‹ Lettres à un amiChapitre 5 sur 13 · AVANT-PROPOS IX · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS IX

à travers ses jours heureux et ses longs efforts, comme dans le tumulte des calamités nationales, un des hommes qui a laissé aux témoins de sa vie le souvenir du contraste le plus rare : le charme de l'imagination, le cœur le plus sensible et en même temps le courage ferme et simple d'un grand citoyen.

Georges PICOT, Georges BELLE T, HAGUENIN.

Lundi 1 avril 1845.

Je suis bien en retard avec vous, mon cher ami, et soyez sûr que si je croyais avoir besoin d'excuses, les excuses ne me manqueraient pas; j'aime mieux vous demander tout de suite si vous connaissez un remède à un mal étrange; c'est un engourdissement profond de l'esprit, une absence complète de la chose pensée, un farniente intellectuel qui, avec le temps, doit mener nécessairement à un béotisme caractérisé; voilà mon mal; je l'ai connu déjà, mais alors j'avais vingt ans, c'était cette langueur mélancolique qu'on pardonne à la première jeunesse, c'était l'heure des larmes sans cause, des désirs sans bornes, des amours sans fin.

Depuis ce temps-là, j'ai essayé la vie, je la connais dans ses bons et ses mauvais jours; j'ai étouffé l'idéal dans les plis de ma robe d'avocat; de mon bonnet carré à peine s'échappe-t-il parfois un pauvre brin de verveine qui change l'air; j'ai marché sur mes illusions; j'ai laissé autant de rêves accrochés aux arbres de ma route qu'un i. 1

troupeau laisse de laine en passant le long des haies d'églantiers. Et le même mal revient encore; ce matin, en ouvrant ma fenêtre, en voyant les jeunes pousses de mes bons vieux tilleuls, en respirant cette odeur de la végétation qui s'éveille, cet air tiède qui embrase les sens, j'ai encore senti le même vide qu'autrefois, ces mêmes désirs aussi immenses qu'impuissants, ce même besoin de tout comprendre, de tout posséder, de tout élreindre; j'ai pleuré, oui, j'ai pleuré comme un enfant. Oh! mes larmes de vingt ans, je vous laissais couler sans honte, vous m'étiez chères et sacrées! mais celles d'aujourd'hui, je les cache, car elles sont stériles, elles sont dangereuses, elles sont mortelles à l'intelligence qui désormais doit seule agir, sans ce cortège énervant de soupirs, de pipeaux et d'élégies.

Voilà une quinzaine de jours que je suis dans cet accès de spleen. Mais c'est qu'aussi jamais le printemps n'est venu si magnifique et si inattendu que cette année; les dernières neiges sont à peine fondues dans les rues, et voilà que nous avons un soleil brûlant, des journées sans nuages et des chaleurs du mois de juin, de ces temps dans lesquels je comprends la vie horizontale des Orientaux, et j'admire la sagesse de ces vieux Turcs qui passent les heures, accroupis sur une natte du harem intérieur, une main à leur chibouk, l'autre dans les cheveux d'une Géorgienne endormie; mais travailler, préparer des effets d'audience, lire seulement une page de Duranton, de tout cela je suis en ce moment absolument incapable; je laisse sommeiller mes annotations

commencées sur l'histoire de la Révolution, je n'ai pas lu dix lignes de l'Histoire du Consulat, — et je crois que la page que je viens de vous écrire est la première qui soit sortie depuis quinze jours de mon encrier stupéfait. Ne pouvant faire travailler ma pauvre tète, mes jambes du moins ne restent pas oisives; il me prend parfois d irrésistibles besoins de locomotion, je cours dans les rues sans but, neseio quid meditans nugarum, ou plutôt ne méditant rien du tout. L'autre jour j'ai mis les mains dans mes poches en sortant de ma porte, et j'ai été sans m'en apercevoir jusqu'au bois de Boulogne, en grommelant sans relâche Castibelza, V homme à la carabine, et en poussant des cailloux avec mon pied. Souvent aussi, je prends machinalement le chemin du Louvre et je reste des heures entières dans les musées, au milieu des dessins des maîtres, ou bien je vais me faire étouffer dans la foule qui se porte à l'exposition. Tiens, mais pourquoi ne vous parlerais-je pas de l'exposition? Aussi bien elle est assez remarquable cette année. M. Ingres et M. Scheffer (Ary) n'ont pas exposé, non plus que Delaroche, mais il y a d'excellents ouvrages de Vernet, Decamps, Papety, Marilhat, des tableaux de Delacroix, une statue de Pradier et quelques beaux portraits.

Le tableau adopté par la mode, et qui d'ailleurs s'impose à l'attention par ses dimensions inouïes comme par son mérite, est la prise de la Smala, d'Horace Vernet. 11 couvre entièrement, en longueur, un des grands côtés du salon carré (soixante-trois pieds); c'est frappant de vérité, on sent que ce doit être la réalité même; ce diable

d'homme est un daguerréotype intelligent. Voici une idée de la composition. A gauche, une charge de chasseurs d'Afrique, vue de face, qui sort du cadre et court droit sur le spectateur, hommes et chevaux faits avec une rare perfection. Sur le premier plan de ce côté, le colonel Morris aux prises avec un Bédouin, l'un et l'autre se couchant en joue à bout portant. Au centre, le duc d'Aumale à cheval, suivi de l'État-major. Les femmes arabes entourent le prince. — A droite, les bagages qu'on charge en toute hâte pour fuir, les palanquins remplis de femmes et portés par des chameaux agenouillés; un superbe troupeau de bœufs qui se sauve furieux et foule aux pieds des femmes et des enfants; une scène de désordre admirablement rendue, et puis, dans un coin, comme contraste épisodique, une négresse idiote, accroupie près d'une marmite et faisant tourner stupidement une pastèque enfilée sur une baguette. Il est impossible, je crois, de pousser plus loin la facilité, l'esprit, la vérité, en un mot toutes les qualités françaises.

Que tout cela soit bien chaud de coloris et fasse travailler beaucoup l'imagination, on ne saurait trop l'assurer, et d'ailleurs le sujet n'était pas d'invention; mais que ce tableau soit le dernier degré de l'habileté, de la clarté, du sentiment net de la scène reproduite, c'est ce que personne ne conteste. Ce qui semble fabuleux, c'est qu'en un an ce gredin-là ait eu le temps de faire cet immense panorama, et de plus, à ses instants perdus, deux magnifiques portraits, entre autres celui de M. Mole, exposés également. Decamps a exposé toute l'histoire de Samson

avril 1845 5

qui forme une série de neuf dessins, dont deux sont de vrais chefs-d'œuvre de vigueur et d'invention. Je ne vois guère rien de beaucoup supérieur dans les salles de* dessins des grands maitres.

Delacroix s'est livré à trois ou quatre excentricités couleur moutarde que ses admirateurs mettent au rang des plus belles œuvres de Titien et de P. Véronèse; n'ayant pas l'avantage de comprendre ce genre de peinture, malgré mon application soutenue, je n'en puis dire mon opinion.

Dans mes accès de noir, je m'arrête souvent devant un petit tableau de Papety, d'une singulière composition : la scène est en Egypte; dans le lointain, des Pyramides, des colonnades massives que vient baigner le Nil. Au premier plan, un jeune homme étendu sur le ventre, la tête relevée et appuyée sur ses mains, exactement dans l'attitude des sphinx, et comme si le peintre eût voulu donner le type humain et vivant de ces monolithes symboliques. Derrière le jeune homme et sur le même lit, une femme à moitié couchée, dans l'attitude d'une méditation volupteuse, tenant des fleurs à la main; devant eux, un esclave joue de la harpe. Voilà tout, mais cela a du caractère, du calme, une sorte de solennité sensuelle. Ce tableau parait assez en faveur et je m'y arrête chaque fois, tandis que je passe rapidement devant les batailles et les portraits des plus parfaits héros de ce monde. Qu'est-ce donc que la gloire, la vertu, le génie? qu'on retrouve le portrait d'Alexandre, le buste de Socrate, que des bas-reliefs exhumés me montrent les

traits d'un Cambyse ou d'un Gyrus, je resterai froid et ma curiosité sera seule satisfaite; mais qu'on nous montre une histoire d'amour vieille de trois mille aus, comme a fait Méry dans je ne sais plus quel charmant feuilleton; mais que, dans une toile de quelques pieds, on nous montre deux amants contemporains de Psammenit ou de Nectanebo, respirant une fleur du désert à l'ombre d'une pyramide, en regardant passer les eaux du Nil, perdus dans la pensée de leur amour, — au bout de trois mille ans il y aura encore des cœurs qui battront à ce souvenir réveillé, il y aura encore des naïfs qui, comme moi, les yeux fixés sur la douce image, se diront que le travail est une folie, la vertu une fatigue, la gloire un mot, et que mieux vaut aimer, puisque les amants vivent plus que les héros de la terre dans le souvenir de ceux qui viennent après nous. J'ajouterais volontiers comme votre Ronsard : Pour ce aimez-moi, etc., etc.

