‹ Lettres à un amiChapitre 9 sur 13 · Avocat, un de mes bons camarades, député de l'Oise · texte numérisé non relu

Avocat, un de mes bons camarades, député de l'Oise

En sortant, nous avions été chez un de nos amis, M. Grimault, représentant de la Sarthe et secrétaire de 1 Assemblée; il partait pour aller chez M. Daru. C'est là, en effet, qu'un grand nombre de représentants se sont trouvés réunis vers onze heures. M. Daru demeure rue de Lille. Ils sont descendus et se sont présentés, le bureau en tête, à la petite porte de l'Assemblée donnant sur la rue de Bourgogne. Là, ils ont trouvé, dans l'intérieur de la porte, un piquet d'infanterie qui leur a barré le passage. On a d'abord parlementé; puis les explications sont devenues plus vives; l'officier a donné l'ordre de croiser la baïonnette. Il y a eu une bagarre dans laquelle plusieurs représentants ont été maltraités. M. de Talhouet, entre autres, a reçu, d'un soldat ivre, un coup de baïonnette dans le bras, mais sans gravité. Chassés de l'Assemblée, ces messieurs sont remontés chez M. Daru où, au bout de quelques minutes, ils ont vu arriver un officier d'état-major qui leur enjoignit de se disperser. C'est alors que le général Lauriston, colonel de la 10e légion, proposa d'aller à la mairie du Xe arrondissement, où il croyait pouvoir réunir quelques gardes nationaux pour protéger l'Assemblée.

On se rendit à la mairie, rue de Grenelle, et là eut lieu une séance d'une demi heure environ, très digne, très calme, dans laquelle M. Dufaure fit, dit-on, une allocution admirable d'énergie et de précision. Le décret de déchéance fut prononcé; on ouvrit une fenêtre, et Berner le lut de sa voix la plus vibrante à la foule assemblée. En ce moment, arriva un bataillon de chas-

seurs conduit par le général Forez, qui somma les représentants de se disperser. Il lui fut répondu qu'on ne céderait qu'à la force, et le général Oudinot, qui venait d'être nommé par l'Assemblée général en chef de l'armée de Paris, essaya d'ébranler la troupe; mais le général Forez donna l'ordre aux soldats d'arrêter et d'entourer les représentants, et fut obéi. Alors le général Oudinot s'avança vers lui et lui dit : « Général Forez, rappelez-vous qu'aujourd'hui vous avez sali vos épaulettes. » Les représentants sortirent entre deux haies de soldats, et ayant à leur tête les secrétaires et le président, M. Vitet. M. Daru avait été retenu chez lui et gardé à vue dans son salon. A la porte de la mairie, M. Vitet appela un sergent "de ville et déclara qu'il ne voulait faire aucune résistance, mais qu'il ne marcherait que si un agent lui mettait la main au collet, protestant qu'il cesserait de marcher dès qu'on cesserait de le toucher. 11 voulait faire constater ainsi publiquement la violence et la mainmise sur la Représentation nationale. Bon gré mal gré, il fallut que le brave sergent de ville s'exécutât, bien qu'il fût fort mal à son aise et que les insignes de l'Assemblée, qu'avait revêtus M. Vitet, p;i russent lui brûler les doigts; le cortège se mit en marche au milieu de la foule émue, stupéfaite, silencieuse, et les prisonniers furent conduits à la caserne du quai d'Orsay occupée par le 7e lanciers, colonel Feray. Ils restèrent là, parqués dans des chambrées, jusqu'à huit heures du soir. A partir de cette heure, et pendant toute la nuit, ils furent enlevés par

fournées pour être conduits les uns à Mazas, les autres a Yincennes, les autres au Mont-Valérién. L'appel nominal, fait au milieu de la nuit dans la cour de la caserne, produisit, dit-on, une profonde et solennelle impression. Des voitures cellulaires étaient là, occupées, la veille, par des galériens; et dans ces cases ignobles, imprégnées de leur odeur, souillées de leur contact, noircies de la crasse et de la poussière du bagne, on vit monter tour à tour Berryer, de Falloux, Vatimesnil, Vitet, le général Oudinot, le duc de Montebello, le duc de Luynes..., noblesse de race, noblesse de cœur, noblesse d'intelligence, tout ce qui fait encore aujourd'hui, au milieu de sa décadence, l'honneur, la gloire et la vie de ce pays malheureux.

Des épisodes touchants ou grotesques agrandirent ou égayèrent cette journée : c'était le père Kératry qui avait voulu suivre ses collègues malgré ses quatre-vingtdeux ans. qui ne voulait pas profiter de la liberté qu'on lui offrait malgré lui, et qui réclamait sa place au milieu de l'émotion générale. C'était le gros Antony Thourct, déclarant aux gardiens que les voitures cellulaires n'ayant pas été faites sur sa mesure, il doutait qu'il s'y put incruster, et faisant en effet une tentative inutile. En môme temps, le ministre de l'Intérieur, fort embarrassé de l'attitude de l'Assemblée, faisait faire auprès des chefs de la majorité des essais infructueux pour amener des défections. Les émissaires se succédaient. On s'évertuait à répéter à M. de Broglie, à M. Dufaure, à M. Berryer qu'ils n'étaient pas prisonniers; qu'ils pou-

vaient sortir librement, à la seule condition de ne pas chercher à se réunir. Tous refusèrent avec indignation de se séparer de leurs collègues, et M. Dufaure obtint la permission d'aller passer trois heures auprès de sa femme, accouchée depuis quatre jours, mais en exigeant du ministre sa parole qu'on le laisserait retourner auprès de ses collègues. En effet, nous sommes allés chez sa belle-mère le lendemain matin, et il venait de partir pour le Mont-Yalérien.

Toute la journée de mercredi s'est passée sans événements graves. Une foule énorme sur les boulevards, inquiète, curieuse; des conversations presque partout hostiles au coup d'État. Quand passait une ordonnance au galop, des cri> furieux de : « Vive la République ! » Des figures sinistres, des chapeaux fantastiques, des barbes menaçantes, une marée de blouses roulant sur la chaussée; toutes les apparences, tous les pronostics d'une émeute. Le matin, il y avait eu quelques coups de feu au faubourg Saint-Antoine. A cinq heures du soir, des barricades rue Rambuteau et rue Beaubourg, mais enlevées de suite et sans grandes pertes.

J'ai passé toute cette journée en courses et en démarches pour savoir où était détenu un représentant de nos amis, et j'ai assisté à quelques scènes curieuses. J'ai fini par pénétrer, vers trois heures, à la préfecture de police, après avoir longtemps parlementé avec les vedettes qui en défendaient tous les abords. La cour, les escaliers, les corridors étaient littéralement encombrés de gardes municipaux, entassés les uns sur les

autres et auxquels on faisait de larges distributions de vins et de vivre. N'ayant pu avoir aucun renseignement malgré les intelligences que j'avais dans la place, j'ai couru au ministère de la Guerre, où j'ai trouvé le frère du général Saint-Arnaud, que je connais beaucoup, qui n'a pu m'offrir que beaucoup de bonne volonté et quelques vagues renseignements. Cette visite m'a toutefois procuré l'avantage de voir et d'entendre le lion du moment, le général Saint-Arnaud, que je ne connaissais pas : une figure sèche, maigre, osseuse, des traits arrêtés, la démarche saccadée, la parole brève; un je ne sais quel air aventureux et fantasque. Enfin, tout à fait le physique de l'emploi.

La veille au soir, le mardi, nous avions été déjà au ministère de la Guerre pour avoir des nouvelles de notre ami André Keille, officier d'ordonnance du ministre et un de nos anciens valseurs de Sedan. Ne le trouvant pas là, nous avons été l'attendre chez sa tante, la princesse d'Essling. Pendant que nous causions, est survenu M. Joseph Boulay, conseiller d'État et frère du vice-président de la république. Ce brave monsieur, dont les opinions, depuis vingt ans, ont passé partouteslesnuances de l'arc-en-ciel politique, était dans l'enchantement, ce qui a amené entre nous une discussion orageuse. Il trouvait tout ce qui se passait fort plaisant. « Et votre frère? lui demanda-t-on. Il connaissait tout depuis longtemps?» « Mon frère! C'est bien là le plus amusant; mon frère a

1. Leroy de Saint-Arnaud, avocat, frère de mère de mon grand ami Adolphe Forcade de la Roquette.

appris ce qui se passait, ce matin à neuf heures par son domestique! » Et de rire.

