LE SECRETAIRE DES DAMES
Pour apprendre à écrire de Belles Lettres en Langue Françoise,
Voulez-vous savoir quels billets recevaient nos aïeules? Savourez cette Déclaration d'amour. Certes! la mère en peut permettre la lecture à sa fille.
« Mademoiselle,
>' L'impression que vos attraits ont faite sur mon cœur » est si vive et si profonde, que je ne puis renfermer davan- » tage en moi-même l'aveu du respectueux amour que vous » m'avez inspiré. J'ai combattu longtemps une passion qui, » je le vois, fera le destin de ma vie. Permettez, Mademoi- » selle, que mon unique bonheur désormais soit de vous le » consacrer. Oui, je vous aime à l'idolâtrie, mais le culte de » mon cœur est digne de son idole ; il est aussi pur que » l'objet qui l'a fait naître. Je désire et je crains votre réponse ; » je sens que, pour obtenir votre main, il ne suffit pas de » vous chérir, il faut encore vous mériter. Mais, si des ser- » ments de vous rendre heureuse, et de porter au delà d'un » long hymen l'ardeur et la fidélité de mes sentiments, peu- » vent toucher votre cœur, recevez les miens, et voyez à vos » genoux, le plus respectueux; etcœtera. »
La demande du jeune Et cœtera est agréée! O transport! On a été touché de la promesse qu'il a faite de « porter au delà d'un long hymen l'ardeur
et la fidélité de ses sentiments ». Ce qui prouve qu'il n'entend pas mourir le premier. Le jeune et brûlant Et cœtera reprend son « Secrétaire » et apprend son bonheur à son meilleur ami.
« Monsieur,
» Ayant l'honneur de vous être ami et serviteur depuis » longtemps , j'ai cru que c'étoit de mon devoir à vous » rendre participant du contentement que je reçois en mon » mariage, par les nouvelles de son heureux succès. Je vous » assurerai donc de l'acquisition que j'ai faite d'une maî- » tresse, » Et vous, Monsieur, » D'une servante, comme épouse de votre serviteur;
» Et calera. »
Je vous fais grâce de la fin de ce délicieux petit roman. Le jeune et bouillant Et cœtera en voit de toutes les couleurs. Son « Secrétaire » à la main, il traverse la vie. Nous en viendrons là.
J'ai porté votre lettre rue Prony, ainsi que Geneviève me l'a recommandé. Vous désiriez savoir comment je serais reçu? Je vais vous l'apprendre.
J'arrive au n° 132.
Madame Claudie Maryluce habite un petit hôtel en tout semblable aux sept hôtels qui sont à sa droite,
aux huit hôtels qui sont à sa gauche. Une Compagnie immobilière les a fait construire sur un plan identique. Je me représente les seize propriétaires auxquels elle a cédé ses droits, assis, entourés de parents en nombre égal, à la même heure, dans leur salle à manger banale, mangeant les mêmes plats dans de la faïence anglaise , échangeant les mêmes bons mots qu'ils ont lus dans le même journal... Ainsi du reste! Dans de pareilles conditions, si l'épouse du propriétaire de l'immeuble qui porte le n° 118 avait des torts envers son époux infortuné, je frémirais pour l'honneur conjugal de ses quinze voisins et collègues du n° 120 au n° 148.
Les Compagnies immobilières et les Compagnies d'assurance ont terriblement banalisé le bâtiment.
Je suis locataire de la Foncière internationale. De mes fenêtres, je vois huit corps de logis identiques. Ils donnent sur quatre cours de même dimension, séparées par un mur bas que surmonte une grille. Vous voyez cela. Ce n'est pas compliqué. Cela tient du cimetière et de la caserne.
Quand il fait chaud, les 288 fenêtres s'ouvrent : 45 par étage, sans compter les mansardes. J'aper-
çois alors 80 salons tendus d'un même papier gris et or; 160 chambres à coucher tapissées de papier crème à petits bouquets, ornées de 160 cheminéesde marbre rouge , surmontées de t. 60 glaces Louis XVI; de plus, 80 salles à manger qui empruntent leur originalité à de délicieux plafonds couleur pruneau écrasé et à leur poêle de faïence vernie, couleur cacao falsifié. Quatre-vingts cuisinières suent devant 240 casseroles, tandis que quatre orchestres ambulants, installés dans les quatre coursr jouent quatre airs qui seuls diffèrent.
