DIXIÈME LETTRE
/" ffirri'-r HHC,
Chère madame amie.
Nous eûmes zeppelins sur l'aiis, samedi soii'. Il y avait longtemps que quelqu'une de ces grosses machines n'était venue nous faire sa visite. Les journaux, à l'heure où je vous écris, ne disent pas l'M ([uel lieu les bombes sont tombées ; cela n'a pas cinjxM'hf les Parisi<Mis. avec un instinct très sur, un sens rnf'rvfijioux de la direction, de s'v porter en loule petidani ci-tio journée dedimanchc. Ils ont vu les maisons é'ventrées ; ils ont connu le nombre des tués et «les blessés. \ oilà encore des femmes, des enfants, qu'il faut ajouter a la Ionique liste d'innocentes victimes dont le san^ reiombei-a
(jnol(|iio jour, n'en clouions pas, sur la tète du Criminel qui prétend ainsi nous intimider.
Je dînais, samedi soir, rue de Rivoli, chez d'aimables gens. Au dessert, comme si j'avais senti (lu zeppelin dans l'air, j'avais cité un trait de superstition, de cràncrie et de sang-froid dune jpune comédienne qui est venue me voir jeudi deinier. Très jolie, et, comme vous l'allez voir, nul froid aux veux, ([uelle a fort beaux et lorl grands. Elle me raconta que, dernièrement, elle jouait à Londres, dans une revue au Garrick iheati'e. Un soir, en attendant d'entrer en scène, dans sa petite loge, elle faisait les cartes à une tamarade. Tout-à-coup, branle-bas. dans tout lo chéàtre... artistes, spectateurs, on crie, on court... Ce sont les zeppelins et qui jettent des bombes. Mais notre comédienne entend montrer aux artistes anglais et belges qui sont dans la troupe ce que c'est qu'une Française, une Parisienne, et elle ne bouge pas. Sa petite camarade, elle, a pâli un peu. » Tu n'as pas peur? — Non; mais tout de même, on ferait peut-être bien de descendre. » Mais l'aulre, en lui montrant les cartes :
« PouiciiKii lune .' (Ju esl-ce (jue lu ris(jiics .' Ta vuis bien que lu n as pas la mort dans ton jeu ! »
El elles sont restées, toutes deux, clans la petite loge. -Mais ce courage, puisé pour l'une dans l'ainour-piopre cl |)our l'autre dans les cartes, n'est-ce pas cliarinanl.'
Nous avions lini de diner; nous fiions passés au salon. Maintenant, un virtuose jouait sur le violon un air triste de César Cui, et comme il jouait pianissi/tio, on entendit dans la rue les tromp<-s des pompiers. Kl, rpiand le morceau (ut lini. par la lenèlre ouverte sur une vaste étendue du ciel, devant les Tuileries, dans une eluunbre à ctUé, on alla voir nos avions qui Taisaient la chasse et la police. Ues petits garçons étaient déjà installés, et l'un d'eux s'écriait : « Quelle chance! «
On rentra dans le salon ; une jeune dame, avec une jolie voix et un giand sentiment, chanta Pldisif iCdiiiutir : mais, dans le moinenl {|ii elle disait (pu- « chagrin damour dm»' toute la \le ». la gare dOisav s'éteignit. Toute la soeiclc alla dans la chambre ii côté [)our voir Paris dans les ténèbres et admirei- le faisceau lumineux dont la
lour Eiflel louillait le grand ciel noir. La joie des petits garçons faisait plaisir à voir.
Et les grandes personnes ! Leur gaieté était moins bruyante, parce qu'elles songeaient aux victimes que ferait ce raid (on avait entendu éclater les bombes), aussi parce qu'elles songeaient qu'on aurait difficilement des taxis. Néanmoins on plaisantait, mais avec mesure et tranquillité. Tranquillité facile, direz-vous ; si la mort est dans le jeu, c'est pour quelques millionièmes, étant donné le nombre des habitants de Paris. C'est dans d'autres proportions qu'elle est au front, pour nos soldats. Sans doute; aussi c'est bien aux soldats qu'on songe, c'est à eux qu'il faut sonoer dans ces moments-là. Alors, la vie, sa vie à soi n'apparaît plus comme une valeur essentielle, primordiale, la seule au monde. Alors on n'est pas fâché, pendant quelques instants, de vivre dangereusement, un peu. On. pense que c'est bien son tour et que si... mon Dieu... ma foi... (jue voulezvous?... Enfin... après tout... n'est-ce pas?... Eh! bien, ce serait une belle mort.
Et l'on rentre chez soi, eu faisant des réflexions beaucoup moins noires que les rues.
ONZIEME EETTKE
ON/IKMK hKTTKK
.V fi-vrier 191(1.
Clicie inadaiiic amie,
J'aurais voulu (|uc vous assistiez, mardi dernier, à la matinée olFcrte, au Trocadéro, aux « cioix de guerre ». (l'élail un spectacle ma<j[ni(i<|ur. Imajrinez-vous, dans cet immense vaisseau, <]ualie mille soldats (|ui tous avaient cette croix de i,'uerre et dont i>eaucou|) avaient mérité, en outre, la médaille militaire ou la Léjrioii d liouucur. Tous les "rades, toutes les armes, fantassins et cavaliers, vitriers, marsouins, coloniaux, étaient représentés ; tous les poils aussi, blonds, noii-s, roux, châtains, gris ou tout blancs, poilus imberbes, poilus à la (inc moustache, poilus
poilus. Le bleu horizon dominait ; mais ""on voyait aussi quelques taches kaki, et plus d'une chéchia, par-ci, par-là, jetait son cri rouge. Au milieu de tous ces uniformes, des dames blanches mettaient des clartés blanches. Sur plus d'un corsage blanc était épinglée une croix de guerre et même deux infirmières avaient laLégion d'honneur.
Hélas ! ces hommes n'avaient pas tous leurs deux bras, ni leurs deux jambes; quelques têtes, un pansement les enveloppait tout entières, avec seulement comme une petite fenêtre autour d'un œil, pour que l'homme puisse voir !
Quatre mille croix de guerre ! Ce que cela représente de bravoure, de cran, d allant, d'élan, de mordant ! Ce sont, animées, vivantes, les citations à l'ordre du jour que nous lisons chaque jour ; oui, elles sont là, en chair et en os, chair meurtrie, souvent, et os broyés ! Dommage qu'on n'ait pas pu convier à ce spectacle les « rigolos » qui veulent oublier (ju'il y a la guerre ; mais il y avait très peu de civils.
Par une laveur insigne, j'avais été admis dans
la l<)j;c d une aimable Inilnniere-major (jiii (-tait là avec deux jeunes filles de son hôpital. Il y avait encore, dans celle loge, un coniniandanl, un sergenl et un pelil hussard aveugle, simple soldat, tout jeune, un enlant, rt cpraccompagnail une pare'ule.
Les jeunes inlirmières n euix-nt pas de cesse (|u'elles n'aient reconnu dans la foule des soldais ceux dt; leui- hôpital. Les ayant «Milin découverts, elles se mirent en communication avec eux par mille petits signes aux(|uels leurs hommes répondirent, el il y avait dans ee |)etit manège tant de gentillesse el de sentimenl, cela représenlail tant de soins, de pilie. df palience, de récijiroque reconnaissance et de pure camaraderie, rpi'on en (•lait friiii iiis(pi aux laiines.
