‹ Lettres à un amiChapitre 6 sur 13 · Chaix d'Est-Ange · texte numérisé non relu

Chaix d'Est-Ange

gouvernement. Le roi est parti pour Vincennes. » Je fais un bond, je demande des explications, et l'on me raconte alors les événements de la nuit et dn matin. Je devais rester deux jours à Neufchàtel; mais vous couiprenez que les pieds me brûlaient; je bâcle tant bien que mal, en deux heures, le plus pressé de ma besogne et je repars pour Rouen au milieu de la nuit. Au moment où j'arrivais, on placardait les proclamations du gouvernement provisoire, et Ja garnison sortait de la ville sans qu'il y ait eu un coup de fusil, une pierre, un cri. La révolution était faite; mais, pour savoir que nous étions en république, il fallait lire les proclamations; car je vous jure que, pendant une demi-journée que je suis resté à Rouen, je n'ai pas entendu un cri de : « Vive la république! » La consternation et l'effroi étaient partout : voilà le baptême du nouveau gouvernement.

Quelles sont les causes apparentes de cette révolution nouvelle? L'obstination des uns, l'agitation insensée des autres, l'aveuglement de tous. Tout le monde a mis la main à celte œuvre de destruction: la garde nationale de Paris plus que personne. Sa seule mission était de rétablir l'ordre, sauf à imposer ensuite ses conditions. Elle ne l'a pas fait; elle a fait cause commune avec l'émeute. Ne croyant faire qu'une manifestation, elle a fait une révolution. Elle a crié : « Vive la réforme! »eta donné ainsi un point d'appui, un mot d'ordre au parti qui n'osait pas crier : « Vive la république! » Elle a renversé la monarchie sans le faire exprès, comme disent

les enfants. Il y a en là un immense malentendu, un escamotage de la nation par une faction; une journée des dnpes sur une grande échelle. Du côté de l'autorité, une confusion inexplicable. Pas un chef, pas une direction : 60 000 hommes restant sans ordres et sans vivres depuis le mercredi soir jusqu'au jeudi à deux heures! Enfin cet esprit d'aveuglement, de vertige et d'erreur,... vous savez le reste.

En vous parlant ainsi, mon ami,, je ne sais si je blesse vos opinions : mais je vous assure que je ne me laisse pas influencer par les miennes : ce que je dis là, c'est le cri de tout Paris, qui se réveille à peine de sa stupeur; c'est le cri de cette brave garde nationale qui pleure celte énorme mystification; c'est le cri de douleur de l'ancienne opposilion dynastique qui a compté pendant un jour des demi-dieux; qui, aujourd'hui, est la risée de tous les partis; et qui s'aperçoit un peu tard qu'elle a tiré les marrons du feu et que d'autres les ont mangés, en attendant qu'ils la mangent elle-même.

Mais maintenant, ce n'est déjà plus de politique qu'il s'agit. Chacun, sans arrière-pensée et sans espérances vaines, s'est rallié au gouvernement provisoire, c'est-àdire à ce qui est l'ombre de l'autorité dans cette société bouleversée. La garde nationale a fait le mal. Elle l'a empêché, jusqu'ici du moins, d'aller plus loin. Nous avons monté notre garde, d'abord de deux jours l'un, puis tous les trois jours, maintenant tous les quatre ou cinq jours. Par une incroyable faiblesse, il n'y a pas encore dans Paris un soldat armé. Tous les postes, —

prisons, théâtres, ministères, monuments, barrières, — sont occupés par la garde nationale, par la garde mobile et par des bandes sans nom qui s'intitulent volontaires -. soldats déguenillés, bras nus, sans culoltes, la dernière couche de la dernière lie des cloaques sociaux. Ces messieurs sont armés jusqu'aux dents, font des patrouilles et veillent à notre sûreté! Rendons-nous au moins cette justice : l'ordre matériel règne partout. Pas de cris, pas • d'émeutes, pas de bruit; un calme morne, une sorte d'hébétement, l'attente anxieuse des événements : voilà Paris. Mais, je vous le répète, il n'y a pas, à proprement parler, de question politique en jeu. Nous avons la république, et insensé serait celui qui voudrait maintenant acheter une restauration au prix d'une guerre civile. Mais, ce qui inquiète et agite tout le monde, ce sont les questions sociales nées de ce chaos. Dès le premier jour, le gouvernement provisoire, de gaieté de cœur et sans provocation, a fait l'énorme faute d'inscrire sur son programme des problèmes insolubles formulés en promesses positives : l'organisation du travail! l'engagement de donner du travail à tous! l'association du capital et du travail! l'amélioration du sort des travailleurs*. Tous les mots creux de l'économie politique ont passé soudainement de la lettre morte des dictionnaires encyclopédiques dans la lettre vivante d'un programme de gouvernement. M. Louis Blanc est mis aujourd'hui en demeure de réaliser, comme gouvernant, toutes théories d'écrivain : il parait que la besogne n'est pas aussi facile qu'il l'avait pensé; car il va d'ajournement en

ajournement sans avoir encore rien fait, si ce n'est quelques concessions désastreuses aux sommations des pétitionnaires. Pour certaines industries, on a déjà augmenté le salaire et diminué la durée des journées de travail : c'est une violation flagrante du principe de la liberté des transactions. Mais, de plus, c'est une mesure qui produit déjà ses effets : il ne suffit pas de dire à l'ouvrier : Tu recevras quatre francs au lieu de trois francs, il faut que le maitre puisse les donner. Or, comme celte augmentation de charges tombe sur les industriels au milieu d'une crise commerciale des plus graves, le maitre, sous peine de ruine complète, refuse l'augmentation et ferme son atelier. D'ici à quinze jours, nous aurons ainsi sur le pavé 20 000 ou 25 000 ouvriers sans ouvrage et sans pain, qui n'auront dans leur poche que le décret peu nourrissant qui augmente leur salaire. Mesurez les conséquences de tout ceci dans une ville comme Paris, où il n'y a aujourd'hui, à l'heure où je vous parle, ni police, ni gendarmes, ni troupes; où chaque ouvrier a un fusil dans les mains; et où la voix de quelques hommes, aujourd'hui débordés, a seule maintenu la tranquillité depuis quinze jours.

