LA GRENADINE A LA GLACE
Le meilleur préservatif contre le choléra. Et le peuple boit.
« Entrez, Messieurs : entrez, Mesdames. Venez voir le grrrand rat des égouts, le dernier survivant des rats du siège de Paris. Cela ne coûte que deux sous. »
Et le peuple entre. Et le peuple paye.
Au menu national
Restaurant des trois couleurs.
Soyons à la fois gourmets et patriotes !
Vin bleu
Blanquette
et fraises
75 centimes les trois couleurs!
Et le peuple avale.
Faut-il que les prétendants soient... malheureux pour ne pas lui faire avaler leur couronne... et leur sceptre en travers, par-dessus le marché !
Il est vrai que, s'il faut avant tout un lièvre pour faire un civet, pour faire une monarchie, l'important, ce sont les petits oignons. Si les petits oignons
sont bons, un chat peut, sans inconvénient, remplacer le lièvre.
Supprimez Sully, adieu Henri IV; supprimez Richelieu, adieu Louis XIII; supprimez Mazarin, Colbert et Louvois, adieu Louis XIV. Retirez au roi de Prusse son chancelier, vous ajournez l'empire d'Allemagne; retirez le comte de Cavour à Victor-Emmanuel, le royaume d'Italie devient problématique.
Et, quand les petits oignons ne sont pas de bonne qualité, la sauce dégoûte du poisson.
Un Polignac suffit pour empêcher de digérer Charles X.
Je ne vois guère que Charlemagne et Louis XI qui aient pu se passer de petits oignons. A la vérité, c'étaient de rudes lapins !
Les héros de la fête du 14 ont été les... les... Comment les appelle-t-on ? Vous savez bien ce que je veux dire?... On parle toujours des « bataillons scolaires », jamais, au grand jamais, on ne nous a appris comment s'appellent les petits soldats de plomb qui les composent.
« Bataillons scolaires... » Sont-ce des écoliers? Non. Des quoi enfin? Des gailllllards qui se font
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saluer par les élèves de Saint-Cyr et de l'École polytechnique, qui ont un vrai général pour eux tout seuls, auxquels on dresse de confiance des arcs de triomphe en papier peint... cela doit porter un nom ronflant. On ne nous le dit pas.
Pourquoi leur a-t-on dressé un arc de triomphe? ■C'est comme si l'on applaudissait une comédie, le soir de la première, avant le lever du rideau. •Cela me ferait peur pour la suite.
Le 14, les voitures n'ont pas cessé de circuler et tout s'est passé à merveille. On a fait sortir pour la circonstance toutes les voitures de mon enfance. J'ai revu les fiacres à six places, les guimbardes, les berlines, les bogheis, les coucous, les vis-à-vis attelés de rosses empruntées à l'équarrisseur : pauvres bêtes sacrifiées au peuple en liesse, comme leurs collègues espagnols aux taureaux du cirque!
« Quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. » Quand c'est du bon temps que l'on prend, à plus forte raison est-il doux d'en doubler la dose. Aussi est-il question d'instituer une seconde fête nationale. Jeanne d'Arc en serait l'héroïne. On glorifierait en elle l'enfant sortie du peuple
pour délivrer le territoire, vainement défendu par la noblesse; la pieuse héroïne déclarée relapse, la sainte excommuniée, l'immaculée rejetée de l'Eglise à la requête d'un prélat infâme, d'un évêque calomniateur chassé de son siège par ses ouailles indignées, du sinistre misérable et à jamais maudit Pierre Cauchon. La République, se rappelant la phrase prononcée par la glorieuse vierge : « Evêque, évêque, c'est par vous que je meurs, » songerait à consacrer l'immortalité de la plus modeste, de la plus* illustre des filles de France; elle offrirait à la douce postulante, toujours éconduite par la congrégation des Rites, une place sur le calendrier.
« Oui, elle est grande, nous a dit Mgr Dupanloup, parce qu'elle souffre ! Elle est grande parce qu'elle meurt pour son pays, pour la vérité et pour la justice 1 Elle est grande, parce qu'elle n'y rencontre que le délaissement, l'ingratitude, le mensonge, l'atroce calomnie, le mal pour le bien ! Elle est grande, non pas seulement parce qu'elle a eu un évêque pour meurtrier, des juges pour bourreaux, non pas seulement parce qu'elle a été vendue le prix d'un roi ; parce que c'est au nom d'un roi d'Angleterre qu'elle est tuée, et sous le regard impassible d'un roi de France ! En sorte que tout serait royal dans sa mort, si tout n'y était pas abominable... Elle est grande parce que c'est une puissante nation qui la tue, une puissante nation qui l'abandonne! »
J'ai pris plaisir à brûler ce sucre épiscopal dans le charnier glorieux empoisonné par un évêque.
Certes! aucune autre créature de ce monde n'a été à la fois plus glorieuse et plus pure, plus vaillante et plus modérée pendant la lutte, plus digne et plus modeste à l'heure du triomphe. Elle accomplit sa mission, étrangère aux visées politiques, dédaigneuse des biens terrestres, impatiente de retourner auprès des siens..., auxquels elle n'a fait distribuer aucune faveur. (Ce n'est pas une critique que j'entends faire!) Mais...
Quelle date pourra-t-on choisir qui ne s'allie pas à la restauration de Charles VII ? Fêter la naissance de Jeanne d'Arc, c'est glorifier sa mission; Orléans n'est qu'une étape sur le chemin de Reims. Toutes les victoires préparent le sacre ; tout se fait au profit de la royauté. Sa mort ne saurait être le prétexte d'une fête.
Je me demande aussi ce que l'on fera de la statue de Voltaire, ce jour-là. L'enveloppera-t-on de crêpe? A quel divertissement pourra-t-elle servir de prétexte ? Qu'on la hisse sur un bûcher, et qu'on fasse rougir ce front qui ne rougit jamais, à la lueur des
LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME I 5j
feux de Bengale! Plus assassin que l'évêque, cet antipatriote ne mériterait-il pas que , dans le square qu'il déshonore, on dressât, en face de lui, la statue de Pierre Cauchon, son collègue ? Je voudrais les voir face à face, ces deux mauvais Français. Dans le square à jamais fermé, Judas et TArétin viendraient la nuit leur tenir compagnie.
Je m'emporte, mais comprend-on cela, que, dans une même ville, on puisse voir la statue de Voltaire et la statue de Jeanne d'Arc? Ah! si Dieu... et le conseil municipal... permettaient que la glorieuse Pucelle s'élançât l'épée haute sur son calomniateur...
A quoi bon? La sainte fille lui pardonnerait.
Si l'on n'arrive pas à se mettre d'accord, à mon tour je proposerai une date pour cette seconde fête nationale. Mon choix est si logique, qu'il n'a aucune chance d'être accueilli.
C'est le 13 avril.
En 1436, Paris était au pouvoir des Anglais. Les vivres faisaient défaut. La famine était proche. La garnison ne sortait de la ville que pour dévaliser les paysans, brûler les récoltes et faire des prisonniers
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qu'elle rançonnait. Les gens suspects étaient logés au fond de la rivière. Trois prélats formaient l'étatmajor de lord Willoughby : l'évêque de Thérouanne, Jacques du Chastellier, évêque de Paris, et l'évêque de Lisieux, le bourreau de la Pucelle, Pierre Cauchon. Il avait la spécialité des infamies, celui-là!
Les bourgeois s'assemblaient en cachette, décidés à entreprendre quelque coup de main, dès qu'ils auraient acquis l'assurance d'être soutenus par les Français campés à Saint-Germain en Laye, Vincennes, Corbeil et Beauté. Depuis que l'on avait appris que le roi et le duc de Bourgogne faisaient cause commune, on brûlait d'en venir aux mains.
Le vendredi d'avant la Quasimodo, le 13 avril, le comte de Richmond, à la tête de ses troupes, se présente à la porte Saint-Michel. Du haut de la muraille un homme lui fait signe qu'il convient plutôt d'aller à la porte Saint-Jacques. « Celle-ci n'ouvre point, Messire; allez plus loin. Au quartier des Halles, on travaille pour vous. »
L'évêque de Thérouanne a les clefs de la ville. On en est quitte pour escalader la muraille. Villiers de l'Ile-Adam y plante l'étendard. « Ville gagnée!
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crie-t-il. — Saint-Denis! répondent les troupes. Vive le noble roi Charles VII! Vive le duc de Bourgogne! » Quatre mille Parisiens, armés tant bien que mal, commandés par Michel Lallier, prévôt des marchands, se jettent sur les Anglais et les repoussent, s'emparent de la porte Saint-Denis et s'y maintiennent. On tend les chaînes en travers des rues tandis que, du haut des maisons, les femmes font pleuvoir les meubles, les pierres et l'eau bouillante. « Vivat! la ville est reprise! » Les Parisiens cernent les envahisseurs dans la Bastille et les y gardent jusqu'à l'arrivée du connétable, qui les en chasse.
Ne vous semble-t-il pas qu'à côté de la prise de la Bastille de 1789, où des Français combattaient des Français, il serait glorieux de célébrer celle de 1436?
Les pères valaient bien les enfants, n'est-ce pas?... Seulement ce sont les enfants qui écrivent l'histoire !
Que Dieu vous garde, amie, et vous garde mieux.
Jean.
: UBfcARY,
^ of^ *■*
Monsieur Jean Quatrelles, 36, rue des Linottes.
Paris.
Juillet 1884.
Excusez-moi, mon bon ami Jean, si je ne réponds pas à la deuxième partie de votre lettre; la première m'a beaucoup troublée.
Je sais parfaitement que, si je vous appelais auprès de moi, au bout de dix minutes je penserais la même chose que vous. C'est précisément ce que je ne veux pas.
Je tiens à reprendre possession de moi-même, fût-ce pour vous donner raison. Je souffre. Cela n'a pas le sens commun, c'est possible; mais enfin je souffre. J'ai pris la résolution de partir. Où vais-je? Je ne le sais pas encore. Je vous écrirai en route.
Je vous en supplie, mon bien bon, cher ami Jean,
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ne m'en veuillez pas. Je vous fais du mal; ce n'est pas ma faute. Je ne suis pas mieux partagée.
J'emporte vos lettres. C'est vous dire assez qu'il n'y a rien en moi qui vous soit hostile. Au contraire !
J'ai besoin de courage; ayez-en donc, ou je ne saurai plus que devenir. Je ne vous dis pas de m'aimer moins; je ne cherche pas à moins vous aimer; je tiens à vous aimer mieux.
A bientôt une lettre, mon ami. Ne vous faites pas de peine, j'en ai pour deux.
Antoinette.
Madame Antoinette de X*** à la Hestrée {Oise).
(Prière défaire suivre.)
Paris, juillet 1884.
J'ai lu , j'ai relu vingt fois votre lettre sans la comprendre. Chaque ligne, chaque syllabe exprime une idée absolument invraisemblable.
Nous nous aimons : vous fuyez.
Vous souffrez : j'en suis cause.
Comment voulez-vons que je comprenne cela? Affirmez que le soleil est bleu, que la foudre caresse, que la mort est vaincue, que deux et deux font un..., cela se peut, je l'admets, je le crois; mais ne me dites pas que vous reculez devant ma respectueuse tendresse.
Avec quelle rapidité vous vous reprenez! Cela est donc vrai que l'amour se lasse, qu'il vieillit et que
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rien ne peut le protéger? J'ouvrais mon cœur comme un écrin, et, vous y retrouvant toujours en belle place, je croyais que cela devait durer de même de part et d'autre.
Comptez les étapes du retour; mesurez le temps que nous avons mis à les parcourir. C'est à donner le vertige. Je ne puis plus vous suivre, tant vous pressez le pas. Qui sait si vous vous en apercevez ! Je ne vous parle pas du temps des féeries sans égales; je ne vous parle pas des jours sombres où l'on s'aidait à vivre, où l'on traversait le danger, les effarements; je vous parle des temps paisibles qui les ont suivis. On se voyait tous les jours; il eût paru impossible qu'il en fût autrement. Que de miracles accomplis pour se voir une seconde! que de force acquise après ces instants bénis!