Samedi, à !'( )pi'i a, à celte matinée « Art el (Iharit('' » pour la(|uclle je vous lapai, certain tpie vous marrheriez. et vous marchâtes en eiret, <lont je vous remercie, ce ne lut j)as le même public. Il \ avait beaucoup de civils el très peu de soldats, .le n'avais pas assisté à une représentation de ce genre a r()|)cia, depuis le gala Antoine, (le soir-
là, 20 juin 1914, on nous donna la primeur d'un ballet alsacien : Hanzel le Bossu. La musique, le sujet surtout, les costumes, ne plaisaient pas à un journaliste de gouvernement (de gouvernement d'avant la guerre !), qui me dit, après le premier tableau : « J'ai cru qu'on allait nous sortir le drapeau tricolore ! » Et il allait de groupe en groupe, exhalant ses craintes. Après le second tableau, il me dit : « Ce n'est pas ça qui nous rendra l'Alsace et la Lorraine. » Evidemment. Et il ajouta, car il se répétait : « Heureusement qu'on ne nous a pas sorti le drapeau tricolore. » Ce drapeau tricolore, c'était sa bête noire.
Avant-hier, au tableau qui termine le beau poème de René Fauchois, la Forêt sacrée, on « nous a sorti » le drapeau tricolore ; mais la salle était chargée d'une autre électricité qu'au mois de juin 1914.
Puis d'excellents chanteurs italiens nous ont chanté un acte de Don Pasquale. Quelques personnes ont découvert un charme « nouveau » à cette musique de Donizetti ; elles avaient une àme slendhalienne ; dans la période barbare que nous
ti;i\r'i'sons, celle imisi»|iic l;iisail peiiseï' à une cix ilisalion disparue. Puis l.i Heur de nos danseuses dansa la fleur de nos ballets. wSavez-vous que notre nuisiquc iVançaise a bien du rythme, de la poésie, et de la science aussi ? Aces clailés de la musique italienne et <li' la inii>i(|U(' française, il apparaît ce que le génie de W ayncr a de « barbarie savante ... de |)angerinani(|uc et de kullural.
Je sais (jiie vous aimez \Va<i;ner. C'est un génie immense, formidable, colossal, cela ne fait pas ([iiestion, et vous voyez (jue je n'ai pas d'ironie : je n'écris pas colossal avec un k. Mais il ne correspond pas du loiil ;'i iifitre cai'actère national, el je regrette que, pendant tant (l'anné-es. des compositeurs fiançais aient pu s inspirer de ce (ju ils ne pouxaicnt pas sentir. VJ puis, un artiste v(''rilable ne doit j)as copier ce ipi il admire. Il doit s'en éloigner, autant par liumilitf- que par orgueil, autant par respect d un maiiie inie par respect de sa propre personnalité. D'ailleuis. il ne faiii pas rendre Wagner responsable dune certaine musiipie (le ces dernières années. Mais je crois (pi apiès la guerre, beaucoup de i;eii>i aiironl le
courage de leur opinion et oseront avouer qu'ils aiment la musique chantante, celle qui contient ce que certains compositeurs modernes appellent avec le plus protond mépris une mélodie. Eh ! mon Dieu, oui. qu'on nous donne de la mélodie. Vraiment, après certaines auditions, on demande de la mélodie, et même une romance, une cavatine, une ariette, un rien.
On écoute Don Pasquale : on voit des chanteuses vêtues de ofazes qui ne sont pas asphyxiantes et l'on oublie, pendant quelques minutes, la guerre. Vous me demandez combien de temps elle durera encore cette s^uerre? Les gens les mieux informés n'en savent rien : on constate de grands écarts dans leurs évaluations. Les uns disent que nous en sommes aux deux tiers, les autres à la moitié. Celui-ci prédit qu'au printemps prochain... celuià, au contraire, ne balance pas à aller jusqu'au lustre.
Dans les premiers jours de la mobilisation, je me trouvais sur le boulevard de Strasbourg : deux hommes passèrent auprès de moi ; ils montaient vers la gare de l'Est : deux hommes de trente-
— un —
ciiuj à (|unraiil<' ;iiis. des ini Itoriaiix. lu j'crilcndis ce dialoifue :
— Ca t'amuso i|';illt'i te faire casser la tjueule pour Guillaume 11 .'
Le camarade réllrcliii (|iii'l(|ii('s secondes et dit simplement :
— (Guillaume il '.'... Tu parles d'un emni !
.le vous demande pardon, cIum*' amie : mais jr
n'ai pas voulu allénu«M- l'expression. El puis. non. au lait, je ne vous dcniandi' pas pard()n. .le ne peux pas, je ne dois pas l'altt-nner. Sa ludesse en (ait la beauté. Vous êtes très intelligente, par conséquent vous n'ùtes pas bégueule. \ ous en entendez bien d'autres, à I hôpital. F^t puis, en ces temps-ci, le langage aussi est mohilis»'-. N'imIuIcorons pomi.en temps de guerre, le mol sultlnm-df (^imbronne. à I usage du daujdiin cl tits jeunes filles.
Cela dit, admire/ Ir hou si-ns el la prophétie contenus dans ces deux répliques. Pour le premier de ces hommes, c'est bien pour Guillaume II qu'on va se faire casser la figure ; c'est bien le Kaiser, monstred'orgueil.d'ambitiouet decruaulé.(juia
— IIG —
toute la responsabililô de cette guerre cflVoyable. Quant à l'autre, c'estun prophète : il prédit la guerre longue. La ]on2ueur de cette «uerre, c'est sans doule ce qu'il y a de plus dangereux pour les Allemands. C'est ce qui fera qu'après la paix, après le règlement de comptes, nous n'oublierons pas. Car les Français, qui n'ont ni volonté, ni puissance de haine, seraient bien capables d'oublier les atrocités et les crimes allemands, et la fourbe et l'espionnage allemands : mais les Français n aiment pas les raseurs, et ce qu'il y a de très mauvais pour les Hoclies, c'est qu ils nous apparaîtront, pendant longtemps, comme des raseurs affreux. Dans barbare, il y a barbe ! Ces Français, sociables, humains, qui faisaient des rêves de paix et de fraternité, ils souffrent que ces beaux rêves et ces nobles sentiments soient consignés en eux. Ces Français qui aiment la douceur du foyer, les plaisirs de la ville, les charmes de la campagne et, au-dessus de tout, une vie libre par un travail librement choisi ; ces Français qui aiment les arts, la littérature, la rêvel'ie, la lecture, la conveisation. ils ne pardonne-
ronl pas aux Allemands, au Kaiser, do les avoir arraches à tout cela pendant dix-huit mois déjà, lieux ans; qui sait ? davantage peut-être !
C'est pourquoi la l'rance n oubliera jamais la guerre longue, trop longue. D'ores et déjà, pour la pinpait des l'rançais, le Kaiser n est pas seuletiieiii (iuillaunie le Menteur, Gnillauine leTraîlre. (iuillauinc 'l'neur de femmes cl denlanis, (Guillaume Bouiif'au <lfs caliii-drales ; il fsl aussi (luil-
laiime V eiiliii ce fju'a dil it'bravi' lerritoriai.
Mors, son compte est bon.
Veuillez lire ici, chère madame amie, etc., etc.
DOUZIKMI. M ITHi:
DOUZIKME LETTRE
/.■; fniior 191 (S.