Jeudi matin, je suis parti pour Vincennes, en remise, avec les femmes de deux représentants qui avaient obtenu la permission de voir leurs maris. Nous portions aux infortunés des couvertures, des habits et une foule de douceurs. Arrivés à Vincennes, on nous dit que ces messieurs avaient été relâchés depuis une heure. Nous avions fait la route à peu près sans encombre; mais le retour a été plus aventureux. J'avais fait prendre le boulevard extérieur afin d'éviter les faubourgs, fort émus depuis le matin; mais, à la barrière des Vertus, nous trouvâmes une effroyable bagarre, un sauve-qui-peut général et une bande armée poursuivant les voitures pour en faire des barricades; je m'élançai sur le siège où le cocher ne savait plus que devenir, et je détournai vivement le cheval dans une espèce de ruelle allant vers la campagne. Mon parti était pris, et le matin, craignant quelque aventure pareille, j'avais fait mon plan. Je passai sous le chemin de fer de Strasbourg et poussai tout droit jusqu'aux fortifications. Là, je pris le chemin de ceinture, au risque de verser cent fois dans les fondrières. Nous essayâmes inutilement de rentrer par la barrière Saint-Denis, les barrières Poissonnière, Rochechouart et des Martyrs : toutes étaient occupées, les unes par la troupe, les autres par les insurgés. Enfin, je pus aborder la barrière de Glichy, et je déposai chez elles mes pauvres femmes demi-mortes de peur. Il était temps. Cinq minutes après, la fusillade et le canon

grondaient sur le boulevard. Il était trois heures. Je ne vous dis rien de cette fin de journée. Vous l'avez lue dans les journaux ou dans ce simulacre de journaux qui nous reste. L'insurrection, quoi qu'en disent les bulletins officiels, s'est réduite à très peu de chose; mais jamais on n'avait vu pareil luxe de répression. Pour s'en faire une idée, il suffit de regarder les maisons faisant le côté droit du boulevard, de la rue Richelieu à l'Ambigu. Presque tous portent des traces de balles, beaucoup en sont criblées. Sur le boulevard Poissonnière, trois ou quatre beaux hôtels sont labourés par les boulets et les obus. La maison de M. Chaix d'Est-Ange est abîmée; sa voisine, appartenant à M. Paulmier, a quatre boulets et des constellations de balles; il a fallu y mettre des étais. Un nombre énorme de victimes, presque tous simples curieux, encombrait les bas-côtés. Quantité de personnes ont été tuées chez elles, au milieu de leur famille. Un pauvre vieux peintre que nous connaissions, M. Jolivard, a été tué d'une balle chez lui, au cinquième étage, au coin de son feu. Jamais la troupe n'a montré pareille excilation; et, il faut bien le dire (je vous jure que j'écris sans passion), ce n'était ni une animation naturelle, ni une ardeur à jeun...

A cinq heures, tout était fini, sauf quelques coups de fusil tirés dans la soirée. Je croyais que la lutte recommencerait le lendemain. Mais, dès le matin, pour quiconque connait son Paris, il était facile de voir que rien ne bougerait. D'ailleurs, de nouvelles forces arrivaient

à chaque instant et toute tentative aurait été écrasée facilement.

Je vous ai dit, mon cher ami, quelle avait été la conduite des représentants : très digne, très courageuse, très décidée. Les seuls journaux qui paraissent n'en disant pas un mot ou travestissant les faits, j'ai pensé que vous seriez bien aise d'avoir ces détails. 11 y a un autre point sur lequel les journaux officiels mentent avec une inconcevable impudence. Le Constitutionnel, la Patrie et les autres affirment que la Haute-Cour n'a rien fait et n'a prononcé aucun arrêt. La Haute-Cour s'est réunie mardi matin sous la présidence de M. Hardouin; elle a rendu son arrêt de mise en accusation portant ordre aux préfets de procéder à l'organisation du jury. Elle a nommé M. Renouard procureur général. L'arrêt a été inscrit sur les registres; il a été imprimé; je l'ai vu de mes deux yeux, et la minute est en lieu sûr. En vérité, les annales de la magistrature contemporaine ne sont pas assez riches en trails de courage civil pour qu'on la prive de celui-là.

Vous avez vu sans doute dans les journaux que M. Thiers était parti pour l'Allemagne et vous avez cru qu'il était parti librement. Vroici ce qui s'est passé : M. Thiers, fort malade d'un commencement d'ulcère à la langue, a été transféré de Mazas chez lui il y a deux ou trois jours. Avant-hier, je crois, on lui a signifié l'ordre de quitter la France. 11 a répondu que, n'ayant absolument rien a se reprocher et n'étant l'objet d'aucune instruction judiciaire, il ne voyait nullement le motif d'un î. 11

ordre pareil. Deux heures après il était arrèlé, conduit au chemin de fer et mené à la frontière par des agents.

Vous avez vu aussi la composition de la commission consultative, et, dans la liste, des noms de nature à rassurer le pays. Ce que ne disent pas les journaux, c'est que beaucoup ont refusé cet honneur, ont protesté contre l'abus qu'on faisait de leur nom; et que nulle part ils ne peuvent trouver un carré de papier imprimé pour publier leur refus. Léon Faucher seul a été effacé; il a écrit au président une lettre tellement verte que c'eût été une mauvaise plaisanterie de le maintenir sur la liste. J'ai lu 3a lettre; elle contient notamment cette phrase : « J'ai vu avec un étonnement douloureux figurer mon nom sur la liste d'une commission consultative. Les services que je vous ai rendus en croyant les rendre au pays devaient me mettre à l'abri de cette injure. » Comment trouvez-vous cette petite phrase?

Maintenant, vous me demanderez peut-être ce que je pense de tout cela. Les premiers jours, j'aurais été hors d'élat de vous répondre froidement. Aujourd'hui, je suis moins irrité que profondément humilié dans ce que j'avais encore de patriotisme et d'orgueil national. Ce qui arrive est, à mes yeux, le châtiment mérité et attendu de 1848. Mais, dans cette révolution nouvelle, je crois qu'il faut faire deux parts : juger les hommes, juger le fait.

Les hommes, à mes yeux, rien ne les relèvera du profond mépris qu'ils m'inspirent; ils ont trahi tous leurs serments ; ils ont menti à toutes leurs paroles ; ils ont inso-

lemment brisé la loi qu'ils avaient jurée. Ko s'appuyant loyalement sur l'Assemblée, en acceptant franchement les conditions de durée imposées au pouvoir exécutif, je suis convaincu qu'ils sauvaient le pays et arrivaient en 1852 avec une force irrésistible. Ils ont préféré jouer sur un dé la fortune et l'avenir de la France. Ils ont, jour par jour, heure par heure, hypocrisie par hypocrisie, discrédité, ruiné, avili dans l'opinion publique l'un des pouvoirs, le pouvoir souverain, afin que l'autre restât, à un jour donné, le seul refuge et le seul abri delà société aux abois. Puis, quand cette assemblée, qui renfermait, après tout, le cœur et la tête du pays, a semblé mûre pour la ruine, ils l'ont jetée par terre violemment, brutalement, en essayant, par l'odieux des procédés, de la déshonorer dans sa chute. Ce sont là des faits que, — pour moi, du moins, — ni le succès, ni le génie luimême ne pourront jamais excuser. Je sais que, pour les Talleyrands et les Machiavels bourgeois qui m'entourent, il n'y a en politique ni légalité, ni moralité, et que les simples d'esprit croient seuls à ces misères. Soit. Mais je crois qu'il est bon que la race de ces niais honnêtes ne se perde pas, et qu'à chaque époque il y ait, si peu soient-ils, des protestants naïfs de la conscience humaine contre la violence heureuse de pareilles entreprises.

