Le père de M. Frédéric Masson, de l'Académie française
langueur; plus bas, la misère aujourd'hui, demain le désespoir et la guerre civile. Voilà jusqu'ici le résultat de notre magnanime Février, comme dit un stupide journal dont je viens de subir le premier-Paris.
Vous me demandez si nous sommes tranquilles ici. Tout ce que je puis vous dire, c'est que nous n'avons pour le moment ni barricades dans les rues, ni coups de fusil; mais cela peut-il s'appeler de la tranquillité? L'atmosphère est toujours pleine de craintes vagues, de bruits alarmants, d'inquiétudes de toutes sortes, qui tuent le commerce, les affaires, l'industrie, le luxe, les arts, la pensée, les plaisirs, tout ce qui fait la richesse et la vie d'une nation comme celle-ci. Ce qui m'inquiète et m'afflige, quant à moi, dont vous connaissez pourtant les instincts monarchiques, c'est cette opinion générale, acceptée partout, passant à l'état d'axiome : que cela ne peut pas durer et que la république est un rêve. Cela est dans toutes les bouches. Si c'est aussi dans tous les cœurs, quelle nation sommes-nous? Et à nous juger froidement, sans passion, sans colère, sans phrases toutes faites, ne sommes-nous pas le peuple du monde le plus fou et le moins fait pour la liberté? Quoi! toujours ce rocher de la fable que nous poussons de nos mains et que nous laissons retomber! Toujours ce tonneau politique que nous ne remplirons jamais! Pour moi, Dieu m'est témoin que je verrai la monarchie revenir avec autant de tristesse que je l'ai vue tomber, bien convaincu qu'au bout de peu d'années nous recommencerons encore une fois ce cercle éternel de révolu-
tions que notre inconstance rouvre tous les dix ans avec une fatale régularité. Puisque nous avons la république, Dieu sauve la république! — Dieu, car. quant aux républicains, ils sont parfaitement incapables de rien sauver. Ce qu'il y a de désolant encore, c'est cette impuissance à organiser qui est le caractère distinctif de cette révolution, et qui se trahit dans les petites comme dans les grandes choses. Depuis six mois que la révolution est faite, vous croyez peut-être, sur la foi des journaux, que Paris a une yarde républicaine. On rencontre bien des bandes d'hommes armés qui parcourent la ville sous prétexte d'en faire la police; mais, en conscience, cela ne ressemble en rien à une milice régulière. Les uns sont en blouse, les autres en tunique; les uns ont des pantalons garance, les autres des pantalons bleu-ciel. C'est un pêle-mêle, un tohu-bohu de vêtements hétéroclites. On dirait une troupe de voleurs qui vient de dévaliser la boutique d'un fripier. V^ous croyez peut-être aussi que nous avons des gardiens de Paris. C'est-à-dire qu'il y a des messieurs en chapeau tromblon et ornés de couteaux de chasse qui promènent dans les rues des faces patibulaires et des barbes de brigands de mélodrame. Mais qu'il se forme un rassemblement, que des citoyens se donnent une volée fraternelle, le monsieur au chapeau tromblon tourne les talons et devient invisible. Par exemple, les jours d'émeute, on le trouve volontiers derrière les barricades, tirant sur la garde nationale, histoire de rire! Un autre mythe enfanté par la révolution de Février, c'est la garde mobile à
cheval, que ce bon M. Récurt, comme vous savez, a organisée sans le savoir. Vous vous rappelez combien de fois la question est revenue devant l'Assemblée, et qu"un décret rendu depuis un mois a licencié cette infortunée cavalerie qui, suivant l'expression naïve d'un ministre, n'a jamais eu un cheval. Vous croyez peutêtre qu'une troupe licenciée n'existe plus. C'était bon avant la révolution. Mais notes avons changé tout cela, et tous les jours on rencontre officiers et soldats de la garde mobile achevai, à pied, en grand uniforme et le sabre au côté. Enfin, en tout, on dirait des gens découragés, faisant un intérim pour le compte d'autrui, ou des locataires sans bail ne se souciant pas de faire des dépenses pour leurs successeurs. Avouez que le gouvernement de Juillet s'est assis d'une façon plus carrée que celui-ci.
Si des petites choses nous passons aux grandes, n'estil pas effrayant de voir le gouvernement tremblant devant un parti au point de donner le spectacle d'une indécision périlleuse dans les questions les plus graves? Comment! voilà deux mois que l'insurrection de juin a été étouffée, Dieu sait au prix de quels sacrifices, et l'on ne sait pas encore où l'on transportera les insurgés! Cela ne veut-il pas dire qu'ils ne seront point transportés du tout? C'est maintenant l'opinion générale. Le gouvernement a trouvé une transaction bien ingénieuse. On va, dit-on, envoyer ces braves gens en Afrique pour y fonder une colonie, c'est-à-dire qu'on va leur accorder ce qu'une foule, d'excellents citoyens demandent depuis dix ans sans pouvoir l'obtenir, des terres et des conces-
sions en Algérie. Le décret dit formellement que la transportation ne pourra se faire dans nos possessions de la Méditerranée. On refera le décret. Puis, si la chose peut trainer encore en longueur pendant quelque temps, l'insurrection de juin ne sera-t-elle pas une très vieille histoire, et n'aurons-nous pas une amnistie dans laquelle on comprendra par hasard les détenus du 15 mai, dont on n'a pas entendu parler depuis trois mois? La fraternité est une si belle chose ! Mon Dieu ! à quoi donc servent les leçons de l'histoire? Et ne sait-on pas assez qu'en France tout ce qui ne se fait pas dans le premier moment ne se fait jamais? 0 peuple privé de bon sens! L'esprit et la phrase savante t'ont perdu! Tu péris par les philosophes et les économistes.
Comme je dois vous tanner, mon pauvre ami, avec ma politique. Mais que voulez-vous? je suis tellement irrité, humilié surtout de ce que je vois, que de temps en temps il faut absolument que je me soulage. Cela tombe sur vous, tant pis. Pardonnez-moi; mais voyez donc ce que ce serait si je vous allais voir dans vos Ardennes, comme vous m'y engagez avec tant d'instances amicales Heureusement pour vous, je reste à Paris et n'en puis sortir. Il y a d'abord une foule de petites raisons ignobles à dire, qui me rendraient en ce moment les voyages difficiles. Cependant en faisant une revue sévère de l'extrême fond de ma caisse, je parviendrais peut-être à lever ce genre d'obstacles. Mais la grande raison, c'est que je crois que, sans motif grave, personne ne doit quitter Paris dans cette gracieuse époque de révolutions et de
troubles. L'absence me serait insupportable, .remporterais à la fois le remords d'un devoir déserté et l'inquiétude des événements pour ceux que je laisserais derrière moi. Vous connaissez mon affection pour mon brave frère. Vitse dimidium mesn. S'il y a un mauvais moment à passer, un danger à courir, je tiens à le partager avec lui. Merci donc, mon ami, merci du fond du cœur. Je sais tout ce que je trouverais dans votre famille de bienveillante hospitalité et de charmants loisirs. Gardez-moi une place dans votre cœur et au coin de votre feu. J'irai la prendre quelque jour. Mais, en ce moment, trop de raisons me retiennent dans mon pauvre Paris, qu'ils m'ont si abominablement gâché et qui, hélas! n'est plus guère reconnaissable.
Le mois d'août est toujours pour le Palais un moment d'activilé. J'ai eu un assez grand nombre de petites affaires, mais rien de saillant, rien de décisif pour mon avenir. Cette année a été peu lucrative pour moi, comme pour tant d'autres; ma séparation d'avec M. Chaix m'a privé d'une petite rente que je gagnais bien, mais qui m'était fort utile. J'ai songé à la remplacer. Je vais être occupé à la Gazette, je ne sais trop en quelle qualité. Paillard de Villeneuve me demande des articles. Je me mets l'esprit à la torture pour chercher des sujets d'études qui offrent quelque intérêt. Je ne veux rien qui ressemble à de la polémique d'actualité : je suis trop fatigué du présent. Je voudrais me faire dans un coin du passé une niche historique où je puisse me ramasser en boule, comme un vieux dogue, avec
quelque vieil os à ronger. Trouvez-moi cela. Pour moi, mon intelligence a perdu tout ressort inventif, et je n'ai aucune initiative dans l'esprit.
Parmi les grands jurisconsultes du XVIe siècle, n'y a-t-il pas quelque ligure qui demande un cadre, quelque événement judiciaire, quelque doctrine juridique qui puisse instruire les hommes d'aujourd'hui? Malheureusement tout cela est bien usé. Mais, sérieusement, aidezmoi dans cette recherche et donnez-moi les idées qui me font défaut. Je représente assez bien Jérôme Paturot à la recherche d'une idée; je n'ai pas, tu as, donc tu me dois.
Vous m'avez envoyé de bien jolis vers, mon ami, et une charmante traduction du Tyrrhena regum prpgemes. Je l'ai suivie, le texte à la main, et cela m'a fait passer uue heure de poésie au milieu de cette prose journalière où je barbotte. Voulez-vous me permettre une critique et me laisser cueillir un souci parmi vos roses? (N'est-ce pas le propre de l'envie ?> Vous n'avez pas, selon moi, assez rendu cette strophe admirable, type de concision et de grandeur :
Prudens futuri temporis exitum Caliginosa nocte premit deus Ridetque si quis mortalium Ultra fas trépidât...
Quelle langue! et quel bonheur de trouver dans son cœur, au milieu de ce triste présent, un petit coin toujours ouvert à ces grandes harmonies de l'antiquité! N'avez-vous pas dans quelque tiroir le
Sox erat et cœlo fulgebat luna sereno,
ce précurseur païen du Lac"! Ah! que tout cela est beau ! Merci, ami, de me renvoyer encore ces bouffées de jeunesse, et de réveiller ainsi dans mon cœur qui se fait vieux les souvenirs fleuris de mes vingt ans.
Adieu donc. Écrivez-moi bientôt, beaucoup plus souvent. Prose et vers seront les bienvenus. Je voudrais bien ne pas offrir à Mme Henri mes respectueux hommages, c'est par trop bourgeois. Une poignée de main? C'est un peu bien républicain de la veille. Mais n'importe! La distance effacera ce que le procédé peut avoir d'irrégulier. Embrassez pour moi votre enfant. Hélas! quand il me connaîtra, je serai un petit vieux avec une perruque de chiendent! Quant à vous, salut... et aucune fraternité, car j'ai le mot en horreur.
N'oubliez pas Jérôme Paturot.
30 septembre 1848.
Mon cher ami, que devenez-vous donc? Il fat un temps où vous me reprochiez ma négligence, ma paresse, mon oublieuse amitié, cette incurable nonchalance qui dit toujours : Demain. Et maintenant, voilà que, pour être juste, il vous faudrait vous dire à vous-même toutes ces grandes injures que vous m'avez prodiguées. Ah! que vous êtes bien un vrai républicain de la veille, faisant aujourd'hui ce que vous trouviez fort mal hier; L 6
vous vautrant sur les coussins de ma paresse, négligent comme je l'étais, oublieux comme je l'étais, plus paresseux et nonchalant que je ne le fus jamais, disant, vous aussi : Demain! — Corne de bœuf! on ne se conduit pas ainsi. Quand je ne vous écris pas, moi, j'ai une excuse au moins. Que peuvent dire les Parisiens maintenant qu'il n'y a plus de Paris? quelles nouvelles donner, après que les journaux vous ont raconté chaque matin les faits et gestes des illustres de la Montagne, les interruptions éloquentes des Pascal Duprat, des Durieu, des Gambon, des Greppo et autres Deville? Quand vous avez lu les toasts anacréontiques du Chalet, la Constitution du citoyen P. Leroux, fondée sur le principe même de la vie, les plans financiers du citoyen Proudhon, les joyeusetés du banquet de Toulouse, n'avez-vous pas le résumé, la quintessence de tous les produits intellectuels de ce temps-ci? Que voudriez-vous de plus? Des nouvelles de salon, des nouvelles littéraires, l'histoire des élégances, des plaisirs, des scandales, de l'art et de la vie facile de la semaine? Hélas! salons, littérature, théâtres, plaisirs, la vie élégante, les splendeurs de l'art, les merveilles du luxe, tout cela est bien loin de nous. Les rues sont silencieuses, les maisons vides, les magasins déserts; les marchands allument un bec de gaz sur dix, — les écriteaux se penchent d'un air mélancolique aux balcons fermés et sur les persiennes closes. Les théâtres meurent de faim, le feuilleton chôme. La seule musique que nous entendions est le chaut de l'aveugle qui pas^e en soufflant dans sa clarinette derrière son pauvre chien.
Les seules œuvres d'art qui s'étalent aux vitrines de Giroux et Goupil, ce sont les portraits des huit cents représentants et quelques lamentables épisodes des journées de Juin. Je vous recommande cependant les caricatures de Cham dans l'Illustration. Il y en a quelquefois de très drôles sur le citoyen Proudhon et ses aimables disciples.