On a commencé par sacrifier quelques visites dans l'après-midi au profit des soirées. Vous m'en avez donné trois par semaine..., puis deux..., une ensuite. On déplorait, du moins, la rareté de ces entrevues, et c'était à qui prononcerait le premier la phrase consacrée : « Quand nous verrons-nous?... » Et puis vous êtes partie pour la Hestrée; et puis
vous m'avez défendu de vous y aller rejoindre. Et voilà que vous vous éloignez encore ! . . . Qu'est-ce que je vous ai fait? Au nom du ciel, apprenez-le-moi.
Je ne sais pas pourquoi je vous écris. Où ira cette lettre? Partira-t-elle seulement? Il était si simple de m'appeler, fût-ce pour m'imposer les plus douloureux sacrifices !
11 faut absolument que la femme complique tout, fût-elle la meilleure parmi les meilleures, la plus loyale parmi les plus loyales. La route qui conduit au bonheur est là, devant elle; à l'horizon, dans la brume, liséré d'or par le soleil levant, scintille le but qu'elle a rêvé; elle n'a qu'à marcher droit devant elle pour l'atteindre... Pauvre chère voyageuse! sa seule préoccupation sera de découvrir quelque sentier qui l'en éloigne.
Une fois, au moins, Dieu la prend par la main,, lui montre la voie, place à ses côtés un cœur assorti au sien et lui dit : « Va, mignonne, va. Sois heureuse. » Et toujours le bonheur simple l'inquiète; et toujours elle se défie des félicités aisément obtenues. A chaque pas, elle s'arrête et regarde autour d'elle, dans l'espoir de voir surgir quelque incident,
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de voir apparaître quelque personnage mystérieux qui embrouilleront toute chose.
Je vous aime, vous m'aimez; je suis libre, vous êtes libre; nos fortunes sont égales; des années de tendresse loyale nous donnent toute sécurité pour l'avenir. Rien ne nous empêche de nous unir; nous n'avons qu'à nous laisser vivre... La banalité de ce roman vous enraye, sans doute : vous fuyez.
Soit! Continuez l'épreuve, puisque rien ne vous rassure, puisque rien ne vous tente, puisque rien ne vous lasse, puisque rien ne vous attendrit.
Fidèle au culte -que je vous ai voué, je m'incline et soupire la formule des cœurs résignés : « Que votre volonté soit faite ! »
Je reprends mon courrier; vous l'avez ordonné. Excusez-moi, par exemple, s'il est quelque peu décousu; je ne sais ni ce que je pense, ni ce que je puis vouloir, ni ce que je fais, ni ce que j'écris.
Je n'ai pas oublié l'intérêt si justifié que vous portez à la fille de votre ancien professeur de dessin, Mathilde Doublain.
— Il faut absolument que cette enfant s'occupe, m'avez-vous dit. Ses ressources s'épuisent; elle est
l66 LETTRES A UNE HONNETE FEMME
belle; Paris n'en ferait qu'une bouchée. Je voudrais qu'elle apprît le commerce dans quelque maison de lingerie de premier ordre. Elle est élégante, bien élevée, honnête, pieuse ; sa famille est des plus respectables : voyez ce que vous pouvez faire pour elle en mon absence.
Je me suis dit qu'il ne serait pas convenable que je la présentasse seul, qu'on pourrait attribuer des mobiles inavouables à l'intérêt que je lui porte — combien je suis peu de mon temps! — Je me suis adressé à notre vénérable amie la générale Peton et l'ai priée de m'accompagner. La bonne dame y a consenti. Personne n'est plus serviable qu'elle; elle vous aime et votre protégée lui a tout d'abord inspiré le plus chaud intérêt.
C'est mardi dernier que nous sommes allés tous les trois chez madame Sauter, la grande lingère de la rue de la Paix- La générale est une de ses clientes les plus assidues : aussi avons-nous été reçus à merveille.
— Mademoiselle ne pouvait pas se faire mieux recommander, nous dit de son air le plus gracieux l'illustre marchande de chiffons.. . (Il y a chiffon et
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chiffon!) Du reste, mademoiselle se recommande aux yeux dès le premier abord. Élégante, svelte, de beaux cheveux, les mains soignées...; nous y tenons beaucoup. Et une façon de porter la toilette qui prévient tout de suite en sa faveur.
— Et honnête ! et pieuse ! reprit la générale.
— Ça, c'est pour le dimanche; cela ne nous, "^garde pas. Mademoiselle parle-t-elle une langue
rangère ?
— L'anglais et l'espagnol.
— Bien! .. Un peu d'allemand?
— Je le comprends, Madame.
— C'est quelque chose. Je regrette que mademoiselle soit blonde; j'ai plus de blondes qu'il ne
'en faut. Nous manquons de brunes. Ah! si vous iez les cheveux d'un beau roux vénitien... avec
zs yeux bleus et les cils noirs, je vous payerais dès
^ premier mois!
Me prenant à part, madame Sauter ajouta :
— Et naturellement, mademoiselle a quelqu'un ? Je fis un bond de côté qui attira l'attention de la
générale.
— Quoi donc? demanda-t-elle.
l68 LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME
— Madame espère que mademoiselle Mathilde « a quelqu'un ».
— Qu'entendez-vous par là ?
— Cela se comprend. A-t-elle quelqu'un de bien posé qui s'intéresse à elle... pécuniairement? Je ne tolère pas les fredaines; là-dessus, je suis impitoyable; mais il faut de la tenue, des soins qui assurent la santé, l'embonpoint, la bonne mine. Vous ne reviendriez pas chez moi si je vous faisais servir par des poitrinaires en haillons. Que voulez-vous! on ne cueille pas les robes de soie sur les talus des fortifications; le filet de bœuf coûte 2 fr. 50 la livre, et le bon bois de chêne, deux ans et demi de coupe, scié en deux traits, en place à domicile, revient, sans le pourboire,, à 50 francs les 1000 kilos. J'aime mieux le dire tout de suite : nous exigeons beaucoup de soins, beaucoup de toilette, et, dame!... si quelqu'un de solide n'en fait pas les frais...
J'étais blême, la générale était pourpre; Mathilde n'avait rien entendu.
— Alors toutes les demoiselles que je vois là sont. . . ?
— Certainement! elles le sont toutes plus ou moins. Comment feraient-elles sans cela, les pauvres
filles? Ce n'est pas avec ce que je leur donne qu'elles se tireraient d'affaire.
Nous avons emmené votre protégée, et au grand galop , comme bien vous pensez!
Madame Sauter a menti. Toutes les jeunes filles qu'emploie le commerce ne sont pas... ce qu'elle dit. Il y en a beaucoup qui voudraient l'être et qui ne trouvent pas preneur. Il y en a plus qu'on ne croit que cette situation écœure et qui meurent de faim. Il y a aussi les « premières », qui échappent à l'impôt; mais avant d'être premières!...
Nous ne nous sommes pas tenus pour battus et nous avons été dans un des plus grands magasins de Paris. Certain article du règlement nous a épouvantés. Il est absolument interdit aux employés, vendeurs et vendeuses, sous peine d'expulsion immédiate, de s'asseoir, fût-ce une minute. Encore doivent-ils s'estimer heureux qu'on ne les fasse pas déjeuner et dîner debout, comme des voyageurs en gare. Que de victimes fera ce règlement féroce, que des planteurs rougiraient d'adopter !
Nous avons demandé s'il n'y aurait pas quelque
autre emploi qui pût convenir à Mathilde.
— Auquel mademoiselle pût convenir, vous voulez dire. Je ne doute pas de sa bonne volonté, mais elle égale son ignorance, et nous n'avons pas le temps de former des sujets. Les petits mystères de la vente lui sont étrangers; elle n'a aucune notion de comptabilité. Je serais très heureux de vous être agréable; mais cela me parait bien difficile. — Enlevez votre châle, Mademoiselle, que je voie comment vous êtes construite.
Mathilde hésite, nous consulte du regard et finit par obéir.
— Pas mal..., pas mal du tout. Le torse a des qualités, les bras ne sont pas mal attachés, les cheveux s'enroulent bien... C'est 52 de tour de taille que vous avez?
— Oui, Monsieur, 52.
— Le pied laisse un peu à désirer; mais vous êtes si mal chaussée qu'on ne peut pas juger. Otez vos gants.
— Mais, Monsieur...
— Voyons, voyons, pas d'enfantillage. Montrer ses mains n'a rien d'inconvenant. Les ongles sont assez soignés, les doigts supportent la bague. Il
faudra renoncer à vous occuper du ménage, par exemple. Adieu le graillon. Vous avez bien quelque part une mère qui fera tout cela ? Mon Dieu, madame la générale, je ne vois qu'une façon de vous prouver notre désir de vous être agréable. Mademoiselle ne peut pas nous servir à grand'chose; toutefois, en raison de ses qualités plastiques, nous pourrions lui confier un emploi d'essayeuse.
— Essayeuse?
— Essayeuse de quoi?
— Je vais vous le dire.
— Ce n'est pas trop difficile?
— Non, Mademoiselle. C'est un poste sympathique que je vous offre. On est essayeuse de naissance, on ne le devient pas.
— Que faudra-t-il faire ?
— Vous viendrez à huit heures du matin et vous endosserez une première toilette : matinée en satinette à bouquets pompadour, peignoir en zéphir fantaisie ou robe de chambre en corah de l'Inde... Vous voyez cela d'ici. Une fois habillée, vous ne bougez plus... à moins qu'on ne vous appelle. A midi, seconde toilette : tenue de ville, cette fois;
jupes drapées, visites, costumes, jaquettes; drap, velours, faille, etc. On vous expliquera cela. Chapeaux ronds, capotes panier, fanchon dentelle. A partir de quatre heures commenceront les toilettes de plages, d'équitation, de mariage..., la haute fantaisie. Avec le gaz commenceront les toilettes de bal. Nous n'imposons pas le décolletage au jour. La peau ne sied qu'aux lumières. Vous voyez que ce ne sera pas ennuyeux. On vous fournira tout, bien entendu, même le dessous... et il y a un coiffeur attaché à chaque rayon.
— Ce doit être très fatigant ! murmura la générale.
— Mademoiselle ne voudrait pas qu'on la payât pour se croiser les bras. Cela est écrit en toutes lettres dans ses yeux.
— Une fois habillée, qu'est-ce que la petite aura à faire?
— Elle se promènera, en long, en large, comme elle voudra. Elle ne devra pas s'asseoir, par exemple : cela fait de faux plis...; ni s'appuyer : cela lustre les étoffes. Mademoiselle ne mangera que des choses sèches, de peur des taches, et ne rira jamais : cela tire sur les coutures. Le grand art est,
LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME Ijî
par des attitudes de choix appropriées aussi bien aux produits qu'aux clients, de faire valoir la marchandise. Cela met en rapport avec le meilleur monde. Plusieurs de ces demoiselles se sont créé des relations dont elles n'ont eu qu'à se louer. Je vais vous mettre entre les mains de M. Anatole.
— M. Anatole?
— C'est le chef du rayon des confections : un aimable homme ! 11 vous apprendra à draper, à bouffer, à faire froufrouter, chatoyer... Car vous ne devez rien savoir de tout cela ?
— Hélas! non, monsieur.
— On vous l'apprendra. Marchez un peu... Doucement, donc!... Là!... là!... De la morbidesse dans les jarrets... Éloignez les coudes de la taille... Rejetez la tête en arrière; secouez le chignon. Plus de souplesse... comme si vous vous laissiez tomber. Un peu de va-et-vient aux hanches : il faut donner du relief aux plis et du lustre aux étoffes. Ça n'est pas mal, pas mal du tout. Vous prendrez goût à la toilette, vous verrez.
— Quant aux conditions?
— C'est juste! J'allais oublier cela. Nous donne-
rons à mademoiselle cinquante francs par mois, la nourriture et six cachets de bain.
— Dieu, que c'est peu !
— Mademoiselle me plaît; elle a de l'avenir, et je tiens à vous être agréable. Mettons huit cachets de bain et n'en parlons plus.
— Mais...
— On me fera des observations; je prends la chose sur moi.
