que ce soit pour voir

quoi que ce soit qui ne remue pas violemment quelque passion. Des tissus! Des bijoux! Mais n'ai-je pas, tout le jour, les devantures de mes magasins, mes étalages resplendissants, mes diamants quotidiens, mes pierres précieuses embusquées au coin de chaque rue; mes bijoux qui viennent au-devant de moi en scintillant, en chatoyant, non pas emprisonnés dans une cage de verre de quelques pouces, mais dans de larges vitrines où la place au soleil ne leur est pas mesurée d'une main avare? Des cachemires, des soieries? Mais, sans un sou dans ma poche, par pure fantaisie, je vais entrer dans tel magasin en renom avec ma femme ou ma sœur (pour ne parler que des caprices honnêtes). Ces dames vont faire vider devant elles tous les rayons. Elles vont baigner leurs deux mains dans des flots de crêpe de Chine et dans des vagues assouplies de soies, de cachemires, de dentelles; un peuple de petits jeunes gens frisés leur feront toucher, palper, essayer, savourer toutes ces belles choses. Et quand elles se seront bien drapées, bien mirées et admirées et cachemirées, elles sortiront sans rien acheter, en faisant un petit signe du haut du chapeau, une petite moue du bout du museau; et les petits jeunes gens frisés les reconduiront avec force saluts en les priant de leur continuer leur confiance! Voilà mon Exposition à moi, la bonne et la vraie, et non pas celle où Ton commence par me prendre mon argent à la porte et d'où je sors ahuri, essoufflé, épuisé de fatigue, les yeux hors de la tête, la langue pendante, après avoir passé quatre heures bou*-

culé par mes concitoyens, traqué par les sergents de ville qui me font marcher comme le Juif-errant, suivi de l'œil par les gardiens qui surveillent mes mains et mes poches, et condamné, sous cette cloche de verre, au supplice immérité des melons qu'on fait mûrir de vive force... Ainsi parle Paris, et Paris reste chez lui, ou, s'il s'égare aux Champs-Elysées, c'est pour voir la figure des gens qui paient pour entrer au Palais de l'Industrie. Ainsi ai-je fait jusqu'ici, et je ne me sens aucune démangeaison inquiétante à cet endroit.

Qaant à l'Exposition des beaux-arts, tu sais, mon ami. combien le bourgeois de Paris est philistin et combien de gens ici vivent et meurent sans remords, sans s'être jamais douté qu'il y eût au monde un Raphaël, un musée du Louvre, et quelque chose fait en marbre, en bronze, en toile ou eu pierre qui s'appelle l'art. Le Louvre est au milieu de Paris; le Louvre a la Joconde, YAntiope, Y Assomption, les Noces de Cana, la Sainte Famille] le Louvre est ouvert gratis : et les Parisiens n'y vont pas. Juge s'ils iront à la pompe à feu de Chaillot voir des tableaux et des statues dans un endroit où l'on paie un franc les petits jours et cinq francs les grands jours! Donc, toute l'Exposition est une affaire manquée, une immense marmite avec un couvercle de verre, où des actionnaires éplorés infusent dans un bouillon colossal. Notre gouvernement, qui est riche, comme tu sais, doit, dit-on, racheter cette grosse affaire et livrer l'entrée libre au public. J'attends... c'est le cas ou jamais.

Ce que je n'ai pas pu ni su attendre, c'est que l'Exposition des beaux-arts fût gratuite. Tu connais mon amour d'enfant pour ces nobles et brillants travaux de l'esprit, et tu ne blâmeras pas, même dans leur impatience, des goûts qui te sont communs avec moi. J'ai fait deux fois déjà le voyage de l'avenue Montaigne; je n'ai même pas pu attendre que le prix fût à la portée des petites bourses; et. dès les premiers jours, j'ai jeté mes cinq francs au guichet comme un boyard ou comme un lord. Après neuf heures environ d'examen et d'admiration, je ne connais presque rien encore, mais j'ai bien vu, je crois, ce que j'ai vu. c'est-à-dire l'école anglaise, l'école belge, le salon Ingres, l'exposition de Delacroix, celle de Decamps et celle de Vernet. Le reste est pour moi un chaos encore très mêlé. Si tu veux avoir une idée des tableaux anglais, lis les feuilletons de Théophile Gautier dans le Moniteur. Ils donnent, à mon sens, avec beaucoup de style et d'agrément, une très juste idée de cette école. Tout ce qui demande de l'élévation, de la poésie, de l'idéal dans la composition ou le style, est. à mes yeux, absolument manqué, et ils n'y atteindront jamais. Tout ce qui est imitation matérielle de types vivants, type homme ou type animal, est merveilleux, non seulement d'exécution, mais d'intelligence profonde, fine, attentive, originale du modèle. Les animaux d'Ansdell, et ceux de Landseer surtout, sont magnifiques. Les scènes d'intérieur, de famille, de vie at home, de Mulready, de Philipp, sont charmantes. Une page du Vicaire de W ake-

field, une autre de Tristram Shandy, le Loup et l'Agneau de Mulready me paraissent les bijoux de cette exposition : quant à l'exécution et aux procédés, ils sont étrangement étranges pour nous, et déroutent nos yeux habitués à tout autre chose, et j'ajoute orgueilleusement : à beaucoup mieux.

L'école belge m'a paru très forte et se rapproche tout à fait de nos habitudes pittoresques. Je n'ai remarqué aucun grand tableau très saiilant. Quand ils peignent l'histoire, ils tombent volontiers dans le drame, et leurs œuvres en ce genre me semblent tenir le milieu, — à un étage au-dessous, — entre Delacroix et P. Delaroche. Mais leurs tableaux de genre sont remarquables; quelques-uns tout à fait beaux; un Marchand d'étoffes, de Wilhelm, — costumes du xvne siècle, — est, à mes yeux, un rare chef-d'œuvre de vérilé, de couleur, de sentiment et d'harmonie.

Ingres et Delacroix! sur ces deux noms, il s'est fait dans mon esprit toute une révolution dont j'ai été presque effrayé. Autant le premier a fléchi, autant le second, malgré moi, s'est élevé. Je n'y mets, je t'assure, ni amour-propre, ni parti pris, ni amour du paradoxe. Je te raconte ce que j'ai vu et, senti, à mon profond étonnement. Je suis resté une heure dans le salon que l'œuvre d'Ingres occupe à elle seule, et quand j'ai eu tout vu, j'ai été très surpris de ne pas me sentir ému, de trouver dans mes idées, dans mon admiration, dans mon idéal, comme parlent les Allemands, une place vide, celle d'en haut, que la contemplation de l'œuvre du maitre ne

remplissait pas. Le Plafond d'Homère et Saint Symphorien sont toujours deux admirables tableaux; le Portrait de M. Bcrtin aine est un chef-d'œuvre, la Chapelle Sixtine est un miracle de couleur très inattendu dans celte vie monochrome. Mais le reste ne me touche pas, et, par endroits, me choque absolument. Je ne comprends rien à ces petits tableaux de genre où manquent la grâce, la couleur, le familier. Quant à son œuvre la plus récente, l'Apothéose de Napoléon, c'est pour moi YAgéstlas de ce Corneille. Un bonhomme tout nu, vêtu d'un glaive, — insuffisant; un char doré, comme on en voit sur certaines pendules de province qui ont marqué l'heure à nos grand'mères sous le Directoire; quatre gros dadas isabelle, galopant en plein azur au-dessus d'une espèce de commode violette représentant le cercueil du grand homme ; une femme, moitié femme, moitié homme, qui sort de ce gros vilain meuble pour foudroyer une Révolution-hydre, comme on les représentait en 1803 : voilà, en somme, la composition, où je ne trouve guère, comme marque du maître, qu'un beau Génie qui vole devant le char. Je ne saurais te dire combien cette grande machine ovale m'a paru froide, fausse, nue, terne, sans pensée, sans grandeur et sans couleur. C'est un plafond? Alors, qu'on le hisse au plus vile dans un appartement très haut et très peu éclairé. Je ne me donnerai aucun torticolis pour le regarder.

L'exposition de Delacroix est nombreuse et très variée; mais il n'a pas eu, comme Ingres, la mauvaise idée

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d'exposer presque toute son œuvre. En tout cas, son choix a été fait avec une grande habileté. Tu ne saurais croire quel effet produisent aujourd'hui le Massacre de Scio, la Médée, la Barque de Dante. Il semble que le temps ait arrêté plus nettement ces lignes indécises; que les années aient fondu ces contours heurtés. Quant à la couleur, elle est restée vive, harmonieuse et chaude. La Noce juive et quelques petits tableaux ont un grand éclat. Quant cà une immense Chasse aux lions qu'il a faite cette année, c'est un fouillis où je me suis perdu : un certain Turc, couché à quatre pattes et tripoté par un gros lion chevelu qui lui incruste ses griffes dans les épaules et au bas du dos, m'a paru une réjouissante caricature. Mais, d'après ce que je viens de te confesser, je ne désespère pas de trouver ce tableau, dans quelques années, un miracle de l'art.

Les Decamps sont superbes. Avec un degré d'élévation de plus dans la pensée, et s'il eût concentré sur une grande œuvre ou une grande figure le talent et le génie éparpillés dans ses multitudes ou gaspillés dans des sujets d'intérêt secondaire, je ne vois pas trop ce qui lui manquerait pour être, à mes yeux, le premier peintre de son temps. Te rappelles-tu sa Sortie d'école turque? Une aquarelle! c'est-à-dire un déjeuner de soleil. Eh bien, il y a vingt ans que ces bambins rasés, enguenillés, enturbannés se bousculent et se culbutent entre ces deux murs blancs : pas une touche n'a pâli, pas une ombre ne s'est affaiblie, pas un coup de lumière ne s'est terni; c'est toujours la même couleur, la même

jeunesse, la même vie, le même soleil enveloppant ces marmots lumineux dans son rayon caressant.

Quant à Horace Vernet, ce n'est pas un peintre, c'est le plus inouï daguerréotype qui fut jamais; et c'est l'homme qui a le plus de griefs légitimes contre cette contrefaçon de la nature.

n au matin.

Voilà où j'en suis pour le moment; mais, à elle seule, cette exposition de peinture vaut que tu viennes à Paris ; c'est vraiment un intéressant et magnifique spectacle.

A propos de spectacle, tu me dis d'aller voir la Kistori. Veuille croire que je ne t'ai pas attendu pour cela. J'ai vu Myrrha deux fois de suite, et en plein parterre, comme un vrai et sincère amateur. C'est-à-dire que deux fois j'ai passé par les plus vives émotions dramatiques que l'on puisse, je crois, ressentir. La Ristori est une grande, mince et noble personne de trente-cinq ans environ, paraissant très fatiguée, très ravagée par le démon intérieur. Les lignes de la tête sont fort belles, le front très haut, l'œil large, la bouche pleine de volupté, le regard humide dans sa fierté; sur tout cet être, une empreinte de passion violente, impérieuse et tendre. Sa voix est très douce, avec de la gravité et quelques notes très fortes, comme dans ces belles voix d'Italie. Quand celte femme dit « io t'amo ». l'œil ardent et doux, la bouche entr'ouverte sur ses belles dents, la narine gonflée et les bras chargés de caresses, il se fait une har-

monie qu'aucun contraste ne vient troubler. « C'est Vénus tout entière... » Comme tragédienne, elle me paraît très supérieure à tout ce que nous connaissons. En disant cela, je ne crois pas céder à cet engouement pédantesque qui nous prend parfois pour ce qui vient de loin. Elle a toute l'ironie, toute la véhémence de Rachel. Elle a ce que Rachel n'a jamais eu et n'aura jamais : la tendresse. On a parlé d'exagération : qu'on songe à l'accentuation de l'italien qui est déjà, pour ceux qui ne l'entendent pas, un excès sur notre langue incolore; qu'on songe surtout au sujet, à cette donnée de Myrrha, le plus audacieux, le plus véhément, le plus excessif des sujets; à cet effroyable amour qui n'est pas un sentiment, une affection, dans le sens moderne, mais une vengeance delV implacabile clea, un châtiment imposé par la fatalité,. — et Ton verra que l'artiste n'ajoute aucun excès à ces excès d'horreur, qu'elle reste bien dans la vérité relative, — la seule vraie en fait d'art. Viens encore voir cela, mon ami, toi qui as si bien traduit Alfieri; viens écouter cette langue sonore et simple. Viens voir cette femme qui est une grande artiste. Elle te donnera la chair de poule, et c'est une jouissance que nos froids tragédiens ne nous donnent pas souvent. L'autre soir, en sortant de là, mon frère me demandait ce que j'en pensais. « C'est Phèdre sans corset », lui ai-je répondu. Quoiqu'il soit de moi, le mot me parait très juste.

Ne voulais-tu pas une lettre? Que dis-tu de celle-ci? Réponds-moi vite douze pages.

... Je ne te demande pas de retarder d'un jour ton vovage et je me reprocherais d'être un inconvénient dans tes calculs et tes arrangements de famille. Tu verras Paris bien beau, bien éclatant, en ce comble de luxe, de splendeur, de mouvement et de richesse enchantée audelà duquel on n'imagine plus rien, — que le déclin et la sauvagerie. Viens voir ce grand et magnifique spectacle, tout plein de pressentiments sinistres pour qui pense! Jouis au moins, sans arrière-pensée, du ravissement de tes femmes et de ton petit enfant : quelle fête ce doit être pour une imagination et des yeux de sept ans! Il emportera de là des souvenirs rayonnants pour toute sa vie, ce brave petit. Le bruit de ses succès est venu jusqu'à moi; fais-lui mes compliments sincères.

Demain nous recevons la reine d'Angleterre : les arcs de triomphe, les mâts, les girandoles s'élèvent de tous côtés; les chemins de fer amènent chaque jour des marées d'hommes et de femmes étranges, des tartans, des casquettes, des mantelels invraisemblables. La population de Paris sera certainement doublée ce soir. C'est vraiment une furie de plaisir inconcevable; au milieu de cette foule bigarrée, curieuse à voir et curieuse de voir, je me trouve petit, perdu, un peu plus triste que de coutume.

25 octobre 1855.

Cette fois, mon cher ami, tu ne te plaindras pas; à peine es-tu rentré sous tes ombrages de Tourteron, me voici venir derechef. Ecce Itevum Crispinus. Crispin n'a pourtant à t'apporter rien de bien gai, rien de bien aimable, aucune de ces bonnes et chères surprises qui font dire tout d'un coup : « Ah! Ah! Oh! Oh! Ah! Peste! Diable! Ah! Voilà qui est bon, et comme j'en suis aise! » Non, mon bon ami, ce n'est pas cela qui motive cette lettre empressée. Si tu attends quelque bonne nouvelle qui t'épanouisse le cœur, replie ceci et va-t'en te rouler dans les feuilles tombées de celte nuit, avec la petite fille et ton petit chien. Ça vaudra mieux. Il continue à pleuvoir dans ma vie; il y fait toujours noir comme dans un four, et je patauge dans les ornières creusées plus profondes. Mais j'ai quelque chose pourtant à t'annoncer, une révolution dans mon verre d'eau mal sucrée : je ne me marie pas, mais je déménage. Voilà un mot bien simple et qui tient peu de place dans une existence ordinaire; mais au milieu de tous les tourments où nous nous débattons et des complications qui nous enserrent, c'est un événement dont tu comprends toute l'importance. Ce parti pris, abandonné, repris tant de fois depuis deux ou trois ans, nous a semblé depuis peu devenu tout à fait urgent. En présence d'éventualités dont le hasard est le seul maître, — pour ne pas parler de Dieu au milieu de ces misères infimes, — il nous a paru indispensable, à mon frère et à moi, de prendre Técheveau par un bout

et de commencer à dénouer, des ongles et des dents — au risque de nous mettre les doigts et les mâchoires en sang, — ces nœuds artistement tressés qui. depuis dix ans. nous étranglent. Quant aux raisons tirées des exigences de ma profession, je t'en ai parlé bien souvent; et tu sais que le parti que je prends m'était dicté, de ce côté encore, par des nécessités impérieuses. La résolution, une fois arrêtée, a été vite accomplie. La semaine dernière, nous avions eu un matin une de ces causeries cruelles qui sont le dialogue journalier de notre vie commune et qui font dire aux gens aimables que nous^' n'avons pas le caractère gai. Notre parti avait été longuement débattu et arrêté irrévocablement. Une heure après, je trouvais, rue Neuve-des-Mathurins, un appartement charmant et tout à fait approprié aux convenances de mon état. Le jour même, il était définitivement arrêté. J'y dois entrer le 15 janvier.

Avant de partir, je fais depuis deux jours mes adieux à l'Exposition qui va finir. Je viens d'y passer trois heures; c'est un admirable spectacle qui, chaque fois, donne de nouveaux plaisirs et des impressions inattendues, .le trouve chaque jour tant de merveilles nouvelles que je crois toujours n'avoir rien vu auparavant. Tantôt, j'ai découvert l'Allemagne que jusqu'ici j'avais seulement effleurée. L'Autriche m'a paru de beaucoup inférieure à la Prusse pour le goût et l'originalité. Quelques beaux verres de Bohême ne rachètent pas l'aspect tourmenté, bizarre et absolument laid de l'orfèvrerie et des porcelaines de Vienne. Les pipes de Kummer, ou d'écume de

mer, comme on dit, sont pourtant très curieuses et souvent très heureuses de travail et de composition.

Quant à la Prusse, elle me parait bien loin en avant de ses voisins et, dans certains arts, tout près de nous. Son orfèvrerie est fort remarquable, d'un goût fort supérieur à celui de l'orfèvrerie anglaise ; certaines pièces sont tout à fait belles. Si un certain petit vase d'argent ou d'or, commandé par le prince de Prusse, est d'un artiste d'outre-Rhin, ce dont je doute fort, notre orfèvrerie de seconde ligne n'a guère rien de plus élégant à présenter, .le ne parle pas de nos grands artistes, qui sont hors de toute comparaison. Froment- Meurice expose depuis trois jours une bacchante avec un groupe de satyres, ivoire et argent, plus admirable encore que sa Vénus et sa Léda. Ces trois splendides ouvrages sont de Feuchère.

7 mars 1856.

... Au lieu de geindre, je ferais bien mieux de te distraire en te contant ce qui me viendra sous la plume, et de te tremper tout vif dans notre bruit de Paris, ne fût-ce que pour t'étourdir. Ce qui se passe à ce congrès? Ah! tu es bien curieux. Qui le sait? Ou plutôt qui ne le sait pas? La Russie ne va-t-elle pas faire toutes les concessions imaginables? ce qu'il lui faut à cette heure, n'est-ce pas la paix à tout prix, d'abord pour panser ses plaies et boucher ses trous saignants, mais surtout pour

desserrer le lien qui unit les deux alliés, et que la paix seule peut briser. L'Angleterre est de mauvaise humeur; il y a de quoi. Mais sa mauvaise volonté va s'enfoncer sans résistance dans la mansuétude d'Orlolï et ne trouvera pas d'obstacle où se prendre. Quant à la France, elle a vraiment le beau rôle, le grand rôle; et sais-tu bien que, fortune ou bien joué, l'Empereur a un de ces bonheurs qui n'arrivent guère qu'aux gens qui le méritent? La paix faite, juste au moment où la France a eu toutes les gloires de la guerre et ne peut plus lui demander aucun prestige, juste au moment où l'Angleterre allait, comme toujours, venger par l'éclat d'une seconde campagne les désastres et l'humiliation de la première, — c'est merveilleux d'à-propos.

L'intérieur me semble moins brillant et moins heureux. Le mal commence à se faire jour à travers ces brouillards dorés et les mirages d'argent qui halîucinent ce pays. Le jeu, le gain sans travail, les millions hasardeux qui changent de mains dix fois en deux heures; l'agio, le tripot et l'argot de la Bourse qui deviennent l'âme, la pensée et la langue de tous; tout sentiment noble traité de chimère; tout travail sérieux, de niaiserie; tout idéal, de folie; l'argent seul et la matière exultant sur les débris de toute croyance; un effroyable jargon qui assassine la langue maternelle, qui ampute et décapite les mots eux-mêmes : le bénef,... les Nord, les Mouzaia, dont dix..., dont deux sous, le report et le déport... Voilà ce qui s'entend tout le jour et partout, avec la mélopée homicide du sire de Framboisy qui

court sur cette foule cupide comme la romance hébétée d'un peuple d'idiots. On dit que la liquidation du 1 o va être désastreuse et qu'il y aura ruines sur ruines. Ce sont de tristes symptômes ceux-là, et qui devraient inquiéter les gouvernants, si les gouvernants euxmêmes n'étaient pas les premiers agioteurs du temps.

Pourtant, au milieu de cette fête inepte du veau d'or, la pensée et l'esprit ne sont pas morts dans cette vivace nation; à défaut de grandes œuvres, cette sève française s'épanche et s'éparpille en vaudevilles, en opéras-comiques, en romans. Une Tanchonnette de Clapisson a, diton, un grand succès au Théâtre-Lyrique; la Manon Lescaut d'Àuber est aussi, assure-t-on, un succès. Manon Lescaut vertueuse, Manon Lescaut ouvrière, Manon Lescaut sans le fermier général, sans les amours changeantes, sans tous les contrastes qui font l'intérêt humain du roman, quelle bizarre idée! Et de quel droit M. Scribe appelle-t-il cette femme-là Manon Lescaut? Pourquoi pas Virginie, Lodoïska, Gunégonde ou Jeanneton? Comment un homme qui doit avoir le sens littéraire (puisqu'il est de l'Académie), peut-il commettre de pareils contre-bon-sens?

Voilà des opéras-comiques, des rondes et des floip flon; mais qui ramassera le sceptre de Mozart et de Rossini? On dit que Meyerbeer va donner l'Africaine. Qu'il change de climat, tant mieux! Et que l'Afrique lui soit plus hospitalière que la Russie, où son Étoile du Sord me parait une pâle et froide étoile.

L'autre jour, il m'est tombé dans les mains un volume

de ['Histoire de Turquie de Lamartine et je l'ai lu tout entier. Pauvre grand homme! Quelle vieillesse littéraire! De l'histoire au mètre, des narrations au rôle; une compilation sans lien et sans unité; un style de sleeplechase : et. à travers ces misères d'un talent qu'un libraire a pris à l'heure et qu'il fait marcher sans pitié, un je ne sais quoi, une couleur, un reflet qui rappelle par instants le talent et le soleil d'autrefois. Pauvre homme de génie! La postérité se donnera-t-elle la peine de frotter cet or terni pour retrouver le rayon enfoui sous cette poussière?

Tu as lu le dernier discours académique; sais-tu que, par le temps qui court, on arrive à bon compte à l'Académie? Ce discours a été, dit-on, applaudi à chaque phrase. Il a, en effet, tout ce qui doit séduire et fasciner un auditoire de chapeaux roses et de crinolines de lettres : des paradoxes présentés avec une certaine aisance, des historiettes bien racontées, un style clair et qui ne monte pas à la tête; mais que tout cela est peu fort, peu écrit, peu littéraire, peu sérieux! Quant au directeur, il m*a paru avoir fait le plus plat et le plus maussade discours qu'ait jamais ouï la coupole de l'Institut. Quelle langue! « Quand vous entrâtes, monsieur, dans la carrière des lettres, vous fûtes frappé d'abord.... puis vous vous dites,... enfin vous vous rassurâtes,... vous écrivîtes ce drame après lequel vous donnâtes... Ah! vous débitâtes là un méchant discours, monsieur le directeur, et jamais on ne vit pareille débauche de prétérils!

Tu me demandes ce que je lis? Que veux-tu que je

lise parmi les œuvres nouvelles, quand je vois que des académiciens écrivent ainsi ou que des gens qui écrivent ainsi sont des académiciens? Je lis Montaigne, le soir, dans mon lit, et je m'endors sur quelque phrase saine et drue comme un épi de blé, pleine de sève et de suc, crevant de bon sens épanoui en une gerbe charmante. Ils sont trois ou quatre, dans notre langue, qui sont les charmeurs et les consolateurs de la vie, les maîtres du style et les sources fécondes où tous ont puisé. Une table dont nos modernes ramassent les miettes.

Je n'avais pas encore, de tout l'hiver, mis le pied dans un salon; hier soir, je suis allé chez Crémieux, qui donnait un concert. Ce bon juif a un appartement plein de goût et de caractère, point banal du tout et qui tient de l'artiste, de l'antiquaire, de l'alchimiste et du sorcier : une galerie avec un vautour accroché au plafond, de vieux bahuts du xvie siècle avec des sujets bibliques et des cartonniers en cuir gaufré d'ornements judaïques; quelques beaux tableaux. Le concert était assez beau; la société assez mêlée d'avocats médiocres, de magistrats et d'artistes. Il y avait là : Ambroise Thomas, Gounod, Nadaud, Garnier Pages, Berville, de Vallée, Chaix d'Est- Ange... et notre ami Boux-la-Botte!

La Roche-Guyon. 18 mars 18o6.

Un mot seulement. Je viens de lire le Moniteur et les odes ignobles dans lesquelles MM. Belmontet et Barthé-

lemy insultent à la fois toutes les convenances et tous

les principes de notre pauvre langue maternelle : ce

sont des rimes de valets de lettres. La rage ma pris,

et voici ce que je viens de pondre. Je te l'envoie tout

chaud :

Inter bovem et asinum.

Entre l'âne et le bœuf quand Jésus vint au monde, Leur doux mugissement, sapaisant à demi, Berçait comme la voix de cette nuit profonde

L'enfant sur la paille endormi.

Pauvre enfant de César! Dans tes couches brillantes En vain tu veux dormir. Quel destin ennemi Fait braire à tes côtés ces deux bêtes bruyantes,

Belmontet et Barthelemi?

Paris, 9 juillet 1856.

A propos de littérature, lis-tu les Entretiens de Lamartine? Cet homme est vraiment un grand et intarissable génie. Au milieu de cette suite de digressions sans but, sans plan, sans unité, que la postérité ne retiendra pas sans doute, on rencontre des pages admirables de raison, d'éloquence et de poésie. Le troisième entretien contient, à rencontre de la doctrine du progrès indéfini du genre humain, un exposé philosophique, qui m'a vivement impressionné.

Quant aux Contemplations de Victor Hugo, j'en ai lu seulement des fragments; les uns magnifiques, les autres stupides, et qui semblent autant de défis malhonnêtes a l'intelligence publique. L'idiome qu'il y parle n'appartient, que je sache, à aucun idiome connu, ne répond a

aucune donnée philosophique anlérieure, à aucune syntaxe possible. C'est une langue qui a cassé son grand ressort et qui tourne en faisant ce bruit inquiétant de ferraille déréglée que tu connais. Je viens de lire un article de Gustave Planche sur ces Contemplations, qui m'a paru tout plein de sens et de goût.