Quant au fait en lui-même, il faut le juger de haut et de loin, en s'isolant, en dégageant l'avenir des hontes, des humiliations et des rancunes du présent. L'échéance funeste qui nous menaçait est arrivée; l'inconnu qui, à

mon sens, pouvait seul dénouer une situation sans issue, l'inconnu inévitable a pris un nom et s'est fait homme. C'est uu bien!... Cet homme a peut-être sa mission que seul il pourra remplir : reconstituer le principe d'autorité; façonner les esprits à un joug, à un frein; être le bouc émissaire de toutes les rigueurs devenues nécessaires par l'abus de la liberté, et préparer ainsi les voies à un gouvernement constitutionnel plus fort, plus mûr, plus garanti contre les entraînements de la liberté par cette dure leçon. Voilà tout ce que j'entrevois à travers ce nuage. Je crois aussi qu'à un autre point de vue cet événement incroyable a une immense portée; je veux parler de la position de la France au dehors. Voilà, quant à présent du moins, l'Europe tout entière, sauf l'Angleterre, reconstituée sur les vieilles bases du gouvernement absolu; c'est le bénéfice le plus clair de 1848! De là une bienveillance mutuelle, une alliance née entre les gouvernements de l'Europe continentale; et, d'un autre côté, une ligue d'inlérêts, de rancunes, de méfiances contre l'Angleterre qui, depuis vingt ans, souffle partout le feu des révolutions au profit de sa grandeur et de sa prospérité, l'Angleterre qui a fouetté Haynau; — qui a fait à Kossuth des apothéoses; qui a insurgé la Sicile et injurié le roi de Naples dans les pamphlets du Foreign-Office; qui accueille, patronne et couve dans son sein tous les enfants perdus de la démagogie française, comme une volée toujours prête à traverser le détroit. Vous voyez donc qu'en cherchant bien, les griefs ne manqueraient pas à l'Europe coalisée;

et quant à la Russie, vous savez comme moi quels intérêts la pousseraient dans cette querelle. Cette révolution bizarre porte-t-elle dans son sein cette question de la décadence de l'Angleterre souvent prévue, et prédite il y a deux ans dans un discours de M. Donoso Cortès? Je ne sais, et je vous supplie de ne pas prendre ceci pour une prophétie. Par le temps qui court, le métier de prophète est le plus sot de tous.

Maintenant, reste l'élection du 21 décembre. Que faire? Si je ne change pas dix fois d'avis pendant ces huit jours, ce que je ne garantis pas, je m'abstiendrai. Autant l'abstention me semble mauvaise dans une élection libre et sérieuse, où chaque voix a son prix et son poids, autant elle me semble raisonnable et permise dans ce semblant de votation. « Moi ou M. un tel », je comprends bien cela, et je vote. Mais « Moi ou rien », je ne me sens nullement libre, et je ne vote pas. Vous rappelez-vous cette excellente caricature faite sur le tiers état en 1789? ce dialogue entre un cuisinier et un poulet : « Mon ami, demande le cuisinier en affilant son coutelas, à quelle sauce voulez-vous être mangé?— Mais je ne veux pas être mangé. — Vous sortez de la question. » Le poulet, c'est nous. Le cuisinier, c'est l'autre ; et je me sens très disposé à sortir de la question..,

Adieu, je ne vous écris plus de six mois, tant je suis honteux des six pages que je vois devant moi. Gardezmoi cette lettre; elle contient des détails qui pourront m'être utiles plus tard.

Paris, 14 lévrier 1852.

Je n'ai pas le temps de vous écrire, mon cher ami. Je veux seulement vous envoyer un exemplaire des pièces imprimées en Angleterre sur l'affaire d'Orléans l. Faites connaître cela autant que vous le pouvez pour l'édification du pays. Cetle publication est très rare et a un intérêt historique. C'est un cadeau d'ami.

Je suis fort occupé; j'ai élé plaider mardi à Château- Thierry. J'ai eu un grand crève-cœur en me voyant sur la route de Sedan.

Paris, 20 avril 1852.

Je suis bien fâché, mon cher ami, d'apprendre que la disette d'affaires qui règne ici s'étende jusqu'à vous. On a beau n'avoir pas besoin absolument de son état pour vivre, ces moments d'inaction et de langueur doivent avoir leur amertume; on se demande si on fait réellement un état sérieux et si c'était bien la peine d'user sa jeunesse et son intelligence dans de longues études pour arriver à celte oisiveté affairée qui n'est ni le repos, ni le travail, et qui ne mène ni à la fortune, ni à la renommée, à aucun des buts de celte vie. Aucune

1. A la suite des décrets du 22 janvier confisquant les biens des princes d'Orléans, diverses publications eurent lieu : le gouvernement multiplia les efforts pour empêcher l'impression et la circulation des protestations. M. Bocher fut condamné à un mois d'emprisonnement pour distribution d'écrits.

belle affaire! pas un clou judiciaire où accrocher mon nom encore obscur. Et, en attendant, l'âge vient, et les cheveux blancs, et (vous le dirai-je?) l'ambition aussi. ... Ne croyez pas pourtant que je me laisse aller à l'ambition politique. Plus tard, je ne sais pas, et je ne réponds de rien; mais, quant à présent, je suis encore trop jeune, au moins de cœur, pour n'être pas profondément dégoûté et indigné des ordures contemporaines. Le cœur me lève chaque jour à voir certains hommes et certaines choses. Je continue à tenir ce gouvernement-ci pour un des plus ignominieux qui aient pesé sur un pays civilisé. Des apostasies scandaleuses accomplies sans pudeur et sans ménagement; l'immoralité privée greffée sur l'incapacité politique; l'outrecuidance insolente de parvenus stupides, des vanités d'enfants jouant avec des hochets de verroterie; une soif d'argent sans frein qui dévore des millions : voilà les éléments sur lesquels repose un pouvoir qui prend pour devise impudente la régénération morale du pays. Ces gens-là ont une hardiesse de cynisme qui me confond. Ce Jérôme Paturot trouvant le secret de se dédoubler peur toucher deux traitements, ayant un moi qui palpe 150 000 francs, comme président du Sénat, et un autre moi qui empoche 30 000 francs comme simple sénateur, sans compter le moi, maréchal de France, qui absorbe 30 000 francs, le moi, gouverneur des Invalides, qui en reçoit 40 00o et le moi, prince du sang impérial, à qui le Président vient de donner deux millions. Et M. Baroche! Celui-là a crié, vous savez comme, contre l'abus des influences!

Et M. Billault? Avez-vous lu son discours d'ouverture, dirigé uniquement contre la stratégie parlementaire'! lui qui a été la personnification la plus hargneuse et la plus taquine de la stratégie parlementaire, lui qui s'était fait le taon, le moustique de M. (iuizot, sans cesse voletant autour du pouvoir, bourdonnant à ses oreilles, le harcelant de ses piqûres? Et M. Delangle? Oh! celui-là, c'est plus que de l'inconsistance politique!

Vous savez comment ils ont pris possession de Neuilly et de Monceaux? Par violence, avec bris de porte et effraction des grilles, sans vouloir recevoir aucune protestation sur le procès-verbal, et en refusant tout net d'aller en référé. Ils n'ont pas pu cependant échapper à l'action directe intenté au nom des princes ; mais ils ont élevé un déclinaloire qui sera débattu vendredi par Berner et Paillet. Au milieu de cet aplatissement universel, ça rafraîchit le sang de voir des gens de talent qui restent honnêtes. Ces deux-là au moins reposent des autres.

Que pensez-vous du décret sur l'instruction ' ? de cette tentative nouvelle d'abêtissement? Des mathématiques et des mathématiciens! Le carré de l'hypoténuse devenu le symbole et la mesure de l'intelligence humaine! Un tas de petits cosinus de quinze ans croyant pouvoir gouverner le monde par A + B, mesurant avec un compas les angles sociaux et faisant des constitutions algébriques! Le beau résultat! et quel aveuglement ne faut-

1. Le décret-loi du 10 avril 1852 réorganisait sur un nouveau plan l'instruction secondaire et supérieure.

il pas pour ne pas comprendre, après tant d'épreuves, que les esprits les plus faux et les plus dangereux sont les esprits nourris des rigueurs inflexibles de la science exacte, que les folies politiques de ces dernières années reposaient toutes sur une algèbre sociale imaginée par des mathématiciens voulant aligner à l'équerre les méandres et les détours sans fin de la société? Grattez une utopie politique et sociale, vous trouverez dessous l'algèbre bien plus encore que la rhétorique.