Mais je suis un ingrat et un réactionnaire. Je vais criant que l'art est mort, mensonge! — que la pensée est absente : bourgeois stupide que je suis! — que l'idée a quitté cette pauvre terre, comme s'envole la dernière petite flamme bleue qui meurt en tremblant au-dessus d'un bloc de charbon de terre épuisé : réaction! N'avonsnous pas eu pour ministre de l'Intérieur le grand Ledru- Rollin, l'Alpha et l'Oméga de la République? Et tout n'est-il pas dans ce nom-là? C'est le Pan républicain (ne prononcez pas paon). C'est la force dans la grâce, le lion et la gazelle, la violence qui tue et l'amour qui vivifie, la rudesse et l'élégance, la matière et l'esprit; il résume le toupet hardi de ce pauvre M. de Salvandy, la pose de Mirabeau, le geste de Danton, les faiblesses de cœur de Barnave, les velléités aristocratiques de Lameth. Il est artiste comme M. Thiers; ce rustre a des souvenirs d'Athènes; ce Richelieu est doublé d'un Colbert; ce marquis a des sabots, mais ce paysan a des talons rouges.
Donc, étant dans son Olympe provisoire, vous vous rappelez que le dieu avait eu une idée. Vous savez quelle fertilité d'imagination avaient ces messieurs. Chaque
matin, un bulletin commençant par la phrase sacramentelle : Ce que la Monarchie n'a pu faire, la République va l'accomplir. Puis, après ce pompeux exorde, suivait un décret ordonnant l'achèvement immédiat du Louvre, noté sur l'air connu : Va-t'en voir s'ils viennent Jean; ou bien une ordonnance de police sur le balayage des rues; un édit sur l'uniforme des gardiens de Paris et sur la forme démocratique et sociale de leurs chapeaux; ou bien encore un arrêté fixant d'une manière irrévocable le costume de la Garde républicaine qui n'est pas costumée du tout, ordonnant la levée en masse des onze mille vierges parisiennes destinées à escorter le char de la République, ou changeant les heures d'ouverture des bornes-fontaines! Ce que la Monarchie n'a pu faire la République va l'accomplir! Par turiunt montes!... Redonc, vous rappelez-vous un décret par lequel le citoyen ministre de l'Intérieur de la République, faisant ce que la Monarchie n'avait pu faire, ordonna l'achèvement immédiat du Panthéon; nomma général en chef de l'entreprise non pas Ingres, un réactionnaire de la ligne, non pas Delacroix, réactionnaire de la couleur, non pas Scheffer, réactionnaire de la poésie, mais un monsieur appelé Chenavard, un grand peintre incompris, qui ne s'était encore manifesté que dans les nuages de tabac du divan de la rue Lepelletier, un grand artiste arrivé à quarante-cinq ans sans avoir étourdi la renommée de ses œuvres : cependant, et à tout prendre, homme de talent, dit-on, d'esprit original et de mœurs assez excentriques. Le citoyen Chenavard était loué à l'année : 4 000 francs
par an. On l'installait dans le Panthéon avec une escouade de rapins de son choix, auxquels il devait donner 10 francs par jour fie prix d'un remise au mois). On ne disait pas s'ils devaient être nourris, blanchis et vêtus aux frais de l'État. Quant à être éclairés, c'était leur affaire. Bref le Chenavard est accouché de son œuvre, ou du moins de ses esquisses. Vous avez pu en lire la description dans la Presse (feuilletons de Th. Gautier du o au 11 septembre, je crois). C'est ni plus ni moins que l'histoire du monde au point de vue panthéiste; le défilé de toutes les théogonies connues et inconnues. L'illustre rapin a fouillé tous les papyrus brahmiques, toutes les pagodes indoues. Il a fait descendre de leurs piédestaux de granit tous les dieux monstrueux du fabuleux Orient; les idoles à trompe d'éléphant, les sphinx à mamelles, les priapes obscènes du Mexique; il avide l'Olympe grec : les grands et les petits dieux, Jupiter, Castor et Pollux, Vulcain et Prométhée. Par grâce spéciale, le Christ et la Sainte Vierge sont admis dans celte compagnie éclectique, non pas à l'état de personnages divins, le peintre faisant ses réserves à cet égard, mais comme étrangers de distinction apparemment. Enfin tout cela m'a semblé un immense fouillis au-dessus duquel nagent quelques idées; une macédoine gigantesque, un hachis mal digéré, un cauchemar d'indigestion. En lisant la description enthousiaste de toutes ces belles choses, je me rappelais les vers d'Alfred de Musset, faits il y a dix ans et qui semblent d'hier, tant ils tombent d'aplomb sur nos grands faiseurs de systèmes
ob LETTRES A UN AMI
et nos grotesques rénovateurs politiques, sociaux, religieux :
J'accouchai lentement d'un poème effroyable.
La lune et le soleil se battaient dans mes vers.
Vénus, avec le Christ, y dansait aux enfers.
Vois combien ma pensée était philosophique.
De tout ce qu'on a fait, faire un chef-d'œuvre unique,
Tel fut mon but. Brahma, Jupiter, Mahomet,
Platon, Job, Marmontel, Néron et Bossuet,
Tout s'y trouvait...
Il y a certainement plus d'esprit dans ces deux derniers vers, où Marmontel coudoie Job et Néron, que dans dix volumes, au choix, de Proudhon ou de P. Leroux et dans douze mille mètres de peinture panthéiste et humanitaire du citoyen Chenavard.
Bonsoir.
Paris, 12 décembre 1848,
Miracle ! mon cher ami. Nous voilà donc d'accord en politique pour la première fois de notre vie. Vous n'êtes pas bonapartiste, ni moi non plus. Ni vous ni moi ne donnons les mains h cetle grande humiliation vers laquelle se précipite si résolument ce pauvre pays. Ni vous ni moi ne nous laissons prendre cà cette jonglerie tragique jouée au profit de toutes les ambitions déçues et pour lamine de la France. J'ai voté pour Cavaignac et votfe me dispenserez de vous dire pourquoi ; car depuis quinze jours je ne fais pas autre chose que de défendre mon
vote et mon candidat. Je suis à bout de politique, profondément ennuyé de dire et d'entendre dire toujours la même chose; profondément triste surtout de voir combien ce malheureux pays est peu fait pour la liberté et pour les institutions qu'il est censé s'être données. J'ai toujours été républicain, sans avoir jamais voulu la république. Amour de mon pays, respect de la loi, obéissance absolue aux décisions de la majorité, éloignement profond de tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à une cour, à une domesticité, à une dévotion d'homme à homme : je sens en moi tout cela; c'est ma nature et je ne crois pas que rien la fasse jamais gauchir. Mais, au nom du ciel, travers ou vertus, croyez-vous que ces sentiments, indispensables à un peuple républicain, soient parmi nous les sentiments du plus grand nombre? Toujours à plat ventre devant un homme! hier, proclamant je ne sais quelle république démocratique ; aujourd'hui, embrassant les bottes de je ne sais quel prétendant obstiné qui a essayé deux fois une singerie d'empire et qui maintenant joue à la présidence en attendant mieux. Triste, oh triste! Vous avez bien raison.
Tout va dépendre de cette crise que nous traversons. Si le suffrage universel est respecté, si l'élu de la nation, quel qu'il soit, est accepté sans protestation violente et sans insurrection, je ne désespérerai pas du pays. Mais j'ai peine à croire à un si beau résultat. Depuis deux jours, je me mêle pour les observer aux rassemblements nombreux de la porte Saint-Denis et du boulevard Saint-Martin, où se discutent en plein air les chances et
le mérite des candidats. C'est partout le même mépris du pouvoir, de la loi, des institutions. C'est partout la môme conviction que l'individu a le droit de s'insurger contre la majorité, que chacun peut contrôler le produit du suffrage universel et le mesurer à l'aune de sa raison. La révolte est partout. L'obéissance nulle part. Avec de pareils instincts je ne sais pas s'il est possible de fonder un gouvernement quelconque; mais je sais bien qu'il est impossible de fonder une république.
« Buvez froid, mangez chaud, dormez fort. » Cela vous est facile à dire, heureux habitants des Ardennes. Les révolutions passent sur vos vallées et n'agitent que la cime des arbres. Mais ici, au plus fort de celte tourmente, croyez-vous que nous puissions nous faire cette vie facile, cet angle intime de la famille et de l'amitié, ce coin du feu béni avec la bouteille de bordeaux qui s'attiédit devant les chenets, l'enfant qui joue sur le lapis, et l'ami des anciens jours en qui s'épanchent les souvenirs? Buvez frais ! C'est fort bien dit. Mais quand le souci du jour, quand l'incertitude du lendemain vous prennent à la gorge, quel vin vous peut rendre l'espoir et la gaieté! Mangez chaud! Bon précepte. Mais quand chaque jour les rentrées deviennent plus rares, les recouvrements plus hasardeux, le travail plus stérile, par quelle sauce réveiller l'appétit blasé, sans déranger le niveau déjà si bas de nos finances fraternelles? Je vois se dérouler devant moi des horizons infinis de soupe aux choux et de bœuf aux pommes de terre. 0 Jupiter, si jamais tu m'accordes ce millier de sesterces après lequel je cours
vainement, quel adieu solennel je dirai au fils de la génisse! Le bœuf me sera aussi sacré qu'il l'était aux Egyptiens. Mangez chaud! Aristocrate, va! Dormez fort! voilà bien les maris! Eh! croyez- vous que ce soit facile de dormir à Paris, par ce temps d'émotions populaires? J'ai descendu ma garde avant-hier, et me voici commandé de piquet pour demain. Dormez donc avec un pareil métier!
A propos de métier, vous ne me dites pas un mot du barreau. Vous êtes content, n'est-ce pas? Les affaires vous sont revenues, abondantes et lucratives? Votre position grandit chaque jour, et j'attends l'année prochaine votre discours d'installation comme bâtonnier. Science, talent de parole, relations, parenté, alliances, vous avez tout pour vous. Comment ne réussiriez-vous pas? Moi, mon bon ami, j'ai quitté le long espoir et les vastes pensées. Par le temps qui court, insensé qui songe au lendemain... Rêves d'avenir, de succès, d'ambition, j'ai tout mis sous mes pieds. Ma grande ambition, c'est de gagner jour à jour de quoi suffire à mes besoins, d'alléger les charges de mon excellent frère, d'amasser un petit magot qui nous permette de faire revenir à Paris nos parents. Voyez comme les idées s'abaissent, se vulgarisent au contact de la vie! Comme elles se coulent dans le moule inflexible de la nécessité! àvàyxy]! Chaque jour une plume tombe de notre aile, chaque jour une feuille tombe de l'arbre de la jeunesse! Depuis la révolution, il s'est fait des places au Palais et j'en ai un peu profité. Le nombre de mes affaires s'est augmenté,
ma position au barreau s'est améliorée; mais les résultats pécuniaires sont toujours fort insignifiants. Jamais les clients n'ont été plus ingrats, ou plutôt jamais l'argent n'a été plus rare.
Il est inutile de vous dire que je n'ai aucunes nouvelles d'art et de littérature à vous donner. Tout cela est encore sous cet immense boisseau dont la république et les républicains ont couvert la France. Cependant il y a dans ce pays une telle sève que, depuis quelque temps, malgré les préoccupations et les soucis de toute nature, l'art montre à travers quelques fentes du mur le bout de ses pattes et de son nez. On parle beaucoup d'un vaudeville aristophanesque : La propriété c'est le vol, où Proudhon est drapé de toutes pièces. Les murs et les vitres des boutiques sont couverts de caricatures dont beaucoup sont de vrais chefs-d'œuvre. Si j'avais trente ou quarante francs de trop, je me ferais une collection qui, par la suite, aurait certainement un grand prix. Ce seront les véritables Mémoires de ce temps-ci.
Adieu, ami, je suis triste et ne sais que dire, si ce n'est que votre lettre m'a fait bien plaisir : entendre des choses sensées dites avec esprit, cela rafraîchit le sang. J'ai lu et admiré votre Xox erat... Envoyez-moi de temps en temps, si vous ne m'en trouvez pas indigne, quelques-unes des belles lleurs de votre anthologie. C'est pour moi un grand plaisir au milieu de tous mes ennuis. Adieu. Écrivez-moi.
16 février 1849.