Te parler du baptême du prince impérial serait un anachronisme bien attardé. J'y étais, à ce baptême, et à Notre-Dame encore, aux meilleures places, au premier rang; et j'ai vu là une des belles cérémonies qui se puissent voir. J'ai vu entrer l'empereur et l'impératrice au bruit du canon, aux fanfares de l'orgue, sous un pavillon de drap d'or flottant tout frangé de nuages d'encens, précédés et suivis d'un ruisseau humain tout miroitant de soie et d'or. La vieille cathédrale était peinte du haut en bas, et des simulacres de vitraux tamisaient le soleil; un immense dais de velours pendait de la nef, et, sur un gradin qui occupait tout le fond du chœur, ruisselait une cascade de soixante-dix évêques crosses, mitres et chapes d'or. Au pied de cette colline d'évêques, un homme tout de rouge vêtu, sans un ornement : le légat, avec sa tête hàlée, imberbe, hiératique, qui semblait sortir d'un cadre de Philippe de Champagne. Que dire de tout cela? Et comme il faut se tàter, au milieu de tous ces enivrements de la puissance, pour sentir sa conscience! Comme il faut tenir son imagination à deux mains pour qu'elle n'aille pas se jeter et se fondre dans les milliers d'atomes aplatis et dorés qui forment la poussière de ce rayon de soleil! i. 17

*2o8 LETTRES A UN AMI

Aujourd'hui même, j'ai lu dans les journaux que M. Fortoul vient de mourir. Je l'avais vu une seule fois, bien près de sa lin si imprévue, il y a trois semaines, aux obsèques de M.Augustin Thierry... Mais, j'y pense, je ne t'ai pas écrit depuis que nous avons perdu notre illustre ami; je dis ami, car dans ces derniers temps peu de personnes ont été aussi avant que nous deux, Emile surtout, dans ses confidences et ses épanchements intimes. Il est mort sans autre maladie que cette maladie implacable et lente qui lui a pris, depuis trente ans, tous ses organes un à un. Il comptait chaque pas du mal; il sentait, jour par jour, la vie déserter quelque partie de son pauvre corps. Mon frère arrivant un soir pour le voir, il y a deux mois environ : « Ce matin, lui dit-il, j'ai cessé de remuer le pouce droit qui vivait encore. Vous ne savez pas, mon ami, comme c'était bon de sentir remuer le pouce ! » Et ainsi il s'en allait, phalange par phalange, muscle par muscle ; et la vie chassée, traquée, délogée partout par le mal était remontée tout entière et s'était réfugiée, comme dans un fort, dans cette tête aveugle et puissante. Un soir, sans cause apparente, sans secousse, après une conversation dogmatique, quelque cloison du cerveau, amincie par la souffrance de vingt années, a cédé. La matière a encombré cette retraite suprême de la pensée : il était mort. Pendant trente-six heures encore la machine a survécu, puis tout a cessé. J'ai voulu le voir une dernière fois, quelques heures avant la mort, pour emporter un souvenir suprême de cet homme qui nous a

été toujours bienveillant, et qui, je crois, nous aimait d'un sentiment sincère.

Paris, 19 septembre 1856.

Puisque nous causons littérature, as-tu lu Baruch? As-tu lu deux très remarquables ouvrages qui viennent de paraître depuis deux ou trois mois, l'Ancien Régime, de M. de Tocqueville, et le Constantin et V Empire romain au Ve siècle, de M. de Broglie fils? L'ouvrage de M. de Tocqueville est un inventaire très ingénieux, très scrupuleux et très intéressant de toutes les forces sociales de l'ancienne monarchie; c'est un résumé très serré et très substantiel de recherches immenses faites aux sources authentiques. De plus, à travers ces documents analysés fidèlement, le publiciste a jeté des vues très hardies, très neuves et très éloquentes souvent. Certaines pages sont admirables de verve, de concision, de hauteur d'idées, avec beaucoup d'esprit çà et là, et de raillerie gauloise assez acérée.

Je n'ai lu encore que la moitié du premier volume de M. de Broglie; mais cela me suffit pour estimer très haut l'ouvrage et l'auteur : c'est à la fois une œuvre d'érudit et de penseur. Le tableau de la décomposition graduelle de l'empire pendant que, dans son sein, se débrouille, s'organise et se constitue socialement l'église chrétienne, me parait très habilement traité, et souvent avec grandeur. J'ai cru comprendre là pour la première

fois le rôle et l'attitude des empereurs vis-à-vis du christianisme naissant, et les courants d'idées, de résistances, de passions, de terreurs politiques qui ont amené les persécutions. Lis cela si tu ne l'as fait déjà.

Paris, 8 janvier 1857.

Cherche bien, mon cher «ami, fouille les résidus du bureau de poste de Sedan, ou plutôt fouille tes souvenirs; il n'est pas possible que je ne t'aie pas écrit depuis le mois de septembre et ton reproche se trompe au moins de deux mois. Au surplus il est inutile de pousser loin cette querelle sans issue. Ai-je négligé de t'écrire (ce que je ne crois pas)? Cette lettre est-elle restée dans la manche du facteur (ce qui est peu probable)? Toujours est-il qu'il n'y a qu'un moyen de sortir de là : c'est de recommencer la correspondance qui s'est perdue ou qui n'a jamais existé, comme tu voudras.

De grandes affaires? Oui-da, nous en avons eu sur les bras depuis trois mois et nous avons mâché à belles dents la rate et l'aloyau de cette vache enragée qui depuis si longtemps exerce nos mâchoires et déchire nos entrailles. Puisque tu prétends en être encore là, mon frère a signé le 16 octobre son traité de cession d'office. Son successeur a prèle serinent le 2 décembre. Dans le courant du même mois, Emile a transporté ses lares agités auprès de moi et sous le toit commun que, depuis un an déjà, notre prévoyance leur avait ménagé. La liquidation de ses affaires d'argent a rencontré les plus

inattendues facilités de la part de gens dont nous en espérions le moins, et les obstacles les plus invincibles de la part de ceux que nous avions le droit de croire le mieux disposés. Enfin, aujourd'hui même, on a dû signer les derniers arrangements. Ces arrangements nous enlèvent, jusqu'à la dernière obole, les maigres ressources sur lesquelles nous avions compté pour attendre des temps meilleurs. Voilà, en un mot, — tu n'exiges pas que je m'arrête trop longtemps sur ce riant sujet, — voilà notre situation pécuniaire, et la porte dorée par laquelle nous faisons notre entrée dans l'année nouvelle. Si quelque chose peut atténuer pour nous ces désastreux résultats, c'est le véritable soulèvement de marques d'estime, d'affection, de regrets, l'émeute de sympathies universelles qui a accueilli mon brave frère à cetle dernière étape de la route endiablée qu'il a parcourue depuis dix ans d'un pas si ferme et avec un cœur inébranlé. Le jour de l'assemblée générale de la Compagnie des Notaires, au commencement de décembre, le président s'est fait, dans son discours, l'interprète des sentiments de tous ses confrères. Après la séance, trois d'entre eux ont été députés officiellement à mon frère pour lui exprimer les regrets et les souvenirs respectés qu'il laissait dans le notariat. On lui a remis, comme s'il faisait encore partie de la Compagnie, une médaille commémorative de la fondation de la nouvelle chambre; et, ce qui est mieux encore, la conférence dont il faisait partie lui a conféré le titre de membre honoraire. Enfin, aujourd'hui, la chambre

des notaires s'occupe activement de trouver un emploi qui puisse lui convenir. Tu vois qu'il est impossible de sortir plus honorablement d'une carrière où dès le premier jour tout le monde l'avait vu engagé avec terreur et où lui-même ne s'était jamais fait un instant illusion sur les insurmontables obstacles qui l'entouraient.

Maintenant que va-t-il faire? Recommencer sa vie à quarante et un ans? C'est une entreprise bien difficile, pour arriver à des résultats bien incertains. Il le faut cependant tenter et nous n'avons pas même la ressource d'attendre les occasions; il nous faut les chercher, les trouver et les saisir au plus vite. Nous y sommes aidés, je dois le dire, par beaucoup d'amitiés et de bons vouloirs influents. En ce moment c'est au Crédit Foncier que nous paraissons avoir le plus de chances d'accès. Plusieurs personnes très dévouées et très haut placées nous secondent : celte fois encore, soit dit en passant, j'ai beaucoup à me louer du zèle et de l'entrain de M. Chaix d'Est-Ange. Nous allons voir ce qu'amèneront toutes ces démarches et je t'aviserai du résultat. En astu assez sur notre compte? Non, pas encore; il faut que je te rassure sur ma chère santé. J'ai fini l'année dans ma chambre, où m'ont cloué, pendant huit jours, des douleurs d'entrailles et une faiblesse générale dont un régime obstiné et le grand air, que je viens de respirer à la campagne, ont pu seuls triompher. Mes pauvres nerfs auraient besoin de repos et d'un peu de bonheur: mais tu sais les variations infernales qui se jouent

depuis bien des années, dans tous les tons, sur ces malheureuses ficelles : nous verrons, jusqu'à quand elles résisteront sous cet impitoyable archet.

10 janvier 1857.

Forcade continue à écrire dans la Revue contemporaine. Il doit toujours m'envoyer deux articles qu'il vient de publier sur le dernier ouvrage de M. de Rémusat. Je voudrais bien aussi faire quelque chose si j'avais l'esprit plus libre, plus de santé, et cet entrain qu'un peu de sécurité matérielle, de bonheur moral et de vigueur physique peuvent seuls donner : trouve-moi donc un sujet...

Comment trouves-tu que nous ayons inauguré ici l'an de grâce 1857? Un archevêque de Paris1 assassiné par un prêtre, dans une église, frappé à la place même que laissait à découvert le bras levé pour bénir! Quelle horreur! N'est-ce pas le moyen âge dans ses pages les plus sanglantes? Il n'y manque rien, pas même la rêverie dogmatique enivrant de ses fumées et de ses vapeurs de sang le cerveau d'un maniaque. Horrible! horrible! Ce matin même, à travers la boue glacée et la neige mal fondue, le cortège funèbre a porté à Notre-Dame les restes du malheureux prélat. Quant à l'abominable assassin, il sera jugé très prochainement; on dit, au

1. Mgr Sibour, assassiné le 3 janvier 1S57 dans l'église Saint-Étienne du Mont.

Palais, que le premier président ira siéger ce jour-là à la cour d'assises et que les fonctions du ministère public seront remplies par le procureur général. C'est faire bien de l'honneur, et non, ce me semble, sans quelque danger, à ce malheureux forcené. On ne sait pas encore qui sera chargé de le défendre.

Voilà encore un insolent exemple de prospérités! M. de Morny se marie! A quarante-huit ans, il épouse une jeune fille de dix-huit ans qu'on dit admirablement belle; cette jeune fille est nue Paisse; cette PiUsse est princesse; elle s'appelle la princesse Troubetskoi et elle est — écoute ceci — la fille naturelle du feu tsar Nicolas! C'est pour le coup que toutes les convenances se trouvent réunies. Une seule chose m'inquiète : comment pourra-t-il sortir de là des enfants légitimes? Sais-tu que, quoi qu'on en dise, ce siècle-ci n'est pas du tout prosaïque et qu'il garde à nos neveux de curieuses légendes ?

A propos de légendes, voici une histoire : Mirés et Millaud se sont colletés l'autre soir au foyer du Gymnase. Au fort de cette dispute, venue je ne sais d'où, ils échangeaient, assure -t- on, d'édifiantes invectiv « Est-ce que vous me prenez pour un actionnaire des ports de Marseille?— Non. Je sais bien que vous êtes l'ancien croupier du journal l'Audience) » Là-dessus, les cannes se sont levées, et des maladroits ont séparé ces crocheteurs dorés sur tranche. Mais je te conte là une histoire de quinze jours, et dont le cercle de Sedan ne veut déjà plus, j'en suis sur.

.ÏANVIKK 18o7 28§

Puisque j'ai écrit le mot théâtre, tu voudrais peut-être avoir des nouvelles des pièces en vogue cet hiver? Lis les feuilletons, mon ami-, car, pour ma part, je ne te puis parler de ce que je n'ai ni vu ni entendu. Il y a plus d'un an queje n'ai mis le pied dans une salle de spectacle. Un opéra-comique, la Reine Topaze, de Massé, fait fureur en ce moment au Théâtre-Lyrique. Voilà, tout ce que la rumeur publique et les journaux m'ont appris. Pour mon compte, je me suis mis à relire Shakespeare qui, maintenant, me désoriente un peu; deviendrais- je ganache? De front avec Shakespeare, et comme pour tàter à la fois les deux extrémités les plus éloignées de l'esprit humain, je lis Pline le Jeune, que je ne connaissais pas du tout. Je n'ai encore vu que les lettres et je n'ai pas abordé le panégyrique de Trajan; mais j'en sais maintenant assez pour nié tonner un peu que le nom et l'œuvre de ce beau parleur aient traversé dix-sept siècles tout entiers. Jamais je n'ai rien lu de si absolument insignifiant. Pour le fond, le récit de ses succès oratoires, des invitations à dîner, des billets de condoléance, des avis donnés ou demandés pour la vente de quelques champs, voilà toute la matière de ses lettres. Quant à la forme, elle est facile, élégante, plus fine qu'originale, et plus affectée que vraiment spirituelle.

Notre ami Colmet vient, pour la première fois de sa vie, d'éprouver un grand malheur. Sa bonne et digne mère est morte dans les derniers jours de décembre. Toute la famille a supporté ce coup imprévu avec une fermeté stoïque. M. Colmet père a déclaré que rien ne

serait changé aux habitudes de famille; et le 1er janvier, quatre jours après la mort de sa femme, toute la tribu se réunissait à la table commune où une place seulement restait vide. Maintenant, sauf un peu de gravité inaccoutumée, la vie a repris, parmi ces esprits tranquilles, son cours paisible. C'est stoïque ! Et si, comme je le pense, les cœurs n'en souffrent pas moins, voilà un bel exemple donné à nos sensibilités maladives. J'ai vu déboucher dans mon cabinet hier matin Cadet de Vaux, chauve comme l'occasion, mais frais comme l'aurore et jeune comme le printemps. Le voilà procureur à Chartres et sur la route directe de Paris. Il a débuté làbas par faire couper le cou à un assassin, tout en parachevant son déménagement. Juge ce qu'il saura faire quand il sera tout à fait installé.

La Roche-Guyon, 16 avril 1857.

Que te dire du monde, de Paris, de ses plaisirs, du mouvement des intelligences et du train des choses politiques ou littéraires? Hélas! n'est-ce pas un des pires résultats de la maladie, de vous rendre égoïste jusqu'à l'abêtissement? Et maintenant que la convalescence est venue avec ses voracités faméliques, à quoi crois-tu que je songe le matin en ouvrant les yeux? A mon déjeuner et à mon dîner du jour. Mangerai-je des œufs ou une côtelette, du chocolat ou du lait? Ma poule au riz serat-elle cuite à point? Voilà mes seules préoccupations et mon seul souci. Je brûlerais la bibliothèque d'Alexan-

drie pour faire bouillir mon pot-au-feu. La seule distraction littéraire que je me sois donnée ici c'a été de lire la Fiammina, un petit drame bien fait, trapu, ramassé, courant droit au but d'un pas assuré, l'œuvre d'un débutant qui ne ressemble en rien à un début. Je ne crois pas que l'auteur ait un grand avenir dramatique; il est trop concis, trop net, trop positif pour que cette jeunesse si mûre promette de grands progrès. C'est, à mon sens, un de ces esprits qui viennent au monde à quarante ans. Cela n'empêche pas qu'il n'ait fait une pièce excellente. Cette fois, mon cher ami, tu n'as .pas à craindre mes six pages ordinaires. Voilà déjà que ma main se fatigue et je veux obéir, à la lettre, à l'ordonnance qui m'a prescrit, pendant mon séjour ici, le repos jusqu'à l'hébétement et le non-penser jusqu'au crétinisme. Je n'ai même pas le droit d'épancher dans le cœur d'un ami le chagrin qui me ronge à l'aspect de ma vie tant de fois brisée et de mon avenir écroulé devant moi. Tout cela n'est pas dans mon régime. Je ne dois causer que de choses gaies ou au moins indifférentes.

Paris, 21 juin 1857.

Peut-on entrer? C'est moi, moi d'il y a deux mois, trois mois, un siècle. Si tu te fâches, je m'en vais e* tant pis pour nous deux. Allons! la patte... et soyons amis, mon pauvre vieux Cinna. J'ai été bien malade, va, et je l'étais encore quand Ije t'ai écrit : il me semble

que ma dernière lettre doit être datée de la Roche, vers le milieu d'avril. Quelques jours après, je revenais à Paris, convalescent déjà, mais maigre et jaune comme un jonc séché au soleil. A peine de retour, l'arriéré de mes affaires m'est tombé sur les bras et, depuis cette époque, je n'ai pas eu un moment de loisir. Je suis heureux de te dire que j'ai eu au Palais de vrais succès, de belles affaires et que, cette année enfin, j'ai fait un assez bon pas en avant. Je te fais grâce de la narration de mes procès: nous ne sommes pas là pour causer procédure et plaidoiries. Mais, comme il faut à toute médaille un revers, à toute lumière une ombre, je viens de payer, d'un coup, la rançon de toute la gloire judiciaire que j'ai conquise depuis deux mois. Je suis allé plaider vendredi jour néfaste), à Saint-Quentin, une très lourde affaire de cours d'eau et j'ai subi le plus humiliant échec qui rne soit jamais advenu. J'ai pataugé, j'ai barboté, je me suis coulé à dix pieds au-dessous du niveau de l'Oise. J'ai cumulé les différents genres de mauvais connus dans la littérature du Palais. Ça a duré ainsi une heure et demie. Jetais hébété, abruti par un violent orage qui couvait depuis le matin et par une plaidoirie de trois heures et quart à l'aide de laquelle mon perfide adversaire m'avait littéralement magnétisé. Je m'entendais avec horreur; je parlais un français insensé: l'eau me coulait du front, et. sans mes notes, qui, par bonheur, étaient complètes, j'étais perdu. Jamais je ne me suis trouvé a pareille fête.

Tu as bien fait, mon ami, de relire, en mémoire de notre cher grand poète, l'œuvre d'Alfred de Musset. Son enterrement s'est fait par une matinée pluvieuse de printemps; et c'est tout au plus, dit-on, si une trentaine de parapluies littéraires suivaient, dans la boue, le corbillard modeste. Le pauvre poète avait rendu son oraison funèbre difficile, et M. Vitet, tu Tas pu voir, a eu la main très légère et très pieuse. Jamais génie ne s'en est allé de ce monde moins accompagné de bruit et de pompe; mais le soir même de sa mort, combien de mains trempées de pleurs tournaient les pages de Rolla, de la Solitude et de la Nuit de mail Combien de pauvres âmes blessées y relisaient comme moi, — et comme toi-même, m'as-tu dit, — leur jeunesse, leurs souffrances, leur vie tout entière écrite en caractères immortels!

A propos de poésie, je suis allé, il y a quinze jours, entendre Oberon, et j'ai eu, ce soir-là, un des grands plaisirs d'esprit que j'aie depuis longtemps éprouvés. C'est un chef-d'œuvre, cet Oberon, dont je connaissais une phrase à peine, estropiée par les cornets à piston de toutes les sociétés philharmoniques. Point de parti pris, pas de système, l'esprit qui marche et le cœur qui chante, tantôt en pleine mélodie italienne, large et facile, tantôt en libre et sauvage Bohême, répétant en phrases courtes, originales et heurtées, les chœurs des esprits dans les bois ou le balancement des ondines sur les vagues d'une mer fantastique. Kéverie, gaieté, mélancolie, tout cela nous a ravis, mon frère et moi. Les rôles de femmes sont remplis avec assez d'intel-

ligence; les hommes sont stupides et ne comprennent pas une note de cette fantaisie.

Notre camarade de Vallée, maintenant avocat général, vient de publier un livre intitulé : les Manieurs d'argent. Il a trouvé ce titre piquant dans La Bruyère, à ce qu'il m'a dit. Quant au livre, c'est, à ce qu'il paraît, une courageuse et vigoureuse sortie contre l'agiotage et le culte de ce veau que tu sais.

J'avais quelque idée de faire un article sur cet ouvrage; mais, outre que je suis en ce moment encore surchargé de besogne, on m'a fait lire hier certaines phrases qui me découragent. C'est un style inouï; et comme je passe ma vie à défendre ce brave Vallée contre le Palais presque tout entier ameuté contre lui, je n'aurais voulu faire un article que pour dire du bien de lui et de son livre.

L'exposition de peinture est ouverte depuis quelques jours, au Palais de l'Industrie. Comme ce gouvernement glorieux fait perdre, jour par jour, à ce pays tous les traits de cette physionomie libérale et généreuse qui faisait sa grandeur! On paie maintenant à la porte, où l'on vous compte à un tourniquet comme les moutons à la porte de la bergerie. Sois sur que bientôt on paiera pour entrer au Louvre, pour entrer aux Tuileries, pour passer aux Champs-Elysées, pour entrer dans les églises. Malgré cet impôt vexatoire, je suis allé hier à l'exposition et je viens d'y passer tantôt une grande moitié de la journée. Il n'y a aucun grand tableau remarquable et, somme toute, l'exposition est médiocre. Les hon-

rieurs de cette année sont évidemment pour Gérôme qui a fait tant d'étonnants progrès et a exposé trois toiles admirables à mon sens. Une représente la Prière chez un chef amante; l'autre une Marche de recrues égyptiennes dans le désert. La composition de ces deux tableaux est d'une originalité charmante et le second surtout est délicieux de couleur. Quant à la troisième toile, c'est un chef-d'œuvre d'expression et un drame saisissant dont la bizarrerie épouvante. Un Pierrot et un Sauvage ont pris querelle au bal masqué. Ils sont venus, sans prendre le temps de se déshabiller, se battre au coin d'un bois. La terre est blanche de neige, le ciel est noir, les arbres pleurent. Une voiture, dans le fond, attend au détour de l'allée. Sur le premier plan, à gauche, le Pierrot, blessé en pleine poitrine, meurt dans les bras de ses deux témoins, un Crispin et un Espagnol à manteau rouge. Le corps affaissé pèse de tout le poids d'un cadavre, les yeux sont tournés par lagonie; le bras droit crispé tient encore le fleuret. Le sang coule à grosses gouttes et fait des trous dans la neige. La mort avec tous ses effrois sous ce costume burlesque, l'épouvante peinte sur les traits des deux amis, le contraste de cette terreur avec les oripeaux insolents dont ils sont affublés, tout cela vous glace; ce groupe est superbe. A droite un arlequin impassible emmène le sauvage qui a fait ce mauvais coup et dont on ne voit que le dos où s'effiloque en lambeaux barbares une peau de bête empruntée à l'étalage de Babin. C'est un sinistre et charmant

tableau, et, dans ees ligures de dix pouces, il y a tout un monde d'horreur.

Pils a un débarquement de l'armée en Crimée qui est un excellent tableau. Vernet a formé là un élève menaçant pour sa vieille gloire. C'est aussi bien que lui pour le naturel, le mouvement, la pose et l'air du troupier; c'est cent t'ois mieux comme peinture. Bida a une série de dessins qui sont d'admirables chefs-d'œuvre et d'une inconcevable exécution. Voilà le dessus du panier. Hamon est tombé dans le logogriphe, c'est le fin du fin; et si fin, à la fin, que bien fin est celui qui les peut comprendre. Pour moi, j'y renonce...

Paris, 2 septembre 1857.

Mon cher ami, depuis une demi-heure, je suis bloqué au Palais par une pluie diluvienne; me voici réfugié à la bibliothèque où les vacances font la solitude et le silence. Assieds-tni donc à côté de moi, sur cette vieille banquette de crin noir, où — il y a quinze ans passés — nous nous sommes assis ensemble. Je suis triste à mourir; j'ai envie de pleurer : forage du dehors et du dedans me déchire les nerfs. Viens donc, et causons, puisque tu veux être l'ami des heures sombres.

Quand je t'ai écrit (il faut donc qu'il y ait plus de deux mois?) j'étais dans un moment de calme, dans un intervalle lucide de mon imbécile destinée. A peine m'étaisje complimenté moi-même de cette rare bonne fortune,

qu'un tourment d'un genre nouveau s'est venu montrer à l'horizon. Mon pauvre père, dont la santé jusqu'à présent avait élé assez bonne, est tombé sérieusement malade. De temps en temps la fièvre, des insomnies fréquentes, une faiblesse continue, une irritation nerveuse facile à comprendre, et soixante-quinze ans! Tu conçois nos inquiétudes et notre chagrin. Ma mère soigne à tâtons son malade avec un dévouement et un courage qui n'ont rien d'humain. Dans deux jours, je vais aller, non pas la remplacer, mais lâcher d'alléger sa fatigue. Voilà, mon pauvre ami, les tristes vacances qui se préparent pour moi. A quoi bon me plaindre? N'est-ce pas là la vie? le nouveau chagrin qui nous arrive, je le prévoyais et l'attendais depuis longtemps. C'est la vie. Triste! oh! bien triste, celte vie où les tourments se suivent comme un interminable troupeau de bêtes malfaisantes. Tu sais si nous sommes habitués à ces choses et si le courage nous a jamais failli; mais, à chaque secousse, les ressorts s'usent d'autant, l'énergie faiblit, les forces vives de l'intelligence et du cœur baissent de quelques degrés. Pour mon compte, j'en suis là.

J'aurais eu pourtant besoin de repos : mon année a été laborieuse. Je crois qu'elle n'a pas été absolument stérile.

J'ai fait encore un pas en avant : mon nom est plus connu au Palais, et dernièrement, aux élections du Conseil de l'ordre, j'ai eu, sans m'en douter, une quarantaine de voix. Mais ce qui m'afflige et me blesse — car tu sais que je suis un hypocrite de modestie, — c'est I. 18

mon obscurité, au dehors, à quarante ans! à Paris! Ko pleine lumière de publicité, être moins connu que le cordonnier breveté qui peut tatouer sa boutique de ses brevets et des armoiries enluminées de LL. MM. Impériales! Être un petit avocat sans renom et sans gloire! Je souffre en dedans de toute l'ambition que je ne montre pas au dehors, — pardonne-moi, mon vieil ami, toi le sosie de mon cœur, de laisser crever devant toi mon ballon gonflé d'orgueil. — Une chose encore m'inquiète et m'irrite : c'est l'imbécillité intellectuelle, l'apathie à laquelle je suis réduit. Je cherche en vain, en dehors de mon métier, un sillon à ouvrir, une route à suivre, un travail littéraire où je puisse accrocher mon nom : rien! Si ce n'est pas l'occasion qui m'échappe, c'est l'impuissance qui m'arrête. J'ai voulu entreprendre dix ouvrages grands ou petits : devant tous j'ai reculé par paresse et par ignorance; — oui, ignorance, car je suis ignorant comme une pintade. Dernièrement encore, de Vallée m'a demandé de lui faire un article sur son dernier livre les Manieurs d'argent. Je passe mon temps à lire et à relire l'ouvrage sans trouver une idée, une ligne, un mot! Je ne sais rien et je ne peux rien. El la vie s'avance, ô misère! Et je crèverai de quelque absurde maladie nerveuse, sans avoir rien laissé de moi, rien, ni œuvre, ni famille.

Cotai"1 uestigio di se in terra lascia Quai fumo in aère in acqua la schiuma.

Quand je serai mort, sais-tu ce qu'il te faudra faire?

Tu prendras mes lettres, tu en feras extraire ce qui peut être lu par mes amis sans les scandaliser sur mes fautes, que toi seul connais, et puis tu distribueras cela, d'accord avec mon frère, à ceux qui m'ont entouré dans ce monde, afin de leur faire voir que ton ami n'était pas un crétin sans cœur. Voilà, n'est-ce pas ? une jolie commission et une heureuse idée, une idée d'automne. Il pleut et voici les feuilles qui tombent. C'est égal, j'y tiens et je ne m'en dédis pas.

Pardonne-moi, aime-moi, quoique je sois haïssable. Écris-moi pour me faire respirer un peu de bon sens et d'air sain. Présente mes souvenirs bien affectueux à tout ce qui t'entoure.

Paris, 24 novembre 1857, 8 heures matin.

Ma foi, tant pis, et tant mieux ! Je commence par toi ma journée; car si je ne t'écris pas ce matin, je ne le pourrai pas faire de toute la semaine, et je veux te remercier de ta bonne et belle lettre d'hier. Quand je dis hier, je me trompe peut-être, mais j'étais à la Roche et j'ai trouvé ta lettre hier soir en arrivant. Tu veux de nos nouvelles? En voici. Ma mère, après un affreux désespoir, est entrée dans la douleur résignée qui, pour les âmes croyantes, suit les grandes crises du cœur. Elle perd tout avec mon pauvre père. 11 était ses yeux, il était ses mains, il était l'intelligence attentive qui devinait et doublait la sienne. 11 écartait d'elle

■r,i\ LETTRES A UN AMI

les obstacles, les soucis à chaque pas renaissants dans celte nuit profonde qui l'entoure. Il vivait pour aimer, pour obliger, non seulement pour faire le bien, mais pour chercher le mieux ou le rêver. Juge ce que devait être ce grand cœur toujours ouvert quand il avait à côté de lui cet ange du ciel à chérir et à consoler. Sa tâche, pendant ces dernières années, était certainement de faire oublier à ma mère, par ses soins et son dévouement, la position cruelle où, par grandeur d'âme, par ignorance du mal et par un fatal excès de qualités généreuses, il l'avait' involontairement jetée. Mille fois j'ai lu dans ses yeux cette pensée; car ce pauvre père, que tu n'as pas connu, avait les yeux, le sourire, et. sur les traits, la transparente bonhomie d'un enfant... Mort! Plus rien! Rien qu'une petite butte de terre mêlée de cailloux, là-bas, dans le coin du cimetière, au bas de ce mur où je me suis accoudé dix fois avec lui en revenant de nos promenades pour regarder la pierre de sa vieille cousine près de laquelle il dort maintenant. Hier je suis allé le voir et lui parler et pleurer sur ce tertre avant que la dalle du maçon l'ait brutalement aplani. Allons, allons! En avant! comme disent nos amis les Américains, qui ne pleurent pas pour ces choses-là et qui se feraient, au besoin, des serpettes avec les os de leurs pères.

il heures soir.

