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Il me semble, mon cher ami, qu'il y a quelques jours, dans une de ces heures noires qui me sont familières, au milieu de l'agitation désœuvrée de ma pensée, j'ai barbouillé quelque part quatre pages de psychologie foncée à votre adresse. Où j'ai fourré la chose? Je ne sais. Ah! si, la voilà, et, ma foi puisque c'est écrit, je vous l'envoie; je n'ai que vous à qui j'ose dire toutes mes faiblesses, toutes mes misères, toutes les folies de ma pensée et de mon cœur. Tant pis pour vous. Mais soyez tranquille, je ne vais pas recommencer cette mélopée sentimentale, et vous en voilà quitte pour quelque temps.
Je vous ai parlé, je crois, dans cette lettre que je ne veux pas relire, des trop longs loisirs que me laissent cette année les affaires. C'est un chômage à peu près complet et désastreux pour moi à tous les points de vue. Indépendamment des préocupations et des tourments d'une nature toute matérielle qui en résultent pour moi, je perds encore à ce désœuvrement le peu de force intellectuelle et pensante qui me restait. Un peintre qui n'a pas de commandes peut se mettre devant une toile, et, avec un bout de charbon, s'il a une pensée, il la peut exprimer. Un musicien qui n'a pas de livret peut dire à son piano ou écrire sur un chiffon de papier la phrase musicale qui lui court dans le cerveau; si cela ne fait pas tomber un maravédis dans son gousset, au moins sa fantaisie d'artiste est satisfaite. C'est de l'art, cela! Entre l'homme qui pense et l'œuvre qu'il crée, il n'y a pas d'autre intermédiaire que la main obéissante.
Mais l'orateur, mais l'avocat! Il lui faut un sujet, un patient, un client. Il ne peut pas se promener des jours entiers dans sa chambre et mugir ou bêler aux échos de son cabinet des harangues imaginaires sur des motifs de fantaisie. Il lui faut attendre patiemment qu'un intérêt, qui n'est pas le sien, qu'une passion, qui n'est pas la sienne, viennent frapper à sa porte et lui demander le secours de son art, de sa forme, de sa parole plus exercée. C'est de l'art de seconde main, et c'est, à mon sens, la grande infériorité de notre œuvre comparée à l'œuvre du peintre, du littérateur et du musicien.
Lundi, 2 heures.
A propos de musique, vous savez — ou vous ne savez pas — que c'est là une de mes passions de jeunesse. Je m'en suis occupé autrefois, et mes études, très mal dirigées, en me laissant fort médiocre musicien, ont du moins développé en moi un amour sincère et profond pour la musique. Depuis tantôt dix ans, je ne m'occupais plus de tout cela. Depuis quelque temps, un heureux hasard m'a jeté dans un milieu musical et cette bonne fortune me distrait un peu. Le beau-frère de Félix Colmet... (souffrez que j'allume une bougie, il est deux heures et il fait un tel temps que ma tanière est dans la plus complète obscurité). Donc le beau-frère de Colmet, Antonin Prévôt, jeune gentleman de vingt-cinq ans, est un enragé musicien, et passe sa vie à composer messes, chœurs, opéras destinés sans doute à
détrôner Mozart et Rossini, mais provisoirement assez ignorés. Comme il a subsidiairement une dizaine de mille livres de rente, il n'est pas absolument tenu d'avoir du génie, mais il a le luxe d'avoir assez de talent. Il a découvert que j'avais une basse-taille, jadis un peu cultivée, et alors il n'a eu de cesse qu'il ne m'eût enrôlé.
J'ai donc chanté cinq ou six fois déjà, soit chez lui, soit dans des soirées où il colporte son bagage musical; et cela m'amuse beaucoup. J'ai été racolé aussi pour chanter dans les chœurs chez un de mes confrères, Pépin Le Halleur, l'un des bons salons de musique de Paris. Vendredi, nous y avons chanté le final de la Flûte enchantée de Mozart, une des plus belles choses que l'esprit humain ait créées; le final de Norma, des chœurs de VEllisir. M"" de Sparre chanlait les solo. C'a été une fort belle soirée.
