DIX-HUITIEME LETTRE
iauil 1916.
Clîèie madame amie, une de vos sœurs en (JroIx-]\()Ujj;e m'écrit pour prolester contre l'emploi du mot « poilu ».
Je croyais que celait une aflairc eiiteudue ; (|ue le mol était passé dans le lanj^age et que les puristes eux-mêmes l'avaient accepté, avec les honneurs de la «juerrc. Il n'en est rien, parait-il, cl nombreuses seraient cnct)re les personnes que ce mol cha<j;rine etclio(^ue.
Ma correspotulanU' trouve (ju il n v a [)as de comparaison à établir entre « grognard » ^\v\i est noble, el « poilu » qui est giossicr. Elle allirme que la Française de Tours, de Grenoble, de Paris, n'a Jamais appelé son fils, son mari ou son Irère
qui est au front : mon poilu. Elle ajoute : tous les malades passés dans mon hôpital m'ont dit qu'ils n'aimaient pas d'être désignés ainsi ; que, sur le front, la majorité des gradés n'employaient pas le mot. Elle a remarqué, toujours dans son hôpital, que les hommes entre eux ne s'appelaient pas les poilus, mais les gars. Enfin, un petit 1915 déclare : « Poilu n'est pas respectueux ; on n'appelle pas ainsi le camarade qui vient d'être tué, tandis qu'il reste, une dernière fois, le pauvre gars! »
Le petit 1915 a raison, et, d'ailleurs, personne ne songe à appeler a poilu » le soldat mort pour la patrie. Il y a des appellations génériques qui ne conviennent plus pour désigner l'individu rentré dans le grand mystère. Ainsi, nous appelons, sans méchanceté, les élèves peintres des rapins, et nous ne dirons jamais que nous avons conduit un rapin à sa dernière demeure. H y a des personnages que l'on appelle des Immortels et qu'on cesse d'appeler ainsi dès qu'ils ont cessé de vivre. « Vous êtes prié d'assister aux obsèques de l'immortel M. X... ou de M. X..., immortel », sérail
une formule qui prêterait à sourire et zuènie qui pourrait soulever l'universelle réprobation. On ne dira pas qu'un poilu est tombé iVappé d'une balle eii plein Iront ou qu'un poilu est devenu aveugle, ^ori, non, le poilu c'est Ihomme debout, bien portant, allant et venant, (pie nous admirons pour sa bonne liumeur et son courage, pour ses vertus guerrières. Lne lemme, nue mère, une sœur, une fiancée dira très bien, en souriant : « mon poilu »> en parlant du soldat qui, entre tous, lui est si cher. Lue marraine dira très bien : « mes [)oilus » en parlant de ses filleuls.
Il ne faut pas faire la [)etitc bouche. Les soldats de la plus grande guerre sont des poilus et c'est sous ce nom i|u ils sont déjà entrés dans la plus grande histoire. Mais n'avons-nous pas eu la « .lournée du Poilu? » ^ullc ambiguïté, et chacun a très bien compiis ce que cela voulait dire. Cette acception ligureia sans nul doute dans les plus consciencieux dictionnaires.
\u mot liroi^'/uird n<»us lisons dans Littre : Particulièrement : nom donné aux soldats de la vieille garde sous le Premier Knipire et, en gêné-
rai, à un vieux soldai en un sens tavorable. » De même, clans le diclionnaire de l'Académie, quand on en sera à la lettre P, en l'an 19 ??, nos petits-enfants liront au mot poilu : « Particulièrement : nom donné aux soldats des armées de la troisième République, pendant la grande guerre du Droit, en un sens admiratif et glorieux. »
Mais qu'en pensez-vous ? Je vous demande votre avis, parce que j'ai la plus grande confiance dans votre goût. Moi, je suis suspect en cette matière : non seulement j'aime « poilu », mais j'adore le langage si pittoresque des poilus, comme « Enfin Malherbe » aimait le langage des déchargeurs du Pori-aux-Foins. Et il me semble bien vous avoir entendue plus d'une lois mordre de vos dents blanches dans ce mot « poilu ».