Et cette croisade folle contre la philosophie ! J'ai entendu beaucoup déclamer contre la philosophie des collèges, et j'ai fini par découvrir ceci : c'est que tous ceux qui crient ainsi n'ont pas fait leur philosophie et parlent d'un monde inconnu. Vous qui avez suivi les cours de l'Université, voyons, de bonne foi, où et quand vous a-t-on enseigné ces monstruosités dont on parle? Où se cachait ce matérialisme, ce rationalisme, cette négation du Dieu créateur, cette débauche d'athéisme dont on fait (c'est la mode et le courant) des griefs de mort contre l'Université? Quant à moi, je déclare que si quelques idées graves et respectueuses sont restées dans mon esprit au sujet des choses transhumaines, si j'ai horreur des plaisanteries sur les formes religieuses et des bravades sur les dogmes, si j'ai la croyance profonde et invincible de Dieu, le sentiment mystérieux et effrayé d'un monde inconnu qui nous entoure et qui nous attend, c'est aux enseignements de la philosophie du collège que je dois ce développement intime de la conscience qui se sent elle-

même, qui se confond et se trouble parfois dans des recherches sincères, mais qui s'incline et s'apaise toujours sous l'instinct religieux dont notre jeunesse a été fécondée.

Et cette année de logique, dont on fait le couronnement de l'éducation scolaire? Qu'est-ce donc que la logique isolée et séparée du reste? Ou ce sera une porte ouverte par laquelle le professeur passera pour parcourir tout le domaine de la philosophie, et alors la mesure est illusoire; — ou bien on fera très réellement, pendant un an, de la logique pure, des syllogismes, des dilemmes, des exercices de raisonnement qui nous donneront une génération de doctor subtilis, comme au xive siècle; on verra refleurir les problèmes aiguisés de la scolastique, de l'âne de Buridan entre ses deux picotins, ou ces syllogismes fameux, invulnérables, tels que celui cité par Montaigne : « Le jambon fait boire; le boire désaltère; ergo, le jambon désaltère. » Et trouvez-moi donc le défaut de cette déduction triomphante!...

... A propos, avez- vous la consultation de Vatimesnil, Paillet, etc., pour l'affaire d'Orléans '? Si vous ne l'avez pas, je vous l'enverrai, car il parait que le gouvernement répand à profusion en province les ordures et les mensonges de Coffinières et de Granier de Cassagnac, sans permettre la circulation des pièces publiées par les

1. Mémoire à consulter sur le* décrets du 22 janvier 1852. Signé de MM. Bocher, Vatimesnil. Berryer, Odilon Barrot, Dufaure, Paillet, Ve édit., in-12, 47 p. — 2e édit. in-8°, 113 p.

conseils de la famille d'Orléans. Il faut cependant que la vérité soit connue partout sur cette ignominie, et qu'il ne reste pas un doute à un honnête homme sur celte turpitude. G'est le vol qualifié dans toute sa nudilé, et une de ces fautes qui font juger un gouvernement.

Paris, dS juin 1852.

18 mai — 18 juin, un mois tout juste depuis votre dernière lettre. Ah! bah! Vous ne vous en serez seulement pas aperçu et vous avez eu bien autre chose en tête. Un mariage, une noce, une gamache et le lendemain de noce, et les autres lendemains encore, et l'installation des jeunes époux, tout cela vous aura occupé, Dieu merci! et distrait des infidélités de votre paresseux ami. A la Un, me voici; une poignée de main et pas de rancune, voulez-vous? Que n'ai-je, pour vous apaiser, une foule de nouveautés à vous raconter, quelque bonne grosse révolution, ou tant seulement quelque petit décret comme notre doux sire les fait si bien! Mais, hélas! rien; pas le moindre grain de mil. Je compte pour rien, bien entendu, la décision rendue à huis clos par le Conseil d'Etat dans l'affaire d'Orléans, et qui était écrite d'avance1. Ce qui était moins prévu,

1. Le tribunal de la Seine d" chambre) se fondant sur ce que le droit de propriété était mis en cause, avait rejeté le déclinatoirc du ministère public et s'était déclaré compétent. Le préfet de la Seine éleva le conflit et l'afTaire fut portée devant le Conseil d'État.

c'est la résistance opposée' par quelques séditieux de la troupe et le chiffre modeste de la majorité. Le conflit, vous le savez d'ailleurs sans doute, a été adopté par neuf voix coutre huit. Les huit rebelles sont MM. Vuitry, Suin. Marchand, Maillard. J. Boulay, Cornudet, Touraugin et Giraud. Les neuf immortels sont : Baroche, Boudet. Boulatignier, Vaïsse, Vuillefroy, Allard, Charlemagne, Quentin-Bauchard et Villemain. Vous voyez que M. Baroche a eu l'honneur de départager les suffrages: ça manquait à sa gloire; maintenant c'est un homme complet. Mais je ne serai absolument heureux que quand j'aurai vu M. Delangle conclure, comme procureur général, contre ses anciens clients, daus une des questions que l'exécution de ces abominables décrets amèneront peut-être à la Cour de cassation.

Vous me dites, dans votre dernière lettre : « C'est le triste dans le ridicule, passez-moi l'expression ». Certes, je vous la passe, mon ami, et de grand cœur; et je vous en passerai bien d'autres, à condition qu'elles soient plus vertes. Nous avons eu, la semaine dernière, une assez jolie petite pièce : vous savez le désaveu et les deux avertissements du Constitutionnel l. 11 parait que le jour

1. Le Constitutionnel, en publiant un article menaçant centre la Belgique, avait déclaré qu'il avait eu sein de prendre l'avis et de suivre les intentions du chef de l'État. Malgré un désaveu officiel du Moniteur du 6 juin. M. de Cassagnac déclara qu'il était autorisé par le Président de la République. Un premier avertissement lui fut signifié le T juin. H. Véron. directeur du journal, répliqua en maintenant le fait. Le 8 juin, il recevait un deuxième avertissement.

même du deuxième avertissement, le bon Dr Véron devait réunir, dans un grand diner à sa villa d'Auteuil, les ministres, le président du Conseil d'Etat, le président du Corps législatif, le procureur général à la Cour de cassation et deux ou trois généraux influents. Mais l'ukase Maupas ayant paru le matin, c'a été un sauve-quipeut général; et, toute la journée, les lettres d'excuse se sont succédé chez le malheureux amphitryon. Baroche avait mal aux entrailles, Delangle mal aux dents, Billaut mal à la gorge et le général Magnan soutirait de ses cors. Miini Véron a mangé son diner en tête à tête avec Cauvain, et il se console en faisant encadrer les autographes de ses convives contumaces.

... Comment diable sommes-nous arrivés à causer quasiment politique? Et où sont nos anciennes causeries d'art et de littérature? Autant vaudrait demander où est notre jeunesse, où sont nos vingt-cinq ans poétiques et rêveurs? Une question indiscrète, ma foi ! et que l'autre jour j'étais bien tenté de faire à ce brave Alfred de Musset, en lisant son discours à l'Académie. Quel vide! Quelle insignifiance! Quelle platitude de style et de pensée! Et ce n'est certes pas à ce pupitre où il rêvait pendant ses nuits d'Août et de Mai qu'il a aligné, comme des bonshommes de plomb, ces périodes efflanquées et boiteuses! A propos de littérature, je viens de voir sur une affiche, en grosses lettres, Ulysse, par M. Ponsard. Ulysse, juste ciel! Voilà une nouveauté! Ulysse! Faire encore un Ulysse dans ce temps de chemins de fer, de télégraphes électriques et de ballons!

11 faudra un fameux décret et beaucoup de gendarmes pour me forcer à prendre un billet de parterre. Je vois, d'ailleurs, ça d'ici : un monsieur en tricot rose, avec un casque, des brodequins, un sabre au travers du ventre, une barbe frisée, une voix de basse et un confident. Oh! le confident! Combien la littérature française possède-t-elle d'Ulysse et combien de fois ce malheureux a-t-il été mangé aux vers (pardon de cet abominable calembour)? Après ça, il y a peut-être encore moyen de rajeunir cette vieille histoire. Nous ne connaissons guère que le côté épique de ce héros, et il ne nous a jamais parlé que par hexamètres; mais c'était un aimable gredin dont la vie privée peut fournir des aperçus nouveaux à l'art moderne.

