‹ Lettres a une honnete femmeChapitre 6 sur 8 · TELEGRAMME · texte numérisé non relu

TELEGRAMME

Le port est gratuit.

Le facteur doit remettre un récépissé à souche

lorsqu'il est chargé de recevoir une taxe.

Monsieur Jean Quatrelles,

36, rue des Linottes (Paris).

Pour Paris de Arrens. — N° 268. — Mots 23. — Dépôt le i3 à 3 h. du soir.

Lettre reçue touchée par post-scriptum un mot de plus ne pourrait qu 'atténuer impression.

Antoinette.

Madame Antoinette de X*** à la Bergerie, par Arrens (Hautes-Pyrénées),

Paris, août 1884.

Amie,

Quoi qu'il m'en coûte, j'obéis à votre télégramme. Je conserve de l'incident, soulevé par nos deux dernières lettres, le profond regret de vous avoir attristée et la foi dans une seconde vie facilement meilleure.

Nous avons quelques heures encore pour parler de George Sand.

Lorsqu'un grand homme contemporain ou une grande... — Tiens! au fait, pourquoi le mot grand, s' appliquant à un homme, a-t-il pour effet d'exalter ses qualités intellectuelles ou héroïques, tandis que le mot grande, qualifiant une femme, constate une manière d'être purement plastique ?

Un grand homme, une grande femme.

Le même phénomène se produit en sens inverse pour grande dame et grand monsieur.

On pourrait croire que les grammairiens ont refusé le génie à la femme et la noblesse à l'homme... Je reprends.

Toute illustration contemporaine, qui a sa statue, sur une place publique, n'a plus à prétendre à rien. Peu à peu l'attention se détourne d'elle. On a payé sa gloire; à d'autres! Dans la tombe, son dossier ficelé et cacheté est casé, avec numéro d'ordre et inscription à l'inventaire. Il y moisit, comme les paperasses dans les cartons de Me Un-Tel, avec cette inscription : « Affaire terminée. »

En guise de serre-papier, on a posé la statue sur la liasse.

Avant cette glorieuse aventure, George Sand était vivante encore. Elle allait et venait dans le souvenir, dans l'imagination de tous. La voilà pétrifiée, immobile et muette pour l'éternité.

Si j'avais l'honneur d'être illustre, j'inscrirais prudemment dans mon testament :

« Je recommande à mes admirateurs de ne

m'élever une statue que lorsqu'ils ne pourront plus faire autrement. »

Sans compter que vos contemporains vous jalousent. Il semble qu'on leur ait volé leur monument. Devant chaque statue nouvelle, quelque chose crie en eux :

« Pourquoi a-t-on mis là cet imbécile? j'y aurais été si bien ! Ce carrefour me convenait mieux qu'à lui. C'est mon quartier. J'y ai toutes mes habitudes. J'y suis connu. Je le traversais tous les jours en me rendant à l'Institut. En quoi cela intéresse-til les habitants de cet arrondissement, de voir, chaque fois qu'ils sortent, chaque fois qu'ils rentrent, se dresser devant eux la figure bête de mon ancien collègue et ami? Il est laid!... Il est ridicule !... Le sculpteur n'a rien pu en tirer. Mais, voilà : moi, je n'ai jamais rien demandé, rien mendié... Tiens!... Bravo, petit chien, bravo!... Encore..., encore!... Allons, bon! un sergent de ville l'interrompt. Ces petits animaux se manifestent à chaque instant par des traits de génie qui dépassent les limites assignées à l'instinct. Il est incontestable que, dans le cas présent, le chien s'est, et de beaucoup, montré

supérieur au sergent de ville. Car, enfin, je vous le demande : qu'a fait mon ancien collègue de plus que moi pour être coulé en bronze? Il est mort... La belle affaire! Si je le voulais...; je ne le veux pas... mais enfin si je le voulais, dans cinq minutes je le serais aussi ; tandis que jamais, jamais, jamais..., vous m'entendez bien? jamais il n'eût écrit mon livre sur... »

Ne désignons personne.

Être coulé en bronze ou taillé dans le marbre, exposé au centre de quelque square, glorifié par ses intimes de la veille, salué par les orphéons et les fanfares, c'est mourir une seconde fois..., et la postérité est impitoyable pour les récidivistes.