(llièrc iiiadani*- amie,
Nous vivons clans des lenips lra<;iques, et il lait, m ((iilio, un (.liùlc (le temps : ce n'est pas l'hiver, non plus le pi'inlemps. Il pleut, le ciel est gris; mais l'air est tiède. Dans nos squares, les lilas bourgeonnent et des rhododendrons fleurissent aux Champs-Elysées. Les imprudents ! Survienne une bonne gelée ! Ne bourgeonnons jias. ne fleu" rissons pas trop vite.
Ce temps correspond bien à un certain état d esprit, à l'arrière. Paris traverse une phase singulière. Quehpi'un (jui y tomberait de la lune pourrait se demander : « — Est-ce la paix ) Est-
ce la guerre ? » Il y a du théâtre, du café-concert, du cinéma ; il y a du restaurant, du thé ; mais pailout, il y a du soldat bleu, du permissionnaire à bourguignotte ; on voit plus d'un blessé dans les rues, sur les boulevards, et la ville est bien noire, le soir.
J'ai eu, il y a quelques jours, la visite d'un homme à qui l'inaction pèse et qui venait me demander un conseil. C'est le directeur d'une petite revue des suprêmes élégances, et qu'il publiait, avant la guerre, avec des gravures délicieuses. Naturellement, depuis dix-huit mois, cette petite revue ne paraît plus ; mais il voudrait qu'elle reparût, au pi'inlenips.
Cette visite m'avait d'abord charmé, elles projets de ce directeur actif, après dix-huit mois de guerre, m'apparaissaient parmi les signes de temps meilleurs ; de même, après une longue traversée, des troncs d'arbres, certains oiseaux, certaine couleur des flots, indiquent au navigateur que la terre est prochaine.
Mais, ayant réfléchi, j'ai conseillé à cet homme de bonne volonté de ne pas faire reparaître, au
printemps, sa petite revue des suprêmes élégances. Je lui ai dil (|u il fallait encore attendit- un [)eii.
Alors, il ma ii'pondu : « Il laut bien (|ue les allaires leprennenl et ilaulrc paît, (ju il y ail des modes nouvelles, que chaque jour en voie éclore. c'est un lait. »
Oui, c'est un lait, et nous ne I aurions pas cru, il y a un an et demi.
Vous rappelez-vous ce douloureux pèlerinage i|ue nous limes à Senlis. au mois de novembre 191 1 ? .Nous avions visité le champ de bataille cl [)arconru la rue de la Ki'pubiicjue allreusement dévastée, l'ourlant, la charmante petite ville avaii repris un calme impressionnant. Chez un petit coifTeur, à la vitrine, une dame en cire continuait de sourire; son buste était drapé dans une étolVe lanfîo et elle avait une perruque verte! (!cla surprenait lellemenl (ju on etail lenlé de croire (pie, chez les personnes en cire, à la suite d finotions violentes, les cheveux peuvent devenir veiis, comme ils peuvent devenir blancs chez les personnes naturelles.
El vous souvenez-vous encore, l'hiver dernier,
d'une promenade dans les Champs-Elysées plongés dans l'ombre, un certain soir qu'on attendait du zeppelin ? Toutes les maisons avaient éteint leurs fenêtres ; pourtant, au coin d'une rue, à l'entresol, dans le pan coupé d'une maison d'angle, une dame en cire souriait derrière une grande vitre. Elle avait une perruque très blonde, ondulée à ravir. Une lampe électrique dans une ampoule rouge l'éclairait. Tout autour d'elle, c'étaient les ténèbres profondes. Cela avait l'air d'une apothéose, dans un feu de Bengale... ou bien d'un signal !
Et elle semblait dire, la dame en cire : « Oui, les hommes peuvent bien se battre, les marmites éclater, les balles siffler ; les soldats peuvent bien se couvrir de boue et de i^loire, dans les tianchées ! Moi, je suis toujours là, indifférente à tous les deuils, à toutes les ruines, pourvu que mes cheveux ondulent. Je suis la Parisienne, la frivolité, le luxe, la ("été ! Je suis la folle A\ant-gucrre ot la folle Après-guerre ; vous verrez ! »
Et nous nous indignions. Mais ce sourire pouvait, devait s'interpréter autrement. Il voulait
dire aussi : « Les zeppelins peuvent bien venir ; je ne descends pas dans les caves, car je n'ai pas fioid à mes yeux aux longs cils ! Et [)uis, je sais (jue je ne dois pas mourir. Je suis la Parisienne, la grâce, l'élégance, et cela n'exclut pas la charité ni la hiavouie. Je suis la Mode qui fait travailler tant d'industries, tant de petites ouvrières, midinettes, Mimi Pinson ([ui, sans moi, mourraient de laim. \Oilu ma raison nécessaire et suffisante . »
Ainsi, à traveis toute la comédie et toute la tragédie humaines, deux chceurs alternent qui donnent leurs raisons. Voilà pour(jU(»i nous avons des modes nouvelles.
Ce sera un chapitre curieux à écrire que celui des modes à travers la grande guerre.
A l'automne de 101 1, nulle Parisienne ne songeait à la mode. Une femme qui exhibaitune inn«)valion, on ne s'inquiétait pas si elle était étrangère, Américaine ou bien professionnelle tlu lancement ; on la rcmar(|uait, on la jugeait sé\érenient . elle choquait.
Le plus grand nombre ih's Parisiennes, même
si elles avaient les moyens de se commander des robes nouvelles, s'abstenaient. Elles gardaient leur argent pour les œuvres, pour les malheureux, pour les réfugiés. Elles faisaient vœu de simplicité. Et puis, elles ije pensaient pas que cela durerait aussi longtemps.
Mais la guerre dure, les vieilles robes s'usent.
D'un autre côté, les couturiers établissent des modèles nouveaux, pour l'exportation.
L'Amérique nous envoie des machines-outils, du pétrole, du porc-salé; nous lui envoyons des robes, des chapeaux, des fantaisies : un service en vaut un autre. Et Paris pourrait-il habiller le monde entier, sauf Paris? Quel paradoxe 1 (lela ne résiste ni à l'analyse ni à la synthèse.
Et les Parisiennes, elles, ne résistent pas à la séduction d'un modèle nouveau. Les premières clientes sont ces jeunes personnes qui ont reçu d'on ne sait où la mission de plaire en tout temps et en tous lieux. Les comédiennes, à leur tour, sont troublées, sollicitées. Oh ! pendant tout l'hiver, elles avaient été modestes à souhait. Dans les matinées, elles paraissaient devant le public
avec une simple robe noire (le noir est toujours habille ., un corsage à peine ouvert, aucun bijou. Mais le printemps revient ; les matinées sont plus nombreuses, les programmes moins austères. Les jours rallongent, les jupes raccourcissent. On va vers l'espérance, vers la victoire ! Couturier, prends ton luth et me donne un baiser. Essayez donc cette jupe, dit le couturier. Il sait bien ce qu il (ait : l'essayer, c'est l'adopter.
Enfin les mondaines et les bourgeoises suivent. Bientôt, toute Icmnie qui se respecte a la jupe courte. C'est commode pour la rue, en ces tempsci où Ton va beaucoup à pied, où l'on se sert beaucoup du métro. C'est commode pour aller et venir, trotter, grimper des étages ; cui ne risque pas de balayer le trottoir mouillé, le plancher des ouvroirs, des hôpitaux.