N'en doutez pas, la banalité du bâtiment a une grande et désastreuse influence sur notre époque.
Retournons rue Prony.
En voyant, alignées le long du trottoir, deux files de voitures qui aboutissaient au 132, je me dis :
« Voilà qui tombe à merveille. Madame Maryluce est chez elle. Elle reçoit. C'est son jour. Oui,, mais... que de monde! »
Je sonne. On ouvre. Je traverse un vestibule frais, rempli de plantes échevelées.
Sur le pas de son drawing-room, le suisse (qui n'a
rien de suisse d'ailleurs), le suisse cravaté de blanc, vêtu de marron passepoilé de cramoisi, se tient immobile.
« Madame est chez elle?
— Oui, Monsieur.
— Elle reçoit?
— Oui, Monsieur. Montez au premier étage. » Coup de timbre. Je monte. Escalier à la rampe
de fer forgé noirci, égayé par un semé de trèfles dorés. Des vitraux aux fenêtres. Sur la muraille des panneaux couleur Puvis de Chavannes. Cela ne passe pas au soleil... et pour cause. Un large palier au premier étage. Dans un fauteuil gothique, derrière une table que recouvre un tapis turc « à reflets »... (59 francs aux Trois-Quartiers, connu!), un valet de chambre, en tenue de contrat, est incrusté. Il demeure impassible. Je demeure impassible. Il me désigne une porte vers laquelle je me dirige. J'ouvre. En entrant dans le salon, mon cœur a battu.
Les persiennes sont closes ; les stores sont baissés. Le soleil projette à grand'peine, entre les plis serrés de la crête des rideaux, un maigre rayon
sur le plafond : un plafond doré, peint, moulé, sculpté, orné, compliqué à défier les lambris de l'Hôtel Continental. Je ne distingue rien tout d'abord. Cinq minutes se passent. Je commence à apercevoir de tous les côtés des groupes isolés. Rien que des dames. On parle bas , comme si l'on attendait le traditionnel : « On part pour l'église. » Pauvre madame Maryluce ! si elle était... Quelle idée ! La porte serait tendue de noir.
Où donc est la maîtresse de la maison? Je comptais sur un geste d'elle qui me la fît reconnaître. Rien. Personne n'est nu-tête... Il y a autant d'ombrelles que de visiteuses. Je remarque beaucoup de dames enceintes. L'amie de madame votre mère n'est plus d'âge à se permettre cela. Elle n'a probablement pas encore achevé sa toilette. Il n'est que deux heures. Je m'assieds.
Peu à peu, mes yeux s'habituent à l'obscurité. Je distingue parfaitement mes compagnes d'infortune. Toutes me dévisagent. Je n'aime pas cela. J'essaye plusieurs attitudes pour avoir bon air et justifier la curiosité que j'excite. Je renonce à
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•croiser mes jambes; c'est un peu sans façon. Je me croise les bras... Je suis trop gros, cela ne me va pas. Je penche la tête à droite : j'ai un rayon de soleil dans l'œil. Je la penche à gauche... Une dame enceinte entre dans le salon. Encore! Je suis entouré de créoles, bien sûr.
Je sors et demande au valet de chambre, toujours impassible, si madame sera visible bientôt.
« Elle devrait être ici; madame est fort exacte d'ordinaire.
— Je reviendrai.
— Monsieur a tort de s'en aller. C'est la même chose tous les jours. »
Puisque c'est la même chose tous les jours, rentrons. Vingt-quatre dames attendent. Dix-neuf d'entre elles promettent « des défenseurs à la patrie... » ou « des compagnes à nos fils ». Cela m'intrigue de plus en plus. Au bout de dix minutes, le timbre retentit deux fois. Agitation dans le rucher. On remet de l'ordre dans les toilettes, on ferme les brochures, on replie les journaux... Au bout d'un quart d'heure,- une des portes du salon s'ouvre. Enfin! voilà, sans doute, l'amie d'enfance
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de votre mère. Elle s'arrête sur le seuil de la pièce voisine. Je me lève. Une dame bondit, s'élance entre la nouvelle venue et moi, et, me jetant un regard de défi, me dit :
« Pardon, Monsieur; j'étais ici avant vous. »
Elle entre. Personne n'a bougé. La porte se referme. Encore une mode nouvelle; quelle singulière façon de recevoir! C'est une importation américaine, sans doute.