Quelle sombre humeur, mon bon ami! quelle tristesse! et si les heureux de ce monde en sont vraiment là, que diront les pauvres diables comme moi? De quelle voix assez lamentable chanleront-ils la complainte de leurs joies perdues? Où trouver une plume de corbeau assez noire pour écrire leur élégie de tous les jours? un manteau assez sombre pour porter le deuil de leurs illusions enterrées et de leur jeunesse qui s'en va en boitillant à travers toutes les ornières de la vie? Ah! vous êtes misanthrope ! Ah ! vous faites l'homme aux rubans verts ! Ah ! vous calomniez l'animal à deux pieds et sans plumes! Ah ! vous trouvez que tout n'est pas vraiment pour le mieux dans la meilleure des républiques! Ingrat! Vous qui vivez là-bas au fond de vos Ardennes, loin des orages et des tourmentes civiles! Vous qui vous êtes fait, à l'abri de la maison où vous êtes né, un nid de paix et de bonheur où déjà un petit pousse sa première plume sous l'œil d'une jeune mère! Ingrat! Que diriezvous donc si vous assistiez de près à ce spectacle écœurant que jouent à nos dépens nos histrions de la veille et du lendemain? si vous étiez forcé de coudoyer chaque jour toutes ces folies, toutes ces colères, toutes ces grandes ambitions si petites, toutes ces misères, toutes ces hontes? et s'il vous fallait, à travers toutes les embûches de la mauvaise fortune, chercher votre route effondrée à chaque pas par tous ces orages humains? Eh bien ! mon ami, tout cela ne m'a pas rendu misanthrope,
dans le sens noir du mot. Je ris en moi plus que je ne m'indigne; je méprise plus que je ne hais; et dans ce peuple d'àmes sales, corrompues, serviles, menteuses, violentes, je m'étonne joyeusement de rencontrer encore tant de natures passables et quelques cœurs d'or, comme vous dites. J'espère, ami, que votre lettre si découragée n'était pas le contre-coup de quelque chagrin personnel, et que la vue de la chose publique, si étrangement cahotée depuis un an, vous a seule arraché ce cri de détresse. C'est, en effet, un triste spectacle. Mais faut-il désespérer? Nos plaintes n'ont-elles pas déjà retenti bien des fois? N'est-ce pas l'histoire éternelle de ce vieux monde que ballotte la main de Dieu? Ce que nous souffrons, on l'a souffert avant nous; ce que nous disons, on l'a dit; ce que nous pleurons, on l'a pleuré; ce que nous crions, on l'a crié. Le monde est si vieux et a toujours été si plein de misères, qu'il n'y a pas ici-bas une douleur neuve. Nosjarmes sont les larmes de nos pères, et quelque grand cri que nous poussions dans nos angoisses, ce cri a déjà été entendu avant nous; notre voix n'est qu'un écho. Écoutez les plaintes touchantes d'GEdipe sur son peuple :
Kâ.o\}.ryj toO 7iâ).a'. vsa -po:pr,.
Et Horace, votre Horace :
0 navis, réfèrent in mare te novi
Fluctus?
... Xon tihi sunt intégra lintea,
Non di, quos iterum...
Et Dante :
Italia! Italia! di dolore ostello!
Nave senza nocchier in gran tempesta !
Et tous ces grands désespérés qui, depuis Salomon jusqu'à Alfieri et Byron, ont toujours trouvé que leur siècle et leur pays étaient de tous les siècles le plus mauvais, et de tous les pays le plus lâche, le plus... (22 février) le plus fou. Voilà huit grands jours, mon cher ami, que cette phrase inachevée dort dans ma pancarte, sans que j'aie pu trouver un instant pour la continuer. Pendent opéra interrupta. Aujourd'hui encore, je n'ai que le temps de vous serrer la main.
Je ne sais quelle rosée bienfaisante s'est mise à fondre sur moi depuis quelques jours. Les affaires succèdent aux affaires, les clients aux clients. Les dossiers s'entassent sur mon bureau, à ma grande satisfaction et à ma terreur tout à la fois, car il est évident que je touche à une crise dans ma vie d'avocat. Si je m'en tire bien, ma petite affaire me parait en bon chemin; si je m'en tire mal, bonsoir. Il faut donc beaucoup de travail, de persévérance, et beaucoup aussi de cette chose rare qu'on appelle du bonheur. J'ai là, devant moi, trois affaires de séparation de corps, dont une contre Jules Favre. J'ai la fièvre d'inquiétude, de peur, de surexcitation. Enfin, à la grâce de Dieu !
A Paris, quoi de neuf? Rien, si ce n'est ce que vous apprend chaque matin votre journal. Aux théâtres, des vaudevilles réactionnaires salués avec enthousiasme \
y* LETTRES A UN AMI
applaudis avec fureur. Il y a beaucoup de gens qui sont ravis de cette tournure de l'esprit public; je ne suis pas de ceux-là. Dans ce succès qui s'adresse aux critiques violentes du gouvernement actuel, je retrouve non pas l'expression de telle ou telle opinion politique, mais l'éternel travers et le défaut incurable de ce peuple. 11 est de bon ton de honnir la république. Parce que c'est la république? Non pas, mais parce que c'est le pouvoir, l'autorité. Que la république tombe demain, le personnage grotesque sera le roi, l'empereur, l'individualité quelconque qui représentera l'idée gouvernement. Donc je laisse couler ce flot de gaieté sans autrement m'y mêler. Des vaudevilles en vogue, j'entends les échos répétés dans les conversations de chaque jour; ici un trait, là une pointe, le dernier hémistiche du couplet final, Vacutam, cette chose qui se chante quand on ne peut la parler.
Nous n'avons pas eu de bœuf gras, cette année; mais, en revanche, nous aurons, après-demain, l'anniversaire joyeux de la révolution de Février, des demi-réjouissances, des demi-actions de grâce; la moitié d'un Te Deum, la moitié d'un mât de cocagne, un lampion allumé sur deux, le reste étant ajourné, comme vous savez, au 4 mai. Cela veut-il dire que la joie du peuple est trop grande pour pouvoir s'exprimer en une seule fois? ou que la médecine est trop amère pour qu'on nous la fasse avaler en une gorgée? Mais, bon Dieu! pourquoi avoir supprimé le bœuf gras? Est-ce une dernière royauté qu'on a voulu abolir, une dernière aristocratie
qu'on a voulu supprimer? Quoi donc leur a fait peur, à nos gouvernants, dans ce cortège séculaire? Le bœuf? l'Amour? le Temps?... ou les sauvages?...
Vendredi, 2 mars, 4 heures.
Ah! diable! je repêche ma lettre au fond de mon tiroir. Pas une minute libre. Je travaille comme un bœuf, pas gras du tout. J'ai plaidé une de mes séparations vendredi dernier, à la première chambre de la Cour, avec assez de succès. La Cour, pour me témoigner tout le plaisir qu'elle avait eu à m'entendre, m'a fait perdre, mon procès tout d'une voix. Au lieu d'une affaire contre Favre, m'en voici trois! Je suis sur les tisons. A la fin de la semaine prochaine, je vous écrirai; j'espère que ce flot d'émotions aura passé et que j'aurai la tête plus libre.
La Roche-Guyon, 6 avril 1849.
Pardon, mon vieil ami, si j'ai mal tenu ma promesse. Voilà bien longtemps que je vous dois une lettre; mais j'ai été tellement occupé ces derniers temps qu'il m'a fallu l'ajourner d'heure en heure. Enfin, me voici un répit de quelques jours. Je suis venu réinstaller ici avant-hier, auprès de mes parents, pour y passer les vacances de Pâques; j'ai fait vœu, en arrivant, de ne faire, pendant ces dix jours, œuvre de mes dix doigts;
et, jusqu'à présent, j'ai pieusement exécuté mon programme. J'avais réellement besoin de ce repos absolu et de mettre mon esprit au vert, comme on y met les vieux chevaux. Maintenant, mon cher ami, voici la cause de cette grande fatigue : comme je sais toute votre bonne et sincère amitié pour moi, et que tout ce qui m'arrive d'heur ou de malheur est joie et peine pour vous-même, il faut que je vous conte des nouvelles un peu moins tristes que celles dont, si souvent, je vous ai affligé. Je vous ai dit déjà, je crois, il y a quelque temps, qu'il m'était arrivé quelques bonnes affaires, entre autres deux séparations de corps contre Jules Favre.
J'ai plaidé la première il y a environ trois semaines. Il s'agissait d'un ménage fort connu à Paris par son luxe, sa richesse d'autrefois, les fêtes splendides données au monde doré de la tyrannie et aussi, il faut le dire, par de communes excentricités. La femme demandait la séparation de corps, ou du moins articulait des faits et sollicitait l'enquête. Le mari, pour ne pas demeurer en reste, demandait reconventionnellement la séparation, mais de piano, sans enquête, et en se fondant sur une de ces correspondances échevelées comme il s'en rencontre quelquefois dans le dernier tiroir d'en haut du secrétaire de certaines femmes trop confiantes. La correspondance était chaude, les baisers voltigeaient dans des post-scriptum passionnés, des tutoiements égarés semblaient même attester une familiarité quelque peu anacréontique. L'affaire était scabreuse. Bref, j'ai plaide et j'ai été assez heureux pour réussir contre mon redou-
table adversaire. L'affaire a fait sensation au Palais; j'ai été couvert de félicitations, et les compliments ont redoublé quand, huit jours après, le tribunal m'a donné gain de cause, en dépit de l'opinion publique fortement dessinée contre ma cliente. Et d'une.
Maintenant, voici l'autre. Il s'agissait derechef d'une séparation de corps; j'avais derechef pour adversaire J. Favre. La scène se passait à la quatrième chambre, il y a eu mardi huit jours. J'étais demandeur; dans une première plaidoirie, j'ai exposé les faits et les enquêtes ornées de commentaires. Favre a plaidé à son tour avec son admirable talent. Par bonheur, j'étais très agacé ce jour-là; je m'étais levé ayant envie de pleurer; j'avais besoin de casser quelque chose pour me détendre les nerfs. Pendant toute sa plaidoirie, j'ai déchiré mon mouchoir à belles dents et cassé deux crayons en griffonnant mes notes. Quand il a lâché son dernier mot je me suis levé comme mù par un ressort et j'ai répliqué d'instinct, de verve, de colère; vous savez, j'étais dans un de ces jours où l'on sent l'idée vous arriver nette, claire, où elle se coule dans le moule de la phrase sans effort, sans hésitation, où un dieu vous dénoue bien à temps le fil entortillé de la période.
Enfin je me sentais aller, je me sentais poussé par l'attention du tribunal, par l'approbation chuchotée de l'auditoire, par l'attitude de mon terrible partner qui avait l'air de dire : « Tiens! tiens! tiens! Mais il va, ce petit bonhomme. » Bref, quand je suis arrivé au bout de ma harangue, suant, soufflant, frémissant
comme un cheval de course qui vient d'arriver au poteau (pardonnez-moi, mon ami), j'ai reçu une ovation complète. Nos camarades m'ont entouré, félicité, accablé de témoignages de sympathie. Favre, avec une bienveillance rare, est venu me prendre les deux mains en me disant des choses trop bonnes, trop indulgentes pour que je vous les redise. Enfin, voici le bouquet : comme je sortais de l'audience, un huissier s'est précipité sur moi, pour me dire que le tribunal me demandait dans la Chambre du conseil, où j'ai évité à grand'peine les embrassements ornés de roupies de la véDérable dame Justice.
Voilà mon histoire, mon vieil ami ; si je vous la raconte, vous savez bien, n'est-ce pas? que ce n'est pas par vanité. Parler de moi est une chose qui me met au supplice; vous connaissez ce qu'on appelle à cet égard mes travers et ma bégueulerie. Mais la joie est comme une bouteille de vin vieux : il faut la partager avec ceux qu'on aime. J'ai donc eu là une bonne veine, et ces deux affaires, jointes à quelques autres, m'ont fait au Palais beaucoup de bien. Maintenant j'en ai encore quelquesunes dans mon bissac, entre autres une séparation de corps (c'est décidément une spécialité que je dois aller prochainement plaider à Alençon. Presque toutes ces aubaines me viennent, devinez de qui? de mon ancien patron, de M. Ghaix lui-même ! ! ! Chose étrange. Depuis que je me suis mis à la porte de son cabinet et que j'ai rompu ma chaine, un peu trop vivement peut-être, il n'est politesses, prévenances, marques de sympathie, d'intérêt
et de très réelle affection dont il ne m'accable; depuis quelques mois surtout, je ne sais ce que cela veut dire et j'en suis tout étourdi. Vous savez que Louis XVIII disait de M. de Pastoret : Quel diable d'intérêt Pastoret peut-il avoir à maigrir? Si j'étais aussi sceptique que ce malin et égoïste gros homme, je me demanderais, de mon côté : Quel diable d'intérêt peut-on avoir à me faire du bien? Mais non, ce serait une injuste et révoltante ingratitude qui n'approche même pas de ma pensée. Vis-à-vis de M. Chaix, c'est de ma part une reconnaissance intime, profonde dont je serais heureux de pouvoir lui donner des preuves. 11 est très certain maintenant que si jamais j'arrive à me faire au Palais une place honorable, c'est uniquement à lui, à son patronage puissant que je le devrai. Ce sont là des choses qui se gravent au plus profond du cœur, et j'avoue que je ne suis pas de ceux pour qui la reconnaissance est un fardeau pesant à porter.