Quant à nos gouvernants actuels, il faut louer le courage de tous, le caractère de quelques-uns, le génie d'un seul. Mais cherchez parmi eux un homme d'organisation, de gouvernement, vous ne le trouverez pas, et c'est là ce qui m'effraye. Ce parti était si peu prêt à son avènement, la main de Dieu a tellement hâté son heure, qu'il n'a ni hommes, ni institutions à nous donner. Il

*o LETTRES A UN AMI

était, de plus, dans un tel état de minorité que, quand on a cherché des républicains pour gouverner la république, on n'a pas trouvé de titulaires pour tous les ministères, et il a fallu prendre un appoint dans les rangs des constitutionnels.

Je n'ai rien à vous dire des actes du gouvernement. Vous les connaissez et vous pouvez les juger. C'est une dictature bien intentionnée, qui se trompe souvent.

Vous savez aussi où en est la confiance publique : les banquiers tombent les uns sur les autres comme des capucins de cartes; la rente baisse, en une bourse, de 25 francs; les chemins de fer de 150 francs; et les chaDgeurs vendent l'or 25 sous le louis. Tous les étrangers quittent Paris, chacun renvoie ses domestiques, vend ses chevaux et se réduit au nécessaire.

A côté de ces tristes préoccupations, il y a encore une place pour le bouffon et le drolatique. Chaque grande chose a son petit côté; chaque drame a son grotesque; chaque révolution a ses comédies et ses comédiens. La magistrature a joué dans tout cela un rôle pitoyable. Que la plèbe des magistrats soit restée dans ses places, je le comprends comme homme, je l'approuve comme citoyen; car il importait que la justice n'interrompit point son œuvre; mais il y a certains noms qui ne devaient point se laisser afficher dans les annuaires de la république. 11 y a des noms rivés à la monarchie, et qui devaient s'effacer avec elle. Ils ne l'ont pas compris; ils se sont laissé installer par Crémieux déguisé en ministre de la justice. J'ai vu cela et je suis sorti

écœuré... Quant aux officiers du parquet, ils ont été décimés, et il y a une vraie curée de places. Cette fois encore, les avocats se sont bien servis. On m'a fait, à moi, qui vous parle, d'assez brillantes propositions, Mais, moins que jamais, je songe à échanger mon indé* pendance peu dorée contre les chances des emplois publics. Je reste dans mon coin.

Et vous, mon bon ami, que devient votre barque dans cette tempête? Si je ne me trompe, vous étiez un quasirépublicain. Je serais donc heureux d'apprendre que la république utilise votre zèle et votre talent. Ce serait une bonne fortune pour nous tous que les places les plus élevées de l'administration et de la magistrature fussent remplies par des hommes comme vous. Et l'assemblée? N'y songez-vous pas?

Paris, 30 mars 1848.

Mon cher ami, je suis bien fier, car c'est à mon tour de vous dire : Que devenez-vous? Quelle paresse vous tient? Quelles occupations vous absorbent? Pourquoi ce silence obstiné au milieu de ce grand bruit? J'attends une réponse de vous depuis trois semaines, et je ne vois rien venir. Mais j'y songe et je suis bien peu avisé. Que vous font à cette heure les amis lointains? Que vous fait ce Paris oublié? Que vous importe la politique et cette vieille Europe craquant de toutes parts? N'y a-C-il pas pour vous maintenant un amour qui a chassé tous les ï. 4

autres? un souci charmant qui vous a envahi tout entier? Y a-t-il pour vous un rêve d'économie politique, ou un système social qui l'emporte sur les rêves souriants de votre enfant endormi? Un cri de cette petite bouche vous émeut plus que toutes nos Marseillaises essoufflées; un geste de cette petite main à fossettes vous en dit plus que nos gros poings fermés, et nos grands bras toujours menaçants. Que vous avez raison, mon ami! Aimez avant tout votre petit enfant, pauvre alcyon né dans la tempête, l'un des premiers-nés de la république, l'un des héros peut-être de notre avenir inconnu. Frère jumeau de la révolution, il va grandir avec elle; et qu'à tous deux le ciel mesure d'une main indulgente le vent et les orages!

Sic te diva potens Cypri,

Sic fratres Helense, lucida sidéra,

Ventorumque régal Pater!

Quoi donc! encore ce souvenir des choses d'autrefois, encore la poésie des jeunes années! Encore ce bruit des ailes de la muse! Et comment, au milieu de ces abominables platitudes de style socialiste qui nous étourdissent, comment ce petit son lointain de l'écho antique a-t-il pu se glisser jusqu'à moi? Si vous saviez, mon ami, quel vacarme nous faisons ici avec de grands bêtes de mots vides, et ce cliquetis de maigres idées dansant dans d'énormes phrases désertes. Quelle pitié!...

Ah! vous voulez parler politique? Parlons-en. Vous êtes, vous, un républicain de la veille; et je me rappelle

en effet, qu'il y a bien longtemps déjà nous n'étions pas parfaitement d'accord. Moi, je suis un républicain du lendemain, du surlendemain, de quelques jours après» et votre bonne foi ne me démentira pas si j'affirme que c'est la position de 30 millions de Français sur 35. Vous marchez à deux pieds sur la monarchie morte, et vous dites, dans votre orgueil de vainqueur : « Cela ne pouvait pas durer; en vain les siècles semblaient, en passant, affermir et cimenter l'édifice; en vain les pieds du trône semblaient scellés dans les bases chaque jour plus solides de la durée et du temps. C'était une apparence de vie, c'était un semblant de force, c'était un monument construit sur du sable, contre les règles éternelles de la raison et du droit : que tout cela se soit un jour écroulé sous un souffle inconnu, cela ne nous étonne guère : il n'y a que « lés hommes d'État à vue courte » qui ne l'aient pas prévu... »

Vraiment! Entendons-nous, ô prophète! Si vous voulez dire que la monarchie n'est pas la forme dernière et fatale des gouvernements humains, je le dis avec vous ; que la république, le gouvernement de tous par la délégation de quelques-uns, est le mode le plus conforme à la raison, et semble devoir être la transformation dernière des sociétés, je le dis encore : mais que la monarchie eût fait son temps en France et que, le 24 février dernier, nous fussions mûrs pour la république, c'est ce que je nie.