Au bout d'un quart d'heure, la maîtresse du logis reparaît. Une dame enceinte se lève et la suit. A peine est-elle entrée, que j'entends des cris étouffés. Tout cela me trouble. De ce train-là, j'en ai encore au moins pour trois heures; et il y a quarantecinq minutes que j'attends. Je sors.
« Monsieur perd patience?
— J'écrirai.
— C'est pour une opération?
— Quelle idée! Vous remettrez ma carte à madame Maryluce et vous lui direz...
— A qui?
— A madame Maryluce de Philadelphie.
— Il y a erreur. Monsieur est ici chez madame La-
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paroisse. Madame Maryluce demeurait dans l'hôtel a cote.
— Ah bah!
— Elle est repartie pour l'Amérique il y a trois jours. »
Donc, j'étais chez la rivale de madame Lachapelle, la célèbre sage-femme. Sur l'adresse, vous avez mis un 4 pour un 2. A vous seule, je puis pardonner une distraction pareille.
Geneviève me demande des compliments pour les enfants des écoles. Je suis d'autant plus embarrassé pour la satisfaire, que j'ai horreur de ces « preuves de tendresse » récitées. Dans l'espoir de la décourager, je lui envoie ce que j'ai découvert de mieux.
Un papillon, voltigeant sur ma tête, M'apprend que c'est aujourd'hui votre fête.
J'ai cherché dans mon jardin :
Je n'ai trouvé ni rose ni jasmin.
(Parlé). Mais, que qu'çafait!
J'ai cherché dans mon cœur :
J'y ai trouvé cette fleur.
Si vous insistez, je vous enverrai la musique de ce petit morceau d'éloquence. Du reste, les
recherches que j'ai faites n'étaient pas aussi désintéressées qu'on pourrait le croire. J'ai aussi, moi, un compliment à adresser à une amie toujours sombre lorsque revient juillet. C'est demain l'anniversaire de votre naissance.
S'il existait un service postal entre la terre et le paradis, ce n'est pas à vous que j'écrirais aujourd'hui; c'est à votre ange gardien. Je lui reprocherais de n'avoir pas toujours veillé comme il aurait dû le faire , sur le trésor qui lui était confié. II est fort heureux que d'autres s'en soient mêlés,, pendant qu'il s'abandonnait à ses inqualifiables distractions. Je lui écrirais : « Monsieur l'ange gardien , vous avez une éclatante revanche à prendre... A quoi pensez-vous ?... Ne l'avez- vous donc jamais vue sourire, que vous permettez aux larmes de lui venir si souvent aux yeux? » Il est plus que probable que, s'il prenait sa tâche à cœur, une bonne fois, il ne penserait plus à autre chose.
Il est déjà si difficile de faire parvenir une lettre de la terre pour la terre, que je perdrais très certainement mon temps et mes trois sous à en adresser une en paradis. Je ne vois rien de
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mieux à vous souhaiter que ce que vous souhaitez. Faites votre commande à Dieu sans craindre d'être indiscrète. Choisissez parmi les joies tout ce qu'il y a de préférable. Mais, au nom du ciel! n'allez pas faire la part des autres si large., que, les ayant comblés, il ne vous reste rien.
Dieu me pardonne! j'ai fait un compliment.
Respectueusement à vous.
Jean.
Monsieur Jean Quatrelles, 36, rue des Linottes.
Paris.
Juillet 1884.
Je suis vraiment confuse de ma méprise, mon bon ami Jean. J'ai lieu d'en rougir d'autant plus que j'ai l'adresse exacte sur mon mémento. Si je ne m'excuse pas autant que je devrais le faire, c'est que je suis lasse encore, et j'ai mille choses à vous dire.
C'est, en effet, l'anniversaire de ma naissance. Ai-je donc si grand tort d'être triste? Vous seul y avez pensé.
Je n'en veux pas à Geneviève; c'est une enfant encore. Pour elle, naître est la chose la plus simple du monde; on vient sur terre comme on va au jardin cueillir des roses. Pour elle, la naissance,
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c'est hier; c'est un incident minime dans la vie. Elle ne sait rien de ses prémices , de ses douleurs, rien des déceptions qui la suivent. Pauvre petite! Gardez-vous bien de la gronder, au moins! C'est la première fois que cela lui arrive. Il est vrai que c'est la première fois aussi que vous n'êtes pas là, pour lui rappeler depuis combien de temps j'appartiens à ce monde. Pour elle, nous sommes nées le même jour.