Mon cher ami, tous les biens de ce monde sont mêlés de vicissitudes. Il y a quelques mois, perdu dans mon obscurité profonde, plongé dans les souvenirs amers de nos chagrins de famille, ne voyant que la ruine d'hier, la gêne d'aujourd'hui, la misère presque certaine de demain, j'avais conservé du moins l'assurance d'un bien que personne ne songeait à me ravir : ma chère liberté, mon indépendance, ce franc aller et venir dont on ne doit compte à personne; cette vie sans entraves, ce voyage sans paquets. J'étais assuré de vivre garçon. C'était une compensation à bien des maux. Maintenant,
je n'ai pas encore perdu ce doux espoir. Mais, hélas! voici déjà mes frontières envahies et mon indépendance menacée. Je suis toujours le pauvre hère que vous connaissez. C'est à peine si, cette année encore, malgré quelques succès sonores, mais peu lucratifs, je gagnerai de quoi alléger un peu les charges de notre petit ménage fraternel. Mais quoi? une éclaircie s'est faite à mon horizon. On a vu un peu de bleu entre mes nuages. On s'est mis à dire autour de moi que j'avais quelque avenir, que quelques efforts de plus me porteraient au rivage. Tant mieux, dites-vous. Non, tant pis, mon pauvre ami, car ne voilà-t-il pas déjà sur mes traces la meute, cette meute implacable des pères de famille qui ont des filles à marier. Je suis déjà cerné non pas par des propositions formelles, par des attaques de front, mais, partout où je me pose, je sens la glu sous mes doigts; sous mes pas, je vois les filets artistement dressés de ces infatigables chasseurs. Ce sont des insinuations, des propos en l'air, des visites en apparence indifférentes de tiers obligeants; des gens que je ne voyais jamais, surtout depuis que les temps étaient sombres (tempora nubila), et qui arrivent chez moi d'un air dégagé : « Mon Dieu! je passais devant votre porte par hasard (ô hasard!); je suis monté vous dire un petit bonjour. A propos (ô à propos!), un tel se marie, un tel aussi. Il se fait beaucoup de mariages en ce moment. Il y a aussi Mlle *** qui se mariera sûrement bientôt. E'ie est très bien Mlle ***, bonne éducation, bonne famille! Ce serait un mariage utile pour un jeune avocat. » (Une
pause.) D'un air détaché : « Vous ne songez pas à vous marier? » Et le reste. Vous comprenez, mon cher ami, que je suis, pour traiter cette grave question, dans la position la plus fâcheuse. Au vrai, si j'interroge mes goûts, mes instincts, mon caractère, je n'éprouve pour le mariage, je puis bien vous le dire à vous, qu'une répulsion effrayée. D'un autre côté, je sens bien que le mariage est la seule porte par où je puisse sortir de la situation précaire où nos malheurs et nos revers de fortune nous ont placés. Mais faire de cela un calcul ! une affaire; une spéculation plus ou moins déguisée : c'est là une pensée que je supporte mal. Ajoutez à cela que s'il m'était fait une proposition sérieuse d'un parti avantageux, et que je prisse sur moi de refuser, je ferais à ma position et à mon avenir un tort énorme dans l'opinion du monde, qui n'est pas obligé d'entrer dans tous les secrets du caractère, de l'organisation et des susceptibilités de chacun et qui ne verrait, dans un refus, qu'un trait d'outrecuidante bêtise. Mais voilà assez raisonner sur un chapitre où tous les raisonnements sont bien vains. La Bruyère a raison : « On dispute beaucoup sur les choses les plus importantes de la vie, le choix d'un état, un établissement; c'est le hasard qui en décide ». Je me remets donc au hasard, à la déesse Fortune, ce qui est un peu païen pour un vendredi saint, — ou à la Providence, bien que M. Proudhon la considère comme une « hypothèse improbable ».
Je vous demande la permission de ne vous point parler
politique. C'est un écheveau qui devient trop embrouillé pour ma faible intelligence. Ce qui se passe en Italie me navre, m'indigne et m'effraye. Le mal dont ils souffrent est notre mal. Leur patriotisme serait la mesure du nôtre, et je suis convaincu que devant une invasion du Nord, nous n'aurions de courage que pour la guerre civile, les uns criant : « Les Cosaques, plutôt qu'un roi! ■ les autres : « Les Croates plutôt que la République ! » tout comme ils criaient à Florence et à Rome : « Les Autrichiens plutôt que Charles-Albert! » Cela dit, je me tais.
Avez-vous Iules Confidences de M. de Lamartine? C'est l'analyse splendide d'un bien grand égoïsme. Et Raphaël? Je ne l'ai pas lu encore; on dit que c'est admirable de style, d'images, de poésie. Si je l'avais ici, je m'en irai* le dévorer dans quelque coin de cet immense horizon que j'ai là devant ma fenêtre, et d'où m'arrivent les senteurs tièdes du printemps en fleur. 0 nature! ô poésie! ô mes vieilles amours! ô ma jeunesse perdue pour jamais!
Tenez, adieu, ami. J'ai interrompu ma lettre cinq minutes pour regarder le tableau que j'ai sous les yeux; la forêt qui commence à bourgeonner, la tache noire des sapins à l'horizon; les collines qui bleuissent dans le lointain, abritant dans leur creux des villages, la rivière qui coule lentement et à travers mille détours vers le grand Océan où elle va devenir, dans quelques heures, un des flots de la mer. J'ai vu ce ciel bleu pâle qui enveloppe tout le paysage comme des plis d'un manteau; j'ai respiré ces parfums puissants et doux des
germes qui viennent d'éclore, celte odeur de végétation, dévie et d'amour qui monte de la terre fécondée. Je n'ai plus le courage de tenir ma plume. Je vais prendre mon bâton et me lancer dans la campagne, sans idée, sans but, sans penser à rien qu'à respirer toute cette nature et à me laisser vivre quelques instants loin du monde et loin de moi-même.
Adieu. Voilà une lettre bien longue et bien bête, bien pleine de moi, il me semble. Je ne veux cependant pas faire un post-scriptum ,pour vous parler de vous, vous demander ce que vous faites, combien votre fils a de dents et combien de mots il sait déjà. J'ai parlé là-haut du mariage avec trop peu de respect, s'il m'en souvient, pour que j'aie le droit de me mêler aux douceurs intimes de votre paternité. Oserai-je même vous demander de parler de moi à Mme Henri et de rappeler respectueusement à son souvenir, non pas moi qu'elle ne connaît pas, mais au moins mon nom que votre amitié ne lui a pas laissé ignorer.
Adieu, ami. Puisque je ne puis aller vous voir, venez donc planter votre tente quelques jours dans notre Paris, qui est après tout une belle ville, malgré la révolution et les émeutes.
La Roche-Guyon, 2 juin 1849, 10 heures du soir.
Mon cher ami, je vous écris de ma chaumière de la Roche, où je suis venu faire mon trou pendant les
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vacances de la Pentecôte. J'espérais y échapper aux préoccupations et aux soucis de la vie de Paris, mais j'avoue que j'y réussis assez mal. Ce grand bourdonnement vous poursuit partout. Où est la retraite que n'envahisse pas le rugissement bestial de ces fauves réformateurs? Tout souffre en moi à cette heure. Il n'est pas une fibre sensible de mon être qui ne soit tendue et douloureuse; mes goûts, mes instincts, mes sympathies, mes croyances intellectuelles, ma foi morale, mes aspirations religieuses : tout est opprimé, faussé, gauchi par les folies de l'heure présente. Le monde est livré à des mouvements que je ne comprends pas. Il passe autour de moi des courants d'idées que je ne puis saisir. Au delà de cette vieille société qu'ils abattent, je n'ai pas la consolation de voir le plan et les matériaux d'une œuvre nouvelle. J'assiste à cet étrange spectacle comme un aveugle égaré dans un musée, comme un sourd dans un concert. On parle maintenant une langue que je ne comprends plus, et jamais le vieux symbole de Babel n'a été plus approchant de la vérité. Rien n'est vrai, rien n'est faux. Les mots ont perdu leur sens, et les dictionnaires sont à refaire. Religion, famille? mots perdus d'une langue morte. Dieu? lisez : mal et mensonge. Propriété? vDir au mot : vol. C'est ainsi qu'ils s'en vont, refaisant la grammaire de ce vieil enfant qu'on appelle l'humanité; et c'est ainsi que, pour combattre ces docteurs impies, tout vous échappe, même la langue, cette pauvre langue française qu'ils ont violée la première. 0 Babel!
Mon ami, est-ce que vous pensez que le secret d'une régénération sociale puisse reposer dans dételles mains? Est-ce que ce sont là des fondateurs d'empire, des pionniers de civilisation, des apôtres envoyés du Dieu qu'ils maudissent? Où est leur signe? Où est leur auréole? Qu'ont-ils de fort, sinon la haine? Qu'ont-ils de grand, sinon l'orgueil? Et ils parlent du Christ qui a conquis le monde avec deux armes : amour, humilité. Les misérables faux prophètes! Mais assez; je ne puis parler de cela de sang-froid; et qu'y peut ma colère? Au jour, prochain sans doute, où ces monstrueux sophismes pousseront une fois encore la masse stupide derrière les barricades, nous n'aurons même pas la triste joie de rencontrer dans le combat les dieux et les demi-dieux de cet Olympe de pédants, mais les pauvres gens aveuglés dont ils auront perverti l'ignorance et la misère.
3 juin.
Tenez, mon cher ami, je viens d'avoir à mon réveil une émotion que je veux vous raconter. Là-bas, à deux lieues d'ici, sur l'autre rive de notre Seine paisible, il y a un petit village qui s'appelle Moisson. Ils sont là cinq ou six cents pauvres cultivateurs, penchés tout le jour sur la charrue, arrosant le sillon de leurs sueurs, heureux quand la terre ne leur est pas trop avare, remerciant Dieu dans les jours d'abondance, ne le maudissant pas dans les mauvais jours, allant lous les dimanches
prier dans leur église (une mauvaise grange à un quart de lieue du village), population primitive, courageuse, patiente, résignée, pieuse et un peu sauvage dans sa rudesse. Cette année, comme en 1832, par un fata caprice, le choléra, épargnant tous les environs, s'est abattu sur ce pauvre village. En quelques jours, trentesix habitants ont succombé avec une rapidité foudroyante. L'un est mort sur son sillon, l'autre dans le bois, comme il venait de charger sa bourrée; celui-ci est rentré chez lui le soir, a mangé sa soupe, s'est couché et ne s'est pas levé le lendemain. Une famille entière, le père, la mère, deux enfants sont morts en une semaine. Ces pauvres gens n'ont pas blasphémé la Providence. Ils n'ont pas dit : « Dieu, c'est le mal. » Ils n'ont pas montré le poing au ciel en criant : « Dieu lâche! Dieu imbécile! Dieu menteur! » Ils ne sont pas socialistes, ils n'ont pas lu M. Proudhon où ils auraient vu ces belles choses. Ils se sont réunis au carrefour du village, autour de la vieille croix de pierre; ils ont résolu de faire une neuvaine pour demander à Dieu la fin de leurs maux. Ce matin, à cinq heures, ils arrivaient ici en procession, tous, hommes, femmes, vieillards, petits enfants, avec leur curé et la bannière de la paroisse. Ils ont fait dire une messe dans notre église, ils ont prié pour leurs morts et sont repartis moins tristes, persuadés que Dieu les a entendus et que sa main descendra moins terrible sur eux. Déjà, en 1832, ils ont fait cette procession et, à dater de ce jour-là, — hasard ou Providence. — le mal avait cédé. J'ai
voulu assister à ce spectacle. J'ai vu ces pauvres gens à genoux, tournant dans leurs mains calleuses leurs grands chapeaux normands, frappant leur poitrine et pleurant tous quelque cher trépassé. Je les ai vus se relever pleins d'espoir et de foi; et, longtemps après qu'ils ont repassé la rivière, j'ai suivi de l'œil, dans le chemin poudreux qui raie la forêt, cette longue procession au milieu de laquelle brillait par instants le haut de la croix d'argent frappée d'un rayon de soleil. J'ai regardé jusqu'à ce que le dernier coude de la route m'ait caché le dernier des enfants qui suivaient la marche funèbre en cueillant les fleurs d'aubépine; j'ai écouté jusqu'à ce que le vent du sud m'ait apporté les dernières notes de la prose liturgique psalmodiée par ces voix lointaines; et je me suis écrié en moi-même : « Non! le règne de Dieu n'est pas fini. Tant que l'homme souffrira et pleurera, il lèvera les yeux vers le ciel pour y chercher un consolateur. » 0 sophistes! 0 philosophes sans cœur et sans entrailles, quand vous aurez « chassé de l'esprit du peuple l'idée de Dieu », comme vous vous vantez de le faire, quand vous aurez fait des cieux un désert, que donnerez-vous à l'homme qui soufïre, à l'homme qui pleure, à l'homme qui, à côté d'un mort chéri, n'a plus qu'un espoir, celui de le retrouver un jour par delà cette vie, dans les profondeurs de ces bleus horizons où l'imagination poétique des peuples a placé le séjour de l'àmo immortelle?
Mais quoi? Quatre pages sur ce ton! 0 mon pauvre ami, c'est à vous dégoûter à jamais de ma correspon
dance. Si je suis triste et découragé de vivre, ce n'est pas une raison pour vous assommer de mes homélies. Voyons, ouvrons vite un autre tiroir.
Demain, donc, mes vacances finissent et je retourne à Paris reprendre le collier judiciaire. Je crois vous avoir dit que. cette année, ma position au Palais est devenue meilleure. Sans cette damnée révolution et toutes ses conséquences, j'aurais, je crois, gagné quelque argent. Les affaires m'arrivent plus nombreuses et plus importantes. Ma plus considérable, en ce moment, est une séparation de corps que je vais plaider dans quinze jours à Alençon. Que n'est-ce à Sedan? Mon cher ami, si Mme Henri a jamais la tentation de plaider contre son tyran, je me recommande à elle; je connais mieux que personne les faits et gestes de monsieur son époux, et je te vous l'habillerai î Alençon n'est-il pas sur la route de Sedan?
A propos de séparation, je vous avais parlé, je crois, de quelques nuages matrimoniaux qui menaçaient mon horizon. Tout cela semble s'être dissipé, et, depuis quelque temps, je n'entends plus parler de rien. Je crois que les renseignements un peu trop crus que j'ai donnés sur ma position financière auront donné à réfléchir aux pères de famille qui avaient paru jeter leurs filets de mon côté. J'avoue que, pour ma part, je n'y vois pas grand mal. C'est une terrible entreprise, par le temps qui court, qu'une fondation de dynastie.