Si je voulais vous dire pourquoi, vous comprenez bien que je vous enverrais, non pas une lettre, mais une bro-

chure In-octavo. Voyez seulement 1 attitude du pays et la manière dont s'est faite la révolution. Quand une nation veut une chose, quand elle croit à un principe, quand elle a foi dans une idée, elle trouve un cri, un symbole pour traduire <es aspirations et ses vœux. Au XVIe siècle, l'Allemagne criait : Vive la réforme: Quand la féodalité est tombée en France, la France, pendant les soixante ans du grand règne, a crié d'un seul cœur : « Vive le roi! » En 1792, la jeunesse s'enrôlait au bruit de la Marseillaise : « Vive la république! » C'était l'écho de toutes les âmes! Plus tard, on est mort au cri de : « Vive l'empereur! » quand la fortune de la France tenait toute dans les mains d'un homme. En 1830, la France constitutionnelle criait : « Vive la Charte! » avec quel entrain et quelle ardeur unanime, vous le savez comme moi. C'était bien, tout cela. A toutes ces époques, le cri représentait l'idée, le drapeau représentait la foi. Les confédérés de la Wartburg voulaient la réforme. La France de Louis XIV voulait la royauté. Les républicains de 92 voulaient la république. Les soldats de Napoléon voulaient leur empereur invincible. Les combattants de 1830 voulaient la Charte exécutée Qu'est-ce que voulait la garde nationale de Paris qui a fait la révolution de février? Le renversement de Louis -Philippe? La chute définitive de la monarchie? Le triomphe de la république? Grand Dieu! Si on leur eût dit cela, si la question se fût nettement posée, sans équivoque, face à face, entre la monarchie telle qu'elle était, avec ses abus et ses fautes, et la république, parée de toutes les grâces

attrayantes d'une théorie immaculée; si on leur eût dit : « Il faut choisir (je vais jusque-là) entre M. Guizol luimême à perpétuité et M. Ledru-Uollin, le grand citoyen du Mans... », croyez-vous qu'ils eussent hésité? Croyezvous que la nation tout entière eût hésité? Pensez-vous que si, en criant : « Vive la réforme! » ils avaient su crier : « Vive la république! » pensez-vous qu'ils eussent si bravement hurlé? Je vous pose ces questions sans vous demander même de me répondre. Il y a donc eu un malentendu immense, un escamotage humiliant, une confiscation de la majorité par un parti : cela est trop clair aujourd'hui pour être démontré; et si vous en doutiez, il fallait venir à Paris le lendemain de la révolution et demander à ces braves bourgeois ce qu'ils pensaient de leur œuvre. C'était de l'épouvante, de la stupeur, de l'hébétement. Leur femme serait accouchée d'un veau à deux tètes ou d'un serpent à sonnettes qu'ils n'auraient pas élé plus stupéfaits. Il faut donc en convenir de bonne foi : la république n'était pas dans les vœux du pays. J'ajoute qu'elle n'était pas dans les prévisions des républicains eux-mêmes; tout le prouve et ils l'avouent au besoin.

Maintenant que c'est fait, voulez-vous ma profession de foi? La voici.

Je regrette profondément ce qui est tombé, j'entends la constitution de 1830. Les abus étaient considérables. La force des choses et la raison publique en allaient faire justice. Mais ce que nous avions, et ce que nous ne reverrons pas de longtemps, c'était la liberté, la liberté

la plus large dont aucun peuple ait jamais joui. Maintenant je ne désire qu'une chose dans le plus profond de mon cœur, c'est que nos efforts communs affermissent la république. La monarchie s'est abandonnée ellemême. Insensé qui songerait à la restaurer. Voilà pour les choses. Pour les hommes, voici ce que j'en pense : à ceux qui sont tombés de si haut, un souvenir attristé. J'ai pleuré cette famille cà laquelle je ne devais rien, mais à laquelle m'attachait une instinctive sympathie; ces jeunes princes surtout, beaux, braves, intelligents, aimés; j'ai pleuré quand j'ai vu ce pauvre duc d'Orléans descendre de ce piédestal de bronze que lui avait mérité sa jeunesse populaire. Yrous le savez, mon ami, j'ai le cœur d'un poète plus que la tête d'un politique. Quant aux hommes qui ont fait la révolution, j'en fais deux parts : les uns sont la pensée, l'âme, le génie de la république; ils ont combattu par l'idée : ceux-là, j'attends pour les juger. Le succès les absoudra ou les condamnera à mes yeux...

6 avril.

Quant à ceux qui du fond de leur médiocrité, sans pensée, sans foi, poussés par leur seule ambition et par cet esprit brouillon qui est le propre de notre caractère national, ont jeté le pays dans ces aventures; quant aux banqueteurs constitutionnels, qui buvaient dans le verre des républicains; quant aux avocats braillards (je vous les nommerais) qui, le 24 février, ont violé l'enceinte de la représentation nationale; quant aux organisateurs du

travail qui n'organisent rien, quant aux prédicateurs de liberté qui écrivent des circulaires tyranniques, quant aux journalistes barbus qui vont déclamant dans les clubs des articles pour lesquels ils ne trouveraient pas de lecteurs dans les cafés, je les déteste, je les maudis. Si vous saviez, mon pauvre ami, quelle lie est montée tout d'un coup à la surface de cette eau troublée! Quelle comédie et quels comédiens! Nous avons au Paiais une foule de grands citoyens qui n'étaient connus jusque-là que comme de très mauvais avocats. Mais ceci est le côté plaisant de la vie; et quant aux noms, je suis trop bon camarade pour vous les dire.

Je ne sais encore, dans le coin obscur où je me tiens jusqu'ici, quelle influence aura cette révolution sur mon humble destinée. Quelques vides se sont faits au Palais, mais point dans les rangs enviés.