Je vais mieux, vous vous tourmentez à tort. En effet, je ne suis pas gaie. Le sourire me reviendra aux lèvres... au cœur peut-être aussi. En ce moment, je me sens meurtrie, je me sens lasse. Et comment guérir ce mal que je ne saurais formuler? Quelle vie gâchée que la mienne! Croyezvous que m'unir à vous réparerait toute chose? que nous pourrions du trop-plein de nos joies à venir, combler le vide du passé! // est trop tard! Je ne suis plus celle que vous avez rencontrée il y a dix-sept ans chez madame Anquetin. Vous pouvez continuer..., vous pouvez achever de m'aimer, parce que je vis dans le brouillard , dans les nuages. Le passé qui se couche dore encore le
présent. J'ai trop d'orgueil pour m'exposer à vos désillusions. Continuez d'aimer votre tendresse, votre rêve, l'amie entrevue. 77 est trop tard, mon ami Jean, il est trop tard. Ne parlons plus jamais de cela, voulez-vous? Cela me fait beaucoup de mal d'y songer.
Est-ce que vraiment la fête du 14 juillet aura lieu? Décidément les marchands de vin sont plus puissants encore que je ne le croyais. L'oïdium nous a plus préoccupés que ne le fait la peste. Il faut,, à la fois, bien aimer la vigne et bien mépriser l'espèce humaine pour affronter ainsi le choléra. Je lis dans le même journal : les instructions du comité d'hygiène, le programme de la fête et les doléances de la Faculté de médecine. Tout ce que les instructions interdisent, tout ce que la Faculté condamne, le programme le favorise.
Si l'ajournement de cette solennité devait avoir pour conséquence la réédification subite de la Bastille, je comprendrais que l'on hésitât. On en serait quitte pour la reprendre. On l'a prise plusieurs fois. Qu'est-ce qui n'a pas pris la Bastille au moins
une fois dans sa vie?
Et nos pauvres soldats... si on les consultait? L'affaire sera chaude pour eux. Et les bataillons scolaires! Plusieurs milliers d'enfants vont défiler au soleil. Leur amour-propre sera surexcité par les clameurs de la foule. On les fera boire... « comme de vrais troupiers » ! et, somme toute...
Pardonnez-moi. Je pense à autre chose en vous écrivant. L'oubli de Geneviève me surprend. Elle passe tous les matins une heure dans ma chambre ; aujourd'hui, par extraordinaire, elle s'est excusée au bout de dix minutes. Je ne veux pas que vous la grondiez.
J'aurais voulu visiter avec vous l'exposition de Meissonier. Quelle bonne fortune de voir ainsi réuni l'ensemble de son oeuvre! C'est tout simplement un grand homme, vous savez? J'admire le dédain avec lequel un tas de myrmidons qui emploient des tons faux pour cirer leurs bottes, qui accrochent indistinctement un bras droit à une épaule gauche, et réciproquement, sans que cela nous choque, tant leurs produits sont saugrenus, se permettent de parler de ce maître parmi les maîtres. Nous aurions passé là des heures exquises.
Les moindres détails de ma vie vous intéressent; je cède au plaisir de vous les écrire. Du reste, ce soir, j'ai la migraine et le meilleur moyen de la combattre est de causer avec un ami... avec son ami.
Cette nuit n'a pas été aussi bonne que la précédente pendant laquelle, cependant, j'avais fort peu dormi. La fatigue m'a rendue douillette; mon lit m'a paru exécrable. Je me suis levée déjà lasse. Il n'a fallu rien de moins que les baisers de ma chère fillette et son désir de courir les bois pour me rendre des forces. La poste m'a favorisée. Elle m'a apporté une bonne lettre et des livres que l'ami envoyait. Cela a été un bon commencement de journée.
Nous nous sommes promenées au bord des étangs. Le soleil était plutôt câlin qu'il n'était ardent. Le ciel était bleu de Sèvres. Un vent frais agitait les feuilles et les faisait parler. De qui parlaient-elles ?
Nous nous sommes couchées dans la mousse. J'ai demandé à Geneviève de me faire la lecture, bien décidée à ne pas en écouter un mot. Au bout
d'un quart d'heure, j'ai eu pitié de ma petite lectrice. Je l'ai écoutée un instant pour savoir de quoi il s'agissait et j'ai proposé le retour.