Ce matin, en l'écrivant, je ne me doutais guère des nouvelles que j'allais apprendre au Palais. Dupin!... 0

turpitude! mais plutôt ô démence! ô enfauce ! Car le bête l'emporte sur l'ignoble. Que veut-il? Qu'espère-t-il? Pourquoi cette inutile et tardive ignominie? Président de la Chambre des députés, président des deux assemblées républicaines, exécuteur testamentaire et ami du roi, conseil intime de cette famille spoliée, quel vertige le pousse dans ce bourbier? Avant-hier il assistait, à Saint- Ferdinand, au service funèbre pour la duchesse de Nemours : aujourd'hui le voilà procureur général de l'ennemi acharné de cette race; demain, il sera sénateur; après-demain, il sera porté enterre au milieu des huées. Ce n'est qu'un cri et un éclat de rire au Palais et dans tout Paris. L'empereur n'a sans doute vu, dans cette nomination mendiée, que la justification des décrets du 22 janvier et la rétractation publique des protestations judiciaires qui les avaient accueillis. Mais quel outrage pour la magistrature! Et quelle prostitution de la justice! J'attends cet homme à son discours d'installation. Il mettra, j'en suis sûr, les pieds dans le plat, ses gros pieds avec ses gros souliers. Ce sera une épopée de bassesse. Quant à Chaix d'Est-Ange, c'est tout autre chose, et à tous les points de vue sa nomination est très bien venue au Palais. D'abord il n'a rien eu à rétracter ni à renier. Il a été toujours le partisan dévoué de ce gouvernement-ci. L'absolu le flatte, le passionne et l'attire: la liberté l'irrite, la démocratie l'agace, — et elle a souvent de quoi agacer les moins délicats. Comme talent, ce sera un magnifique procureur général. Quant au reste, avec un bon avocat

général c'est la sinécure par excellence. Cette fois encore, et comme toujours, cet enfant gâté de la vie a eu un incroyable bonheur. Au Palais, il n'avait plus rien à gagner pour sa gloire et, depuis un au, on chantait partout, excepté tout près de lui, les homélies de l'archevêque de Grenade. Il quitte le barreau à temps, juste ci temps, un peu trop tard, mais si peu! Avec ce qui lui reste, il sera le plus éloquent magistrat de France. Ce que cela va me rapporter ou m'emporter, je ne le sais encore. A coup sur, si je lui demande quelque chose, quoi que ce soit, s'il le peut faire, il le fera. J'ai des raisons pour en être à peu près sûr. Mais faut-il demander? Et que demander? De toutes les initiatives, celle des sollicitations est celle que j'ai le moins. Ne vaut-il pas cent fois mieux garder au Palais mon coin qui va s'élargissant? Je serais un pitoyable avocat général, sauf peut-être dans quelques occasions, et ces occasions il faut qu'elles viennent. Et puis la dépendance! Et puis l'instabilité! Et puis les révolutions! Et puis les passe-droits! La nécessité de retremper sans cesse sa faveur dans des obséquiosités officielles! Voilà de quoi y songer. Je suis allé tout à l'heure chez Chaix d'Est-Ange. Il n'y était pas : je vais le voir demain matin. Dieu veuille qu'il ne m'entame pas sur ce chapitre; car il est un de ces hommes qui ne comprennent pas et ne pardonnent pas qu'on marchande avec leur bienveillance.

Je te disais tout à l'heure qu'on serait disposé en ce moment à m'accorder quoi que ce soit. Le mot, tel que

NOVEMBRE I8;i7 279

je le souligne, m'a été rapporté de toutes parts comme venant de M. de Royer. Hélas! en écrivant à travers mes larmes, auprès de mon père mourant, le misérable petit article sur les Manieurs d'argent que tu viens de lire, je ne me doutais guère que je faisais pour ma gloire plus que je n'avais fait en dix ans d'efforts et de travail. Te dire ce qu'a été le succès de cette œuvre de douleur est impossible; et, chose inouïe, après plus de quinze jours, il dure encore! Au Palais, on n'a pas parlé d'autre chose pendant une semaine : on dirait que ce monde-là n'a jamais lu rien qui fût écrit à peu près en français. Je suis passé, du coup, grand écrivain parmi les avocats et je dois dire que les compliments m'ont, en général, paru pleins de cordialité. Les gaucheries de quelques-uns ont été assez amusantes : Cauvain, pour se dispenser d'un éloge, m'a dit d'un air embarrassé qu'il avait entendu parler d'un article remarquable que j'avais fait, mais qu'il ne savait où le trouver. Il ne croyait pas si bien dire; l'édition entière du Journal du 13 a été enlevée en quatre jours et, aujourd'hui, ni pour or, ni pour argent, on ne pourrait s'en procurer un numéro. Au milieu de celte gloire imprévue, certains compliments m'ont touché plus que tout le reste : d'abord, celui de mon frère, le plus intraitable des critiques et l'un des plus éclairés; puis celui de M. Defrenne, dont le sens littéraire est pour moi infaillible. Ce pauvre homme était enchanté et je ne puis répéter tout ce qu'il m'a dit. Il y a enfin une opinion chère que j'attendais et que je craignais, c'est

la tienne. La voici arrivée. Dieu soit loué! Et puisque tous trois, vous dites que c'est bien, me voilà convaincu. Sublimi feriam sidéra vertice. Hélas! Quant à moi, pour ce peu que j'ai à passer en ce monde, ce travail conservera d'ineffaçables et cruels souvenirs. J'en ai lu le commencement à mon père, qui était un bon juge aussi et qui avait tous les instincts du talent, — au moment où sa tète commençait à s'affaiblir. Je le vois toujours me faisant signe de temps en temps d'arrêter; puis, passant sa main sur son front pour y retenir la pensée qui s'enfuyait! Oh la vie! la vie! Néant! Que nous restet-il à espérer si tout finit là? En embrassant ton front glacé, le soir de ta mort, pauvre père, j'ai senti au fond du cœur la certitude de l'immortalité... Allons! En avant, rêveur!

Mercredi matin.

Aïe! Aïe! Est-ce que mes pressentiments se réaliseraient déjà? A l'instant, on me remet une longue lettre de 3lme Chaix d'Est-Ange, qui me somme, sans admettre aucune excuse, d'aller diner chez elle tantôt, en famille. Celte lettre est admirable de simplicité et d'affection. Je voudrais te l'envoyer. Mais, il y a celte phrase : « .Mon mari vous prie de venir diner avec lui. » Je suis inquiet de ce tête-à-tête avec le pouvoir. Est-ce qu'il voudrait me corrompre?...

Paris, 23 avril 1858.

Laisse-moi te remercier du fond du cœur, mon brave Henry, de ta bonne et admirable lettre. Si quelque chose pouvait adoucir ma douleur, ce serait cette voix d'ami qui me rappelle au devoir, au travail, aux croyances immortelles, à cette vie future où nous ajournons nos espérances. J'ai des instants de doute où cette vieille foi des âmes souffrantes dans un meilleur avenir me semble la chimère de notre crédulité. Mais pourtant il y a des traits qu'il me parait impossible de ne plus voir, une voix qu'il me parait impossible de ne plus entendre. Et bénis sois-tu pour me montrer du doigt cette autre vie consolatrice de celle-ci, cette éternelle patrie des compensations et des revanches.

Aujourd'hui je ne t'écris encore que quelques mots, il faut avoir pitié de moi, il faut me laisser revenir lentement à la raison.

Paris, 19 mai 1858.

Mes derniers articles sur les Parlements, que tu as lus avec tant d'indulgence, m'ont fait du bien au Palais. J'ai reçu à ce sujet beaucoup de lettres trop flatteuses et une entre autres, très inattendue, de M. Vaïsse, l'ancien procureur général, maintenant président à la Cour de cassation. Il me disait que mes articles sur M. de Castard, ainsi que celui sur M. de Vallée, lui avaient inspiré le

désir de me connaître; qu'il voulait venir me voir, mais

qu'il croyait pouvoir profiter du privilège de l'âge en me demandant de venir chez lui pour que nous fassions connaissance. Qu'aurais-tu fait à ma place? Tu aurais un peu grommelé comme un sauvage que tu es; et puis tu aurais endossé ton sedan et tu aurais été faire ta visite. Ainsi ai-je fait. J'ai trouvé un magistrat fort aimable, causant bien et plein de bienveillance un peu protectrice, commme Test presque toujours la bienveillance des magistrats. Mais j'ai pu voir dans cette visite, comme dans quelques autres occasions, le côté dangereux de ces petits succès littéraires pour un avocat. M. Yaïsse a eu l'air de croire que, pour moi, La littérature était la profession et la plaidoirie l'accident. J'ai eu quelque peine à le détromper. En définitive, il m'a proposé très gracieusement son concours et celui de M. Troplong pour m'ouvrir les colonnes des grands journaux et des revues. Malheureusement le seul journal et la seule revue qui pussent tenter mon ambition sont tout à fait en dehors de leur influence. D'ailleurs, quant à présent, mes élucubrations historiques sont forcément interrompues. Je me remets à la publication des plaidoyers que tu sais, besogne fatigante, irritante et sans profit. J'ai déjà fait imprimer deux plaidoiries et je prépare les autres. Je compte avoir fini le travail matériel à la fin du mois d'août et consacrer mes vacances cà faire une façon d'introduction; car celle que je t'ai lue il y a deux ans est absurde. La nouvelle ne sera probablement pas beaucoup meilleure, car je

ne vois pas une idée où me prendre; mais enfin il faut essayer. Voilà pour le moment, et d'ici à longtemps, tout mon horizon littéraire.

Je suis entouré de deuils; depuis six mois nous avons perdu sept personnes de notre société intime. Cette fois, c'est la famille Reille qui est frappée. Le maréchal s'affaiblit de jour en jour, et, sans maladie déterminée, s'en va de ce monde; il a bientôt quatre-vingt-trois ans. Un bien triste événement va lui faire beaucoup de mal. Il avait encore à Antibes un frère, M. Polyeucte Reille, ancien chef d'escadron, excellent homme que nous aimons beaucoup et qui venait, tous les ans, passer quelques mois à Paris. Il part d'Antibes, il y a quinze jours, en pleine santé; malgré ses soixante-seize ans, c'était un des hommes les plus sains et les plus vigoureux que l'on pût voir. Il reste douze heures en chemin de fer sans descendre; réchauffement détermine une maladie de vessie. Il arrive le dimanche, se met au lit le soir. Huit jours après, il faut lui faire une ponction au ventre. Hier soir, il était au plus mal et il ne passera probablement pas la journée.

On m'apprend à l'instant la mort de la duchesse d'Orléans! Pauvre famille! Pauvre reine! Que de coups imprévus et terribles et que la Providence a d'inconcevables desseins!

Il est bien inutile de te dire que je n'ai pas mis le pied cet hiver dans un théâtre et que je ne suis nullement au courant des nouveautés dramatiques. J'ai lu pourtant, pour ne pas avoir l'air d'une buse, le Fils naturel, qui a

fait, quinze jours duraut, un tapage de camaraderie. J'ai

trouvé ce chef-d'œuvre détestable comme composition, comme pensée et comme style. Je ne sais pas dans quel monde ont vécu tous ces gens-là; mais qu'ils connaissent peu le monde de tout le monde! La Jeunesse d'Augier a fait aussi grand bruit (en vers). Les fragments que j'en ai lus ne m'ont pas transporté d'aise. C'est un style pénible, bariolé, empruntant de tous côtés des tons disparates. Ce sont des vers qui commencent à. Corneille et qui finissent à Dorât. Et puis où est donc la Jeunesse là dedans?

Je n'ai pas lu le nouvel ouvrage de Proudhon. Des gens en qui j'ai confiance me disent que c'est une grande fatigue sans compensation. D'ailleurs, nous arrivons tous deux à l'âge où le paradoxe, en trois volumes, inspire par-dessus tout l'ennui. Nous verrons ce que produiront les débats du procès qui va se juger incessamment. Je ne sais pas encore quel est l'avocat de Proudhon, mais Jules Favre me semble naturellement indiqué. Ce n'est pas, comme disait Louis XIV de Lénelon, le bel esprit le plus chimérique de ce pays-ci, mais le bel esprit le plus esprit faux que je connaisse.

3 août 1858.

C'est très vrai, mon bon ami, depuis longtemps je te dois une lettre, et depuis bien longtemps aussi je veux l'écrire. Mais je suis l'homme du monde qui sait le

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moins arranger son temps, et les heures s'en vont et puis les jours et les semaines, sans que je puisse rien finir et quelquefois rien commencer. Je me suis souvent trouvé en contemplation devant une feuille de papier blanc que je regardais depuis une heure, y dessinant en rêve mille fantaisies absurdes sans que ma main ait eu la force d'y écrire vraiment une ligne. Oh! la malsaine et triste habitude des poètes, des affligés et des faibles, de se replier toujours en soi, de se regarder, de s'écouter, de se parler toujours à soi-même, de laisser les souvenirs envahir le présent et le songe énerver Faction! Voilà mon mal et la vraie cause de mes lents progrès dans la vie. Autour de moi, je les vois tous alertes, actifs, l'œil bien ouvert, l'oreille au vent et la main sur l'occasion, tout entiers à la besogne du jour, tout entiers à l'effort du moment, tout entiers au succès, convaincus de leur propre importance, se prenant au grand sérieux, eux et leurs discours, ne se laissant distraire par aucun bruit du dedans, ni endormir par aucune chimère, ni abattre par aucune souffrance. L'ardeur! cela me manque. A quoi bon?... Voilà maintenant, plus que jamais, le cri paresseux de mon indolence ou de ma philosophie. Quand je travaille, la moitié de mon esprit est occupée à prendre en pitié ce que fait l'autre. Si je désire bien faire, c'est moins par ambition ou par orgueil que par une sorte de conscience intellectuelle. J'attends l'occasion, je ne la cherche pas; si elle court devant moi, je la laisse gagner de l'avance, et quand son unique cheveu me reste dans la main je suis tout

consolé. Et, en ce moment encore, qu'est ce que je fais? Au lieu de te parler de politique, théâtre, barreau, littérature, musique, peinture, je te parle encore moi avec le laisser aller de l'égoïsme toujours prêt à se raconter lui-même.

Tiens, il y en a ce matin même beaucoup autour de moi qui pensent à eux. mais d'une bien plus utile façon. Ce matin, nous faisons nos élections pour le Conseil de l'Ordre, et, depuis quinze jours, la salle des Pas-Perdus est un lieu d'enchantement. Tous les yeux sont chargés de douceurs infinies, toutes les mains se cherchent dans des étreintes fraternelles, tous les gestes attirent et promettent, toutes les robes noires ont des ondoiements séducteurs qui voudraient imiter le frou-frou provocant de la crinoline. On entend dans l'air le bruit des sourires. Mais là aussi, comme partout, il y a la Vénus pudique et la Vénus impure; le chaste désir de quelques-uns qui brûlent du feu décent des matrones et se bornent à jeter sur les stagiaires des regards maternels tout chargés de mélancolie; la brutale convoitise des autres qui, les bras ouverts, l'œil ardent, le teint enflammé, la parole audacieuse, chantent à tout venant Tépithalame effronté des candidatures nouvelles. C'est un étrange spectacle et je me le donne depuis huit jours, avec quelques observateurs de mes amis, tâchant de me distraire des choses tristes par les choses bouffonnes de cette vie. Apres tout ce grand bruit et ces agitations stériles, tu vas voir que le Conseil restera exactement tel qu'il est, et que toutes ces ambitions turbulentes vont

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rentrer dans le fourreau jusqu'à Tannée prochaine. On éviterait, je crois, le plus gros de cet immonde marchandage si l'on décidait, une bonne fois, le renouvellement régulier et forcé du Conseil par fractions. Cela amortirait la furie de la foule qui se culbute à la porte, et permettrait à ceux qui valent quelque chose d'arriver à leur tour. J'en parle d'une façon désintéressée, car je ne crois pas être parmi ceux qui devraient arriver cette année. Quant à moi, je n'ai pas à me plaindre. Mon année, sans être marquée par aucune grande affaire, a été utilement employée, et j'ai gagné plus d'argent qu'à l'ordinaire. J'ai fait un de ces pas de bœuf, lents et courts, auxquels je suis habitué.

En revenant du Palais, j'entre quelquefois au Louvre, où Ton vient de faire une curieuse restauration de nos Rubens; c'est moins une restauration, à vrai dire, qu'une résurrection, et, pour moi du moins, une création toute nouvelle. Cent fois, j'étais passé devant ces grands tableaux de la vie de Marie de Médicis sans y voir autre chose que d'immenses paravents officiels, d'un goût douteux. Ces paravents décrassés, débarbouillés de leur vernis jaune, se trouvent être des foyers ardents de lumière. C'est la création tout entière vue par un jour d'éclatant soleil. Toute la nature poudroie dans une poussière de rayons, verdoie dans des horizons sans bornes, palpite, s'agite et vit dans un monde d'êtres réels et rêvés, depuis le lézard qui resplendit au premier plan sur une cassure de rocher, jusqu'au Jupiter Olympien qui. assis sur les nuages le

bras appuyé sur son sceptre, remplit tout le lointain de sa rayonnante immobilité. Quel peintre! Quelle fougue! Quelle fécondité, avec tant de finesse ;ï la fois et de grandeur! Et quelle force de création ne faut-il pas pour arracher le spectateur à toutes les données du bon sens, de la raison, à toutes les habitudes journalières et routinières de la vie et le jeter au milieu de toutes les extravagances de l'allégorie, au milieu des cauchemars étincelants d'un monde fantasque où s'embrassent et s'embrouillent pêle-mêle des Tritons, des Naïades, des Cardinaux, des Vénus sans voiles et des reines en vertugadins, Mercure avec des ailes aux pieds et Henri IV tout bardé de fer, la France traînée sur un char attelé de lions et le légat du Pape avec sa barrette rouge assis philosophiquement dans un coin de l'Olympe païen encombré de tous les dieux, inondé de la lumière que secoue en courant le quadrige d'Apollon et tout retentissant des baisers que Mars et Vénus se prodiguent sur le bord d'un nuage ! Songe aussi que ces vingt tableaux gigantesques ont été peints en deux ans au courant de la brosse. Quelle chose bizarre, que chaque art ait ainsi des époques de floraison après lesquelles il s'amoindrit et s'affaisse! Rappelle-toi seulement les noms de tous ces grands maitres qui composent la porlée artistique des xvr et xvne siècles en tous pays...

J'ai entrevu et entrelu dans le Journal des Débats des articles de M. Taine sur Racine qui m'ont paru très remarquables et très justes en somme, malgré quelque pointe de paradoxe. J'ai lu aussi la préface que M. Cousin

a mise au-devant de son étude sur le Grand Cyrus. Cette préface m'a paru un peu longue et allongée encore de bien des hors-d'œuvre ; mais la verve y est toujours et la flamme de la jeunesse et l'élan d'un grand esprit qui regarde en haut. Cela console du cours de la Bourse et des programmes officiels des fêtes de Cherbourg qui annoncent qu"en plusieurs endroits de la ligne de TOuest, « on vient de baisser la voie pour que le train impérial y puisse passer sans heurter les voûtes ». Relevez les nuages et remontez les étoiles, de peur que je ne les touche du front! « Sublimi feriam sidéra vertice. »

A ce propos, — mais toute politique à part, — il se commet en ce moment cà Paris un acte de vrai vanda lisme. Le jardin des Tuileries est bouleversé sur un quart de son étendue. Pour faire à l'empereur des jardins réservés, on a jeté bas de grands arbres, labouré les parterres et installé des chantiers immenses où tout le jour on entend grincer sous la scie d'énormes blocs de pierre. On fait un tunnel sous la terrasse du bord de l'eau et le profane vulgaire va se trouver rejeté à une distance respectueuse du Palais. Son ombre bourgeoise ne souillera plus le sable où se posera le pied impérial. Je ne sais ce qui sortira de ce bouleversement; mais, provisoirement, c'est une profanation historique et une faute politique. Le bourgeois de Paris est furieux; il donne volontiers sa liberté, mais il ne se laisse pas sans rancune prendre les Tuileries dans sa poche. Aussi les calembours* cette monnaie de la colère i. 19

parisienne, vont leur train. « On voit bien que cet empereur-là n'est pas Le Nôtre », disent les plus lettrés. Comme il faut être juste, je reconnais en revanche qu'on a fait et qu'on continue, à la Bibliothèque impériale, des travaux de restauration d'un goût merveilleux. On a découvert, l'année passée, du côté de la rue Vivienne, une façade qui est un charmant échantillon de l'architecture du temps de Louis XIII. On a restauré dans le môme style la cour et la façade sur la rue des Petits-Champs. J'espère que dans quelques années nous verrons disparaître cet immense mur sans fenêtre qui assombrit la rue Richelieu et la place Louvois. On fait aussi, sur la place Saint-Germain-l'Auxerrois, à cùté d'une grosse niaiserie en moellons qui représente la mairie de l'arrondissement et qui a la prétention de faire pendant à l'église, une construction sans précédent à Paris et qui pourra avoir son originalité : c'est un campanile isolé à la mode de Pise, de Florence et de Venise et qui fera face à la colonnade du Louvre. En résumé, Paris devient tout simplement la plus belle ville du monde —après Charleville et Sedan.

Paris, 27 décembre 1858.

La laisserai-je finir, celte année de malheur, sans me donner la consolation de la finir avec toi? Causons un peu, mon vieux ami, au bruit de la bûche de Noël qui chante dans ma cheminée. Hélas! dans ma cheminée, il

n'est tombé, cette nuit, ni confitures, ni gâteaux, ni Pierrot plâtré de blanc, ni Polichinelle doré grattant de sa manchette la verrue de son nez cramoisi. Ah! qu'il y a longtemps que le bon Dieu ne m'a envoyé de bonbons! Ah! qu'il y a longtemps que je mets mes souliers dans la cendre éteinte, le soir, sans y rien trouver le matin! Et quel beau jour pourtant, ce Noël ! La fête charmante ! Et comme j'aimerais à la fêter dignement, joyeusement, honnêtement, dans un dîner de famille et d'amis, entouré de petits enfants, dans un concert patriarcal où nous chanterions, au carillon des pendules sonnant minuit, tous ces vieux chants des bergers à genoux devant la crèche! Je suis un catholique fort avarié, mais je ne manquerais pas la messe le jour de Noël. J'y suis allé avant-hier et j'ai entendu, à la Madeleine, ce cantique éternellement jeune et charmant : Adesle, fidèles* Ils l'ont chanté à merveille. Ils ont encadré la vieille image dans un orchestre ingénieux gazouillant, brodant des arabesques déliées, et riantes, et savantes autour de la forte et naïve enluminure, comme des liserons et des campanules qui se jouent légèrement au-dessus d'un vieux mur de ferme. J'étais enchanté. 0 Naissance ! Enfance ! Jeunesse ! Premier rayon ! Tout en poétisant ainsi, et le coeur plein de pieux souvenirs et les yeux pleins de larmes furtives, j'ai descendu les marches de ce grand péristyle que tu connais et je me suis retrouvé, moi et ma poésie, au milieu des marécages macadamisés de la civilisation. La boue, la pluie, le vent et cette longue file de baraques en

planches qui s'étend à cetle époque de l'année tout le long des boulevards m'ont rappelé à la prose maussade. Je suis rentré chez moi et j'ai travaillé toute la journée, comme si les rois mages, la crèche, le bœuf, l'âne n'étaient qu'une fable vulgaire bonne pour les nourrices. Tiens, vois-tu, plus je vieillis, plus je rajeunis et retourne aux instincts de mes vingt ans: plus je trouve que nos métiers sérieux sont risibles. Mon ami, fais de ton fils un funambule, un joueur de violon, un rapin ou un danseur de corde, tout ce que tu voudras, mais n'en fais pas un homme sérieux : c'est trop bête.

Bête? Et pourtant, l'autre jour, j'ai entendu et vu un curieux et émouvant spectacle donné par des hommes sérieux. J'ai assisté mardi, à la Cour, au procès de M. de Montalembert. Qu'est-ce que cela, le procès Montalembert, vas-tu dire? Car. grâce au régime pneumatique sous lequel nous avons bien mérité de vivre, le bruit s'étouffe vite et ne va pas loin. A tout événement, je suppose que tu sais ce dont il s'agit et je veux te donner quelques détails sur cette journée. On en parlait beaucoup d'avance et on se promettait merveilles d'une lutte oratoire, engagée, sur un terrain brûlant, entre trois hommes d'un grand talent. J'avais obtenu un billet et mardi, à neuf heures, je faisais queue à la porte de la Chambre des appels correctionnels. A onze heures, la cour est entrée. Il y avait là un auditoire nombreux, brillant, agité, curieux lui-même autant que la représentation qu'il venait voir. Odilon-Barrot, avec son sourcil

olympien, M. de Falloux, avec sa grande ligure à la don Quichotte, M. Villemain, avec sa laideur grotesque et spirituelle, son teint vert, sa pose de singe savant, ses gestes hagards, ses yeux clignotants et sa bouche toujours agitée, M. Villemain qu'on attendait comme une curiosité à cause des excentricités qui l'avaient signalé en première instance. Ensuite, des ambassadeurs, des sénateurs, des dépuiés, des femmes de toutes sortes, depuis de laides présidentes jusqu'à M1,os Denain, Augustine Brohan et Plessy, de la Comédie-Française, etc., etc. J'étais merveilleusement placé, au banc des détenus, derrière M. de Montalembert et ses défenseurs. Après l'interrogatoire, on a donné la parole à M° Dufaure. Sa plaidoirie a été un prodige d'habileté, d'énergie, de logique et d'éloquence. Tu ne connais pas cet homme? Viens donc l'entendre; c'est le plus grand avocat qu'il y ait aujourd'hui : honnêteté, raison, dialectique invincible, une langue sobre, saine, claire, la langue du xvne siècle dans sa pureté; l'éloquence aussi et le mouvement venant à leur tour, non pas cherchas et chauffés d'avance, mais naturellement, forcément, comme le fruit qui s'ouvre quand le soleil l'a mûri. 11 s'attendait bien que la tactique de la prévention serait de mettre M. de Montalembert en contradiction avec lui-même. Aussi, comme il arrivait à son banc et comme je lui demandais s'il allait être bien beau : « Moi, — m'a-t-il répondu, avec cette voix de canard qu'il faut entendre, — moi, beau? Vous allez voir, je vais plaider cela comme une affaire d'escro-

querie, ni plus ni moins. » Et il a tenu parole pendant les trois quarts de sa plaidoirie.