... Avec tout cela, voici la matinée qui s'avance. On sonne le déjeuner, et, après, je vais tâcher de faire pro-
mener ma mère. Adieu donc, voilà une vilaine chienne de lettre, n'est-ce pas? Je vous jure, dans la prochaine, de ne pas vous dire un mot de politique et de tâcher d'être gai. Vous, écrivez-moi sur ce que vous voudrez. Parlez-moi littérature, arts, musique, poésie, comme au beau temps où nous nous occupions de toutes ces choses aimées. Refaites-moi, dans vos lettres, un petit coin de jeunesse, car je me fais bien vieux.
Paris, mardi soir, 17 juillet 1849.
3 juin, 3 juillet, c'est aujourd'hui le 17; c'est donc un mois et dix-sept jours. Voilà un mois et dix-sept jours que vous m'avez écrit, mon bon ami, et que, chaque fois que j'ouvre ma pancarte, votre lettre grande ouverte me regarde d'un air menaçant. Un mois et demi! et je n'ai pas de révolution à vous raconter! qu'on dise que l'homme n'est pas un animal perfectible! Ah! mais, j'oubliais le 13 juin, un amour d'émeute ratée, un bijou de révolution avortée, une des journées où j'ai le plus jubilé sous ma tunique citoyenne. Mais bah! cela est déjà si loin! Et puis ils ont été si bêtes, si niais, si plats, ces grands petits bons-hommes. Non ragioniam di lor, ma guarda e pasaa, comme disait ce vieux Dante, réactionnaire endurci.
Parlons d'autre chose; de vous, de moi, de vos ennuis, de mes tristesses, de votre bonheur, de mes instants de joie toujours si courts, de votre ciel bleu que traversent
de petits nuages blancs, de mon ciel si sombre qu"un petit coin bleu illumine par moments.
Vous êtes triste, mon ami, un vide s'est fait près de vous; des amis vous ont quitté, emportant avec eux les causeries du soir, les entretiens familiers, le petit cercle intelligent et cordial, la petite Athènes que vous aviez bâtie en cachette au beau milieu de vos usines et de vos métiers. Je comprends vos regrets, votre isolement, et combien cette séparation vous doit être pénible. Vous me demandez s'il me conviendrait de voir à Paris M. et Mme Ch. Cunin-Gridaine. Assurément, mon cher ami, et si vous pensez qu'il n*y ait pas à cela d'indiscrétion, je profiterai avec empressement de la lettre d'introduction que vous m'annoncez. Je serais bien heureux de trouver des oreilles amies à qui je puisse parler de vous et ce coin de la patrie ardennaise transplanté sur notre sol inhospitalier. Voyez donc ce que vous devez faire à cet égard et je vous promets de secouer ma sauvagerie native pour aller causer quelquefois de vous avec vos compatriotes. Je me trouverai d'ailleurs presque en pays de connaissance, car une petite fille de M. Cunin-Gridaine a épousé il y a quelques années François Clary, un de nos amis d'enfance à mon frère et à moi, que nous voyons maintenant beaucoup moins qu'autrefois, par cette raison simple qu'il est fort riche et que nous sommes parfaitement gueux, c'est-à-dire très fiers et fuyant les relations de société inégales.
Pourquoi donc votre Sedan est-il si loin? et ne pourrai-je jamais aller causer de vous avec vous-même,
faire connaissance avec votre femme et mettre votre bambin à cheval sur mes genoux? Trouvez-moi donc une affaire à plaider à vingt lieues de chez vous, que j'aie un prétexte à me donner pour faire cette escapade. A vrai dire, je n'en désespère pas tout à fait; car voici que je deviens un avocat nomade. Je promène sur les grandes routes mon chariot oratoire, ma Thespis voyageuse, à la façon des pères de la tragédie grecque. Voici deux fois en deux mois que je vais plaider en province. Le 19 juin, je plaidais à Chartres, à la Cour d'assises, une très belle affaire de corruption électorale qui avait mis tout le département en rumeur. M. Chaix défendait un des prévenus, moi l'autre. Nous avions un admirable auditoire et j'ai eu un bonheur complet. Au milieu des compliments de l'assistance, des lettres de félicitation, des éloges beaucoup trop flatteurs de la presse locale, une seule chose m'a vivement touché et m'a fait un énorme plaisir ; ce sont les quelques mots que m'a dits M. Chaix, tête à tête, et qui, dans sa bouche, avaient pour moi un grand prix. Entin, c'a été pour moi une affaire très heureuse et qui, je l'espère, m'en amènera d'autres dans ce département. On a imprimé, dans le journal que je défendais, des fragments de ma plaidoirie, assez mal en ordre, assez mal cousus; mais si je retrouve un exemplaire sous ma main et que cela vous puisse intéresser, je vous l'enverrai sous bande. Lundi dernier, il y a précisément huit jours, j'allais à Alençon plaider une longue et difficile affaire de séparation de corps contre le Vice-Président du Tribunal de la
dite ville; c'était une affaire désespérée pour toutes sortes de motifs, qui cependant pouvait se plaider très honnêtement et que M. Chaix m'avait envoyée il y a déjà quelque temps. Là encore on a été très bienveillant, très indulgent pour moi : et, après le jugement, le Président m'a adressé en pleine audience une allocution qui m'a confondu. Je ne savais où me fourrer. Le barreau a été pour moi d'une bonté toute fraternelle. Les confrères voulaient à toute force me donner un dîner; mais comme, depuis la révolution, j'ai horreur des banquets. j'ai échappé en retenant de suite ma place à la malleposte. J'en ai été quitte pour un grog au café judiciaire de l'endroit.
Tout compte fait, voici une bonne année dans ma carrière d'avocat, et qui m'a beaucoup avancé, grâce au patronage inespéré de M. Chaix et à quelques circonstances heureuses. Mais quand le malheur et le guignon vous tiennent dans les mailles de leur filet, il n'y a ni ongles ni dents qui vous en puissent délivrer. Pendant qu'à la sueur de mon front je gagne un peu d'argent (si peu encore pourtant) la profession de mon pauvre frère va chaque jour décroissant Pas d'affaires, pas de transactions, les clients les plus considérables retirés dans leurs terres, loin de Paris; une stagnation, une mort complète. Ceux qui ont, en dehors de leur charge, des ressources, une fortune personnelle, ceux-là peuvent attendre et vivre. Mais lui! mais nous! Mon cher ami, nous ne sommes pas au bout de nos épreuves, et c'est une bien étrange fatalité que celle contre laquelle nous
nous débattons. Il y a des malheurs dont je ne peux pas absolument comprendre le sens et la justice. Qu'avonsnous fait pour tant souffrir? qu'a fait mon bon, mon noble frère, pour être jeté dans cette vie d'anxiétés et de désolation? Lui si courageux, si sage, si résigné, si intelligent, si laborieux, qui n'a jamais connu de la vie que les devoirs austères et les sacrifices! Tenez, tout cela me brise, et vous voyez ce que peuvent être mes petits succès d'amour-propre au milieu de cette atmosphère désolante qui pèse sur nous : de toutes petites étoiles sans nom sous de gros nuages.
Adieu, ami, effacez de ma lettre toutes ces tristes confidences que j'ai eu tort de laisser courir ainsi.
Aimez-moi, pensez à moi, et écrivez-moi de longues lettres pour me distraire de moi et de mes ennuis.
Paris, 14 décembre 1849.
Des nouvelles! mais où diable voulez-vous que je les prenne, vos nouvelles? Vous êtes cent fois plus au courant que moi de tout ce qui se fait, se dit, se danse ou se chante à Paris. En quinze jours, vous avez emporté notre provision de nouveautés d'un trimestre. Figurezvous donc que je ne suis pas entré dans un théâtre depuis six mois et que je n'ai pas lu un mot de littérature depuis des siècles, à l'exception de mes Verrines sur lesquelles je m'endors chaque soir; de mon vieux La Bruyère et de quelques vieux bonshommes comme I. 8
lui. Cependant, voyons... 11 me semble que la Minerve théâtrale est en ébullition en ce moment. J'entends beaucoup parler de François le Champi, un drame-bergerie de Mme Sand à l'Odéon. On dit que ce Champi est le comble de l'innocence et de la simplesse littéraire; quelque chose de très touchant, de très honnête et de très naïf. Cette pastorale, après les imprécations de Lélia, les noirceurs de Leone Leoni, après les tartines socialistes du Compagnon du tour de France, après le Bulletin n° 16, — c'est un peu fade; c'est comme une jatte de lait par-dessus du gingembre. Il n'est bruit aussi que de la Vie de Bohême qui se joue aux Variétés. C'est, dit-on, une merveille d'esprit, d'abandon et de fantaisie. C'est étincelant de verve et de bons mots. Et il parait qu'il y a là une mine d'axiomes burlesques, de sentences philosophiques et d'aphorismes bizarres assez riches pour défrayer pendant des années la conversation du peuple le plus spirituel de la terre. Une de ces pièces qui font époque et révolution dans la langue parlée, — comme l'Ours et le Pacha, les Saltimbanques... — et Cinna.
Et le Comte Hermann, qui fait la terreur et la joie du boulevard du Crime, un drame noir. Que dis-je? un vrai mélodrame où rien ne manque, pas même le traître en bottes molles et en pantalon collant qui traverse l'action, la main dans son gilet et la bouche plissée par un sou^ rire d'empoisonneur. En fait de littérature, j'ai lu hier trois ou quatre tranches découpées dans le Conseiller du peuple, où Lamartine se révolte contre les gens qui nieni la parfaite légitimité de la chose de Février. Les idées
sont aussi fausses et aussi confuses que le style est plat dans sa violence. Pauvre grand esprit! Et quelle chute lamentable! Il semble avoir pris à tâche de réaliser dans sa vie et dans ses œuvres, depuis quelques années, un de ses vers d'autrefois :
Rien n'est vrai, rien n'est faux. Tout est songe et mensonge.
Il parait certain qu'il va donner sa démission de représentant et se retirer en Orient, en Syrie, où le Sultan lui a octroyé une concession de terres. C'est, pour moi, un des hommes qui ont fait le plus de mal, et celui auquel il est le plus impossible d'en vouloir... Arrangez ma phrase en français, mais vous me comprenez, n'est-ce pas?
Vous me parlez de poésie pour mon propre compte, mon cher ami. Hélas! c'est un vieux souvenir de jeunesse depuis longtemps oublié, c'est un feu lointain dont je retrouverais tout au plus les tisons, s'il me prenait fantaisie de le rallumer. Je n'y ai maintenant ni goût ni intérêt. A quoi bon? Faire mon petit solo de cricri enroué au milieu de cette débâcle d'une société détraquée? Quand une locomotive passe en hurlant au bord d'un pré vert, entendez-vous l'agnelet qui bêle en se cachant la tête dans les grandes herbes? Et puis, d'ailleurs, je voudrais travailler à ces choses jadis aimées, que le temps me manquerait absolument. Me voici cette année très occupé; les dossiers arrivent plus nombreux et les affaires plus graves. Je laboure mon sillon comme un vrai bœuf du Berri. Vous savez comme moi que tout
mon présent et mon avenir est dans ma profession. Je ne peux donc et ne veux en distraire une minute. Depuis la rentrée, j'ai déjà plaidé une grosse affaire que vous avez vue peut-être dans la Gazette ou le Droit de samedi dernier.
Lundi, 11 février 1830, 10 h. 1 2 s.
Lundi, 11 février, c'est-à-dire le lundi gras, un jour de joie et de folie. Que de fois déjà ce jour-là est revenu dans ma vie, — toujours le même et jamais le même! — Avez-vous songé quelquefois, mou ami, combien le même mot peut donner de sens divers, éveiller dans l'esprit d'idées contraires? Le lundi gras! Quand j'étais petit enfant, — il m'en souvient encore, — c'était un mot solennel et joyeux à la fois, respectable comme une tradition, sonore comme le grelot d'un tambourin. Le lundi gras, on nous apportait des costumes d'arlequins que nous attendions avec une impatience fiévreuse, que nous endossions avec recueillement après dîner; et puis, tout radieux, triomphants, rouges de bonheur et de timidité, nous faisions notre entrée, mon frère et moi, chez mon grand-père Artaud, où la famille s'assemblait ce jour-là de fondation et où l'on dansait. Au bout de quelques heures, je m'endormais sur un tapis ou derrière un rideau, rêvant aux polichinelles et aux jocrisses du lendemain. On me mettait en voiture, on me déshabillait, on m'ôtait mon feutre d'arlequin orné de l'immuable
queue de chai; on me couchait; tout cela sans que j'eusse fait mine de méveiller, sans que mon rêve fût interrompu, sans que le bonhomme Carnaval, avec son grand nez et ses deux bosses, eût cessé de danser devant mes yeux fermés, sans que se fût close un instant cette porte d'ivoire et d'or par où sortent les songes pour s'ébattre sur le lit béni des petits enfants.
