‹ Lettres a une honnete femmeChapitre 3 sur 8 · LE CABINET DE L'ÉLOQUENCE FRANÇOISE · texte numérisé non relu

LE CABINET DE L'ÉLOQUENCE FRANÇOISE

en forme de dialogues,

Très utiles et nécessaires pour apprendre à bien parler en toutes Compagnies et rencontres.

Dédiés aux amoureux, et enrichis d'un beau Discours nouveau.

Je vous fais grâce du « beau discours nouveau » , pour en. venir tout de suite aux dialogues.

Q.UAND ON RENCONTRE

fortuitement une fille par la rue ou autre part.

L'amant. "\ ir adame, je prie Dieu qu'il vous donne le -*-^-i- bonjour. Je n'eusse pas estimé de faire une

si heureuse rencontre; mais dites -moi, de grâce, comment vous portez-vous ?

La fille. Assez bien, Dieu merci, et toujours prête à vous obéir en tout bien et honneur.

L'amant. Madame, je vous présenterais fort volontiers ma compagnie, si je savois qu'elle vous fût agréable et qu'elle ne vous apportât point d'incommodité.

La fille. Tant s'en faut, Monsieur...

Il y en a comme cela trois pages! Ces genslà n'avaient donc rien à faire ? rien qui les attirât chez eux? Comme on va plus droit au but maintenant !

Pour convier un ami à dîner.

Alcandre. "\ jr onsieur, si vous me voulez obliger beau- 1.VJL coup, vous me ferez l'honneur de prendre un petit dîner avec moi.

Clorlman. Monsieur, je vous remercie de bon cœur : je n'ai pas mérité tant de bien de vous; je vous prie de m'excuser pour cette fois.

Alcandre. Pourquoi, Monsieur? Vous me -ferez cette faveur, s'il vous plaît, et je vous servirai, en récompense, partout où il vous plaira m'employer.

Cloriman. Monsieur, vous êtes trop courtois et honnête pour vous refuser; mais je vous donnerai trop d'incommodité.

Alcandre. Vous ne sauriez, Monsieur; mais vous me ferez beaucoup plus d'honneur que je n'ai mérité de votre part.

Cloriman et Alcandre continuent de la sorte pendant trois pages à faire échange de compliments, jusqu'au moment où l'on se lève :

Pour se mettre à table.

Alcandre. -r à, Monsieur,- prenez place, je vous en JLj supplie.

Cloriman. Après vous, Monsieur, s'il vous plaît.

Alcandre. Non, Monsieur, je vous en prie derechef.

Cloriman. Je ne le ferai pas, Monsieur, que vous ne me montriez le chemin.

Alcandre. Bien, Monsieur, puisque vous voulez me donner cet avantage, ce sera donc pour vous obéir.

Cloriman. La raison le veut, Monsieur. Mais il y a aussi plus de viande qu'il ne faut; les excès sont défendus.

Alcandre. Ne craignez rien, Monsieur, ces reliquats ne seront pas perdus, il y a assez de personnes céantes qui les sauront mettre à profit : ainsi vous n'en devez pas être en peine. Mais buvons, je vous en prie; aussi bien le vin s'échauffe.

Cloriman. Je vous remercie, Monsieur; avec votre permission, je prendrois la hardiesse de boire à vos bonnes grâces pour vous faire raison.

Suit un échange de politesses qui dure encore trois pages, et l'on n'a pas donné le premier coup de fourchette. Vous croyez, peut-être, qu'on va enfin s'asseoir?... Point ! — Ici prend place un

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Discours pour se mettre à table et laver ses mains.

Alcandre s-\ à, Messieurs, ne vous plaît-il pas que aux invités. V^/ nous lavions nos mains?

Les invités. Après vous, Messieurs, s'il vous plaît.

Alcandre. Ne faisons point de cérémonies, je vous en prie : je les abhorre. Prenons de l'eau, s'il vous plaît.

Les invités. Monsieur, ne faisons point de cérémonies, lorsque le devoir y commande ; vous irez le premier, si c'est de votre plaisir.

Alcandre. Lavons-nous donc tous ensemble.

Les invités. C'est une chose que nous ne devons pas faire. ..

Cela dure encore deux pages de la sorte. Puis on finit par prendre place, et les compliments recommencent de plus belle :

Alcandre. Monsieur, je vous convie à la patience, de ce que vous êtes mal reçu.

Cloriman. Hélas! Monsieur, je ne puis être mal en votre compagnie; au contraire, je suis cent fois mieux que je ne mérite.

C'est à devenir enragé !

Ajoutez à cela un chapitre :

Excuses de Vhôte après le repas. La promenade dans le jardin.

Et voyons

Comment on prend congé de ses amis quand on part de quelque lieu.

Alcandre. -\ ir adame, votre présence et votre bel esprit J.VJL m'eussent retenu plus longtemps ici, sans la nécessité de mes affaires, qui me contraignent à une si fâcheuse séparation, qu'il faut me révolter contre l'entraînement de mes désirs. En me retirant, Madame, je proteste qu'en quelque lieu que je serai, vous y aurez toujours un respectueux serviteur.