« Il ne s'agit pas de M. de Montalembert », a-t-il dit dès la première phrase, « laissons M. de Montalembert. Comme tout homme qui a été mêlé au mouvement politique de ce pays depuis quarante ans, il a pu varier beaucoup. On vous dira pourquoi. Quant à moi, je n'ai pas à défendre un homme, mais un écrit. Je le prends, je le lis et je cherche s'il contient les délits qu'on y veut trouver. » Et alors, dans ses pinces, dans ses tenailles de scarabée, il a pris l'article et la loi; il les a examinés, analysés, disséqués avec une méthode et une puissance inouïes; mêlant a cette discussion invulnérable les considérations les plus élevées empruntées à son passé d'homme politique, car il était justement un des parrains de la loi de 1849 qu'on voulait appliquer à son client. Et puis, quand il a eu fait sa besogne de juriste et d'avocat, quand il a eu fini son affaire d'escroquerie, il a jeté ses notes et, en deux coups d'ailes, le voilà parti, envolé, résumant de là-haut tout le procès dans une grande et belle pensée; disant que dans nos temps de révolution, il fallait savoir honorer tous les regrets, même avec leur amertume, non seulement les regrets qui s'adressent aux dynasties écroulées, mais ceux qui s'adressent aux institutions tombées. C'est là qu'il a eu cette belle phrase que j'estropie, mais qui a arraché des larmes à tout l'auditoire : « Vous avez respecté la douleur des vieux soldats de l'Empereur qui, après avoir suivi leur chef sur tous les champs de bataille, l'ont

escorté dans l'exil; et, lui mort, sont restés fidèles à sa mémoire, même au prix du repos de leur pays. Vous avez respecté les serviteurs de la monarchie qui ont accompagné en pleurant leur vieux roi, tombé du trône de sa race ; vous respecterez aussi en nous les vaincus d'hier, ceux qui ne sont pas encore consolés de voir dispersée sur la terre étrangère cette noble famille dont on peut dire, comme l'épitaphe des Douglas à Westminster : Là toutes les filles étaient chastes et tous les fils étaient vaillants. »

Figure-toi cela dit de cette voix vibrante comme une trompette, mais attendrie par l'émotion. C'a été d'un effet entraînant. C'est seulement après, que l'épitaphe des Douglas a semblé une terrible malice; mais, au moment même, on n'y a senti que la grandeur et je ne sais même pas si l'àme sincère de l'orateur y avait caché quelque arrière-pensée.

Après ce beau discours, la séance a été suspendue au milieu des frémissements et des applaudissements. On s'est précipité sur le triomphant avocat dont la candeur campagnarde était fort effarouchée. Il lui a fallu subir deux accolades du dieu Barrot. Mais le plus comique était le père Villemain. Il a enjambé les crinolines, escaladé les cages et saccagé les jupes du beau sexe pour arriver plus vite à ce pauvre Dufaure. « C'est admirable! C'est admirable ! s'écria-t-il de sa voix de buccine. Quelle langue! Quel talent! Quelle modération dans la force! » Puis, s'adressant à nous autres qui garnissions les deux bancs des détenus : « N'est-ce pas, jeunes gens, que

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c'est beau? Au reste, c'est vous à présent qui êtes les heureux. C'est au barreau qu'est réfugié le droit, la liberté! Allez, allez; quant à nous, là-bas (en montrant le public , nous mangeons du brouet noirl » Là-dessus, les galopins en robe qui étaient derrière nous se mettent à brailler : voilà une ovation et un tumulte dont j'étais vraiment honteux. Cette petite comédie dura un quart d'heure, tout le temps de l'entr'acte. Après quoi, la cour rentra et le procureur général prit la parole.

J'ai été rarement plus mal à mon aise. J'étais juste en face de l'orateur. J'ai tâché de donner à ma figure cet air étonné, à mes yeux cette ouverture niaise et à mes sourcils cet épanouissement extatique par lesquels tous les professeurs de dessin ont coutume d'exprimer l'admiration dans leurs tètes d'étude. Le fait est que j'étais confondu et triste.

Berryer s'est levé pour répliquer. J'étais à côté de lui, au niveau de sa tète. 11 était superbe d'émotion et de colère. Je me suis senti pâlir. J'ai cru que j'allais enfin entendre le Berryer complet que je cherche depuis dix ans. Si on te dit qu'il a été sublime, ne le crois pas. Ce n'était ni une plaidoirie, ni un discours, ni une invective, ni quoi que ce soit qui ait un nom dans nos habitudes oratoires. C'a été pendant deux heures une conversation désordonnée dont il était impossible de saisir la méthode et la suite, coupée d'interruptions, de lacunes, livrée à toutes les incorrections, chevauchant à travers tous les solécismes, mais curieuse au dernier point, intéressante, passionnée, hardie jusqu'aux plus

audacieuses audaces et, par instants, illuminée d'éclairs. Ce n'est pas un homme éloquent, le débris d'un grand orateur, mais c'est l'éloquence même, si l'éloquence est cette puissance mystérieuse qui agit à la fois sur les nerfs, sur les muscles et sur le cœur de ceux qui écoutent. Il a été aussi loin qu'il soit possible d'aller. « Cette loi de 1849 que vous voulez nous appliquer, elle était faite pour protéger la Constitution. La Constitution? Qui l'a violée? Qui l'a renversée, qui l'a foulée aux pieds? Vous! Cette loi, elle était la sauvegarde de la Constitution. Il l'a brisée! Et II l'invoque! » (Ces deux 7/ ont fait passer un frisson sur l'auditoire.) Puis, parlant de la grâce publiée dans la partie non officielle du Moniteur : « Cette grâce, elle n'existe pas; je ne la connais pas; où est le décret? Où est-il? 11 n'y en a pas. Ah! 11 faut qu'il ait une triste âme, ce rédacteur du Moniteur, pour avoir associé un jeu d'esprit misérable à l'exercice du droit le plus sacré de la souveraineté ! » {Triste âme est resté classique ici.) « Vous demandez pourquoi M. de Montalembert a changé depuis le 2 décembre? Parce qu'il a vu incarcérer, puis exiler de braves généraux qui, depuis deux ans, maintenaient seuls la paix publique dans ce pays; parce qu'il a lu des listes de bannissement par catégories, parce qu'il a vu, le 22 janvier, la confiscation ressuscitée de nos plus mauvais jours. Il s'est repenti alors! Et il n'a pas été le seul. Ecoutez ce que disait le procureur général (Chaix d'Est- Ange lève le nez). Oh! ce n'est pas vous, vous le savez bien; je sais qui vous êtes et j'ai appris depuis longtemps â vous estimer. Je

parle du procureur général restitué depuis à la Cour de cassation!!... (Rires homériques.) Et alors ce diable d'homme lit tout du long la lettre de démission du père Dupin, dans laquelle il dit que sa conscience de chrétien et ses traditions de jurisconsulte l'empochent de rester associé à un pouvoir qui fait rentrer la confiscation dans notre droit public. Que te dirai-je enfin? A propos de la grâce refusée par M. de Montalembert» est-ce qu'il n'a pas été repêcher et lire tout entière Ja lettre par laquelle le détenu de Ham, comme il a dit, refusait la grâce que Louis-Philippe voulait lui accorder? Enfin, c'a été une exécution complète que le pauvre président Perrot de Chezelles, le plus doux des hommes et le moins fait pour ces orages, a vainement voulu arrêter de temps en temps par quelques paroles timides prononcées de sa petite voix honnête. Au moment où Berryer abîmait le chef de l'État, le président l'interrompt : « Monsieur Berryer, cela ne me semble pas tout à fait utile à votre défense. — Pardon, monsieur le Président, c'est indispensable. — - Eh bien! alors, dites-le, mais dites-le rapidement. » Juge de l'hilarité! Eh! bien, alors, faites-le vite!! Tu connais cette histoire.

Enfin, cette journée a été une vraie déroute pour le gouvernement, et si complète, et dans laquelle le public a été si inconvenant, que moi, qui n'aime pas l'ordre de choses actuel, je suis pourtant rentré assez mal à mon aise, troublé d'avoir vu le pouvoir aussi violemment attaqué et aussi faiblement défendu-

Je me suis si bien laissé aller à mes commérages politiques que me voilà bien à court pour causer d'autre chose. J'ai eu de tes nouvelles par Jules Favre. Je suis bien aise que tu aies pu entendre au moins celui-là, et dans une affaire assez étrange qui devait prêter un peu à son merveilleux talent. Le pauvre homme, depuis son retour, a été bien malade. C'est une santé fort compromise et une existence très menacée. Il est pourtant revenu au Palais depuis quelques jours.

Paris est dans toute sa crotte et dans tout son luxe. Le jour de l'an se promène de tous côtés avec des sacs à rubans roses sous le bras, le parapluie sur la tête et les socques aux pieds. La traversée du boulevard est un embarquement véritable, il n'y manque que le mal de mer. Le macadam est partout, ici jaune, rouge là-bas, de façon que, quand je rentre chez moi, après le Palais, je suis tatoué de couleurs diverses comme un huron paré pour une cérémonie funèbre. Pour comble de disgrâce, on a depuis deux mois replanté à neuf, et avec de grands arbres qu'on promenait en voiture comme des ambassadeurs, toute la ligne des boulevards de la Bastille à la Madeleine. On a défoncé le terrain, établi un drainage pour l'eau, un drainage pour l'air, un tas de petits tuyaux de toutes grandeurs. Là-dessus on a remis une couche d'asphalte de manière que, pendant deux mois, on a circulé dans un vrai labour, entre deux rangées de marmites à bitumes, qui vous envoyaient leur fumée empestée jusque dans les dernières papilles du cerveau. Cette bagatelle colossale a dû coûter plu-

sieurs centaines de mille francs. Il n'y a plus que deux questions : l°Les arbres pousseront-ils? 2° s'ils poussent, ne faudra-t-il pas les ôter à cause de l'humidité qu'ils donnent aux maisons et du tort qu'ils font aux boutiques ?

J'ai été deux fois au spectacle : une fois aux Italiens, où je me suis trouvé bien vieux en comptant les rides de Mario et en mesurant les appâts envahissants de l'Alboni dans le rôle de Rosine (quelle Rosine à faire passer par la scala del balco-o-one!). Une autre fois, par occasion, à l'Opéra, où j'ai vu la Favorite, très bien chantée par Mme Borghi-Mamo, et très bien jouée par Roger, qui est à présent un gros bonhomme de quarante-cinq ans et qui a l'air d'un ballon en baudruche. J'entends quelquefois, mais non pas aussi souvent que je le pourrais si j'étais moins apathique et moins rebelle aux distractions, d'excellente musique chez Mcolet, qui a une petite société intime toute d'artistes. Nous sommes huit ou dix personnes invitées à dîner tous les quinze jours : Félicien David; Jacquard, le violoncelliste; Blanchard, un très habile graveur; Vidal, le peintre; Massard, le professeur de violon du Conservatoire; Poirson, l'ancien directeur du Gymnase; puis Mme Massard et jyjme Poirson, deux des plus fortes pianistes et des plus charmantes musiciennes qu'on puisse entendre. Après diner on joue du Beethoven, et la soirée se termine d'ordinaire par l'exécution grotesque de tout un acte de l'Opéra qui tombe sous la main, mugi par tous les assistants mâles. Je me suis enfui l'autre soir au milieu

d'un point d'orgue, par lequel la grosse voix de basse de M. Poirson terminait l'air de Mathilde : Sombre foret! Ce ménage Nicolet est un des plus charmants et le plus heureux que je connaisse. Le mari se place au premier rang du barreau. La femme est excellente, jolie, simple; elle dessine, elle sculpte à merveille... et fait des confitures.

Je lis peu, seulement dans mon lit. J'ai quitté Montaigne pour les Mémoires de M. Guizot qui me paraissent un peu lourds et d'un style sans charme, avec de l'intérêt parfois et toujours de la grandeur. Puis, hier, j'ai quitté M. Guizot pour Michelet. As-tu lu l'Amour? On me l'a prêté et ce que j'en ai lu hier soir justifie toutes les critiques que j'en ai vues. C'est un fatras impur; et, sous prétexte de moraliser le mariage, il en fait une infirmerie. Ce n'est pas un livre sale, mais malpropre et qui sent mauvais. En le fermant, on est poursuivi par une certaine odeur... Au moins c'est l'effet que m'ont produit les premières pages. Il paraît que le reste est bien autre chose encore.

Au musée, il y a de nouveaux tableaux espagnols : deux Zurbaran, deux Murillo; les deux premiers étranges et féroces, des Courbet de génie. Un des Murillo, la Nativité de la Vierge, est un ravissant bouquet, mais, à mon sens, manque d'élévation et de grandeur. Le dernier, la Cuisine des anges, est un des morceaux principaux de la galerie du maréchal Soult. Quelques parties sont superbes, d'autres lourdes et vulgaires.

Je me suis mis, il y a quelque temps, après une crise

de chagrin et d'abattement, à lire quelques pages de Pétrarque que je détestais. Je l'admire à présent et je le comprends. Connais-tu ces vers :

Morte mi sciolse, amor, d'ogni tua legge : Quella che fu mia donna, in cielo è gita, Lasciendo trista — e libéra mia vital

Crois-tu que j'aie sangloté en répétant cent fois ce vers?

Paris, 8 avril 1859.

Tu en es un autre. Voilà tout ce que j'ai à répondre aux trois premières pages de ta lettre, toutes pleines d'injures et de fiel sous leur faux semblant de sentimentalité; et il est heureux pour toi que la quatrième page rachète tout le reste. Voilà une quatrième page bien écrite et heureusement trouvée. Oswald m'avait bien dit que tu avais quelque idée de venir nous voir, mais sans m'en donner l'assurance. Comme je te remercie de cette bonne pensée et comme je te pardonne volontiers tes grossièretés épistolaires en faveur de cette agréable nouvelle! Viens donc et vite et pour un peu plus que ces quelques jours dont tu parles. Le lundi de Pâques? Oui, j'y serai. Mais pourquoi ne viens-tu pas passer ici la semaine sainte! C'est justement l'époque de nos vacances et je serai plus libre de te promener; et puis tu te sanctifierais un peu. Tu entendrais les Bossuet de

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la saison; car je suis sûr que tu dédaignes ton curé, là-bas. Tu es un esprit fort, toi, un voltairien; tu sens le soufre d'une lieue, avec ton air patriarcal. Viens un peu te frotter à nos Jésuites, à nos Dominicains, à nos Oratoriens, à nos Frères Prêcheurs de toutes les couleurs pour qu'ils te lavent un peu ta mauvaise tête de Gaulois. Enfin, quand tu voudras et quand tu pourras! Prends ton jour et que ce jour-là soit marqué de ce petit caillou blanc que tu sais! « Viens, je Vattends! » comme il est écrit dans la Daine Blanche. Je vais chanter ce bienheureux air le jour et la nuit. Dispense-moi seulement des roulades qui ne sont plus de mon âge. Tu tomberas bien à Paris, celte année. Il me semble que nous avons bien des choses à te montrer : Herculanam, Faust, et le Pardon de Ploermel! Voila un déluge de dièzes à la clef! Jamais on n'a vu ce steeple-chase de notes illustres courir à la fois sur nos trois scènes lyriques. J'ai vu seulement Herculanum que j'aime fort, malheureusement, le poème est assommant, sans aucun intérêt, puéril dans ses prétentions grandioses. C'est absurde et niais d'invention et écrit dans cette langue poétique de 1832 qui a des cheveux blancs comme toi et moi. Tiens! que dis-tu de cette langue qui a des cheveux blancs? Tu vois bien que ce style est conta-, gieux; rien qu'à le toucher, on se gratte. Ce pauvre David a toutes les peines du monde à empêcher chaque soir des gourmades entre Mme Borghi et Mme Gueymard. Elles se dévorent des yeux, elles se griffent du geste, tout en vocalisant leurs duos avec une irréprochable

harmonie. Les maris ont pris parti pour leurs épouses il faut museler ces messieurs :~quel joli métier! Sur Faust, j'ai entendu des opinions très diverses. Somme toute, c'est, de l'avis unanime, une œuvre de très grande valeur assez pauvrement chantée. Quant au Pardon, il est convenu que ce doit être sublime. Une chose m'inquiète, c'est qu'il paraît qu'il faut subir une folle pendant trois actes. Je ne sais pas si tu es comme moi, mais la folle d'opéra-comique et de vaudeville m'exaspère. Quand je vois arriver en sautillant la jeune fdle vêtue de blanc, avec sa fausse natte de gauche éparpillée sur l'épaule, souriant sur la ritournelle de son bonheur passé et minaudant toutes les tortures de l'effroyable démence, il me prend des rages de m'en aller. En ai-je assez vu, de ces folles, sans compter les autres! Seigneur, montrez-moi donc une fois une femme raisonnable et simple! Comme c'est donc rare! — au théâtre s'entend, — car le monde en est tout plein.

A propos de théâtre, C3 cabotin de Dumas est donc revenu? Il a vu la Russie, la Tartarie, la Circassie, la Turquie, le Thibet, un peu de la Chine, toute la lune, et il fonde le Caucase pour raconter tout cela. Le Caucasel Un journal qui s'appelle le Caucasel Et qui durera deux mois. Après quoi, le Caucase s'aplatira. On roulera le Caucase en petits cornets pour mettre du tabac et de la bonne réglisse. 0 Prométhée! S'appeler le Caucase pour être roulé dans les gros doigts rouges d'un épicier!

Jasmin, un autre bateleur de génie, donne une grande représentation ces jours-ci. Je n'irai pas. Je l'ai entendu

une fois, il y a quinze ans, chez Augustin Thierry, et j'ai peur de ne pas comprendre assez.

A côté de la comédie au théâtre, nous avons la comédie du grand monde, ou drame, comme tu voudras, ou le mélodrame, avec le niais. Tu as entendu parler sans doute d'une affaire qui fait grand tapage : je ne sais quelle commandite organisée soi-disant sous le patronage de l'Empereur; et, pour faire croire à cette protection intime, on avait affublé un monsieur en général, et ce général était fait, du même coup, aide de camp de Sa Majesté; et cet aide de camp, en grand costume, était présenté aux actionnaires pour les allécher. C'est trop bête, dis-tu, et trop primitif, même pour des actionnaires, et il n'y a qu'au temps de Gil Blas qu'on se laissait prendre à ces mascarades? Oui-da? Beaucoup de gens, mon bon ami, s'y sont laissé escroquer, et pour bien de l'argent! Et des gens très avisés, intelligents et sérieux; et je connais un pauvre garçon (j'en ai failli pleurer) qui a souscrit pour cent quatre-vingt mille francs d'actions et dont l'avenir tout entier est perdu. Qui a éventé cette belle affaire? Babin! Babin avait loué ce costume de général la veille de la revue. « Qu'est-ce que veut faire ce monsieur avec son costume de général? » se demande Babin. Et voiià Babin inquiet, Babin habitué à tous les déguisements de l'humaine malice. Babin va trouver son commissaire. Le commissaire envoie un alguazil à la porte de Babin, et quand le général se présente, portant comme un général à la réforme son uniforme et sa gloire dans un 1. 20

vieux foulard, on lui met la main au collet et il raconte toute cette noble aventure où se trouvent compromis, dit-on, beaucoup de gens du meilleur monde.

Nous avons bien d'autres amusettes encore, quand ce ne serait que la querelle du docteur Noir et de M. Velpeau. Mais cette histoire-là est de tous les temps, et les médecins ont été toujours une des grandes récréations du genre humain. Quand ils ne vous tuent pas, ils vous font bien rire. Un homme pourtant qui ne doit pas rire, c'est le pauvre Sax dont ces messieurs ont fait leur champ de bataille et dont ils comptent dans les journaux les glandes et les ganglions.

Adieu.

Paris, 7 mai 1859, 7 heures.

C'est aujourd'hui samedi; il fait beau; il ne viendra pas de clients; je viens d'acheter pour vingt sous de timbres-poste; je ne vois pas pourquoi je ne causerais pas cinq minutes avec toi. De quoi causer? Je serais fort en peine de te le dire, car depuis ton départ je n'ai rien fait, rien vu et rien entendu qui vaille.

Toutes les préoccupations et toutes les conversations sont à la politique et à la guerre. Je dînais dimanche dernier chez le procureur général; et, dès ce jour-là, on donnait comme certaines, dans ce monde officiel, la nouvelle de la retraite de M. Delangle et la déportation de M. de Rover au Sénat où on Tembaume dans une sine-

cure dorée sur tranches. J'ai été fort étonné et presque choqué vraiment de la licence de langage que se permettaient les aînés et féaux du régime actuel, et de leurs plaisanteries sur les plus augustes personnages. Ils prétendaient, entre autres énormités, que le mot d'ordre de l'armée d'Italie était : « Randon, Napoléon, Vaillant»; que depuis les bruits de guerre, le même Plon- Plon était un « époux vanté », et autres quolibets de cette force, ejusdem salis. Mais ces calembours anarchiques, ricanes devant vingt personnes et devant les domestiques, en pleine table, par des conseillers d'État, des sénateurs et des chefs de parquet m'ont fort ébouriffé dans mon coin. Ce pauvre Plon-Plon me fait l'effet d'être la queue du chien de notre Alcibiade. On le livre aux conversations, aux railleries, aux coq-à-1'àne du peuple français, afin d'occuper les langues médisantes et donner une pâture à la malignité oisive. Quant à la guerre, point de nouvelles. Hélas! nous en aurons assez tôt.

Je te donne bien à deviner en mille ce que j'ai fait avant-hier. Ne cherche pas, le voici; et c'est toi-même qui m'as procuré cette bonne fortune. Me trouvant libre du Palais, contre mon attente, à midi, je me suis acheminé vers le Panthéon pour faire ta commission attardée. En passant devant la Sorbonne, j'ai levé le nez et j'ai vu devant moi le programme des cours. Ce jour-là, tout à point, à midi et demi, M. Saint-Marc Girardin commençait le deuxième semestre de son cours de poésie française. J'ai escaladé ce vieil escalier d'où je suis descendu

bachelier il y a vingt-quatre ans, et je me suis trouvé dans ce sale amphithéâtre plâtré de fresques honteuses et ouvert à tous les vents. Le professeur est arrivé en faisant la roue, au bruit des applaudissements; et, pour la première fois de ma vie, j'ai entendu une leçon à la Sorbonne. Je ne connaissais même pas de vue M. Saint- Marc; c'est le prototype du pédagogue bel esprit; le verumenimvero, le quippe qui en faux col et en habit noir. Il fait, cette année, l'examen des fables de La Fontaine et, bien entendu, de tous les fabulistes en même temps. Il cherche notamment, dans les fabliaux du moyen âge et de la Renaissance conteuse, le germe des inventions développées et recréées par La Fontaine. Il nous a lu des morceaux très curieux des contes du xvr siècle. fort amusants et venant bien droit de la vieille veine gauloise. Après chaque morceau, il ouvrait un tiroir et il en extrayait une tartine oratoire toute beurrée qu'il fallait avaler jusqu'au bout. Ces rengaines n'étaient pas toujours amenées naturellement et je les voyais arriver d'une lieue, mais enfin cela me rappelait la cavatine de Niobé que ce pauvre Rubini venait chanter, à propos de bottes, dans les entr'actes des représentations à bénéfice. Bref, cette jolie rhétorique préparée, aiguisée et affinée, cette littérature mise à l'effet et arrangée pour le succès m'a paru un peu étriquée, un peu essoufflée et sans envergure. Tout cela m'aurait sans doute charmé il y a vingt ans. Aurais-je. par hasard, vieilli? Malgré mes critiques quadragénaires, il y a certainement du talent dans ces développements d'école et il y aurait plaisir et

profit à se tremper quelquefois dans cet air léger de la pensée pure et de la forme recherchée. En voyant ces trois ou quatre cents têtes écoutant avidement la paraphrase d'une simple fable écrite en méchant latin par quelque moinillon du temps de François 1er, je pensais que, à la même heure, trois ou quatre cents bipèdes hurlaient à la Bourse cette langue sans nom « faite de barbarismes et de gros sous » dont j'ai parlé autrefois, et bandaient tous les ressorts de leur intelligence cupide pour pénétrer les mystères du report, du déport et de la prime, dont dix!

Paris, 16 juillet 1859.

Parlons d'abord de la paix, puisqu'il faut bien en parler après tout ; et le plus tôt sera le mieux pour n'avoir plus à en rien dire. Elle est étrange, cette paix. Elle confond les prévisions des plus habiles et le bon sens ingénu des simples. Tant de sang pour ce résultat incomplet! Tant de sacrilices français pour ne rien rapporter de la bataille, pas même la reconnaissance de ceux qu'on a secourus. Avoir voulu trancher une question avec le fer et le feu, et faire naître dix questions plus compliquées, plus embrouillées et plus menaçantes. Remplacer le gâchis par le chaos! Souffler le feu et quand l'incendie est bien allumé, s'en aller tranquillement avec ses pompes! Voilà l'étonnement universel. Quanta ces bonnes gens (et je commence à me ranger

de ce côté) qui croient que l'Empereur y voit plus loin que nous tous et se trompe rarement dans ses vues politiques, ils sont convaincus qu'il a eu d'excellentes raisons pour ne pas pousser plus loin sa campagne ; qu'à l'épreuve, les Autrichiens lui ont paru des alliés plus sûrs, plus intéressants et plus utiles que les Italiens; et que, fatigué des excès d'appétit du Piémont, il a jugé convenable de ne pas faire plus longtemps la cuisine à son profit. En définitive, une alliance étroite entre la France, l'Autriche et la Russie; la haine cordiale entre l'Autriche et la Prusse; l'Angleterre isolée, et prenant, dans les défiances de l'Europe, la place que la France y occupait d'ordinaire : voilà, dans ma forte tête d'épicier, comment je comprends le but et la pensée secrète de cette paix hâtive. As-tu lu un excellent article qui a paru dans le Times, il y a trois ou quatre jours? Il me parait le meilleur commentaire des événements actuels. « Napoléon III, y est-il dit, a l'habitude d'aller se recruter des amis avec cent cinquante mille hommes ; et jamais la Russie n'a été si intime alliée de la France que depuis la vigoureuse poignée de mains de Sébastopol. » C'est très juste, très fin et très bien dit. Toute politique à part, les philosophes niais et les philanthropes bêtes comme toi et moi, se réjouissent naïvement de la paix puisqu'elle épargne le sang et ajourne au moins les violences. Mais il faut bien convenir que c'est le côté mesquin et superficiel de la question!

Aucune des personnes que je connaissais à l'armée n'a été blessée. André et René Reille se portent à mer-

veille. Le petit, qui entendait pour la première fois cette endiablée musique, a fait très bonne contenance à Solférino.

Que penses-tu du rôle qu'a joué, cette fois encore, l'infortuné Plon-Plon? Il y a vraiment des gens enguignonnés! A Paris, on l'appelle le touriste. Le mot est joli, pas trop méchant, et il dit bien tout le ridicule de ce voyage d'agrément qu'on lui a fait faire à travers les paysages pacifiques de la Toscane pendant qu'on se mangeait le nez à vingt lieues de là. Pour comble de bonheur, il arrive sur le champ de bataille la veille de la signature de la paix. Si c'est un hasard il est bien cruel, si c'est un calcul de la part du grand cousin, il est bien habile; à moins de le nommer garde champêtre à Romainville, je ne vois pas quelle autre malice on peut lui faire à présent.

Il me semble que tu dois être content de ton ami Brincourt. J'ai vu qu'il était lieutenant-colonel. Il fait bien son chemin et j'ai entendu dire que c'était un brave soldat. Quelle chose étrange que le hasard! Te rappelles-tu un brave garçon, qui, il y a quelque vingt ans, a été en garnison à Sedan? Ferdinand Jaubert. Il était, depuis dix ans, chef de bataillon du génie. Au moment de la guerre de Crimée, il remue ciel et terre pour partir; il ne l'obtient pas, mais il tombe malade et se fait opérer de la pierre. Celte fois, la guerre d'Italie éclate; il prie et supplie pour avoir un commandement. Point, on le laisse tranquillement en Afrique, dans la province la plus pacifique : à Constan-

tine. Alors qu'est-ce qu'il fait? Il attrape l'autre jour un coup de soleil, et il meurt subitement, à quarante-sept ans i Un colosse ! Un beau type de figure militaire, ouverte et douce ! C'est le second fils que perd sa pauvre mère, une amie d'enfance de la mienne. Sa sœur a épousé M. Dufaure. Voilà une famille dans la désolation. Si le pauvre garçon avait été en Italie, il aurait traversé Magenta et Solférino et se porterait probablement à merveille.

Tu dis que tu ne m'écris pas parce que tu n'as rien à me dire de nouveau. A ce compte, j'aurais pu te faire attendre encore, car je ne vois pas, à moins d'en faire, quelles nouvelles je te pourrais donner. Nous avons ici, depuis quinze jours, une chaleur torride qui me fait un plaisir extrême et un bien infini. Je travaille assez mal, mais je me baigne beaucoup ; je vais souvent à la campagne. Trouves-tu que ce soient là des gazettes intéressantes et crois-tu que tu n'en trouverais pas bien autant à Sedan? L'exposition de peinture est fermée et je n'y suis pas retourné plus de deux fois, je crois, depuis ton voyage. En fait de nouveautés littéraires, il m'est tombé l'autre jour entre les mains une horrible saleté déjà bien vieille et pleine de talent. C'est le roman de Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin. Jamais je n'ai rien lu d'aussi foncièrement dépravé, et ma vieille pudeur s'est bien des fois révoltée.