Mais, le soir, pour dincr en ville, dîner de guerre, bien entendu, cela n'est pas toujours seyant. Oui, pour les jeunes filles et les toutes jeunes femmes. .Mais des dames i|ui ont des ans et du poids, eussent-elles des pieds charmants, une jupe courte et large 'on les porte à godets !^
ne leur fait pas la découpure qui convient à leur âge, à leur sexe, à leur situation sociale.
Tenez ! C'est surtout au théâtre que la jupe courte apparaît parfois inconvenante, au sens : qui ne convient pas. Dans certaines pièces modernes, elle ne s'accorde vraiment pas à des scènes pathétiques ou passionnées. Comme l'accompagnement de la sérénade de Don Juan, elle chante d'un autre ton.
Telle héroïne qui, en jupe courte, se plaint d'être délaissée, même si elle a témoigné par ailleurs d'un amour profond, d'une passion véritable, personne ne la plaint et même quelques-uns pensent : « Elle n'a que ce qu'elle mérite. »
Mais je m'aperçois que je ne cesse de vous parler « chiffons », comme dirait M. de Bethmann- Holhveg. Revenons à la guerre. Voulez-vous que je vous cite un mot d'enfant, inconscient et cruel, effroyable ? C'est une jeune maman dont le mari est au front qui me l'a conté. Sa petite fille qui a quatre ans, jouait, au parc Monceau, avec une petite amie à peu près du même âge.
« — Moi, disait celle-ci, mon papa a été tué
uiii lus L>(»tli<'S ollo [ironoiicait lus |»<icos à la f(uerrc. lit loi .' >•
Mois, raiilrc a répondu :
" — Moi. pas encoin ! ..
Ah ! si nous haïssons lo Kaiser, cesl paitu (|ii<' nos pcliles (illcs peuvent cliiu des mots paruils.
Veuillez lire ici, etc.,.
THïAZUiMi: M:nHr.
rUKI/.lKMK M- riUK
2i /V-vrirr liilii.
Chère inadaiiir aiiiic,
Vous êtes bi«'n (•inieuse ! \ tnis voudriez savoir ce (|ue contenait rai'liclc de mon ami AMied Capus, [)Our avoii- été échoppé l'autre jour. Je ne le sais pas; mais si je le savais, je ne vous le tlirais pas. <•(, hicn <|ue celle lettre ne soit pas destinée a la publicité, je tremble ! C est que nous vivfuis siuis des princes sans rire, ennemis du contrôle, (piaiid il s'agit de leur personne sacrée. Oui, un malin tic cette semaine, Paris se réveilla avec la nioitii- de ses journaux échoppés. Il y eut des articles exclusivement composés de blancs. Cela me rap|)rlle un mot d'Mpbnnse
Allais. Comme un camarade se vantail devant lui de connaître une petite femme qui avait une adorable fossette au menton... ou dans quelque autre lieu, l'immortel humoriste haussa les épaules et s'écria : « Une fossette, une fossette ! La belle affaire ! Moi je connais une délicieuse créature qui est composée exclusi\ement de fossettes ! »
Pour en revenir à Téchoppage, sachez madame que, comme autrefois dans Madrid, du temps de Figaro, il s'est établi dans Paris un étrange système de liberté, et pourvu qu'on ne parle en ses écrits ni de l'autorité, ni du gouvernement, ni de la politique, ni des corps en crédit, ni de certains parlementaires, on peut tout imprimer librement, sous l'inspection d'une douzaine de censeurs. Que voulez-vous? L'union sacrée est parfois la sauvegarde et l'impunité de ceux qui la respectent le moins. Il y a même des gens qui voudraient en étendre les bienfaits aux Doches ! Ils exagèrent.
Mais laissons cela. V<ius me demande/, aussi, chère amie, on tant que contribuable, un conseil.
I>n printemps s'avance qui nous apporle les feuilles cie nos coiiliibulions. Devez-vous, quant à rin)pùi sur votre revenu, procluiie une déclaration spontanée („i \nrn iitiendre une taxation d'office ? Vous av.'/ I.. choix et déjà se fondent deux écoles, lù d'abord, (|uand l'Etal a tant de dépenses à laire, cet impôt vous paraît la chose la plus juste du monde. Je sais bien que certaines personnes contestent l'opportunité d'un nouveau régime fiscal; elles déplorent qu'en pleine guerre on vienne jeter le troubh- dans les habitudes des contribuables français. Ah ! la guerre a jeté le irotdde dans bien d'autres habitudes; elle a jele le trouble dans les alfections, les sentiments, dans les existences même, ce (jui est plus ^lave ! La vérité est que cet impôt a toujours rencontre des résistances dans la bourgeoisie française.
Cette bourgeoisie, avant la guerre, était eu général égoïste, et son égoïsme, selon l'expression de Taine, ne s'armait pas d'une longue vue. Elle payait au snobisme, au désir de paraître, des impôts successifs; mais, dans sa folie sonipiu'aire. elle resserrait les cordons de su bourse se. dément envers l'Etal.
Vous, madame, vous n'avez jamais été dans ces folies ni dans ces idées. Aujourd'hui, plus que jamais, vous pensez que chacun doit contribuer, selon ses moyens, à la défense et à l'existence du pays. Vous lui consacrez votre temps, comme infirmière; en outre, vous vous efTorcez à soulager les misères que vous connaissez ou (jue l'on vous signale ; vous avez vos blessés et vos pauvres. Vous faites un service volontaire ; vous prélevez sur vos revenus un impôt volontaire.
Eh ! bien, pour 1 impôt nouveau que vous demande l'Etat, il me semble que vous devez faire aussi un geste de bonne volonté, c'est-à-dire une déclaration spontanée. Quelle jolie qualité, bien française, la spontanéité? et n'est-on pas prévenu en faveur d'une personne, quand on entend dire d'elle qu'elle est toute pleine de spontanéité. Et puis, la déclaration spontanée est plus élégante. Vous me direz que l'élégance en matière d'impôts... On comprend des impôts sur l'élégance ; mais de l'élégance sur les impôts !
Examinons les choses de près. En somme, le percepteur nous présente l'impôt avec deux sauces,
coimiK* le niailie d'hôtel présenie le turbot, nous doiiuanl le choix entre la vinaigrette ou la mousseline. M'est avis qu'avec la sauce spontanée, vous digérerez mieux le poisson ; vous aurez l'illusion que vous vous taxez vous-même, que vous agissez libi'onient. Je vais trop h)in .' En tout cas, vous ne vous laites pas tirer rorellje ; vous laites contre fortune bon co'Ui- ou, plutAt, vous prouvez que votre fortune ne vous empêche pas d'avoir bon cœur... enfin! vous avez le sourire. .Vous entendez bien que vous, c'est la bourgeoisie. Et, puisque c'est elle qui est la princesse, alors qu'elle se coille et se décollclie poui l'impc^t, comme les princesses lie 93 se coiHaiiMU (M se décolletaient pour la guillotine, toutes proportions gardées,
lîien entendu, vous lerez une déclaration spontanée et loyale. — Mais, direz-vous, si mon évaluation ne s'accorde pas avec celle du [)ercepteur? — Il n est pas question de ça pour le moment. — Mais le moment peut venir que cet homme ne me croie pas? — Nous lâcherez à le persuader. Voire voix aur;i un tel accent, vos veux un tel «'•clair <pi d ne pourra pas s'v tromper. — Mais s'il
est sourd à cet accent, aveugle à cet éclair ? — Vous lui montrerez des comptes si nets qu'il tombera à vos genoux, en vous demandant pardon. — Mais si c'est un sectaire à qui mes opinions déplaisent ou un physionomiste à qui ma figure ne revient pas ? S'il persiste dans son évaluation ? — Alors... alors, nous verrons.