Mathiide va essayer; mais... faut-il avoir faim pour accepter ce métier de mannequin ! Pauvre fille ! Lorsqu'elle retirera le soir ses vêtements de luxe et endossera sa robe humide encore de l'averse du matin; lorsqu'elle se drapera dans son mantelet étriqué imprégné de l'odeur de misère, lorsqu'elle glissera en frissonnant ses pieds chauds dans ses bottines glacées, que se passera-t-il dans son cœur et dans sa cervelle ? Ah ! pauvre, pauvre fille !
C'est affreusement triste à dire, ma bien chère amie : la vie est ainsi combinée, le progrès, a fait de telles enjambées, le prix des choses indispensables est si élevé, qu'une femme ne peut matériellement pas vivre sans le secours d'un auxiliaire soit offi-
ciel, soit irrégulier. Ce que j'écris là est abominable, mes doigts tremblent, ma plume hésite. J'ai peur de calomnier la société. Hélas! on ne peut plus la calomnier.
Ah! vous faites incessamment des grèves, imprudents que vous êtes, et vous ne voyez pas qu'à mesure que croissent vos exigences, le malaise croît avec elles !
— Je double le prix de mes pantalons, disent les tailleurs.
— Attendez alors, disent les chapeliers; puisque vous me faites payer plus cher vos culottes, vous payerez plus cher mes chapeaux.
— Si vous voulez que je vous satisfasse, reprend le boucher, il faut que je hausse le prix de la viande.
— Et moi, celui de mes loyers.
— Et moi, celui de mes chaussures.
— Et moi, celui du linge.
— Et moi, celui des contributions, dit à son tour le gouvernement.
Les prétentions de l'un imposent des exigences à l'autre.
— Moi, je n'augmente pas mes prix, s'écrient certains producteurs, en falsifiant leurs marchandises.
— Et moi, je les diminue, reprennent les concurrents en doublant la dose des poisons.
Il faut que nous ayons les intestins de Mithridate pour résister à nos fournisseurs.
L'intensité de nos joies a-t-elle augmenté? Non! Et de nouveaux dangers nous entourent.
Le baiser est-il plus doux à échanger qu'il ne Tétait du temps d'Antoine et de Cléopâtre ? — Avons-nous dégagé le bien-être de l'ivresse et annulé le malaise qu'elle inflige? — Le froid est-il moins froid? — L'ouvrier prend-il plus de plaisir à avaler des huîtres à 2 francs la douzaine chez le chand cTvin, qu'il n'en trouvait à manger un lapin tôt-fait à Romainville après une semaine de travail ? — Meurt-on plus vieux? — Est-on mieux garanti des maladies et de la tristesse? — Après six mille ans d'efforts et de recherches, nous ne pouvons pas boire un verre d'eau fraîche quand il fait chaud sans être en danger de mort.
Ce qui a augmenté, ce n'est ni notre sécurité
ni l'intensité de nos joies, c'est la quantité des besoins factices dont nous sommes devenus tributaires.
Imprudents ! ce sont vos enfants qui payent tout cela ; vos enfants rachitiques, poussifs, énervés et déçus dès les premiers pas ; vos filles, que la débauche dévore.
Il y a quelques jours, à table, la conversation s'est engagée sur ce triste sujet. Jamais je n'oublierai de quel ton rogue et hautain notre hôtesse répondit cà cette vérité : L'homme se sert de la femme ; il ne la protège pas. La prostitution est le dernier refuge de la malheureuse.
— On meurt de faim avant d'en venir là, mon cher Monsieur!... Changeant subitement de voix et de visage, elle reprit : Passez-moi, je vous prie, une seconde tranche de melon. Il est excellent. Vous avez tort de ne pas en reprendre.
Il est aisé de se poser en moralistes implacables lorsque tout vous sourit dans ce monde; de parler de la faim, la bouche pleine; de conseiller les sacrifices, les coudes sur la table.
Au théâtre, on fournit les costumes de fantaisie,
les costumes d'époque, les feuilles de vigne; les artistes ont à leur charge les toilettes. Si bien que là encore, on préférera à la femme indépendante la femme commanditée et, mieux encore, la femme en commandite.
Dans les magasins, on ne rougit pas d'exiger, en échange de 1200 fr. d'appointements, 2000 francs de toilettes. S'il voit une de ses pensionnaires, au traitement de 800 francs, arriver au comptoir avec des brillants aux oreilles, loin de froncer les sourcils, le patron se dira : « Bravo! la petite a des références. »
Et comment en pourrait-il être autrement?
Une malheureuse fille gagne des sous à fabriquer des fleurs. Pour elle, le lendemain sera toujours problématique. Les saisons modifient la mode. Voilà les plumes en faveur : c'est un nouvel apprentissage à faire pendant lequel on la paye à peine, lorsqu'on la paye. Les chapeaux perlés remplacent les capotes fleuries... En course, pauvre fille! Bats le pavé, le ventre vide, et, si dans ces magasins que tu traverses on rit de tes vêtements reprisés, retiens tes larmes : on ne donne pas
d'ouvrage aux filles qui pleurent. Les larmes! ça fait des taches!
Il faut, à chaque soubresaut de la fantaisie, demander ailleurs du travail; il faut emprunter de quoi vivre. Allez donc prêter de l'argent à une fille qui n'en a pas et qui prétend rester honnête !.. « Des bêtises ! . . . »
Et, pendant les mortes-saisons, c'est une bien autre affaire encore ! Il fait froid, on ne peut plus tenir l'aiguille. On allait sous le bec de gaz, dans l'escalier, assise sur une marche, raccommoder ses pauvres loques... Mais la portière s'est fâchée. A cinq heures, on se couche. On a moins froid ; mais que les soirées sont longues, seule, dans l'obscurité ! On a trop de temps pour penser aux anciennes de l'atelier que Ton a vues passer pimpantes et gouailleuses. On se lève au petit jour et l'on arrive bien avant l'heure dans les fabriques, qui chôment et vous renvoient. On s'attendrit devant plus d'un tas d'ordures et l'on se demande comment il peut exister des êtres assez fortunés pour j eter au tombereau de si belles épluchures. Si l'on osait!... Ils sont heureux, les chiens!
l80 LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME
La pauvre fille finit par retrouver un peu d'ouvrage. A peine gagne-t-elle assez pour faire patienter la mort.
Bon Dieu! Jésus! Marie!... la voilà qui tombe malade. Qui va la protéger ? subvenir au plus pressant? Une voisine, une « bonne fille », la prendra en pitié. Elle viendra s'installer à son chevet et lui administrera, tantôt les remèdes conseillés par l'herboriste, tantôt de la bière et du kirsch, du café et du cognac, que l'on partage, « et qui valent cent fois mieux que toutes les saletés que vendent les pharmaciens ».
La « bonne fille » a présenté « son monsieur » ; le monsieur présente un ami. Dès qu'elle sera debout, on fera de fameuses parties à quatre! Le petit en tient pour elle.
Un jour, l'argent a manqué. L'ami a donné cent sous... puis dix francs. « C'est un si brave garçon! »
La mort Ta dédaignée. La voilà en convalescence. A chaque instant, on lui répète qu'elle est « trop bête ». Elle voit des gens qui lui paraissent heureux. Tout le monde autour d'elle « en fait autant »...
LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME 1 8 f
« Tant pis! »
Un jour arrive qui décide de sa destinée. Le premier acte est joué. Dans le second, on remplace l'accessoire par un ami sérieux. Autant que cela rapporte, n'est-ce pas? Je ne veux pas lever le rideau sur le troisième acte. 11 est trop navrant, trop effroyable. Et puis, je n'ai pas à vous parler de ces choses-là.
Comment en serait-il autrement? Tout est tentation pour la pauvre fille. Les grands magasins annoncent tous les jours des « soldes hors ligne », des « affaires sans précédent », des velours à quinze sous, des chapeaux à trente-sept sous avec des plumes dessus et des fleurs dessous. Les étalages sont pour les pauvres filles autant de pommiers du Paradis au rabais... avec autant de serpents que de feuilles. Les grands magasins de nouveautés sont les plus abominables instruments de dissolution que le diable ait inspirés.
Voyez descendre, le matin, dans le cœur gangrené de la ville, les pauvres fillettes qui se rendent à leur magasin. Comme elles se regardent mutuellement au passage; comme elles interrogent les
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miroirs; avec quel œil d'envie elles suivent des yeux les mieux attifées ! Que de veilles pour ajuster ces oripeaux saugrenus sur cette robe fanée; que de génie pour recouvrir de ruban frais les taches, les reprises et les trous de cette casaque mal ajustée! En voyant cette mascarade, les larmes vous viennent aux yeux.
Et vous êtes fiers de cette civilisation payée de tant de sang, de tant de larmes, et dont vous hâtez encore la marche! Que Dieu tolère cela, c'est à n'y rien comprendre. La prostitution tend à devenir obligatoire pour la femme, comme le service militaire pour l'homme.
Ah! nous sommes loin du paradis!
J'hésite à vous adresser cette lettre. C'est un peu votre faute si je l'ai écrite. Pourquoi m'avoir mis tant de noir dans le cœur?
Respectueusement à vous,
Jean.
Monsieur Jean Quatrelles, 36, rue des Linottes.
Paris .
Juillet 1884.
Cher grand ami,
Nous partons dans deux heures, et, ce qu'il y a de plus amusant, c'est que je ne sais pas où nous allons. Maman n'a voulu le dire à personne. C'est une surprise.
Il paraît que j'ai mauvaise mine. J'ai beau me regarder dans toutes les glaces, je me vois du rouge sur les joues. Je dors huit heures, j'ai un appétit de loup. Ça ne me paraît pas bien inquiétant. Maman se tourmente pour un rien dès qu'il s'agit de moi. L'important est que je continue à être malade sans m'en doute»* et que cette bienheureuse maladie nous conduise dans un beau pays.
Entre nous, je trouve que maman a plus besoin de repos que moi. Aussi je me garde bien de dire que je ne suis pas malade. Elle part pour me soigner; espérons que cela lui fera du bien.
Dès que nous serons arrivés, si maman ne vous écrit pas, je vous enverrai de nos nouvelles.
Comptez sur votre petite amie qui se porte à merveille et qui vous aime de tout son cœur,
Geneviève.
Comme ce serait plus gentil si vous étiez du
voyage !
Monsieur Jean Quatrelles, 36, rue des Linottes.
Paris.
25 juillet 1884.
La Bergerie : Domaine de Marcadaou,
par Arrens (Hautes-Pyrénées).
Nous voilà arrivées, mon bien cher ami; mais quel voyage! J'ignorais, en partant, l'existence du merveilleux pays que nous habitons.
Ce matin, j'ai marché dans de la neige..., de la vraie neige; et depuis deux heures il fait doux, il fait riant et l'on respire!... comme on respire certainement en Paradis.
Je suis à 1539 mètres au-dessus de votre niveau; à 1540 m. 65 environ au-dessus du niveau de la mer. Quelques pas encore, les anges et votre servante se donneront des poignées de main.
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Ma vue s'est éclaircie : elle porte trois fois plus loin dans ce pays pur, limpide et clair. J'entends chanter les oiseaux des départements voisins, et la brise m'apporte la bonne odeur des champs fleuris, que le soleil câline, à une distance que je n'eusse certainement pas parcourue sans fatigue il y a huit jours.
Où je suis?
Les philosophes, depuis Diogène jusqu'à Rochefort, cherchent « l'homme », en plein jour, une lanterne à la main (pourquoi cette lanterne en plein midi?), et ne se trouvent en face de leur idéal qu'à l'heure à laquelle ils se font la barbe.
La justice, elle, dans toutes les affaires odieuses, sanglantes ou véreuses qui lui sont soumises, cherche « la femme ». Ils ne sont pas galants, les magistrats.
Où l'ami doit- il chercher l'amie un instant disparue? Là où il a passé, là où la meilleure partie d'elle-même a semé mille souvenirs. C'est là, en effet, que je fais la cueillette. J'ai fui sur le versant des Pyrénées que nous avons parcouru ensemble et d'où vous m'avez adressé, deux ans plus tard,
après la guerre et la Commune, tant de lettres choyées.