Je suis allé voir, l'autre soir, chez l'excellent dessinateur Henriot, la répétition générale d'une petite revue d'ombres qui sera donnée, jeudi prochain, au théâtre de l'Athénée, au profit de l'Assistance aux dépôts d'éclopés. Cela s'appelle précisément : les Poilus à travers les dges^ et l'on ne pourrait imaginer un autre titre. La vertu de ce
mol « poilu » est si grande (ju il s applicju»', sans broncher, à nos ancêtres les Gaulois. On voit dans celle revue Roland à lloncevaux, Jeanne d'Arc à Orléans, monsieur de Turenne en Alsace, la Guerre en dentelles, lionaparte à Arcole, les cuirassiers de Reichsholl'en... Knfin, de la Marne il Verdun, les poilus ! Un poème lorl bien tourné commente au iur et ii mesure les tableaux fjui passent, humoristiquesou magnifiques, sur l'écran ; une musique attentive accompagne les beaux défilés de cavalerie et d'inianterie ; on entend des chansons de route et des chants patriotiques. J'ai passé une soirée charmante. J'ai du goût pour le théàti'e d'ombres. Vous me direz que c'est de la reconnaissance. El je me rappelais une autre répétition générale, dans un celcbre théâtre d'ombres, il y a vingt-cinq ans ! Jt' revoyais la salle où se pressait, ce soir-là, la quintessence du Tout-Paris, car le lieu était petit et il y avait peu d'élus. Ah 1 l'on ne pensait guère à la guerre, en ces temps-la, ou plutôt on commenrait à n'y plus ppiiseï- ! Cette jeunesse dt'S lettres et des arts était socialiste, antimilitariste, anar-
— lî)2 —
chisle, jamais radicale-socialisle, c'est une justice à lui rendre. On était naturaliste, symboliste, décadent métallique, déliquescent. Les chansonniers étaient dans le train de chansouner le gouvernement, Rodolphe Salis l'achevait sous son boniment, et cela divertissait prodigieusement ce public parisien et charmant. C'était l'époque où l'on croyait faire la monnaie de la liberté, que nous n'avons jamais connue, avec toutes sortes de libertés ; la société parisienne se transformait. C'étaient les premières années du règne de Guillaume II; ce prince donnait les plus belles espérances ; les gens bien informés assuraient qu'il serait l'Empereur de la paix et que, dans sa magnanimité, il ne nous en voulait point de ce que son grand-père nous avait arraché l'Alsace et une partie de la Lorraine. Les frontières s'adoucissaient ; des Boches venaient chez nous, faisaient souche et formaient dans le commerce, l'industrie et la finance une bourgeoisie, plus exactement une branche de bourgeoisie iuiluente et préparatoire.
La plupart des Français quidéfendent la France
en ce iiionieiit 11 fliiK'iit |)a<> in-s. on lnCn iU <l;ii»'ni encore des entants.
I /antre soir, devant cos ombres, nous tilion.s stMilomont quelques porsonnos, et le jeune homme qui récitait le poème, pendant que les taltleaiix de guerre passaient, revenait de la j^Mierre et avait le bras droit amputé. I.e spectacle terminé', des dames qui s'occupent des éclopés parlèrent de leur œuvre : une jeune lillc donnait des détails sur la nouvelle voiture dentaire : un servent bleu était revenu «le là-haul. dans le Nonl. passer ipiel(|ues jours à Paris, pour apprendre le nianiemenl il un nouvel cni;iii de iranclié-es. On racontait le nouveau crime des Mlemands. le torpillage à Troid. si 1 on peut dire, d'un baleau-liôpital. On s'indignait contre cette lâcheté' terrible, cvnifpn^ de(! à 1 article 1(1 de hi (!ori\ entioii de l.;i Ha\e de l'J(>7.
Sa\ c/.-v oiis. ilieie aime, combien de nations ont apposé leur signature à celte" Conventi<m de i.a Haye? Quaranle-(|ualre ! Or, huit nations, a 1 heure actuelle, déleiulent la civilisation contre les Aiisiio-'riiico-lîulgaro-Boches.
Hélas ! la conscience du monde est profondémeni endormie. Sans doute elle se réveillera un jour, plus lard, après l'éclatante victoire du droit. Enfin! mieux vaut tard que jamais.
Agréez, etc., etc.
[)f\-NlX\ll.Mli LI'VriHK
I)i\-m:i \ ikmk i.K'i'rni:
/.'/ .-irnl Itlli;.