Beaucoup de gens disent : « Cette loi n'est que le premier tour de vis ». et ils prévoient d'autres tours. Mais considérez, bonnes gens, la danse des milliards ! Il faudra bien que l'Etat paye ses dettes, dettes commerciales, industrielles et dettes de reconnaissance. Songez aux veuves, aux orphelins ! Regardez dans la rue tous ces amputés, tous ces mutilés. Que de béquilles, hélas ! Que de manches vides ! Oui, les riches devront consentir de gros sacrifices. Je prêche une convertie et vous êtes toute prête. La bourgeoisie sera plus simple ; on vivra beaucoup à la campagne. Une demoiselle, professeur à Paris dans un lycée de jeunes filles, et qui est l'amie et la confidente de ses élèves, me racontait dernièrement que beaucoup, parmi ses petites, veulent épouser un agri-
culteur, s'occuper de la ferme, de la basse-cour, du jardin, du potager et du verger... et avoir beaucoup d'enfants ! Klles rêvent la vie au grand air.
C'est un idéal qui se Icvi- dans ccttn iruuo génération. Voilà qui est nouveau et d'un bon signe. Avec une intelligence perspicace, un sens très sur des réalités prochaines, ces jeunes fillo!^ comprennent qu'il vaudra mieux vivre aisément et sainement à la campagne que végéter à la ville. Et je sais déjà plusieurs mariages qui se sont laits dans les liA[)itaux entre de jeunes infirmières citadiiu's et des blessés, jeunes hommes terriens (pii loiii de l'élevage et de la cultuie.
— Mais si le montant des imp<'tls dépasse le revenu de la terre? — Soyez tiancjuille. Il peut arriver, en chimie, qu'une réaction soit limitée par la réaction inverse : par exemple, on chaulle deux corps dans une cornue poiir cpiils s'unissent; mais si l'on rhaufle trop, un des deux corps se volatilise. Dans certains cas, si l'Ktat élève Uop la tem[)éralure, adieu cornues! expériences seront lailes ' \I;iis un n'en iitris tia pa*. I;i. Espérons (lUC
le ParlenieiiL futur contiendra boa nombre de chimistes avertis. Parce que, voyez-vous, le défaut et même, on peut dire, le vice du Parlement actuel, c'est que... Mais chut ! Il s'est établi dans Madrid un système de liberté, etc., etc.. \euillez lire ici, madame, la déclaration spontanée de mes sentiments les meilleurs.
(^r\T()nzii:Mi: i.itthk
QUATORZI KM K f.KTTK E
ifi févrirr IHUi.
Vous aussi, chère amie, sur vos rivages bretons, vous aviîz vrcu cette icrrihie semaine clans Tan- ■ 'oisse (le la "randc hatailli*. Vous souH're/ d'i^lie si loin, (II' n avoir point les nouvelles connue à l'aris, et de voir scnlenienl autour de vous des personnes qui n'en savent pas plus (pie vous. Du moins ces pers(uines ne prc'lendent pas en savoir davanta'jc;; «'Iles atletidenl, elles se taisent, et puis, elles (»nt |fs occupaticuis de riu'ipilal. Du moins, vous n'entendez pas les inlormalions tendancieuses des i^cns é(piivO(pies. Votre maison vous parait liien «grande et hien triste le soir : vous y t^tes seule ; mais rien ne \ient distraire votre pensf'-e, Klle peut t^iie tout entière là-bns,
avec eu.v, sur ces quelques kilomètres carrés où mille canons de chaque côté tonnent et grondent; où des régiments s'entre-choquent : où nos soldats, dans l'enfer des méthodes nouvelles, accomplissent des choses surhumaines, et après la Marne et l'Yser, l'Artois et la Champagne, dépassent des exploits qui ne pouvaient être surpassés que par eux-mêmes. Oui, pour ceux qui ne se battent pas, n'est-ce pas un devoir de penser à ceux qui se battent, d'y penser tout le temps. C'est aussi une consolation : c'est faire oraison. Et quand ils reviendront, s'ils nous demandent : « Que faisiezvous pendant que nous brisions l'assaut allemand, pendant que nous maintenions fermées les portes de riisl ? », le moins (jue nous devions leur répondre, c'est : « "Vous pensions à vous, nous ne pensions qu'à vous. »
Paris était trop tranquille depuis bien des semaines ; il s endormait dans les délices d'une relative sécurité. Nous ne pensions pas assez à eux ou, du moins, nous n y pensions pas tous. Ils s'en apercevaient bien, quand ils venaient en permission. Certaines de nos façons de passer le
iO
temps, politiques, musicales et littéraires, et autres, les étonnaient et même les choquaient. J'ai eu là-dessus leurs impressions fort significatives.
l^enser à eux tout le temps ! Je sais bien que ce n'est pas toujours possible, même dans une semaine tragicpie, comme la dernière. Laissons de côté les personnes qui ont leurs plaisirs : mais il y aussi les gens qui ont leurs occupations, parlois quasi profanes, occupations qui empêchent pourtant de penser où l'on voudrait. Ce qu'on en peut soulIVir, je l'ai bien compiis cette semaine.
Il peut arriver, par exemple. (|u'(»n ait promis de parler de IJrrlioz, à date fixe ! Lu beau malin Victor Chaipenlier est venu vous demander une allocution poui' une de ses solennités musicales. On a promis, on est engagé, le jour ap()roche ; des alFiches sont posées, des programmes imprimés ; un orchestre, des cho'urs ont répété la ■Si//nplionie fiinlastù/ui' et Lelio ou le Hetuur a Li \ ir. Cependant la bataille au nord de Verdun dure depuis quatre jours. Samedi matin : le communiqué est lelativement tranquille. Oli ' relative-
meut. La canonnade a continué avec moins de violence dans la région de Verdun... ]N'uit calme sur le reste du front. Dehors, le temps est clair, le soleil brille ; c'est le dégel. Dans les Champs- Elysées, des permissionnaires et des midinettes se battent à boules de neige. Trois heures ; des nouvelles graves circulent ; la bataille dans l'Est, a repris, iurieuse. On voudrait aller dans les cercles bien informés, interroger ; mais il (aut rentrer chez soi, penser à Berlioz, cl s'occuper des Romantiques. 1830, c'est une époque très intéressante ; 1916, c'est une époque autrement passionnante, angoissante. Il faut pourtant reculer d'un siècle et laisser les poilus pour ces chevelus.