Plus tard, j'étais un jeune homme de vingtans, ardent et timide, avide de poésie et d'amour; mon cœur battait à tous les vents; le frôlement dune robe de soie me faisait pâlir; un regard de femme me faisait trembler et bondir, comme un beau vers, comme un beau tableau, comme une note de Mozart et de Rossini. J'étais comme une harpe mal accordée, tendue à tous les bruits de plaisir, d'amour, de gloire, d'art et de poésie qui soufflent sur ce monde; je croyais la vie pleine de mystères; au delà de la réalité, je croyais toujours voir caché quelque fantôme voilé, que je poursuivais de mes espérances. Hélas! je m'en souviens, quoique cela soit déjà bien loin, quand le carnaval passait en chantant sous ma fenêtre, — bien que j'aie eu toujours horreur de la joie qui hurle et du plaisir qui trépigne; — il me montait au cœur des frémissements de jeunesse; j'avais l'invincible désir de me mêler à ces chœurs de vivants, de me jeter dans cette mêlée, de m'enivrer de cette ivresse, de pousser ma note dans cette symphonie du délire, de me faire rouler dans ces galops insensés, de plonger dans cet océan de folie, de mouvement, d'aller jusqu'au bout de ce monde d'oripeaux, de panaches, de carton peint, de
de fantaisie échevelée. Alors — oh! je me vois encore, et j'ai déjà dû vous le dire, — me voilà ouvrant avec précaution ma porte, me glissant dans l'escalier, faisant un signe à ma vieille portière qui m'avait vu naître; et puis, quelques heures après, je revenais tristement, fatigué de bruit et de poussière, la tête vide et le cœur triste, stupéfait des mensonges que couvraient ces dehors de gaieté, n'ayant rien trouvé de ce que je rêvais, pleurant à chaudes larmes et demandant à haute voix, avec une bonne foi quelque peu impie : « Mon Dieu! où donc avez-vous caché le bonheur sur cette terre? » Le bon Dieu aurait pu me répondre d'excellentes choses, notamment que le bal de l'Opéra n'était pas d'institution divine et que ce n'était pas sa faute si je m'y étais ennuyé; mais je m'endormais généralement avant d'avoir fait cette réflexion si simple.
Tenez, encore un bon souvenir du lundi gras. Ce jourlà, et jusqu'à ces dernières et funestes années de ma vie, il y avait à la maison un déjeuner traditionnel d'une vingtaine de nos amis, Colmet. Cardon, tous les Reille, — tout cela ameuté autour d'un immense pâté de foie gras qui arrivait de Colmar tous les ans au jour dit, depuis dix ou douze ans. Et je vous laisse à juger la joie, l'entrain, la verve, les bons propos de cette jeunesse humide de Chambertin !... C'était un de nos bons jours consacrés. Personne n'aurait manqué au rendez-vous, et, quinze jours à l'avance, on refusait pour cette matinée-là toutes les invitations ou toutes les occupations. Il y avait ce jour-là le déjeuner des Housse. Cela
FÉVRIER 18bO 119
répondait à lout, et il n'y avait affaire ou rendez-vous qui tint. Une dévote manquerait plutôt la messe le jour de Pâques. Maintenant, mort tout ce bruit, morte cette joie. M. Muller, de Colmar, s'étonne de ne plus recevoir la commande traditionnelle. La grande table de la salle à manger a replié ses ailes d'acajou; les verres joyeux dorment au fond d'une armoire sous une triple couche de poussière. Le beau service de dessert, peint tout entier par ma pauvre mère, et qu'on admirait tant, est entassé dans un grenier. Et quant à l'argenterie!... Oui, de mes mains, un plat après l'autre, me cachant comme un voleur, je l'ai portée à la Monnaie où je l'ai vu peser, tordre et casser devant moi... Oh! ces pèlerinages de misère! Ce chemin delà Monnaie! Et ce bureau sombre et ces employés impassibles! Et ces grandes balances qui montaient et descendaient pesamment! Et ces coups de marteau qui tombaient sur tous mes souvenirs, sur ma jeunesse, sur mon enfance! Non, tout cela ne s'effacera jamais de ma mémoire.
Pardon, mon ami, j'avais commencé cette lettre très calme. Me voici bouleversé, pleurant, ému comme un enfant à tous ces souvenirs contre lesquels je me croyais plus fort. Je vous ennuie et je me fais mal. Vous le voyez, il vaut mieux, pour tout le monde, que j'aie, comme vous le dites si bien, le chagrin égoïste. Bonsoir. A un de ces jours.
Mercredi matin, 13 février 1850.
Je vois avec très grand bonheur vos succès de barreau. Où diable avez-vous été pêcher cette histoire (de viol) que vous me rappelez et qui était perdue dans le plus lointain de mes souvenirs? Il est vrai que vous la rappelez pour vous moquer agréablement de votre ami. 11 y a deux manières de servir de modèle : la première en montrant comment il faut plaider, la seconde comment il ne faut pas plaider. La seconde, à mon sens, est tout aussi instructive que la première, et je pourrais en ce moment ouvrir un cours. Je suis dans une veine de mécontentement de moi-même, de défiance, d'hésitation, de mauvaises plaidoiries. Il me semble que depuis deux mois je plaide comme un cuistre. J'ai eu dans les mains plusieurs belles affaires que j'ai gâchées tout en les gagnant. Je ne sais de quel côté travailler pour être moins mauvais. Le fond est faible et la forme incolore. Et puis ma voix est rauque, mon geste sec, mon débit sans accent : tout cela me désole. Vous avez pu voir dans la Gazette que j'avais plaidé, il y a huit jours environ, un procès assez important pour le collège Henri IV contre une coalition de maîtres de pension. J'ai gagné, mais Paillet m'a boulé comme un lapin. Vous pouvez voir, dans le Droit d'hier ou dans la Gazette d'aujourd'hui, je crois, le compte rendu d'une grande affaire d'entraves à la liberté des enchères, où je plaidais avec Delangle, Chaix et Nogent. Je n'avais qu'un petit rôle très court. J'y ai été mauvais, gauche,
empêtré; ce qui n'a pas empêché mon client d'être condamné comme tous les autres. Voilà où j'en suis; et au milieu de mes défaites, je suis au moins bien doucement réjoui par l'annonce de vos succès. Mais voici dix heures; je vous quitte pour aller au Palais.
9 mai 1850.
Si j'ai tardé longtemps à vous écrire, c'est que j'ai été et suis encore bien tristement occupé et préoccupé. Après la mort de ma grand'mère, nous avons été menacés d'un chagrin plus grand peut-être que tous nos chagrins passés. Ma pauvre bonne mère avait, depuis quelques années déjà, la vue fort affaiblie par une maladie et par les tourments de ces dernières années. Elle s'est tellement fatiguéo au chevet du lit de sa mère et a tellement pleuré, qu'il en est résulté une aggravation considérable dans l'état de ses yeux. Le mois dernier, elle a consulté deux oculistes qui nous ont épouvantés en nous annonçant une grave maladie inflammatoire des organes visuels et une cécité prochaine, presque complète. Ma mère! Ma pauvre mère aveugle! Elle qui n'avait plus que cette consolation de travailler, de lire et de nous voirl Heureusement, nous ne nous en sommes pas tenus aux avis des oculistes. Nous avons consulté les deux médecins en qui ma mère a la plus grande confiance : MM. Cayol et Jules Cloquet. Us nous
ont rassurés et nous font espérer qu'avec du repos, des ménagements et un régime soutenu, ce dernier coup nous serait épargné.
Mais ce qu'ils recommandent par-dessus tout, c'est le calme d'esprit; et c'est justement ce que nous obtiendrons malaisément, grâce aux tourments de toutes sortes qui nous menacent ou qui pèsent déjà sur nous. Les complications croissantes de la politique, les derniers événements si gros d'orages ont à Paris, sur les affaires, une bien triste influence. Chaque jour rend notre position plus déplorable, et, malgré tout notre courage, il y a des moments où nous nous trouvons à bout de patience et de résignation.
Au milieu de ces soucis de chaque jour, de chaque heure, je travaille tant que je peux, et si je n'avais à songer qu'à moi, je ne devrais pas trop me plaindre. J'ai plaidé de bonnes et belles affaires cette année et je vois avec plaisir que mon genre de clientèle s'accommode assez cà mes goûts et à mes habitudes d'esprit. Quant au notariat, c'est un désespoir. Ni affaires, ni argent.
Voila une chienne de lettre, mon ami. et vous comprenez bien pourquoi je tarde tant à vous écrire, n'ayant que ces belles nouvelles à vous donner... A quoi bon vous mettre du noir dans l'àme et faire déteindre mes ennuis sur votre bonheur? N'auriez-vous pas le droit de me dire avec votre patron : Cur me querelis examinas tuis? Mais que je vous remercie encore, mon bon Henri, de m'avoir laissé vos charmantes et fidèles traductions!
C'est mon livre de chevet, et, à travers toutes mes misères, c'est un bien bon moment que celui où je me fourre dans mes draps, ayant sous mon traversin un crayon et un texte latin d'Horace, et devant moi vos jolis vers. Je lis, je compare, je relis; et si quelque passage me contrarie, je fais une croix impitoyable. Nous examinerons quelque jour ensemble toutes ces annotations qui se réduisent à des vétilles. Quant au sentiment et au souffle poétique, je persiste dans ce que je vous ai dit sans complaisance ni flatterie. C'est une bonne et belle chose que vous avez faite là et qui doit vous encourager à persévérer. Que vous êtes heureux d'avoir l'esprit assez libre pour vous livrer à ces charmants loisirs! Profitez-en bien, pour vous et pour moi.
Je suis donc allé hier soir chez Mmc Cunin-Gridaine; c'est la seule maison à peu près où j'aille avec plaisir maintenant, et qui me fasse vaincre ma sauvagerie indolente. C'est une bonne et charmante famille où Ton vous aime, où je me trouve avec vous. J'y rencontre d'ordinaire deux ou trois jeunes femmes fort agréables. Je secoue ma tristesse pendant quelques heures; ces soirées simples, ce luxe honnête, cette familiarité élégante me rappellent des jours plus heureux. Je retrouve là, presque type pour type, les conditions de bien-être, le milieu social dans lesquels j'ai passé ma jeunesse. C'est la maison qui me retrace le plus exactement ce qu'était la maison paternelle quand j'avais une maison paternelle. Je m'y trouve gai, heureux, à mon aise; je bavarde jusqu'à minuit, et puis je rentre tout seul; et, en arrivant
dans mon entresol, je frotte mes allumettes chimiques en répétant invariablement les deux vers de Musset :
Je suis seul. C'est l'heure qui sonne.
0 solitude! 0 pauvreté!
Mais adieu. J'ai commencé ces cinq pages uniquement dans le but de vous dire que j'étais trop mal en train pour vous écrire. Prenez donc tout ceci comme non avenu et n'en retenez que cette poignée de main cordiale que j'allonge à la famille tout entière. Embrassez pour moi les petits doigts roses de vos enfants.
Paris, lundi 24 juin 1850.
Je ne vous écris pas, mon ami, parce que je n'ai rien de bon à vous dire. Je ne suis pas allé depuis longtemps chez Mme Cunin parce que je ne pourrais montrer à cette heureuse et excellente famille qu'un visage maussade et inquiet et que je ne veux pas attrister de mes soucis leur charmante hospitalité. Nous avons beau faire, mon bon camarade, nous nous agitons inutilement, mon frère et moi, dans de pénibles travaux : pauvres écureuils, nous tournons éternellement dans la cage de l'adversité sans avancer d'un pas. La mauvaise fortune est tenace et c'est une maîtresse obstinée dont on ne se débarrasse pas. Pendant ce temps-là, la vie s'use, les dernières ressources se tarissent sou à sou; et l'on devient, malgré soi. sauvage et solitaire, farouche à ses meilleurs amis,
rebelle aux plus cordiales avances; on s'isole dans l'orgueil de sa pauvreté et, par un cercle vicieux inévitable, on abandonne, une à une, les relations qu'on aurait à la fois le plus de plaisir et le plus d'intérêt à cultiver. C'a été l'histoire de bien d'autres avant d'être notre histoire. La terre n'en tourne ni plus ni moins vite, la nature n'en est pas moins souriante, la poésie moins belle, la femme moins digne d'amour. Laissons donc cela, laissons dans leur coin les blessés de la vie et parlons d'autre chose, Non raggioniam di lor, ma gnarda e passa! Oh! Ce vieux Dante, comme je l'aimais!
Il fait ici le plus admirable soleil qui ait jamais embrasé la terre. C'est le temps qu'il me faut et que j'aime. Mau sang, où s'agitent les lointaines ardeurs des races du Midi, coule plus généreux sous cette atmosphère de feu, portant à mes membres la force et la santé, au cœur un amour immense de la chose créée et du Créateur, en même temps qu'une tristesse sans amertume, pleine de désirs sans but, de vagues regrets et de rêves écroulés aussitôt que conçus.