Ch
(MC niiKlaine iinin-.
\ <»iis vdiis excusez df m ccrliL' siii' des ItMiilles (le |);i|)ier d('|)aiclll('es. Crise du j)a[)ier, expliiju»-/- \()us, ('•coiioniie. . . [*eu imporle. pourvu (|ne vous m'écriviez, Qu'iniporlc le papier, pouivu (|u"(tii ait l'ivresse. Et puis, vous avez raison : il iiv a pas, en ces tenips-ei, de petites économies. Que de paj)ier hianc se irouve perdu dans les cori'espondances. les circulaires, les prospcclus ! Les ministères eux-mêmes doiuiciil l\'\cm|)I('. coiiime parliasai'd. Mais. d(''ià. ipielques personnescoiipenl ces feudies de papier blanc aux lettres (pi elles n-çoivent et les utilisent j)our les lettre», (piflli-s
envoient. Et je ne trouve pas cela si ridicule. Pas de gâchis, pas de gaspillage, quand la papeterie est en danger ! Sans compter que des économistes distingués vous diront que faire toutes sortes d'économies, c'est en ces temps-ci servir la patrie.
Continuez donc à m'écrire sur des feuilles de papier dépareillées. Et même vous avez été prodigue. A l'avenir, vous pouvez m'envoyer votre lettre pliée en trois : deux timbres de cinq centimes servent alors et d'aflVanchissement et de cachet. Cela supprime l'enveloppe ; ainsi faisaient nos pères.
Ne manquez pas non plus à récolter vos vieux papiers : ils servent à en faire du neuf. Quatre sous le kilo, tel est le prix des chiffons de papier. J'en connais un qui a déjà coûté un peu plus cher à l'Allemagne.
Quelques personnes sages et prudentes pensent même que nous ne faisons pas, dans la plupart de nos dépenses, assez d'économies. Elles disent que la guerre peut durer encore longtemps, que réglementer la consommation dans certains domaines,
— i')ri -
ce M «si pas, après tdiit, crier miscrc et luire pilic, mais prcvciilr le niornenl où l'on pourrait laire |)itié. Klles déplorent, par exemple, (jiie la commission (lu budget, appelée à donner son avis sur la proposition de 1 lionorable M. Uonnorat, relative à l'avance de l'heure légale, se soit prononcée a la maiorllé contre cette proposition.
La commission du budget doit avoir pour cela rrexcellcntes raisons. Cette mesure rencontre d'ailleurs de robjectiou et de la résistance chez bon nombre de bons esprits. D'autres au contraire pensent que ce serait un stratagème utile et agréable même eu temps de paix, à plus lorte raison en temps de guerre où il y aune grave nécessité de faire des économies et de réduire les dépenses.
Or, l'éclairage est une grosse dépense par le temps qui coiwt et par les prix courants, dans la vie particulière et publi(|ue, Une heure d'éclairage, même d'éclairage restreint, dans une ville comme Paris, songer, a ce <|ue cela leprésente de gaz. d'électricité et, par conséquent, de charbon. Je connais même des gens qui
trouvent que Paris est encore éclairé trop brillamment et trop longtemps le soir et qu'il vaudrait mieux ménager le charbon pour le distribuer moins cher au pauvre monde .
Mais à côté ou au-dessus de ces raisons pratiques, il en est d^autres qui ont aussi leur valeur. L'Académie des sports, par exemple, se réjouirait qu'en avançant d une heure la vie active quotidienne, on utilisât mieux la période de la lumière du jour. C'est fort bien dit. Cette Académie poursuit son but qui est de faciliter à tous et notamment aux ouvriers, aux employés, aux fonctionnaires la pratique des sports. Utiliser la lumière du jour, c'est une admirable formule. Cette lumière est un des biens les plus précieux qui aient été octroyés à l'homme. X'en perdons pas une goutte! La lumière, c'est la vie. L'idée que la plupart des hommes se font de la mort, ce n'est pas qu'ils ne marcheront plus ou qu'ils n'entendront plus ou qu'ils ne mangeront plus, mais qu'ils ne verront plus la lumière du jour. C'est pourquoi nous plaignons tant les aveugles et que nous jugeons leur sort si misérable.