Marie, Crémieux, Bethmont n'ont pas renoncé à leur profession. Ceux qui sont partis, ce sont les jeunes et les obscurs. En 1830, c'est la tôle du barreau qui a été enlevée dans les régions du pouvoir : Dupin, Barthe, Berville, 0. Barrot, Berryer. Cette fois, ce sont les... En revanche, les anciens reviennent, entre autres : Persil, Plougoulm, Delangie.

Comme je suis toujours adroit, j'ai choisi, pour me rogner les vivres, le moment précis où l'argent passe à l'état d'allégorie mythologique. Vous ai-je dit que j'avais opéré ma révolution, que j'avais secoué l'esclavage et que je m'étais nommé, à l'unanimité, le président de ma république?

J'ai quitté Me Chais, quatre jours après la révolution, dans un moment d'humeur, après quelques mots qui, à tort ou à raison, m'avaient blessé. Rentré chez moi, je lui ai écrit une démission en règle. Il m'en coûte 1 200 francs de traitement. Mais quoi? N'ai-je pas conquis ma liberté? Et que je me plaindrais peu, si la république n'avait pas coûté plus cher! Quoi qu'il en soit, me voici seul, attendant les clients dans un temps où ils sont rares, attendant l'argent dans un temps où il n'y en a pas, attendant l'avenir pour ne pas songer au présent. Je me console en devenant misanthrope; pas à ce point pourtant, mon bon ami, que je ne me réjouisse du fond du cœur de ce pas que vous faites en avant et de cette trouée qni vous porte au premier rang de votre barreau. Courage, encore quelque temps et je vous verrai à Paris, siégeant parmi les représentants du pays. C'est un vœu que je fais moins pour vous que pour nous, qui avons besoin d'hommes d'intelligence et de cœur. Quelques-uns de nos amis sont sur les rangs, entre autres Cardon, qui parcourt le département de l'Ain et à qui je cherche des voix partout.

Adieu, ami, voilà une trop longue lettre et que je me garderai bien de relire; commencée, reprise, laissée, finie par pièces et par morceaux, arlequin épistolaire que vous digérerez si vous pouvez. Ajoutez-y ce dernier morceau : depuis hier, nous nommons nos officiers. Nous en sommes aujourd'hui, dans la 2e légion, à un scrutin de ballottage pour le colonel. J'ai vu avec attendrissement que ce bon M. Barbes a été nommé dans la

12e légion. C'est en patronnant et en imposant de pareilles candidatures qu'un gouvernement se popularise!! Quant au grand citoyen Blanqui, vous avez pu voir dans les journaux qu'il lui tombe une tuile sur la

tête...

Adieu encore, amitiés pour vous, et mes respects bien empressés à Mme Henry.

Samedi soir 17 juin 1848, 11 heures soir.

Mon cher ami, je viens de passer huit jours à la campagne : à mon retour, je trouve votre lettre ornée de ce post-scriplum vengeur où vous réclamez vos emplettes. Le fait est que je suis absurde et que vous devez me donner au diable. Je n'ai plus qu'une excuse à vous donner : c'est que, depuis trois mois, je suis véritablement ahuri, comme tous mes chers concitoyens de Paris. Depuis trois mois, le Parisien a subi une transformation bien agréable : c'est une buse à jambes de garde nationale : bête par en-haut, troupier par en-bas. Voilà la métamorphose que la République une et indivisible a fait subir à cette spirituelle nation !

Eh bien, mon brave ami, que dites-vous de tout ceci? Avez-vous idée d'un plus sale gâchis? Nous font-ils assez misérables et assez ridicules! Voilà ces grands citoyens qui tenaient dans leur main fermée la grandeur, la gloire, le bonheur de la France !

Mais laissons la politique. Je pense que vous avez assez

des tartines non cautionnées des journaux multicolores que vous recevez à Sedan. J'aime mieux vous parler un peu de l'aspect de Paris, de ce qui fut Paris — campos ubi Troja fuit.

Malgré tout le plaisir que j'aurais à vous voir, ne venez pas chez nous, mon cher ami. Vous avez vu Paris dans son élégance, dans son luxe, dans son oisiveté affairée, dans ses joies et ses magnificences : vous trouveriez maintenant une ville de province, une espèce de sous-préfecture maladive, languissante, mal vêtue, triste et rechignée, ne prenant plus la peine de dissimuler sa misère, étalant sans pudeur les paletots retournés de ses lions défrisés.

Un des quartiers les plus changés est le boulevard, de la rue du Mont-Blanc à la rue Grange- Batelière. Les arbres sont abattus et Ton voit à leur place de minces baguettes qui promettent leur ombrage à nos arrièrepetits-neveux. On a jeté par terre ces petits monuments amis de l'homme que la pudeur parisienne avait baptisés du nom populaire de Rambuteau. Et, ce qu'il y a de plus joli, c'est que, depuis trois mois et demi, le gouvernement, qui avait promis au peuple toutes les jouissances matérielles, laisse par terre les rambuteaux, privant ainsi le peuple souverain de la plus incontestable des jouissances et du plus imprescriptible de ses droits.

La chaussée du boulevard est encombrée de files de voitures qui stationnent piteusement en attendant un chaland incertain. Ce sont des remises que les loueurs envoient racoler le public, aimant mieux faire promener

leurs chevaux que de les nourrir dans le farniente coûteux de l'écurie. Ces malheureux vous proposent, pour 2 francs par heure, des voitures charmantes à deux chevaux : coupés, calèches, américaines, brougham, etc. Cela fait mal à voir. De temps en temps, passe une diligence attelée de chevaux anglais, trahissant encore, sous leurs harnais de ficelles, leur origine et leur sang aristocratique humilié. Les pauvres bêtes paraissent tout étonnées et toutes honteuses. Dans ces derniers temps, un attelage de 3 000 francs se vendait, prix moyen, 400 francs. On ne compterait certainement pas à Paris maintenant cinq cents personnes ayant voiture... J'excepte les marchands d'encre, les débitants de thé suisse, les montreurs d'animaux féroces, les vendeurs d'orviétan, les membres de la commission executive, — et autres saltimbanques.

