‹ Lettres à une dame blancheChapitre 9 sur 10 · VINGT-DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME LETTRE

6 Juin 1916.

Chère amie, vous me Hëmandcz des nouvelles, des choses qui ne soient pas dans les journaux ! Mais jo n on connais pas. Je n'en sais pas plus (jue vous. Je parcours les feuilles et je ne cherche l)as à lire entre les lignes. Je me demande même parlois si les habitants de votre petit village breton n'ont pas la meilleure part : chaque dimanche, après la giand'messe, assis en haut des marches sur le mur du joli cimotièie qui entoure la vieillo église (le granit rosr, ! iiisiiinteur, un bon paliiote, lit un K-suiiK- des événements de la semaine, un lésuiuf clair, substantiel «f confiant. Eti faut-il davantage ?

iNrin, en vt rite, je ne sais rien en dehors de ce

que disent les journaux, l^es quelques personnes soi-disant renseignées que je rencontre par hasard et qui me font leurs confidences me confirment dans cette opinion qu'elles n'en savent pas plus que les autres. Mais à Paris beaucoup de gens ont la manie de connaître les dessous et de pronostiquer. Dans plus d une maison, la loge de la concierge et le salon aux lambris dorés ou aux pâtisseries Louis XV rivalisent d'informations sensationnelles et de tuyaux d'importance. Il y a toujours quelqu'un qui connaît un neutre de marque qui connaît un Boche haut placé qui approche le Kaiser et devant lequel ce dernier a laissé tomber des paroles significatives.

Aussitôt les personnes présentes se font des imaginations et une dame court commander une robe ou décommander un chapeau.

Hommes ou femmes, fiers de leurs belles relations dans la politique ou dans l'état-major, ne sont pas fâchés de montrer qu'on les a jugés dignes de recevoir, sous le sceau du secret, une chose de conséquence. Le secret passe de bouche en bouche, toujoui's avec les mêmes réserves et sous les

inriiie.s coiidiLioiis ; c csl un jeu romani cl qu un pourrait appeler le « saut du secret ». Il court, il court, le secret ! Mais méfions-nous des gens qui savent, à un mark près, l'état des finances de 1' Mlema^ne et, à un jainhun prés, sa j)nissane«' imi cochons.

C'est surtout parmi les oisifs qu On rencontre des curieux, des bavards et des impatients. I,es autres vivent au jour le jour, comme il faut vivre en ces temps-ci, avec l'espérance et la loi. Mais je ne connais pas d'en<,'eance plus indésirable quf celle des impatients. Ils trouvent que ça ne va pas assez vite, (pi'il ne se passe rien. Il se passe Verdun, tout simplement. Mais à force de fixer le même point, l»nir vue et leurs idées se brouillent. Kt puis, ils sont habitués. Nous sommes tous, d'ailleurs, plus ou moins habitués.

Ih'las ! c'est une chose humaine qu'on s'habitue ménie aux choses inhumaines et surhumaines. On s'habitue à l'horreur et à l'hcioïsme, au monstrueux et au mei'veilleux (jue contient cette ^'ueiic. Vous-même, à la premirre opt'ralion à la(|uelle vous assistiez, vous av<'Z failli défaillir. Mainle-

nant, voire chair ne faiblit plus à la vue de la chair meurtrie et béante ; votre sang ne se glace plus à la vue du sang ; vous en avez tant vu de ces blessures et de ces plaies... Vous avez entendu tant de cris et de plaintes. Vous vous étonnez de votre maîtrise sur vous-même, vous vous accusez d'avoir un cœur endurci : mais non, vous avez un cœur habitué ; il est toujours tout plein d'admiration et de pitié. Si vous ne vous- étiez pas adaptée, vous auriez succombé, car, pour rien au monde, vous n'auriez déserté. Cette habitude n'est point une seconde nature. . . elle est nécessaire et transitoire.

Elles étaient aussi habituées ces deux petites filles de Badonviller qui, un dimanche matin, dans le village bombardé, s'en allaient à la messe, marchant au beau milieu de la rue. Un général passe, les arrête, les meta l'abri et les gourmande paternellement de ne pas prendre plus de précautions. « Hé ! monsieur le général, répond la plus petite des deux petites, on n'est pas des puces ! » Avec l'accent lorrain, un peu traînant, sous le bombardement, cet « on nest pas des

puces ! )) va rejolndro : Debout , Its morts ! et Tirez donc les gars !