Oïl raconte qu'il y eut dans les temps très anciens des hommes qui se lamentaient, chaque soir, et Taisaient de giands cris, (juand le soleil loinhail dans la mer ou descendait sous Ihori/on. Ils (■raii;iiHi"nl (jue l'astre w reparût plus et que la nuit durai toujours. I.e sentiment de tristesse vague qu'éprouvent les personnes sensibles quand vient le crépuscule, n'est peut-être qu'un restant de ces craintes lointaines, et leur mt'-lancolie n'est sans doute (|ii un désrs[>oir iitténué- par I usaj^e et parla certitude (pic le soled hrillcra :i nouveau demain. ( j' sont les mêmes persiuuies (pu éprouveiil . cliacrue aruici'. une |oic t(Mi|iiurs icinnivclce et comme une sorte d'ivresse à constater que les jours rallongent. Dès que le soleil est entré" dans le signe de (lapriconic. nlles suivent, passionné- Micnl. minutes |)ar minutes, rallongement de> ifuirs. depuis la Sainle-I.uce où ils croissent du saut d une puce jusipi à la Saint- Anioine <n'i ils croissent du repiis d'un inonie. (lliatpic niatui et cliacpie soir, ces guetteurs se réjouissent de la concuiête tUi jour sur la nuit: ils sentent plus prochaine la montée de la sève et leur cœur se rem-
piil d'espérance. Utiliser la lumière du jour, c'est se conformer à la logique et à la nature. Ainsi les gens de la campagne pensent que la nuit est laite pour dormir. Il faut être arrivé à un certain degré de civilisation, et même de perversion, pour faire du jour la nuit, et réciproquement. Il y a cinq mois dans l'année où l'homme qui se lèverait quand le coq chante et « se coucherait comme les poules », comme disent les paysans, aurait bien le temps de travailler, de se divertir, de se promener, de lire, de lêver, entre l'aube et le crépuscule. Mais se coucher comme les poules est une expression qui ne peut avoir le même sens à la- ville et aux champs. A la ville, et surtout à Paris, les poules se couchent fort tard. Il est vrai que les poules noctambules ne constituent pas la plus importante partie de la population laborieuse. Bien des gens qui travaillent, enfermés toute la journée, parfois dans des réduits oîi veille sans cesse une lampe ('lectrique ou un bec de gaz, sont ravis, en sortant de l'atelier, de l'usine, du magasin ou du bureau, d'avoir encore quelques heures de jour devant eux, Ola leur met de la consola-
tion au cœur. Une heure de j<»iir clo [)lus, cela compte pour eux. Si l'on consultait les «jens du [)euple, je suis sûr qu'une grande majorité s'établirait pour l'heure avancée. Mais il ne faut pas demander leur avis aux citadins qui ne lèvent jamais les yeux vers le ciel, ijui n<i regardentjamais les levers ou les couchers du soleil ni les «'toiles, (|ui travaillent, se divertissent ou s'ennuient sous n'importe quel signe et sons m importe quel ('-l'iairage. Il y a encore ceux <pii, (jnelle (pie soit l'heure légale, se trouveront toujours en relard sur cette heure. Ce sera la même chose que pour l'heure di» théâtre.
Vous savez qu'il v a toujours îles gens qui arlivcnt au théâtre une bopne heure après le lever du lideau. On commencerait à dix heures, ils arriveraient à onze. Somme toute, cette question de l'heure avancée est assez complexe. On est pour ou conti'c, selon qu'on est du matin ou du soir, sanguin on ncrxiMix. l'i puis il v a les n<'ivn-s.inguins et cncoir les hilio-nervo-sanguins. V.l puis, il y a noire horreur des nouveautés, notre gf»ùt pour- lit r(»utine : il y a encore notre amour de la
— 2(Kf —
discussion et des palabres ; notre irrésolution par abondancede motifs: tout cela fait cjiie la mesure la plus sai^e n'est pas adoptée.
-Mais il est tard : vingt-deux heures! C'est une heure avancée, et il y a longtemps que le soleil est couché, l'onsoir. chère amie... Dormez bien.
\ iNc/iii \n. M.riiii
M N(. Il i:\li: l.l.'ITRK
^.i ami un a.