Un produit important de la révolution de Février, c'est l'arbre de la liberté. C'a été pendant quinze jours la grande joie et la grande affaire des travailleurs nationaux. Quand ils étaient las de jouer au loto ou au cochonnet, l'un d'eux se mettait à dire en bâillant : « Si nous plantions un arbre delà liberté?— Plantons! » Alors cinq ou six gredins allaient dans le premier jardin venu extirper un peuplier quelconque, le promenaient pendant six heures dans les rues en chantant les Girondins. Puis, quand ils en avaient assez, ils creusaient un troua l'endroit où ils se trouvaient et y fichaient leur arbre. Le soir, des bandes de voyous, sous prétexte qu'ils n'avaient pas d'argent pour acheter du pain, achetaient

des pétards et faisaient des feux d'artifice autour de ces jardins improvisés en criant dans tout Paris : « Des lampions! des lampions! » sur l'air devenu aujourd'hui si populaire.

Ils ont empoisonné tous les quartiers de cette végétation enrubannée. Il y a deux arbres de la liberté dans la cour du Palais-Royal. Il y en a deux place Dauphine, un place du Palais, deux place Saint-Sulpice, deux place de la Bourse, un place Favard, un place du Carrousel. Quant cà ce pauvre boulevard, il en est criblé. Je crois qu'il y en a autant que de bornes-fontaines. Il y en a un devant la porte de Tortoni.

Revenons à mon boulevard. Si les chevaux ont « l'œil morne et la tête baissée», les humains n'ont pas l'air pi us joyeux. D'abord tous les heureux qui ne sont pas rivés ici par un lien indissoluble, tous ceux que le besoin de vivre n'enchaine pas à un bureau, à une fonction publique ou à une profession, tous ceux-là ou presque tous ont depuis longtemps chanté en canon le Chant du Départ et ont livré Paris à ses solitudes patriotiques.

Vous vous rappelez ce qu'était le boulevard des Italiens à cette époque de l'année, vers quatre ou cinq heures, à cette heure charmante où Paris lutte indécis entre l'activité du jour et l'oisiveté du soir, ('/est l'heure où commence la flânerie, où les hommes reviennent des affaires, de la Bourse, des rendez-vous, et prennent le plus long pour rentrer chez eux. C'est l'heure où la jeunesse dorée débouchait de la chaussée d'Antin dans tout le luxe de ses vingt-cinq ans bien peignés, étalant avec orgueil les

modes du lendemain, rêvant amours, poé^e, ambition, chacun caressant sa chère folie en frisant du bout des doigts sa moustache. Celait l'heure où les jolies femmes mettaient le nez au vent et faisaient parade de leurs fraîches toilettes (éludes de mœurs! études de cœur!). L'une calme, grave dans sa beauté, tirant après elle deux bambins roses. Coquetterie de mère! l'autre marchant d'un pas nonchalant sous son ombrelle penchée en arrière, s'arrêtant aux boutiques, disant aux bijoux : « Que seriez-vous sans moi? » aux magnifiques étoffes : « Vous êtes les esclaves de ma beauté. Vous êtes la draperie, je suis la statue; vous êtes la matière stupide, je suis l'art qui vous anime et vous fait tomber en plis intelligents. Vous êtes la couronne, je suis la reine; vous êtes la pagode, je suis le dieu. » Coquetterie de femme ! Une autre, timide, incertaine, une ombre sur le front, regardant d'un œil distrait; puis, tout à coup rougissant et doublant le pas quand a passé près d'elle, au milieu d'une bande de fous, ce grand jeune homme qui la salue. Coquetterie d'amante!

Hélas! que tout cela est loin! Aujourd'hui les hommes passent, graves, soucieux, humiliés. Toute la question est de savoir si vous aviez du Gouin ou du Laflîtte, si le Trésor paiera l'échéance du 22 juin, si vous avez des bons du Trésor, ou du o ou du 3, ou du Strasbourg ou de lOrléans, c'est-à-dire si vous avez bu plus ou moins de bouillons. Et les assurances que l'État veut reprendre ! Et ce monopole insensé de toute chose, imaginé par des hommes qui criaient, il y a six mois au monopole! Et

cette contradiction sans fin! Et celte présomption sans frein! Et cette incapacité!

« C'est-à-dire, monsieur, que j'aimerais encore mieux le despotisme militaire. — Fichtre ! monsieur, vous n'êtes pas dégoûté ! — J'aimerais assez le prince Louis, n'était cet aigle vivant qu'il portait sur son doigt à Boulogne, etc. » Voilà un échantillon des conversations anacréontiques qu'on entend partout. Les jeunes gens, au lieu des modes de l'année prochaine, portent celles de l'année passée. Chacun a fouillé au plus profond de son armoire et en a exhumé ses plus vieilles vieilleries. On fait ressemeler ses vieilles bottes, on fait recoudre ses vieux pantalons, on fait retourner ses vieux paletots, on fait retaper ses vieux chapeaux. On reconnait dans la rue les tailleurs à leur regard de pitié farouche et à leur nez démesuré. Quant aux femmes, elles ont l'air profondément découragé. A quoi bon être jeunes? A quoi bon être jolies? Et pourquoi sortirais-je? Pour aller faire voir ma robe grise d'il y a deux ans? On la connait. Et mon éternel chapeau de paille de riz! Ou bien ma vieille capote jaune, — un cadeau de mon mari! — que je n'ai jamais pu souffrir (la capote;. Non, j'aime mieux rester chez moi. Et vous, est-ce que vous sortez, ma chère? Voilà ce que disent ces dames. Et, de fait, elles ne se montrent plus. Jamais, d'ailleurs, les ménages n'ont été plus unis. Tous les hommes élant aujourd'hui profondément et uniformément ennuyeux, les maris ne font plus d'exception.

