‹ Lettres à une dame blancheChapitre 8 sur 10 · VINGT ET UNIÈMK LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIÈMK LETTRE

m m:,i inia.

Chère amie, les circonstances font que je me suis occiipô beaucoup de théâtre ces temps-ci : de nouvelles fonctions m'excitent à étudier de pins près les diverses manifestations do l'art dramatique, à l'arrière du tht'ilre de la «guerre. J'ai comnieficé par Gui^'nol aux Champs-EIvsées, car il faut toujours recommencer [)ar le commencement. Il se passe des choses si lormidahles à l'heure actuelle, tout est tellement en contradiction avec tout, de telles laillilts se déclarent dans tous les ordres, que si rious ne redevenons pas des enfanis, nous ne conna 'low^ pas la vérité.

Donc, I autre jour, j'ctiiis (>ii ^nol, aux

Champs-Elysées, qui sont, en ce iiioment, nierveil-

leux. Ils ont revêtu leur beau manteau vert d'espérance. Les marronniers blancs et roses sont en fleurs ;^ les massifs de rhododendrons font entre eux des concours de nuances chaudes et tendres ; l'air est tout parfumé des parlums printanieis des blancs acacias et des (aux ébéniers. Il y a bien quelques arbres, çà et là, qui sont un peu grillés, déjà! C'est que dans les premiers jours du printemps, ils ont verdi trop tôt, et les gelées sont venues, hélas ! C'est, dans le monde des arbres, le sort de ceux qui veulent arriver avant les autres. Plaignons les marronniers trop pressés ! Ils ne refleuriront pas à l'été de la Saint-Martin.

Le théâtre de Guignol est un théâtre de plein air. Le public est exposé aux injures ou aux caresses du temps. En outre, ce public est composé en partie de. quelques personnes qui ont payé et qui sont assises dans un lieu entouré d'une corde, et en bien plus grande partie de personnes qui n'ont pas payé, jeunes garçons bouchers, midinettes ingénues, vieux philosophes du trimard qui se tiennent en dehors de la coide et se croiraient déshonorés aux yeux du Tout-Paris s'ils payaient

leur |)lact' au sjx'ctafle. (iuii^nol est clone à la lois un tIléAtre payant et gratuit nullement obligatoire, (l'est à ce double caractère que, seul de son espèce ù Paris, il doit de pouvoir jouer de cbarmantes petites scènes tl'inièrieur ipii font se tordi'c de riif les spectateurs en deçà et au delà de la corde, (pii cbarnuMit à la (ois l'enlant ri riionime fait, riiuliirent et le niilHoinjaire.

\]n nuire, (lin'i^nol a une lntU[)e d'admirables acteurs cpu" ne changent pas de mois en mois, mais <|ni demeurent drsièrle en siècle. Guignol est plein d'enseigneint-nis : ihéàlre avec troupe stable: ilK'àtrc l)(»n niarclii- on les spectateurs (pii ont pav('* en ont poui- leur argent, et ceux plus n(»mbreux qui n ont pas payé en ont pour I aigent dr ceux (pii onl pa\f ; lln-àtrc parlant cpii a sur If cinéma l incorncstablr avantage d im clair et plaisant ilialo-Mie. \ r»il;i les raisons de son conlniucl

succès et (pie jf rnt- propose de laire connaître à la |Mniliaine sf'-ance de la commissimi de la Société des anit'urs el coniposileurs dramati(pi<>>N.

.Naturellemrni. j'étais paiini les speclalcuis en dehors (!•• la corde, entre un zouave (|ui n'avait

plus qu un bras et un marsouin qui n avait plus qu'une jambe ; mais tous deux avaient la médaille militaire. Nous échangions nos impressions ; ils s'amusaient beaucoup. Un de mes amis qui passait par là et qui m'avait reconnu me salua d'un air ironique, croyant m'embarrasser ; mais je le plaignis de tout mon cœur.

Oui, ce théâtre de Guignol est plein d'enseignements. A un moment, le gendarme brimé par Guignolet a tout le haut du corps jeté en dehors de la lampe, la tête en bas. Alors il implore la pitié du public. Il crie : « Venez à mon secours, mes chers petits enfants... relevez-moi, je vous en prie... j'ai le sang à la tête... Au secours ! je vais avoir une congestion ! » D'abord les gosses rient aux éclats; et puis, à mesure que la plaisanterie dure, ils deviennent sérieux; il y a bien encore quelques rires qui lusent de temps en temps, mais le sentiment général est d'une crainte vague et, déjà, les tout petits commencent à pleurer. Merveilleuse vertu du théâtre ! Oui, il y a un moment, à Guignol, où un gendarme de bois fait véritablement croire par suggestion à sa congés-