Oui, on s'habitue parce que la f;uerre dure, et ce sera rétonnemcni dos hommes, dans un siècle, qu'une telle guerre ait pu durer un si longtemps. Car les hommes, dans un siècle, seront justes et libres, n'en doutons pas. Peut-être pour qu'une liiimanité meilleure puisse s ensuivre, un tel cataclysme èiait-il nécessaire ? On pense aux révolulions du Lflobc. La civilisation a aussi ses convulsions et ses tremblements. J'ai entendu raconter dans mon enfance qu'un négociant habile avait alfiché sur les murs de Paris cet aveu : « Enfin ! nous avons lait faillite ! » Par là, il signifiait (pi il allait reprendre sim commerce sur des bases nouvelles el plus ;ivantageuses pcair le client.

Si le commerce entre les hommes, | entends le commerce intellectuel et moral, doit s'établir après celle truerre sur des bases nouvelles et meilleures, c'est une raison supérieure d'accepler cette faillite de la civilisation. Autrement, mieux vaudrait que l'humanité tout entière s<imbrài dans 1 aventure les neutres v compris, (lai- ravenu' des nenires v

est aussi intéressé. La tragédie effroyable qui se déroule en ce moment pourrait prendre chez eux ce titre d'une comédie de Ponsard : V Honneur et V Argent. Mais le chef de l'école du bon sens n'aurait jamais prévu un conflit aussi insensé !

Je sais bien qu'il y a un grand nombre d'incrédules quant à cette humanité plus belle que nous désirons, que nous rêvons. Tant pis pour eux ! Mais je me demande alors pourquoi ils tiennent encore à vivre ?

J'ai rencontré l'autre jour l'abbé M..., que j'ai eu le plaisir de connaître chez vous. Il m'a emmené visiter son couvent, tout en haut de la rue Saint-Jacques, en face des jardins de l'Observatoire. De grandes constructions blanches aux lignes simples. Là habitent les sœurs. En face, une autre construction plus petite abrite de vieilles dames laïques qui prennent pension ici et font retraite. Un jardin bien caillouté, avec quelques fleurs et de beaux arbres : aubépines roses, acacias blancs dont les fleurs neigent lentement sur les cailloux, en répandant une odeur sucrée. Un autre jardin en contre-bas, plus mys-

- XVA —

l<M'i('u\, lardiii It'iiiK-, liorlii.s cnni'liiiis où les saniis se [jromcneiil . (^)uclle [>at\ ! ([iirlle liaiiquillilê! Comme on est loin du slecK' ! Vossfi'urs,

(lisais-je à l'abbé, pourralfiit i^nurei- la j^'iierrr

I(^s bruits du ilchors, nirinr celni-là, ri'arrivenl pas eu ces lieux. — Kll«'> |»(Miirai<'iit l'ignorer, m'a n'-pondu Tabbc, rlJcs ne lisriil p;is le iMunial . ruais il v a les avions <|ui |)a>s<'nl an-desMis du couvent et <jui b(»ui(loini<;Ml.

Nous nous .sommes assis sou> un mairomner cl tuKis avons causé longuenieul. l/abbc n'est pas sceptique... Il m* pense pas que rien ne sera <'liangc après : il croit, au contraire, (pie bien des choses seront clian^'ées et (pif Ton ne se doute pas, dans tous les ordres et dans tous les domaines, tics conséipiences de celte j^uerrc. « Après cette j^uerre, m a-l-tl dil. sovez-voiis, les hommes auront besom de lue ci île \ivre des éjjlo^ues cl des idvlles. I.a lillfiature et la vie seront idylliques. F.es liommo voudront redevenir des enfants : du laitage, voilà ce qu'ils demanderont après une telle secousse. Du lait! du lait! ce sera h' cri de la paix. Ils

auront une soif ardente de lait ; ils n iront plus au calé ni au cabaret, mais à la laiterie. Oui, des torlents de lait! La vache sera un animal sacré.

» Les hommes seront végétariens: après toutes ces tueries, Tidée que d'innocentes bètes puissent être immolées à leur appétit leur sera insupportable. Ils reviendront à la terre, la bonne nouirice et la «ijrande éducatrice. Les femmes les y entraîneront : elles sont si intelligentes et si bonnes... elles auront été admirables, pendant cette guerre... et elles comprennent si bien ce qui est nécessaire à la France ! La campagne, la nature, voilà la vérité. De frais ombrages, le murmure d'une eau courante, une petite maison blanche avec des contrevents verts ; huit heures de travail pour gagner son pain, huit heures pour les repas, les jeux, la promenade, la lecture, huit heures de sommeil, ah ! si les hommes pouvaient apprécier ce bonheur ! >^