Une seule industrie est en progrès, l'industrie du

journalisme. Quel déluge! D'où cela sort-il? Quels cerveaux oisifs et songe-creux, quelles ambitions infimes et malsaines peuvent engendrer ces myriades de billevesées? Au coin de chaque rue, à l'angle de chaque passage des dizaines de crieurs vous ahurissent de leurs aigres faussets. Ils crient, ils hurlent, ils beuglent, ils gloussent, ils meuglent, ils croassent, ils coassent : c'est un enfer. Le National, l'Assemblée nationale, la Presse, la Grande - Colère de M. de Girardin, la Réforme, la République, la Vraie République, la Liberté, la France, la Providence, le Père Duchesne, la Mère Duchesne, le Petit-Fils du père Duchesne, V Aimable faubourien, Journal de la Canaille, la Voix des femmes, l'Ami du peuple, Robespierre (sic). A cette liste, il faut joindre la pléiade des journaux bonapartistes, éclos depuis quinze jours : la Constitution napoléonienne, Napoléon républicain, le Bonapartiste, le Petit Caporal, la Redingote grise, tout cela né le même jour. Ajoutez enfin à cette macédoine : le Charivari, le Corsaire, la Silhouette, le Tintamarre, le Pamphlet, la Séance et, surtout, le Lampion, petit journal réactionnaire très spirituel, très vif et très hardi, — et vous aurez, non pas, grand Dieu! la nomenclature exacte, mais un léger aperçu de l'état actuel de la presse parisienne.

Je ne vous parle ni de littérature, ni d'arts, ni de théâtre.

La littérature? elle est dans les décrets du ^our signés Flocon, Duclerc et O, portant que les députés ne pourront devenir fonctionnaires, — s'ils ne le sont déjà!...

Les arts? Ils se résument tout entiers dans cet autre décret qui a nommé le citoyen Chenavard pour couvrir

de peintures (sic) les murs du Panthéon, à raison de 4 000 francs par an, lui permettant de s'adjoindre des collaborateurs sur le pied de 10 francs par jour. Nous avons eu aussi un concours pour la figure symbolique de la République, dont je ne saurais vous donner même la plus légère idée : il faut avoir vu cela pour y croire. Enfin, la fêle du 21 mai, dite la fête des Bœufs, a donné la mesure du goût qui règne à la direction des beauxarts, gouvernée par le citoyen Charles Blanc. Quant aux théâtres, leurs receltes varient de 50 à 200 francs. L'Opéra-Comique a fait, il y a trois semaines, une recette brute de 9 francs.

Je ne vous parle pas de moi, mon ami, bien qu'au milieu de ce gâchis général notre position ne soit pas dénuée de charmes. Je plaide assez; mais quant aux honoraires, néant. Vous voyez que notre horizon n'est pas couleur de rose. Mais qu'y faire? Espérer? Non, mais attendre, et, en attendant, bavarder de temps en temps avec les vieux amis. Cela fatigue la main, mais cela soulage le cœur. Adieu. Quand je pense que vous lirez tout cela, le cœur me fault pour vous.

Nous sommes tranquilles depuis quelques jours. Cependant, hier, en arrivant de La Roche, nous avons encore passé toute la journée sous les armes, sans coup férir. Inutile de vous dire que nous nous sommes couverts de gloire le 15 mai et dans toutes les journées que nous avons eues depuis la révolution.

Adieu encore, et si cette épitre réactionnaire froisse votre républicanisme de la veille, ne m'en veuillez pas

trop. On prétend que le citoyen Etienne Arago décacheté parfois Jes lettres... uniquement pour voir ce qu'il y a dedans. Faites-moi donc le plaisir de vérifier le cachet pour la curiosité du fait. A vous de cœur.

Mercredi matin, 28 juin 1848.

Ami, mon frère et moi, nous avons tous nos membres et nous nous sommes tirés sains et saufs de grands dangers. Je ne vous dis pas que nous avons fait notre devoir, tout le monde l'a fait.

Quelles horreurs! Je suis harassé. A bientôt. Ce mot seulement pour vous rassurer. Car je vous aime assez pour être convaincu que vous êtes inquiet. Tous nos amis vont bien.

Jeudi, 20 juillet 1848.

Mon cher ami, je vous écris du Palais, de ce salon des avocats, où quelquefois, je l'espère, vous ramènent vos lointains souvenirs.

Enfin, j'ai fait votre commission. Souffrez que je ne m'excuse pas d avoir tant tardé. Vous comprenez quelles occupations et quelles préoccupations emportaient ailleurs mes heures et mes pensées.

Dans le magasin de bronzes de la rue Choiseul, le gardien muet de ce sanctuaire déserté semblait som-

meiller au milieu de ses bustes immobiles. A la vue d'un homme en vie qui voulait acheter et qui n'avait pas l'air d'un fou, il s'est frotté les yeux et m'a contemplé avec un respect hébété. Il m'a montré machinalement toute sa boutique, croyant toujours que je lui faisais une mauvaise plaisanterie, et que je voulais seulement me donner le plaisir d'une exhibition gratuite. Bref, j'ai choisi deux vases qui, je crois, compléteront dignement votre garniture de cheminée.

A présent, mon cher ami, que voulez-vous que je vous dise? que je vous remercie de votre empressement à m'écrire après ces horribles journées? J'attendais si bien votre lettre que je l'avais devancée.

Vous voulez des détails sur l'insurrection? Hélas! n'avez-vous pas tout lu dans les journaux? Ce que nous avons fait, mon frère et moi? Notre devoir comme vous l'avez fait a Sedan, comme vous l'auriez fait à côté de nous sur ce champ de bataille plus sanglant. Voici, en deux mots, notre part dans ce drame. Vous verrez que nous avons épuisé tous les genres d'émotions lugubres que peut engendrer la guerre civile.

Le 23, j'avais à plaider : je suis parti de chez moi à neuf heures et demie. Les jours précédents avaient été agités, mais je ne m'attendais à rien de grave. La physionomie des rues, jusqu'au Palais, ne me donne aucun soupçon. Au Palais, on commençait à dire qu'il y avait du bruit, des rassemblements rue Saint-Denis; à dix heures et demie une personne venant de la porte Saint- Denis affirme avoir vu commencer une barricade. Au

même instant deux gardes mobiles amènent un homme qui avait entrepris de dépaver la rue de la Barillerie, puis on en amène un autre tenant à la main un sabre qu'il venait de prendre à un officier. On dit qu'on bat le rappel rue Saint-Martin. Enfin, ce murmure confus, ces bruits menaçants, ces on-dit grossissant toujours qui annoncent les catastrophes. Mon parti est pris. Je me jette dans un groupe de robes noires et je dis : « Notre place n'est pas ici; chacun à son poste : à nos légions! à nos légions! » El tout le monde de courir.