Cln rc iimif, jf suis vt'iiu passer (|iieU|Ufs jours clans If Midi, aiihmr îles lèlrs de l*û(HU's. (hioi !' dii'('/-v(uis. \()iis(|iii restez aii|)r»'S dtr vos blessés sans \(Mis (idiiiii'i de coiii^'C', est-il des jours lérié.s en ces temps-ci ;' N<»el, l*à(jiies, l'entecôle, c'est tout conimc : les j)(»ilns ne chôment pas ces grandes lètes. l'êtes cai'illonnees, lètes niarniili-es aussi. Les Hociiis. si n-lit^ioiix. ne ndàclienl pas leurs ellorls ces jours-la. Va. pourtant, il v a des \acaiices rt des permissions de l'àcpu'S. c'est un lail : les Iranis soiil lunidis d mu ilescendenl des lamilles sur Ifs (piais de t(Uites les i,'ares dn littoral.
i/autre puir. à Sanil-lîapli.iij. un |eun<' homme
a sauté du train et est tombé clans les bras d'une jeune femme qui l'attendait. Ils se sont embrassés sur la bouche devant Dieu, dcvani le oliel de gare qui le remplace parfois, devant les autres hommes elles i'emmes aussi qui se trouvaient là; ils se sont embrassés, sans se presser, sinon l'un contre l'autre. Aucune gêne, nul respect humain, nulle fausse honte ni désuète pudeur. Il semblait que l'état de guerre eût aboli tout cela chez cette jeune lémme charmante, élégante, et qui n'était pas une courtisane, je le jure, Pei'sonne n'était choqué ; on souriait autour d'eux : les mères de J'amille ne détournaient pas la tète. On pensait : « Sans doute un jeune homme qui revient de loin, qui a lait une traversée mouvementée, torpillée peut-être ». Elle se serrait contre lui, amoureusement, et la foule s'écartait sur loiir passage, respectueusement.
Oui, j'ai revu le beau pays où vous êtes venue passer quelques jours, au printemps de lOl'i. Je ne l'avais pas revu depuis. Le llastel et le cap Houx découpent sur le ciel leurs lignes sévères et harmonieuses ; c'est la saison oîi, dans l'Es-
lérel, (N'urisscrjt les jifein'^ts, les cisles et les asphodries. \ oiis j)eiisez bien qu'après vingt ol lin mois, je ne mélonno plus de lindifference de la nature par ra|)p(>il à la ;;uei re ; mais, à vrai dire, j ap[)r»'hendais«jue la nature de ce pays exafjcràt celle indill'érencc et (|ue le soleil y mît, eu (jiiel(|ue sorte, l'accent du Midi. Mais le soleil a une tenue excellente, discrète : il se montre peu. Il laii du vent, \\ pli-ut.
r.es habitants, cu.\. ont toujours l'accent ; mais c est un accent (pii parait plus j;ravc, du moins dans les campa<.jnes, où l'on parle plus de la j^uerre, où l'on y pense davantaj^'e, où les nouvelles jiarticulières prennent plus d'importance. Un malheur <pii irappe une lamille émeut toutes les familles de la localité. (!esl ini sujet d<' conversation et de lélle.Moii. Dans les <'anipaj;nes, on saisit peut-être moins bien l'ensemble de la <;uerre, on en v(»li mieux les détails. Mais, an midi, comme au noril, si les hommes sont j(roupés. même dans une petite ville, l'égoïsme se maintient, les petits intérêts s'entretiennent et s'exaspèrent. C'est dans les agglomérations que se dévc-
loppe celle vilaine espèce : les profiteurs de la guerre. Je vous prie de croire qu'à la petite ville voisine, les commerçants du Midi ne perdent pas le nord. Il y a, dans les environs, un camp important de Sénégalais; noire aubaine, excellente clientèle. Pensez donc ! ils ont quinze sous par jour. Ces hommes noirs aiment beaucoup le pain blanc de France; certains lecherchent les poules blanches. Honni soit qui mal y pense. Je veux dire de vraies poules et qu'ils mangent toutes crues. Il parait que cela (ait partie de leui- religion.
Chaque matin, en longues colonnes chantantes et sentantes, ces Sénégalais passent devant notre porte. Ils vont faire des manœuvres dans l'Esterel. Ils marchent, courent, rampent dans la brousse, etl'on se croirait transporté dans un paysage sud-africain.