Parmi les portraits il y en a un fort beau de M. Chaix d'Est-Ange par Flandrin.

De M. Chaix au Palais, la transition est trop naturelle pour que je ne la saisisse pas et je voudrais avoir de bonnes nouvelles à vous annoncer de ce côté, mais, hélas! ma position n'est guère changée depuis votre départ; je reste quelquefois quinze jours, trois semaines sans voir un dossier: alors le découragement me prend et je me persuade qu'il n'en viendra plus jamais. Pendant ce temps-la les jours viennent, on perd l'habitude de plaider, et, au lieu de l'aisance de parole que peut seul donner un exercice constant, j'en suis encore à des

débuts qui menacent de devenir éternels comme ceux de telles danseuses qui débutent sur l'affiche jusqu'à cinquante ans. Mais je ne veux pas vous ennuyer de mes lamentations; tout ce que je veux vous dire c'est que je persiste dans ma résolution de persévérer. Sarà quel che sarà.

Je pense que vous n'êtes pas très soucieux de nouvelles politiques, sur lesquelles d'ailleurs les journaux doivent vous édifier suffisamment. Quant aux nouvelles de littérature, de théâtres, de plaisirs, je suis dans une disposition d'esprit qui ne me rendrait ni bon juge, ni bon historien à cet égard.

Cependant j'entends dire que la grande nouvelle littéraire est l'apparition de VHistoire du Consulat; le public est enthousiasmé, mais voilà déjà deux ou trois juges très compétents à qui j'entends professer une opinion assez peu favorable. Les courts fragments que j'ai lus dans les journaux ne m'ont pas beaucoup émerveillé. Il me semble que c'est là un style de mémoires, qu'il y a bien des redites, bien des longueurs, le tout ponctué d'assez minces réflexions; mais je me récuse de toutes façons, et en ce moment plus que jamais.

Vous ai-je déjà parlé de la musique de Félicien David? C'est une révélation. Je n'ai entendu qu'une fois sa symphonie, qui m'a fait une profonde impression : Est-ce du talent, est-ce du génie? Je vous le dirai quand vous m'aurez montré la limite qui sépare l'un de l'autre.

Hier soir, pour me distraire, je me suis jeté dans une stalle du théâtre du Palais-Royal où j'ai été horriblement

assis et où j'ai ouï, trois heures durant, les plus stupi&es facéties qui soient jamais sorties de la cervelle d'un vaudevilliste; je n'avais pas mis le pied, tout cet hiver, dans un petit théâtre, et il parait qu'il faut un exercice suivi pour se faire à cet argot et en comprendre tout le sel.

Je viens de lire dans les feuilletons des éloges presque unanimes sur une tragédie de Virginie jouée hier aux Français. Pour moi, je respecte et je crains la tragédie, et à moins de circonstances graves je ne vois pas trop ce qui pourrait me décider à aller entendre celle-là. J'ai froid aux pieds rien qu'à y songer et dans l'état de fièvre chaude où je suis, soyez sur qu'en entrant dans la salle des Français, je produirais le bruit que fait un fer rouge plongé dans un seau d'eau de puits.

Mais en vérité il est temps de finir, car je dois être aujourd'hui d'un commerce insupportable. Au reste, pour que vous ne me croyiez pas tout à fait fou ou lunatique, je vous dirai qu'indépendamment de la saison, de ma nature et de mes papillons noirs, j'ai un fonds sérieux et très légitime de graves préoccupations, et que si je suis si triste en ce moment, c'est sans doute parce que le milieu environnant, comme dirait un physicien, est pour moi une atmosphère assez noire et assez sombre. Dans trois semaines environ, mon frère aura succédé à mon père; c'est une grave décision de laquelle dépend notre avenir tout entier; mon père se retire après trente-deux ans complets d'exercice, entouré d'une considération dont les témoignages nous rendent bien fiers, mais avec

une très modique fortune. De grands malheurs de famille, auxquels il s'est dévoué, ont depuis longtemps ruiné ses espérances, et quand, pour la première fois, dans ces derniers temps il nous a réunis avec ma mère pour nous mettre au courant de nos affaires et de notre position, nous l'avons vu pleurer, pleurer sur ses années absorbées par un travail stérile, sur sa vie tout entière usée dans des luttes de chaque jour, sur notre avenir qui n'est pas celui qu'il nous avait rêvé, et se reprocher ce qui fait notre orgueil, ce désintéressement d'un autre âge qui est passé en proverbe dans le monde des affaires, et qui nous a donné mieux que la fortune.

Vous dire ce que nous avons souffert dans ces scènes de famille est impossible; mais maintenant il faut agir; c'est une vie nouvelle qui commence pour nous, et vous comprenez ce qu'elle nous apporte de préoccupations et d'inquiétudes. Ceci soit dit pour ma justification et pour que vous ne me grondiez pas trop de mes boutades et de mon humeur farouche. Adieu, écrivez-moi, je vous ai assez parlé de moi pour que vous me parliez beaucoup de vous.

Dimanche 13 juillet 1845.

Trois mois! oui, trois mois que vous avez la bonté d'appeler de grands mois, passés tout entiers sans vous écrire, mon bon vieil ami! Et combien d'excuses je vous

devrais si Ton était tenu d'être poli envers les gens qu'on aime ! Je préfère vous dire simplement ceci. Toutes les fois que mon silence se prolongera, toutes les fois que les dates sembleront m'accuser, soyez sûr que je ne sois pas coupable, défendez-moi vous-même comme vous le faites encore cette fois, en passant en revue tous les mille accidents de ceite vie qui peuvent servir à faire pardonner un homme en retard : les soucis, les inquiétudes, les préoccupations et les affaires; vous serez bien près de la vérité, excepté toutefois lorsque vous attribuerez mon long silence aux plaisirs qui enivrent tous mes instants.

Non, mon bon ami, j'ai peu de joie au cœur, je n'ai même pas ce qui tient lieu souvent du bonheur présent, les illusions et l'espérance pour l'avenir. Je vous ai dit, je crois, que cette année avait été une année mauvaise; que depuis le mois d'août dernier j'avais éprouvé de vifs, de sérieux chagrins; nous sommes entrés dans les jours sombres de la vie, tempora nubila, — et j'ai bien peur que, quand reviendra le soleil, je ne sois Irop vieux pour le voir. Si je n'entre pas dans plus de détails à cet égard et si je ne vous confie pas toutes mes peines, comme c'est votre droit de le réclamer, c'est qu'elles n'appartiennent pas à moi seul et que je ne suis pas maître d'en disposer.

Vous me parlez des affaires qui m'absorbent sans doute. Et vous ne croyez certainement pas dire si vrai. Mais calmez votre joie, hélas! il faut s'entendre : voici dans quel sens les affaires m'absorbent et me laissent à

peine ce moment de loisir que je nie hàle de vous consacrer.

Il y a six semaines environ, je promenais dans le grand vestibule du Palais, au pied de l'escalier de la Cour, une revendication de moellons que j'allais plaider à la 5e chambre (ô Muse!); vient à passer un homme vêtu de la même robe que moi, coiffé d'un bonnet tout pareil, chaperonné à l'avenant, un confrère enfin. Seulement, avec sa robe, son rabat et son chaperon qui ne diffèrent en rien de mon chaperon, de mon rabat et de ma robe, le confrère gagne 100 000 francs par an, et moi je ne gagne rien... Je ne m'appelle pas du tout, et lui s'appelle Chaix d'Est-Ange! Confrère!! de quelles amères plaisanteries nous sommes parfois redevables à la pauvreté de la langue ! Bref, le confrère m'aborde, et nous causons : le grand homme daigne me confier qu'il est dans un grand embarras. 11 est pour le moment dépourvu de secrétaires ; plusieurs jeunes gens se proposent, qui ne lui conviennent pas entièrement, il me demande mon avis sur quelques-uns...