Dimanche matin.

J'en étais là, quand un client a interrompu ma lettre. Hier, mon frère étant parti pour la Roche à cinq heures,

j'ai diné seul. Que faire le soir? Par un malencontreux hasard, je n'avais absolument personne à qui demander l'hospitalité! Par cette damnée saison, tout le monde est à la campagne, Parisiens et Parisiennes. Je me suis promené tout seul dans les rues, puis une idée m'est venue, une idée désespérée. Par 30 degrés de chaleur je suis entré au Gymnase! J'ai changé la lune et les étoiles du bon Dieu contre les quinquets et la brume infecte du théâtre. 11 y avait, à mon grand étonnement, une centaine de personnes dans la salle. J'ai vu une vieille comédiedrame de Balzac que je ne connaissais pas, Paméla Giraud, une sentimentalité philosophique de l'école de Sedaine, mal bâtie, maladroite et faite de main d'écolier, avec la patte du lion en quelques endroits. C'est bien joué. Geoffroy est excellent dans un rôle d'avocat. 11 y a un très joli mot du niais de la pièce qui, voyant l'avocat parler tout seul, s'écrie : « Tiens, un avocat qui se parle à lui-même! ça me fait l'effet d'un pâtissier qui mange sa marchandise. » Enfin! j'ai passé ma soirée honnêtement. C'est quelque chose, et je ne me suis pas trop ennuyé.

La Hoche, 14 octobre 1839.

Alors, c'est au mois d'août qu'il faut revenir, à ton compte, et qu'il faut mettre mes livres à jour? Que diable ai-je fait de beau dans ce mois d'août et que je te puisse raconter? J'ai plaidé quelques affaires heureuses; mes aimables confrères m'ont donné cinquante

voix pour entrer au Conseil de l'Ordre, ce qui m'a fait toucher la lune du front. Et puis, c'est tout. En définitive, j'ai gagné, dans mon année, dix mille cinquante francs tout juste et j'ai plaidé dix affaires de moins que l'année dernière. Mais il parait que j'ai gagné un peu en importance au Palais, comme disent les fortes têtes de l'endroit; et j'ai tout lieu d'espérer que, dans vingt ans, on pourra mettre, sur le billet de faire part qui te conviera à mes obsèques : membre du Conseil de l'Ordre des Avocats à la Cour impériale de Paris. Après quoi, le Floquet de ce temps-là ou le Liouville qui sera de corvée à mon enterrement fera son petit discours : Adieu, àme honnête, cœur loyal et bon! Adieu, Rousse, adieu... eu... eu ! !

Qu'ai- je lu? Rien de neuf et rien de vieux, ni littérature courante, ni littérature classique, mais un ouvrage de 1835 que je ne connaissais pas, malgré sa renommée un peu surfaite : le Myosotis d'Hégésippe Moreau. Par le plus grand hasard du monde, j'avais dernièrement entendu citer quelques vers de Moreau ; ils étaient très beaux; cela m'a donné l'envie de lire tout le livre. Voilà, avec bien du talent, encore un poète tronqué Jeté hors de sa veine véritable et de son génie par l'orgueii du caractère et le sentiment de l'impuissance. Comme c'est singulier, cette littérature d'enfants trouvés et cette poésie de bâtards. Œuvres et ouvriers, les poèmes et les poètes, ils se ressemblent tous, Antony, Hernani, Chatterton, Richard d'Arlington, Hégésippe Moreau! Des enfants naturels révoltés qui montrent le poing au bon Dieu et à

la société parce qu'ils n'y trouvent pas leur place toute faite, et qui voudraient mettre le feu aux quatre coins du monde pour allumer la chandelle morveuse qui fume dans un goulot de bouteille sur le poêle de leur mansarde! Toute la partie politique de l'œuvre de Moreau m'a paru puérile, extravagante et pitoyable. C'est du Déranger prétentieux et du Barbier hydrophobe, sans la malice gauloise de l'un et le grand essor de l'autre. La partie intime, cordiale, humaine de l'ouvage est tout autre. 11 y a de charmantes pièces : les Cloches, la Fermière, la Voulzie, etc., etc. En somme, une poésie mêlée et malsaine, et, qui pis est, hors de mode aujourd'hui. Après cette lecture, je suis revenu avec joie à Mme de Sévigné. Je suis en ce moment avec elle aux Rochers, dans cette Bretagne où il y a des âmes droites comme des lignes. Plus je vieillis, plus je trouve de charmes à ce simple, clair et pittoresque langage si spirituel et vraiment français. Et quel génie inventif dans le style, à travers son courant tout uni! Il y a, comme dans Saint- Simon, des expressions de génie et c'est depuis quelque temps seulement que, pour la première fois, la parenté de ces deux grands styles m'a paru frappante, malgré d'énormes dissemblances.

Adieu, mon brave Henri. Dans quinze jours, je retourne à Paris. Je vais tâcher de bien travailler. J'en ai besoin pour toutes sortes de raisons. Je voudrais bien te faire enfui honneur et que tu n'aies pas à rougir éternellement d'un ami qui s'obstine aux enfantillages et qui se bute à l'obscurité.

Paris, -26 décembre 1859.

Que deviens-tu donc? 6 octobre, voilà précisément la date de ta dernière lettre! Enfin!... A présent, tope là et causons. Depuis la rentrée, je me suis mis en tenue d'hiver, de corps et d'âme. J'ai froid dans le dos et dans le cœur, et l'esprit à 15 degrés au-dessous de zéro. Cette déplaisance de moi-même, qui est le fond vrai de mon caractère, de ma faiblesse et de mon impuissance, augmente avec le temps et se justifie chaque jour davantage. Je ne fais rien ni de bon, ni d'utile, ni de sage. Je n'ai plus même ces petits élans, ces petits galops de l'intelligence qui me prenaient de temps en temps, quand j'étais plus jeune et qui me faisaient faire dans la vie quelques pas en avant de loin en loin. Gomme les vieux chevaux coutumiers du fiacre, j'ai pris, une fois pour toutes, un petit trot claudicant, insoucieux du fouet et des injures, indifférent aux ornières et aux cahots. « A quoi bon? » Voilà la devise imbécile de ma paresse; et, dans mes bons jours, je me contente de la retourner en latin : Cui bow}. A quoi bon le succès quand il se fait marchander depuis si longtemps et quand je n'ai plus, pour en jouir, s'il arrivait maintenant, qu'un cœur usé, un esprit chagrin et une existence gâchée? Le succès, la gloire (oh! non, pas ce grand mot!) la réputation ne sont quelque chose que quand elles viennent de bonne heure, dans les pleines années de la jeunesse, pour se mêler à tous les enchantements; quand on marche, le front sans rides, entre les deux rangs

de chères idoles auxquelles, des deux mains, on suspend le prix de son triomphe. Mes idoles sont tombées, les dieux de ma jeunesse sont partis, tous les charmants mensonges qui font aimer la vie ont disparu; et, quand je regarde devant moi, je suis effrayé du paysage aride et froid où je vais entrer. Pauvre, vieux et médiocre, voilà trois mots qui me font trembler. Mais qu'y faire? Cette année encore, les circonstances ne me sont pas favorables. J'ai un petit courant d'affaires insignifiantes qui ne me rapportent ni argent ni honneur. Mes journées s'usent et se perdent dans la flânerie malsaine de la salle des Pas-Perdus, au milieu des commérages, des drôleries et des polissonneries qui se débitent dans nos parlottes.

11 me semble pourtant que si un sujet me tombait sous la main, je ferais en ce moment même, en ce moment de découragement et d'ennui, une bonne plaidoirie ou un bon article de journal. Mais, là encore, à quoi bon? J'ai fait dans ma vie, à force de travail et d'efforts, quelques bonnes plaidoiries. Que m'en est-il advenu? J'ai fait, à l'occasion, deux ou trois articles de journaux qui, pendant quinze jours, ont fait crier au miracle de ce que les bêtes parlaient (pecudesque locutœ). Qui s'en souvient aujourd'hui ? Pour arriver de ce côté, il faudrait écrire tous les jours, partout, sur tout, sans inspiration, sans conviction et sans style, mais avec cette activité qui, dans le monde, remplace tout et triomphe de tout. Je ne m'en sens pas la force.

Ce fameux ouvrage même que j'avais entrepris et que

je traînais depuis deux ou trois ans dans mes bagages de la campagne et de la ville, le voilà interrompu et sans doute pour n'être jamais repris. Deux volumes sont prêts, mais un mot que m'a dit en public, et certainement à dessein lo duca e lo maestro sur la vanité de cette entreprise, m'a fait lâcher la plume, — non sans une joie secrète, et pour ne la reprendre que quand on m'y invitera officiellement.

Paris, pour les heureux, est bien brillant et bien beau dans ce moment, malgré son ciel de pluie et ses Océans de boue. Les voitures se croisent, les passants se choquent, les boutiques étincellent; il y a dans l'air un tintement d'argent et d'or, un miroitement d'élégances et de richesses. Les baraques s'installent sur le boulevard, avec leurs étalages clinquants d'art subalterne et de luxe à deux sous. Encore un jour de l'an! Encore une station sur cette route éternelle du temps! Le voilà qui arrive à l'étape, ce vieux voyageur tapi au fond de sa chaise de poste, à l'ancienne mode. Il tire de son gousset le sablier qui lui sert de montre. Oh! il n'est pas en retard. Comme toujours il a fait sa poste en douze minutes. Clic! Clac! Oh! Oh! Le relai! Et voilà que l'on attelle au vieux berlingot sinistre les haridelles de 1860. Hop-là! Hue, la grise! En route et du train! arrive que pourra!

Dans notre Paris enchanté, ce n'est pas seulement, depuis quelque temps, la fête de la bimbeloterie et de l'oripeau! C'est encore la fête de l'esprit et de l'art. Il y a comme une tramée de chefs-d'œuvre, depuis le boulevard du Temple, tout là-bas. où Mme Viardot chante

Orphée comme Orphée lui-même ne chanta jamais, jusqu'à la rue Richelieu où le Duc Job fait la joie honnête et le rire décent des bourgeois, sans oublier le Gymnase où le Père prodigue fait pâmer d'aise, tous les soirs, un public intelligent et vicieux. On prétend même que tout au fond du pays d'outre-Seine, à l'Odéon transtévère, on joue une comédie pour de vrai, une comédie où l'on s'amuse, où l'on rit, où l'on bafoue gaiment ou vertement, sans arrière-pensée et sans raffinements, les vices bêtes et les passions basses de notre espèce, une pièce comique enfin, chose neuve à force d'être oubliée.

Un peu pour de bonnes raisons, plus encore pour de mauvaises, et par suite de cette torpeur malsaine où je me laisse croupir, je n'ai vu ni le Testament de César Girodot, ni le Père prodigue, ni le Duc Job. J'ai fait seulement l'effort d'aller entendre Orphée, et c'a été pour moi un vrai bonheur. Tu connais sans doute comme moi la partition; mais il faut, pour la mieux comprendre et l'admirer comme elle veut l'être, l'entendre chanter par la grande artiste que tu connais. Emile était dans le ravissement. Quant au public, je ne crois pas qu'il revienne souvent à cette fête sévère, tout à fait en dehors et au rebours des modes musicales et dramatiques de ce temps-ci. Il ne se peut rien imaginer de plus éloigné des élégances bourgeoises d'Auber, non plus que des violences de Verdi.

J'ai quitté Rabelais, que je viens de relire presque tout entier, et qui, te le dirai-je, commençait à me fatiguer un peu. Sais-tu sur quoi je me suis jeté? Sur

le Don Juan de lord Byron, que je ne connaissais que par fragments. J'y prends un plaisir extrême et j'en parle à tout venant : Avez-vous lu Baruch? Voilà un vrai et grand génie, un esprit d'un large souffle, au courant de tout, au niveau de tout, ouvrant des fenêtres sur tous les horizons, amusant, varié, terrible et pas guindé comme nos Français qui se mettent à avoir du génie. Sais-tu que, quoi qu'il en ait dit, Musset a pris beaucoup à ce Byron?

Je termine un trimestre d'abonnement au Journal des Débats, et je regrette que ma bourse à sec ne me permette pas de le continuer. C'est le seul journal lisible. Je te recommande, dans le cas où il t'aurait échappé, un très bel article, très simple, très touchant, et écrit dans une langue saine et sobre, de M. de Sacy, sur l'Évangile. Il est dans le numéro du 24 décembre. Voilà une bonne école et une belle lignée d'écrivains, et qui remonte droit aux Arnault. Je n'ai pas lu la Femme, de cet élrange Michelet. Il parait que c'est toujours le même refrain, et je n'ai pas grand goût à cette littérature de sage-femme. John Lemoinne avait fait, il y a quelques mois, un charmant article sur l'Amour. L'autre jour, il a fait encore, en courant, une jolie critique de la Femme.

André Reille est, comme tu le sais, dans les honneurs. Quant à Charles (l'émigré, comme je l'appelle), il est parti avant-hier pour Londres, afin d'embarquer le fils aine du duc de Nemours qui s'en va guerroyer au Maroc. Cette résolution est blâmée par l'émigré; moi je la trouve très sage. Tous ces braves jeunes gens

mars 1860 :}2l

n'ont dans l'avenir qu'une chance, c'est d'avoir été mêlés et frottés aux affaires humaines. L'inaction est pour eux la pire chose du monde et l'on ne conserve pas des princes dans du vinaigre.

Bonsoir, écris-moi. Buvez tous un verre de vin de Bordeaux à ma santé. Adieu encore. Ton vieil et bon ami.

5 mars 1860.

A nous deux, mon bon ami. Me voilà avec mes pattes de mouche et je commence tout en haut de la page pour pouvoir t'en écrire bien long. Après quinze jours de travail acharné, je me sens un peu plus libre. C'est aujourd'hui samedi. Dimanche moins un quart, comme disait un galopin de mes amis : ce sera bien le diable si je ne trouve pas moyen de l'écrire mes quatre ou cinq pages de billevesées. Ça me fait du bien de t'écrire, mon vieil ami; ça me rajeunit, ça me console, d'avoir ton brave cœur sous la main pour y porter mes douleurs et mes joies; et ton esprit ouvert à toutes choses, regardant par toutes les fenêtres, et actif, et laborieux, et si bien au courant de tout, qui me force, moi le paresseux et le nuageux, à regarder avec lui, à penser avec lui, à mettre la tête hors de mon trou, hors de mon échoppe à papier timbré, pour voir les grands horizons, pour courir sur l'herbe verte et pour respirer à pleine poitrine le bon air, l'air qui souffle dans les I. 21

cheveux des poètes, dans la barbe des philosophes, dans les cordes de toutes les lyres chantantes, et où tous les atomes crochus de la pensée, de la poésie, de la fantaisie gambadent en poudroyant sous un rayon de soleil... Où a été ma phrase? Je n'en sais rien. Où ira celle que je commence? Je n'en sais rien. Mais je me sens courir, je me sens vivre, je m'amuse, je buissonne, je ne pèse pas une once ce matin, grâce à toi. Causons. Tu n'as pas d'affaires, mon pauvre ami, et tu gémis de ta langue «aptive

Mais si ce grand silence A ton esprit bavard fait quelque violence

tu peux te promener au moins tout à loisir. Tiens! le père Corneille qui vient dire son mot! Ce n'en est pas moins très déplaisant de ne parler point quand on parle bien comme toi, et quand on fait son métier de parler. C'est donc le royaume d'idoménée ou la cité de New- Harmony, ce pays de Sedan, avec sa fumée, ses machines et ses airs tapageurs? Enfin, tu es arrivé, dans ce pays de frères, aussi loin et aussi haut qu'avocat puisse monter. Mais il faut en prendre ton parti : le dernier goujat qui sera parvenu, grâce aux mécaniques et aux bobines, à fabriquer de quoi couvrir convenablement le derrière d'un galant homme, aura toujours bien plus d'esprit que le plus éloquent avocat des Ardennes. Le commerce ne pousse pourtant pas nécessairement à la charité. Mais nous vivons dans un temps de miracles et bientôt les avocats et les avoués *.e

Sedan vont faire leurs paquets et défiler sur le pont de Torcy en chantant le chœur des juges, d'Aline, reine de Golconde, musique de Berton :

Il faut, il faut qui-i-tter Gol conde"? Plus de procè- et plus-de frais î On vit dans u-ne paix profon-de !

11 faut partir-e et pour-jamais!

Notre Golconde n'est pas tout à fait aussi vertueuse que la vôlre; s'il n'y a pas beaucoup de procès, il y en a pourtant encore quelques-uns; et, pour ma modeste part, je n'ai pas à me plaindre depuis le mois de janvier. L'argent arrive aussi d'une façon assez satisfaisante et je crois que je ferai une assez bonne année. Mais ce que je ne vois pas, ce sont de belles affaires qui vous fassent sortir des rangs à vos risques et périls. Celles-là, je ne sais pas si je les désire autant que je les redoute. Tu connais mon tempérament imbécile et je ne sais pas si mon système nerveux, sur lequel se sont jouées, depuis si longtemps, tant de déplorables cavatines, résisterait à l'ébranlement moral et aux fatigues physiques d'une grande épreuve de ce genre.

Tu me demandes des détails sur l'affaire Ollivier qui est devenu, du même coup, un avocat célèbre, un grand homme politique et un martyr du droit de libre défense? C'a été une affaire détestable pour tout le monde. La magistrature, après avoir engagé la lutte bêtement, l'a terminée par une iniquité manifeste; et le barreau a donné ce spectacle agréable au public d'un combat entre robes noires. Quant aux détails, tu les connais à peu

près comme moi. Tu as lu cette malheureuse et innocente phrase qui a allumé le courroux criard de M. Gis lain de Bontain. Si nous n'avons plus le droit de dire qu'un réquisitoire est passionné, je ne vois pas trop ce que nous pouvons risquer sans courir la chance d'une objurgation publique. Ollivier était donc cent fois dans son droit en refusant une rétractation ; et il n'y a pas eu dans le barreau, ni même dans le public qui ne nous aime pas, deux sentiments à cet égard. Mais il nie semble que le tribunal, en prononçant dans un moment d'irréflexion et d'irritation une peine dans tous les cas exorbitante, a été moins blâmable que ne l'a été la Cour en la maintenant. A la Cour aussi, nous avons eu un affligeant spectacle qui a laissé parmi nous un vif et et durable ressentiment. Quand on a su que le procureur général voulait prendre la parole dans ce débat, personne n'a douté qu'il ne vint remplir le rôle facile, naturel et honorable de conciliateur. Tous ses confrères se rappelaient qu'il n'y avait jamais eu au barreau un avocat moins souple vis-à-vis du ministère public, plus dur pour lui dans la plaidoirie, plus agressif et plus mordant, plus impitoyable même à l'occasion, contre de pauvres magistrats inoffensifs. C'est lui qui, étant bâtonnier, avait mis en interdit la première chambre de la Cour à la suite d'une boutade du Premier Président Séguier. C'est lui qui, un jour, à Amiens, en pleine Cour d'assises, après une violente altercation avec le procureur général, avait pris sa toque et son dossier, laissant là la défense, et la Cour trop ébahie pour songer à la

réprimande. C'est lui qui... mais alors il était avocat. Loin de le conduire devant le Conseil de l'ordre, les violences de sa parole ne l'ont pas empêché de devenir le premier magistrat du ressort. Une fois sous l'hermine, on ne lui demandait certes pas d'oublier ce qu'il devait à sa position nouvelle et de déserter la cause de la magistrature, mais on ne doutait pas qu'il n'eût le bon goût et l'habileté de se rappeler de plus anciens souvenirs. On attendait quelques bonnes paroles. Il a l'ait un réquisitoire, et, dans ce réquisitoire, il n'a même pas mis la dignité, l'élévation qui aurait pu racheter ce parti pris de sévérité bizare. 11 y a mis, au contraire, et contre l'ordre dont il a été le chef, et contre le bâtonnier lui-même, qui avait plaidé avec un luxe de modération et de respect peut-être excessif, toute l'amertume et toute l'ironie sautillante de son ancien talent.

L'effet de cette harangue a été déplorable au Palais. Des membres du Conseil sont sortis exaspérés de cette audience, d'autant plus exaspérés que, dans sa réplique, soit fatigue, soit insuffisance, Plocque avait été aussi mou et aussi docile qu'il aurait dû être vigoureux, indigné et plein de ressentiment légitime. Une des fautes du barreau, dans cette affaire, c'est qu'on n'ait pas songé à charger de la réplique un des anciens et des robustes, Berryer, Marie ou Bethmont. Mais quoi! on flairait si peu un ennemi sous cette robe rouge fourrée à neuf! La rancune est profonde contre ce qu'on considère au Palais comme une quasi-trahison. Depuis ce jour-là, on

parle du procureur général avec une vraie tristesse et on lui témoigne la façon de voir du barreau par des marques sensibles. Le soir de cette audience, il avait sa réception de quinzaine. Pas un avocat ne s'y est présenté. J'y suis allé avant-hier :nous étions trois... et tous tn»is ses anciens secrétaires. Je ne sais si ces manifestations le touchent. Il est homme à affecter le plus superbe dédain pour ces misères; mais, au fond, j'espère qu'il n'y est pas indifférent. Je l'espère pour lui, car je lui suis attaché quand même. En attendant, j'évite avec soin de le rencontrer seul; la conversation tomberait sans doute sur ce sujet délicat. Tu sais que je déguise mal ce que je pense; et, si je ne suis pas assez habile pour chercher les amitiés utiles, je ne suis pas assez fou pour aller de gaieté de cœur au-devant des inimitiés dangereuses. Ce diable de père Dupin. avec son bon sens gaulois et son originalité de juriste morvandiot, avait trouvé le point, et s'était un peu moqué de tout le monde, sans que personne pût décidément se fâcher.

Tu sais que M. Vacherot a porté son appel à la Cour, et que son affaire a été plaidée ces jours-ci. Il paraît que c'a été la plus belle plaidoirie qu'on ait entendue de Marie. Il a été, dit-on, admirable de chaleur, d'élévation, de sérénité philosophique. Il a soixante-trois ans, celui-là et, un de ces jours, il tombera tout d'un coup, comme Paillet. Mais, comme Paillet, qu'il n'égale pas d'ailleurs, il aura progressé jusqu'au bout. C'est énorme, mon ami. ce qu'ajoute au talent l'autorité des années et du caractère; et nos anciens sont bien curieux et bien infé-

ressants à entendre en ce moment. Encore quelques années, bien peu d'années, et cette forte génération aura disparu. Je ne vois pas, en toute sincérité et sans jalousie, je ne vois pas, parmi nous, qui pourra remplacer cette race de Burgraves éloquents et chenus, élevés et grandis au vent des révolutions et au bruit des orages. Augustus eloquentiam sicut omnia pacavit.

Dans quelques jours, encore un curieux procès : le procès du Siècle contre M«r Dupanloup. Un journal qui fait un procès en diffamation! un journal qui a tous les jours cent mille feuilles blanches sous la main où il peut écrire sa défense, son apologie, son panégyrique, son Magnificat personnel, et mettre en petits morceaux ses adversaire»! Le Siècle, qui se plaint d'être diffamé! Quelle pitié! Et quelle victime, bon Dieu! Comment M. Havin ne s'est-il pas souvenu de M. Marrast et de sa honteuse déroute judicaire de 1849? Senart a bien senti que le Siècle tout seul, venant raconter à la barre ses malheurs, aurait l'air d'un grand nigaud un peu odieux. Alors le vieux reitre s'est mis en quête d'un auxiliaire qui pût rendre le procès plus intéressant. Il a mis la main sur la vieille Mmc Bertin, née Rousseau. Et voilà justement son affaire. Il va tâcher de cacher le Siècle sous les jupons de cette pauvre bonne femme. Mais si Dufaure et Berryersont en verve, il joue bien gros jeu. Dans cette affaire encore, il me semble que mon grand ami fait bien fausse route. Il a autorisé la poursuite avec bonheur et il va prendre la parole pour protéger ce pauvre petit

Siècle du bon Dieu. Remarques-tu à combien de points de vue la position sera fausse? Il faudrait, pour tout sauver, moins une parole éloquente qu'un grand caractère et un esprit très habitué aux théories, se mettant au-dessus de tout par la philosophie et par la pensée politique. 11 aura sans doute tout cela... ; mais enfin, c'est une épreuve dangereuse et je suis payé pour avoir peur des répliques de Berryer; l'affaire Montalembert me donne encore la chair de poule.

Quant à mon opinion sur le procès, la voici : autant je trouve le procédé de M?r Dupanloup injuste et, en un point, maladroit, autant je trouve son procès excellent. Il a usé du droit de l'histoire et de la polémique, et à ce point de vue, sa cause est magnifique vis-à-vis des héritiers Rousseau. Quant au Siècle, je ne m'en occupe même pas. Quis tulerit Gracchos de seditione quercntes'ï

Lundi matin.

Hier même, quelques instants après avoir écrit les lignes qui précèdent, j'ai appris, chose étrange! que j'avais failli être chargé de soutenir la plainte de la famille Rousseau, et que mon nom avait été longtemps agité! Mais c'est décidément Plocque qui plaidera. Grâce à cette lâcheté dont je te parlais hier, je ne suis pas fâché d'avoir échappé à cet honneur. Et puis, quoique la cause des Rousseau soit très respectable, aussi respectable que celle du Siècle, son allié l'est peu; je crois toute cette affaire mauvaise, et je flaire

des coups pour tous ceux qui s'en mêleront de ce côté. Nous verrons si je me trompe.

De Vallée a fait un livre encore sur d'Aguesseau et il me Ta envo>é, il y a plus d*un mois : je sais très bien ce que cela veut dire; mais je n'ai pas un instant pour travailler en dehors de mes affaires. Pourtant à côté du livre et sur le dos de d'Aguesseau, il y a bien des choses à dire en ce moment qui me démangent le cuir chevelu. Je verrai, aux vacances de Pâques, si je suis entrain. As-tu assez de détails sur le Palais, maintenant?

Hier matin, nous avons perdu notre pauvre vieux maréchal Reille. 11 n'était pas mon parent, mais notre proche, comme on dit en province. La sœur de ma mère avait épousé son frère. Ses enfants sont mes plus vieux amis, et nous avons été élevés tous ensemble. Le maréchal avait quatre-vingt-quatre ans et demi. Depuis deux ans, il avait baissé beaucoup, sans rien perdre pourtant, dans les retours de force, de ce bon sens incomparable qui, appliqué à une affaire importante, devenait presque du génie. C'a été un homme de guerre merveilleux de sang-froid et d'audace calme, mais assez inconnu des générations militaires actuelles. Il a été heureux toute sa vie. Il était né sous cette étoile! 11 a traversé vingt ans de guerre acharnée sans recevoir une égratignure, comme Masséna son beau-père. 11 a eu seulement une balle morte dans son manteau, à Waterloo, où il commandait en chef un des corps d'armée. Quand j'étais petit, on nous enveloppait sous ce manteau bleu, et nous regardions par le trou de la

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balle : celait un de nos plaisirs. Heureux jusqu'au bout, le maréchal s'est éteint sans aucune souffrance, après quelques jours de torpeur. Je l'avais vu dans son lit, il y a quatre ou cinq jours; il ne voyait déjà plus; il parlait ce monologue fantasque des mourants qui est le même pour les bûcherons et pour les empereurs : des rêves de voyage, de départ, et les mains qui semblent chercher le bâton de la route, et les pauvres pieds qui s'agitent vers un chemin invisible. Triste! Triste!

Le maréchal laisse trois fils : l'aîné, colonel aide de camp de l'Empereur; le second, député, ancien marin, le troisième, capitaine; un nom militaire glorieux et bien continué, et une très grande fortune. On l'enterre jeudi. Le service se fera aux Invalides; nous accompagnerons ensuite le corps au Père-La-Chaise où il ira dormir sous la pyramide de Masséna. Quels dialogues curieux doivent avoir entre eux ces vieux compagnons du siège de Gênes, de Marengo, de Zurich et de Waterloo !