Fouillons donc, Ibuillons dans la vie de Berlioz. Il a aimé Harriett Smythson, une Irlandaise, grande, blonde, aux yeux bleus, (|ui jouait à ravir le rôle d Ophélia, dans Hamlet. De nos jours, elle aurait peut-être soigné les blessés, cette jeune et belle actrice, comme Alice O'Brien, Irlandaise elle aussi, et qui est née à Tipperary ! Harriett Smythson n'aime pas Berlioz ; elle lui donne des e'spérances; elle les lui retire, puis
— iM —
L'Ile loloiiriM- en Aiiglelerro. Bei'lioz suullre mille moils, parmi les(|iicl]es, las de soufliir, il choisii lit vi'uie, la définitive, celle à laquelle on ne survil pas, comme VVerlhei-, mais à la(jiielle IJei'lio/ siirvil, comme Giellie. Va il écril la Si/fnp/iu/iir f(in/<ifilù/itc'. Lisons rarj,'umenl : « Un jeune musicien d une sensibilité maladive et d'une imaginalion ardente se trouve dans cet état d'àme (jue (Chateaubriand a si admirablement peint dans fic/ir. Il aperçoit la (emme aimée : aussitôt amour vol<ani(|U(;, délirantes angoisses, lureur, jalousie. » Evidemment, il n'avail pa> aulie chose ;i faire ; la France n'était pas en\ahie, on ne se battait pas au nord de Verdun 1 Heureux, heureux ces ténébreux lashionables tpii ne vivaient que pour l'amour, l'art, la poésie, la musiipie! Au milieu d'un bal, lé jeune musicien revoill image chérie... Il la revoit aux champs... Il rèvc qu'il a lue celle (pi il aimail. Puis c est le songe il uik- luiil île sabbat : la bieii-aimee a|)parait, mais delormée, ricanante, sautillaiiie, grimaçante, (^est une courîisane ! Pauvre miss Smylhaon, voilà ce que c est i|iic (le n'aimer point un Artiste (pii xoii"; aime.
Romantisme, imagination, déformation, exagération. Les poilus dans les tranchées ont une expression pittoresque, pour signifier que quelqu'un exagère. Ils disent : « il bouscule le pot de fleurs ». Cela s'applique admirablement aux romantiques : à chaque instant, ils bousculent le pot de fleurs.
Berlioz, Musset ! Je leur trouve beaucoup de points de ressemblance : tous deux jeunes, blonds et beaux en 1830, et tous deux ont du génie. Ils ont le mal du siècle et surtout le mal d'amour, la religion de l'amour, l'amour de l'amour. Ils aiment, ils soufïrent : le poète écrit la Confession et le musicien la Symphonie fantastique, cette autre confession d'un autre enfant du siècle.
Musset aime George Sand, noire de cheveux, brune de peau, et qui doit lui rappeler l'Andalouse au sein bruni ; Espagne, Italie, influence des littératures du Midi, romantisme.
Berlioz aime Harriett Smythson, une fille d'Irlande, blonde, blanche et rose ; c'est le contraire, mais c'est la même chose : influence des littérature du >ord. romantisme.
Musset tait de George Saad une sainte, un ange du ciel : déiorraalion, exagération, romantisme.
Berlioz fait de son luhoïne, de la pauvre Smythson, une créature ricanante, saulillanle, triviale, grotesque, une courtisane ; c'est le contraire, mais c'est la même chose : déformation, exagération, romantisme.
Musset n'aime jamais autant George Sand que lorsqu'il ne l'a plus. Amour de la soull'rance, impuissance à s'adapter, romantisme.
Berlioz n'aime jamais autant Harrietl Smythson que lorsqu'il ne l'a pas encore; c'est le contraire, mais c'est la même chose : amour de la souffrance, impuissance à s'adapter, romantisme.
Musset... Berlioz... on pourrait continuer ; mais les journaux du soir ont paru. La lutte est toujours âpre dans la région au nord de Verdun... Nos troupes résistent héroïquement sur les mêmes positions, aux assauts répétés d'un eimeini qui ne compte plus ses sacrifices... Dans la région de Douaumont, les combats en cours ont revêtu un caractère d'acharnement particulier.
Ah ! les romantiques sont loin. Maintenant, ce
sont bien d'autres pensées, d autres imaginations.
Dimanche matin, le communiqué : « Dans la résfion au nord de Verdun, le bombardement continue sans arrêt. Une lutte acharnée se livre autour du fort de Douaumont... » Mais on sait, d'autre part, qu'un corps gardé en réserve, et lancé dans une contre-attaque furieuse, a repris ce fort et que nos troupes s'y sont maintenues. Et l'on cherche à s'imaginer ce que peut être cette bataille dont on entend, paraît-il, le canon jusqu'en Hollande ! Des ravins sont comblés par les cadavres allemands et l'eau des torrents est rouge de sang. On voudrait lire tous les journaux, découvrir entre leurs lignes des indications, reconstituer à force de détails la gigantesque bataille. Surtout, surtout, on voudrait donner toute sa pensée a nos soldats. Mais l'allocution est pour cet après-midi. Travaillons ! Quelle musique feront nos musiciens après la guerre ? Dédaigneront-ils, fuiront-ils encore la mélodie?
J'ai entendu le Retour u la vie. Comme Victor Charpentier a eu raison de nous faire connaître cette œuvre romantique, incohérente mais poé-
tique, nîélancoli([iie, douloureuse, parfois géniale et si originale ! Cela fait penser aux Nuits... oui, c'est une Nuit de Berlioz.
La sortie du concert : une vieille femme vend un journal qui vient de paraître ; on se précipite ; elle est bientôt dépouillée de ses feuilles, ainsi qu'un vieil arbre, à l'automne, sous le vent du nord. Le communiqué est solide. Mais la bataille n'est pas finie. Comme nous allons encore penser à eux, n'est-ce pas, chère amie ? et faire oraison.
Veuillez lire ici, etc.
QirrvZlEME LETTHi:
(,)UiN/ji:.Mi. Li:rruE
li mam tUlii.
Chère amie, vous voila donc revenue dans votre hôpital breton, et, ma loi, vous n en êtes poiiii lâchée. \ Ous étiez contente de revoir Paris; vous avez été contente de le fjuiiler; vous étiez ravie de revoir vos amis d'ici : vous avez été enchantée d'aller retrouver v(»s amis de là-bas. Kt nous sommes tiisles de votre départ, maisnous vous comprenons si bien : pour vous, nous sommes beaucoup moins intéressants queux ; nous ne sommes pas blessés. Nous pou\ons nous j>asser de nous — vous le croyez du moins ! — mais vu.i , ont besoin de vous. Vous avez tlemeuré seuloiiient cpielques jours [)armi nous el les (leriuei-es heures vous ont p;iru longues.
Parfois, dans la conversation et même au sein des modestes distractions que nous vous offrions, vous étiez lointaine, absente. C'est que votre pensée était au chevet du petit Letestre, cet enfant qui vous a donné tant de mal, qui voulait vivre, qui s'est disputé à la mort, que vous avez aidé de louies vos forces maternelles, mais pour qui vous êtes encore inquiète. Ou bien, votre pensée de Dame blanche, elle était avec cet équivoque Brissol qui s'est fait autrefois tatouer les yeux pour avoir un reç^ard de houri ! qui s'est conduit, nonobstant, comme un héros; Brissol, dont vous avez entrepris la guérison morale et qui, après avoir subi une terrible opération de guerre, s'est fait a détatouer », sans vous prévenir, croyant vous faire plaisir, subissant ainsi bénévolement une opération cruelle, pour vous prouver qu'il se repentait. Vos blessés, vous nous en avez tant parlé que nous les connaissons tous : le zouave qui avait dixsept ans en 1870 et qui, à Buzenval. combattait aux côtés de sou père et le vit tomber, frappé d'une balle en plein front... Et ce chasseur, un ouvrier qui, avant de partir, vous a demandé les
« Lettres de Madame de Sévigné », pour emporter dans les tranchées, parce qu'il avait besoin d'un rcnsciijncmont !