Je sortis du Palais avec M. Baroche qui était sombre, irrité et répétait toujours : « Les misérables! » — « Que l'Assemblée compte sur nous tous! » lui dis-je. Il me serra la main et partit pour la Chambre. En un quart d'heure, je fus chez moi, courant, haletant, ruisselant. Passage Choiseul, un tambour battait la générale. Je trouve mon frère qui passait son uniforme. Nous partons. Il était onze heures et quart. Rue Grange-Batelière, nous trouvons une partie du bataillon rassemblée. Notre compagnie ne comptait pas plus d'une centaine d'hommes, bien que ce soit une des meilleures de la 2e légion.

Nous partons avec le lieutenant-colonel. Le boulevard est presque désert. Nous marchons vers la porte Saint- Denis. Quelques personnes sur les bas-côtés. On crie : « Vive la Garde Nationale! » Nous avançons en silence. A la hauteur du Gymnase, nous entendons les premiers coups de fusil tirés de la journée. Nous chargeons nos armes, moment solennel. Je serre la main à mon frère. Arrivés à la hauteur de la rue Cléry, fusillade d'une bar-

ricade placée en travers du boulevard, s'appuyant d'un côté à la porte Saint-Denis, de l'autre à la rue Saint-Denis. Notre tambour bat la charge : nous tirons sur la barricade et avançons au pas de course.

La barricade est défendue mollement. Voici pourquoi : au moment où nous la franchissons, quand nous sommes, tous bien en vue sur la chaussée, occupés à démolir les pavés et remettre sur pied les charrettes, effroyable décharge de la maison faisant le coin du boulevard, dite maison des Gants Jouvin. Nous remontons en désordre la rampe de la rue Cléry pour nous abriter. La fusillade des fenêtres continue et nous fait beaucoup de mal. En un instant le pavé est couvert de mares de sang; huit ■personnes tombent blessées à côté de nous; M. Avrial, père de cinq enfants, tué raide d'une balle qui lui enlève le crâne.

Nos armes rechargées, nous tirons sur la maison, dont le feu cesse. On monte à l'appartement d'où l'on a tiré. L'appartement est plein d'odeur de poudre : mais on ne trouve personne. Discussion entre nos officiers. Aucun ordre supérieur : pas un homme de ligne; nous sommes livrés à nous-mêmes. Une partie de la compagnie s'est repliée sur le poste Bonne-Nouvelle et y reste avec les blessés. Notre chef de bataillon, M. Laborde, officier plein d'élan et de courage, demande des hommes de bonne volonté pour s'engager dans le faubourg Saint-Denis. Nous partons environ soixante; rue d'Enghien* en travers de la rue, deux barricades qui ne sont pas défendues : ce ne sont évidemment que des ouvrages avancés*

Nous les démolissons en mettant en réquisition les habitants dont quelques-uns paraissent de mauvaise volonté. Nous avançons dans le faubourg, recrutant quelques gardes nationaux, rejoints par quelques traînards.

Nous arrivons au nombre de cent environ en vue de la prison de Saint-Lazare. A la montée du faubourg, spectacle peu gracieux : la rue est barrée par une énorme barricade en pavés, charpentes, palissades et voitures montant à la hauteur d'un premier étage; au-dessus, un drapeau tricolore. Il n'y a pas à songer à attaquer cette forteresse avec une poignée de gardes nationaux. Nous faisons halte, attendant du renfort. Pas un coup de fusil n'est tiré du côté des insurgés. Des deux côtés on s'observe en silence. A une heure et demie arrive, parle bas de la rue, le général Lamoricière nous amenant deux compagnies de mobiles, environ deux cents hommes. Il les fait passer devant nous et nous donne ordre de les suivre partout. 11 va reconnaître la barricade, revient donner ses instructions au commandant Laborde, et nous quitte pour retourner au boulevard. Il parait qu'il n'entre pas dans son plan que la barricade soit enlevée de suite; car nous passons devant sans qu'un coup de fusil soit tiré, sans que nous voyions une tête d'insurgé; et nous tournons la rue Saint-Laurent qui joint le faubourg Saint-Denis au faubourg Saint-Martin. Plusieurs rues transversales sont occupées par des barricades; sur les portes, des figures peu encourageantes. Nous marchons toujours vers le faubourg Saint-Martin et nous

apercevons une haute et forte barricade défendant le bout de la rue Saint-Laurent débouchant dans ce faubourg.

Nous étions à ce moment dans le carrefour formé par la rue Saint-Laurent, la rue du Marché-Saint-Laurent, et la rue de la Charité, carrefour très étroit. Toutes les fenêlres fermées et les persiennes baissées. C'était évidemment une position importante des deux côtés pour empêcher ou pour effectuer la jonction des deux faubourgs. La mobile engage le feu. Nous sommes tous en tirailleurs le long des maisons. Epouvantable décharge; à la lettre une pluie de balles. Nous sommes canardés à la fois par la barricade qui nous fait face, par toutes les persiennes des maisons donnant sur le carrefour et par les soupiraux des caves. Quantité de blessés, tous à la tête ou aux jambes. Nous marchons mêlés aux mobiles. Le pavé se rougit, horrible!! Un petit mobile reçoit une balle à la tempe : nous le relevons, mon frère et moi, et le portons dans une boutique entrouverte. Nous sommes couverts de sang comme deux bouchers. Nous tirons au hasard, sans voir un homme, sans entendre un cri. Cette guerre silencieuse est quelque chose de navrant. La barricade est prise. Un de nos lieutenants, un ouvrier fontainier, prend le drapeau et s'en fait une écharpe. Nous débouchons dans le faubourg Saint-Martin, au coin de l'église Saint-Laurent. Salués par une décharge générale des maisons et de la première barricade dont nous voyons les lignes se succéder en s'étageant jusqu'au chemin de Pantin. Nous nous emparons encore de cette

première barricade en y laissant bon nombre des nôtres. Nous voyons tomber un jeune homme de notre compagnie, M. Paillod (amputé depuis, mort il y a deux jours !). Nous nous glissons le long des maisons. Les mobiles prennent la deuxième barricade; nous gardons et démolissons la première. Quant à celles qu'on voit plus loin, les officiers les jugent telles qu'il faut attendre du canon.