Maintenant, je vous écris. Je vais rentrer dans ma chambre. Les souvenirs m'y donneront la sérénade.
Au revoir, ami Jean. Aimez bien votre pauvre Toinon malgré ses bizarreries , et tâchez d'être heureux pour qu'elle soit heureuse.
Antoinette.
En hâte je rouvre ma lettre. Geneviève n'a pas oublié... Un ouvrage qu'elle avait donné à monter et qui n'arrivait pas... Je vous conterai cela. La pauvre chérie s'est fait bien du mauvais sang. Elle a passé la nuit. Quand je vous le disais, moi, qu'il ne fallait pas la gronder.
Madame Antoinette de X** à la Hestrée (Oise).
Juillet 1884.
Je n'ai retenu que cinq mots de votre dernière lettre : cinq mots qui m'ont désespéré. Qui vous a donné le courage de les écrire? « Il est trop tard maintenant. »
C'est ainsi que vous répondez aujourd'hui à l'offre que je n'ai jamais cessé de vous faire d'unir loyalement, légalement, nos deux existences. « Il est trop tard! » Quelle dérision ! Il y a cinq ans..., il y a dix ans, pourquoi n'avez-vous pas voulu?
Voilà où vous a conduite notre tendresse immaculée : à désespérer de tout, à douter de tout, à renoncer à tout ! c'est à devenir fou, ma parole d'honneur! Il y a dix-sept ans, vous avez subi la
plus rude épreuve. Un mariage imposé a empoisonné votre vie. Depuis, le rouge vous monte au visage et vous baissez les yeux devant l'amour. Faut-il ravager le courtil parce qu'une guêpe se sera posée sur un de ses fruits?
Vous n'étiez pas si résolue alors que, pour la première fois, je suis venu à La Hestrée. Nous avons causé bien tard dans la chambre grise. Vous étiez si sombre, que j'en ai été tout épouvanté. J'ai versé de chaudes larmes ce soir-là!... A partir de ce moment, dans votre cœur désert, l'espérance a fait une entrée vraiment triomphale. Toute surprise, vous avez senti naître en vous et la confiance et la tendresse; tout s'est mis à y fleurir comme dans un beau paradis. En assistant à cette résurrection, je me sentais devenir meilleur.
Comme nous aimions Dieu ! Comme nous comptions sur lui ! La main dans la main, sous les hauts portiques de verdure, le cœur plein de reconnaissance, on ne baissait pas les yeux, non! Pourquoi les eût-on baissés? On les levait, au contraire, vers l'azur étincelant et l'on se disait : « Voilà la patrie future; c'est là qu'on s'aimera sans entrave. »
Que de projets durant l'hiver! « Nous retournerons là où nous sommes nés, disait-on, là où nous avons cru, où nous avons compris. Nous confondrons assurément dans notre empressement l'hiver agonisant et le printemps éclos, qu'importe! » On ne voulait pas seulement y revenir vivants, on voulait y revenir morts. Le cimetière nous y a vus plus d'une fois. On y faisait des bouquets de clématites.
Est-il exagéré , ce tableau ? Dites , amie sans croyance, amie au cœur faible..., amie au cœur souffrant ?
A ces heures d'une douceur surnaturelle, des heures douloureuses ont succédé. Votre mère a perdu la raison. Trois ans vous l'avez soignée, chez vous, accomplissant des tours de force pour éviter tout contact entre elle et votre enfant. Puis la guerre est venue avec ses déceptions, ses épouvantes, ses désespoirs et ses dévouements fous. Peu de temps après, votre père est mort. Vous avez failli perdre Geneviève... Rien ne vous a été épargné.
Quand le chagrin venait, vite! on se donnait la main et l'on reprenait courage.
Et voilà que, revenant sur vos pas, vous prononcez de nouveau cette phrase qui m'a terrifié r il y a dix ans. Est-ce le glas de votre tendresse qui sonne là? « Il est trop tard! »
Dieu sait quel frisson a secoué mon cœur lorsque j'ai lu cela. Ainsi, vous voilà revenue à cette sombre station d'où je vous avais..., de laquelle Dieu vous avait arrachée. « Il est trop tard ! »
Rentre au foyer, pauvre homme! Tu ne connais plus les beaux chemins. Il est passé le temps où l'on te disait :
« Va! je te suis. Qu'importe la route? Elle se fait belle, dès que nous y passons. Sous nos pieds, la tendresse étend un tapis de mousse; nos sourires engendrent le printemps. Va! Quand nous souffrirons, vite! nous viendrons l'un à l'autre pour dire notre peine. Quand nous aurons une joie, vite! nous viendrons l'un à l'autre pour la doubler. Quand nous serons troublés, vite! nous viendrons l'un à l'autre pour prendre conseil. Quand nous serons las, vite! nous viendrons l'un à l'autre, et, la main dans la main, nous retrouverons force et courage. »
Voilà ce que vous disiez à la fin de cette seconde période.