A propos de facéties littéraires, avez-vous lu la polémique engagée entre Me1 Dupanloup et M. Veuillot sur les auteurs païens qu'on se propose de flanquer à la porte des collèges, et sur la littérature païenne, accusée de n'être rien moins que le ver rongeur des sociétés modernes, — un bien joli titre d'ouvrage imaginé par M. l'abbé Gaume? Quelles étranges billevesées! et comme les hommes graves sont drôles quand ils se mettent en gaieté I S'imaginer qu'ils vont tout d'un coup, par arrêté universitaire ou par mandement, nous empêcher d'être les fils de nos pères, et couper court à la tradition antique quand notre langue, notre histoire, notre sang sont le sang, la langue et l'histoire de Rome mêlés et pétris avec la terre gauloise pendant quatre siècles de combats et de domination! Quand, au

lieu du latin savant et simple de Cicéron, de Virgile, de Tite-Live et de Tacite, on aura enseigné aux petits enfants le jargon latinisé des premiers siècles chrétiens, les élégances de styles inventées dans les loisirs monastiques, — les allitérations et la prose rimée des raffinés catholiques des ivc et ve siècles, quand on aura fait commencer l'étude des langues par les patois de la décadence, sous prétexte de tuer le fameux ver rongeur du paganisme, qu'y aura-t-on gagné? Ne faudra-t-il pas changer l'almanach qui consacre un jour à Mars, un autre à Jupiter, un autre encore à la plus charmante des déesses, à la plus dangereuse de toutes les patronnes du genre humain? Et où s'arrêter sur cette pente, dans un pays où les églises catholiques font soutenir la croix de leurs coupoles par les chapiteaux doriens des temples de Vénus, et en face d'une religion qui met à l'entrée de ses temples l'eau lustrale des purifications païennes? De quel droit, après cela, M. Veuillot et ses amis se moqueront-ils des conventionnels réformateurs du calendrier, des inventeurs des décadi et des sans-culottides?...

Voici ma lettre qui s'allonge, comme toutes les fuis que je cause avec vous, et je ne vous ai pas dit encore un mot de vous, ni de moi, deux personnes pourtant qui ont hien leur intérêt.

Paris, 21 novembre 1852.

Voulez-vous savoir ce que j'ai fait ces vacances? Voici : j'ai été assez sérieusement malade au commencement de septembre. Après avoir passé huit ou dix jours à la Roche, on m'a emmené, pour compléter ma guérison, sur le bord de la mer. Je suis allé trouver à Fécamp la tribu des Colmet et je suis revenu au Havre avec Emile. Nous avons eu des temps atroces, une pluie diluvienne, des vents à décorner les bœufs, et, par compensation, nous avons vu la mer furieuse, folle, le plus admirable spectacle qu'il soit donné à l'homme de contempler.

Depuis quinze jours, j'ai repris le collier et cette vie de luttes, d'émotions, de chances bonnes ou mauvaises que vous connaissez. Les audiences n'ont pas, malgré la prospérité croissante, une grande animation. Dufaure est redevenu avocat et commence à plaider, ce qui m'est désagréable, car il va prendre une part énorme d'affaires, toute la clientèle de Delangle avec plus de talent. • Quand je dis qu'il y a peu ou point d'affaires, j'entends d'affaires judiciaires, car du reste jamais peuple n'a été plus affairé que le peuple parisien à l'heure qu'il est. Vous ne reconnaîtriez plus Paris : c'est un atelier, une ruche, une fourmilière d'ouvriers et de spéculateurs. Les pavés sautent, les maisons croulent, les rues se percent, les écus dansent, les cortèges galopent, les panaches volent au vent. C'est une fièvre, un incendie, une folie. Le feu est à la Bourse, les agents de change sont sur les dents et passent toutes les nuits. Les portières

ont toutes du Lyon; les cuisinières cachent leurs Orléans dans leur cabas; des gens en blouse s'arrachent chaque soir à qualre heures la cote de la Bourse; on spécule sur des éventualités de promesses d'actions (sic) ; on cote dans la coulisse des noms et des choses impossibles : des Ténériffe, des Mouzaïa et autres denrées fabuleuses. Le mouvement industriel de 1837 était une bagatelle. Girardin, Cleemann, le physionotype, le physionotrace, les bitumes de toutes couleurs étaient des jeux d'enfants : c'est un tourbillon, un vertige, la soif, la grande soif de l'or. Nous sommes aux beaux jours de Law, la rue Quincampoix est partout et le Mississipi coule tout le long du boulevard entre deux haies de filous et de niais. On cite des fortunes royales faites depuis six mois. Un M. Mirés, autrefois entrepreneur de diffamation périodique, a réalisé cinq millions et vient d'en dépenser deux à l'achat du Constitutionnel. Et là-haut, tout en haut, — l'entourage, les aides de camp, les petits-cousins, — il parait que c'est une curée. Les cadeaux de deux cent mille francs ne coûtent rien. L'empereur (sic) donne ceci à un tel, cela à tel autre; il dote la fille d'un troisième; et chacun de se demander. Mais ou diable prennent-ils tout cet argent-là? Voilà où nous en sommes, mon vieil ami, et ce que nous appelons moraliser le pays. Allons! voilà ma langue partie. En voilà bien assez et trop, n'est-ce pas? pour aujourd'hui.

Dites donc, vous, vous êtes bâtonnier? Et c'est dans une espèce de post-scriptum que vous me dites ça! i 12

Vous là-bas, Berryer ici, voilà, sur ma tête, deux bons choix, et dont je ne félicite ni vous ni lui, mais les deux barreaux. Adieu, ne me répondez pas; je vous dois encore au moins deux lettres. Embrassez pour moi tout ce que je pourrais décemment embrasser de votre maisonnée. Présentez mes souvenirs respectueux à M1" Henri et distribuez des poignées de main à vos frères, si toutefois la main d'un vieux célibataire ne fait pas horreur à M. Alfred.

Samedi, 4 décembre 1852.

Mon pauvre ami, voici encore un atroce chagrin qui m'arrive : ma pauvre mère est devenue aveugle tout à coup, subitement, sans que les médecins nous laissent espoir de quelque soulagement. Samedi dernier, j'étais parti avec ma tante Reille, qui comptait faire une surprise à sa sœur en allant passer une quinzaine de jours avec elle. Arrivés à Bonnières, nous avons trouvé mon père, la figure bouleversée, qui nous a appris que, depuis la veille, ma pauvre mère ne voyait plus du tout. Elle avait été prise d'un brouillard sur l'œil qui s'était peu à peu épaissi et ne lui permettait plus de rien distinguer. Mais pourquoi continuer et renouveler pour moi ces épouvantables moments, notre arrivée, le désespoir de la pauvre femme en cherchant et en tàtant mes traits, et les deux nuits suivautes passées près d'elle, au milieu de ses sanglots et ses adieux déchirants à tout ce qui

l'entourait? Lundi matin, je l'ai ramenée à Paris et l'ai menée en arrivant chez un célèbre oculiste, M. Desmares, qui lui a dit à elle-même que le mal était très grave. Elle a commencé un traitement. Hier soir, nous avons eu une lueur d'espoir; pendant deux heures elle a vu. Ce matin, le brouillard était reformé et en ce moment elle est plus mal que jamais, sa santé souffre horriblement. Mon frère et moi, nous ne gardons aucun espoir : nous sommes consternés. C'est trop en vérité. Cet horrible malheur nous impose de nouvelles charges écrasantes. Nous voudrions, si la pauvre femme reste aveugle, qu'elle reste au moins avec nous à Paris. Pour cela, il faut absolument que je trouve un logement pour me caser tant bien que mal avec elle et mon père, et que je débarrasse de tout ce tracas de ménage mon frère, qui a bien assez de ses préoccupations et de ses tourments.

Paris, 26 février 1853.

Mon bon, mon vieil ami, je suis arrivé cette nuit à Paris et je ne sais comment réparer ma faute envers vous; vous qui avez supporté toutes les éclaboussures de ma mauvaise fortune et de mes chagrins, ne vous devais-je pas une part de mon bonheur et de ma joie inespérée?

