S mars an
Chère amie, j'ai beaucoup vu cette semaine M'"" Foule : elle souhaitaiHa bienvenue à S. A. R. le prince régent de Serbie. Vous la connaissez bien, M'"" Foule : nous l'avons vue plus dune lois ensemble, sur le passage des rois et des reines, quand ils venaient visiter Paris. Je l'ai revue ces jours-ci, toujours jolie, à la façon des Parisiennes : nez retroussé, cheveux d'un blond doix^, des veux malins et tendres, une bouche Iraiche et voluptueuse ; petits [)ieds, petites mains. I^lle a lou|(»uis vingt-cinq ans ; elle ne vieillit pas. Klle était mardi deinier sur la terrasse des Tuileries : elle portait une jupe assez courte, des souliers à très hauts talons, un petit chapeau enfoncé
sur la tète, jusqu'aux yeux ; elle attendait l'arrivée du prince à l'hôtel Continental, et elle aimait qu'on eût choisi les fusiliers marins de l'Yser pour rendre les honneurs ; elle racontait aux personnes qui se trouvaient à côte d'elle qu'un de ses cousins à la mode de Bretagne avait été tué à Dixmiide et cité à l'ordre du jour.
Cependant, le prince passait devant nous. M™*^ Foule, qui est une rapide connaisseuse, eut bien vite lait de le juger. « Il est très bien ! pensait-elle tout haut ; d'abord, moi, je ne sais pas si c'est parce que je suis blonde, mais j'aime les bruns. Je ressens même quelque chose de soudain et de particulier. Il est jeune, il est brun, il est Serbe, sa patrie est envahie... il est malheureux ! Je crois que j'ai le béguin ! »
Il faisait un temps très doux; le soleil dorait cette journée hospitalière. Alors, parles Champs- Elysées, M""" Foule s en alla d'un pied léger vers l'Elysée ; rompue au protocole, elle savait que le prince Alexandre devait rendre une visite au Président de la République ; et elle attendait avec confiance, sous un joli marronnier dont les bourgeons
.aviiicuL Jfja celait- m verlcs [)otites rciiillcs. M'"" Foule causait avec ses voisins, plaisantait, blaguait, racontait sa vie. « Ah ! disait-elle, ce que l'on ai reçu des souverains ! J'ai reçu le Tsar en 18i'<». .le no m'occupe pas do politique et je ne suis pas nôo sur les marches du Palais-Bourbon : mais je savais que cette visite c'était quehjue chose de conséquent, rapport à ces sales Boches. Alors je criais tant que je pouvais : « Vive le Tsar! Cette année-là, j'avais comme ami un jeune liitcratour (pii mo lisait Tolstoï, Dostoïewskv : il me Taisait comprendre la pitié russe. Puis, j'ai rcon lo roi Edouard VII. Il mo connaissait très bien, car il avait beaucoup vécu à Paris, et loi's de sa visite olliciellc, chaque fois qu'il mo rencontrait sur son passa»je, il me souriait j^racieusemenl. (iotio aiim-o-là, j'avais comme ami un jeune olubman cpii «suivait avec exactitude les modos d' Ani^h'torro. .*^'il pleuvait à Londres, non seulement \\ io|o\aii lo bas do son pantalon, mais il ouvrait son parapluio. (ju il avait soin de mouiller sous (|ucl(|uo lonlaino. Knsuilc, j'ai reçu le roi d'Italie ; ça m'ennuyait (ju'il lût, à cette
époque, allié avec les Boches, mais j'ai été gen-. tille tout de même. Je n'ai pas d instruction et je ne connais pas un mol de laiin, comme de bien entendu, mais je ne sais pas pourquoi cette expression « civilisation latine « m'a toujours fait de l'effet; j'étais fière d'être un grain de poussière dans cette civilisation. Alors, pensais-je, à plus forte raison, un roi d'Italie ne voudra pas la trahir. J'ai toujours considéré l'Italie comme la nation sœur. J'ai aussi reçu le roi de Bulgarie. Vous savez que lorsque le train est arrivé en gare, à la petite gare du Bois-de-Boulogne, Ferdinand, en descendant de wagon, s'est dirigé, toute affaire cessante, vers la locomotive et il a serré la main du chauffeur. Comment je le sais ? C'est mon oncle qui était le chauffeur. Il nous a raconté ça le soir. Il a même entendu un ministre qui disait : « C'est un malin, Ferdinand, il la connaît ! » Je dois avouer que c'est un des rares souverains qui ne m'aient pas été sympathiques, comme ça, à vue de nez. D'abord, j'ai trouvé qu'il avait un trop grand nez, un nez de renifleur. Benifleur, écornifleur, ça rime. Oh ! j'ai crié tout
de même : « Vive Ferdinand ! >y mais le cœui- n'v était pas. J avais un ami, celle semaine-là, un drôle de type... je n'ai jamais pu savoir au juste de quel pays il était... d'ailleurs ça n'a pas duré lon<,'lenips : il a disparu un beau soir et cette disparition a coïncidé avec celle d'une petite somme d'arj^ent que j'avais mise décote... poui" moi. ))
jyjmo Foulç poussa un soupir, et continua à penser tout haut : « Je voudrais bien le revoir, ce prince de Serbie ; je trouve qu'il tarde et, décidément, ça y est, j'ai le béguin. Heureux les grands de la terre ! ils peuvent l'approcher, lui parler: moi je ne le peux pas, ça m'est tout à lait impossible. Tout à I heure, dans ce beau palais. .M. le Président de la République va lui dire de belles choses. Et moi, il me semble que j'aurais aussi des choses à lui dire, .le n'ai jamais parlé à un prince, moi, une simple M'"" Foule ; mais il me sem"ble que devant celui-là, je ne serais pas embarrassée. J'ai un peu froid aux pieds, depuis deux heures que je suis là à faire le pied do grue, mais je n'aurais pas du tout Iroid au cœur.