J'ai voulu m'arrêter, comme vous l'avez fait, aux environs de Pau : à Gan, Nay ou Narcastet. Je n'y ai trouvé aucune logette où je pusse installer Geneviève. A Rébenac, nouvelle désillusion. Je n'ai pas reconnu l'hôtel de la Pelouse Blanche.
On a coupé les lierres et les passiflores qui l'enveloppaient. Oui, mon ami, on a fait cela! La pauvre maison grelotte sous le soleil comme un oiseau plumé. Le père Burgarane est mort. Orasie tient un cabaret « à l'instar de Paris ». L'hôtel que nous avons habité était plein de ^ingares et de géçitains dont les chariots obstruaient les abords. Vous savez si ces gens-là me font peur! Toute à mes souvenirs, j'ai fait taire l'horreur et le dégoût qu'ils m'inspirent. Je suis entrée.
Vous ne pouvez pas vous faire une idée de l'impression que j'ai ressentie en voyant que personne ne me reconnaissait dans cette maison dont je fête pieusement le souvenir depuis tant d'années. L'escalier mal tenu dans lequel allaient et venaient des valets insolents; la salle à manger imprégnée d'une
odeur d'eau-de-vie, d'ail et de pipe, avec ses tables à la fois grasses et poissées, couvertes de mouches; le petit salon, à droite sous la voûte — toujours plein de fleurs, toujours si propre autrefois — rempli de provisions répugnantes; la cour avec ses marettes d'eau grasse dans lesquelles moisissaient, piétines par les passants, les fonds de casserole, les épluchures et les rogatons de la desserte, tout m'a déchiré le cœur comme si j'eusse subitement pressé dans mes bras, au lieu d'un être animé, avide de caresses, un cadavre à demi rongé.
J'ai tenu bon, j'ai combattu cette impression, et j'ai demandé si le n° 7 était libre.
— Nous avons mieux à vous offrir, m'a répondu la servante; le 7 est à peine habitable.
— Je connais cette chambre; je l'ai occupée. C'est celle que je désire.
— Ce sera comme il convient à Madame. Si Madame veut monter, je la suis avec l'eau et le linge.
Dans l'escalier, les vitres crasseuses décourageaient le jour. Les marches étaient encombrées de baquets pleins d'eau sale, de balais et de chaussures
dépareillées. Dans la cuisine, la garbure et la broyé, les ceps qui suaient sur le fourneau près de leur bain d'huile bouillante, n'avaient pas la bonne odeur que je leur trouvais autrefois.
Geneviève ne s'expliquait pas que je pusse entrer dans cet hôtel de rebut.
— Est-ce que nous allons loger ici? me demanda-t-elle.
— J'y suis venue il y a plusieurs années ; on y était bien. Je me déciderai après avoir revu les chambres.
Et je l'entendais qui soupirait : « Traverser la France, quitter la Hestrée pour venir ici, cela en valait-il la peine ? »
En revoyant la porte de ma chambre d'autrefois, mon cœur se mit à battre et je devins si pâle que Geneviève eut peur et me dit :
— Tu n'en peux plus, pauvre maman. Voilà ce qui arrive quand on n'écoute pas son enfant. Tu n'as pas voulu t'arrêter en route. Entre vite. Tu te coucheras.
La clef était sur la porte. J'ouvris et refermai tout aussitôt. Dans ma chère logette d'autrefois, un prêtre en manches de chemise se faisait la barbe. Sur-
pris, il se coupa, ce qui lui fit proférer en espagnol un juron à ravir le diable.
Je levai les yeux. On avait changé les numéros! Ce fut le coup de grâce. Je redescendis.
Si vous aviez été là, qui sait? tout m'eût peut-être charmée. Nous aurions remplacé les souvenirs défunts. Seule, que vouliez-vous que je fisse? Dieu, que vous me manquez!
Eh bien, eh bien, qu'est-ce que j'écris là? A mesure que je m'éloigne, je me rassure... Cela me perdra, vous verrez! Vous êtes si loin que j'ose être sincère. Ma plume s'est balancée quelques instants, menaçante, au-dessus de ces lignes trop tendres, prête à les effacer; et puis j'ai songé à la bonne affection si mal récompensée que vous m'avez vouée, et je tiens ce que j'ai écrit pour bien dit.
Donc je demeurais tout assombrie devant la porte de l'hôtel, ne sachant où aller. Seul, le pauvre vieux chien de la cuisine m'a reconnue. Il est venu à moi lentement, remuant la queue avec peine. Il a offert à mes caresses son front râpé. Ses yeux tristes, levés sur moi, semblaient dire : « Comme tout est changé ici, n'est-ce pas? »
J'avais pris mon parti de retourner à Pau et je faisais recharger nos bagages sur la carriole qui nous avait amenées, lorsqu'une calèche lancée à fond de train s'arrêta brusquement devant l'hôtel.
Les postillons faisaient claquer leur fouet ni plus ni moins que s'ils eussent conduit M. le Préfet à la gare pour y recevoir et haranguer le président de la république. La poussière que soulevait l'équipage sentait l'iris et la vanille, et je vis dans l'air une nuée de colombes, de ramiers, de palombes et de palomelles qui avaient fait escorte aux nouveaux venus, sans doute. L'attelage secouait le plus joyeusement du monde les clochettes et les houppes de soie écarlate suspendues à profusion à ses harnais. L'équipage ne pouvait sortir que des remises de Cendrillon.
Deux voyageurs mirent pied à terre, épanouis, radieux et pimpants. Ces échappés de paradis, nous ayant reconnues, vinrent à nous les bras ouverts. Devinez qui nous avions devant nous : Pierre et Hélène de Villara en pleine lune de miel. Dieu! que cela sied bien d'être heureux... et riches .. et jeunes! Les bandits se sont mis deux pour avoir mon âge..., trois, peut-être, qui sait?
— Vous?
— Pas possible !
— Je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici.
— Nous vous croyions à la Hestrée.
— Vous allez à Cauterets?
— Ma foi, non.
— A Barèges ?
— Fi! l'horreur! Nous croyez-vous scrofuleuses?
— Vous n'êtes pas malades ?
— Geneviève était pâlotte; j'ai voulu qu'elle changeât d'air.
— Elle remplacerait le printemps.
— Avec avantage. Alors, vous allez?
— Je n'en sais rien.
— Comment?
— Ce pays ne me plaît plus.
— Venez avec nous. N'est-ce pas, Pierre?
— Je crois bien!
— Où allez-vous ?
— Chez mon oncle.
— Êtes-vous fous? Je ne le connais pas, moi, votre oncle.
— Le pauvre homme ! c'est vrai, il ne vous con-
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naît pas. C'est un malheur à réparer. Il est charmant, vous savez, et bon!...
— Et puis vous achevez votre voyage de noces.
— Nous le continuons, s'il vous plaît.
— Vous troubler serait un sacrilège.
— Nous troubler! Je vous en défie bien. Je n'ai qu'à la regarder pour être d'un seul bond au septième ciel au-dessus de l'entresol. N'est-ce pas qu'elle est mignonne, ma femme?
— Adorable! je crois bien!
— Et puis...
— Pierre, en voilà assez!
— Venez, venez, ce sera si gentil! Mon oncle sera ravi d'avoir une compagnie. Songez au triste rôle quïl va jouer. N'est-ce pas, Hélène?
— Il est certain que nous serions bien plus libres. C'est un service à nous rendre.
— Et puis il adore la jeunesse.
— Il vous volera Geneviève. N'est-ce pas, Pierre ?
— Enfin, vous voulez que nous vous débarrassions de votre oncle ?
— Oh ! oui, oh ! oui.
— Et quel pays ! Une oasis dans la montagne.
— Un bouquet de fleurs encadré de neige.
— D'ici à Argelez, c'est une promenade. D'Argelez à Arrens, douze kilomètres...
— L'Espagne est à deux pas. Vous éternuez en français; l'écho vous crie en espagnol : « Dieu te bénisse! » Demandez à Hélène.
— Nous suivrons la rive gauche du Gave, à travers des prés si fleuris qu'on cueille l'herbe pour en faire des bouquets. N'est-ce pas, Pierre?
. — Une heure après, nous serons au ravin de Lardaous. Là, le pays devient sauvage.
— Oh! maman, que j'ai envie de voir ça !
— Quatre-vingt-dix minutes après, nous rencontrerons le Labas, qui descend toujours courant du col de Taouseilla; la Lalie, qui nous arrive du lac de Pouylunt, sans se presser, à l'ombre des sapins ; l'Arriougrand, un échappé turbulent du lac de Miquelou. C'est au bord de ces lacs encore glacés lorsque juin arrive, que s'étend le Courtaou..., la bergerie de mon oncle Ambroise. Rien de beau, de reposant, d'isolé, de paisible, de consolant comme ce domaine.
— Venez, tout le monde vous y aimera. N'est-ce pas, Pierre?
— Vous ne sauriez nous rendre un plus grand service... N'est-ce pas, Hélène?
J'ai accepté. Voilà où nous sommes. Voilà où: l'on pense à vous.
Samedi, 26 juillet.
Nous avons été reçues le mieux du monde à la Bergerie L'oncle Ambroise, marquis de Villara, comte de Sost et de Poujaous, s'il vous plaît!... est un aimable berger. C'est, après vous, autant que j'en puis juger, l'homme le plus affable de la terre. Jamais ceux que j'ai reçus et choyés ne m'ont remerciée avec autant d'effusion que ne l'a fait notre hôte improvisé. Au bout d'une heure, nous étions chez nous ;. une demi-heure après, nous étions de la famille.
A en croire les registres de l'état civil, l'oncle Ambroise aurait soixante-douze ans. La nature, plus courtoise, lui en fait porter soixante à peine. Il est droit comme l'obélisque; il est fort comme un cric, d'aplomb comme le pic du Midi, doux comme une
première communiante, fin comme un procureur, souriant comme un lever du soleil, et ingambe!... à mettre sur les dents les guides du Vignemale et de la Maladetta. S'il est chauve, c'est qu'il l'a bien voulu. Il ne faut humilier personne. Ses cheveux blancs roulent sur ses épaules comme les courets couverts d'écume descendent des lacs. Il a l'œil vif, le sourire prompt... Il me plaît beaucoup.
Nous maudissons ensemble, des heures durant, les excès de la civilisation. Il déplore, comme nous, l'enchevêtrement biscornu des combinaisons sociales qui, nous éloignant de Dieu, nous détournent du simple, du pur, du bon, du beau, au profit du compliqué, du raffiné, du trivial et du saugrenu. Vous seriez bien vite d'accord.
L'homme est, suivant lui, la plus mauvaise bête que porte la terre : à la fois rongeur et carnassier, féroce et traître, lâche et hardi, tigre ou rat d'égout à ses heures, tantôt serpent, tantôt scorpion, tantôt requin. Il le méprise trop pour le haïr, et se contente de l'éviter. On n'a pas de haine pour les ronces; on s'en gare ou on les détruit. Exposé à réclamer la protection des lois, il ne se reconnaît
pas le droit de les enfreindre : c'est ce qui l'empêche d'aller à la chasse aux malfaiteurs comme il va à la chasse à Tours ou au loup.
Il sert Dieu, il adore sa patrie; il pratique la vertu, il respecte les lois, mêmes celle qu'il croit mauvaises. Il offre plutôt au malheureux le travail qui le relève que la charité qui l'avilit. Il ne s'occupe pas de politique, convaincu qu'il faut l'avoir étudiée pour y comprendre quelque chose. Il estime qu'un peuple honnête, patient et courageux, peut être heureux, prospère et respecté, quelle que soit la forme du gouvernement qui prévaut; que les tyrans poussent sur les nations avilies comme les champignons sur le fumier; que les hommes ont les maîtres qu'ils méritent; que les despotes, comme les chiens, ne mordent que ceux qui les redoutent, et que, si l'on ne veut pas avoir de puces, il faut dormir loin des chenils.
Il s'occupe exclusivement de son domaine. Il le gouverne en maître absolu, patient et humain, respectueux des droits de son voisinage; et s'il sait qu'il est républicain, c'est depuis qu'on lui réclame au nom de la république et sa patente et ses contributions.
C'est un original, comme vous voyez; mais je suis convaincue qu'il vous plairait.