Si vous lisez attentivement votre Gazette des Tribunaux, vous savez déjà, par un absurde et sec compte rendu, que j'arrive d'Alger où je suis allé plaider une admirable

180 LETTRKS A UN AMI

affaire. Mais ce que rien ne saurait vous dire et ce que j'aurai le courage éhonté de vous dire à vous, mon ami, c'est le succès fou, le triomphe véritable et sérieux que j'ai eu là-bas. Depuis le commencement de cette affaire, c'a été une ovation croissante qui, après les plaidoiries, m'a fait tourner la tête. J'ai été jeté dans un tel tourbillon de plaisirs, de flatteries, de fêtes, d'excursions, que je n'ai pas trouvé (battez-moi !), non, je n'ai pas trouvé un quart d'heure pour vous dire : « Mon ami, mon frère en douleurs, je suis heureux une fois; prenez et partagez. >■ Vous raconter cela en détail, je ne le puis : il faudrait recommencer mon journal de voyage, tenu heure par heure et envoyé chaque jour à mes parents. En attendant, sachez seulement que cette occasion, unique dans la vie d'un avocat, m'a été encore procurée, presque imposée par M. Chaix avec une bienveillance touchante: que j'ai fait un magnifique voyage sans que mes affaires aient souffert à Paris et que là-bas, je vous le jure, au milieu de la joie d'un des rares succès complets de ma vie, au milieu du seul mouvement d'orgueil qui me soit jamais venu au cœur, votre nom, votre pensée a été avec moi. Vous avez été un des chers absents dont le souvenir m'ait ému quand je me suis rassis au milieu de mon étrange auditoire qui depuis deux jours entiers pensait, pleurait ou s'indignait avec moi. Prenez cela en réparation de mon silence et soyez encore indulgent.

Paris, 27 septembre 1853.

Eh bien! non, mille fois non, je ne l'avais pas pensé; ou si cette idée saugrenue avait traversé un instant, avec tant d'autres, mon cerveau malade, je Pavais bien vite chassée comme la plus insensée, comme la plus cruelle des fantaisies malsaines de mon imagination. Tu as raison, mon ami, raison, comme toujours, dans tes plaintes et dans tes reproches. Quand tout m'abandonnerait dans ce monde, quand j'aurais versé la dernière larme sur la dernière de mes illusions, quand j'aurais mené le deuil de mon dernier bonheur, quand je serais seul sur la terre, entouré de toutes mes idoles brisées, de toutes mes espérances mortes, il y aurait toujours à l'horizon une lumière fidèle vers laquelle mes yeux se lèveraient avec confiance. N'en parlons plus et juge donc combien j'ai dû souffrir pour en être venu à douler un jour de ton amitié. Ce malin, je voudrais causer avec toi, causer comme autrefois, à l'aventure, au hasard de la pensée, de littérature, d'art, de politique, de tout, de rien, mettre enfin de côté ce gémissement égoïste dont j'alïlige, dont j'accable sans mesure, depuis quelque temps, ton éternelle et patiente bienveillance. Mais je suis maintenant si loin de tout cela ! J'ai pris de petits sentiers pleins d'embûches et de ténèbres, qui m'ont tant éloigné de la grand'route lumineuse et des sûrs chemins de l'intelligence!

Je t'ai parlé quelquefois d'un travail, sorte de préface ou d'introduction, que depuis un an je dois faire pour

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M. Cliaix d'Est-Ange. Les affaires, les tourments, les empêchements qu'apporte chaque jour avec soi m'avaient toujours fait différer cette ingrate et difficile besogne. Enfin, depuis un mois, j'ai voulu m'y mettre sérieusement. J'y voyais deux intérêts : d'abord, suivant ton sage conseil, celui d'échapper à moi-même par le travail, de creuser un sillon tel quel à ma pensée, de tourner une mécanique intellectuelle dont le bruit m'empêchât d'entendre crier mon cœur; et puis, ensuite, un intérêt sacré, celui de gagner douze ou quinze cents francs, que le maître allouerait sans doute à son panégyriste : auri sacra famés. Quant à l'œuvre en elle-même, elle m'intéressait médiocrement; j'y trouvais tous les obstacles, tous les écueils, et rien d'intéressant ni de neuf pour personne; des redites et des lieux communs sur les différences nécessaires entre le barreau moderne et ancien barreau, une cent quatre-vingt-treizième édition des discours de rentrée. Tout cela m'écœurait d'avance. Pourtant, cette diable de petite sacoche de douze cents francs gambadait toujours à l'horizon; et, à la lueur de cette étoile immonde, Teucro duce et auspice Teucro, je me suis mis vaillamment cà l'œuvre; j'ai pris une feuille de papier, une plume de fer et une résolution forte ; de sorte qu'au bout d'une demi-journée les quatre faces de la feuille étaient couvertes... de bonshommes, de pieds, de jambes, de mots sans suite, de Monsieur et de Madame écrits en majuscules, de paraphes compliqués à faire envie à M. Prudhomme... Depuis cette première tentative, presque chaque jour,

j'en fais une nouvelle. Pour me mettre en verve, je me suis bourre de lectures; j'ai lu presque tout le cours de Villemain, j'ai déclamé, en marchant à grands pas, les plus belles plaidoiries de mon héros pour me mettre en veine d'enthousiasme et de style. Néant! Rien n'est venu ; j'ai gâché une vingtaine de feuillets et... pas une idée! Des mots, des phrases d'une si honteuse platitude que j'en rougissais en les écrivant; des tartines de stagiaire adolescent; enfin, que te dirai-je? le vide dans le vide. Voilà où j'en suis. Il n'en est pas moins vrai qu'il faut qu'au commencement de novembre j'aie un travail quelconque à présenter, sans quoi je perds probablement plus encore que de l'argent, c'est-à-dire une bienveillance et un patronage auxquels je dois tout, ou à peu près.

Tu connais un peu M. Ghaix, et moi je le connais beaucoup : après avoir reculé longtemps devant cette publication, il la désire maintenant avec ardeur. Je sais que des camarades « bienveillants » lui ont depuis peu offert leurs services pour le cas où je serais « trop occupé » ou « trop absorbé par mes chagrins de famille » pour mener à lin cette besogne. Je suis donc placé entre un aveu d'impuissance qui fait passer à d'autres la reconnaissance, et un crime littéraire que je ne me sens guère la force de commettre. Tu me connais : si d'ici à quelques jours je ne suis pas mieux inspiré, j'enverrai tout au diable et je prononcerai crânement le Non possumus.

La Roche-Guyon, 30 décembre 1853.

Je suis loin d'être robuste, mon pauvre vieux ami, et je ne puis ni écrire ni même causer longuement. Mais je ne puis pas me décider à laisser finir cette année sans te dire un mot et sans l'envoyer un souvenir de moi.

Je suis donc ici depuis vendredi dernier et décidé à y rester tant que je mirai pas positivement mieux. Le voyage, au reste, ne m'a pas réussi; j'étais bien en quittant Paris et maintenant je suis fort souffrant. Je crois que le froid atroce qu'il fait cà la campagne y est pour quelque chose. Je pense que dans tes Àrdennes décembre n'est pas plus clément. Le bon Dieu n'a rien fait en vain : cette maladie ne me sera pas, je crois, inutile : dans mon lit et dans le farniente de mon coin du feu j'ai réfléchi beaucoup et sérieusement. Il me semble que ce jour qui se faisait au dedans de moi depuis quelque temps s'est agrandi. Jusqu'ici j'ai laissé mes passions et mes nerfs mener ma vie; ce sont de mauvais cochers qui m'ont fait verser trop souvent. Je les chasse comme des laquais. Adieu, je ne veux ni ne peux t'ennuyer longtemps de ce qui bout dans ma tête depuis un mois et demi d'oisiveté. Il m'est impossible de travailler. Heureusement j'ai pu. dans un intervalle lucide, voir le grand homme et m'assurer de nouveau du travail que tu sais et que j'ai, grâce à Dieu, mené presque à fin. Je compte un peu là-dessus pour rendre moins mauvaise une année qui commence si mal. Peut-être aussi, quand le patron aura mon manuscrit, le laissera-t-il pendant

MARS 185i 185

un an sous un plomb. Enfin, à la grâce de Dieu ei des grands de ce monde !