Nous étions entrés dans le faubourg Saint-Martin vers deux heures. Nous y restons jusqu'à cinq heures, entièrement isolés, sans voir un officier d'ordonnance ni un soldat de ligne, nous croyant et nous disant très hautement trahis; car nous nous sentions enveloppés par l'insurrection. A gauche, nous avions laissé le haut du faubourg Saint-Denis, occupé par les insurgés. A droite, nous entendions une vive fusillade vers le faubourg du Temple, et, derrière nous, rue Saint-Martin, le canon. Nous ne pouvions donc aller ni en avant, ni en arrière, ni à droite, ni à gauche. Nous avons passé là trois heures d'anxiété, échangeant de rares coups de fusil avec les maisons, en fouillant quelques-unes où nous avons trouvé armes et munitions; échelonnés sur le trottoir et menaçant de tirer chaque fois qu'on ferait mine d'ouvrir une fenêtre; heureusement nous avons pu nous faire ouvrir quelques maisons honnêtes pour mettre nos blessés et nous reposer les uns après les autres. A chaque inslant c'étaient des civières qui passaient, des brancards, des matelasjachés de sang.

Enfin, à cinq heures, le général Lamoricière, ayant

pris de force le bas du faubourg Saint-Martin, a fait sa jonction avec nous, nous amenant deux bataillons de ligne que nous avons accueillis avec enthousiasme. Mais ils n'ont, pas plus que nous, voulu tàter les barricades du haut du faubourg, et c'est seulement à sept heures qu'on nous a amené une pièce de canon qui s'est chargée de la chose. Jamais, je l'avoue, roulade de la Grisi ne m'a été aussi agréable que cette grosse voix enrouée. Vers huit heures le général Rapatel, notre colonel, nous a rejoints avec une partie de la légion qui avait contribué à enlever le bas du faubourg. A dix heures, nous avons quitté la place, laissant pour garder nos conquêtes un régiment de ligne. Les boulevards étaient encombrés de troupes : nous pensions que tout était entièrement fini. A minuit, on nous a envoyé coucher, en nous demandant de revenir le lundi matin à cinq heures.

Dès trois heures nous étions réveillés par la canonnade du quartier Saint-Jacques. A cinq heures, quand le bataillon fut réuni, on nous dit que l'insurrection était concentrée vers le Panthéon, que tout serait fini dans quelques heures, et que la garde nationale, suffisamment abimée la veille, allait garder ses quartiers. A cette nouvelle, la même pensée vint à mon frère et à moi : c'était d'aller rassurer mon père et ma mère qui devaient être dans des transes mortelles.

Nous partîmes vers midi. Vous jugez de la scène quand ces pauvres parents nous ont aperçus. Ils venaient d'apprendre par les journaux que la 2e légion était celle qui avait le plus souffert. Ils avaient ce terrible souvenir

de la blessure de mon frère 1 ! Ils ne pouvaient croire que nous fussions là tous deux. Mais, hélas! leur joie fut de courte durée. Dès le soir, nous apprenions que la lutte durait toujours et menaçait de se prolonger en prenant ce caractère de sauvagerie inouïe que vous savez. Notre parti fut pris de suite de revenir nous jeter dans la fournaise. Mon père et ma mère n'essayèrent même pas de nous retenir. Mais ce départ! Nous sentions notre cœur se briser. Cet adieu! Ce baiser de mère! oh! mon ami, jamais je n'avais senti pareille angoisse. Heureusement nous avions le sentiment du devoir et nous n'avons pas faibli.

En rentrant à Paris, nous avons eu la satisfaction d'apprendre que notre compagnie n'avait pas brûlé une amorce en notre absence. Jusqu'à la fin de l'insurrection nous n'avons eu que des alertes sans danger réel; et le mardi à deux heures nous avons enfin pu nous coucher, après quatre jours de campagne. Depuis, nous étions de garde tous les deux jours, puis tous les quatre jours, maintenant tous les huit jours.

Voilà, mon ami, les loisirs que nous a faits la république, et pourquoi j'ai songé faiblement à vos vases. Quelle guerre! quels sauvages! Vous peindre l'aspect de Paris pendant ces mortelles journées est chose impossible. Toutes les boutiques fermées, les boulevards déserts, le bruit non interrompu du canon, les blessés passant par

1. M. Emile Rousse, grièvement blessé dans les rangs de la garde nationale le 1*2 mai 1839.

charretées, les ambulances à tous les coins de rues, ces nouvelles contradictoires qui circulaient sourdement; et la mort de l'archevêque arrivant comme l'épilogue sanglant de celte funèbre histoire! Quel pays! Mais épargnez-moi les réflexions. Je ne sais comment je vous en ai écrit si long. Aucun de nos proches amis n'a, grâce à Dieu, été frappé. Colmet, Gardon vont bien : leurs légions n'ont pas été très exposées. Desmarets a eu le bras traversé d'une balle; il va bien. Parmi les victimes, je connaissais beaucoup ce pauvre Masson, l'avoué, tué au pont Saint-Michel l ; et ce malheureux Mangin, l'aide de camp du général Bréa, — ils lui ont arraché les yeux et coupé les jouesl Ceci n'est pas une fable. Pauvre brave garçon ! Mais adieu ! car, à ces affreux souvenirs, j'ai les larmes aux yeux. Quel noble sang! Quels braves gens! Mais quoi? maintenant on parle d'amnistie !

Paris, 19 août 1848.

Merci, mon cher ami, de la bonne lettre que vous m'avez écrite il y a quelques jours : je trouve un instant pour vous répondre et je saisis l'occasion par son dernier cheveu. Vous me faites de votre ville un portrait qui est le portrait de la France tout entière. Parmi les hommes qui peuvent juger les événements, dégoût, lassitude,

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