Voilà pour la musique. Quant à la peinture, je m'en suis saturé pendant les trois mois de l'exposition, qui était fort remarquable. Mon cher ami, avec l'amour de l'art, je crois qu'il est difficile d'être absolument malheureux dans une ville comme celle-ci, à moins que la république sociale ne supprime livres, statues, tableaux et doubles-croches comme des divertissements entachés d'aristocratie. Et cependant, pour moi, ces plaisirs mêmes sont mêlés d'amertume. Ces horizons de l'art, à peine entrevus, réveillent en moi une foule de souvenirs, de désirs, de regrets, d'arrière-pensées. Si j'avais suivi autrefois mes instincts, si j'avais pu marcher dans i. 10
cette route où me poussaient tous les mouvements de ma jeunesse, toutes les tendances de mon esprit, peutêtre... Oui, si et peut-être, ce sont là les deux pôles des désirs humains. Je m'arrête, car je sens que je côtoie encore la psychologie.
Je lis en ce moment, tous les soirs dans mon lit, le Contrat social ; c'est l'œuf d'où sont éclos tous ces beaux systèmes de gouvernement que ravaudent, à l'usage du peuple, les cuistres des bas-fonds démagogiques, les orateurs de cabarets et les hommes d'État des gargottes à dix-sept sous. C'est un mauvais livre, faux et paradoxal comme toute l'œuvre politique et morale de cet inconcevable esprit. « Voici ce qu'il faut faire, vous dit-il. — Bien, mais cela est impossible pour telle et telle raison matérielle que voici. — C'est vrai, j'en suis bien fâché, mais tant pis, je maintiens ma théorie. » 0 sophiste!
J'ai lu aussi dernièrement un tout autre livre, les Scènes de la vie de Bohème, par Henri Murger. C'est l'ouvrage mal digéré d'un homme pétillant d'esprit, la peinture de la vie d'atelier, des misères de la jeunesse d'artiste. La moitié du livre est prodigieusement amusante, le reste est mauvais.
Paris, 8 octobre ISol.
Je vous ai promis de n'être pas ennuyeux; mais que voulez-vous, mon pauvre ami, il y a deux heures que je
OCTOBRE 1851 J il
suis arrivé de la campagne où j'ai laissé ma mère au milieu d'une de ces horribles crises qui lui ont enlevé un œil; mon père malade aussi, visiblement affaibli par l'âge, par le chagrin, ne pouvant ni travailler, ni manger, ni dormir. J'arrive ici, je trouve mon brave frère plus découragé que jamais. Nous venons de nous promener tristement, retournant dans tous les sens une position insoutenable, examinant une à une toutes les chances, n'en trouvant aucune pour nous. Et voilà au milieu de quelles préoccupations je vous écris, mon cher Henri. Voyez-vous, des inquiétudes comme celleslà, on les maîtrise bien pendant un instant. On prend son élan; on dit : Je serai gai, je causerai tranquillement, je n'y penserai pas. Cela va bien pendant un quart d'heure et pendant une page. Et puis après, l'horrible fantôme reparait avec ses griffes et ses cornes; et on a beau fermer les yeux, il faut bien le voir. Et alors tous les mauvais sentiments, toutes les mauvaises passions vous prennent à la gorge; le souvenir même des heures fortunées rend l'heure présente plus cruelle et plus dure. Et puis on se révolte, on s'insurge, on montre le poing à l'impassible Providence. On crie en désespéré : Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi ces choses et non pas d'autres? Qu'ai-je fait pour mériter ces rigueurs, et quelle destinée est-ce donc de voir tous ceux que j'aime se débattre autour de moi et avec moi dans d'incurables douleurs ou dans des chagrins sans grandeur ni dignité?
Mon ami, pourquoi voulez-vous donc que je vous
lis LETTRES A IX AMI
écrive? Et. puisque vous avez pensé un instant que mon silence venait de quelque ère de bonheur égoïste, mon amitié ne devait-elle pas, malgré vos instances, vous laisser cette illusion? Tenez, ce soir, je ne suis pas bon à prendre avec des pincettes. Laissez-moi me coucher. Si je pouvais rêver que je gagne le gros lot des lingots d'or! Ce serait toujours un petit moment de bonheur! Au fait, qui sait? Je n'ai pas moins de deux billets. Deux billets! Deux chances! Deux chances... sur sept millions.
9 octobre, matin.