tioii. .\l<»rs, liiniMo, hésitante, rouCTissante, une adorable fillette thnit les cheveux s'étalaient en une ïiappe dor*'»; sur un paletot-cloche • vert amende, une bonne petite fille, n'écoutant que son cd'iir excellent, se leva de son petit banc et \int relever la tùte du gendarme. Pour sa récompense, (iui^niolel, qui t-tait allé cherchi' un petit balai dans la coulisse, lui en donna im bon petit couj) sui- la tète, à la grande joie des autres enfants (jui n'avaient pas bougé, qui n'avaient pas eu pitié du pauvre gendarme, ou, plutôt, qui avaient eu tlu respect humain, qui n'avaient pas osé venir à son secours.

Maintenant. !<• gendarme s était enfin enipare de (uii<rnolel : il v a une seconde, à Guignol, où la morale est sauvegardée et où force reste à la

j'n (bscendanl les (^hamps-l'llvst'es. je songeais à la charmante petite fille (pii avait fait sinq)lemenl une chose a*lmiral)le. i'.lle n'avait pas eu de

respect humain, elle n'avait pas eu peur de l'opinion, de la moquerie, de l'ironie ; elle ne s'était pas souciée du qu'en-dira-t-on ; elle avait eu le courage de sa pitié, elle avait obéi tout droit aux injonctions de son cœur, elle avait fait le joli geste et, par là, cette enfant proposait un bon exemple à bien des grandes personnes. Le respect humain! c'est lui qui empêche le passant d'aider le pauvre homme si justement dénommé « de peine » et qui tire à grand'peine sa petite voiture dans une rue bien montante ; mais que quelqu'un donne l'exemple, aussitôt dix personnes se précipitent pour pousser à la roue.

Il y a une sorte de courage que n'ont pas toujours ceux qui ont montré par ailleurs un courage indomptable. C'est pour cela qu'on se demande avec curiosité ce que feront, après la victoire, ceux qui reviendront. Auront-ils le courage social ? On prévoit, pendant un temps, le règne de la violence. Oui, mais la violence n'est pas le courage. On sait que, chez le peuple, 11 y a des impulsions, des réactions soudaines, des réflexes; on sait qu'il est mené par les sentiments et les passions. Mais c'est

surtout dans le monde, dans une certaine société, qu'une certaine sorte de courage est assez rare. C'est que la plupart du temps, dans le monde, on ne se demande pas si une chose est civique, ou morale, ou sociale, mais si elle est mondaine. 'l'el qui aura saule le premier hors de la tranchée et accompli mainte action dV-clat. une lois rentré dans la vie civile serrera sans hésitation la main (|ue lui tendra un coquin qu'il sait être un coquin. Tel qui a sauvé un compai^non d'armes entouré de Hoches et qui allait succomber, n'osera pas défendre un camarade de cercle si celui-ci est attaqué devant lui, en paroles, il est vrai, mais injustement.

Les femmes, dans des cas semblables, sont on général plus nettes, plus lermes r[ue les hommes. Y a-l-il donc un coura'fe d'homme et un courase de femme ? C'est sans doute par les femmes (pie se fera la conjonction des deux courages.

J'en étais là de mes réflexions, comme on dit dans les meilleurs ouvrages, quand je rencontrai, au coin de la rue Rovale, notre amie. M""" de Béranges, cpii était tout émue.

Kile me raconta qu'elle venait d'assister à l'inau-

guration d'un cercle pour des soldats aveugles.

Leur présidente leur avait lu la lettre d'une jeune fille qui se proposait pour épouser un aveugle de la guerre, expliquant que c'était sa façon à elle de servir la patrie. Rien n'était plus émouvant que cette déclaration ; mais ce qui fut poignant, c'est qu'après la lecture de cette lettre, une vingtaine de mains se levèrent, et une vingtaine de voix crièrent : « Moi ! Moi ! » , avec un accent qui écartait toute idée de plaisanterie.

Courage d'homme et courage de femme, cela veut dire aussi courage fort et cou rage tendre. Je suis sûr que la jeune fille aux aveugles aurait compris et aimé le sieste de la fillette du Gui<;nol.

lyjme jg Déranges me racontait encore (elle voit beaucoup de monde) (|ue, dans les premiers jours de la bataille de Verdun, un tout jeune soldat blessé qui revenait de cet enfer disait : « On parle toujours des héros de Verdun. Qui sont donc ces héros ? Ce n'est pas nous, je pense. Et, pourtant, il n'y avait que nous là-bas. » Voilà, ne trouvez-vous pas, la plus belle expression d'un héroïsme naturel et sublime.

Agréez, chère amie, etc.

VlNGÏ-DELfXIÈME LliTTRK

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