Tout a coup une pensée me vient. La faim, l'occasion, V herbe tendre, etc. (la faim surtout!)... « Maître, fis-je d'un air de confident, depuis longtemps je songeais à vous parler précisément à ce sujet (jamais un cheveu de ma tête n'y avait pensé). Je suis le Paiais depuis trois ans, la clientèle n'abonde pas, je veux arriver, je cherche une route, un appui, un patronage utile : Maître, voulez-vous être tout cela? Vous cherchez un secrétaire, je serai votre secrétaire si vous voulez de ma personne. »

Que vous dirai-je? Le grand homme accueillit ma proposition avec un empressement qui m'étonne : j'ai pensé depuis que la rencontre n'avait pas été toute fortuite, que le hasard n'avait pas tout fait, et qu'avec sou adresse habituelle, le maître m'avait tout doucement poussé à lui faire une ouverture que je croyais toute spontanée de ma part. Quoi qu'il en soit, en dix minutes l'affaire fut bâclée, le grand homme me mit un dossier sur les bras comme signe d'investiture et depuis ce temps-là je suis secrétaire unique de M. Chaix d'Est- Ange.

Ce qu'il y a eu d'assez curieux, c'a été la petite agitation que ce petit événement a causé dans le petit monde du Palais. Il parait que la position que je venais de prendre d'assaut, que cette secrétairerie improvisée dans une conversation de dix minutes en plein vent, était depuis longtemps le point de mire de plusieurs; de là de petites scènes auxquelles je ne comprenais rien, avant qu'on m'en eût donné la clé : les uns me félicitaient avec un enthousiasme qui me semblait la chose du monde la plus bouffonne, vu le très peu d'importance que j'attachais à mes nouvelles fonctions; les autres me plaignaient, du meilleur de leur âme, des exigences et de la tyrannie que j'allais avoir à subir... Enfin, le croiriezvous? un ami est venu me rapporter le bruit qui courait le Palais : « Ma famille ayant fait des pertes d'argent considérables, j'étais réduit à prendre la place et les appointements de secrétaire de Me Chaix! ! »

Nous voyez bien, mon cher ami, que lous les provin-

ciaux ne sont pas en province et que tous les cancans ne se font pas à Sedan.

Je n'en suis pas moins très content de mon coup de tête, je travaille beaucoup et utilement, je vois de grandes et belles affaires; je fais des mémoires, des consultations, des extraits, des notes de plaidoiries; je n'ai pas un instant de repos, et, hier encore, j'étais à mon bureau à deux heures et demie du matin. Mes nouvelles occupations donnent un aliment à ma pensée qu'énervait la mélancolie, j'étais dans une sorte de découragement léthargique, maintenant je n'ai pas le temps de me replier sur moi-môme et de repasser, comme c'était mon occupation favorite, tous mes ennuis vagues, tous mes chagrins très réels, tous mes désespoirs; n'en tirerais-je que cela, ce serait déjà quelque chose. Quant aux avantages matériels, je ne crois pas que j'y doive compter beaucoup. Vous savez que, par la nature de son talent, M. Chaix a des affaires qu'il ne peut pas donner. Cependant, depuis un mois que je travaille avec lui, j'ai plaidé pour un de ses clients une affaire de police correctionnelle avec honoraires. Mon prédécesseur Josseau avait des appointements fixes; mais jusqu'à présent je n'ai entendu parler de rien de semblable et la supposition charitable de Messieurs des Pas-Perdus se trouve singulièrement en défaut.

Je vous demande pardon de m'étendre si longuement sur tout cela; mais cette nouvelle résolution peut avoir quelque influence sur mon avenir; je sais que tout ce qui m'intéresse ne peut vous être indifférent, et puis enfin

ce n'est pas trop de trois pages pour expliquer trot» mois de silence. A présent parlons d'autre chose; c'est aujourd'hui dimanche, il pleut à verse et j'ai une bonne heure devant moi.

VTous m'avez encadré dans vos lettres, mon cher ami, des vers charmants, soit qu'ils me rendent mon vieil Horace rajeuni, soit que, s'échappaut de votre veine intime, ils me reprochent en un tour plein d'une grâce trop bienveillante de manquer de chansons pour les échos dormants.

C'est là un vers délicieux et vous devez le senlir mieux que personne, mon poète! Mais quelles chansons voulezvous que je dise? Autrefois, oui, peut-être, si j'avais été libre de suivre ma pente et mon instinct, j'aurais été aussi mauvais poète qu'un autre. Je le sens à mon cœur, à mes larmes, à cette loi secrète de ma nature qui me ramène toujours à la poésie, comme à la consolatrice éternelle de mes mauvais jours; je crois que je n'ai jamais éprouvé une vive douleur, que je n'aie cherché d'instinct à l'idéaliser, à la revêtir de cette harmonie sympathique du rythme qui l'adoucit sans l'effacer, et associe l'œuvre de l'intelligence aux sanglots partis du cœur. Mais maintenant! « Passo quel tempo Enea », comme dit le Dante, et j'ai trop marché en pleine prose, en triste prose depuis quelque temps, pour que j'aie encore la prétention de faire tenir un hexamètre sur ses pieds.

Vendredi 18 juillet 18io, i heures.

Depuis cinq jours je n'ai pas eu, à la lettre, un instant à moi pour continuer ma conversation avec vous. Aujourd'hui me voici revenu du palais, je puis remettre ma besogne à ce soir. Ripigliamo il canto, comme disait ce lointain Rubini! De poésie! assez n'est-ce pas? Vous voulez des nouvelles, de la prose de premier-Paris, vous êtes altéré, vous avez soif, ô Provincial, de savoir quelque chose de la Capitale.

Vous me faites, mon cher ami, des descriptions et des narrations qui me font venir l'eau à la bouche. Je serais bien heureux d'aller faire connaissance avec vos Ardennes; mais pour cette année c'est impossible, tout manque à la fois : le temps, l'argent, la liberté d'esprit. Mais j'espère bien que l'hiver ne se passera pas sans que vous veniez nous faire une petite visite et prendre l'air de Paris. Au reste je crois que pour le mouvement intellectuel Sedan vaut Paris rien de neuf, rien de saillant.

La politique dort, les journaux n'ont plus même les Jésuites à se mettre sous la dent, le roman s'éparpille en feuilletons, le théâtre en est aux exhibitions de nains, de géants et d'acropédestres. La poésie? qui fait des vers maintenant ou plutôt qui en lit? surtout depuis que les poètes sont pairs de France! A propos j'imagine que l'aventure de V. Hugo est venue jusqu'à Sedan. Olympio s'ennuyait dans ce troisième ciel bâti de ses mains, où il a roulé son fauteuil académique; il en était à son

If) LETTRES A UN AMI

37e tour de lansquenet avec Phœbus Apollo, quand il lui prit fantaisie d'aller se distraire avec les enfants des hommes. Olympio avisa une maison louche dans un quartier borgne; il se manifesta sous une forme mortelle à la portière, affreuse compagnonne dont le menton fleurit et dont le nez trognonne. Il lui loua un retrait, un bouge avec un lit de sangle et une amphore nocturne : Olympio avait un ami parmi les humains, cet ami avait une femme; Olympio, quoique dieu, n'avait pas vu cette mortelle d'un binocle dédaigneux. 11 l'alla donc trouver et lui dit : ô femme, — madame, — mon âme — s'enflamme, — pour vous ! — Vois ! blême — je t'aime — poème — suprême ! — mon tout ! ! — Viens, belle — mortelle, — viens telle — quelle — viens, ou — ton père, — ta mère, — ton frère, — ma colère — tue tout! ! — Quant à l'homme — que l'on nomme — ton époux, — coucou! ! ! La jeune femme fut fascinée par la sauvage harmonie de cette voix qui n'appartenait pas à la terre ; elle suivit Olympio rugissant...

Le dieu remettait ses brodequins pour reprendre les routes de l'empyrée; une tunique légère voilait seule la forme humaine sous laquelle il venait de se manifester à sa jeune maîtresse, — quand deux affreux mouchards lui apparurent; ces vils mortels allaient porter sur Olympio une main profane, quand le plafond s'ouvrit et l'immortel disparut aux regards hébétés des suppôts de la justice humaine. — Voilà ce qu'il y a de plus neuf à Paris. On a ri beaucoup de l'aventure; cependant je ris moins quand je pense qu'il y a huit mois à peine M. Hugo

perdait une fille de vingt ans noyée ! quel contraste et quelle prompte consolation! Et maintenant, de quel front venir nous chanter les joies de la famille et les chastes amours du foyer domestique?