Voilà qui est fait, mon bon ami, je sors de mes draps. La porte d'ivoire est restée fermée, ainsi que la porte de corne par où passent les mauvais rêves en faisant grincer leurs ailes noires armées de griffes. Ni extase, ni cauchemar; je n'ai pas vu le moindre lingot; mais, en revanche, je n'ai pas rencontré le plus petit corbillard, ni descendu, la tête en bas, la hauteur des tours Notre- Dame, ce qui est mon cauchemar de prédilection. J'ai dormi tout uniment, tout bêtement, comme un financier, comme un fermier général du bon temps. Que vous dirai-je ce matin? Voyons; d'abord, puisque vous aimez cette note-là (note mineure, mon ami, vous le savez de reste, bémol, bémol à outrance, flebile), épuisons en deux mots l'article moi, sans interjection et sans faiblesse. Voici ma situation personnelle; et, si je n'avais à nr inquiéter que de celle-là, je ne serais pas, je vous jure*
aussi triste. Mon année de Palais a été assez bonne comme progrés; j'ai fait, il me semble, ira pas de plus dans l'estime de ceux qui m'entourent; et je sais bien que, quand, du dehors, on vient à s'enquérir de jeunes gens (ai-je écrit : jeunes gens?) qui marchent et doivent arriver, mon nom est toujours prononcé entre Allou, Nicolet, Lachaud et quelques autres. Vous voyez que je n'ai avec vous aucune modestie et que je ne rne fais pas plus d'illusions en mal qu'en bien. Mais comme, mon frère et moi, nous sommes très évidemment ensorcelés pour les questions d'argent, mes produits professionnels, dont j'aurais tant besoin, sont hors de toute proportion avec ceux de mes camarades' qui passent pour mes égaux.
10 octobre 4851.
... J'ai bien pensé à vous l'autre jour. J'avais été voir l'Exposition des envois des pensionnaires de Rome, à l'Énde des beaux-arts '. Un des pensionnaires avait envoyé tout justement le sujet d'une de vos odes : La colombe buvant dans la coupe d'Anacréon. Lui aussi, l'artiste, il me semble, avait fait une très bonne traduction en marbre. Le poète est assis, presque couché, couronné de fleurs; son bras gauche s'appuie sur la lyre d'écaillé de tortue. Le bras droit est levé et tient la coupe légère
i. C'était un des débuts de M. Guillaume, qui devait être membre de l'Académie des beaux-arts et de l'Académie française.
dans laquelle la colombe familière plonge son cou en soulevant à moitié ses ailes dont l'envergure forme avec la coupe un groupe pittoresque. Anacréon a la tête levée vers l'oiseau favori et semble lui parler joyeusement. C'est joli et d'un bon effet.
Voyons, mon ami, vous me faites causer, et n'est-ce pas à présent que je pourrais vous dire : « Adieu, j'ai plus jasé qu'une corneille »? Mais que voulez-vous? C'est si bon de s'asseoir ainsi à l'ombre de vos buissons littéraires et de deviser, que bien que mal, de ce beau pays de l'art dont il ne me reste plus que des souvenirs, déjà si lointains... La seule fantaisie littéraire que je me permette est la lecture persévérante, mais à petites doses, de ce vieux bavard de Cicéron, un bien grand homme, allez, malgré sa loquacité et ses travers. Quelle ampleur! Quelle dignité! Quelle éloquence! Quelle connaissance de toutes choses! Quelle sérénité! Et puis quel esprit, quelle verve intarissable de dédain et de raillerie !
A un autre point de vue, je me plais et m'incruste dans cette lecture : elle me montre clairement que notre époque, si maltraitée par nous-mêmes, n'est pas, après tout, plus mauvaise que bien d'autres. Quel Raspail que ce Clodius! Quel Barbés que ce Gracchus! Quel Ledru- Rollin que ce Catilina, voluptueux, vicieux et séditieux!
Voyons, je crois qu'en voilà bien assez; maintenant je retourne à ma prose et à mes ennuis. Pour égayer ma journée, je compte, si je suis libre de bonne heure, aller taire ma visite hebdomadaire à un de nos amis, pauvre
DÉCEMBRE 1851 loi
garçon de trente-six ans, que j'ai connu, il y a un an, encore brillant de force, de vie, de santé, de verve et d'esprit, et qui, maintenant, est enfermé dans une maison de santé, presque fou, hébété, voûté et blanchi comme un vieillard, perdu sans ressource, et qu'il faut distraire comme un enfant. Triste! triste! triste!