Le facteur ne traverse les nuages au-dessus desquels nous vivons que deux fois par semaine : c'est demain seulement que nous le verrons. Je l'attends avec bien de l'impatience. Si mes lettres vont être plus rares, du moins vous écrirai-je tous les jours.
Vous devez me maudire... un peu, et je sens que je n'ai pas le droit de vous le reprocher. Je ne vous ai pas écrit plus tôt afin de le faire à cœur reposé. Le calme qui m'enveloppe va-t-il, enfin, me pénétrer ?
Quelle étrange nature est la mienne! Comment la connaîtriez-vous ! Je m'y perds.
Si vous pouviez lire en moi, vous seriez enrayé. Deux sentiments contradictoires, impérieux l'un et l'autre, s'y combattent sans relâche et se neutralisent. Tout mon être aspire aux joies de ce monde et j'aurais honte de ce bonheur-là. Je me sentirais vaincue, humiliée, terrassée. Faut-il vous le dire? j'ai peur de regretter d'avoir été heureuse et de vous haïr après.
Par moments le vertige me prend. Je crois voir
alors dans le bonheur, le mal; dans la souffrance,, le bien..., et je ne parviens pas à me résigner.
Votre amie vous paraît bien étrange, n'est-ce pas? froide, égoïste, orgueilleuse... La pauvre amie ! Je me fais peur; voilà la vérité. Aussi je brise et briserai toujours, à peine né, dût-il renaître mille fois, l'élan trop doux qui m'emporte.
Il faut m'aimer ainsi, quelque douloureux que parfois cela puisse être. Vous aurez ce courage, n'est-ce pas? Je sais la valeur du cœur de mon ami; je compte sur son dévouement. Il ne voudra pas essayer de tuer sa pauvre Toinon pour la guérir ; non ! Il la bercera doucement, et tous deux aborderont enfin au port où ceux qui se sont vraiment aimés dans ce monde débarquent, libres et à jamais heureux.
La mort ne m'épouvante point : j'y pense sans cesse. Elle me préoccupe plus que la vie. Je le sens, là est le repos, l'éternel bonheur, la revanche, la récompense.
27 juillet.
Le facteur vient d'arriver. Pendant qu'il déjeune,, je vous écris ces quelques lignes qu'il emportera.
Que votre lettre est sombre, mon pauvre ami! Vous m'aimez tant que cela? Vous faites bien, après tout. Qui sait? Je suis nerveuse, vous êtes tenace; vous en viendrez peut-être à vos fins.
Non ; mais cela m'exaspère !
Je vous aime autant qu'on peut aimer; par conséquent, je n'aime que vous. Cela ne vous suffit pas! Non; il vous faut autre chose. Vous êtes tous les mêmes, et c'est pitié!
On se croit aimée comme on aime, et pas du tout : la bête est là qui guette, à l'affût dans cet arbre maudit où Dieu a fait pousser le diable en même temps que la pomme. Eh bien, non, non, non, non; jamais!
Je ne vous prends pas en traître.
Que l'homme est bête!... et la femme aussi... Ce n'est pas pour la même raison... ; mais...
Le facteur m'attend. Cela m'agace de le savoir là. Je n'aime pas qu'on me presse. Je sens que ce que je vous écris vous fera de la peine et c'est plus fort que moi.
Je suis désolée du chagrin que je vous fais. C'est la faute de ce maudit facteur.
Ali! mon ami, mon ami, que la vie est difficile...
et comme je vous aime!
Antoinette.
On m'a donné vingt minutes de répit. J'en ai profité pour relire votre lettre. Vous devez exagérer. C'est égal; veillez sur ma pauvre protégée. Cela me préoccupe de la savoir dans ce grand magasin.
Si vous ne remarquez pas qu'ayant vingt minutes devant moi pour effacer la dernière ligne de ma lettre, je ne l'ai pas fait, eh bien, vrai, vous êtes un ingrat !
Madame Antoinette de X*** à la Bergerie, par Arrens (Hautes-Pyrénées).
5 août 1884.
Château de Doux-Séjour.
Olivet (Loiret).
Votre lettre a fait naître en moi des sentiments non moins contradictoires que ceux qui vous oppriment. S'aimer comme nous nous aimons et se faire tant de mal! Que diriez-vous de celui qui vivrait misérablement, les poches toujours pleines d'or ? Plus fous que lui, nous vivons séparés et assombris, le cœur plein de tendresse.
Si je ne me préoccupais que d'être aimé, le ciel ne verrait venir de moi que des actions de grâce. Puis-je me réjouir lorsque je songe à ce qu'il vous en coûte? Quelle sera l'issue de cette lutte dont
mon bonheur et le vôtre sont l'enjeu? Vous commandez dans les deux camps. Dieu vous inspire! Ce trouble, ces angoisses dont vous souffrez, rendez-moi cette justice que je n'ai rien tenté pour les provoquer. Je ne comprends pas votre colère. Plus jeune, j'y aurais vu peut-être l'expression inconsciente de regrets désavoués. Une pareille illusion n'est plus possible.
Que me reprochez-vous? voyons, dites-le.
De m'être fait l'apôtre du bonheur banal? Ce ne peut pas être cela.
Jamais je n'ai admis, c'est vrai, que notre Sauveur, emblème de la Toute Bonté, avait semé dans notre cœur le germe des plus pures félicités, sans autre but que de nous les interdire, comme le propriétaire d'un domaine ferait planter mille arbustes précieux avec ordre de les arracher alors qu'approcherait l'heure de la floraison.
Jamais je ne me suis imaginé non plus que Dieu remplissait notre chemin de pièges, de tentations stériles; que la splendeur des nuits d'été, que la langueur troublante des journées de printemps, que toutes ces merveilles qu'il a créées et qui nous crient
d'aimer, sont autant d'appels au bord du gouffre.
Jamais je n'ai cru que le Maître juste et bon se réservait de tolérer dans d'autres mondes ce qu'il interdit dans celui-ci.
Tout en moi se refuse à l'admettre.
J'ai longuement songé à tout ce que vous m'avez écrit; à ce que vous ne m'écrivez pas plus longuement encore, et il me semble que j'aurais bien des considérations rassurantes à vous faire entendre.
Ajourner toujours le bonheur permis, quelle folie ! Dieu vous a-t-il jamais décrit les lendemains de la mort? Qui vous encourage, qui vous autorise à penser qu'on se retrouvera dans une autre vie?
Vous faites du corbillard un char glorieux; vous donnez aux portes du tombeau les proportions d'un arc de triomphe, vous prétendez descendre au cercueil comme on monte sur le trône; pour vous, enfin, la mort est la revanche, la récompense. C'est montrer bien du dédain pour l'œuvre de notre Créateur, pour ce poème sublime qu'il a daigné nous dédier. Avant de rejeter un pareil ouvrage j'y regarderais à deux fois. Je tiens à lire le premier volume tout entier, avant de passer au second.
LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME 2o5
Vous êtes trop curieuse des choses de la mort. Là où le Maître éternel a donné un tour de clef, il n'est pas bon, il n'est pas bien de regarder par le trou de la serrure. Ne cherchez pas à surprendre ce qu'il cache.
Vous paraissez fort irritée contre Eve, notre pauvre chère mère responsable. J'aime mieux sa curiosité que la vôtre. Elle a du moins élargi le cadre de la vie ; vous voudriez élargir celui de la mort. Les fleurs, les fruits l'ont tentée; les charniers ne l'eussent point séduite. En ouvrant son testament, à côté de bien des déceptions, ses enfants ont trouvé des compensations éternellement choyées. Chère grand'maman, ce n'est pas moi qui t'en voudrai jamais.
Si Dieu nous expose à tant de douleurs sur la terre, ce ne doit pas être pour nous infliger une seconde fois les mêmes mécomptes. Il est également peu probable que les joies qu'il nous réserve fassent double emploi avec celles de ce monde. Pourquoi baisser le rideau si la pièce recommence, ou si le dialogue continue ? C'est faire bien de l'embarras pour peu de chose, si le décor seul doit changer.
Le Créateur ne recommence rien.
Le désir de la mort est déjà le suicide. La mort n'a pas cette saveur que vous paraissez lui attribuer. Sa grandeur sauvage et désolée, ses froides allures s'accommoderaient peu des riants programmes de l'amour partagé. Comment concourrait-elle à les réaliser? Quel baiser échangeront ces mâchoires rigides et décharnées, avec leurs dents à l'air et leurs os cariés ? Leur cliquetis de castagnettes peut-il remplacer le choc harmonieux et doux des lèvres fraîches?
Chaque chose vient à son heure et ne reviendra plus. Le sage lui sourit au passage et en jouit dans les limites voulues.
D'un bout à l'autre, votre lettre dit : « Je souffre et je suis lasse, ami. Je mourrai sans avoir connu la terre promise,, après y avoir conduit mon enfant. » Moïse, lui, n'a pas souhaité la mort.
Voyez donc les choses plus simplement, comme Dieu les a voulues. Vivez pour qui vous aime loyalement, ardemment, respectueusement. La tâche est-elle douloureuse, de rendre heureux celui qui doit vous rendre heureuse?
Si jamais, réveillée en sursaut, vous entendez, du fond de votre tombeau où prématurément vous dormiez exaucée , les cris perçants de votre enfant, si vous pouvez la voir, les yeux pleins de larmes, maudire Dieu de son isolement, si vous tendez, alors, vers elle, vos bras impuissants, si votre voix morte lui crie : « Prends garde! on te trompe; prends garde! tu te perds », oh! alors, puissiez-vous ne pas vous rappeler vos lettres remplies d'appels à la mort que rien ne justifiait. Vous briserez vos os en cherchant à briser les planches de votre cercueil, et la volonté de Dieu plus encore que le poids de la terre pèsera sur vous. Éperdue, vous mendierez quelques heures d'une vie nouvelle... et Dieu ne vous écoutera pas. Vous offrirez en échange une éternité de tortures, et Dieu ne vous écoutera pas. Vous lui demanderez comment, ayant ressuscité tant de morts pour attester sa gloire, il peut refuser un miracle pareil à une mère qui veut défendre son enfant... Et Dieu ne vous écoutera pas. Vous blasphémerez, alors, peut-être... Puisse Dieu ne pas vous entendre; puisse-t-il ne pas vous répondre !
Je suis brutal ; pardon ! C'est qu'aussi vous m'avez fait beaucoup de peine. Je souffre de vous voir déguster ainsi, à plaisir , le venin des idées sombres. Voulez-vous donc me faire admettre que le devoir accompli peut laisser en nous plus de regrets que le souvenir de nos fautes ? Prenez garde !
Ne nous laissons pas surprendre par la mort. Puissions-nous la suivre, la tête haute, quand elle passera devant notre porte ! Mais, jusque-là, sourions à Dieu. Montrons-lui notre reconnaissance en savourant, en appréciant, comme il convient, les joies qu'il daigne nous envoyer. C'est mal récompenser son hôte, avouez-le, que de toujours lui parler de départ, que de toujours repousser les attentions dont il nous comble.
Partie à l'improviste, vous avez oublié de relever votre factionnaire. J'ai pris sur moi de quitter Paris. J'avais horreur de cette ville maudite que vous avez dû fuir... et vous n'étiez encore qu'à 25 lieues d'elle; aujourd'hui que 880 kilomètres nous séparent, je la déteste 40 fois plus. Ce n'est pas qu'elle soit triste, ce n'est pas qu'elle soit déserte. La foire
aux vices est toujours aussi bien approvisionnée et achalandée.
Paris est le refuge. Il a résisté au 14 juillet, il peut tout braver. Aussi le Midi y fait-il de fréquents pèlerinages . Les stations thermales doivent être dans le marasme. Quelque friand que Ton soit des eaux répugnantes puisées aux sources de Barèges, Cauterets, Aix, ou des Eaux-Bonnes, on craint de boire dans le même verre que le choléra. Bien décidés à faire quand même « une saison », les hydrophiles déroutés se consolent en prenant consciencieusement, au lieu d'eau, les vins de Bordeaux, Bourgogne et Champagne aux stations vinicoles du Louvre, du Grand-Hôtel ou du Continental.