Je m'aperçois que j'aurais encore mille choses à vous dire, mais je crois que vous en avez assez pour une fois. ,1e vais diner, et j'ai la main engourdie à force d'écrire et de me presser.

Adieu donc, écrivez-moi beaucoup, souvent, longtemps, faites des enfants à votre Muse et envoyez-les-moi.

Paris, jeudi 6 novembre 1845.

... Et que votre Tacite a bien raison, mon cher ami, de préférer à tout ce bruit « la vie des poètes, ce bonheur d'habiter avec soi... » et avec ses amis! Car en vérité voici tantôt trois mois que vous m'avez envoyé ce charmant dialogue et que je vous dois mes remerciements attardés. Que voulez-vous que je vous dise pour m'excuser? Et n'a-t-il pas été convenu que nous n'avions que faire de ces banalités auxquelles on ne croit jamais, lors même qu'elles sont sincères? J'aime mieux vous dire que j'aurais pu vous écrire et que je ne l'ai pas fait, que le temps ne m'a pas manqué, mais la disposition d'esprit et cet enlrain jaseur qui vous prend à certaines heures bienvenues, de plus en plus rares pour moi. Je suis de ceux qui ont la joie communicative et non pas le chagrin; c'est un triste cadeau à faire à un ami de le i. 2

mettre de moitié dans ses ennuis; et s'il faut être deux pour boire une bouteille de vieux bordeaux, il faut savoir avaler à soi tout seul les médecines noires de la vie. Voilà pourquoi j'écris peu, si peu que bientôt je ne saurai plus écrire du tout, et je ne vous attristerai plus de mes doléances. Pour en fiuir de suite sur ce chapitre, je vous dirai seulement, mon brave ami, que j'ai passé de tristes vacances, allant à la campagne du samedi au lundi pour, voir ma mère qui a été constamment souffrante et mon père dont la santé nous a un instant bien tourmentés.

Joignez à cela tous les soucis imaginables et vous

/-- reconnaîtrez que je dois être l'ami le plus maussade du

monde, et dont la correspondance soit le moins à regretter.

Vrous m'avez écrit une belle et éloquente lettre pour me démontrer que l'orateur est incomplet quand il n'est pas doublé d'un poète. Je vous crois, comme je crois que tout homme est incomplet quand il n'a jamais rencontré sur sa route la poésie, quand il n'a jamais regardé dans une intuition soudaine au-dessus et au-delà de ces choses du monde, que touchent ses mains et que foulent ses pieds. Il n'est pas besoin pour cela de faire des vers, de balancer une période et de croiser des rimes : cela n'est pas la poésie, mais une de ses formes. Tin berger est poète si l'étoile qui tremble au ciel le fait un instant rêver d'un monde inconnu; est poète la jeune fille qui effeuille une marguerite pour savoir si elle est aimée ; quiconque a un cœur est poète et quiconque a la passion.

Ce que je conteste seulement, c'est qu'une intelligence, quelque supérieure qu'elle soit, puisse manifester sous diverses formes, et toutes parfaites, la poésie qui est en elle; c'est qu'un grand poète en prose puisse être un grand poète en vers, c'est qu'un grand peintre soit d'ordinaire un grand musicien, c'est qu'un orateur très éloquent soit un lyrique très sublime.

Voyez Chateaubriand : que c'est grand Attala et les Martyrsl Mais quel médiocre rimeur! Et Lamartine, que vous me citez, vous me dites que c'est un poète lyrique et un orateur? c'est-à-dire qu'il a été l'un et l'autre tour à tour, point ensemble. Ce ne sont pas les Méditations qui ont été écrites au pied de la Tribune. C'est la Chute cVun ange\ Voilà donc ma théorie restituée et je crois que nous sommes pas si loin de nous entendre. Cependant vous avez un moyen sûr de me convaincre et de me convertir, c'est de m'envoyer quelques-uns de ces vers charmants que vous trouvez si bien dans vos promenades solitaires à travers vos grands bois, et qui m'ont déjà prouvé, par l'exemple d'un poète-avocat, que mon système n'est pas à l'abri des exceptions. Quant à moi, j'ai si peu de loisirs que, quand j'ai un instant, j'aime bien mieux lire de bons vers que d'en faire de mauvais. La muse, à mon sens, ne doit pas être une courtisane chez laquelle on monte un quart d'heure et qu'on quitte sans regret; je lui ai donné des jours entiers de ma jeunesse et ce sont les jours les plus heureux de ma vie : o rimenbranza !

C'est pourtant une bien bonne chose, mon cher ami, de

pouvoir ainsi causer de ces voluptés intimes avec un cœur qui vous comprend ! Vous vous plaignez de la sauvagerie de vos Ardennes et du béotisme de vos concitoyens. Croyez-vous donc que si j'allais parler poésie et sentiments dans la salle des pas perdus on ne me prendrait pas en grande pitié? Croyez-vous que si l'on apercevait ce petit bout de verveine qui passe encore par-dessous mon bonnet carré, la plupart de nos braves camarades ne me conseilleraient pas quelques grains d'ellébore? Allez, les Sarmates ne sont pas tous à Sedan, et si Ovide revenait au milieu de nos chemins de fer, de noire avocasserie et de nos vapeurs de toutes sortes, il s'écrierait encore piteusement :

Barbants hic ego sum, quia non intelHgor Mis.

Vendredi 28 novembre 1845.

Si je vous affirme que j'en étais au milieu de cette dernière phrase quand on m'a interrompu, que voilà de cela trois semaines, et que je n'ai pas eu un instant pour continuer ma prosopopée d'Ovide et arriver au point, vous ne me croiriez pas. Et c'est la sacro-sainte vérité ! Nous voilà en pleine année judiciaire, mon métier de secrétaire a recommencé, je manipule des masses de dossiers, je pétris au maître de la pâte de plaidoirie admirable dont j'ai tout le labeur, mais dont je n'ai ni l'honneur ni le profit; et cependant je fais avec un zèle furieux mon métier de mitron judiciaire. J'ai fait pour cette année le sacrifice anticipé de tout plaisir et de tout

repos : il faut arriver à quelque chose. Mes relations avec M. Chaix me seront utiles, je l'espère; il m'envoie toutes les affaires dont il peut disposer : ce n'est pas bien considérable, mais enfin c'est un supplément qui vient en aide à ma petite clientèle.

Il y a huit jours le maître m'a fait plaider à sa place, à la cour, un incident dans un grand procès de séparation. Tout cela m'est utile dans le présent et peut me servir aussi dans l'avenir. Aussi je travaille avec rage. Je fais seul la besogne que se partageaient Josseau et Housset; à voir l'avalanche d'affaires qui commence, je tremble de ne pouvoir suffire au travail quand vont venir les mois de grande activité; et cependant, pour toutes sortes de raisons égoïstes que vous comprenez sans peine, je voudrais rester seul avec M. Chaix. Ce va être une rude année, je crains bien d'être obligé de renoncer même à notre bonne vieille conférence du lundi, que nous avons recommencée cette semaine.

En voilà assez sur moi, n'est-ce pas? parlons des autres, et puisque nous en sommes à la conférence, faites l'appel comme aux beaux jours de votre secrétairerie.

Sapey? Le pauvre garçon est toujours là, commençant à se désoler. Quelle faute il a faite! Il est secrétaire de Mc Paillet, mais ils sont quatre ou cinq, et n'ont pas même, je crois, les petites occasions que j'ai chez M. Chaix. — Nicolet est beau à voir, il sue le bonheur et maigrit à force, je crois, de se promener au clair de la lune de miel ; ses cols de chemise menacent le ciel ; il a des pale-

lots noisette, des gants beurre frais et des cravates bleu de roi, Tityre-Corydon, Némorin conjugal! Il fait envie. Je ne sais pas si son année s'annonce bien au Palais. Chamblain est toujours de plus en plus glacial, c'est la statue du Commandeur. On a prétendu qu'il se mariait; et on le donnait tellement comme certain que je lui ai fait mon compliment et qu'il m'a ri au nez, autant qu'il peut rire. — Forcade va prononcer son discours de rentrée de samedi en huit. Il m'a convoqué la semaine dernière, avec une demi-douzaine d'amis, pour faire une lecture à huis clos : son discours est bien pensé, bien écrit, mais ce n'est pas ça. Il n'a pas assez le sens littéraire. — Je n'ai encore entendu au Palais que deux discours : Dupré-Lassalle et Sapey. — Je ne connais pas l'œuvre d'IIacquin, mais ce doit être un « discours blond ». Rendu, l'austère Pœndu est marié et avocat au conseil. Quant à Colmet, c'est toujours l'esprit clair et le caractère jovial que vous avez connu. Quel heureux garçon! je ne lui connais pas un motif de chagrin.

