‹ Lettres à une dame blancheChapitre 4 sur 10 · NEUVIEME LETTRE · texte numérisé non relu

NEUVIEME LETTRE

ii /niificr laiiS.

(]ln'ie madame amie,

C'est donc Monlaigtic que vims ave/ choisi cl dont vous avez entrepris la lecture pour vous tirer (le la guerre et vous donner, votre journée finie, (|Uol(|ues iiislants d'oubli. \ ous vous raillez vousmême de le cN'Couviir maintenant et vous rougissez de ne l'avoir pas encore In. Il ne laut pas : si toutes les femmes et même tous les hommes (jui. dans Paris, n'ont pas lu les Essais se meltaieni à rougir, il y aurait au-dessus de la ville comme une lueur d'incendie.

Sa forte sincérité et sa délicieuse naïveté vous enchantent. Vous demandez : u Poui-quoi n'écrit-

on plus ainsi ? » Il y a bien des raisons à cela. Une des principales, c'est que notre langue est l'ormée depuis longtemps : elle a des règles bien établies avec des exceptions qui les confirment. Mais ces vieux auteurs la formaient ; alors ils ont des tours qui nous ravissent, comme certaines manières de parler chez les enfants. Une autre raison, c'est que notre siècle, dans tous les domaines, est le siècle de la critique : elle a pris trop de place, elle a tout envahi. En littérature, elle peut être la gardienne de la logique, de la raison, du goût et de la mesure; mais si elle est poussée trop loin, elle peut gêner la naïveté, la spontanéité et la sincérité ; elle peut même les tuer. Elle peut tuer aussi l'invention ; elle peut être l'ennemie mortelle de 1 imagination et de la sensibilité. Or la critique a pris une telle importance que plus d'un écrivain porte en soi un critique qui l'observe et dont l'œil fixe et sévère le fascine. Mais on peut prévoir que ce sera un des résultats de la grande guerre de rendre à la littérature de la spontanéité. Un plus grand nombre d'écrivains oseront être eux-mêmes, se donner,

s'abandonner. Ils pourront être sincères sans avoir besoin d'être habiles, adroits, et l'habileté et l'adresse, s'il s'agit d'exprimer sa pensée, ne sont pas des qualités majeures. Un critique qui a de la compréhension, des idées générales et généreuses, peut remplir une mission excellente ; mais, s'il est seulement le chercheur de tares, quel spécialiste indésirable !

Il est arrivé, ces temps-ci, à un < rilKjue, une aventure significative. Kst-il jeune, est-il mùr. est-il vieux ? je n en sais rien. Tranquillement assis dans son fauteuil de critique, devant sa table (le critique, il s'est mis à juger prosateurs et poètes, ceux qui se sont proposé de réconforter ou d'exaltei- les gens de l'arrière, de distiaiie ou d'é-mouxolr l»'s blessés dans les hôpitaux. A l'o'uvre, on eoimait I artisan, cela est vrai. Mais, dans K's tem[)S (pu; nous vivons, ne faut-il [)as tenir eoni[)l«' de I iiilenlioii, du l)Ul, ilc la bonne volonté, et même du talent ;'

Notre homme n'a tenu compte de rien du tout. [| a trempé sa plume d'avant la guerre dans son encre d'avant la "uerre. il a débiné, éreinte. tout

comme s'il n'y avait pas la guerre. Il n'a pas changé son fusil d'épaule. En temps de paix, nul ne lui aurait répondu, car, entre les auteurs et le public, il s'était formé une petite armée de personnes intéressées qui avaient établi l'aquoibonisme et même le ridicule de la réponse, de la rectification, de la protestation. Eh! bien, à cette lois, on lui a répondu. C'est une bonne indication.

Je ne pense pas que la guerre tuera la critique ; il ne faut pas le souhaiter ; il ne faut pas qu'une certaine critique disparaisse. D'ailleurs, tous les critiques ne sont pas au front ; il en restera. Mais plusieurs qui sont au front, qui sont partis critiques, reviendront hommes d'action. Dans bien des directions, le dilettantisme, le scepticisme, la critique seront remplacés par la production et l'action. Quelques-uns prophétisent déjà : par la violence ! Encore !

Oui, que feront tous ces poilus, quand ils reviendront ? Grave question. On ne sait pas; mais ils auront leur idée et ils la diront. Il n'y a qu'à regarder, à observer les permissionnaires. Ils vous

ont rude air de guerre, mine résolue et jus martial, si j'ose dire. Ne sont-ils pas les soldats du droit '' Jus in ri;, disent les légistes. Il n'y a pas bien longtemps ipiils «)nt ce chic cl cette allure ; au piintein[)s derni»:r, ça n'y était pas encore, bien ((u'ils lussent déjà des héros.

Mais depuis l'él»', depuis la seconde campagne d'hiver. I;i transformation est accomplie, parfaite.

Le poilu de 101.ô-101<i est un type épatant. Si, comme nous l'espérons, il est le soldat de la dernier»; gueri'c, il y aura inscrit une figure in»)ubliable, immortelle. Avec sa capote où l'horizon en a vu de sévères, il est bien du vingtième siècle; mais, avec son petit casque, il est du seizième, et il fait penser aux soldats des guerres de religion. Kt c'est bien une guerre de religion qu ils mènent, nos poilus, religion de la justice et de la liberté contre le culte du Moloch dévorateur.

J avais raison de vous remercier à l'avance, dans ma dernière lettre, puisque vous me demandez un soldat aveugle, dont vous désirez devenir la Marraine. J'ai pensé pour vous cl surtout pour

lui à un nommé S... dont je ne vous ai pas raconté l'histoire. 11 était dessinateur dans une petite ville industrielle du Nord et il gagnait bien sa vie. On ne croirait pas qu'il a perdu le jour ! Ses yeux sont ouverts; il semble vous regarder quand il parle, et c'est tout d'abord une sensation étrange. Il a d'ordinaire « un bon moral ». Mais la dernière fois que nous lûmes le visiter, il souffrait; il avait des douleurs dans la têle ; il avait été contrarié.

Il n'a pas perdu toui esptùr de recouvrer la vue. Il nous expliquait : il a eu d'abord devant les yeux comme un écran de cinéma, mais noir, avec des lamelles d'argent qui passaient; maintenant, il voit une grande forêt, avec dans le fond une lueur pâle, comme une aube. On lui laisse espérerque cette aubes élaigira, s'agrandirajusqu'à la lumière. Nous lui disons que cela n'est pas impossible; ses yeux ouverts semblent vouloir lire sur notre visage si nos paroles sont sincères. Alors, nous nous sentons rouffir.

Pourtant, nous ne le trompions pas complètement et lui non plus ne se trompait pas. Cette

lueur (1 aube, au loiid de la Ibrêt, c'est la clarté spirituelle que répand aulour d'elle, quand elle vous ressenjble, une Marraine.

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