(x)mme vous les aimez, vos blessés! et, bien que vous y soyez habituée, vous vous émerveillez toujours de leur courage et de leur délicatesse. Aussi, cela vous surprend lorsqu'on invoque l'iiabitude pour excuser ou pour expliquer chez certaines gens un iiilérri de moins en moins passionné, une reconnaissance de plus en plus banale envers ceux qui se battent. C'est qu'il y a l'habitude dans l'action et l'habitude dans l'inaction ; les résultats ne sont pas les mêmes,
« Je ne puis rien entreprendre en ce moment», vous répondait l'autre jour un éminent philosophe à côl('' de (pii vous dfjcuniez et que vous pressiez de nous donner une morale. \'ous pi'ofitiez de votre court séjour à Paris pour lui demandf^r une morale ; rien que cela! Et il ajoutait : « Je ne peux pas rester plus de dix minutes sans penser à la guerre, » Un grand ingénieur à qui l'Etat a lait d'importantes commandes vous dit alors : «■ Je suis en train de monter deux usines... Il v a des
jours où je n'ai même pas le temps de lire le journal, et où je ne sais pas ce qui se passe ! »
Entre le philosophe et cet ingénieur, entre la pensée obsédante qui empêche d'entreprendre quoi que ce soit, et l'activité continuelle dans une entreprise qui s'oppose à toute autre pensée, il y a bien des états intermédiaires. Je ne parle pas des personnes qui, en ces temps-ci, songent seulement à se divertir. Il y a deux catégories de civils qui ne sont pas très intéressantes : il y a ceux que la guerre semble n'intéresser en aucune façon (ils sont d'ailleurs assez rares) et ceux que la guerre intéresse, mais d'une façon qui n'est pas assez désintéressée. En dehors de ces deux catégories, il y a un grand nombre de citoyens qui travaillent pour vivre et faire vivre, qui pensent à nos soldats et se divertissent honnêtement. Ils estiment que les aûaires doivent reprendre et que la vie doit continuer dans toutes ses manifestations, pourvu qu'elles soient décentes, ("est ce qui donne à Paris une physionomie qui ne vous a pas déplu. A vrai dire, j'appréhendais le contraire.
INous qui sommes dans Paris, nous ne pouvons pas le voir ni le juger. Si une mode excentrique, ou bien une scène dp cinéma, ou bien un incident à laChambrene s'accorde pas à notre état d'Ame, nous sommes enclins à porter des jugements sévères, chagrins, et à généraliser.
Ce serait un grand malheur si nous avions tous une sensibilité et une imagination en rapport avec l'horreur et l'étendue de cette gruerre. S'il en était ainsi, depuis longtemps il n'y aurait plus personne à l'ai'rière, car nous serions tous morts.
Mais il n'y a aucune mesure commune entre le Iront et la ruique. Notre admiration même n'est pas à la hauteur de rh^roisnif de nos soldats : nous ne savons pas ce qu'ils lont ; nous ne pouvons pas nous en rendre compte. Une formidable bataille comme la bataille de Verdun, nous la connaissons seulement par les communicpiés, par les appréciations militaires, pai' tout ce que nous lisons dans les journaux à propos et autoiiide la balailit' ; mais ce n'est jamais ipie de Timprimé ; il taiidi'ait lire entre les lignes. (^)u'un soldat blessé revienne de là-bas et nous raconte
ce qu'il a vu, nous voilà émus, transportés, bouleversés... et un peu honteux de notre sécurité qu'ils payent si cher. Alors, en sortant d'une conversation avec ce blessé, une forme de chapeau sur une tête légère ou bien, sur une affiche, quelque célébrité de café-concert stylisée pour suffofeslionner les masses, ou tout autre chose semblable, peut nous contrarier outre mesure. Mais quoi ? le théâtre, le café-concert, le cinéma font vivre des gens et en distraient beaucoup d'autres, par conséquent les font mieux vivre, car l'ennui les déprimerait. Et puis il faut bien que les permissionnaires s'amusent. Ah ! ceux-là ils en ont bien le droit. On pourrait peut-être souhaiter que, par moments et par endroits, la qualité du rire fût moins douteuse ; mais les entrepreneurs de spectacles vous disent : « Nous donnons au public ce qu'il désire, ce qu'il demande. » On pourrait bien leur répondre : « Vous vous trompez ; c'est le public qui prend ce que vous lui donnez. « Car cette question est d'avant, de pendant et d'après-guerre : l'art doit-il élever le public jusqu'à lui, ou bien le métier doit-il s'abais-
— IGl
sur jusqu'à salislaire le goût des moins cultivés et des plus grossiers ? Espérons que l'après-guerre résoudra la question dans l'esprit le plus digne de l'art.
Donc vous avez vu Paris avec des yeux de permissionnaire ; vous avez aimé son aspect, et c'est vous qui devez avoir raison. Il était très sympathique, hier, notre Paris, par une belle et douce journée, après tant de jours de neige, de froidure et de pluie. Je suis allé voir le coucher de soleil sur la terrasse des Tuileries d'où l'on découvre une grande étendue de ciel. Il y a là le plus beau paysage d'arbres, de pierres et d'eau que l'on puisse rêver : la Seine et ses quais, des monuments, des palais, des statues, des rampes, des balustrades, des fontaines. La tour EiSel que nous aimons maintenant pour ses hauts emplois militaires, s'estompait discrètement dans une brume très fine. Les Champs-Elysées avec leurs arbres noirs, sans (euilles encore mais sûrs de leur verdure prochaine, étaient tout pleins de promeneurs, foule sombre, noire elle aussi, mais que Ton sentait confiante, malgré tant de blessés et de femmes en deuil.
Un beau dimanche, un doux moment de Paris, qu'on eût voulu fixer, et ion songeait à une belle gravure pour le musée Carnavalet. Bourgeois et humbles gens, c'était le vrai peuple de Paris qui jouissait calmement d'iine journée printanière, sous un ciel à la fois mélancolique et clair, dans une atmosphère chargée d'espérance !
SEIZIEME LETTHi:
SKI/IKMK I.KTTKK
il mars nilli.
Nos pensées sont les mêmes, chère madame amie ; la vie n'a jamais été plus quotidienne : elle s'écoule entre le communiqué du matin et le commtmicjUf' du soir.
Voilà l)ientôl vingt mois que notre vir est ainsi jalonnée par les commiuiiqués ; et le temps passe, relativement vile, d'attente en attente. Mais il y a des périodes, dans cette guerre, où lu lecture tlii communitjué est particulièrement émouvante ; nous traversons une de ces périodes.
.\vez-vous jamais pensé i\ la façon dont quelques-unes de vos amies peuvent lire le communiqué ? (>e serait une curieuse t-lude à lairr. (!<'lui du malin, votre belle e(»ii«;me (Jolilde le lit des
yeux, comme on dit, pour s'en débarrasser, parce qu'il faut l'avoir lu; tous ces noms de bourgs, de villages, de bois et de forêts, de ruisseaux et de rivières ne lui disent rien; elle n'a pas la mémoire des noms; elle les oublie du soir au matin. Et puis, c'est toujours la même chose... et puis on n'y comprend rien. Celui du soir, elle n'a même pas besoin de le lire : chez la couturière, dans un thé ou en visite, il se trouve toujours quelqu'un pour le lui qualifier d'un mot, et cela lui suffit. Elle ne l'étudié pas, elle ne pâlit pas dessus, comme M""® de Longval.