Cardon n'arrive à rien, il est juste de dire qu'il ne va à rien. 11 flâne sans but sérieux, et c'est la guerre acharnée que lui fait mon excellent frère depuis quelque temps; il a un tas de petites sociétailleries, conférençailles, bonnes œuvres de toutes couleurs auxquelles il donne tout son temps; c'est très méritoire et très respectable, mais il ne faut cependant pas que cela absorbe la vie tout entière et qu'on y enterre toute son activité de jeunesse.

Il y a une quinzaine de jours, mon portier m'a remis

un journal à mon adresse : c'était le Moniteur ou VÊcho, ou le Mercure, ou la Gazette ou l'Indicateur de Beauvais, qui contenait le discours de rentrée prononcé par M. le substitut Cadet-Devaux. Cela m'a paru très ronilant, et je me représentais la voix pointue et le nez pointu de Cadet haranguant ces vieilles têtes de juges de province. Ici, rien de neuf, du moins que je sache; il est vrai que je vais de chez moi au Palais et que je vis loin de tout ce qui pourrait vous intéresser. Je n'ai pas mis le pied dans un petit théâtre depuis tantôt un an; je vais quelquefois aux Italiens où l'on nous donne l'hospitalité dans une loge. C'est toujours la Grisi, qui vieillit comme nous tous, la Persiani qui ne rajeunit pas, Mario qui chante maintenant da maestro, Lablache qui est Lablache et Ronconi qui a remplacé Tamburini, et que je lui trouve de beaucoup inférieur, bien qu'il ait une enragée coterie. M. Emile Augier n'est-il pas votre camarade de collège? Il vient de donner aux Français une comédie dont le succès semble très contesté; ce qui ne l'est pas, c'est que ce soit un jeune homme de talent et d'avenir1. A l'Opéra, il y a un tas de petits jeunes gens et de petites personnes qui chantotent et débutent pour remplacer Levasseur qui s'est retiré et Duprez dont la voix est en congé illimité. En fait de beaux-arts, hélas! je suis maintenant un vrai Scythe; cependant ce soir, en traversant la place de la Bourse, j'ai vu à l'étalage de Susse une

1. Emile Augier avait eu en 1844 un début éclatant avec la Ciguë. Un homme de bien, joué en 1843, n'eut qu'un médiocre succès.

grande aquarelle de Bellanger qui m'a fait plaisir : c'est la scène du Marahout de Sidi Brahim, dans nos derniers désastres d'Afrique. C'est très beau et ce doit être très vrai; si j'avais 2 000 francs de trop, je me ferais ce cadeau; mais comme je finis mon mois avec 7 fr. 70 que voici devant moi, ce sera pour une autre fois. Vous n'attendez pas que je vous parle politique, n'est-ce pas? alors, bonsoir, parce qu'il est minuit et demi. Écrivez-moi vite, beaucoup et souvent.

Dimanche, janvier 1846.

Mon cher ami, je prends la plume sans savoir ce que je vais vous dire, uniquement parce que me voici libre pour une demi-heure et que je ne saurais occuper plus agréablement ce court instant de loisir. Je suis abruti, je n'ai dans la tête rien qui ressemble à une idée, j'ai mal aux nerfs et envie de pleurer comme une femme en couches. C'est stupide, mais que voulez-vous? Nous avons depuis quinze jours un temps qui me fait horriblement mal : c'est une espèce de printemps mal venu, moins la verdure, moins ces bouffées d'air chaud et embaumé, moins ces odeurs de sève et de jeunesse apportées par les vents du Midi, voyageurs rapides des plaines ioniques et des vallées fleuries du golfe de Gênes. Par ce temps de carnaval, le vieux Janvier a eu un retour de jeunesse. Il s'est déguisé en Avril crotté! et il court ainsi les rues de Paris porlanl à sa boutonnière un bourgeon de

lilas entr'ouvert; mais le bonhomme a beau faire, il ne trompe personne et les jeunes filles la main sur leur cœur lui crient en riant : « Tu n'es pas le printemps, vieux Janvier! » (Hélas! le temps est passé où je vous aurais dit tout cela autrement qu'en indigne prose.)

Il parait qu'on s'amuse ici, j'entends parler de bals masqués, de soirées, de soupers échevelés. Que vous dire de tout cela? Je ne vais nulle part, je ne vois rien, voilà un an que je n'ai mis le pied dans un petit théâtre, et à force d'en êlre déshabitué, je n'en éprouve plus ni le regret pour le passé, ni le besoin pour l'avenir. Il est juste de dire que le vide effrayant de ma bourse m'ôle tout mérite à cet égard — àvây^ ! Je n'aurais jamais cru que je dusse en venir à si bien comprendre cet affreux trissyllabe. Quant au bal de l'Opéra, vous concevrez que l'obstacle est le même et de plus j'avoue que j'y trouverais un médiocre plaisir. Je ne suis pas homme à m'étourdir beaucoup, à ne songer dans l'entraînement de l'heure présente, ni aux soucis amers de la veille, ni au labeur inquiet du lendemain : je ferais donc une fort triste ligure au milieu de tout cet oubli dansant.

Vous voyez, mon pauvre exilé, que vous avez un ami bien inutile, un bien maigre correspondant : ce sont des nouvelles d'Athènes données par un Béotien. Cependant malgré ma solitude, mes tourments, et ma croissante maussaderie, j'aime ma ville, mon Paris, mes boulevards, cette agitation où je reste immobile, cette foule où je reste seul, ce bruit auquel je ne me mêle pas, ces joies qui ne sont pas les miennes, ces richesses qui coudoient ma

misère et ces gloires qui éclaboussent ma médiocrité. Telle est donc la sympathique tendance du cœur de l'homme, tels sont les instincts secrets de notre mystérieuse communauté, que le bonheur d'autruine me laisse pas insensible et qu'au milieu de tous mes chagrins je prends comme une part fraternelle de tout ce que je vois de biens autour de moi. Homo sum et nihil humani a me alienum piUoî Mais, mon Dieu, ne vaudrait-il pas mieux ne vous jamais écrire que de vous ennuyer toujours de mes ennuis et de vous faire partager mes idées noires?

Je voudrais bien avoir à vous annoncer quelque grande bonne nouvelle, quelque changement décisif dans ma position. Mais je suis à cet égard dans un statu quo désolant. Je travaille toujours avec M. Chaix et je ne sais si je vous ai dit qu'il me donne 1 200 francs. Je crois qu'il a la bonne volonté de me procurer des affaires, mais cela lui est assez difficile; il n'en a pas un grand nombre. Je crois que son intervention me serait surtout utile auprès des avoués, s'il voulait me recommander à eux un peu chaudement; mais je comprends que, dans de certaines positions très élevées, on ait peine à se rendre bien compte ou à se souvenir bien exactement des atroces difficultés du commencement, et d'ailleurs toutes les fois que je parle sérieusement et à cœur ouvert avec lui de ma position et de mon avenir, il me répète comme beaucoup d'autres : « Vous arriverez, c'est une affaire de temps, et puis, vous n'êtes pas pressé, quavez-vous besoin d'argent ? Vous avez assez de fortune pour attendre... » Que voulez-vous répondre à cela, à

moins d'entrer dans des détails que je ne veux, ni ne peux donner. Bastal Encore si j'étais sûr que l'ou attribuât mon peu de chance à ma mauvaise étoile, à un concours fatal de circonslances que je connais, et non à mon peu d'intelligence et de capacité! Mais se voir devancer et probablement mépriser beaucoup par un tas de médiocrités importantes que vous connaissez comme moi! C'est une humiliation qui me révolte.