Les Parisiens n'auraient pas quitté Paris, à en croire ma blanchisseuse, la plus inexacte des blanchisseuses.
— Ce ne peut être que par respect pour la tradition que vous m'apportez mon linge tous les douze ou treize jours. Vos clients sont partis, l'ouvrage vous fait défaut.
— Quelle erreur! Monsieur, m'a-t-elle répondu; notre clientèle est au grand complet. Fait-on des
économies ; attend-on une saison moins chaude pour se mettre en route; craint-on l'épidémie? ça, je n'en sais rien. Ce qu'il y a de certain, c'est que Ton tient ses persiennes closes pour faire croire que la maison est vide. On ne sort que le soir, à la brune, ou de grand matin. On forme de petits groupes, de petites associations et l'on visite Paris comme des étrangers en train de plaisir.
Il est du dernier bon genre d'aller voir tout ce qu'il serait de mauvais ton de visiter dans une autre saison.
Les fêtes foraines sont très appréciées. Les chevaux de bois frissonnent au contact des notabilités qui les enfourchent. MM. Pezon et Marseille, le rempart d'Avignon, le monsieur du veau à cinq pattes, la dompteuse de puces et l'incomparable Nana « toute en zinc! » saluent au passage leurs nobles habitués du bout des doigts.
— Madame la marquise, je vous ai gardé votre place. On a brossé la banquette à votre intention.
— Voilà près d'une semaine qu'on ne vous a vu, mon général. Ma femme colosse commençait à maigrir d'inquiétude.
— Le service... vous savez?
— On ne peut pas s'amuser tous les jours.
— Il ne vous est pas trop désagréable qu'on joue la Marseillaise, madame la baronne?... Le public la demande.
— Faites, faites... Il faut que je m'y habitue.
— Ca sera donc pour vous obéir.
— Nous aurons à vous offrir demain, monsieur le préfet, un phénomène digne de votre admiration : une demoiselle décapitée, qui a un œil sur chaque épaule. Elle nous coûte les yeux de la tête. L'Académie nous la disputait. C'est demain sa fête. Ce jour-là elle accepte les petits cadeaux... moi aussi. Elle est vivante... et à la douane.
Rien n'est mieux porté que de causer avec les écuyères, les dompteuses, les phénomènes, les clownesses et les somnambules , en les appelant par « leur petit nom ».
— Vous allez bien, mademoiselle Irma?
— A la douce, monsieur le marquis, à la douce.
— Vous avez digéré votre dernier pavé?
— Pas encore.
— Il faut prendre un peu de camomille, avec dix gouttes d'eau de mélisse dedans. Et votre cochon?
— Il va bien, je vous remercie.
— Fait-il des progrès?
— Ne m'en parlez pas; c'est un piocheur! Il sait presque tout l'alphabet, distingue sa gauche et sa droite et tape ut, ré, mi, fa, sol sur le pianoforté. J'en ferai quelque chose.
— Comment vous résister!
Farceur! Vous ne me mèneriez tant seulement pas à l'Opéra, dans une première loge.
— Dame! pensez donc...
— J'irais décolletée tout comme une autre, vous savez ?
— Oh! je sais.
— Et je ferais mon petit effet.
— C'est ça que je crains.
— N'en parlons plus.
— C'est ça; n'en parlons plus.
— Et ma chanson?
— Je vous l'apporte.
— En vers... pas d'bêtise !
— Jamais de bêtise avec moi.
LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME 2l3
- — Oh ça!... Elle est en vers de quoi?
— En vers de Bohême.
— Chantez-la-moi.
— Volontiers.
— Chez le marchand d'vin nous serons plus tranquilles, monsieur le marquis.
— J'aime mieux ici.
— Même si je paye?
— Même si vous payez.
— Vous permettrez que je fasse apporter une consommation?
— Tout ce que vous voudrez. Voilà cent sous.
— A la bonne heure, Marquis! Chante-moi ta romance.
Je crois devoir vous faire grâce de ce morceau devant lequel tous les cours de littérature resteraient fermés.
Les pauvres arbres de banlieue en voient de toutes les couleurs. A chacune de leurs branches pend la carcasse d'une lanterne de papier. Le bruit des parades, les tirs à la carabine, les chansons obscènes, les cantiques parodiés, les airs nationaux font fuir les oiseaux. Les buissons sentent le graillon
et la pipe. Les chevaux de fiacre surmenés courbent la tête sous le soleil, en proie aux mouches, tandis que leurs maîtres réclament en titubant un pourboire déjà reçu.
Si j'ai fui tout cela, vous le comprenez? Hier je suis parti pour le Loiret.
Chacune des gares de Pans a sa spécialité. Celle du chemin de fer d'Orléans est justement renommée pour les petits pieds bordelais, périgourdins, agénois, navarrais et espagnols qui la traversent; pour les grands yeux noirs, pour les dents blanches qui l'égayent, pour les lourds chignons qu'un foulard aux couleurs vives enveloppe.
En attendant le départ, je me promène sur la chaussée.
Huit mulâtres prennent un compartiment d'assaut. Noé n'a certainement pas emporté autant de provisions pour ce fameux voyage au long cours qui l'a illustré. On s'installe dans le train comme dans un appartement : le salon dans les premières, on y cause; la chambre à coucher dans les secondes, on y dort; la salle à manger dans les troisièmes, on v dévore.
Deux vieux époux vont et viennent, affairés, d'un bout à l'autre de la gare. Ils frappent à toutes les portes, interpellent tous les employés, rendent le gouvernement responsable de tous leurs mécomptes. Chaque fois qu'ils passent essoufflés, je les entends qui murmurent :
— C'est bien une administration républicaine, ça !
— On. ne peut pas attendre mieux en république.
— Tu vas voir qu'on nous demandera nos billets.
— Parbleu! sous un pareil gouvernement, on ne peut plus se fier à personne.
L'heure du départ approche. « Gare donc! — Gare là ! » Les camions roulent plus pressés , chargés des derniers bagages. Le sous-chef de gare a pris la cloche. Les retardataires arrivent fourbus. Tous les wagons sont barricadés. A chaque portière apparaît une tête menaçante. Si quelque audacieux approche, les premiers occupants lui crient , quel que soit leur nombre : « Complet! » Les banquettes sont encombrées de paletots, de couvertures, de valises qui pren-
2l6 LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME
dront place dans les filets, une fois le signal du départ donné. Douze personnes entendent se réserver les trente places du wagon.
J'ai pour principe qu'il faut voyager dans les trains mixtes si l'on veut être à son aise en première. L'express est toujours complet. La réalité brutale avait donné un croc- en -jambe à ma théorie... d'ailleurs irréfutable.
Dans un compartiment voisin, un beau parleur pérorait. Chaque fois que le train s'arrêtait, j'entendais la suite d'un discours dont le sujet n'a pas varié.
« Épinay... Les voyageurs pour Épinay. »
— Oui, Mesdames, s'écriait mon voisin, les chaussures que Ton achète à la campagne durent quatre fois plus que celles que vous achetez à Paris. Un exemple...
Coup de cloche. Le train repart. Je n'entends plus rien et m'en console.
« Brétigny... Les voyageurs pour Brétigny. »
— En 1847, j'ai acheté à Breuillet des souliers que je porte encore. 11 ezl vrai que j'ai le soin de les frotter touo les matins, en dedans et en dehors, avec de la graisse de porc. Cela a pour effet...
Coup de cloche. Le train repart. Je n'entends plus mon voisin et je m'en réjouis.
« Étrechy... Les voyageurs pour Etrechy. »
— ... Tandis qu'avec des chaussures de Paris, pas moyen. Tous les jours, n'est-ce pas, vous marchez dans le fumier, le purin, la rosée, un tas de saletés qui brûlent le cuir. Alors moi...
Cette façon de traiter la rosée m'a indigné; une seconde fois, j'ai changé de compartiment.
A quoi bon vous écrire tout cela? En l'écrivant, je pense à autre chose. Peu vous importe la suite de ce voyage, n'est-ce pas ? Je me bats inutilement les flancs. Dieu! que vous aviez mal aux nerfs, en terminant votre lettre ! que j'ai souffert, moi, en la lisant! Elle réveillait pourtant de doux souvenirs assoupis. Après chaque paragraphe, je m'arrêtais les yeux clos , le cœur ému , l'esprit en éveil. Je vous plains bien d'avoir revu, tel que vous me le dépeignez, le berceau de notre tendresse.
Quant à cette bergerie excentrique qui vous a conquise, je ne sais qu'en penser. Cela dépendra du temps que vous y passerez. Tout pays dans lequel
2l8 LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME
rien ne subsiste qui nous soit commun n'existe pas pour moi.
Je serais jaloux de votre hôte, savez- vous bien, si je n'avais pas ma chère hôtesse à lui opposer; car, enfin, j'ai mis plusieurs années à faire le chemin qu'a franchi en une heure et demie votre parfait berger. Le voilà de la famille ! Vous me direz dans votre prochaine lettre si j'ai conservé ce premier rang qu'il y a huit jours j'occupais encore. A défaut d'autre titre, permettez-moi d'invoquer mon ancienneté.
Quant à Pierre et à Hélène, qui vous ont entraînées par-delà les nuages, sur les confins de leur septième ciel, faites-leur tous mes compliments.
Je n'ai pas lieu de vous envier votre hôte. Ma chère hôtesse assure qu'elle a quatre-vingt-un ans. Nous ne sommes pas d'accord sur ce point. Son cœur a trente ans, son intelligence en a cinquante, son corps soixante : ils ont donc cent quarante ans à eux trois. Cela fait une moyenne de trente-sept ans. C'est en effet l'âge auquel madame M... adroit.
Je ne puis comparer à sa piété que son esprit de tolérance. Sévère pour elle seule, elle a pour autrui
toutes les indulgences. Son enjouement vous charme tour d'abord. Les choses élevées de l'intelligence lui sont familières; elle ignore les autres et s'en trouve bien. Sur un point, elle se montre intraitable : il faut qu'on soit heureux autour d'elle ; et elle ne néglige rien pour se donner satisfaction. Chaque fois qu'elle disparaît, il y a quelque part une bonne œuvre accomplie : de braves gens consolés, une ruine relevée, une misère adoucie. Si on l'apprend, c'est par miracle.
Votre hôte est « un original », dites-vous; ma chère hôtesse est mieux que cela. La Providence l'a placée sur notre chemin comme un phare protecteur.
De même que, dans un livre sombre, nous posons le signet entre deux pages consolantes que nous nous promettons de relire, de même, dans notre société troublée, Dieu a bien voulu placer de pures créatures sur lesquelles notre pensée se reportera, chaque fois qu'elle aura besoin d'un grand exemple pour se réconforter. Madame M... fait partie de cette bienfaisante pléiade. Vous l'aimeriez beaucoup; elle vous aimerait de même.
Il est cinq heures. Le jour qui vient de naître franchit lentement l'horizon. Voyez-le donc; il est timide comme un enfant. Tout dort encore. Depuis longtemps, je vous écris. Si vous étiez là, qu'il ferait bon vivre!
L'air frais donne des frissons aux peupliers. La rivière frileuse roule en tremblant au milieu des prés. Elle a dans l'ombre des tons de sépia; elle emprunte au jour son azur le plus tendre. Le soleil bas donne aux feuilles des taillis de chaudes transparences; le tronc des arbres est liséré d'or.
Les oiseaux encore enroués font leurs exercices du matin. De la ville, arrive le premier appel des cloches. Toutes les paroisses voisines répondent aussitôt : « C'est bon, madame la Cathédrale, ne faites pas tant d'embarras; nous avons aussi le Bon Dieu chez nous. » Tandis que dans les nids, les oiselets de l'année bégayent : « Notre Père », la brise apprend aux feuilles à murmurer : « Je vous salue, Marie. » Tout encore dans la nature parle à voix basse et marche sur la pointe des pieds.
Tout à coup, le coq se dresse sur ses ergots et sonne la diane. La servante saute à bas du lit.
Pauvre fille! Le maître, à peine éveillé, l'a déjà appelée dix fois : « paresseuse! »
J'ouvre à deux battants ma fenêtre. Qu'il est doux à respirer, cet air pur du matin ! Avant d'arriver jusqu'à moi, que de fleurs il aura rencontrées! Il fait le tour de ma chambre... Sur les rideaux de l'alcôve, les grands perroquets de cretonne, bleus et roses, battent de l'aile. La maison s'éveille...