Hier, par un soleil torride, à midi, nous sommes partis mon frère et moi, et jusqu'à huit heures du soir, perdus dans les bois de Verrières, d'Aulnay et de Meudon, nous avons erré à l'aventure, nous enivrant de soleil, de chaleur, de lumière, buvant cet air bleu, l'immortel éther, que Dieu versait sur nous de la coupe étincelante et profonde du firmament. Quelle belle journée! Quels charmants repos sous les grands arbres, accroupis autour d'un brin d'herbe que mon frère, grand botaniste, bapti-
sait gravement de quelqu'un de ces noms effroyablement latins, inventés par Linné ou Jussieu ! Avec quel sérieux, sans songer à rien, étendu sur le ventre, j'enfumais silencieusement aux bouffées de ma cigarette une pauvre petite araignée verte qui se pâmait, se laissait choir d'herbe en herbe, revenait à elle, puis tombait encore étourdie par la fumée! Le soir, à huit heures, nous sommes arrivés éreintés, couverts de sueur et de poussière, mourant de faim et de soif, à Chaville, où nous avons dévoré, dans un bouchon hospitalier, une omelette et un fricandeau douteux, délicieusement assaisonnés par cinq lieues de marche et de soleil. Voilà notre dimanche. 11 y a bien des bêtes à deux pieds, ayant cent mille livres de rentes, qui n'ont pas su se faire un dimanche aussi opulent que ces deux pauvres diables essoufflés et cramoisis qui avalaient si héroïquement la poussière avec la perspective d'un fricandeau de cabaret et d'une bouteille de vin bleu!
La Roche-Guyon, jeudi 3 octobre 1850.
8 heures du matin.
Bonjour, mon vieil ami; où allons-nous ce matin avant déjeuner? Faisons-nous le tour de Torcy en partant par le glacis devant la caserne, pour revenir par le pont du Génie? ou bien le tour des remparts en passant par le Disjouval et la porte de la Cassine, pour rentrer par Monrepos,le fond de Givonne et les Petits Chiens?
Voulez-vous pousser jusqu'à Floing pour me faire entendre le bruit des métiers à la Jacquard, ou plutôt monter la route de Paris jusqu'au point de vue de Donchery? En revenant, je vous donnerai le plaisir de découvrir pour la cinquante-deuxième fois, à mon intention, l'inévitable Wadelincourt. Partons, me voilà prêt. Hélas ! mon pauvre ami, il y a un mois à peine... Déjà un mois! un grand mois! Que ces charmants souvenirs me sont à la fois lointains et présents! Comme j'ai présent à l'esprit et au cœur tout votre calme horizon que je ne reverrai peut-être jamais! N'est-ce pas hier que nous revenions de Revin, perchés sur notre carriole, jetant à la nuit, aux étoiles, à cette sauvage et splendide nature, ces lambeaux de mélodies, ces refrains dépaysés d'opéras et de symphonies, fruits de la civilisation et du génie, éclos à la clarté de la rampe, couvés dans le sein décolleté de la Malibran ou de la Grisi, caressés de leur souffle, attiédis de leur haleine, et que tout à coup nos grosses voix inhabiles envoyaient aux rochers étonnés de votre Ardenne? Oui, en vérité, tout cela est d'hier. Et aujourd'hui me voici à près de cent lieues de vous tous; seul devant ma fenêtre, ayant devant les yeux un autre ciel, un autre horizon, de grands bois; sous mes pieds, quatre lieues de Seine et les clochers de Mantes clans le lointain ; un magnifique tableau, un paysage ami qui, depuis trente ans, a servi de cadre à toutes mes joies et à toutes mes douleurs; où chaque sentier me connait, où chaque broussaille garde un lambeau de mes rêves. Eh bien! croyez-moi, mon ami, depuis mon retour
;/ de Sedan j'ai encore si bien dans les yeux et dans la pensée tout votre horizon familier, que de celte fenêtre où je suis, je me surprends quelquefois, à travers la distance, mêlant les lieux et les paysages, effaçant la réalité par l'imagination, supprimant ce que je vois par ce que je crois voir, et remplaçant le tableau qui est là, sous mes yeux, par le tableau qui vit dans mon souvenir. Là, devant moi, ce n'est pas la Seine, c'est votre Meuse paisible bordée de ses vertes prairies. Voici le pont qui joint Torcy à Sedan. Là-bas, à la place de la Vacherie et des grands marronniers, c'est la statue de Turenne, que vous me permettrez de ne pas regarder de profil.
Tenez, mon cher Henri, vous à qui je dis tout ou à peu près, il faut que je vous conte un enfantillage. L'autre matin, quand je vous ai eu serré la main pour la dernière fois, je suis resté penché hors de la voiture, regardant disparaître un à un chaque pan de mur, chaque pavé, chaque maison. Pendant toute la traversée du pont de Torcy, je n'ai pas quitté des yeux le mur jaune de votre fabrique; à chaque minute, je voyais les fenêtres diminuer, les plans de perspective fuir et s'abaisser; je ne peux pas vous dire quel serrement de cœur j'éprouvais; et quand, au tournant du village, je vis disparaître tout à coup cette grande et honnête cheminée; quand je me vis séparé de vous et des vôtres, et de cette vie charmante à laquelle je m'étais si bien façonné, et de tout ce monde de paix et de bonheur dont j'avais été l'habitant passager, où rien de moi ne restait et ne reviendrait sans doute jamais — si ce n'est parfois un souvenir—, tenez,
mon ami, ce que je vous dis là est très ridicule et très puéril, mais je pleurais comme une bête et je suis resté un quart d'heure la tête hors de la portière pour éviter la conversation, les étonnements et peut-être les questions de cette façon de Goliath judiciaire que j'ai eu pour compagnon de route jusqu'à Hemery.
Voulez- vous savoir ce que je suis devenu depuis mon
retour? Rien, et il est bien temps que les vacances
(missent pour m'arracher à cette espèce de torpeur qui
s'empare quelquefois de ma mobile organisation. Je suis
allé passer quelques jours à La Roche, quelques jours
employés à narrer et renarrer mon voyage et où par
conséquent je me trouvais encore au milieu de vous
tous. Puis je suis revenu à Paris dans l'intention de
tendre mes filets et dans l'espoir d'y voir tomber
quelque pâture. Rien, rien, rien, comme disait l'honnête
Desmousseaux de Givré quand, prophète sans le savoir,
il écrivait : Mané, Thécel, Phares, aux murs croulants
de la Monarchie. Pas le moindre morceau de mouche ou
de vermisseau. J'allai au Palais, je trouvai la chambre
des vacations plus déserte et plus morte qu'en aucune
autre année. Quelques ombres d'avocats font semblant
de plaider des fantômes d'affaires; c'est la solitude et le
néant. J'ai tâché de rencontrer par hasard quelques
avoués. Presque tous courent les chemins de fer. Ceux
que j'ai vus passent leur temps à tourner leurs pouces
et n'éprouvent nul besoin d'associer un avocat à cet
exercice extra-judiciaire. Ce voyant, je me suis mis à
faire des visites.
130 LETTRES A l'N AMI
Tout le monde est en campagne et je n'ai littéralement personne à voir en ce moment à Paris.
Paris, 25 décembre 1850.
Noël! Noël! mon ami; le Cbrist est né; l'étable de Bethléem resplendit de lumière; Gaspard, Melchior et Balthazar sont là drapés dans leurs burnous de fine laine blanche toute brochée d'or : ils tiennent dans leurs belles mains orientales la myrrhe choisie et l'encens; l*étoile qui les a conduits s'est arrêtée au-dessus de la crèche; on la voit à travers une fente du toit, elle ne brille plus de cette lueur vacillante qui semble palpiter au ciel, comme l'âme divine des astres de la nuit; elle blanchit dans le bleu pâle du matin. Un groupe d'anges se pend en festons aux poutres de la cabane ; ils portent dans leurs bras bénis la légende consacrée : Ecce Deus natus est nobis; et, dans le fond du tableau, dans l'ombre, derrière ces splendeurs, voyez-vous la tête résignée du bœuf et de l'ànon, comparses tranquilles du grand mystère, témoins impassibles, choisis pour représenter les créatures du second ordre à la naissance du fils de Dieu? Cerchio facean a lui d'intorno il bue e Vasinello, comme chantent encore aujourd'hui, en s'accompagnant de leur outre gonflée de vent, les bergers sauvages de la campagne de Rome. Ce que je vous dis là, ce n'est pas moi qui le dis; c'est le grand Kubens lui-même qui raconta toute cette divine épopée dans un dessin de quelques
pouces, barbouillé de crayon blanc et de fusain, perdu dans un coin de notre Louvre. Or, je ne sais comment, cette année, au milieu de ma misère tout en prose, cette poésie de la Noël m'a pris à la gorge avec une irrésistible puissance. Si bien qu'hier soir, en me couchant, voyant ma montre marquer minuit, l'heure sacrée, tout ce drame de Bethléem m'a monté au cœur, le dessin splendide de Rubens m'a envahi : l'âne et le bœuf, les mages, la vierge radieuse, l'enfant couronné de l'auréole mystique, tout cela tournait autour de moi comme une vivante réalilé; et alors (moquez-vous si vous l'osezj, je me suis mis à genoux, en chemise, sur mon vieux lapis de renard mangé aux vers et je suis resté là rêvassant, sentant quelque chose de grand et de bon sans que mon esprit articulât nettement une pensée, sans que mon cœur formulât une prière. Et pourtant j'imagine que ces sortes d'extases imbéciles ne sont pas le plus indigne hommage que la créature bornée puisse rendre à son créateur.
Jeudi 26 décembre, 4 heures.
Ma lettre a été interrompue hier matin par mon frère qui venait me prendre pour aller entendre une messe en musique à Saint-Roch, d'où nous sommes sortis étouffés, portés par la foule, à peu près comme don Carlos dans la fameuse armoire d'Hernani :
Mais j'entendais fort mal et j'étouffais très bien.
Aujourd'hui, j'ai repris mes peu poétiques occupations, et j'arrive du Palais où j'ai perdu ma journée sans plaider, à piétiner sur les dalles de la salle des Pas-Perdus. Jamais on ne vit plus grande disette d'affaires que cette année. On plaide encore l'arriéré,. mais peu ou point de procès nouveaux. Je n*ai pas besoin de vous dire combien cela me désole; je ne safs vraiment plus comment faire pour arriver à quelque chose. Je suis entouré de gens qui m'encouragent, qui me répondent de l'avenir. Et cet avenir n'arrive pas. Les années viennent sans apporter ce qu'elles apportent pour mes contemporains, ou des succès éclatants, ou des résultats matériels qui soutiennent dans le présent et qui font attendre patiemment l'avenir. J'ai, de temps en temps, quelques satisfactions d'amour-propre ; il me revient des éloges et des bruits auxquels je suis très sensible. Me Ghaix me va prônant partout bien au-dessus de mon mince mérite. L'autre jour, dinant chez lui, il s'est mis à raconter en pleine table que, la veille, il avait diné chez le premier président avec toute la première chambre de la cour, et qu'il avait été fort question de moi. Je ne vous dis pas la suite, — non par fausse modestie, mon bon ami (entre nous il ne peut être question de cela), mais parce que j'ai plus que jamais une invincible répugnance à parler de moi. Et puis j'ai fait de la vie une trop rude épreuve pour me payer de mots, de vanités et d'illusions.
Mais il y a une chose que je ne peux pas dire à tous ces braves gens qui me parlent d'avenir. C'est qu'il fauf vivre au présent avant de vivre au futur. Et puis il ne
manque pas de gens pour vous dire : « Courage! vous avez du talent, vous êtes laborieux. Vous n'avez rien? qu'importe! lise présentera une occasion de fortune; vous ferez un beau mariage... » Oui, et quand on les met au pied du mur, il arrive ce qui m'est arrivé l'autre jour avec une brave dame qui a beaucoup de bienveillance pour nous et nous porte un très vif intérêt. La dame a deux nièces à marier, lesquelles ont une fort respectable dot. Chaque fois que je la vois, elle me pourchasse de ses exhortations matrimoniales. « C'est absurde de rester garçon... En cherchant, vous trouverez un beau parti; il > a des gens qui se trouveront très heureux de vous donner leur fille, etc. »; si bien que j'avais fini par croire qu'elle avait quelques visées sur votre serviteur, ce qui, je vous jure, m'effrayait. L'autre jour, au milieu de ses exhortations habituelles, elle s'interrompt tout à coup : « Et mes nièces ! Je voudrais bien les marier aussi. Trouvez-moi donc un mari parmi vos camarades, un jeune homme d'avenir... et riche! on y tient. » Vlan! Je suis parti de ma visite en riant comme un bienheureux et en pensant que Molière n'a pas tout dit.
... Paris est splendide, en ce moment, mon cher provincial. Le gaz étincelle, les boutiques rayonnent à travers le brouillard de décembre. Les devantures étalent toutes les merveilles fragiles du luxe et de la mode, tout un peuple de statuettes, tout un monde de bijoux, de coupes, de corbeilles, de fleurs, de bonbons, de cachemires, de fourrures, de dentelles. Les théâtres jouent leurs pièces les plus en vogue; les femmes
essaient leurs plus nouvelles toilettes; les voitures tourbillonnent, les passants se heurtent, la foule encombre les magasins à la mode. Il y a trois lîles d'équipages devant Susse, et deux municipaux à la porte de Giroux. C'est une fête universelle qui rend le cœur bien gros à ceux qui n'y peuvent prendre part. Quel bonheur, mon brave ami, de pouvoir mettre dans sa poche le malin un billet de mille francs et de se dire : ce soir, je ne rapporterai pas un centime à la maison, mais combien j'aurai fait d'heureux! Des joujoux aux bambins, des bijoux à la jeune fille; à la grand'mère un souvenir qui lui fasse voir qu'elle compte toujours dans l'affection de ceux qu'elle aime tant! Et puis, encore après — non, avant tout cela — la part de la charité, les vêtements à cette pauvre femme qui grelotte, le bois à ce foyer éteint, la bonne parole et la bourse pleine à l'homme qui souffre et qui a faim, la part du pauvre, la part de Dieu. Heureux, heureux trois fois ceux qui ont et ceux qui donnent!