Parlons des autres : Col met prospère de plus en plus, Cardon n'arrive à rien, Chamblain se plaignait l'autre jour de n'avoir pas vu un dossier depuis novembre. — Sapey travaille toujours chez M. Paillet, sans profit et sans espoir. — Forcade travaille chez Boinvilliers, il arrivera; je ne sais pas par quelle route, mais il arrivera loin et haut, c'est une bonne tête organisée pour le succès. — Allou a au Palais une position déjà faite, il est lancé, il suit Desmarets : en voilà deux tirés d'affaire. Je n'ai pas le cœur de vous parler de ce qui vous intéresserait au fond de votre exil. La politique est une grande et belle chose quand on y peut mettre la main : pour moi qui suis condamné à la voir toujours de loin et d'en bas, je ne m'en mêle que par des vœux stériles, et des opinions peu méditées. J'ai été à la Chambre des députés il y a quelques jours, et j'ai été tout étonné de la médiocrité de la plupart des orateurs que j'ai entendus. Il y en avait pourtant quelques-uns qui ont une certaine réputation. Si je ne craignais que le rapprochement ne parût une mauvaise épigramme, je Unirais en vous disant que tout Paris est suspendu entre deux grandes joies : une

bouffonnerie du Palais-Royal qui s'appelle les Pommes de terre malades, et une exhibition de singes savants que l'on dit merveilleuse.

Adieu, envoyez-moi encore de ces bonnes lettres mêlées de vers charmants comme vous les savez faire, comme je sais encore les comprendre. Cela me fait souvenir du temps où je croyais que la vie de l'homme pouvait s'écouler dans un rêve d'amour plein du murmure des oiseaux et du chant des poètes.

Pardon, mon bon ami, de n'avoir pas répondu encore à votre aimable et charmante lettre. Hélas! si vous saviez au milieu de quels abominables chagrins j'ai reçu votre muse souriante et parée de tleurs !

C'en est fait, mes pressentiments sont réalisés et l'événement a dépassé de bien loin toutes nos craintes.

Après vingt ans de travail obstiné, après une lutte de chaque jour contre des circonstances fatales et des affaires de famille désastreuses, mon pauvre père est ruiné sans ressources, ruiné par sa bonté, par une incroyable abnégation de ses intérêts, pour avoir cru qu'on pouvait vivre par le cœur seulement. Dans cette terrible vie des affaires, il a porté toutes les illusions bienveillantes d'une excellente nature, il ne s'est pas défendu contre la vie, il a cru que c'était un lac; c'est un torrent, et le torrent l'a broyé. Depuis un an, jour

par jour, heure par heure, chiffre par chiffre, mon frère a établi cette déplorable situation, et quand nous l'avons montrée à mon père, il nous a crus fous, si grande était sa sincérité, si étranges étaient ses illusions. Et maintenant, croyez-moi, mon ami, si je vous dis que je connais la vie dans ce qu'elle a de plus amer et de plus affreux. Depuis deux mois, il n'est pas une émotion que nous n'ayons usée, pas une douleur que nous n'ayons subie, pas une fibre de notre cœur qui n'ait saigné, et nous avons vu le fond de ce calice des misères humaines!

D'abord c'a été de la stupeur. Un gouffre devant soi, où l'on voit tomber toutes ses espérances, tout le passé, tout l'avenir, toute sa vie! Puis, au bout de quelques jours, la jeunesse aidant, mon frère et moi nous nous sommes levés du milieu de ces ruines, il fallait agir, ne pas tomber lâchement : alors, mon ami, j'ai pris mon père par la main et pendant deux longues journées je l'ai mené chez ses amis leur racontant son malheur, leur demandant un conseil, réveillant leurs souvenirs, tombant au milieu de leur bonheur et troublant leur repos de ces désolantes images. Non, non, il faut avoir monté ce calvaire pour savoir ce que le cœur de l'homme peut contenir de sanglots sans se briser, et que de fois dans ce lamentable pèlerinage j'ai répété la prophétie de mon vieux Dante : Tu proverai... Corne è duro calle lo scendere es il salir per Valtrui scale.

C'était alors le temps du désespoir et des larmes, maintenant nous sommes dans l'ardeur de l'action et de la lutte.

Mon frère et moi, nous sommes parvenus à tuer notre douleur; nous avons organisé an plan, réuni des ressources, — au prix de quelles humiliations, Dieu le sait! Aujourd'hui nous avons engagé l'affaire et nous la dirigeons. Nous sommes si fatigués de ces démarches incessantes, si exténués de ces courses qui durent tout le jour, si occupés de l'heure présente et de ces luttes de tous les instants où nous combattons pour notre père et pour notre nom. que l'activité surexcitée laisse moins de place au chagrin. Mais quand nous rentrons dans cette triste maison, que nous nous retrouvons entre mon père accablé par le poids de sa vie écroulée, et ma mère, ma pauvre mère depuis si longtemps malade, qui deux fois a vu la ruine Rasseoir à son foyer et que tuera tout ceci, oh! mon ami, que faire? que dire? quelles consolations inventer pour ces suprêmes douleurs?

Au jeune homme qui se désespère on peut parler de l'avenir. Mais au vieillard qui pleure, quelle espérance présenter? quel mensonge faut-il imaginer pour tromper son désespoir?

Nous sommes au milieu de notre voie douloureuse, mais elle n'est pas encore achevée; d'affreuses souffrances nous attendent encore. Nous allons quitter, pour la vendre, cette pauvre maison de famille, où mon père venait tout enfant, où nous sommes nés, où chaque heure de notre vie a laissé sa trace, où chaque pierre nous connait; ce jardin où tout petits nous passions nos journées, et les vieux tilleuls où nous marquions le but de nos jeux. Linquenda tellus et domus!... Ces poètes, ils

ont deviné toutes les douleurs! Nous avons loué, pour mon frère et pour moi, un appartement rue du Mont- Blauc, où nous ne pourrons guère entrer avant le milieu du mois d'août. Mon père et ma mère vont partir pour leur petite maison de campagne que nous tâchons de leur conserver, car là aussi nous avons des souvenirs précieux : ô mon ami, c'est quand il faut se séparer de toutes ces choses du passé que l'on sent combien le cœur de l'homme jette sur cette terre de profondes racines et ce qu'elles coûtent à briser.

Adieu, mon ami, vous comprenez que je ne puis maintenant vous parler d'autres choses; et d'ailleurs je ne sais rien, je ne vois rien, je cours du matin au soir sans m'inquiéter du drame qui passe, ou de la poésie qui chante, ou du chemin de fer qui fume, ou de la politique qui bavarde. Je n'ai qu'un but, qu'une pensée, et notre douleur est notre univers. Écrivez-moi, car vous n'êtes pas de ceux qu'effarouche la mauvaise fortune. Ditesmoi que vous êtes heureux, que la vie est bonne, que vous courez en chantant dans les grands bois, que les fleurs des champs sont écloses et que vous en couronnez un front aimé. Que tous mes rêves soient pour vous des réalités, que toutes mes joies perdues s'envolent vers vous. Dieu a jeté dans le monde une masse commune de bonheur. Quand votre part vous est ravie, les autres ne vous doivent-ils pas un peu de celle qu'ils ont gardée? Je n'ai pas besoin de vous demander de garder un secret 'bsolu sur tout ceci.

17 septembre 1846.

Mon cher ami, je veux vous envoyer seulement quelques mots pour vous remercier bien tardivement de la bonne lettre que vous m'avez écrite avec tout votre cœur et toute votre amitié. Au milieu de tant de chagrins et de douleurs, vous ne pouvez croire quel bien cela fait de sentir que, de près ou de loin, des mains amies se tendent vers vous. Aujourd'hui je suis tellement épuisé de fatigue et si préoccupé que je vous dis seulement les choses nécessaires. Nous sommes déménagés enfin ! Je demeure maintenant avec mon frère rue de la Chausséed'Antin, 12; c'est là que m'arriveront vos lettres, que j'espère longues et fréquentes; c'est là que j'aurais tant de bonheur à vous recevoir si une bonne pensée vous amenait à Paris. Quant à ces tristes affaires, je ne sais encore quand et comment elles finiront. Nous avons déjà fait de grands pas, il nous en reste encore beaucoup à faire et nous sommes arrivés aux plus grandes difficultés. Quelle vie depuis quatre mois! quelles luttes! quelles émotions! quelles douleurs inconnues! Je ne veux pas m'y arrêter, car j'ai besoin encore de tout mon courage, et ce n'est pas au fort du combat qu'il faut lever les bras au ciel et pleurer.

Notre déménagement a été un triste épisode de ces dernières semaines. Cette pauvre vieille maison, avec ses détours si connus, ses recoins amis, ses souvenirs d'autrefois, cette chambre où nous sommes nés tous deux, nid de bonheur, ombre des jours heureux, nous

avons tout quitté. Encore si ces déchirements se faisaient tout d'un coup! Mais chaque jour nous sommes encore obligés d'y revenir pour une foule de détails odieux.