M™® de Longval est une personne sérieuse qui ne fait jamais les choses à moitié, qui aime à se rendre compte. C'est la femme qui cherche à s'instruire, qui interroge sans cesse, et, dès qu'elle voit quelqu'un, lui saute au cerveau, comme dit son amie M""^ de Séranges. Elle s'entoure de généraux et d'écrivains militaires. Elle ne lit pas le communiqué sur le pouce, sur une patte ; elle s'installe devant une table couverte de caries : elle juge, elle combine, elle prévoit. Elle a derrière son iront un plan en relief de tous les fronts, depuis Yprcs jusqu'à Erzeroum.
Vous savez combien Louise Parquois est sensible ! C'est la femme qui, lors(|u'elle reçoit une leilie, lu'siiR lon^jU-mps avant de I ouvrir, se livre sur r»'nv('l(>|i|)e à un exatnon fjrap]iologi(|ne, veui roconnailip (luolle prisonne lui écrit et dans quel esprit. Alors, le malin, elle larde longtemps avant do dt'chiici' la bande de son journal. Klb* la déchire pourlanl ; elle déploif- Ja leuille, en examine la physionomie ; elle lit d'abord les réclames, puis les spectacles, puis le courrier de la l'ourse, puis les renseignements mondains; elle clu'i'che. à travers les lubriques les |)lus éloignées, à deviner la nature du coinniuniipie. Kniln, elle en prend couîiaissance. Le soir, elle s'arrête prés d'un ki<)S(pie; elle obsei-ve les gens (jui achètent les journaux de cinf[ heures. Klle lit d'abord le communiqu»' sur leur visage et, (piand elle se croit suffisamment [M'éparé-e, elle achète le journal.
M"" Sorbier a un h("kpital à diriger et trois grandes lilles. j'onr elle, le communique, c'est le Bulletin de saute de la France. Klle le consulte d'un regard net. en femme d action. Le communique du soir arrive pendant qu'on fait les grands
pansements. Elle se le lait lire par une infirmière, tandis qu'elle-même enroule des bandes de toile autour d'une tête, d'un bras ou d'une jambe. Mais voici ce que m'a raconté la charmante AP"- Egreth :
« — Depuis l'automne dernier, depuis TofTensive de Champagne, imaginez-vous que je m'étais faite à l'idée dune guerre d'usure. J'avais tort évidemment, puisque l'usure était aussi pour moi ; mais qu'est-ce que vous voulez? Alors j'avais piis des habitudes de sécurité ; j'avais retrouvé mes aises. Ma femme de chambre m'apporte le journal, le matin, à sept heures... quelquefois huit! Oui, c'est tard ; mais, rappelez-vous, cette neige, ce froid, ce ciel gris dans ces premiers jours de mars. Enfin, je lisais le communiqué dans mon lit! Mais, dès le second jour de la bataille de Verdun, j'ai compris que la position du liseur couché était très mauvaise par rapport à ce qui se passait là-bas. Position déprimante et qui vous enlève d'avance tout courage. Et puis, on a des remords d'être trop bien, étendue dans la tiédeur des draps, tandis que nos braves soldats sup-
— KJ'J —
porlcnl des faligues, des piivalions el des soulliances inouïes. Alors, niaintenanl dès que je suis réveillée, je saute à bas de mon lit et je lais delà gyiiiiiasli(juc, même des exercices assez violents (|uc j'iivais ru'j^digés depuis plusieurs semaines, je ne sais pas pouitjuoi. Oui, des exercices: j'appelle ça faire ma prière physique. La prière est une élévation de notre àme vei'S Dieu. La gymnastique est une élévation de nos bras et de nos jambes vers le plafond. De la sorte, je suis lotit à fait réveillée, bien assouplie et je lis le conirnunicpié (.laiis de meilleures conditions. (Croyez-moi, une bonne circidation, c'est 1res important.
« Kutendez-moi bien : si le communique est grave, je ne m'en dissimule point la gravité ; mais ma journée n'en est pas pour cela assombrie. Surtout, j'ai la force de remonter le sombre courant du pessimisme. .l'attends avec confiance le comnuini({ué du Ndir. Au lieu de chercher a lucr le temps, (pii a toujours le dernier, (|u<>i qu'on fasse, je tâche à bien remployer. J écris de plus longues lettres a mes filleuls ; je fais de plus longues visites aux blcs-
ses. Je suis assez gourmande : eh bien ! je m'impose de petites privations : pas de thé, pas de gâteaux. Enfin s'il m'arrive, au cours de la journée, de perdre moralement quelques éléments de tranchées, je les reprends aussitôt par une vive contre-attaque. Oh ! je ne suis pas une héroïne, ni une sainte, non plus une Dame blanche ; mais je ne veux pas être la dame noire qui se lamente sans cesse et prévoit toujours le pis. « Tenez ! le lendemain de TafTaire de Douaumont, une de mes amies, présidente d'un cercle où les convalescents, les permissionnaires trouvent un gramophone, des jeux et des boissons hygiéniques, m a emmenée avec elle. Toute la journée, j'ai causé avec des poilus. Ah ! il n'y a pas comme eux pour vous remonter. Vers quatre heures (beaucoup étaient déjà partis), il est arrivé un marsouin. Il aurait bien voulu (aire une partie de billard, mais il n'y avait plus personne. Alors moi, pendant une Jieure, j'aijoué au billard avec lui. 11 a était pas très calé, mais je lai laissé gagner. Nous nous sommes quittés enchantés l'un de 1 autre. Je me sentais meilleure. En sortant, je suis allée voir
ma belle-sœur, qui demeure à eôlé. Elle faisait une figure de l'autre monde. Elle croit que la guerre est dirigée contre elle personnellement, et ([u'ellc en est la principale victime. Elle m'a aifirmé que Verdun avait été pris la veille. Je lui ai répondu a On le saurait ; les cinq cents « Allemands qui sont à Paris auraient illuminé « hier soir'. » Comme eile continuait, je lui ai dit que j'allais la faire cotirer ; elle s'est entêtée, je lui ai donné une giHe. Je ne me reconnaissais plus; ma belle-sœur est une gaillarde et je suis plutôt timide. En outre, j'étais chez elle. .Mais elle m'avait exaspérée. Je sais bien que tout le inonde ne peut pas ùlrc sublime ; mais au moins on peut être décent, et, si l'on ne fait pas du bien, au moins qu'on ne fasse pas du mal.
« Enfin, je suis sortie ; je me sentais meilleure et j'ai lu le communiqué par là-dessus. Il était plutôt cher ; on lisait bien des choses entre les lignes; mais je serrais les dents et les poings en disant comme les poilus : « Ils ne passeront pas, on les aura ! » Alors j'ai compris qu'il fallait gagner, mériter son communique, quel qu'il soit,
et que, selon ses moyens, il fallait, avant de le lire, avoir tait quelque chose pour la France, quelque chose de gentil. Je m'y applique chaque jour. »
Ainsi parla cette gentille M™^ Egreth. Quelque chose de gentil ! Je ne pense pas que la bellesœur entende les mêmes choses sous ce mot : gentil ; mais nous comprenons bien ce quelle a voulu dire.
Au revoir, chère amie; nous voici le 20 mars ; les marronniers bourgeonnent ; le soleil va entrer dans le signe du Bélier; les armées allemandes ne sont pas venues à Paris, et Verdun leur tient toujours la dragée haute.
Agréez, etc.
di\-septii:ml j.LiriiE