Paris, 8 décembre 1851, lundi, 4 heures s.
Je trouve votre lettre à l'instant, en arrivant de la Roche, où j'étais depuis hier matin. Merci de vos inquiétudes. Il n'est rien arrivé à aucun des miens; mais une grande honte de plus à notre pays. J'ai tout vu; je vous dirai tout demain ou après-demain. Il faut que la vérité soit connue. Ne croyez pas un mot de la littérature officielle. Dites ceci seulement aujourd'hui à M. Cunin- Gridaine : c'est que, depuis soixante ans, pas un pouvoir n'est mort aussi dignement et aussi courageusement que l'Assemblée nationale législative de 1851. A bientôt.
Paris, 14 décembre 1851.
Je vous avais promis, mon ami, quelques détails d'histoire contemporaine; j'ai laissé passer deux ou trois jours, et maintenant c'est une page d'histoire ancienne que je vous envoie, quelque chose comme la narration de la seconde guerre punique ou de la bataille de Marathon. Lisez-en ce que vous voudrez et pensez-en ce que bon vous semble.
152 LHTÏHKS A UN AMI
Donc, le 1er décembre, nous étions ici dans le calme le plus complet: et, pour l'œil parisien le plus exercé, rien ne pouvait faire présager les étranges événements qui allaient éclater. Le soir, il y avait réception à l'Elysée; le président se retire à onze heures sans qu'un mot ait trahi ses préoccupations. M. de Morny assistait à une représentation de l'Opéra-Comique où se trouvait aussi le général Cavaignac. Ils se sont vus et parlé. Le futur ministre de l'Intérieur est allé de là au Jockey- Club, où il a joué au whist jusqu'à une heure.
Vous savez comment, cette nuit là-même, à cinq heures, Thiers, Changarnier, Lamoricière, Cavaignac, Bedeau. Leflo, Baze et deux ou trois montagnards ont été arrêtés. Ce que je vais maintenant vous raconter, ou je l'ai vu de mes yeux, ou je le tiens de gens qui ont été acteurs dans cette pièce historique d'un genre indéterminé.
À neuf heures, les journaux, ces braves journaux, sont arrivés comme de coutume avec leur honnête et naïve bande jaune, apportant chacun leurs banalités quotidiennes, leurs périodes filandreuses et leurs prophéties infaillibles; ils galopaient à peu près tous sur leur dada favori : la loi du 31 mai et l'élection de M. Devin^k, ce représentant fantastique qui a duré l'espace d'une nuit, ce farfadet législatif qui s'est évanoui au crépuscule du matin.
A neuf heures, je sortais pour un rendez-vous d'affaires, après avoir pieusement avalé le premier-Paris de Y Assemblée nationale, et me croyant à coup sur un des hommes les mieux renseignés de France sur la situa-
lion politique de l'Europe. 0 vanité! En passant devant la loge du portier, je vis se dresser la tête effarée du père Etienne : « Mosieur, Môsieur, il n'y a plus d'Assemblée et il y a des canons plein le boulevard. — Ah! fichtre! » Et me voilà remontant mon escalier pour avertir mon frère. Vous pensez bien que cinq minutes après nous étions dans la rue pour voir passer la révolution. Sur le boulevard, il n'y avait pas de canons, comme l'avait dit le père Etienne, mais des piquets d'infanterie au coin des rues et des proclamations sur les murs. A la Madeleine, une brigade occupant la rue Royale, et le général Canrobert faisant de grandes enjambées, suivi de son grand sabre; sur la place de la Concorde, une autre brigade; devant l'Assemblée, la gendarmerie mobile et un escadron de lanciers. Tous ces braves gens-là ne paraissaient pas trop comprendre ce qui se passait, et les officiers avaient l'air fort embarrassés de leur contenance. Quant à la population qui commençait à se masser sur le boulevard et aux abords de la Chambre, son attitude était très calme. C'était de la curiosité, de l'inquiétude, de la défiance, et pourtant le sentiment d'un fait prévu auquel on devait s'attendre. D'ailleurs aucun cri. Nous sommes restés sur la place jusqu'à onze heures. Les représentants arrivaient par petits groupes. Je rencontrai successivement Paillet, Klandin, Sainte-Beuve1; ils allaient tous à l'Assemblée avec la ferme volonté de faire leur devoir jusqu'au bout.