Ce matin encore, mon frère et moi, nous avons dû parcourir toute la maison, pour vendre des meubles inutiles, vieux amis de trente ans, témoins de la vie de famille, hôtes familiers qui parlent de tout le passé. Dans un coin du grenier, déposés l'un près de l'autre depuis tant de jours, nous avons trouvé — cela ne résume-t-il pas toutes les tortures du cœur? — la corbeille de mariage de ma pauvre mère et notre berceau d'enfants. Nous nous sommes serré la main et nous avons passé en disant à l'horrible brocanteur qui nous suivait : « Ceci n'est pas à vendre. » 0 misère!

A la fin de juillet, je me suis trouvé bien près de vous. Il m'a fallu passer quinze jours mortels à Reims pour l'élection de M. Chaix. Je vous laisse à penser si j'avais le cœur à la politique et aux élections. Mais je n'ai pu refuser; à la manière dont avaient élé prises mes objections j'ai compris que c'eût été une rupture et à aucun prix je ne veux rompre aujourd'hui. Je vous parlerai de tout cela tout au long quelque jour. Une fois arrivé à Reims, je me suis mis à travailler avec rage pour tuer le temps. Pour vous donner une idée de la vie que j'ai menée là-bas, je vous dirai que dans la dernière semaine j'ai passé quatre nuits, dont trois de suite. Vous savez que le résultat n'a pas été heureux. Je suis revenu abîmé de fatigues pour en retrouver de nouvelles ici; ce malheureux déménagement nous a tous exténués.

Je viens d'installer ma pauvre mère à la campagne où elle se désole loin de nous; j'espère que nous pourrons la faire revenir cet hiver, si les affaires s'arrangent.

Adieu! Je vous écrivais pour vous donner ma nouvelle adresse et voilà que je vous assomme de mes doléances. Pardonnez et écrivez-moi.

Samedi 9 janvier 1847, 10 heures.

Enfin! n'est-ce pas? Et ne commenciez-vous pas à croire, mon cher ami, que j'abusais un peu du sans-fa<;on que vous avez bien voulu m'accorder en matière de politesse épistolaire? En fait d'excuses, les meilleures sont tellement discréditées par la corruption de nos mœurs que la vérité môme a l'air d'un affreux mensonge. Je ne m'excuse donc pas; — mais, ce que j'ai fait depuis votre départ? j'ai vieilli, d'abord, et puis j'ai voyagé. A la fin de novembre je suis parti avec mon seigneur et maître pour Dijon où il allait plaider une magnifique affaire de séparation. Nous sommes restés là huit jours, et bien que ce voyage m'ait énormément contrarié, je ne me suis nullement ennuyé pendant mon séjour là-bas.

J'ai couru la ville en tous sens, visitant les églises, les monuments et les antiquités. Il y a là des choses très curieuses et des restes fort remarquables des splendeurs de ces puissants ducs de Bourgogne. J'ai revu avec grand intérêt les tombeaux de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur, chefs-d'œuvre de la statuaire du

JANVIER 1847 3b

xve siècle. Un escalier de l'ancien palais des ducs, caché au fond de la maison d'un épicier et très peu connu des voyageurs, m'a fait aussi grand plaisir. Enfin, dans un ancien couvent de chartreux, il y a un puits qu'on appelle le puits de Moïse et que surmonte un groupe de prophètes d'une admirable beauté. C'est d'ailleurs un monument connu et cité partout. Le palais de justice est l'ancien parlement de Bourgogne. Les salles sont petites et peu convenables. Mais par une courtoisie en usage, à ce qu'il parait, en province quand il vient un grand avocat de Paris, on avait donné à M. Chaix la grande chambre du Parlement, où siège d'habitude la cour d'assises. C'est une admirable salle, énorme, haute comme une église, plafonnée en caissons sculptés et éclairée par cinq fenêtres ogives garnies de restes de vitraux. Le théâtre était magnifique, la foule immense, le drame émouvant et, quant à l'artiste, il a été au-dessus de lui-même. Il a fait là, à coup sûr, une de ses plus belles plaidoiries; c'était l'éloquence môme et, pendant deux jours, il a révolutionné ces braves Dijonnais. 11 avait pour adversaire un des plus fameux avocats de Lyon; — s'ils n'ont pas mieux que cela, c'est un faible échantillon de leur barreau: emphase, boursouflure, maladresse, il réunit une collection de défauts que ne rachètent pas quelques qualités de discussion et une certaine aisance dans la période. C'est d'ailleurs un type d'un genre inconnu à Paris : Francisque aine et Frederick Lemaitre dans le cinquième acte le plus noir des mélodrames de l'Ambigu ne sont pas plus déclamateurs et plus « tyrans ».

30 LETTRKS A UN AMI

Quant aux habitants de Dijon, ce sont d'excellentes gens qui se nourrissent à merveille, et ils ont charmé mon exil par toutes sortes de libations anacréontiques. Je conserve un souvenir reconnaissant de leur chambertin et de leur vin de Nuits, car je commence à être si vieux et si abruti que je trouve quelquefois du plaisir à boire pour boire et à manger pour manger; c'est le dernier degré de l'abaissement.

Mais je vous parle de la province comme si vous ne pouviez pas m'en remontrer là-dessus. Me voici revenu à Paris et je n'en sors plus. Aussi bien c'est encore là qu'il fait bon vivre, plus qu'ailleurs.

Mes journées y sont bien laborieuses, mais je sens autour de moi la vie, le mouvement et l'activité; mes nuits sont bien souvent entamées par quelque travail stérile et monotone. Que puis-je vous écrire? Ce quevous voulez ce sont des nouvelles de ce pays-ci, n'est-ce pas? Vous dire que je n'en sais aucune, c'est humiliant pour moi et ennuyeux pour vous qui voulez à toute ■ force quelque brimborion à mettre sous votre dent provinciale. Écoutez-moi donc, non comme un témoin, mais comme un écho.

Le grand bruit de l'heure présente dans le monde littéraire, c'est la réception de M. de Rémusat à l'Académie. Il a fait un discours auquel je vous renvoie, que pour ma part je trouve un chef-d'œuvre et que j'ai déclamé à moi tout seul hier soir avec toutes sortes d'interjections admiratives. C'est du grand style et une large façon d'écrire. Je vous recommande surtout la

dernière moitié du discours. Quant au père Dupaty qui lui a répondu, il paraît que le pauvre bonhomme a donné la comédie à l'assemblée. Il s'est emberlificoté dans ses histoires sur M. Royer-Collard, et quant auK ouvrages de M. de Rémusal, il parait qu'il les a appréciés d'une manière si burlesque que l'on n'a pas pu s'empêcher de lui rire au nez. On parle surtout d'un certain passage où il décrit les amours d'Héloïse et la catastrophe d'Abélard avec une naïveté toute gauloise.

Maintenant prêtez l'oreille... Mais je prête l'oreille à ma pendule qui sonne une heure, je vais me coucher. D'ailleurs ma lampe s'éteint : suadentque cadentia... lumina somnos... Bonsoir!

2i avril 1847.

Mais c'est donc une rage, une épidémie, une fureur, un sauve-qui-peut de célibataires! un sleeple-chase de vieux garçons! une course au clocher vers la Vénus pudique et les chastes amours ! 0 hymen ! ô le plus vieux et le plus jeune des dieux, lève ton front immortel orné du madras symbolique! secoue avec orgueil les vieilles roses de ta couronne fanée! Mouche d'une main légère la chandelle défaillante de tes flambeaux séculaires! car jamais ta divinité souvent insultée n'a pris une plus touchante revanche. Et nous profanes, pendant que les époux chantent dans le sanctuaire l'épithalame

antique, soyons au dehors l'écho envieux et défaillant de ces voix joyeuses! Ecce ades, ô hymenœè!

0 mon ami! pourquoi ne pas tout vous dire? Et à qui, si ce n'est à vous, monlrerai-je mon cœur tout entier? lui lisant votre lettre, j'ai éprouvé comme un sentiment confus, mêlé de joie bien vivre et de je ne sais quelle tristesse involonlaire; de la joie en songeant à votre bonheur, à cette vie nouvelle que vous commencerez avec tant d'espérances légitimes, à cette jeune femme que vous vous êtes choisie selon votre cœur; et puis, de la tristesse en songeant à cette heure du milieu de la vie, où la jeunesse décline, où les amis s'éloignent, où les plus fous se font chefs de famille et s'en vont fondant des dynasties; carrefour aux mille chemins, d'où vous partez tous en chantant, où bientôt je resterai tout seul, cherchant au milieu des feuilles tombées les illusions des jours passés et les souvenirs d'autrefois.