Adieu encore, tu peux compter qu'une fois rentré dans ma tête, je t'en donnerai l'étrenne. En attendant, reçois pour toi et les tiens tout ce que contient de bonnes pensées et de vœux sincères le cœur d'un pauvre diable qui t'aima bien. Je t'écris devant un horizon de 4 lieues de neige et de glace, du fond de cette pauvre maison qu'il faut pourtant que tu connaisses un jour, où a tenu tout le bonheur et tout le malheur de ma vie.

Paris, 29 mars 1854.

Voyons, mon cher Henri, il faut pourtant que ça ait une fin et qu'un de nous deux se décide. Voilà deux mois, trois mois, des siècles que nous ne nous sommes rien dit. Tu ne m'écris pas, et je sais pardieu bien que ce n'est pas par rancune, par représailles d'amour-propre, ni pour me punir, à part toi, de mes longs silences. Tu as quelque chose, un chagrin, un tourment, quelqu'une de ces idées fixes et noires que je connais si bien, qui vous alanguissent sur tout le reste, et à toutes les affaires comme à toutes les distractions du cœur vous font dire : à demain. Vois-tu, mon vieux camarade, à ce jeu-là tout s'use, tout s'amoindrit, même l'amitié, et je ne veux pas que la noire périsse par désuétude. Le cœur et ses chères coutumes ont leur régime et leur hygiène. Sous peine de paralysie, il faut entretenir la circulation

et activer ces mouvements de la pensée bienveillante qui va de l'un à l'autre comme un sang généreux et fraternel. Je te connais : si tu as des chagrins, ce sont des chagrins de famille, et je ne veux pas les savoir. Mais écris-moi pour te distraire, pour changer d'air, comme on voyage, comme les malades ou comme les femmes d'agents de change qui ont des vapeurs vont aux eaux de Bade ou à Dieppe. Allons! mets-toi en route et dépêche-toi : dans notre amitié, c'est toi jusqu'ici qui as été le sage, le robuste, le vaillant, celui qui soutenait l'autre et le poussait en avant : ne vas-tu pas aussi tomber en mélancolie? Nous ferons alors un joli attelage (gris pommelé)! Et qui donc serait là pour me faire marcher tant bien que mal? Crois-tu qu'ici, où j'ai tant de camarades souriants, j'aie un ami de rechange? Tu sais bien que tout ce monde qui m'entoure est trop gai et trop heureux pour moi; et quant à mon excellent frère, je ne lui ai jamais dit le quart de mes tourments insensés, pour ne pas augmenter les siens, plus graves et plus dignement supportés. Toi. tu es mon confident, mon confesseur, la victime dévouée de mes folies. Je mets dans ton cœur tous ces secrets légers ou mortels qui agitent ma vie. Quand tu es ici près de moi, je n'ose pas te dire la moitié de ce que je t'écris effrontément, et tu serais peut-être moins mon ami si tu étais resté avec moi : il y a bien des choses que je t'ai forcé bêtement d'entendre et que, pour cent motifs, je n'aurais pas eu l'idée de te dire au coin de mon feu. Tu as donc tout mon cœur; tu es mon ami dans le sens antique du mot, l'ami qu'on

a une fois dans sa vie, — quand on l'a; j'en ai fait les frais et je ne veux pas les perdre. Comprends-tu cela, « fils et frère de marchands de drap si puissants », — comme dit Bossuet?

A toutes ces causes, si tu dors, il faut t'éveiller; si tu pleures, il faut te moucher. 11 faut m'écrire beaucoup, souvent, dans toutes les langues, en prose et en vers; et il ne s'agit pas de dire : « Dieu ! que ça m'ennuie ! » Est-ce que tu crois que tu es mon ami pour t'amuser, par exemple? Qu'est-ce que c'est? Tu dis que c'est de ma part égoïsme? C'est possible, il en faut un grain dans ce monde. Si je m'étais aimé un peu plus, il me serait resté un peu moins de mon cœur à donner à d'autres, et tout aurait été mieux. Ah ! tu crois que toi seul sais faire de la morale. Point du tout; en voilà, ce me semble, et de la meilleure; et sache que si je m'arrête, ce n'est pas pour toi, mais parce que je vois que, sur quatre pages, limites honnêtes d'une lettre, en voilà deux noircies à te gronder. Basta per una volta.

Çà, où en sommes-nous? Je t'ai écrit, j'imagine, que j'ai été bien malade cet hiver, et que, pendant quelques jours, la chose tournait au pire. Mais maintenant encore, après trois mois passés presque constamment dans ma chambre et dans mon lit, après deux autres mois de convalescence agitée, je n'en suis pas absolument quitte; si bien que, depuis trois jours, des malaises continuels m'empêchent daller au Palais. Je ne te parle que pour mémoire de ma faiblesse, de ma maigreur, de ma nuque qui grisonne et se dégarnit à vue d'oeil. Ah! mon cher

ami, comme lu as bien fait de faire daguerréotyper ton Edmond il y a six mois! Comme il élait juste temps! nuelle démolition! Et dire que cet animal m'a fait poser du mauvais coté! Enfin, tel quel, tu peux encore me présenter avec honneur aux Sedanais; mais maintenant je ferais, sur le papier de ton cabinet, l'effet de ces chouettes qu'on cloue à la porte des fermes.

Ce qu'il y a de tout aussi peu réjouissant, c'est que ma maladie m'a fait manquer entièrement mon année judiciaire. Tu juges ce que trois mois de chômage complet, tout juste au commencement d'une année, peuvent jeter de trouble dans nos relations et de désarroi dans nos affaires d'avocat! Sans compter les propos des amis : Vous comptiez faire plaider cela par Rousse? mais, vous savez, ce pauvre garçon ! il est bien malade! il ne viendra pas au Palais de bien longtemps! Enfin, il faut en prendre son parti. Je ne t'ai pas si fort gourmande en commençant pour t'apitoyer maintenant sur moi-même. Par bonheur, j'ai encore une petite épargne sauvée des splendeurs de Fan passé: et, depuis deux mois, l'étude de mon frère parait se relever. 11 est en ce moment occupé, et utilement. Dieu veuille que la guerre n'arrête pas ce mouvement!

Ne pouvant vivre que pauvrement de ma langue pour le moment, je me suis escrimé de ma plume. Consilio manuquc, comme Figaro. Tu sais, ce fameux travail pour Chaix d'Est-Ange dont je t'ai lu un petit bout dans le temps? Interrompu par ma maladie pendant des mois, je l'ai repris et mené à fin samedi soir vers minuit, le

temps étant serein. Le lendemain matin, je l'ai porté au patron et pendant une heure et demie nous en avons fait lecture. Qu'Allah soit béni! Cette petite œuvre a réussi parfaitement aux yeux du maître. Il a été très content et me l'a témoigné plusieurs fois très vivement. Pour qui le connaît, ces marques ostensibles d'approbation sont des raretés précieuses.

Voilà donc une partie du succès obtenue. Maintenant est-ce bon ou mauvais? Voici franchement mon avis. En me mettant à l'œuvre tu m'as vu dans un horrible dégoût. J'étais gêné et découragé par toutes sortes d'obstacles : faire quelque chose de lisible, sur des données fausses presque à coup sûr, avec de vieux restes de lieux communs; risquer, en disant ma pensée vraie, de me cogner contre Ja pensée du maître, etc., etc., tout cela me rebutait. Aussi je ne crois pas que jamais accouchement ait été plus laborieux; et, quand tu liras ces quelques pages telles quelles, tu n'imagineras jamais quels efforts, quels accès de rage et combien de papier gâché il m'en a pu coûter. Enfin je crois que j'ai fait quelque chose d'assez passable, qui ne sera pas trop ennuyeux à lire et n'est pas trop banal. En tout cas, c'a été pour moi un excellent exercice de style, et comme une résurrection intellectuelle dont j'avais grand besoin. Je ne sais encore quand l'ouvrage pourra s'imprimer. C'est une chose cruelle que cette revue de vieilles plaidoiries, si belles qu'elles soient. J'espère pourtant que d'ici à un mois nous pourrons imprimer. T'ai-je écrit qu'un jour de cet hiver, à la fin de ma maladie, M. Chaix

d'Est-Ange m'est venu voir et m'a laissé de vive force un billet de 1 000 francs comme à-compte? En tout cas, je te le dis, parce que j'aime à donner des débouchés à la reconnaissance; et cette soi-disant avance, sur un ouvrage que j'avais à peine alors commencé, était évidemment une indemnité délicate du chômage désastreux que je subissais. C'est si rare, quand on est arrivé, de se mettre à la place de ceux qui ne le sont pas! Un de ces jours, si j'ai quelques sous devant moi, je ferai faire une copie de mon introduction, que je t'enverrai en communication.