L'abbé M... s'anime et s'amuse tour à tour à ces idées de vie nouvelle et champêtre. Ses yeux clairs, tout pleins d'une fine bonté, brillent derrière ses lunettes, et tantôt grave, tantôt riant, il répète : Du lait ! du lait ! Pendant que 1 abbé

parle, une sœur âgée est allée remplii- un anosoic à la fontaine ; elle se dirige veis le jardin ferme, et ne peut s'empêcher de jeter des regards sur nous, à la dérobée. Ah ! la curiosité eouventuclle. L'abbé l'excuse. « Elles sont là pour garder et, j)uur garder, il laut regarder. » Le soleil se couche, il faut(|uiiter cet Ilot de calme blanc dans le tumulte de Paiis. Devant la porte d entrée, deux malles, deux pauvres malles ficelées. Elles appartiennent à deux [)etiles sœurs qui partent ce soir pour le Congo ou le Séni'gal ou Haïti ou Tahiti. Elles vont partir sans bruit ; elles reviendront de même.

L'abbé M... est un excellent psychologue. Il est possible qu'api'ès avoir été aux extrêmes dans la violence, les hommrs aillent aux extrêmes dans la douceur. De Irais ombrages, une petite maison blanche avec des contrevents verts... endorme/vous ce soir, chère amie, sur ces riantes images et rêvez (pii- vtuis êtes rermière et (pie v(tus inspirez un nouveau Jcan-Jaccpifs.

VLNGI-TUOISIKML IKIIHI

VINGT-TllOISIlùME LETTRE

lijuin 191(1.

Eh bien ! chère amie, pour le dimanche de la PenlccAlc, rinstiluteur, dans son coniniuniqué oral et hebdomadaire, aura appris aux habitants de votre village bi-eton la grande victoire remportée par les Russes sur les autres chiens, comme dit mon ami Frédéric Masson, à l'instar des grognards de Napoléon. Depuis huit jours, chaque malin, le général Hroussilofl" nous oflre quelques milliers de prisonniers ; et un tas de noms c|ui sommeillaient dans notre, mémoire, Styr, Strypa, Loulsk, Doubno, Czernowiiz, etc., tous ces noms se réveillent joyeusement.

Mais comme j'avais raison, tous ces temps-ci, quand vous me demandiez de vous écrire ce tjue

Ion disait à Paris dans les milieux, cercles et groupes bien informés, de ne vous en rien écrire du tout ! Comme je vous aurais inutilement troublée ! bien que vous ayez la lète et le cœur solides. Tenez ! il n'y a pas quinze jours, je faisais une visite dans une maison où l'on est admirablement renseigné, où l'on pense d'une façon très française. .Jamais, dans le salon de M™*' Z..., un fauteuil n'a tendu les bras au lourd pessimisme ni même au doute léger. Pourtant, ce jour-là, une dame très mesurée dans ses propos annonrait qu'elle tenait d'une source claire, que les Russes ne pouvaient faire une offensive avant le mois de juillet. Une autre dame survint et renchérit : pas avant le mois de septembre ! Je n'avais rien à répondre, n'ayant pas, moi, de renseignements spéciaux. Je dus avaler ça avec une tasse de thé. Mais, aussitôt que je fus dans la rue, je me dis que ces dames n'en savaient pas plus que moi, et qu'il ne fallait pas se frapper. Le général Broussiloff m'a donné raison. Je vous le répète, en ces temps-ci, il faut vivre au jour le jour, avec l'espérance et la foi dans le triomphe

ilnal (Je la plus juste cause ; mais il ne laul pas chercher à arracher à l'avenir tous ses secrels. Je continuerai donc à n»- vous écrire que ce (jue je sais et ce (jue je vois.

Je sais (pie vous aviez de I aniilir pour Kiiiile l'aguel el (pi fu appreiiaiii sa mort, vous avez dû avoir de la peine. Nous en avons tous eue : il était très aimt'-. I/aulomne dernier, comme il revenait à l'Académie après une longue absence, nous nous renconti'àmes dans la cour. Je lui demandai de ses nouvelles. Il me répondit, en souriant tristement : << (!a ne va pas. — Mais, qu'est-ce qui ne va pas ? Les jambes ? Il marchait péniblement . — Oui, les jambes, lu puis, c'est aussi le cerveau qui r. .. le camp 1 «