Paido minora... Que veux-tu savoir encore? Car je vois bien que j'en serai pour mes huit pages. L'exposition des tableaux modernes? Je l'ai vue, et cela vaudrait pour toi le voyage de Paris : des Decamps, des Ingres, des Delacroix, des Marilhat, des Jules Dupré, et des meilleurs, ceux que le temps et le choix des amateurs ont consacrés. Decamps a un peu durci, Roqueplan s'est affadi, Delacroix a gagné. C'est très curieux de revoir une œuvre quelconque de l'esprit à quelques années de sa naissance, dégagée des bruits factices et des faux

jours au milieu desquels elle vient au monde : les passions se calment, la mode change, il se fait une moyenne de justice et de vérité qui n'est pas encore la justice et la vérité tout à fait, mais qui prépare la postérité. Je ne connaissais presque pas J. Dupré. Il a là des tableaux qui me semblent de vrais chefs-d'œuvre de couleur et de lumière. Marilhat est un de ces maîtres calmes et simples qui font sans fracas leur place très vite et qui ne la perdent plus. La Barque de Don Juan, par Delacroix, est un de ses meilleurs tableaux; mais je doute bien que, dans cent ans, on connaisse beaucoup Delacroix. A force de fécondité et de variété, il a forcé les yeux de ses contemporains à accepter certains types, certains galbes, certaines grimaces qui ne sont ni dans la nature, ni dans la poésie; mais, quand on les reverra à distance, de loin en loin, isolés, je crois qu'ils choqueront comme une surprise désagréable. « Otez-moi ces magots », disait Louis XIV, et il avait d'ailleurs grand tort. Quoi qu'il en soit, cette école française moderne est bien belle, et bien forte, et bien variée; et elle a, sur toutes les autres, la supériorité de l'esprit français sur tous les autres esprits. Je ne te pardonnerai jamais de n'être pas veuu à Paris pour l'Exposition universelle. Il n'y a femme ni enfants qui tiennent. C'était un devoir, pour tout bon Français, de constater une bonne ois, dans sa conscience rassurée, la victoire glorieuse de cette pauvre France calomniée. Je n'ai pu aller qu'une fois encore à cette exposition : mais je vais lâcher d'y retourner. Hier je suis allé, par bonne for-

tune, au Conservatoire : une s\mphonie admirable d'Haydn, Yldoménée de Mozart, les Ruines d'Athènes de Beethoven, où se trouve ce chœur de derviches fameux qui donne positivement le vertige ; l'ouverture du Freyschùtz; voilà le menu de ce régal. C'est assurément la meilleure musique qu'on entende en ce moment dans le monde. J'ai vu là ce pauvre général Changarnier qui était blotti dans une baignoire avec mon ami Marjolin. Il est vieilli et a conservé pourtant ce masque impassible et froid sous lequel on sent le muscle et le nerf tout près de la peau. Neuf ans d'exil à soixante ans, ça ne rajeunit pas!

Tous les quinze jours, j'entends de la très bonne musique chez Nicolet. Félicien David chante quelquefois, Membrée toujours. Mme Massart joue du piano et Jacquart du violoncelle. Ce sont de bonnes soirées d'art et de complète intimité, comme je les aime.

Paris, 9 juin 1860.

Ah! comme je les paie cher, mon pauvre ami, ces courtes et charmantes journées paresseuses que j'ai passées près de toi, et comme me voilà bien loin de tes vertes Ardennes, du château d'Herbeumont, de la descente de Monthermé et de la jolie vallée de la Givonne! Depuis huit jours je suis enterré dans mes paperasses vengeresses qui prennent la dure revanche de mes loisirs trop vite finis. Depuis huit jours voici le premier

instant que je trouve pour passer par la rue des Tanneurs, et pour te serrer encore une fois la main; pour remercier encore ton aimable femme de son accueil et de sa bienveillante hospitalité. Avez-vous été assez pleins d'indulgences et de prévenances et de gâteries pour moi ! Vous ai-je assez dérangés, et peut-être ennuyés! Des biscuits à ce grand enfant! Des sucreries à ce baby grisonnant! Du vin de Bordeaux à ce vieux garçon! Et de l'eau de Seltz pour faire digérer monsieur! Et un édredon pour réchauffer monsieur! Et des promenades de douze heures pour amuser monsieur! Le pauvre homme! Et comme je me suis laissé faire avec bonne grâce!... « Enfin le voilà parti ce parisien! et bon voyage! Je vais donc rentrer en possession de mon armoire et de ma commode et de mon cabinet de toilette! et je pourrai sortir de ma chambre à toute heure en pantoufles et en peignoir, avec mes papillotes et avec ma camisole, sans être obligé de me mettre aux écoutes et sans craindre de trouver devant moi ce grand diable de corps surmonté d'une tête de loup... » Ainsi parle, ou à peu près, quelqu'un que je connais bien. Et ce quelqu'un-là n'a pas tort. Enfin, sans façon et sans plaisanterie, je désire ne vous avoir pas été trop insupportable. Quant à moi, j'ai fait grâce à vous, Madame et Monsieur, un charmant voyage, et je vous en remercie du fond du cœur.

Comme ces six jours ont vite passé, mon vieil ami, et comme nos pensées, nos souvenirs et notre imagination donnent au temps des mesures diverses! Te rappelles-tu

notre promenade du premier soir avec Oswald, sur les hauteurs qui dominent la ville? Ces petits bois de bouleaux agités au vent, ce ciel bas, ce crépuscule sinistre et ces rafales de pluie? Cela m'est si présent à la mémoire qu'il me semble un souvenir d'hier! Et, en même temps, cette soirée me parait vieille de six mois. Te rappelles-tu l'auberge du grand Saint-Nicolas à Hautes-Rivières, sur cette grande place marécageuse, et la chambre où j'écrivais en attendant le déjeuner, et le vieux petit nain qui parcheminait sa face ridée sous le manteau de la cheminée? Est-ce hier que j'ai vu cela, ou il y a dix ans? Je ne sais. Je sais seulement qu'après avoir vécu quelques jours près de toi. avec toi, dans ta famille, dans ta ville, dans ton air natal, dans ta vie tout entière, me voilà séparé de toi par soixante lieues, et Dieu sait pour combien d'années d'absence. C'est hier, hier même, n'est-ce pas? que je t'écrivais pour t'annoncer mon arrivée et que, tous deux, nous nous faisions une fête de ce voyage. Me voici à ce même bureau; je t'écris avec la même plume, et tout ce beau rêve a passé. Comme, à notre âge, on sent bien la brièveté de tous les bonheurs !

En attendant, je suis enchanté d'avoir mis une fois de plus dans mes yeux et dans ma mémoire cette vallée tranquille où se passe ta vie, et cette maison où tu as renfermé, crois-moi, tout le bonheur vrai qu'on peut rêver en ce monde. Ton ménage est heureux, ton gamin est plein d'intelligence et d'esprit, ta fillette est ravissante avec ses grands yeux et ses jolis cheveux bouclés.

Moque-toi du reste et vis content. N'envie ni l'existence bruyante de Paris, où l'on est à tout et à tout le monde, excepté à soi-même, ni surtout, grands dieux! la liberté orageuse et ridicule d'un vieux garçon qui n'est à sa place nulle part, qui nourrit son cœur de toutes les chimères, et qui use la meilleure partie de sa vie à regarder passer des souvenirs amers ou des espérances défendues. Nous n'avons pas pu causer là-bas; nous avons eu trop peu de temps et trop (X affaires pour pouvoir parler de nous-mêmes. Je n'ai pas pu te dire combien je suis ennuyé, dégoûté, découragé de moi, et combien je suis malheureux de me voir vieillir dans cette existence sans but, dans cette indépendance malsaine qui laisse se perdre et se gaspiller ce que j'avais d'intelligence et de force.

La Roche-Guyon, 26 septembre 1860.

« Il demeure à la campagne et non pas à la ville, celui qui habite cette petite maison », comme dit l'inscription peinte en allemand sur un chalet de Lauterbrûnnen. Je demeure à la campagne. Nous sommes au milieu de septembre, le doux septembre! 11 pleut à verse depuis trois jours; j'ai la tète et les pieds dans ma cheminée, les doigts gelés, l'imagination somnolente et le cœur léthargique. Un Lapon dans sa hutte, un Allemand dans son poêle, un ver à soie dans son cocon. Je suis arrivé ici le 8 septembre et je vais y rester jusqu'au 1er novembre.

J'ai pour passe-temps la lecture de deux ou trois journaux qui chantent en chœur les louanges de Garihaldi et de Victor-Emmanuel. Que te semble de cet atroce gâchis? N'as-tu pas étudié dans ton temps ce que les bonnes gens appelaient le droit des gens, et ne trouvestu pas que nos pères avaient de bizarres scrupules? Le droit des nationalités qui ne sont pas des nations, l'unification de ce qui n'a jamais été uni, des flottes sortant d'un port ami pour aller détrôner des souverains amis, en pleine paix, sans déclaration de guerre : voilà une politique nouvelle et commode! La police du roi de Naples et l'administration romaine ne me causent pas une grande admiration; mais les procédés du roi de Piémont déshonoreraient la plus juste des causes. La défaite inévitable de Lamoricière m'a été très sensible et mon chauvinisme s'est révolté à la pensée de voir cette belle gloire française insultée par l'ordre du jour menteur et vantard d'un Italien. Maintenant, voici que Técheveau se mêle, et Garibaldi aux prises avec Cavour. C'était facile à prévoir, mais c'est amusant à regarder. Le plus joli serait que Garibaldi accomplit cette folie qu'où lui prête, d'attaquer Rome et le général de Goyon. C'est lace que le Saint-Père, malgré sa mansuétude, doit désirer ardemment. Nous allons bien voir. Mais au bout de tout cela, il y a une guerre, selon moi, inévitable, et il en faut gémir. Est-ce que tu crois vraiment que l'Empire c'est la paix?

Paris, dimanche, 18 novembre 1860.

Je n'ai pas encore mis le pied au théâtre et point ne m'en soucie.

J'ai lu, pendant mes vacances, un entretien de Lamartine sur Machiavel, qui m'a plu beaucoup et fortement intéressé. Sur le dos de Machiavel, le pauvre grand esprit éclopé déploie la carte de l'Italie et il dénoue à sa façon l'écheveau embrouillé de la politique actuelle. Triste politique, à mon sens, que celle de la France dans cette grande affaire. L'unité de l'Italie me paraît la chimère la plus chimérique de toutes les chimères politiques. Depuis les Samnites, les Volsques et les Étrusques, qui n'ont subi que du droit de la conquête, la civilisation romaine, jusqu'aux Pisans, aux Florentins et aux Lucquois du moyen-àge qui crénelaient leurs maisons et leurs murailles pour garder intacte leur vie municipale et leur patrie égoïste, jusqu'aux Génois contemporains que les bombes piémontaises ont seules annexés à la couronne de la maison de Savoie, toute l'histoire de l'Italie et tout son tempérament social prolestent et se soulèvent contre cette unité factice que la peur et les mensonges du suffrage universel lui imposent aujourd'hui. Partout, à Naples, à Florence, à Palerme, on donne à ces pauvres cittadini le choix entre les bandes de Garibaldi et les régiments piémontais, entre l'anarchie pure et simple et un gouvernement régulier. Et on crie au miracle quand ils acclament le « galant homme » ! Quelle plaisanterie! Mais, dans quelques mois, quand

les Florentins, habitués sous la maison de Lorraine à vivre sans impôts et sans armée dans le rêve enchanté de leur vie facile, abondante et libre, se verront traqués par les recruteurs et les percepteurs du Piémont; quand le lazzarone verra se dresser devant son soleil la grosse ombre d'une bureaucratie barbare (car le Piémont est tout aussi parfaitement étranger aux Napolitains que l'Autriche ou l'Angleterre), quand Milan ne sera plus définitivement qu'une préfecture et quand Rome ellemême, cette future capitale de l'Italie- une, aura perdu, avec le Pape, sa vraie et sa seule grandeur, tu verras comme tout ce grand corps mal assemblé recommencera son travail séculaire de luttes intérieures et de désorganisation. Quant à nous, Français, nous ne pouvons, j'en suis convaincu, que le désirer ardemment. Si le malheur voulait qu'à côté de nous il se formât un État viable composé de vingt-quatre millions d'hommes, possédant douze cents lieues de côtes, les plus beaux ports de l'Europe et une marine ayant pour ancêtres les plus grands navigateurs du monde, un État que mille accidents politiques pourraient, un jour donné, jeter dans une coalition ennemie, — la France recueillerait des fruits bien amers de l'irréparable folie qu'elle a laissé commettre à son souverain. Quant aux détails de la politique française dans cette affaire, ils sont vraiment odieux. Jamais la duplicité, la déloyauté, la perfidie n'ont été plus loin, et le concert unanime de toute celte presse gagée ne saurait étouffer le cri de l'honnêteté publique, qui sera bientôt le plus fori.

Aujourd'hui le succès couvre tout : Victor-Emmanuel est un galant homme, Napoléon III protège le Saint- Siège. l'Autriche menace l'Europe entière, Garibaldi n'est pas un flibustier, et Lamoricière est un lâche dont l'innombrable armée a été mise en déroule par une patrouille piémontaise! Voilà les travestissements bizarres que l'engouement et la flatterie imposent, à la longue, au dictionnaire et à la vérité. Mais vienne un échec ou un mécompte, et le sang de Magenta et de Solférino paraîtra une prodigalité bien stérile et bien coupable...

Pourquoi cette tartine politique, mon pauvre ami, et que m'as-tu fait pour que je te retourne ainsi un premier- Paris de YOpinion nationale ou du Siècle? Tu es un volt ai ri en, un quasi-républicain et un ami des na-tio-nali-tés sesquipédales, et, à ce titre, pourvu que tu voies disparaître le Pape et les Papegaux, comme dit ton Rabelais, tout va bien. Pievenons donc à des causeries moins irritantes...

Paris, 7 février 1861.

J'ai été trop affairé tout l'hiver pour aller au spectacle ou dans le monde, je n'ai vu ni les Effrontés, ni la Circassienne, ni les Femmes fortes, ni Un Ballo in maschera, ni... n, i, ni, c'est fini. Je suis une vieille bête, un ours blanc réfléchissant sous son poil d'hiver. Samedi, je me suis égaré au bal, chez l'avoué de la Ville, un gros person-

nage par ce temps d'expropriations; au bout d'une demiheure, je me suis trouvé si vieux, si laid, si gris, si rechigné, au milieu de cette jeunesse qui danse, saute et soubresaute toutes sortes de cancans inconnus à nos chastes vingt ans d'autrefois, que je me suis sauvé, entraînant avec moi deux autres vieillards.

Qu'est-ce que je dis, que je n'ai pas été dans le monde? J'ai été à une soirée officielle du procureur général : un horizon de cravates blanches et d'échinés en arches de ponts! Autre soirée officielle chez le procureur impérial, qui ne me parait pas prodigue d'invitations au barreau, car nous étions là deux avocats : Mathieu et moi. Groupes de substituts, souriant jusqu'aux oreilles chaque fois que le chef approchait à vingt pas. Pouah ! Décidément nous ne sommes pas faits pour ce monde-là. Soirée chez le bâtonnier qui a été se nicher à la barrière, tout en haut de la rue d'Amsterdam. Petit hôtel sans caractère, appartement bourgeois sans style, cabinet de riche épicier. C'est drôle, ces contrastes entre le talent d'un homme et sa vie intime; entre sa figure publique et sa physionomie privée. Regarde Rossini et pense à Guillaume Tell-, regarde M. Ingres et pense à la Madone du Vœu de Louis XIII. Écoute Favre et viens voir son salon blanc et or. Des dîners en ville, j'en suis gorgé, repu! Heureusement nous voici bientôt en carême, et le fricot domestique va reprendre ses droits.

Paris, 23 mars 1&61.

Je ne veux pas, mon cher Henri, puisque j'ai un instant de liberté, laisser passer la journée sans te remercier de ta lettre et des bonnes nouvelles qu'elle m'apporte. Il n'est pas jusqu'à l'incident de famille par lequel on t'a fait expier un de tes triomphes, qui ne m'ait singulièrement diverti. C'est une bonne scène de mœurs et un trait de caractère d'une originalité tout à fait réjouissante. Et tn as pleuré, enfant que tu es? J'en aurais peut-être fait autant que toi; et j'ai manqué d'en faire aulant ces jours passés pour une déception d'un autre genre que je te vais narrer tout k l'heure. Mais tu n'en avais pas moins tort. As-tu jamais ouï dire qu'un vieux général se soit très franchement réjoui des succès de son lieutenant? Corneille applaudissait-il aux premières lueurs de Racine, et te rappelles-tu, dans un tableau célèbre, la grimace du vieux Michel-Ange rencontrant Raphaël sur l'escalier du Vatican? Mon bon ami, nous ne sommes ni Raphaël, ni Racine; mais, dans notre petite sphère, nous ne sommes pas moins des ombres à certaines gloires et des démangeaisons à certains amours-propres. Le prolecteur veut bien que son protégé réussisse, mais tout juste assez et point trop. 11 veut bien que l'enfant grandisse et lui arrive à l'épaule, mais pas plus haut d'une ligne : tout serait perdu si la jeune télé atteignait le niveau de la vieille tête; et que serait-ce si elle la dépassait? Laisse dire le vieil Entelle,

laisse-le te démontrer que tu n'as pas vaincu dans les règles et que tu as détaché tes coups de poing en dehors des lois du gymnase. Demande-toi tout bonnement : « Ai-je bien fait? Ai-je bien parlé? » Et si tu réponds dans ton honnêteté : « Je suis content de moi », et si le public en masse est de ton avis, moque-toi respectueusement du reste. Nous sommes majeurs, hélas! mon pauvre vieux; et si nous ne sommes pas mûrs aujourd'hui pour nous juger et pour juger les autres, quand donc arrivera noire puberté attardée? Souviens-toi que nous avons passé la quarantaine et que nous avons le droit de compter notre opinion pour beaucoup, en toutes choses et même sur nous. Ne me parle donc plus d'amère satisfaction. Sois satisfait sans amertume et sans rancune. Tant que le monde sera monde, ceux que nous avons vus petits garçons resteront pour nous des petits garçons. Ils auront beau nous jeter par terre et nous abîmer de coups de poing, nous ne conviendrons jamais qu'ils sont les plus forts. Et tu verras, quand ton gamin plaidera à côté de toi, tu verras s'il te semble très agréable qu'on dise : « Il plaide mieux que son bonhomme de père! » Donc tout est pour le mieux; tu as réussi; tu as donné une bonne fois ta mesure. Ton juste orgueil a eu sa revanche. Quelques bons écus ardennais sont tombés dans ton escarcelle ; voilà un mois propice et de bon augure. Sèche tes larmes de dépit et embrassonsnous. Je comprends très bien, et j'avais depuis longtemps pressenti, ce que tu me fais entendre à mots couverts sur les sacrifices mal récompensés et sur les injustices

intimes qui si souvent brisent les cœurs dévoués. On s'immole à l'honnêteté, au devoir, aux vertus modestes qui sont l'héroïsme des âmes généreuses; et puis le temps marche, et ceux auxquels on a sacrifié son ambition, pour lesquels on a étouffé sa vie dans l'obscurité, éteint ses ardeurs et brisé ses ailes, vous demandent ensuite pourquoi vous ne brillez pas, pourquoi vous ne montez pas, pourquoi vous ne volez pas, et pourquoi, dans ces fanfares bruyantes où résonnent quelques noms amis, on n'entend pas encore le vôtre. Toi et moi, mon pauvre ami, nous avons connu, nous connaissons encore ces amertumes. Ensemble il nous en faut consoler. Plus j'avance dans la vie, plus je vois avec une sérénité croissante et avec une indifférence profonde les fortunes et les honneurs qui grandissent à côté de mon humble fortune. Fais comme moi, restons d'honnêtes gens intelligents et estimés et gardons ces chers trésors que dissipent si vite les grandes prospérités et les coups de fortune inattendus, je veux dire nos passions du beau et du bon, de l'art et de la pensée, de la nature et de la poésie. Tenons-nous ferme au pays des chimères, et prêtons-nous, sans nous donner, à l'ambition et aux avarices de la vie.

Dimanche matin.

Après ton histoire, veux-tu la mienne, et mon mécompte vulgaire après ta déception si pittoresque? Lundi dernier, par un temps atroce, je partais pour

Valenciennes où j'allais plaider un fort important procès, procès d'honneur et d'argent entre négociants. Dans la liste fantastique de mes honoraires de l'année, j'avais compté cette affaire pour un gros chiffre : quinze cents francs. Ce ne pouvait être moins. Ce serait peutêtre plus. Le client est jeune, il a une profession très lucrative; il me parle sans cesse de ses bénéfices annuels de soixante, soixante-dix mille francs; il paraît avoir les mains trouées, à l'entendre, tout exprès pour laisser passer l'argent; quinze cents francs ne sont rien pour lui; il m'en offrira deux mille. Avec ces deux miile francs, je serais riche. Je placerai mille francs au Crédit foncier; avec le reste, je mènerai largement le mois d'avril et je ferai quelques cadeaux au printemps, ce vieil ami qui me revient de là-bas. Je me réjouirai les yeux de quelque fantaisie modeste; je goûterai au moins ce grand bonheur, si rare pour moi, de lâcher pour quelques jours la queue du diable, à laquelle je suis attelé depuis si longtemps. Je m'achèterai la Venus de Milo, en plâtre, dont j'ai tant envie, et une demidouzaine de chemises, dont j'ai tant besoin. C'est ainsi que, rêvant et mêlant à mes rêves la méditation de ma plaidoirie, je cheminais dans le train express, moi et mon pot au lait, ô Perrette!

J'arrive, je plaide, et, — faut-il te le dire? faut-il échanger les fumées de nos vanités oratoires? — je plaide comme un demi-dieu; succès fou; le client est en larmes et se jette sur mes mains quand j'ai fini, l'adversaire est en déroute; le tribunal (de bien dignes

juges consulaires) me fait entrer dans la chambre du conseil pour me féliciter. En rentrant à mon hôtel, je trouve le bâtonnier qui m'apporte les compliments du barreau. Enfin, je m'arrache à cette atmosphère corruptrice et je remonte en wagon. Mon client revient avec moi. Pendant toute la route, ce sont des admirations et des tendresses. Un seul point n'avait jamais été touché; tu devines lequel? Je ne voulais mettre aucun prix à la générosité de cet honnête homme : j'en aurais eu honte. Fi donc! Cependant plus nous avancions vers Paris, plus cette idée me préoccupait. Qu'attend-il? Estil délicat à lui de me forcer à prendre l'initiative? Enfin, à la dernière station, je me pince violemment et je prends mon parti; je me décide à demander à mon homme s'il a pensé à fixer le chiffre de mes honoraires. Voilà un homme qui paraît pris au dépourvu, lion..., non..., il me-e remercie-e de lui en parler, il ne connaît pas bien les usages à cet égard. « Mais enfin, Monsieur (je commençais à prendre l'épouvante), mais enfin, veuillez me dire un chiffre. Je vous dirai très franchement si c'est trop ou pas assez. — C'est juste. » Et, se recueillant un instant : « Eh bien! je pense que trois cents francs... » Trois cents francs! juste ciel! trois cents francs pour avoir fait cent quarante lieues, et resté trois jours absent de chez moi, avoir dérangé toutes mes affaires et avoir versé des flots d'éloquence à la frontière. Je restais la bouche ouverte. Alors ce nabab m'a expliqué, avec force ambages, qu'il était assez gêné en ce moment..., des affaires difficiles, des

échéances, etc., etc. Enfin, mon pot au lait coulait, coulait avec mes larmes, de vraies larmes de rage. Triple sot! Incorrigible imbécile! Quand cesseras-tu ce métier de dupe et de niais? N'as-tu pas pris dix fois la résolution de ne pas aller, du moins, courir les grandes routes sans provisions? Vrai, n'est-ce pas à me donner le fouet? Voici, depuis trois mois, le second voyage que je fais à mes frais sans toucher même mes dépenses de route. Avoue que c'est trop monstrueux. Mais laissemoi achever mon histoire. L'indignation m'a ouvert la bouche. J'ai répondu à cette proposition généreuse que je ne pouvais pas prendre au sérieux le chiffre en question; que je l'invitais à consulter, à se renseigner; et que, quant à moi, je croyais être très modéré en évaluant mes honoraires à douze cents francs. Là-dessus, j'ai tourné le dos et j'ai fait semblant de dormir. Le lendemain, le client est venu me voir. Tu crois sans doute qu'il m'apportait un à-compte? Il venait me demander, sans le moindre embarras, de faire une note pour l'envoyer au tribunal. Je l'ai revu avant-hier, je l'ai revu hier : pas un mot de l'autre question..., et le sourire sur les lèvres. Que ferais-tu à ma place? Tu ferais la note, parce qu'elle est utile et que c'est notre devoir de mener à bien la besogne dont nous nous chargeons. Et, pour le reste, tu prendrais encore une fois une résolution solennelle ; tu te ferais un grand serment que tu oublierais dans huit jours. Voilà mon histoire. Qu'elle te console de la tienne. En attendant, comme je comptais ferme sur mes quinze cents

francs, je finis mon mois avec sept francs cinquante. Quel réveil!

Luxe et misère! Contrastes! voilà bien la vie de Paris; et ce sont justement ces contrastes poignants qui font l'amer bonheur de cette vie à mille aspects. Hier soir, après t'avoir écrit la première page de cette lettre, je n'en figurais pas moins, ganté de frais, moi et mes sept francs cinquante, dans une première loge de face à l'Opéra, au milieu d'une salle étincelante de diamants, de fleurs et de jolies femmes; mes sept francs cinquante et moi (note ceci, c'est à la lettre) nous étions au même rang et cà quatre loges de distance de M. Pereire et de ses millions, et je causais avec Son Exe M. le ministre des finances qui me racontait ses soucis. C'était hier soir le concert de F. David ; c'a été une très belle soirée. La salle était comble, et tout a été fort applaudi. Nous avons eu le Désert, une partie de Christophe Colomb, un final de Moïse au Sinaï et une petite symphonie. Sauf le Moïse, qui ne me parait pas largement traité, tout le reste est d'une grande beauté, le Désert a conservé toute sa poésie originale et mélodieuse. Malheureusement les soli ont été mal chantés par Dufresne.

Le Tannhauser est tombé à plat. Est-ce justice ou parti pris? Je ne sais, ne l'ayant pas entendu. On a joué seulement devant moi une marche qui est fort belle; et il me paraît difficile qu'un homme qui fait une très belle chose ne soit pas après tout un homme de talent. Les musiciens impartiaux reconnaissent que Wagner est un

musicien de grand mérite. Mais, ce qui semble certain, c'est que son opéra est d'un ennui mortel et n'aura que quelques représentations. Les abonnés en masse ont protesté que, si on le leur servait encore, ils feraient tant de tapage qu'il faudrait bien baisser le rideau. Ce soir, on l'offre au public du dimanche... in anima vili.

Nous ne parlons pas politique, n'est-ce pas? Tout ce qui se passe et qui se dit depuis un an me confond tellement que j'aime mieux m'en occuper le moins possible. Le discours du prince Napoléon a achevé ma déroute ; et quand j'ai vu que des gens assez sensés admiraient cet argot; quand j'ai vu le Sénat à plat ventre devant cet impudent coquin, le cœur m'a levé et la tête m'a tourné. C'est la harangue d'un capitaine de voleurs à ses camarades, purement et simplement, et le Sénat a joué le rôle de la bande, — même de la platebandc; pardonne ce calembour à mon indignation.

Paris, S juillet L861.

J'aurais bien grand plaisir, comme tu n'en doutes pas, malgré les frimas de ce juillet décembrisé, à vous aller voir dans votre chcàteau et à voir la pluie fine des Ardennes tomber sur ces grands arbres de la pelouse que j'ai si bien encore dans la mémoire et dans les yeux. Mais que veux-tu? La vie est comme un cabestan; chaque tour de roue serre la corde davantage. D'abord

me voici rivé ici jusqu'au 1er septembre, ne voulant pas manquer, malgré la fatigue extrême de ces impromptus, les occasions qui se présentent quelquefois pendant le mois d'août pour les doublures, par suite de l'absence des chefs d'emploi et des premiers ténors.