Qu'il y a loin de cette sublime foi, de ce courage, de cette tendresse, à la phrase tombée de votre plume et que j'ai lue ce matin : « Il est trop tard! »
Ah! si je pouvais vous voir une heure! Mais vous ne voulez pas; vous ne voulez pas. Ingrate! Que de choses vous oubliez!
N'espérez pas trouver le calme en dehors de la tendresse. Ne dédaignez pas ainsi ce qui soulage. Vous croisez vos bras sur votre poitrine pour en éloigner les caresses ; vous les ouvrez pour recevoir les meurtrissures. Dieu n'a pas demandé cela.
Si vous m'aimez moins, vous en devez souffrir. Dites-le-moi doucement et, dans ce cas-là même, je tâcherai de vous consoler . J'ai un immense besoin de vous servir. Peut-être trouvez-vous que j'ai envahi votre vie... Parlez, mais parlez donc. Foulez-moi aux pieds, déchirez-moi, désolez-moi. Je suis vôtre, absolument vôtre.
Il y a longtemps que la désespérance a commencé de vous envahir. Défendez-vous. Écoutez-moi.
Vous êtes des légions dans la ville enfiévrée, qu'un chagrin injuste a exaspérées, que des joies menteuses ont déçues et qui demandez à la douleur les voluptés dont, seule, la tendresse pure dispose.
Dieu n'entend pas que nous nous infligions des épreuves. La vie en est assez riche pour qu'on s'en tienne à son programme.
Sous la futaie, au bord de la source où nous avons fait tant de douces haltes, cherchez bien : un arbuste étrange a poussé. Sur une même tige, deux fleurs différentes s'épanouissent. On ne peut voir une chose pareille qu'au pays des miracles, dont vous êtes la bonne fée. Ces deux fleurs s'ouvrent l'une après l'autre. La première vient avec l'hirondelle. Les gens du pays assurent qu'en se penchant sur elle, on entend une voix douce et câline qui murmure :
« Ne doute pas de l'avenir; c'est folie. Prends courage, je te soutiendrai. Ma puissance n'est pas absolue, hélas! Je ne puis éloigner de toi pour toujours les luttes et les chagrins; mais, du moins, je puis éclairer ta route et rendre tes efforts moins pénibles. »
L'autre fleur, qui pousse près de la source, est d'un beau violet sombre; son cœur est rose cependant. Elle est veloutée et pure comme l'eau qui rafraîchit ses racines. Le vent qui passe, la pluie qui tombe, l'ont toujours respectée.
La première de ces deux fleurs si différentes,, écloses sur une même tige s'appelle Espérance; la, seconde, Consolation.
On en pourrait encore faire de beaux bouquets,, au bord de la source, sous la futaie, chère respectée T
Et, maintenant, puisqu'il le faut, remettons pied, à terre.
Vous ne m'infligerez pas cette mission ingrate de vous rendre compte de la Fête nationale. Les journaux s'en acquitteront, d'ailleurs, infiniment mieux, que moi. Seulement, défiez-vous; avec eux, la couleur du ciel dépend de la couleur du journal : bleu pour les bleus, gris pour les rouges, noir pour les blancs. Le tout est d'être prévenu. Ils vous apprendront le nombre des bals et des fusées, desdécorations et des mâts de cocagne, des concerts publics et des blessés .., à cinq ou six près. Je serais absolument incapable de le faire.
Dans un pays aussi divisé que le nôtre, je me demande quelle fête aurait un caractère vraiment national, quelle date rallierait l'unanimité des suffrages. Si nous avions repris l'Alsace et la Lorraine, il y aurait moyen de s'entendre; mais d'ici là !