Kxpressinii ipii ii »•>( pas exagérément académi(pic, mais (pu coiilifiit tant de m('-laii(-uli(|ue icsignaliou. Kl ne iroiive/.-vous pas qu il v a un»* «•(■rtame beauté dans la lav(»n himiliere »lont cet homme d une si liiande eiiidilioii l'i d Une si vive pénelialKui [larlait de ce cerveau (pi il avait tant lait travailler .' (Hier haguet, il etail bon, charmant ei oiiginal ; c'était un tvpe, une sorte

d'étudiant honoraire. Je crois qu'il n'avait jamais quitté le quartier Latin. Lorsqu'il faisait encore la critique dramatique au Journal des Débals, il me disait un jour que la plupart des théâtres étant « de l'autre côté de l'eau » (tournure quartier-latine), rien n'était plus favorable à la composition de son feuilleton que la traversée de Paris, la nuit, pour regagner son petit appartement de la rue JNIonge. « Oui, disait-il, plus d'une fois, en passant un pont désert, entre minuit et demi et une heure du matin, dans un fiacre dont les vitres tremblent, devant Notre-Dame dont je connais tous les aspects, sous le ciel clair ou chargé de nuages, plus d'une fois, c'est là que i'ai le mieux vu la pièce que je venais de voir. » Cet homme affable et vraiment simple avait désiré autour de sa mort le plus simple appareil : ni fleurs, ni couronnes, ni piquet d'honneur. Excellent patriote, aimant les soldats, il n'avait pas voulu qu'on les dérangeât. Mais, avant la guerre, j'ai remarqué bien souvent que des antimilitaristes plus ou moins décorés exigeaient, dans des circonstances funéraires, le déploiement de forces militaires auquel ils avaient droit.

Faguei n'a pas voulu non plus de discours sur sa tombe. Modestie, altruisme, philosophie...

Ainsi, on ne viendra pas troubler son repos, comme on vient, à chaque instant, troubler celui de M"' l.antelme. J)e macabres pêcheurs de perles ont à nouveau violé sa sépulture et voilà que sa personnalité revient un instant sur l'eau, si l'on peut dire. Qui eût cru fju'on parlerait encore d'elle au milieu de la grande guerre .' Comme elle est loin, pourtant sa lolle et traorique aventure ! C'était dans les choses d'avant la j^fuerre, ei l'on songe à cet été de Ji'll, à cet été sec. brùlant où, pendant trois mois, le vent souilla presque continuellement de l'est. Cet été-là, rAllemagne avait envoyé le croiseur l*anthor dans les eaux fl'Ajjfadlr ; mais le Paris qui s'amuse envovait VAimi'f dans les eaux du Rhin. i)\\o\ contraste, quels symboles ! \.]ne unité cuirassée, une uniti' frivole : un navire de j^uerre, un yacht de plaisance (|ui portail Kdwards et les amis de sa forlune; un nom de fauve, un nom de femme : une provocation, une menace... un sourire, une f(^te. (]omme c'est loin tout cela !

Et, sans nulle transition, je m'en rends parfaitement compte, je vous raconterai Thistoire d'une vieille religieuse, d'une courtisane obscure et d'un petit soldat blessé. Le pauvre enfant ''il a les deux pieds coupés; est un client assidu d'un de ces nombreux cercles ou foyers du soldat que l'on a fondés à Paris, un peu partout, dans tous les quartiers, et où les convalescents et les permissionnaires trouvent des boissons hygiéniques, des jeux, des journaux, des revues, des livres et tout ce qu'il faut pour écrire. En oulre, au foyer en question, des dames apprennent aux soldats à faire de la peinture décorative sur des pots de grès, sur des boîtes, etc. Le petit soWat dont je vous parle avait gagné une vingtaine de francs à ce travail. Quand il s'est vu possesseur d'une pareille somme, un beau soir, il n'est pas rentré à l'hôpital et il n'y est revenu que le lendemain, sans un sou ! Pressé de questions, il a raconté qu'il était allé chez une iémme. La vieille religieuse qui le soigne avec une sollicitude maternelle est allée chez la dame, qu'elle a interrogée pour savoir si le petit disait la vérité. Elle est revenue indignée, non pas de ce

(jue vous croyez, mais de ce (jue la marchande d'illusions ne s'était pas montrée désintéressée. « Elle lui a pris vingt francs pour ça !... pour ça ! », répétait la sainte fdio outrée, sans savoir d'ailleurs ce qu il y avait dans « ça ». Ce qui la scandalisait, ce n'était pas l'aclo danioni', mais c'était le commerce, le marchf'-.

Abnégation, sacrifie»^. d<m pur. ciilior. parfait et gratuit de soi, voilà ce quelle voit dans I amour : c'est ainsi quelle se dévoue, «■omme vous et tant d'autres, chère amie, à ceux (jui défendent la patrie.

Agréez, etc.

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VINGT-OU ATR 1 IMV] I .EITR R

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