J'imagine que tu n'attends pas de moi des nouvelles du monde, de la littérature ou des théâtres. De tout l'hiver je n'ai mis le pied dans un salon. Mes lectures se bornent au Moniteur et cà quelques vieux livres que tu connais mieux que moi. Voici quatre beaux vers pourtant, au milieu des démences du dernier pamphlet poétique de Victor Hugo. Il s'agit du 2 décembre :

Puis il vint, tout cassé de débauches, l'œil terne,

Furtif, les traits pâlis:

Et ce voleur de nuit alluma sa lanterne

Au soleil d'Austerlitz.

Il parait qu'il y a quelques traits de cette beauté, mais que c'est, au total, une poésie de chien enragé. Je n'ai pas vu l'Étoile du Nord; c'est, dit-on, un nouveau chefd'œuvre.

Souffre que je ne te dise rien de la question d'Orient ni de la guerre. Tous ceux qui en parlent ou en écrivent

finissent invariablement par dire : C'est très grave et personne ne sait comment cela se dénouera. J'aime autant commencer par la fin et te faire grâce des raisonnements du milieu. Tout ce que je sais, c'est que le monde militaire, que je vois assez comme tu sais, est exaspéré contre M. Ducos qui, après avoir improvisé une douzaine d'escadres dans le Moniteur n:a pas une gabarre prête à mettre à la mer. J'ai diné dimanche avec deux amiraux, notamment l'amiral Cécile, qui le traitait durement. André Reille a tout son harnais de guerre préparé et deux domestiques avec quatre chevaux à Marseille depuis quinze jours. 11 comptait partir le 5 avril; voici maintenant le départ du général Pélissier ajourné à la fin du mois.

Mais me voilà t'écrivant à toute vapeur cinq pages sans m'être arrêté un instant. Croirais-tu que, quand j'écris un quart d'heure de suite, j'ai mal à la tête, et, par je ne sais quelle sympathie, mal aux entrailles. 0 vieillesse ennemie ! Adieu. Je te parlerai du moral une autrefois. J'ai trop fait, ce me semble, le crâne en commençant, pour faiblir à la fin de ma lettre. Adieu, mon brave ami, parle de moi à ta femme et à tous les tiens. Présente mes souvenirs bien affectueux à M. et Mmp Cunin. Tu peux même dire à Mrae Cunin que son père et sa mère se portent bien. Je viens de les rencontrer, il y a une heure, sur mon boulevard, sans qu'ils m'aient vu. Écris-moi vite et long. Cinq pages de mes pattes de mouche serrées méritent bien les quatre pauvres pages de ta grande écriture que tu

il' 2 LETTRES A UN AMI

me marchandes maintenant une fois tous les six mois.

Je t'embrasse.

De mon lit. Paris, 24 mai 1834.

La date de ces lignes, mon vieil ami, répond du reste à tes reproches que j'attendais et dont je te remercie. Depuis la visite de ton frère, c'est-à-dire depuis tantôt cinq semaines, je n'ai pas eu trois jours de repos et de santé. Je suis retombé malade à la campagne vers Pâques et j'y ai été bloqué plus de quinze jours. Puis, après avoir lutté tant bien que mal depuis le commencement de ce mois, j'ai été définitivement aplati et jeté à la côte. Je suis depuis vendredi dans mon lit, exténué et furieux, comme bien tu penses. J'ai pourtant pris depuis hier une résolution inébranlable qui m'a fait l'effet du meilleur julep et m'a enfin rafraîchi la tète et le sang. Mon médecin le docteur Gayol, et Cloquet que j'ai aussi consulté, m'ont déclaré, il va quelques jours, que j'étais en pleine démolition, que tous les ressorts de mon organisation nerveuse étaient forcés, et que si je voulais continuer à batailler avec le mal, sans lui faire une guerre à mort, ceci tuerait cela, comme disait, en son bon temps, ton ami Hugo. Ils m'ont ordonné un repos absolu, — d'esprit au moins —, le grand air et les distractions matérielles, aussitôt du moins que mes jambes pourraient me porter.

Hier matin' donc, après une nuit pleine d'agitation, j'ai convoqué Colmet et un aulre camarade et j'ai fait mon testament judiciaire, répartissant entre eux les affaires courantes et renvoyant aux clients les dossiers que je ne pouvais pas déléguer. Cette exécution faite (quelle drôle de chose que notre machine!), je me suis trouvé énormément soulagé, et me voici maintenant l'esprit aussi libre que si j'étais un vrai capitaliste. Ce qui adviendra de cette interruption forcée, de ce chômage au milieu d'une année, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir. Deus providebit.

Cette maladie éternelle m'a rendu patient et presque calme. Que faire contre une nécessité impitoyable! Je sais toutes les raisons qui font que ma santé et ma vie sont des capitaux que je n'ai pas le droit de gaspiller. Je me suis donc soumis, et le premier effet de mon obéissance a été un mieux très réel. Avant-hier j'ai bien pu lire ta lettre, mais j'aurais été incapable d'y répondre. Ce matin, je me sens mieux et cette terrible inflammation semble décroître, j'ai pu manger, il y a deux jours, une assiette de riz à l'eau sans avoir encore souffert. Ne ris pas, c'est un progrès marqué, quelque chose comme la prise de Silistrie serait pour les Russes. Dans une dizaine de jours, je compte partir pour la campagne, y rester trois semaines, puis aller renifler deux ou trois jours l'air de la mer. Après j'irai peut-être passer une quinzaine de jours chez le maréchal Reille. Jamais gueux plus pelé n'aura fait si orgueilleusement le grand seigneur. Et Sedan? Ah, Sedan! par- 1 43

bleu, oui, j'y veux aller: mais je ne veux pas faire de ta maison un hospice de chiens malades. J'irai, si tu veux bien de moi, à la lin d'août ou en septembre. Dis-moi l'époque qui te conviendra et fais planter des laitues et des carottes dans ton jardin; ce sera, pendant longtemps encore, je crois, ma seule nourriture.

Ouf! me voilà éreinlé! Tu comprends pourquoi il m'a été et m'est impossible de te parler littérature. Ta traduction dTgolin m'a procuré deux plaisirs : lire de bons vers français, énergiques et relire les vieux. Ne crois pas que je n'aie aucune observation à te faire. Je te les ferai en détail au premier retour de forces. Adieu. Amitiés et souvenirs à tout le monde.

Je te prie de remarquer et d'admirer au besoin le calme stoïque d'un pauvre diable à qui il reste tout juste 2 600 francs de capital, trente-sept ans d'âge et des boyaux en révolution, et qui, malgré tout cela, parle du présent avec sérénité, attend l'avenir sans épouvante et s'efforce d'oublier beaucoup du passé.

Adieu, écris-moi. Dans une douzaine de jours mes projets seront plus éclaircis et je pourrai mieux te dire ce que je compte faire tout cet été.

Mardi, 18 juillet 1854.

Pardonne-moi ma négligence en faveur de la bonne nouvelle que voici. Je vais beaucoup mieux, mon séjour à la Roche m'a fait un bien infini. Je suis arrivé dimanche

soir ici. Lundi, hier, je vois déboucher dans mon cabinet, qui? Ton frère Oswald. « Où allez-vous? — Aux Pyrénées. — Quand partez-vous? — Mercredi. — Me voulez-vous pour compagnon ? — Parbleu ! Quelle chance i — Tope là, affaire conclue. » En ce moment, ton frère est dans mon cabinet, attendant le dîner tel quel que je lui offre. Demain matin nous partons à huit heures pour Bordeaux et Pau. Je suis enchanté et vous remercie tous deux de votre bonne idée. Je jure sur la tête de tes deux enfants mineurs de t'écrire six pages en arrivant à Saint-Sauveur. En attendant, je t'embrasse; je suis dans les paquets jusqu'aux oreilles.

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