Bonjour, amie. Dieu vous garde.
Jean.
Madame Antoinette de X**k à la Bergerie , par Arrens {Hautes-Pyrénées).
Paris, août 1884. Amie,
Ne recevant de vous aucune nouvelle, j'ai quitté brusquement, samedi matin, les bords du Loiret. Il me semblait que j'allais trouver, en arrivant, une bonne et longue lettre. Rien ne m'attendait. La rage m'a saisi, je l'avoue, et je suis reparti le soir même. Je ne sais pas pourquoi, depuis quelque temps, je ne décolère pas.
J'ai pris le train de cinq heures cinq pour Compiègne. Où avais-je la tête? Tous les wagons du samedi sont bourrés d'époux en villégiature matrimoniale. Le train des maris emportait, ce soir-là, un chargement supplémentaire de collégiens en vacances. Jamais je n'ai traversé pareille cohue.
Et il faisait une chaleur!... à rendre dix points sur quarante-cinq au Sénégal.
Tout le monde était de mauvaise humeur. L'administration entendait que les compartiments fussent complets! « Comprend-on cela? Par une chaleur pareille ! Alors qu'il est si simple d'ajouter des wagons. »
J'ai constaté une fois de plus la rage qu'ont les Parisiens de se faufiler là où il est défendu de passer. Aucune gare n'a de plus faciles accès que celle du Nord. Tout le monde cherchait la porte interdite. Cela est humiliant de suivre le chemin banal. On a l'air du premier venu. Et puis cela « n'embête » personne, et rien n'est plus doux que d'agacer ses concitoyens. Ceux-ci voulaient traverser la Consigne, ceux-là le bureau des Renseignements. Des familles astucieuses parlaient bas aux hommes de peine, leur promettant « la pièce » si on les faisait entrer dans la gare en contrebande. Sans rien répondre, les chargeurs tendaient la main, glissaient « la pièce » dans leur poche et conduisaient mystérieusement mes imbéciles radieux, là où tout le monde pouvait passer.
— A la bonne heure!
— Le tout est de savoir s'y prendre.
— D'avoir de l'aplomb.
— Et de l'argent. En voyage, il faut semer For à propos.
La chasse à l'homme est ouverte. Les bêtes, exaspérées par la chaleur orageuse que Dieu nous inflige, nous harcèlent. L'homme est bien malheureux!
Taïaut! taïaut! hardi les mouches!... Le train part. Ruez-vous sur les voyageurs entassés. Le convoi roule; ils ne peuvent plus vous échapper. Comme elles en profitent, les petites misérables !
Celle-ci s'est installée sur le nez d'un officier de chasseurs furieux de rejoindre son corps. De ce point culminant, elle nous contemple en souriant. La lutte ne tarde pas à s'engager. Les chiquenaudes, les pichenettes, les coups de mouchoir, les coups de poing, rien n'y fait. La bête persiste; l'officier est vaincu. 11 fait la grimace et se résigne. Taïaut ! taïaut ! hardi les mouches ! Celle-là se pose impudemment sur l'éventail qui la menace, se fait balancer quelque temps et s'élance de nouveau sur sa victime.
Chaque voyageur est la proie d'une meute ailée qui le traque.
La mienne, prodigue de baisers exaspérants, se promène sur mes lèvres. Je souffle, je tousse... ah! bien oui! J'ai envie de mordre. Le mouchoir que j'appuie sur le bas de mon visage m'étouffe. Je l'enlève. Elle revient, se faufile dans mes narines. Quel plaisir ces misérables y peuvent-elles trouver ? Après chaque tour qu'elles vous ont joué , elles se mettent à rire. Certainement... Quoi? Jamais vous n'avez entendu rire les mouches ?
A Compiègne, à la table d'hôte, c'est bien une autre affaire encore. Elles goûtent tout avant vous, promènent sur vos vêtements leurs petites pattes sales qui ont plongé dans toutes les sauces. Vous voulez boire? Chaque gorgée charrie des cadavres. Prenez-vous un fruit? Les mouches tenaces croquent sous vos dents.
Taïaut ! taïaut ! hardi les mouches ! Vengez les lièvres, les lapins, les perdrix, les faisans, et les chevreuils aussi.
Je me sauve.
Sur le pont, un nuage épais d'éphémères me
barre le chemin. Au bord de la rivière, des feux de paille sont allumés, qui les attirent. Bêtes de bêtes ! Elles tombent par milliers autour des brasiers. Les gamins les ramassent et les jettent, à pleines poignées, dans les flammes qu'elles ravivent. Il neige des névroptères à gros flocons. Les passants en sont couverts; on en respire, on en écrase. Fuyons!
Que faire, le soir, à Compiègne, lorsqu'on n'y connaît personne; lorsqu'on y connaît quelqu'un peut-être aussi? Se coucher et dormir.
Dormir à Compiègne! Qui a jamais vu cela?
La chasse à l'homme est ouverte. Hardi! hardi! les petites bêtes! mangez les grosses.
Me voilà dans ma chambre. Ma porte est close. J'ouvre les fenêtres. La vue est belle et la lune monte à l'horizon. L'air est plus frais. Le bienêtre m'envahit.
Allons bon ! Qu'est-ce que cela ? Je devine. C'est une échappée du chien de ma voisine de la table d'hôte. Pourquoi m'a-t-elle donné la préférence? C'est de la puce que je parle. Il faut que j'allume. En chasse, à mon tour.
A peine ma chambre est-elle éclairée que des ennemis invisibles l'envahissent et prennent position en attendant le combat.
Après un quart d'heure de recherches vaines, je prends la résolution de me coucher. J'enlève successivement de mon lit un édredon, un couvrepied piqué, une couverture de coton, une couverture de laine. Les draps doivent être frais là-dessous ! Ils ont l'aspect d'un lac bouleversé par la tempête.
Plein de candeur et d'espérance, j'éteins et me couche. Des amis inconnus viennent en foule au devant de moi. Il en sort de tous les plis, de toutes les ouvertures, de toutes les fentes, dé toutes les crevasses. Les monstres me couvrent de caresses répugnantes. Chacune d'elles me coûte une goutte de sang. Pour leur échapper, je me lève.
Abominable souvenir!
Je prends place dans un fauteuil, décidé à y passer la nuit. C'est alors que les cousins commencent à zonzonner. Je la connais, leur chanson maudite; elle m'a dégoûté des Antilles. Chaque fois que je ferme les yeux, qiiiii, fredonnent les
bestioles enragées. Que faire pour se défendre? Rien! Jusqu'au jour, les misérables sifflent à mes oreilles leur berceuse qui me tient éveillé.
Je n'en puis plus. Des pieds à la tête, je brûle. Enfin! voici l'aube. Je fuis dans la direction de Pierrefonds.
A peine suis-je dans la forêt, que la chasse recommence de plus belle. Les mouches,, les diptères ont trouvé de rudes auxiliaires. En avant, les guêpes! en avant les taons!... Ruez-vous sur l'homme. La chasse est ouverte. Il n'y a plus moyen d'y tenir. Les enragés percent l'étofTe. Des pieds à la tête, je suis en sang.
Epuisé, un instant, je me suis assis. Quelle imprudence! S'asseoir en août, dans les bois!. La plus effroyable des venimeuses petites bêtes en a vite profité et me voilà pour quinze jours, au moins, la proie des aoûtins, la proie des bêtes rouges. Il faut que je les loge, que je les chauffe, que je les nourrisse. Rien ne peut m'en débarasser. L'amputation, peut-être!... J'y regarde à deux fois. Servir d'hôtel à de pareils animaux, quelle humiliation!
Et Ton vous dit : « Allez vous reposer à la campagne. » La campagne, en août! jamais.... Fi! l'horreur!
Et l'on vous dit : « L'été est la plus belle des saisons. » Quelle duperie! Le choléra, toutes les pestes, tous les ouragans sont ses clients. Les nuits sans sommeil, les jours sans repos, sont réservés à l'été. Nous vivons de rengaines.
En août, le seul refuge, c'est Paris. J'y suis.
J'y reste.
Jean.
On me remet votre lettre. Est-il possible que je vous aie fait tant de peine ! Oui, vous avez raison et je suis un mauvais cœur, un mauvais ami, égoïste et jaloux. Je rougis de vous envoyer cette lettre banale, triviale et vulgaire. Si je lui donne cours, c'est pour me punir; et puis, une heure de retard, dans l'envoi que je vous en fais, aurait pour conséquence de vous laisser quatre jours de plus sans nouvelles. Vous seriez inquiète.
Dès que vous vous éloignez, tout ce qu'il y a
de bon en moi s'éloigne. Oubliez mes deux dernières lettres, je vous en prie. Ne tenez compte que de mes regrets, de ma tendresse et de mon dévouement.
Monsieur Jean Quatrelles, Olivet {Loiret).
{Prière de faire suivre
en cas de départ.)
La Bergerie, août 1884.
Votre lettre m'a fait beaucoup de mal. Elle ne contient pas une ligne qui ne soit à cette heure étoilée de larmes. Elle est navrante, votre lettre, désolante, désespérante. Elle m'a beaucoup troublée. Comment avez-vous pu l'écrire!
Ainsi, selon vous, nous n'avons rien de tendre à espérer au delà du tombeau ! Tant pis pour ceux qui n'ont pas saisi le bonheur au passage. Comme l'express, l'amour passe à une certaine heure. Les cœurs à l'affût prennent place dans un compartiment quelconque, et en route 1 Tant pis si le train déraille. Ceux-ci descendent dès la station prochaine; ceux-là s'endorment et se demandent
au réveil pourquoi ils sont partis. Lorsqu'il arrive à destination, aux portes du cimetière, l'express est presque vide. Bon gré, mal gré, il faut descendre, il faut mourir, et pour toujours se dire adieu.
Peut-on aimer véritablement et penser cela! Il faut le croire, puisque vous le dites. Cela me fait peur.
Je me cramponne à ma croyance. Le jour où vous m'aurez convaincue , l'amour aura perdu pour moi la moitié de sa grandeur.
Non, je ne vous comprends pas. Alors que vous devriez, fût-ce au prix de mensonges, attester devant moi que la tendresse est immortelle, vous travestissez cette sublime amie; vous en faites... que sais-je? une camarade, une bonne fille, une compagne de voyage qui nous quittera en chemin et qu'on ne reverra plus.
Je me faisais de l'amour une plus grande idée. Je lui attribuais toutes les perfections. Celles de ce monde me paraissant insuffisantes, je demandais au ciel qu'il les voulût bien compléter. Je lui voyais des ailes comme en portent les anges. Ces ailes, vous les avez rognées et le pauvret ne vole
plus qu'au ras du sol. Plus généreux que vous, les païens avaient dans leur Olympe réservé à E ros une place d'honneur.
Je n'en reviens pas. Cette lettre que j'ai reçue est de vous ? Personne n'a contrefait votre écriture? C'est une épreuve, peut-être.
Ou vous aurez voulu me presser d'en finir. J'en ai affreusement peur; c'est cela! Vous vous serez imaginé qu'en limitant la durée du voyage, j'aurais hâte de partir... Fou que vous êtes!
Lorsque j'avais pour but d'autres mondes plus beaux encore que celui-ci, je caressais la pensée de me mettre en route... et Dieu sait que j'étais près de vous tendre la main. Mais il s'agit bien de cela! C'est une partie de campagne que vous me proposez... un dîner sur l'herbe, un piquenique pour lequel chacun apporte ses petites provisions de tendresse, afin de les croquer de compagnie. Le dessert achevé, on jette au loin les bouteilles vides; on laisse derrière soi le gazon ioulé, couvert d'épluchures et de papiers gras... et chacun rentre chez soi. Fi! pourquoi m'avezvous écrit cela?
Ainsi, pas d'amour au delà du tombeau. Cet avorton ailé, ce gavroche que vous placez si haut, poussif dès la première étape, meurt de lassitude et de peur lorsque la mort lui apparaît. J'avais rêvé mieux que cela.