Il y a quinze jours, je suis allé avec mon frère au bal donné au Président à l'Hôtel de Ville. C'est même une des plus belles fêtes, la plus belle que j'aie vue de ma vie, sans excepter les bals du tyran aux Tuileries. Cet Hôtel de Ville est maintenant un immense et splendide palais. Sept mille invilés y dansaient et y circulaient : société démocratique bigarrée. La tête et la queue du monde parisien, diplomates et boutiquiers, généraux et caporaux, banquiers et calicots, pairs de France en petite tenue et clercs d'huissier endimanchés, le fan-
AVRIL 1851 m
bourg Sainl-Honoré et le faubourg Saint-Antoine, la chaussée d'Antin et la rue MoufTetard. 11 y avait là d'excellentes têtes et des toilettes à pâmer d'aise. Mais ce qui m'a le plus amusé, c'est le défilé de la dynastie à travers les salons...
Paris, 29 avril 1851.
Mon bon Henri, mon vieil ami, vous m'avez déjà, n'est-ce pas? pardonné ce long silence et ces promesses remises chaque jour, et ces grandes lettres toujours différées, et ce repos de la semaine sainte que je vous avais d'avance consacré dans ma pensée toujours mobile et dans mes résolutions toujours changeantes. Ne vous en prenez pas a moi, mon ami, de ces infidélités si fréquentes et de ces mécomptes pour lesquels vous avez été tant de fois indulgent. Accusez-en, si vous voulez, ce souffre-douleur banal de toutes les grandes et petites iniquités humaines, ce bouc émissaire patient de toutes nos fautes : le sort, le hasard, la destinée, la fatalité, comme disaient les littérateurs barbus de 1829. Oui, la fatalité qui m'a tellement usé, limé, abêti et ahuri depuis plusieurs années, que mon caractère a perdu toute énergie, mon intelligence toute initiative; à ce point qu'aujourd'hui, endehors du cercle obligé de mes travaux de chaque jour, en dehors du sillon infertile où je tire, comme un vieux ba3uf efflanqué de la Sologne, ma charrue oratoire mal graissée, il m'est impossible de
rien faire, de rien entreprendre, de féconder mes heures de loisir par aucun labeur intellectuel, sérieux ou non, de courte ou de longue haleine. Je regarde mes livres fermés et ma main ne peut se lever jusqu'à eux; j'ouvre mes vieux cahiers jaunis par le temps, mes travaux commencés et brusquement interrompus, opéra interrupta, ces entreprises patientes de ma jeunesse, où je mettais toute mon âme, toutes mes espérances, toutes mes illusions, pauvres couvées auxquelles les ailes ne pousseront jamais ! Je prends la plume pour continuer la ligne commencée; et puis je me dis : A quoi bon? Et au lieu du mot attendu, c'est une grosse larme de découragement qui tombe sur l'encre jaunie. Alors je ferme ces pages cruelles, je tourne dans mon pauvre cabinet d'étude comme un vieil ours blanc rêvant les glaçons de la mer du pôle; j'essaie de donner un but à ma pensée, un horizon à ma vie; je lève les bras au ciel; je récite tout haut des fragments de mes auteurs aimés; je débite à ma glace stupéfaite, tour à tour et sans transition, quatre strophes du Lac, la péroraison du Pro Murena, et le monologue de Phèdre :
Mes crimes désormais ont passé la mesure. Je respire à la fois l'inceste et l'imposture.
et alors (comme ça m'est arrivé l'autre matin), je me surprends faisant une si drôle de tête et roulant des yeux si burlesquement tragiques, que je me mets à me rire au nez en me disant à haute voix : « Dieu, mon ami, que tu as donc l'air bête!... » Alors, de rage, j'ouvre la
fenêtre et je regarde avec une indifférence abrutie, tantôt le père Etienne qui fait semblant de balayer sa cour, lantôt le gros chien noir du tapissier qui tombe en arrêt devant les premières mouches du printemps..., ou bien, là-haut, les nuages d'avril que pousse le vent d'ouest et qui me semblent emporter, de toute leur vitesse, les derniers jours de ma jeunesse, les derniers rêves de mon imagination, les dernières fumées bleues de ma fantaisie. C'est ainsi, mon cher ami, que depuis quelque temps j'use mes heures oisives; et cette léthargie est si pesante que je ne la puis secouer, non pas même pour causer avec vous quelques minutes et vous griffonner un souvenir en quatre pages. Prendre une feuille de papier, mettre ce noir sur ce blanc, et des virgules, et des points ; et quand je suis devant une feuille blanche, me dire : « Tout à l'heure, tu vas semer toute cette friche d'un monde de balivernes, tu vas festonner de pattes de mouche les quatre faces de cette feuille candide qui ne t'a rien fait... » — Eh bien, cette pensée seule m'effraie, et ce plaisir charmant de causer avec un ami, avec un frère, je le remets et le diffère de jour en jour. Maintenant, dites-moi toutes les injures que vous voudrez, je les accepte, de grand cœur, trop heureux si vous en trouvez d'assez amères pour réveiller mon apathie et galvaniser mon engourdissement.
Au reste, si j'avais le malheur d'être psychologue par métier, et si mon âme valait la peine d'une analyse, elle ne serait pas, je crois, très difficile à faire et je m'en chargerais moi-même, sans recourir aux lunettes éclec-
tiques de M. Cousin. Ce que je souffre est un mal vulgaire, le mal des natures incomplètes et faibles aux prises avec les nécessités et les amertumes de la vie. J'ai dépensé, dans des moments de crise violente, la dose d'énergie que Dieu m'avait départie, et maintenant mon verre est vide. Bien d'autres ont souffert autant que moi, ont résisté aussi bien que moi et ont gardé assez de force et de vigueur pour refaire leur nid brisé, pour rebâtir leur mur tombé, pour réunir les débris de leur vie écroulée à leurs pieds. Je ne m'en prends donc à personne des misères, des tristesses présentes et à venir de ma vie, je n'accuse que moi; car au milieu de mes travers et de mes défauts, Dieu m'a donné du moins une qualité assez rare : un grand sentiment de justice et de modération.
Cependant il faut convenir qu'en dehors de moi les circonstances ont bien leur part dans tout ceci; j'aurais besoin d'un grand mouvement, d'une grande activité, j'aurais besoin que lés occupations matérielles de la vie pratique, les affaires d'autrui, les intérêts d'autrui, les passions d'autrui fissent invasion dans ma cervelle et se vinssent interposer entre moi et moi-même, entre moi et mes souvenirs, entre moi et mes rêves, entre moi et mes passions. Au lieu de cela, si vous saviez, mon ami, quel vide celte année, quelle solitude dans notre monde judiciaire ! C'est à n'y pas croire. Nos audiences durent quelquefois une heure. Telle chambre du Tribunal dont le rôle comprend habituellement une moyenne de cent vingt cà cent trente affaires en a, en ce
moment, quarante-cinq. La semaine passée, M. Dèbelleyme a distribué sept placets! Le manque presque complet d'actes et de transactions à Paris, depuis trois ans, explique parfaitement au reste cet état de choses : car malheureusement les principes de la fraternité républicaine n'y sont pour rien. Le mal n'a pas encore atteint les hautes positions judiciaires, et jamais quelques-uns de nos maîtres et de nos chefs n'ont jeté un plus vif éclat. Mais le peuple souffre, comme dirait votre ami Blanqui, et la classe moyenne du Palais, la bourgeoisie, le boutiquier, l'épicier oratoire poussent de longs gémissements.
Et puis la maladie de ma pauvre mère, qui est pour nous, depuis plus de trois mois, une source d'inquiétudes et de tourments de toute nature!
Paris, 4 mai 1851, dimanche (0 heures du soir).
Ouf! me voici chez moi, au coin de mon feu, essuyé, séché, épongé, entendant à mes carreaux le clapotement d'une pluie diluvienne, et, dans le lointain, les ron-ron poussifs du feu d'artifice enrhumé que la République tire en son honneur et gloire sur les hauteurs de Chaillot. Quelle journée, mon ami, quelle jolie petite fête de famille! Figurez-vous que, depuis ce matin onze heures la pluie n'a pas cessé un instant, et quelle pluie! Par une sorte de pressentiment plein de finesse, les ordonnateurs de la fêle avaient donné à l'eau le rôle
principal dans cette réjouissance patriotique. Ce n'étaient que cascades, joutes, courses en bateau. La pièce principale était un grand scélérat de Neptune en plâtre et en toile, campé gravement au beau milieu du pont de la Concorde et juché, trident en main, au sommet d'une montagne de rochers en carton qui descendait jusque dans la rivière. De ces rochers jaillissait une énorme cascade : le tout était d'ailleurs d'un assez bel elïet. Mais quand le bon Dieu a vu tous ces préparatifs nautiques et cette fête humide que méditait le peuple souverain, il s'est mis à rire dans sa grande barbe et, refermant les nuages entre lesquels il avait passé sa tête pour regarder notre planète, il s'est dit : « Ah! tu veux de l'eau, peuple français! Ah! tu veux des fêtes nautiques et ce sont des cascades qu'il te faut. Je m'en vais te contenter et te montrer ce que c'est que l'eau, de l'eau du bon Dieu qui ne coûte rien à personne et pour laquelle tes représentants n'auront pas besoin de voter des crédits supplémentaires de quatre cent mille francs. Tiens, peuple français, gare dessous! » Et, ce disant, l'Être Suprême ouvrit le robinet des réservoirs célestes : un torrent, un déluge! Et c'était un curieux spectacle que cette fête crottée, trempée, noyée. La place de la Concorde était un étang, les Tuileries un lac, les Champs-Elysées un marécage. Notez que, grâce à cette curiosité tenace des badauds de Paris, il n'y avait pas un Parisien de moins que s'il avait fait le plus beau soleil du monde. Le programme annonçait des réjouissances, il fallait se réjouir. Il n'y avait pas de soleil? tant pis pour le soleil,
il ne verra pas la fête et il ne peut s'en prendre qu'à lui.
En bon Parisien, j'ai passé une partie de la journée aux Champs-Elysées, le riflard sur la tête et les pieds dans une boue tenace qui me disputait mes souliers et a manqué dix fois de les garder. J'ai fait, avec mon frère, le tour des saltimbanques et des monstres qui étaient au grand complet, moins l'enfant à deux têtes, quia disparu depuis quelques années de la circulation, et l'homme squelette que les arts ont eu le malheur de perdre, il y a quelque temps. Mais il y avait le veau à six pattes, le bélier à huit cornes; Mlle Adèle, l'éternelle Mlle Adèle qui pèse quatre cent vingt-cinq livres et dont le public est admis à palper les mollets; et Mlle Bradamante, qui déiie les tambours-majors à la canne et à la pointe ; et M"-s Euphrosine et Madeleine, les deux sœurs genevoises qui portent des barbes de sapeurs; et tout ce peuple hybride, bigarré, chamarré, couvert d'oripeaux et de haillons, cette bohème misérable, chantante, hurlante, grinçante, appelant le public à grands coups de grosse caisse, à grand bruit de trompettes, de cymbales, de tambours et de fanfares. xNous nous en sommes tenus, cette fois, contre notre usage, aux bagatelles de la porte. L'odeur de crasse humide qui sortait de toutes ces huttes et le brouillard nauséabond qui fumait à toutes ces portes nous a repoussés. Ce soir, après dîner, j'avais la ferme intention de rester chez moi, les pieds sur les chenets. Mais, à sept heures, mon frère m'a décidé à aller fumer un cigare. Il pleuvait à torrents.
Nous sommes partis, ne songeant plus du lout à la fête et pensant que nous serions les deux seuls êtres humains égarés hors de leur toit par ce déluge. Ah bien oui! Arrivés au boulevard, une multitude! Une foule immense roulant vers les Champs-Elysées : femmes, enfants, maris et grands-pères, barbottant dans le macadam détrempé. Et de rire! Et les plaisanteries! Et les lazzis! Et les cris des femmes! C'était, en vérité, comme une maison de fous en récréation. Il n'y manquait rien; surtout les douches. Mais le plus surprenant était l'horizon de parapluies qui se profilait sur le ciel éclairé par quelques lampions obstinés. Non, de mémoire d'homme on n'a vu tant de parapluies. En se plaçant sur un plan un peu élevé au-dessus de la chaussée, on jouissait d'un spectacle entièrement neuf et non porté au programme : pas une tête, pas une main, pas une jambe-, une immense toile mouvante, avec des flux et des reflux et des remous; un toit monstrueux qui marchait tout seul, et d'où l'on entendait monter des clameurs confuses. Quelque chose de noir, de luisant, de grouillant, qui se perdait dans l'ombre lointaine et qu'on aurait pris volontiers pour la carapace gigantesque de quelque monstre marin inconnu. Soyez sûr que cela s'appellera, dans l'histoire, la fête des parapluies. Et le triomphateur du jour, ce n'est ni la République, dont on ne veut point, ni la Constitution, dont on ne veut guère, mais bien l'inventeur anonyme du riflard; celui-là seul a été le dieu, le héros, la Providence modeste et bienfaisante de cette aquatique journée.