Il faudrait remonter, pour satisfaire : les royalistes, à 1830; les carlistes, aux croisades; les angevins, aux dragonnades; les jéromistes, à 1879; les victoriens, au mois passé; les opportunistes, à 1789 ; les radicaux, à 1791 ; les intransigeants, à 1793 ; les anarchistes, au chaos..., et je vous fais grâce des nuances! Quel drapeau déployer officiellement : le blanc, le bleu fleurdelysé, le rouge, le noir ou le tricolore ?
Je ne jurerais pas que, dans le Midi, le mot National n'ait fait quelque peu froncer les sourcils; qu'à Marseille, déserté par 30 000 de ses habitants, qu'à Marseille, où 65 cholériques sont morts du 13 au 14, qu'à Marseille, où l'on en est venu à solliciter la sortie du Saint-Sacrement; qu'à Toulon, où les illuminations sont interdites; que, dans tout le Midi, peuplé d'émigrants épouvantés, en parcourant le bilan de notre fête et le détail des 697 801 fr. 25 de plaisirs
que nous nous sommes offerts, on ne nous ait pas quelque peu souhaité la peste.
Plus nous allons, plus la fête prend des allures chorégraphiques. Le grand ballet national du 14 a, d'ailleurs, été on ne peut plus convenable. Nulle part, je n'ai vu danser un pas ignoble. On a dansé pour danser et les invitations se faisaient le plus courtoisement du monde, sur les trottoirs, au bord du ruisseau. Partout on se trémousse : là, au son de l'orchestre réclame du Gil Blas;ici, au son d'un orgue de barbarie. Un quatuor d'aveugles s'est installé au premier étage, sur un balcon, et les passants gambadent sur le pavé. Dans un carrefour, que je ne veux pas nommer, des domestiques ont descendu le piano à queue et les meubles du salon de leurs maîtres en villégiature. Un biniou et une harpe écorchent la Marseillaise. On danse la Marseillaise! On danserait le De profundis. Le biniou joue l'air national à trois temps pour satisfaire les amateurs de la valse noble ; pour que tout le monde soit content, la harpe le pince en deux- quatre. (Prononcez deusse-opavce pour vous conformer à l'usage.)
Vous verrez que, l'année prochaine, le corps de
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ballet de l'Opéra renforcera le corps municipal et le corps législatif, lorsqu'il s'agira d'organiser la fête.
Quelle belle farandole on pourrait organiser dans les rues de Paris! Vingt tambourins et vingt fifres ■en tête ; vingt tambourins et vingt fifres de distance en distance, sur les flancs de la colonne... On agite •des lanternes de toutes les couleurs... Gounod a composé un air pour la circonstance ; 40 000 danseurs le hurlent à la fois. La farandole part du Champ-de-Mars encombré, se déroule, bondit, se tord, escalade le Trocadéro, ondule autour de l'Arcde-Triomphe, descend des Champs-Elysées, entre brusquement dans une petite rue... La tête est à la Bastille; la queue n'a pas encore quitté le Champde-Mars. Sur son passage des feux de Bengale sont allumés... Elle "court haletante, tantôt rouge, tantôt verte, tantôt bleue... Elle est partie à la nuit tombante. Elle a lassé la lune, qui se couche. Au petit jour, les derniers danseurs entrent dans Saint-Germain en Laye stupéfait, tambours et fifres en tête, s'il en reste, et tombent épuisés sous les arbres de la forêt.
Je dédie ce programme à M. Alphand.
La chaleur a été accablante. Quel abominable supplice, l'été!
L'Hiver est la fête de l'esprit.
Le Printemps est la fête du cœur;
L'Été est la fête des yeux ;
L'Automne est la fête générale.
Vive l'Automne! Au diable l'Été! Ne me parlez pas de cette éblouissante infamie, de cette accablante splendeur pendant laquelle la sueur remplace la rosée, où le corps alangui n'est bon à rien, où l'esprit chôme, où la peste triomphe, où la puanteur des villes annule les parfums des champs ; où tout ce qui serait agréable est dangereux. Au diable l'été! qui fait de l'air une menace, pendant lequel on ne peut pas boire frais sans tenter la mort.
Maudit soit l'été qui vous emporte ! maudit soit Tété qui m'isole!
Il faisait, le 14, une chaleur accablante. Que de loyers on a dû boire, qui, le lendemain, ont manqué à la masse. Faire une fête nationale la veille du terme ! Vraiment l'idée est originale !
Quel enfant ce peuple de Paris! Lui en fait-on avaler de toutes les couleurs !
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Demande^