J'ai dans mon escarcelle une affaire, peu lucrative mais assez jolie. Mon client. M* Wittersheim, imprimeur, refuse, depuis la fameuse circulaire du sauvage Persigny, d'imprimer le discours ? prononcé par le duc d'Aumale dans une société littéraire de Londres. Wittersheim a déclaré, — et il a bien fait, — qu'en présence de cette injonction holtentote de cette anthropophage Excellence, il ne se risquerait pas à imprimer un calendrier ou un cent de cartes de visite pour un prince quelconque de la maison d'Orléans. Le procès est assez drùle; il l'aurait été surtout il y a quelque temps. Mais aujourd'hui, deux mois après le discours prononcé, il a perdu beaucoup de sa fraîcheur.

Je pense que tu te nourris du procès Mires. C'est une triste affaire! Et ce qu'il y a de plus triste peut-être que l'affaire elle-même, ce sont les singulières maximes qu'elle a presque accréditées chez beaucoup de gens, même très honnêtes. Quand on s'étonne qu'un banquier puisse aliéner (pour employer un mot poli) un dépôt remis dans ses mains, vous nourrir pendant deux ans dans l'illusion qu'il l'a toujours gardé fidèlement, et puis un beau jour, au bout de ces deux ans, vous

1. Le discours avait été prononcé le 15 mai 1861 au diner anniversaire de la fondation du « Roval Literarv Fund ».

3oO LETTRES À UN AMI

annoncer tranquillement, en faisant un second mensonge, qu'il vous a exécuté la veille, on a l'air d'un puritain ou d'un quaker. C'est la banque, vous dit-on, et vous autres légistes vous n'entendez rien aux grandes affaires. Au reste, les turpitudes environnantes sont telles, dans ce procès, que celle de Mirés finit presque par disparaître, et qu'il se fait en sa faveur une sorte de réaction. Qu'est-ce que c'est que le sans-géne expansif de ce financier hasardeux auprès de la gredinerie préméditée de son dénonciateur? Depuis huit jours on tremble que Mirés, se sentant perdu, ne fasse un éclat dans lequel bien des noms sonores seraient compromis. Ses avocats le retiennent tant qu'ils peuvent.

Hier on a dit que Léon Duval a fortement égratigné le Procureur général qui, tu le sais sans doute, a mis dans cette affaire beaucoup de passion, beaucoup d'anciennes rancunes. Gela seulement t'expliquera pourquoi, dans sa plaidoirie, Duval, répondant au Président qui lui disait que le Procureur général n'était pas dans le procès, lui a répliqué d'un ton très significatif qu'il demandait la permission de penser tout le contraire. Il parait que toute la plaidoirie a été une merveille d'ironie et de méchanceté. Je ne l'ai pas lue encore, et on dit qu'elle est tout à fait châtrée dans nos héroïques journaux judicaires.

Maintenant, bonsoir. Je n'ai rien d'intéressant à te raconter. Ma mère va partir lundi pour la Roche, et, malgré le mauvais temps, tout le monde quitte Paris. Paris! si tu savais ce qu'ils en font : Une ville magni-

fique sans doute, mais alignée, compassée, banale! Deux hommes y régnent et y gouvernent : Haussmann et Pereire. Ce sont partout d'effroyables abatis. Tu connais bien notre rue. Eh bien, sur la rive de la rue des Mathurins opposée ta notre maison, il n existe plus une seule maison depuis le coin de la chaussée cl" Antin jusqu'à la rue Caumartin. Tout est par terre, au milieu d'un vaste marécage qui s'en va en profondeur, jusqu'au boulevard des Capucines. Cette bagatelle a coûté à la ville vingt-quatre millions rien qu'en expropriations. Ajoutesy quinze ou vingt millions pour la construction du nouvel Opéra, et calcule ce que nous coûtera Yut de poitrine du ténor qui l'inaugurera.

Bonsoir derechef. Écris-moi. Mille amitiés autour de toi.

Paris, il janvier 1862.

Je suis un cuistre et tu en es un autre. Nous sommes

deux cuistres. Ainsi donc, cuistre mon frère, nous voici

au 11 janvier de cette année de disgrâce 1862, et, entre

nous, pas un mot, pas un geste, pas un signe d'amitié ni

de souvenir, pas même un de ces vœux stériles que

s'envoient les indifférents dans le pli corné de leur carte

de visite !

Jadis, c'était différent, Souvenez-vous-en, souvenez-vous-en.

et de nos jeunes cœurs s'épanchaient, aux époques

consacrées, des flots de tendresse plus abondants, dessouhaits échangés, des embrassades par contumace, des phrases attendries sur l'éternelle amitié, entremêlées, à l'occasion, de petits vers ou de grands vers en rimes croisées. Oh! le bon temps! Oh! qu'il est loin de nous! Et si lu as en effet notre correspondance tout entière, comme, dans ces effusions prodigues d'il y a dix ans et les avares causeries d'aujourd'hui, comme, dans ce refroidissement progressif de toutes nos flammes, de toutes nos ardeurs, de nos sentiments et de nos idées, comme on ferait, à coup sur, l'histoire du cœur humain et l'histoire lamentable de la vie! L'amitié, l'amour, le mariage, serments de tendresse éternelle, foyers embrasés de la jeunesse qui ne doivent s'éteindre jamais! « Toi! Vous! Oh toi! Oh vous! Amie! Amie! toujours n'est-ce pas? Qui, moi? moi! cesser jamais de t'aimer? Oh! méchant! Ah! mauvaise! Que dis-tu là? Et comment le peux-tu seulement concevoir? Et ce sont des serrements de main, et des baisers et des étreintes! Ah! Oh! Ohhh! » — Oui, très bien, jeunes gens! Ce sera d'abord cent baisers chaque soir, et puis dix, et puis un seul, distrait, rechigné, mal donné et mal reçu, qui dit clairement, dans son petit bruit sec: « Allons, laisse-moi tranquille. » Et puis, plus rien du tout : ni baisers, ni caresses, ni soupirs, ni sourires; bonjour et bonsoir, tout au plus. Voilà l'histoire de tant de ménages! Cuistres de maris! Et voilà la nôtre, mon vieil ami quand même. Je m'accuse comme toi; et, comme toi, je m'injurie moi-même. Il y a pourtant de mon côté, conviens-en, quelques circonstances

atténuantes qui n'existent pas du lien; et il est honteux qu'ayant des loisirs dont tu te plains de ne savoir que faire tu n'aies pas imaginé, depuis deux mois environ, de me donner une part de tes pensées. Je sais bien que tu chasses, et que la grosse bête te fait aisément oublier la petite. Mais, enfin, quand tu es las des sangliers, pense un peu plus au marcassin. Cela dit, mets là, dans un coin, ton fusil terrible, égoulte dans ta main ta trompe humide et causons un instant.

Es-tu plus calme maintenant? As-tu remis ton caractère et ton esprit dans cette sérénité philosophique qui convient à notre âge? Tes chagrins, si tu en as, viennent plutôt de l'uniformité de ta vie et de la monotonie de ton bonheur, que des agitations du présent et des inquiétudes de l'avenir. Crois-moi, tu as encore la meilleure part; et si le bruit qui se fait autour de nous, à Paris, nous étourdit par instants et nous distrait de nousmêmes, nos retours de réflexion et de solitude n'en sont que plus amers et amènent avec eux de plus cruelles souffrances. Dis-moi comment va ta femme, ce que deviennent tes enfants, et, quand tu m'auras dit que ton Charles travaille bien et se fait un homme distingué, quand tu m'auras raconté les grâces croissantes et la beauté enfantine de ta chère Lucie, quand je saurai que ta femme a repris gaité et santé, je te trouverai l'homme le plus heureux du monde, et le plus déraisonnable si tu ne sens pas bien ton bonheur.

Que n'es-lu bâtonnier de l'ordre à la Cour de Metz? J'aurais eu le plaisir de te serrer la main le 26 décembre I. 23

et de partager avec toi les bonnes émotions du banquet que nous avons donné à Berner. C'était vraiment une belle, émouvante et imposante solennité. Tu as pu lire le compte rendu très ridicule du Droit, où le rédacteur a prodigué les niaiseries de son style à la fois boursouflé et plat. Mais l'article, du moins, contenait beaucoup de détails, et, à ce titre, a pu t'intéresser. Le petit discours de Favre a élé parfait de tact, de convenance et d'élégance ; celui de Marie très mauvais, emphatique, nuageux, hors de propos et faux de ton. Quant à l'allocution de Berryer, elle a été aussi fidèlement reproduite que possible. Mais comment en rendre l'effet, l'émotion profonde de la voix, le geste brisé, le visage illuminé à travers les larmes, ces beaux yeux noyés, enflammés, ardents de bonheur, rayonnant de je ne sais quelle lumière sereine? C'était un splendide spectacle. Bien entendu, je pleurais comme un enfant. Tu sais qu'il ne m'en faut pas tant. Cet homme est l'éloquence même, et non pas un homme éloquent. Ce qu'il dit est la moindre partie de son éloquence. Me comprends-tu?

Les anciens bâtonniers, aujourd'hui fonctionnaires, paraissaient assez embarrassés de leurs personnes, et, pour plusieurs, il y avait de quoi. Celte fête consacrée à la constance des opinions, à la fidélité au drapeau, à la liberté de la parole, avait pour eux une signification assez piquante. Ils ont été accueillis poliment, froidement, avec une politesse un peu raide peut-être vis-àvis de gens qui, après tout, étaient, ce jour-là, nos invités et nos hôtes.

Des nouvelles du monde, je n'en sais pas et ne m'en soucie guère. Tu sais qu'About a été sifflé à outrance a l'Odéon et charivarisé à domicile. J'aime autant que cela soit tombé sur lui que sur un autre. Je n'ai aucun goût pour ce petit Voltaire in-72.

Là-dessus, bonsoir. Je t'écris à la bibliothèque, devant la cheminée, à cette même table couverte du même lapis vert sur lequel nous nous accoudions pour dire des bêlises, il y a vingt ans. Vingt ans ! Pauvre vieux camarade! Que de choses depuis ce temps-là! Et justement..., je lève le nez : on apporte des chaises, des flambeaux; tout l'attirail des conférences. En effet c'est aujourd'hui samedi. Ils sont là une trentaine de stagiaires, imberbes et barbus, qui se querellent à grands cris sur la question qu'où va plaider. De temps en temps, ils regardent cet ancien à tête grise qui griffonne avec ardeur. Que peut-il écrire? Hélas! Il pense au temps où il était comme vous, jeunes gens; et il se console du présent en parlant du passé avec un vieil ami qui parait ne plus s'en souvenir. Adieu. Écris-moi vite et beaucoup.

Paris, 16 mars 1862.

16 mars, et non pas 17, mon vieil ami : pour moi, la différence en vaut la peine. Demain, en effet, devers la fin du jour, entre deux giboulées, il me grêlera mes quarante-cinq ans... Quarante-cinq ans! L'aurions-nous

a56 LETTRES A UN AMI

jamais cru, dans notre verte jeunesse, que nous arriverions à cette décrépitude? Et quand je pense aux choses d'il y a dix ans, quinze ans, vingt ans, que je les vois devant mes yeux comme si elles y étaient vraiment, je me dis que dix ans, quinze ans, vingt ans sont un instant, un rêve; et que voilà donc notre vie terminée, notre journée faite... Mais je ne veux pas philosopher aujourd'hui; et puisque tu es habillé de rose, ô mon berger des Ardennes, puisque tu as mis sur ton chignon gris ton chapeau de fleurs nouvelles, je veux te laisser à ton aise chanter le printemps et la jeunesse. Au fait, il me semble que j'ai pas mal de choses à te dire, et il vaut mieux employer mes quatre pages à causer qu'à gémir. En bon égoïste, je commence par ce qui me touche. Enfin, enfin, (Unique tandem, comme nous disions dans le temps où nous mettions des chevilles et des boulons à nos hexamètres, j'ai terminé cet interminable travail. Les deux volumes de plaidoiries de Chaix d'Est-Ange, les notices, la table des matières elle-même, et, pour tout dire, cette périlleuse préface sur laquelle j'ai passé mes vacances dernières, tout est fait, tout est prêt. Je donne demain le bon à tirer de la dernière feuille, et, au 1er avril, je livre ce trésor au public idolâtre. J'attends ce jour-là avec la petite fièvre du vaudevilliste redoutant le lever du rideau un soir de première représentation. D'autant plus que mon œuvre personnelle, dans cette compilation, est de nature à mettre en rumeur la ruche judiciaire. Je me suis décidé à mettre les pieds dans la gamelle et j'ai fait, à propos de l'athlète, des incursions

sur tout ce qui peut émouvoir et passionner ce petit monde porte-toge.

Beaucoup seront vexés de ce que je dis, beaucoup plus encore de ce que je ne dis pas. J'ai lu mon œuvre à mon frère, à ma mère, au père Defrenne (senex naris emunctœ), et enfin au héros de mon « Iliade ». Tous à l'envi m'ont prodigué des louanges d'autant plus perfides, si elles ne sont pas méritées, que je n'ai aucune raison d'en suspecler la sincérité. M. Defrenne était dans une vraie ivresse littéraire, et M. Chaix a dit devant moi à son fils et à sa femme que j'avais fait un chef-d'œuvre. Tu me connais assez pour savoir que cela ne me grise pas, et que je me crois peu capable d'engendrer des chefs-d'œuvre. Mais, modestie et pédanterie à part, je crois, à force de travail et de patience, avoir fait une petite œuvre intéressante, fortement écrite, et de beaucoup supérieure à mes élucubrations passées. Tu me jugeras d'ailleurs et tu pourras, à ton aise, rabattre mon orgueil; car tu penses bien que tu recevras un des premiers exemplaires. Il est même possible que cette semaine tu reçoives la préface tirée à part. Lis-la avec attention, en tâchant d'oublier qu'elle est de moi, et ne la communique à personne avant que l'ouvrage ait paru. Je désire qu'elle t'intéresse. Je crois qu'au Palais ce nouveau travail me fera du bien quand les petites rumeurs seront calmées. Enfin nous verrons; l'important, c'est que j'aie enfin cette grosse épine hors de la cervelle. Tu peux te rendre compte mieux que personne des difficultés de tout genre que présentait cette étude biographique

3o8 LETTRES A UN AMI

faite sur le vivant, et sur uu vivant très chatouilleux. Nous avons eu deux ou trois peignées sur des passages politiques. Je n'ai rien sacrifié du fond; j'ai été forcé seulement de remplacer quelques mots énergiques et vrais par des platitudes.

11 me semble qu'il ne se passe rien de bien intéressant dans le monde littéraire. M. de Broglie est de l'Académie. Soit. C'est un écrivain sérieux et consciencieux. Sais-tu que M. Dufaure se met sur les rangs pour le fauteuil de Scribe? Il me Ta dit clairement, à moi parlant. Il étudie le dossier, c'est-à-dire les vingt ou trente volumes de petit français que tu connais. 11 chante les couplets dans le silence de son cabinet, avec celte voix de mirliton qui remplace le petit fausset de Jenny Verpré ou la larmoyante mélopée de Léontine Fay.

La Reine de Saba n'a pas réussi à l'Opéra, et j'en suis contrarié pour Gounod qui est un de mes vieux camarades de collège. Heureusement, le voilà arrivé assez vite à une belle réputation, et un échec ne peut la lui faire perdre.

Paris, 5 avril 1862.

Mon pauvre estropié, comment va ta patte? Ton frère m'a écrit que tu voulais savoir l'effet produit par ma pauvre prose. Ferme ta porte; promets-moi de ne le dire à personne. Y sommes-nous? Eh bien! l'effet a été, et - -

ce qui est plus étrange après huit jours tout entiers — l'effet est encore immense. Ma modestie, dont je te donne cette preuve nouvelle, ne trouve pas d'autre mot pour te dire ce succès inouï. Le Palais est comme une ruche et la salle des Pas-Perdus n'est pas praticable pour moi. Je n'ai jamais rien vu de pareil. 11 paraît que j'ai touché bien des idées sympatiques à mes confrères, bien des plaies qu'ils sentent à fond, enfin que j'ai eu ce bonheur, pour la première fois de ma vie, d'arriver à propos et de donner une voix à tout un monde silencieux de pensées et de sentiments qui obsèdent beaucoup d'entre nous. Les misères du métier senties vivement, les souvenirs de jours meilleurs, les aspirations contenues vers la liberté perdue, la glorification de l'art et du style dans la plaidoirie ; en ce temps de réalisme judiciaire et de statistique d'audience, une amertume voilée sur toutes choses, un accent de doute mélancolique dans un temps où l'on ne doute de rien, une langue sobre et saine parlée honnêtement : voilà les traits principaux qu'on me décoche de toutes parts, même du côté de la magistrature \ Voilà les fleurs du bouquet qu'il me faut renifler depuis huit jours, et tu sais, mon vieil ami, si j'aime ces odeurs-là. Ce nonobstant, je suis vraiment bien heureux, au fond, de mon triomphe, heureux pour ma pauvre mère qui est radieuse, pour mon frère qui a tant besoin de revanches, pour ces chères mémoires qui reviennent toujours à mon cœur au milieu de mes joies comme dans le silence et les troubles de mes nuits, heureux pour toi qui m'aimes ; et puis, quand je n'ai plus personne à qui offrir mon

succès et toute ma gloire, je me l'offre à moi-même et je me prie de l'agréer, respectueusement.

Tout ce bruit d'ailleurs ne m'enivre pas du tout elles trente-cinq ou quarante lettres que j'ai reçues cette semaine ne me montent point la tête. Quand le succès arrive tard, il perd à peu près tout son prix : je l'ai écrit dans ma préface et c'est vrai. Et c'est parce que je n'ai écrit que ce que j'ai cru vrai, parce que chaque ligne de ce chétif travail est l'expression sincère d'une conviction, le souvenir d'une souffrance, le suc même de ma conscience, de mon cœur et de ma vie, que les indifférents eux-mêmes se sont sentis touchés. Disons-le avec fierté, mon digne ami : le monde n'est pas accoutumé à cette grande chose, la sincérité. Et quand il entend cette note -là par hasard, c'est Vut de poitrine de Tamberlick : les voilà tous en l'air.

Cache ma lettre; brùle-là; qu'il ne reste pas un atome de cette bouffée d'orgueil. Je ne parle pas à un autre en t' écrivant, mais à moi-même.

Le patron — l'athlète — est dans l'ivresse. Il donne des représentations, des lectures où il déclame des passages de ma préface. Il l'a lue tout entière chez M. Fould. Je sais tout cela par ses entours... Et quant à lui, je ne Vai pas vu depuis le jour où le livre a paru. Çà peut te paraître drôle, mais c'est ainsi.

Adieu. Je t'écris à toute bride, l'audience m'attend. Je plaide beaucoup. Un vrai ami me disait hier avec un profond bon sens : « Mon cher ami, ne vous avisez pas d'avoir de sitôt un si grand succès de plume si vous

voulez rester avocat. Il ne manquerait pas de gens pour vous prendre au mot et pour dire : // écrit mieux qu'il ne parle. » Comme c'est vrai, et comme je suis sûr que cela se dit déjà dans les petits coins! Je t'ai montré ma médaille dans toute sa splendeur : voilà l'envers.

Adieu encore. Les journalistes taillent leur plume et les articles vont grêler. Je t'enverrai tout ce qui me paraîtra intéressant, éloges ou critiques pêle-mêle.

Je tâcherai de t'écrire posément un de ces jours. Je ne voulais te dire qu'un mot; mais l'orgueil !...

Adieu (ter). Je t'embrasse de tout mon cœur de vieil ami.

Paris, 30 juin 1862.

Petit bonhomme vit encore! Un joli petit bonhomme bien gentil, bien aimable et tout élevé dans les meilleurs principes de la civilité puérile et honnête. On l'invite, ce petit monsieur, à toutes les douceurs de l'hospitalité la plus charmante. On l'installe, on le choie, on le fête, on le promène: pour lui le père et le maître suspend ses objurgations solennelles à ses enfants insoumis; pour lui, la gracieuse hôtesse essaie un sourire sous l'œil majestueux de son tyran. On lui fait huit jours de Gamache et de Cocagne. Et puis, quand il est bien refait, bien retapé, bien repu, quand il a repassé à grand'peine les deux battants de la porte de celte cité hospitalière en faisant gémir les ponts-levis sous ce poids inusité : « Bon

jour, bonsoir; portez-vous bien. » Vous croyez qu'il va se retourner et vous dire merci. Point du tout; il est bien loin et il digère sans songer à vous. J'aime les gens sans façons et ces abominables gredins dont on dit : « C'est un bien bon ^enfant. Il est sans gêne. »>

N'est-ce pas là un peu et beaucoup ce que vous pensez, ô mes hôtes? Et osez donc affirmer que déjà, plus d'une fois en se meltant à table, Mme Henri n'a pas dit en souriant méchamment : « Tu n'as pas encore reçu de lettre de ton ami, ce matin? — Tu crois qu'il n'a que çà à faire, répond Falempin visiblement contrarié. — Il est poli ce vieux monsieur, ajoute charitablement MUe Lucette. — P'pa j'vas aller pêcher a Givonne, s'ou plaît? » Aimable enfant, c'est toi qui me sauves! et pendant qu'on te flanque ton galop, on ne pensera plus à moi. Tu es un ange, savez vousl

Des excuses?, J'en ai plein mes poches; mais cela vous ennuierait, n'est-ce pas? J'aime mieux réparer tant bien que mal le temps perdu et vous remercier, Madame et Monsieur, du fond du cœur, de tout ce que vous avez fait pour moi pendant ces quelques jours si bien employés et si vite passés près de vous. Pardonnez-moi si je ne vous ai pas apporté plus d'entrain et de gailé; mais on a des amis comme on peut et non pas comme on veut. Merci encore trois et quatre fois; et, à présent que vous voilà débarrassés de moi, ne me gardez pas rancune pour les ennuis et les dérangements que je vous ai pu causer.

J'ai eu l'honneur, moi indigne, il y a huit jours, de

contempler face à face, en déshabillé du malin — pantalon à pied, pantoufles marocaines et petit justaucorps bleu ciel en velours —, un des puissants du jour, le plus puissant à coup sûr après le tout-puissant :

Enfin de son empire après lui le premier.

Tu ne devines pas? — Mee Baroche? — Fi donc! — M«p Billaul? — Pouah! — Mer Fould? - Allons donc! — M-1' Walewski ? — Plus haut et plus proche encore du soleil... S. E. (j'allais dire S. A. Impériale) M-rde Morny; l'un des divi fratres! C'était pour une affaire que j'ai plaidée à Orléans. Comment diable se fait-il, mon naïf ami des Ardennes, que toutes les fois qu'il se rencontre une affaire véreuse, un tripotage d'argent, un plaideur suspecl, et — au milieu d'un grand gâchis — une jolie femme, on soit sûr de trouver tout prêts la bonne volonté et le crédit de certaines gens? Il y avait de tout cela dans mon procès. Aussi est-on venu me prier, de la part de S. E., d'aller en conférer avec elle. J'ai pris bravement mon parapluie, mes gros souliers et mon portefeuille de Palais, et je suis allé un matin au Palais de la Présidence. Un vrai palais celui-là, avec des vestibules peuplés d'huissiers et de suisses dorés jusqu'aux sourcils, des enfilades de salons splendides, et des escaliers, et des galeries! A peine avais-je fait passer ma carte roturière que l'on m'a fait entrer dans le sanctuaire. J'ai trouvé là un gentilhomme du meilleur air, charmante figure, la parole assurée, vibrante et facile, très aimable d'ailleurs et paraissant entendre tout à

demi-mot. Après un quart d'heure de causerie, il m'a promis décrire au procureur général et au premier président d'Orléans : ce qu'il a fait le jour même. Cette recommandation ajoutera peut-être quelque chose aux bonnes raisons de droit que j'ai plaidées...

La Roche-Guyon (Seine-et-Oise), 23 septembre 1862.

Fiscus post omnes. Il faut en dire autant des amis : posl omnes amicus : après les indifférents, après les étrangers, après les envieux eux-mêmes. Quand quelque petit bonheur ou quelque petit honneur vient illuminer notre vie, quand on a bien répondu au sourire contraint de celui-ci, au serrement de main banal de celui-là, à la lettre intéressée de cet autre, à tous, à tout et à tout le monde, quand on a bien regardé, à droite, à gauche, par devant et par derrière, si l'on a bien épuisé sa liste, si toutes les politesses sont bien faites et si personne n'a droit de se plaindre, alors on se tourne enfin vers l'ami patient qui, le premier, vous a envoyé du fond de son cœur et du bout de sa plume son compliment joyeux, et qui attend en silence que, n'ayant plus rien à faire, on songe à lui.

N'est-ce pas que tu penses cela, mon vieux Henri, et que plus d'une fois, depuis un mois, tu as fait ces réflexions philosophiques sur les froissements, les mécomptes et les dégoûts des amitiés sincères, ces

souffre-douleurs de l'ingratitude et de l'égoïsme des hommes? Enfin me voici libre, seul dans ma retraite. Ton heure est venue et je viens te dire merci à ton tour, c'est-à-dire le dernier. Et encore, à vrai dire, je ne te remercie pas : je me réjouis avec toi, je partage avec toi ma dignité nouvelle, comme avec toi, depuis tantôt vingt ans, j'ai partagé tous les secrets, tous les soucis, toutes les amertumes de ma vie. Il y a six mois, je m'en souviens, tu m'avais prédit, pour le mois d'août, ce qui m'est advenu. C'est ta prophétie qui m'a porté bonheur.

Tu as su, par le bruit public et par les journaux judiciaires, le mouvement d'esprit qui a, celte année, présidé à nos élections. L'immobilité du Conseil froisse, depuis longtemps, beaucoup d'ambitions impatientes. Il y a près d'un an, une pétition signée de deux cents noms demandait au Conseil un règlement qui permit le renouvellement partiel de ses membres. Je n'ai pas voulu signer cette pétition, dont le principe me semblait contraire à la liberté électorale absolue qui s'est réfugiée chez nous et dont la réalisation pratique me semblait à peu près impossible. Mathieu, Nicolet et presque tous mes amis ont signé. Le Conseil, après avoir trop longtemps laissé dormir cette requête, a fini par répondre tout justement ce que j'avais répondu moi-même : « Mes bons amis, vous avez la liberté, sachez vous en servir; vous avez les mains libres, ne demandez pas de menottes. Vous ne voulez plus des anciens membres du Conseil? Nommez-en d'autres. Ne demandez pas au

pouvoir de faire vos affaires, de régler vos votes, d'agir, de Irier, d'exclure et de voter pour vous. Pensez vousmêmes, choisissez vous-mêmes, votez vous-mêmes et faites vous-mêmes vos affaires. » Voilà ce qu'a dit le Conseil; et, suivant moi, il a bien dit. Nous verrons si le débat qui va s'élever bientôt à ce sujet dans le nouveau Conseil, me fera changer d'avis. C'est possible, mais je ne le crois pas.

Tu as vu que l'événement a donné raison à nos anciens. La preuve que les membres du Conseil n'étaient pas inamovibles, c'est qu'on les a presque tous changés. Ce qu'il y a d'assez étrange, c'est que, malgré mon opposition avérée à la pétition, j'ai été nommé d'emblée par presque tous ceux qui l'ont signée, et que mon nom, ouvertement réactionnaire, a été comme le drapeau de l'insurrection '. Tu me connais assez pour être convaincu que je ne l'attribue pas à mon mérite. C'est là un de ces engouements populaires ou une de ces tactiques de parti qui ne sont pas rares dans l'histoire des révolutions grandes et petites.