11 faut croire que Dieu vous a communiqué son programme, car vous proclamez, avec une assurance sans égale, les choses les plus navrantes que d'autres auraient la charité de cacher. Vous vous garderiez bien de désoler qui vous aime, si vous n'étiez pas certain de ce que vous avancez. Je ne vous savais pas à ce point dans l'intimité du Seigneur. Il vous fait ses confidences !.. C'est peutêtre trahir sa confiance que de nous révéler, comme vous le faites, les déceptions qu'il nous ménage.
En vérité, je me demande qui, de nous deux, a calomnié Dieu.
Savez-vous bien, qu'en présence des sentiments... limités et purement terrestres qui paraissent exclusivement vous animer, les « regrets inconscients » que vous m'attribuez frôlent l'impertinence? Ces regrets, mon cher ami, il ne tiendrait qu'à moi
de m'en affranchir. Vous seriez bon prince, n'est-il pas vrai? Vous me viendriez volontiers en aide. Je trouve « regrets inconscients » passablement insolent.
C'est, en effet, « du bonheur banal » que vous vous êtes fait l'apôtre. Je vous croyais plus exigeant que cela. Ce que vous attendez de moi, mon cher ami, des milliers de créatures, dans votre seul département, sont à même de vous le donner, et bien plus avantageusement que ne le pourrait faire votre servante. Elles n'exigeront pas de bail. Avec elles, vous serez libre bien avant le cercueil.
Pour vous, amour et possession sont synonymes. Rien, plus que cela, ne peut m'exaspérer. Où avezvous pris que j'avais attribué à Dieu la pensée de « semer notre chemin de pièges et de tentations stériles » ? Les pièges, ce sont les hommes qui les placent; les tentations, ce sont les hommes qui cherchent à les faire naître. Ne mêlez pas le Seigneur à ces ignominies.
Ce qui m'a toujours fait hésiter à me jeter dans vos bras... sous l'œil de Dieu, ne vous y trompez
pas! c'est que j'ai peur de la façon dont j'y se: et reçue. Nous attribuons à l'amour, l'un et l'ault, deux buts opposés. Comment nous mettre ^ route de compagnie, ne fût-ce que jusqu'à la mort, si nous ne rêvons pas d'atteindre les mêmes parages? Je vous parle en toute franchise, cette fois, vous ne direz pas le contraire. Profitez-en pour me bien comprendre. J'aurais traversé très probablement — et avec joie, — ces parages troublants que vous rêvez d'atteindre 'e mais ils n'eussent pas été le but de mon voyage; t je les aurais rencontrés, peut-être, sur le parcours. Comprenez-vous? Mon ambition est plus grande , mes rêves sont plus beaux que les
vôtres.
La mort ne me tente pas. Elle ne me fait pas peur, parce que je pressens ce qu'elle me prépare, parce ■ que je ne puis atteindre aux félicités suprême qu'avec son concours. Si le malheur veut que partage jamais vos convictions décevantes, c'e alors, alors seulement que je tremblerai devant elle. Le char glorieux, drapé de noir, ne sera plus qu'un tombereau, et la tombe, qu'un trou dans lequel
LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME iZj
de roulerons pêle-mêle tout le durant de l'éter-
I j me troublez plus ainsi, mon ami, vous me
ites peur. J'ai tellement l'habitude de vous croire !
naissez-moi ma foi, mon espérance.
« Dieu ne recommence rien. » Je le sais. Ne
faites pas en sorte que j'aie à m'en réjouir.
En voilà assez sur ce sujet. Votre prochaine lettre
^rie rassurera. Tant que je ne l'aurai pas reçue,
Jfr irai la force d'oublier... l'autre.
*> Pierre et Hélène vont faire une excursion dans la
rmontagne. Ma tendresse a eu pitié de la leur. J'ai
gardé Geneviève. Les chers enfants! avaient-ils l'air
radieux en me disant leurs regrets.
J'ai parlé d'une migraine affreuse. Il était si doux d'y croire, qu'on m'a fait juste ce qu'il fallait de recommandations prudentes: « Ne bougez pas!... Ne
-is dérangez pas pour nous!... Soignez- vous !... etc. » Ils vont partir. — Ils partent. — Les
à. qui descendent la côte. — Ils ont disparu.
Le soleil fait tout fondre. Je suis revenue trempée de la messe.
Parce que tout est couvert de neige aux environs,
n'allez pas vous imaginer qu'il fait froid. C'est près de ma fenêtre ouverte que je vous écris, sous le ciel bleu turquoise. De gais rayons font tout scintiller sur la montagne. Ne pensez pas de mal de mon refuge; ne nous croyez pas ensevelis sous quelque avalanche. A peu de distance d'ici, la brise balance un arbre couvert de fleurs roses. Il a les pieds dans la neige et n'en paraît pas souffrir, je vous assure. Ce contraste est adorable à voir.
Ainsi, pas d'inquiétude. L'été, plus doux que l\ printemps, n'a conservé de l'hiver que ce qui peir, le faire aimer davantage. J'avais très peur de voir la neige fondre là-bas, sur la grande chaîne. Qu'auraisje fait, au coucher du soleil, si je n'avais plus retrouvé les belles pierreries qui la couronnent... la brume rose qui l'enveloppe... la douce teinte lilas des dernières minutes? Il n'y a d'ours ni bruns, ni blancs* ni noirs, ni roux. Il n'y a pas de loups. Un bon1 pays pour les petits Chaperons rouges! Geneviève s'en donne à cœur joie.
Le piéton est en retard d'une heure ; cela me désole. S'il a des lettres, il sourit, du bout du chemin, et me les montre en éventail.
LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME 23o,
Je veux vous dire quelle est ma vie. Vous verrez comme je me ménage. Cest qu'en vérité, au départ, je ne savais pas trop ce qui arriverait. Que je vous explique bien cela. Vous verrez qu'il n'y a plus à se tourmenter.
Sept heures sonnent. Je me lève. J'ouvre ma fenêtre. Margalide est déjà dans les lacets. Je mets mes gants et jette un fagot dans la cheminée. Une allumette l'a vite fait flamber. Margalide entre avec une grande jatte de lait et me fait des rôties que je grignote au coin du feu.
Mon lit est fait. Je me réfugie dans le jardin, car la Margalide a un grand diable de balai qui fait tourbillonner la poussière d'une façon toute particulière. Aussitôt le nuage dissipé, je rentre. J'ai conservé mes gants et j'essuie, sur la cheminée, le grand christ de bois peint qu'y a placé le curé; le verre que vous connaissez, toujours plein de violettes; le réveil que vous m'avez donné l'an passé ; la soucoupe dans laquelle reposent, toutes les nuits, mes boucles d'oreilles, ma montre et mes bagues. Il est huit heures et demie. Margalide va rejoindre son seigneur et maître, qui tous les matins l'attend
à la même place, cette phrase sur les lèvres : « Eh bien, la Margayolle, comme vont la Parisine et sa mignonnette? Ont-elles bien occupé la nuitée? »
C'est alors qu'arrive Geneviève, de la rosée plein les cheveux, des fleurs plein les mains, des baisers plein les lèvres. Les premières caresses échangées, jamais elle ne manque de me dire, en me faisant la révérence : « Et bien le bonjour de la part de notre ami. » Cette conclusion lui vaut de nouveaux bai- . sers.
Elle s'agenouille alors devant la cheminée pour se dégourdir les doigts, et puis commence la confection des bouquets et des gerbes pour le salon et le couvert. Et cela embaume!... et cela réjouit les yeux ! La plus belle rose est pour le crucifix. En la fixant aux pieds du divin agonisant comme une offrande, vous savez à qui je pense, ami.
Neuf heures : grande toilette. Je peigne avec soin mes cheveux que vous aimez. Cette considération leur a épargné bien des coups de ciseaux et m'a valu bien des migraines. Je trouve alors, sur l'angle de la toilette, deux fleurs que Geneviève, en partant, y
a posées. Et il faut absolument que je les place à ma ceinture et dans mes cheveux.
A 11 heures, premier coup de cloche. On se réunit sur le perron. Toujours nous y trouvons notre hôte...
Je n'ose pas vous parler de lui. Il n'a pas l'air de vous plaire. Seriez-vous jaloux, par hasard, de cet adorable vieillard?
Laissez-moi vous le dire, entre parenthèses : jamais je n'ai compris que la jalousie pût flatter l'amour-propre d'une femme. C'est pour le moins une impertinence. Comment peut-on choyer ce sentiment, conséquence déplorable des vilenies qu'on vous a attribuées? Ne vous avisez pas d'être jaloux, surtout! Si ce n'est par respect pour moi, que ce soit par respect pour vous. Et puis, il y a bien assez de points noirs déjà à votre horizon. Je ferme la parenthèse.
« Le berger charmant », comme vous appelez notre hôte, est toujours le premier sur le perron. Il est charmant, en effet; plein d'attentions et de prévenance, de bonne humeur discrète... Et que d'esprit! Il n'a pas besoin des journaux pour en
avoir. Onze heures est l'heure des projets. Pierre et Hélène sont toujours en retard. Onze heures et demie, second coup de cloche. Déjeuner.
Je ne sais pas comment s'y prend le facteur, il arrive toujours au bon moment, alors que notre hôte décoiffe certain flacon, plein d'une liqueur dorée, et nous dit : « Vous ne pouvez pas refuser une larme de ceci. C'est le triomphe de la Margalide. »
Vite ! un verre de liqueur au facteur. Il apporte bien certainement une lettre de l'ami.
Pierre et Hélène sont loin, sous bois, à cheval, dans la montagne; l'oncle Ambroise s'occupe de son « faire valoir »; Geneviève travaille dans la chambre voisine, m'adressant de temps en temps une question; et je reste, ravie, près de la fenêtre, assise devant une petite table que recouvre le vieux tartan que vous connaissez et qui ne me quitte plus. J'admire longtemps les montagnes, les nuages qui poussent quelquefois la familiarité jusqu'à frôler la maison. A chaque instant, le paysage change et d'aspect et de profondeur. Les grands troupeaux vont et viennent, harcelés par les chiens, guidés par
le fifre du pâtre, ni plus ni moins que les soldats par les sonneries du clairon.
Je lis et relis les lettres que j'aime. Je réponds de petites ou de grandes pages aux uns et aux autres. L'heure passe vite, si vite que voilà cinq heures qui sonnent.
Je sors avec Geneviève jusqu'à six heures et demie. Au retour, le hasard place toujours l'oncle Ambroise sur notre chemin. Ne froncez pas les sourcils; c'est Geneviève bien plus que moi qui l'attire. Il n'y a que les vieux garçons qui sachent aimer les enfants. Les papas ont bien autre chose à faire !
Après le dîner, je prends le coin du feu. La lampe est sur la petite table et j'écoute nos amis qui débitent mille folies. Il est de bonne heure quand la maison s'endort... ou paraît dormir. A travers les cloisons mal jointes, des rires étouffés, des baisers furtifs arrivent jusqu'à moi.
Souvent je reste à la fenêtre, chaudement enveloppée. La fraîcheur me pique le visage et je respire avec délices cet air pur qui s'est roulé dans les glaciers et qu'aucun mortel n'a respiré avant moi.
Que c'est beau, que c'est bon, mon ami, ce calme des nuits dans la montagne! Si quelque rumeur légère arrive jusqu'à nous, elle paraît bien plutôt venr du ciel que de la terre. Ces bruits lointains du paradis pénètrent et consolent. Il semble que Dieu est à deux pas, qui vous sourit et vous encourage. Les étoiles sont à portée de la main et c'est par discrétion qu'on n'en cueille aucune.
La pendule a sonné dix heures. Je me couche et longtemps encore je pense aux absents... à l'absent.
Voilà ma vie, mon ami. Laissez faire. Prenez patience. Ne vous tourmentez pas. Je vous reviendrai forte et vaillante, et vous serez heureux de ma belle mine.
En m'écrivant, songez, ami, à tout le mal que vous pourriez me faire, à toute la joie que vous pouvez me rendre. J'ai une telle foi en vous, que, dès à présent, je me sens aux trois quarts consolée.
Au revoir, ami. Que Dieu vous garde.
Antoinette.