Lysimène. Monsieur, je vous remercie et vous supplie de mettre en oubli le mauvais accueil que vous avez reçu céans. Je me sens triste et affligée de la perte que je fais de votre compagnie; toutefois, puisque c'est une nécessité et qu'il faut que je reçoive ce dommage, je prie Dieu qu'il vous ramène promptement.

Alcandre. Je ne puis qu'avec regret m'éloigner de vous et de votre compagnie. Je crains de vous avoir importunée et, pour maintenant, je ne vous puis rendre autre satisfaction que de vous offrir tout ce que je suis, avec protestation que je serai, toute ma vie, votre affectionné serviteur. Recevez donc, Madame, mes très humbles baisemains, et me faites la faveur de m'autoriser à vous rendre mes devoirs un de ces matins, lorsque vous y penserez le moins.

Lysimène. Je vous défie et vous assure que ce ne sera jamais aussitôt que je le désirerais. C'est à moi, Monsieur, à vous remercier de la peine que vous avez prise de me venir visiter, et pour si peu d'instants. Dieu me fera la grâce de m'en revancher dans peu de temps. Permettez-moi que je fasse mon devoir.

Alcandre. Or sus, ne passez pas plus avant si vous me voulez obliger infiniment.

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Lysimène. A Dieu ne plaise que je fasse cette faute. Je ne mets personne hors de chez moi.

Alcandre. Je passerai donc sans plus de cérémonies. J'aime mieux faire l'incivil que l'importun...

Et cela continue!... Alcandre et Lysimène ont dû tomber en poussière sur le pas de la porte en se faisant la révérence.

Eh bien, vrai, je ne regrette pas ça.

Jean.

Monsieur Jean Quatrelles, 36, rue des Linottes.

Paris.

Juillet 1884.

Cher grand ami,

Maman est un peu souffrante. Pas beaucoup... Moins que rien. N'allez pas vous tourmenter. Elle aurait pu vous écrire ; c'est moi qui n'ai pas voulu. Si elle était sérieusement malade, je vous l'écrirais tout de suite. Nous en sommes convenus avant mon départ.

C'est le soleil qui lui a fait mal au sortir de la messe. L'église est toujours froide et, quand on en sort, on est saisi. Je lui ai dit : « Maman, tu te feras mal. » Elle n'a pas voulu m'écouter et elle est allée visiter une pauvre vieille que tout le monde fuit sous prétexte qu'elle aurait le choléra, ce qui n'est pas vrai. Et puis ce ne serait pas une raison.

Le malheur a voulu que maman oubliât son ombrelle chez le boulanger, où elle était allée commander une brioche pour le goûter. Comme elle a eu la migraine depuis, au point de se trouver mal, on raconte qu'elle a attrapé le choléra. Elle ne voulait pas se coucher de peur de ce qu'on allait dire. J'ai insisté et je ne le regrette pas. Si bien, que je passe la moitié de mon temps auprès de maman, et l'autre moitié auprès de madame Paviot, l'épicière, au bas du raidillon, vous savez bien ? là où vous m'achetiez des sucres d'orge, dans le temps. Vous me disiez qu'ils venaient de Paris. Je les reconnaissais bien, mais je n'avais pas l'air. Dieu ! que les rouges étaient mauvais! Enfin,, c'est passé.

Quand je sors de l'épicerie, on fait semblant de ne pas me voir. Tout le monde a peur. Personne ne veut plus consulter le médecin; d'abord, parce que cela coûte vingt sous; et puis on dit que ce n'est ni prudent ni propre de recevoir un homme qui ne visite que des gens malsains et qui doit porter sur lui le germe de toutes les maladies qu'il a soignées.

Deux ou trois personnes ont fait dire des messes pour ne pas avoir le choléra. On s'est moqué

d'elles. Maintenant, tout le monde en fait autant. Quand le pharmacien, le maître d'école et le charcutier sont là , par exemple , il faut voir tout le monde baisser le nez. « Eh bien, j'en apprends de belles!... Vous faites dire des messes à présent? Vous payez du vin au curé au lieu d'en payer aux amis; c'est du joli! — Qu'est-ce que vous voulez?... Cela ne sert peut-être à rien, mais cela ne fait de mal à personne. — Vous regrettez l'inquisition... et la torture ... et le diable ... et son train . Ah ! vous faites dire des messes ! — Je ne crois pas à toutes ces bêtises-là. Vous me connaissez depuis assez longtemps pour savoir à quoi vous en tenir. C'est ma femme qui l'a voulu. J'ai consenti pour avoir la paix. »

Dites-moi , grand ami , est-ce que partout les hommes sont lâches comme cela?

Envoyez-moi des compliments pour les petits enfants. On m'en demande de tous les côtés, et je n'en sais que deux :

Ce matin avant l'aurore Un dieu vint me reveiller.