Quoi qu'il en soit, me voilà membre du Conseil, père conscrit, ancien breveté, ganache patentée, ayant droit au salut officiel des stagiaires, aux égards des magistrats, et appelé à présider les conférences dans cette même salle enfumée où, il y a vingt ans, toi et moi nous rimions des vers burlesques tout en cherchant des questions de droit pour nos programmes du lundi. Quelle

1. Aux élections du Conseil. M. Rousse avait été nommé le 1er août 1S62 par 234 voix sur 4U7 votants.

comédie que cette vie, mon Dieu! Comme lout se rapproche et se rapetisse quand on vieillit! C'est cela qui, jadis, nous paraissait si beau, si grand, si enviable et réservé seulement aux vieillards! Nous y voici donc avec viDgt-huit dents encore sur trente-deux, un reste de cheveux incertains, l'échiné droite, la voix ferme, le jarret sain, les passions mal éteintes et le cœur encore tout semé d'étincelles. La belle affaire! et quel honneur digne d'envie! Enfin, je ne veux pas médire de ce qui fait l'objet de tant d'ambitions légitimes. Au moment où j'ai su que j'étais nommé, j'ai éprouvé une grande joie, surtout pour ma mère, pour mon brave frère, pour une chère mémoire, pour toi, mon ami, à qui j'ai pensé presque aussitôt, enfin pour tout ce qui m'aime et m'a aimé dans ce monde. A présent, ce que j'éprouve surtout, c'est de l'embarras et de l'inquiétude. Il me semble que dans ce cadre plus éclairé mes défauts vont venir en saillie, gros comme des montagnes. Tout ce qui me manque pour être un avocat va paraître en ronde-bosse, Sur ces modestes hauteurs, le vertige va me prendre plus que jamais, et gare les culbutes! Enfin, nous allons bien voir. Mais sois sûr que si je reste très au-dessous de la position qui m'est faite, je ne serai ni étonné ni très confus. Je m'y attends si bien et je me connais si bien que je suis absolument à l'abri des surprises.

En te disant que nous avons nommé M. Dufaure pour bcàtonnier, je ne vois pas ce que j'y pourrai trouver à redire. Crémieux était le candidat de l'opposition et du gouvernement tout ensemble. Je crois que, comme chef

368 LETTRES A l'N AMI

de l'Ordre. M. Dufaure fera exactement son devoir, rien de plus. Il ne eonnait pas le gros des avocats, et je ne pense pas qu'il fasse aucun effort, pour le connaître. Ses rapports avec les autorités pourront bien nous créer quelques embarras. Il n'a ni le naïf orgueil de Crémieux. qui epand son cœur hospitalier sur le genre humain tout entier, et dont la journée tout entière est une poignée de main de vingt-quatre heures ; ni la superbe indifférence de Favre qui recevait pêle-mêle à sa table amis et ennemis, sans avoir au fond plus de bienveillance pour les uns que de malveillance pour les autres. Sous la simplicité rustique de Dufaure. il y a. j'en suis sûr, un fond intraitable de rancunes et de mépris qu'aucune convenance ne fera fléchir. Sans en rien faire paraître, il se souvient des voitures cellulaires, de Mazas, de l'injure personnelle du 2 décembre. Tout ce qui a fait le coup d'État, tout ce qui en a profité, tout ce qui lui a pardonné, doit être enveloppé chez lui sous une épaisse couche de fiel. Tant qu'il lui a été donné de vivre seul, sans contact avec ce monde-là, sa bile semble dormir. Aujourd'hui que sa position semble commander certaines convenances officielles, un échange de politesses et des dehors en contraste avec le dedans, je ne sais trop ce qui adviendra. Je ne vois pas cet homme dinant à la Chancellerie et à la droite de M. Delangle et obligé de lui sourire. Il n'est pas venu au banquet de Berner pour ne pas voir certaines gens; c'est une susceptibilité un peu mesquine suivant mon chélif avis. Que fera-t-il quand il s'agira, non plus seulement de manger à la

même table, mais de recevoir chez lui ces gens-là et de leur servir son propre potage?

En voilà assez et trop sur le Palais. Tu es en vacances, et ma lettre pue le greffe. Pardonne-moi et parlons d'autre chose.

Le 30 août, je suis parti avec mon frère pour un petit voyage. Nous avons été à Lyon où nous sommes restés une journée. Lyon a subi la transformation qui s'opère peu à peu partout. C'est maintenant une ville magnifique, largement coupée, pleine d'air et de lumière, semée de grands jardins et de squares élégants. Avec son commerce, le mouvement de ses deux fleuves, ses vieux monuments et la variété de ses aspects, c'est bien la seconde ville de France. Bordeaux reste de beaucoup en arrière.

De Lyon nous sommes allés à la Grande-Chartreuse. 11 faudrait un volume pour te décrire cette admirable nature, ces gorges sauvages, ces futaies séculaires qui pendent comme une mousse au flanc des rochers. J'ai vu les plus belles parties des Alpes et des Pyrénées : je ne connais rien de plus grandiose, de plus tragique et de plus émouvant que la route de Saint-Laurent-du- Pont à la Chartreuse.

Quant au couvent en lui-même et à cette vie étrange de ces passionnés de la pénitence, je ne t'en veux rien dire. J'ai passé là un jour et deux nuils. J'ai couché dans une cellule. J'ai assisté à ce fameux office que les Chartreux chantent la nuit presque dans l'obscurité. A ma grande honte, je ne me suis pas senti ému sur le l. 24

moment. C'est à présent seulement, en y songeant, en pensant à tout ce que, depuis cet instant, j'ai vu, entendu, senti, que, comparant la prodigieuse variété de chacune de nos journées avec l'immobilité implacable de ces existences solitaires, je me trouve étonné, troublé et inquiet.

La semaine dernière, j'ai été rappelé à Paris par une épouvantable nouvelle que tu connais maintenant. Une lettre d'un parent de Mme Chaix d'Est-Ange m'annonçait la mort subite de Mmd Gressier. La pauvre femme était à Gorbie,vdans le pays de son mari. Il lui pousse un clou au visage, sans aucune gravité. 11 augmente; le troisième jour, le vendredi, on fait venir le premier médecin d'Amiens qui ordonne les sangsues. Le samedi matin, tout va à merveille. A onze heures, la malade plaisantait avec le médecin. Comme celui-ci allait partir, l'enflure revient, le poumon s'engorge, à quatre heures elle était morte. Son père et son frère sont arrivés à minuit. Sa pauvre mère n'avait pu être prévenue que plus tard que sa fille était souffrante; elle arrive à quatre heures du matin, sans aucune inquiétude Elle ne veut pas sonner pour ne pas réveiller sa fille. Elle se promène seulement devant la maison en toussant pour que la femme de chambre la reconnaisse à la voix. Celle-ci va ouvrir et reste épouvantée. La pauvre mère demandait en souriant « si elle ne dérangeait personne! »

Le service a eu lieu mardi à Saint-Roch. Le père a voulu aller jusqu'au bout. C'était atroce à voir. Tout le

monde pleurait et moi plus que personne. J'avais vu la pauvre femme tout enfant; et je crois que, après sa famille, sa plus vive affection était pour moi. Nous l'avons menée au cimetière Montmartre, où repose une petite fille qu'elle a perdue il y a huit ans, un pauvre ange blond de quatre ans dont l'image ne l'avait jamais quittée.

Voilà, mon ami, un effroyable malheur qui elïace d'un coup toute une vie de succès et de longues prospérités. La mère est admirable, dit-on, de résignation, d'énergie et de simplicité sous cette immense douleur. Le père anéanti, sans une pensée, sans un mot, pleurant toujours et retiré à la campagne, où il ne se laisse pas approcher. Sa fille était sans doute ce qu'il aimait le plus au monde. Elle avait beaucoup de lui : l'esprit dune promptitude merveilleuse, l'ardeur, la passion, la raillerie, et, par instants, une émotion profonde au fond de ses yeux d'une inconcevable limpidité. Morte!... C'était l'image de la vie! C'était la vie elle-même! Ne penses-tu pas qu'après un long bonheur, quand, de l'édifice d'une fortune, une petite pierre se détache, tout se disjoint et croule? Il y a un mois à peine, ce malheureux Chaix d'Est-Ange était presque ministre.

Tu penses que ce lugubre événement m'a profondément affligé. Ma mère a été au désespoir. Elle est fort liée avec Mme Chaix. Quand il a fallu lui lire cette lettre fatale, c'a été un cri effrayant. C'est un spectacle merveilleux de voir ces saintes natures, ces âmes de mère, jetant d'abord un cri de révolte contre la Providence,

puis s'apaisant tout à coup et s'abimant dans leur foi profonde. Va, mon ami, philosophe, doute, cherche, raille, et demande à ton âme, trempée dans la science, des consolations à de telles douleurs! Une vieille femme qui égrène son chapelet en sait plus que toi; et, où tu succombes, elle résiste. « 11 faut en revenir au Pater noster dans ces moments-là », me disait M. Augustin Thierry.

Depuis mon arrivée ici, il fait un temps admirable. Pour la première fois peut-être, je comprends toute la beauté de l'automne. Quel mélancolique poésie! Le soleil n'a plus que des rayons apaisés; la verdure prend des teintes plus douces. Le ciel a des nuances nacrées d'une délicatesse infinie. Toutes les couleurs s'affaiblissent, décroissent et pâlissent. Les feuilles sèches commencent à s'amasser dans les sentiers des bois. Il sort des buissons des odeurs énervantes. Le cœur s'attache à toute la nature avec une passion désespérée. On sent que tout échappe. On voudrait retenir les dernières senteurs de la feuille qui tombe. Il y a, dans l'air, comme un universel adieu...

Ah! mon ami, mon vieil ami! que tout cela me fait mal! Que ce repos me fatigue et m'agite! Quand donc s'usera cette àme troublée? Je voulais travailler ici. J'avais médité d'entreprendre une grande étude qui aurait occupé ma tête et fait taire le reste. Mais les jours s'écoulent et je ne fais rien.

Je vais tout simplement apporter de Paris, quand j'y vais aller, quelques dossiers d'affaires qui viennent à la

rentrée, et tâcher de m'y user les dents. Des procès! Des phrases! Du veut! Quel digue emploi de ces quelques années qui nous restent!

Écris-moi vile et beaucoup. Écris ici. Je t'en donne toujours des huit pages. Toi, tu m'en mesures le moins possible. Dis-m'en le plus que tu pourras. Si tu n'as rien à me conter du dehors, regarde dans ton pardedaus et dis-moi ce que tu y as vu.

Adieu. Mille souvenirs affectueux autour de toi. Aimemoi bien. Je suis triste comme un pressentiment. Pourquoi cela? C'est ma folie de septembre. Tu sais, tous les ans, à la même époque, je fais une maladie noire. Envoie-moi du rose, mon bel ami. Je t'embrasse.

Paris, 26 novembre 1862.

Je t'entends, beau chasseur, et tu m'accuses d'ingratitude. Ces bourgeois! Ces Philistins! Ces Parisiens! Ça se corrompt et ça s'épuise dans des voluptés malsaines ; ça ne comprend rien aux robustes plaisirs des champs et des bois, à l'épanouissement des poumons qui s'emplissent d'air libre chargé de la bise matinale, ou qui font bondir et tournoyer dans la trompe la chanson joyeuse. Mais ce qu'ils comprennent bien, cessycophantes étiolés, c'est une bonne bourriche de perdreaux ou de grives leur arrivant tout droit du fond des Ardennes, qui ne leur donne pas d'autre fatigue que d'ouvrir la bouche et d'avaler. Ah! tes grives! Parlons-en un peu. Je les ai

encore, non pas sur l'estomac, mais sur le cœur. Voici leur triste histoire. Quand elles sont arrivées à Paris, j'étais naturellement à la Roche. Frère Emile, qui était resté rue des Mathurins, a ouvert la bourriche et il a tenu conseil avec son maitre-coq, le suisse avisé que bien tu connais. Expertise faite, ils ont trouvé que le voyage, fait par le seul jour de chaleur nue nous ait octroyé cet automne inclément, avait considérablement fatigué les volatiles. Au flair et au tact, ces deux rusés compagnons ont choisi délicatement les moins maltraitées. Ils les ont plumées, embrochées et rôties à point; et le soir même don Emilio s'est graissé la barbe avec un excellent rôti, lard dessus, croûtes dessous, dont il s'est pourléché les badigoinces toute la soirée. En attendant la digestion, le maître et son digne valet avaient réemballé tout ce qui ne leur avait pas semblé digne d'eux, tout ce qui verdoyait quelque peu et offensait leurs organes olfactifs. Tu juges si le chemin de fer a achevé la fête. Quand j'ai procédé à l'autopsie de cette panerée, il en est sorti des odeurs sans nom. Et, après un examen consterné, il m'a fallu prendre un parti violent. Une grosse mouche noire était tombée ivre-morte de celte pourriture exquise. J'ai eu peur de donner le charbon atout le pays. Alors, j'ai pris tristement la bourriche d'une main, une bêche de l'autre. J'ai gravi mon rocher, et, d'un pas mélancolique, pareil au père Aubry allant creuser la fosse d'Atala, je m'en suis allé au plus haut de la colline, dans un coin du bois de moi bien connu. Là, j'ai fait un trou profond; j'y ai déposé ton présent et je l'ai recou-

vert de terre et de pierres eu prononçant quelques paroles bien senties sur la fragilité des choses humaines en général, et du gibier en particulier. Voilà mon histoire de chasse, à moi. Que cela ne te décourage pas, àme généreuse; et si, dans le courant de l'hiver, par une belle gelée propice, tu veux nfexpédier encore quelques-unes de tes victimes, je ne te le défends pas. Celte fois, je mangerai toutes les ailes et je laisserai les pilons à cet animal d'Emile.

Nous sommes revenus de la Roche le 3 novembre, et le 4-, de par ma dignité nouvelle, j'assistais, pour la première fois de ma vie, à la messe du Saint-Esprit. C'est une des plus belles cérémonies que j'aie jamais vues. Cette charmante et splendide chapelle tout étincelante de dorures et de peintures éclairées par ses immenses verrières qui semblent un semis de diamants; cette foule de robes rouges, de robes d'hermine, de robes noires bien groupées; ce clergé mitre d'or; et puis tant de souvenirs, tant de gloire et tant de siècles dans l'air! Tout cela m'a profondément ému. Après la messe, nous avons été à l'audience solennelle de la Cour, où un avocat général nous a régalés du plus plat discours que, de mémoire d'avocat, on ait entendu en pareille occasion. Dénuement d'idées sans exemple, manque de dignité, manque de tact, manque d'esprit, manque de style, et, qui pis est, manque de cœur. Ainsi peut se résumer cette triste harangue. Il avait eu la belle idée, entre autres, de faire passer dans sa lanterne magique, — très peu magique, hélas! — les profils de tous les

procureurs généraux qui se sont succédé à la Cour depuis le premier Empire. Un seul manquait à la collection et n'a pas obtenu un pauvre souvenir, pas un mot, pas même après M. de Rover et M. Baroche, non pas même bien loin après l'illustre M. Roulland. Et cet absent, cet oublié, c'était, tu le comprends bien, l'homme disgracié de la veille, le père désespéré, l'ancien puissant et l'ancien heureux qui venait de tomber tout à coup de sa puissance et de son bonheur, le dernier chef du parquet — écoute bien ceci — qui avait nommé l'orateur avocat général et qui l'avait désigné, un mois auparavant, pour faire le discours de rentrée ! Tout le monde était scandalisé; quoique tout le monde ne regrettât pas le procureur général exilé des plates périodes de l'orateur, il n'est personne qui n'ait senti à fond cette absence de goût et de cœur.

Depuis la rentrée, j'ai assisté à trois séances du Conseil. J'ai eu l'honneur d'être nommé secrétaire, ce qui est un des gros emplois de cette république. Les discussions du Conseil sont très intéressantes et je ne me hasarde guère à y parler encore. J'écoute avec curiosité des hommes tels que Favre, Crémieux, Dufaure, Marie, descendus du piédestal de l'audience, discutant librement entre eux et apportant là, chacun, ses qualités natives : l'un, sa rhétorique merveilleuse et spécieuse, au service de ses idées fausses ; l'autre, sa verve intarissable ; l'autre, cette clarté miraculeuse qui illumine tout et débrouille tout. Parmi les nouveaux et les jeunes, plusieurs imitent mon silence autour de moi ranges. D'autres, dès le pre-

mier jour, ont pris leur essor, et se sont mis à jaboter, parloter et barboter, comme, en pleine eau, une troupe de canards jaseurs. Tu les nommeras toi-même, j'en suis sûr.

Les soirées, que je sache, n'ont pas encore commencé. M. Dufaure n'a pas encore ouvert son salon et je crois qu'il ne l'ouvrira guère. Il me parait fort décidé à ne point frayer avec les autorités et, pour éviter de leur faire une impolitesse, il ne fera de politesse à personne.

Ne me demande rien de la littérature qui court. J'ai parcouru seulement, en fait de nouveautés, la Légende des Siècles où j'ai trouvé d'admirables beautés et des enfantillages lamentables.

Mario, ce pauvre Mario, a fait lundi, à l'Opéra, le four le plus abominable. Je le plains de tout mon cœur, car ces déchéances de toutes les royautés me font mal. Mais aussi comment concevoir un tel aveuglement? El si la vanité des artistes doit faire tout comprendre et presque tout excuser, comment concevoir un directeur d'Opéra qui commet de si monstrueuses bévues?

7 janvier 1863.

Que te dirai-je pour te distraire? J'ai à peine quelques minutes à te donner au milieu de ce pôle-méle d'affaires, de travaux, d'émotions, d'eunuis dont se compose notre vie judiciaire. Depuis la rentrée, je suis fort occupé et préoccupé. Mes affaires deviennent plus importantes et

je me sens entrainé peu à peu dans une région supérieure, où j'ai grand peur que l'air et les forces me manquent. L'ardeur, au moins, n'y est plus; un gros dossier me fait plus de peur que d'envie; et, à chaque pas, je crains de faire une lourde chute. Je plaiderai, dans quinze jours, une très belle et très difficile question d'état entre Senard et Dufaure : j'ai une abominable venette. tout comme si j'étais un de ces stagiaires qui saluent avec vénération ma barbe grise.

On m'a forcé de prendre un secrétaire dont je n'ai nul besoin. Il s'appelle Decrais. C'est un jeune Bordelais de vingt-trois ans, charmant de tous points, plein d'intelligence et parlant, dit-on, a merveille. Voilà, maintenant, que j'ai peur de mon secrétaire. Quand je plaide devant lui, il me semble toujours l'enteudre dire, derrière moi, tout bas : « Ganache, va! Vieille croûte! »

A propos de ganaches, je n'ai pas vu la pièce de Sardou. Je me défie des pièces de Sardou depuis que j'ai vu Nos Intimes. Je n'ai pas vu non plus le fameux Fils de Giboyer. Je l'ai lu; les trois premiers actes m'ont amusé; les deux derniers me paraissent détestables: Quand sera tombé le nuage de poussière d'or mêlé d'encens que l'esprit de parti et les passions politiques ont souillé autour de cet ouvrage, il n'en restera, je crois, que la carcasse fort maigre d'une comédie invraisemblable et vulgaire. Quaut aux querelles suscitées par cette œuvre véhémente, elles ont été un triste symptôme de la santé littéraire de notre époque. Un seul me parait avoir profité de ces polissonneries, c'est Veuillot. M. Augier a trouvé le

secret de le rendre intéressant, et on dit qu'il a écrit une lettre fort cruelle dans sa modération. Tout le monde me promet de me ta prêter, et personne ne l'a fait encore.

Je n'ai point entendu la Patti, qui fait fanatismo ; mais j'ai entendu Cosi fan' tutte, un ravissant chef-d'œuvre convenablement chanté. J'ai ouï de plus le Christophe Colomb de Félicien David, dont quelques morceaux sont tout à fait admirables. Voilà mon bulletin dramatique, musical et judiciaire. Que veux-tu de plus?

Connais-tu bien à fond la platitude des hommes? Je t'ai dit, je crois, que, dans le discours de rentrée, l'avocat général a trouvé moyen de faire la biographie de tous les procureurs généraux depuis 1800 et qu'il s'est arrêté à M. Chaix d'Esl-Ange sans dire de lui un traitre mot. Dernièrement, à un grand dîner chez Allou, mêlé d'avocats et de magistrats, nous disions nettement notre pensée à l'un de ces derniers sur ce manque de goût, de cœur et d'esprit. « Que vouliez-vous qu'il en dit? » nous répondit, avec un haussement de sourcils dédaigneux, un substitut gourmé. Ce mot m'a semblé sublime. Il dit tout et il donne le ton de certains cœurs.

Paris, 25 mais 1803.

E<jo, etsi nihil habeo quod ad te scribam, scribo tamen, quia tecum loqui videor. Ainsi commence un petit billet daté de Tits<:ulum, il y a tantôt deux mille ans, et que le

grand Cicéron écrivait à son cher Atticus. Ce n'est rien, cette phrase. Je ne suis pas Cicéron, et je ne sais pourquoi, me venant à la mémoire à travers tous ces siècles, cette pensée si familière, si vivante sous cette langue morte, me parait charmante. Ces lignes désœuvrées, jetées à la pointe du style, sur un hout de papyrus, étaient peut-être enveloppées, entre deux feuilles de vigne, dans un panier de figues que le grand consul envoyait à son ami: et, sur le chemin de Rome, l'esclave porlait la lettre et le panier en chantant quelque chanson natale des bords de la Semoy ou de la Seine. Pourquoi ce souvenir, mon vieux Atticus, et pourquoi ce commentaire au bout de ma plume? Je ne sais et je voulais seulement te dire en français que je t'écris pour t'écrire, pour causer et le faire passer un bon petit quart d'heure après ton déjeuner. Emporte-moi au cercle ou lu vas flâner, au Palais où tu vas plaider, au Fond de Givonne où tu vas rêver. Je suis avec toi au milieu du bruit des dominos et dans la fumée des cigares. Je suis avec toi pendant que le président prononce son jugement dans la cause illustre d'entre ïartempion etCroque-en-Bouche. Je suis avec toi quand, après avoir passé devant « les grands chiens et les petits chiens », tu franchis le rempart que domine cet immense roc à pic, moitié rocher, moitié muraille. Va maintenant, a droite, à gauche, où tu voudras : teeunt loqui videor.

Pardonne-moi, mon cher ami, ce bavardage préliminaire. Ce sont là rêves de malade et fantaisies de convalescence. Depuis quinze jours, hélas! je suis interné

dans mon cabinet, encellulé au coin de mon feu, condamné à regarder à travers mes carreaux ce tiède soleil de printemps. J'ai ce que mon médecin appelle une bronchite, ce que le vulgaire appelle la grippe, mais une grippe violente, tenace, d'affreux maux de gorge qui m'étranglent, un enrouement de polichinelle, une toux septuagénaire, ou plutôt cette coqueluche des petits chiens qui viennent avec des aboiements secs au pied de la chaufferette de leur maîtresse. Mais à côté et audessus de la maladie, j'ai des impatiences, une rage, un désespoir de me sentir ainsi cloué quand j'aurais tant besoin d'agir.

Inutile de te dire, après cela, que je ne sais rien ou presque rien des choses de ce monde : ni théâtres, ni concerts, ni bals, ni festins. Je me nourris cependant religieusement du poison quotidien de Y Opinion nationale. Et, dans cette estimable feuille, entre les oracles tranchants de M. Guéroult et les sorties farouches de M. Sauvestre contre le clergé, je lis les grosses nouvelles du jour, les discours du Sénat Conservateur et les épitres papales du P. Enfantin à ses disciples ingrats, frère Pereire et frère Chevalier. Je neveux pas te parler politique ; mais il me semble que voilà ce pauvre roi Louis-Philippe assez bien vengé de toutes les injures adressées à sa couardise envers la Pologne. Même pour nos tranche-montagnes d'aujourd'hui, secourir la Pologne ne parait pas être une si petite affaire, et on y regarde à deux fois. Sympathies, fraternité, intervention platonique, on ne leur marchande rien dans l'arsenal des déclama-

lions oratoires. Mais le moindre canon rayé ferait bien mieux leur affaire, et je ne vois pas qu'on se presse de le leur envoyer. Le prince Napoléon ne me parait pas avoir eu cette fois même cette vigueur vulgaire et insolente qui avait fait la fortune de son premier discours. Sa liaranguc de l'autre jour m'a semblé longue, traînante, décousue et sans conclusion. H a, dit-on. il y a quelque temps, très bien parlé sur les affaires d'Algérie, et il a eu, à ce sujet, en plein conseil, une altercation très violente avec M. lîaroche qui voulait faire passer de vive force le projet de sénatus-consulte proposé par l'Empereur. 11 parait que le Conseil d'Etat s'est révolte contre son président et que Son Altesse Impériale a eu tous les honneurs de la séance.

Pendant mes jours de réclusion, j'ai lu, en fait de nouveautés, un vieil article de M. de Lamartine sur les Misérables. Il y a beaucoup de bon sens littéraire et de saine critique, délayés dans de monstrueuses extravagances de vanité personnelle. Et puis ce style, dans sa largeur, commence à devenir bien lâche, bien détendu. 11 ne restera rien de celte prose mêlée, touffue, sans précision et sans dessin. En même temps, j'ai lu la Légende des Siècles de Victor Hugo. Quel étonnant assemblage de magnificences et de ténèbres! On tâtonne quelquefois à l'aveuglette pendant des pages entières. Puis, un soupirail d'où tombe un flot de clarté. Et puis, la nuit encore. Au demeurant, c'est un grand artiste, celui-là, mais qui commence à prendre le mal de l'émigration. A force de vivre avec lui-même, de se

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contempler et de s'écouter, il s'est fait une langue pour lui tout seul, sans s'inquiéter si on l'entend autour de lui.

■2C> avril 1863.

Voilà donc Dufaure un des quarante, le fin et robuste bonhomme ! Singulier choix, et que je n'aurais pas fait. Dupin et Berryer, pour représenter l'éloquence judiciaire, c'était assez, je crois; et d'ailleurs, à prendre le barreau tel qu'il est aujourd'hui, Jules Favre ou Léon Duval représentent tout autrement que M. Dufaure le côté littéraire qu'à toute force on peut trouver dans la langue des affaires. Ce n'est pas que celle langue, dans sa bouche, ne soit 1res ferme, très mâle, très sobre, d'une rare exactitude et d'une précision merveilleuse. Mais je doute que, dans un discours académique, elle puisse s'élever très haut et s'affiner en élégances curieuses. Janin, incomparablement inférieur comme valeur d'homme, eût été, à mon sens, un académicien très préférable. J'aime beaucoup et j'admire de toutes mes forces notre digne bâtonnier, mais je suis presque fâché pour lui et pour sa renommée de ce succès. L'opinion, même au Palais, n'approuve pas celte nomination qui se complique de toutes sortes de considérations très étrangères au mérite du candidat. Un homme tel que M. Dufaure n'est pas fait pour servir d'outil à des rancunes politiques, si légitimes qu'elles soient. C'est la

première fois que, dans sa carrière, il lui advient un honneur qui peut paraître au-dessus de son mérite, et c'est fâcheux. Au reste, il n'a pas l'air de voir la chose de ce côté et il est enchanté. « H y avail, m'a-t-il dit hier, un petit complot pour faire ajourner l'élection jusqu'à ce que César soit fait. » Tu sais sans doute ce que cela veut dire : de plus en plus, le bruit court que l'Empereur demandera le premier fauteuil vacant aussitôt qu'il aura terminé son histoire de César. Ce sera un- bel embarras pour l'Académie. Ne le point nommer pourra sembler un manque de goût; le nommer, un manque de courage. Un seul trait, selon moi, pourrait suffire pour caractériser celte candidature tyrannique, c'est qu'on ne saurait trouver un mot juste pour la traduire. Dira-t-il qu'il se met sur les rangs? Quelle puérilité! Dira-t-il qu'il sollicite ce qu'on ne peut guère lui refuser? Quelle dérision! Ira-t-il faire les visites voulues? Fera-t-il un discours d'entrée? Et, dans ce cas, qui lui répondra, et que lui répondre? Je ne sais pourquoi l'ambition de ce César aux palmes vertes me rappelle Néron courant dans un char aux fêtes séculaires, ou récitant des vers au Colisée.

Ton vieil ami.

P. -S. On va plaider, dans une quinzaine de jours, à la première chambre, une assez curieuse affaire pour le duc d'Aumale contre le Préfet de Police; on vient de me demander mon adhésion à une consultation d'Hébert1.

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