Alors, jelul dirais : «. — Monseigneur, j'ai déjà reçu bien des souverains,. depuis que je suis républicaine. Oui, des rois et des reines, j'en ai reçu plus de sept ; je les ai tous acclamés avec conviction. .T'ai pu quelquefois me tromper; mais, l'hospitalité avant tout, n'est-ce pas ? Il y avait dans mon accueil, de la courtoisie, de la curiosité, la joie d'un jour de congé et un goût très vif pour les cortèges, les voitures attelées à la daumont, ei autres réjouissances. Nos hôtes royaux qui venaient à Paris, avant la grande guerre, étaient sûrs de rentrer dans leur pays. Je les recevais d'un cœur joyeux. Vous, Monseigneur, qui ne pouvez revoir votre patrie, je vous reçois d'un cœur tendre et tout plein d'admiration. L'aîné de mes frères a été tué à la Marne, le plus jeune vient d'être blessé à Verdun ; mon ami est aviateur à Salonique. Alors, vous pensez, si je m'y connais en courage et en héroïsme. Monseigneur, j'ai suivi avec angoisse les récits de la retraite serbe. Monsieur votre pèi'e, Sa Majesté le roi Pierre V\ je ne le vois plus que d'après une image qui le représente à pied, appuyé sur un
longbàlou el traversant un ponl étroit couveit de neige, à la tête d'une petite escorte, où it } a des femmes, des enfants mêlés aux soldats. Mon père. Monseigneur, était dans le Nord quand les Allemands ont envahi la France ; c'est un vieillard comme le roi Pierre : il a connu la marche forcée sur la grand'route, la halte harassée au bord des chemins ; il a souilert la faim, la soif et Tinsornnic. Il ne sait pas ce (|u'f'st dovcnuc sa pauvre maison ; il no sait pas si ses vieux parents dormeiii toujours dans le petit cimetière, si leur tombe n"a pas et»' violée. C'est (pi il a vu des atrocités sans nom. Aussi, Nhmseigneur, je comprends ce cpie c'est que l'exode et l'exil. J'ai lu avec passion la Passion du peuple serbe, e( je me rappelais une autre Passion célèbre et doiii je lisais les ih'tails avec une émotion semblable tians mon enfance. Mais un martyre si grand, si complet, sau- \era le monde civilisé ; un tel saciificc à la liberté doit sauver la liberté ; et la Serbie qui est morle pour les nations, ressuscitera plus giande ri plu»; lumineuse entre les nations.
« C'est pourquoi, Monseigueui'. je \(ius rec(»is
avec tendresse, comme un prince malheureux, mais aussi avec fierté, comme un allié glorieux. Ilya des retraites qui sont plus belles que de lourdes victoires. L'écrasement sous le nombre n'a jamais été considéré comme une victoire par des Français ; il n'y a que les Boches pour s en vanter, s'en réjouir et illuminer. Vous êtes à cent coudées au-dessus de vos vainqueurs. C'est moi qui vous le dis, et encore un coup, je m'y connais. En d'autres temps, Monseigneur, j'aurais mis ma plus belle robe pour vous recevoir : aujourd'hui, j'ai mis une petite robe toute simple; mais permettez-moi de vous offrir le modeste bouquet de mon corsage... il est aux trois couleurs de Serbie et de France. Ce sont les mêmes ! Vous y verrez sans doute des traces de larmes, mais je vous l'offre avec un sourire d'espérance. )^
A ce moment, exactement, le prince passa. T\/(me Poule, qui ne pouvait pas placer son discours, le remplaça par un long baiser. Monseigneur vit le geste, sans nul doute, car il salua du côté de ]\jme Poule de la manière la plus gracieuse. « Il m'a vue ! » dit-elle en fermant les yeux et en mettant la main sui- son cœur.
Et jf pensais, chère amie, au jour où, dans les Champs-Elysées, nous verrons tlcfiler nos troupes victorieuses. Ah ! combien M""" Foule sera émue ce jour-là ! f^lle lira, elle pleurera tour à tour; elle aura vingt ans, elle aura des siècles, elle aura deux ans, elle sera lolle... on ne pourra plus la tenir.
En attendant, vivons pour ce beau joiii'.
\ijr|'<''ez. Madame, oie...
DlX-HUlTlEME LETTRE