Et puis :

Mon cher oncle, voici le premier jour de Tan; Je ne vous ferai pas un bien long compliment.

Avec « Ma chère tante », ça ne va pas. Les bonnes sœurs m'en demandent d'autres.

Maman vous prie de porter la lettre ci-jointe. C'est pour une amie de grand'maman arrivée depuis peu de Philadelphie. Vous nous écrirez comment vous aurez été reçu.

Au revoir, cher grand ami. Je vous enverrais bien des nouvelles de maman tous les jours; mais, demain, je l'espère, il n'y paraîtra plus.

Je vous embrasse,

Geneviève.

Je vais mieux; ne vous tourmentez pas.

Antoinette.

Madame Antoinette de A"*** à la Hestrée (Oise).

Paris, juillet 1884.

Amie,

La lettre de Geneviève m'a bouleversé. Il n'y a rien de terrifiant comme les réticences épistolaires ; elles transforment tout. « Ne vous tourmentez pas » devient : « Il ne reste que peu d'espoir; » « Cela ne sera rien » présage les plus grands malheurs; « Demain, il n'y paraîtra plus » fait croire que tout est perdu. Si bien que je me proposais d'aller vous rejoindre : à la fin de la semaine, en lisant la première page; dans les vingt-quatre heures, en parcourant la seconde ; à la minute, en dévorant la troisième..., et je suis resté, cloué sur place, par les quelques mots que votre main a tracés.

Ah ! maître ! chère maître ! Une ligne, un geste,

un regard, une parole de vous m'enthousiasment ou me paralysent. Je vous ai obéi ; mais , enfin , si j'étais parti, je serais à cette heure auprès de vous.

Je ne m'y trompe pas, allez! Vous traversez une de ces crises qui assombrissent de temps en temps votre vie. De grands nuages passent entre Dieu et vous, et vous vous sentez toute troublée. La désespérance vous envahit. Vous n'avez pas le droit de vous abandonner à ce mal; tout vous l'interdit. A ces heures-là, je le sais, ce qui est douloureux, dangereux, mortel même, vous attire. La mauvaise mère ! la méchante amie !

Ne croyez pas, au moins, qu'on échappe à la responsabilité parce qu'on triche avec la mort. Je vous suivrais, n'en doutez pas. Je ne veux pas d'un paradis où vous ne seriez pas. Est-ce que cela peut exister pour moi, un paradis sans vous? Aimez-vous donc un peu.

Vous aurez encore commis quelque imprudence. Quand je vous sais dans ces dispositions-là, mon cœur se serre, quelque chose me prend à la gorge qui m'étouffe. Pour me réconforter, j'ai relu vos dernières lettres; puis je les ai brûlées. C'est votre

ordre. Comment cette cheminée, dans laquelle a flambé tant de vraie tendresse, n'est-elle pas criblée de pierreries du foyer au faîte? Cela me brûle le cœur de brûler ces trésors.

Dites-vous bien que vous êtes profondément aimée; c'est quelque chose, cela, dans la vie, ingrate que vous êtes. Souriez aux feuilles empourprées par l'automne, comme aux bourgeons printaniers. Pas de tristesse, surtout, lorsque vous songerez à nos grands bois pleins d'ombre. Les broussailles sont devenues taillis, les taillis sont devenus futaies. Tout a grandi. Notre affection a fait de même.

Donnons à Dieu ce spectacle d'une tendresse respectable qui résiste au temps, aux chagrins..., qui résistera plus tard aux rides. Donnons-lui ce spectacle consolant. Encourageons-le à permettre qu'on s'aime. Indigné, il pourrait bien tuer l'amour pour qu'on cessât de l'outrager. Aimons, amie éternelle, aimons. Pourquoi ne pas unir votre vie à la mienne ?

Vous me demandez , dans une des dernières lettres que j'ai brûlées, si la forme épistolaire, les témoignages de tendresse ont varié d'âge en âge;

ou si l'on a toujours aimé les femmes de la même façon. Je crois qu'il n'y a jamais eu deux femmes aimées de même..., si ce n'est celles qu'on aime en ne les aimant pas. Comme le soleil, en traversant le feuillage, trace sur le sol des ombres dont les contours varient à l'infini, l'amour en traversant les cœurs unis, donne naissance à des combinaisons de tendresse toujours nouvelles.

A moins que l'on n'ait recours à certains manuels dans lesquels on trouve l'expression de ses sentiments rendue à point. L'usage s'en généralisera,, vous verrez. Nous avons si peu de temps à donner aux « bagatelles ». Des formules numérotées permettraient des échanges rapides.

« Mon mari est sorti. J'en profite pour vous adresser la. » formule 175, plus le second paragpaphe du n° 235. Ne me » répondez pas le n° 37 ; je vous le défends !

» A vous les caresses du n° 47, sauf la ligne 26. Nous verrons plus tard.

» Formule 5 2 pour le reste.

» Clotilde. »

Que de temps épargné ! Au xvne siècle, ces manuels étaient fort en faveur. J'ai sous les yeux :

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