Ce serait un mauvais calcul que de venir s'enfermer à la campagne pour se distraire de l'idée de la guerre. On n'échappe pas à l'obsession, pas plus qu'on n'échappe à la pression de l'atmosphère, dans sa chambre, rideaux tirés et portes closes. De même, cette pression de la guerre
vous suit el vous poursuit, vous euveloppc r-i vous pénètre, clans les contrées les plus éloifrnées, dans les paysages les plus calmes. J'en ai fait l'expérience, l'autre jour, par un radieux aprèsmidi, entre deux crises do mistral. On m'avait indiqué, comme une promenade merveilleuse, un nouveau sentier en corniche rpi'un docteur amant de la nature a lait tracer avec l'aide du Touring- C!lub, à mi-côte, tout le long des anlracluosités du cap Drammoiid. Je ne crois pas qu il y ait, sur toute la (]ùte tl Azur, un chemin où l'on découvre à chaque tournant, à chacpie instant, des vues aussi magnifiques. Vous savez comme les assauts l'urioux lit' la mer et S(!S caresses bleues ont découp»; le granit de ces rivages, dette mer couleur de saphir (pie Ton \oit à travers la verdure sombre des pins, le ciel d'un bleu plus pâle, les rochers rouges, tout cela est d une harmonie incomparable. Au large, trois beaux bateaux, trois goélettes, voguent vers le couchaiii : uin- douce brise d'est gonlle leuis voiles blanches. Des mouettes volent, plongent, se posent sur les Ilots et reprennent leur vol.
L'air est parfumé de ihvm et de marjolaine. Une minute, on se laisse glisser dans cette douceur, dans l'enchantement, dans le rêve. Alais aussitôt, comme si l'on faisait quelque faux pas dans ce rêve, on s'en réveille brusquement, pour reve- Jiirau cauchemar habituel et réel. Des idées de tumulte et d'épouvante s'enchaînent, s associent, par contraste, aux idées de calme et de beauté. Ces trois voiliers arriveront-ils au port sans torpillage .' Le vol plané des grands oiseaux de mer fait songer aux aéroplanes qui survolent les combats. Ce jeune pêcheur que je rencontre, avec quij'échangc quelques paroles : « Avez-vous pris du poisson? », et tout de suite : « Quel âge avez-vous ? >:>, il sera soldat l'année prochaine. Un arbre frappé par la foudre, aux bords du précipice, évoque les milliers d'arbres tués au front! Le soleil se couche dans l'or, la pourpre et les roses, derrière la grise montagne de Roquebrune ; la lune d'argent monte dans le ciel. Tant de splendeur ici. et tant d'horreur là-haut. Alors, on voit tout cela, mais on ne le contemple pas; on ne s'arrête pas à l'admirer. Admirer, ce serait être indifférent un peu.
J^u iiuil vient. On rcMilre a lu maison ; la pt'lilf bibliolliLMjuc de canipaj^'iic aux modestes rayons vous olFrc ses livres : pliilosophes. romanciers, poètes ; mais les beaux systèmes, les belles histoii-es. les beaux vers, ce sont encore des joies que Ton s'interdit. S'enthousiasmer, ce serait être indifTcrt'nt un pfu. \\\ Ton jirend les livres nouveaux (jue Ion a apportés, «pie Ton n'a pas eu le temps de lire à Paris, et ipii parlent de la guerre.
Un homme est arrivé hier de .Marseille. Il avait ti'ès bien vu les Russes (|ui viennent de di-bar- (juei-. Il y a vingt mois, à l'époque de la bataille de la Marne, des Parisiens écrivaient à des amis de province qu'ils avaient vu. de leurs yeux vu, des Cosaques à Paris ; <pie le général Galliéni les avait passés en revue sur la place de la Toncorde. O miracle cpiaura lait cette L;uenc ! .Vinsi ce sont les Marseillais ipu ont vrainieni tv/ It-s llnsscs. et les Parisiens qui auront cru /r.\ viiir. \'l il y a drs gens qui prétendent que rien n'est changé!
Veuille/ lire ici. chère madami*. elf.
viny;t it i mi.mi iittui