Pardon, mon cher ami, de ces réflexions mélancoliques que je jette bêtement au travers de votre bonheur; mais c'est que, vraiment, depuis quelque temps on se marie d'une manière désordonnée. En moins d'un mois voilà, Colmet compris, et sans vous compter encore, neuf de mes camarades qui se marient : cela devient humiliant pour le célibat. Quant ta vous, j'avoue que depuis longtemps je m'attendais ace dénouement vertueux de votre inique jeunesse; et je comprends que la province soit un puissant stimulant au mariage. Recevez donc, sans aucune arrière-pensée cette fois, mon bien sincère compliment. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir

prendre la malle-poste et vous aller bénir, vous et votre couche nuptiale. Il est parfaitement inutile de vous demander si vous ne comptez pas venir à Paris avant ce grand événement: vous voilà cloué dans vos Ardennes à perpétuité comme un vieux sanglier, et pour vous voir il faudra prendre des rabatteurs et vous aller chasser au milieu de vos bois. J'aurais pourtant bien voulu boire avec vous votre dernier verre de vin de garçon!

Vous devez être, mon cher Henri, trop occupé et préoccupé pour que je vous entretienne longuement de moi. Cependant vous m'en voudriez à coup sûr de ne vous en point parler.

Nos affaires se terminent et je crois que nous en sommes mailres maintenant. Quant à l'avenir, Dieu le connait seul : nous avons encore à louvoyer pendant bien longtemps. Nous espérons, sans en avoir la certitude, pouvoir faire revenir cet hiver mon père et ma mère à Paris. Ma position au Palais s'améliore.

La semaine dernière (je vous dis cela parce que je sais vous faire plaisir) j'ai eu un très beau succès dans une affaire correctionnelle à la chambre des appels de la Cour; j'ai été accablé de compliments à l'audience et hors de l'audience. J'ai en ce moment un assez grand nombre de petites affaires et trois grandes qui me préoccupent beaucoup

Paris, 19 juillet 1847.

Mon cher ami,

Que dites-vous de cette effrayante affaire de la Gourdes pairs? Ici dous sommes tous bouleversés, et tous ceux qui ont suivi ces débats sont revenus malades d'émotion. Jamais il ne s'est vu une affaire criminelle plus saisissante. Il semblait que ce fût un drame charpenté d'avance par quelque main habile, tant l'intérêt allait en grandissant. Chaque heure, chaque minute, apportait sa révélation, son incident, sa péripétie et ses angoisses. La vérité montait comme une marée et quelle fin! Ce malheureux M. Teste! quelle organisation! quel talent! quelle éloquence! quel jeu désespéré et désespérant il a joué pendant ces trois jours! C'était la défense du lion.

Tous ceux qui l'ont, vu disent qu'il était sublime d'audace, d'énergie... Il était impossible de le croire coupable, et j'ai douté jusqu'au bout.

Il parait que le dernier jour il était effrayant, à chaque instant il sentait la terre lui manquer, sa figure était décomposée, mais sa parole était encore assurée, énergique, menaçante, elle portait le défi à la vérité qui l'envahissait. Etrange combat! L'orateur survivait à l'homme, et les lèvres blanchies laissaient passer la parole inaltérée. C'était, dit-on, affreux à voir. Au reste cette malheureuse affaire, après avoir passé par le terrible, s'est éteinte dans le médiocre. Avez-vous rien lu de plus violent d'un «côté, de plus pâle de l'autre, que le réquisitoire et les plaidoiries?

Et pourtant quelle belle affaire encore au point de vue de l'art et du cœur! Ce procureur général, l'ancien ami, le jeune confrère de M. Teste, et qui, en face de cette vie houleuse, errante, pleine de triomphes éclatants et de revers, en face de ce tombeau ignominieux où descendait, vivante encore, cette puissante nature, ne trouve pas un cri du cœur, pas une de ces leçons qui sortaient d'elles-mêmes de tous ces contrastes, et qui seraient tombées avec tant d'autorité du haut de cette magistrature élevée! Et Paillet, ne devait-il pas se réserver le soin de ces funérailles? Il n'y avait pas à plaider, mais à gémir et à venger le passé de M. Teste des injures et des hontes de l'heure présente.

Cet homme est mort, faites-lui au moins une épitaphe! qu'on sache que ce n'est pas un mort vulgaire, que ce front humilié a porté la couronne du talent et de l'éloquence, qu'il a soulevé tout enfant des populations entières par sa parole, qu'en 1815 le peuple de Nîmes le portait en triomphe en criant : « Vive Têtel » comme nous disait Crémieux l'autre jour. Et puis enfin, monsieur Paillet, il a été votre ami, votre chef! Il y avait bien là une petite place pour montrer un petit bout de cœur!

Quant à la défense du général Cubières, représentezvous Berryer, ou Chaix, ou Bethmont, jetant ses magnifiques souvenirs militaires à tous ces vieux pillards de l'empire! sonnant le boute-selle de la dernière charge de Waterloo! leur faisant sentir la poudre et le sang des batailles! C'était à faire galoper sur leurs banquettes toutes ces vieilles culottes de peau! Hop! hop! hurrah!

42 LETTRES A l'N AMI

vive l'Empereur! Et ce jeune colonel tombé là sous onze blessures et autour duquel l'admiration fait une haie respectueuse d'ennemis désarmés! Voilà l'homme qui déshonore la pairie et souille Varmée. Enfin tout est terminé, justice est faite, sévère pour le général, bien douce pour ce gueux de Parmentier, équitable pour le principal coupable '. Et nunc erudimirii!

Adieu, mon cher ami, voici l'heure de la poste; il fait une chaleur accablante qui me fait trembler la main et je sens que je deviens hiéroglyphique. Amitiés à vous. Présentez mes respectueux hommages à Mme Henry.

Paris, vendredi 10 mars 1848.

Quel songe, mon ami! ou plutôt quelle réalité plus fantastique que les rêves! Destinée! Fatalité! Providence! Avcr-y.r,? Quoi donc! toujours ce même rocher historique que nous soulevons et qui retombe toujours depuis soixante ans! Encore une dynastie tombée, une couronne à terre, une royauté insultée, une vieillesse exilée; encore les larmes des reines! encore le sang des citoyens! Que vous dirai-je de cette grande catastrophe dont vous connaissez maintenant tous les détails? Le mardi une émeute, le mercredi une sédition, le jeudi une révolution. Je devais partir pour un voyage d'affaires le 22 : voyant qu'une émeute se préparait, je voulus rester

i. L'arrêt de la Cour des pairs avait été prononcé le 17 juillet.

pour en connaître le résultat. Il y eut ce jour-là des rassemblements, des cris, des pierres lancées, des charges de municipaux, quelques tentatives avortés de barricades, enfin le bagage ordinaire d'une émeute honnête. Pas un cri alarmant. « Vive la réforme ! A bas Guizot! » Voilà lout. Le soir j'ai parcouru les boulevards. Il y avait foule de curieux; peu de rassemblements; des troupes arrivaient de tous côtés : on annonçait un immense déploiement de forces qui devait dissiper toute inquiétude et toute pensée de résistance sérieuse; si bien que le lendemain matin, sur un nouvel ordre de mon seigneur et maître J, je me mis enroute à dix heures, croyant tout terminé. Je passai toute la journée à Rouen, faisant mes affaires, sans me douter que Paris fût plus agité que la veille. Le lendemain, je reçois deux lettres de mon frère : la première datée de mercredi, trois heures : «On se bat à la porte Saint-Martin! C'est une forte émeute »; la seconde, datée de mercredi, cinq heures : « Le ministère donne sa démission; tout se calme; chacun rentre chez soi ». Sur la foi de celte lettre, je prends la voiture de Neufchàtel, où j'avais affaire, et je pars de Rouen le jeudi à deux heures. Au bout d'une demi-heure, j'engage la conversation avec mon voisin : « Est-ce que vous venez de Paris, monsieur? -- Oui. — il parait qu'il y a eu beaucoup de bruit, hier? » Ce monsieur me regarde : « Hier? du bruit? monsieur, j'ai quitté Paris ce matin à dix heures. Il est probable qu'à midi il n'y avait plus de

Page 1