Qui s'avisera d'analyser les mérites du pétrifié? Tout le monde les connaît; c'est de la rengaine. Établir, au contraire, que sa réputation est surfaite; éplucher sa vie comme on corrige une dictée de concours; exhumer tous les racontars scandaleux dont on a éclaboussé sa vie, à la bonne heure! Découvrir quelque œuvre de jeunesse dans laquelle il insulte à tout ce qui a servi de base à ses convictions dernières; mettre la main sur une lettre dans

laquelle il sollicite platement de ses ennemis la croix, qu'on lui a refusée ou un secours qu'il a reçu... \ voilà l'idéal. S'emparer, enfin, d'un casier judiciaire interrompu pour « services rendus à la police »!... Oui; mais cela, c'est trop beau ! On n'a ces chanceslà qu'une fois dans sa carrière... et pas toujours.

Tout n'est pas rose dans le métier de glorifié.

Pour les Berrichons qu'elle a poétisés, « la Dudevant était une grande toquée. A-t-on jamais eu des idées pareilles ? Supprimer la statue de Notre Seigneur dans les écoles et camper sur la place publique la ressemblance de cette folle qui s'habillait en homme et qui fumait! Oui, Monsieur, elle fumait. On ne me l'a pas dit; je l'ai vu. Il est encore heureux qu'on ne lui ait pas mis une pipe à la bouche. La bohémienne recevait plus souvent le diable que les saints dans son Nohant. Elle vivait en écrivant des livres. Il y a tout de même de bien bêtes d'états ! »

Aussi son acte de décès porte-t-il :

« Aujourd'hui, 8 juin mil huit cent soixante-seize, à dix heures du matin, est décédée madame Lucile-Aurore-Amantine Dupin (dite George Sand), âgée de soixante-onze ans, sans profession. »

LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME 25l

Ce « sans profession » n'est-il pas adorable? C'est le pendant du mot rentier, qui comble tant de lacunes !

Dans les hôtels : tous rentiers.

Sur les passeports : tous rentiers.

En police correctionnelle : tous rentiers.

Et, en effet, George Sand, ne payant rien à l'État pour exercer son industrie, n'avait légalement droit à l'inscription sur les registres de l'état civil d'aucune profession. Pas de patente, pas de profession.

Je vois d'ici le discours d'Arsène Houssaye pratiquement annoté par les vrais amateurs de professions sérieuses.

« George Sand tailla sa plume... » {Joseph Jacquet, successeur |M. h I Paris, i8j8. Maison spéciale pour les cure-dents

et la taille des plumes d'oie.)... « comme une épée. » (Binet A. et Cic |n. c'.j Plus d'accidents en duel. Épêes de combat à pointe recourbée.) « Chaque nuit, elle reprenait cette plume éloquente qui n'avait jamais manqué d'encre , et quelle encre! » (L'encre de la Petite-Vertu, connue depuis 1602, n'oxyde

pas les plumes. Larmendière (F.), $t, n. g1. « Elle fut grande, elle fut bonne » (Bureau central pour le placement des bonnes à tout faire, des bonnes à" enfants pour maisons bourgeoises). « C'est là son épitaphe. » (Camuset (P.). Entreprise de monuments fu-

nèbres. Seule maison pouvant soumettre à ses clients un album contenant dix mille modèles a"1 èpitaphes , selon les âges, les vertus, les situations et le prix que l'on désire y mettre.}

A la bonne heure! Voilà qui fait aller le commerce.

Il faut être juste, aussi : M. Sylvain Bonnin, adjoint et officier de l'état civil de la commune de Nohant-Vicq, a dû être fort embarrassé. Il aurait bien voulu inscrire une profession; laquelle? Ou plutôt comment rédiger la chose? George Sand avait beau s'être habillée en homme autrefois, il ne pouvait pas la qualifier homme de lettres. M. Sylvain Bonnin a dû être fort embarrassé. Femme de lettres sent son bas-bleu d'une lieue; et il ne faut pas oublier qu'on dressait l'acte mortuaire de la châtelaine de Nohant, de l'arrière-petite-fille de Maurice de Saxe et, par conséquent, d'Auguste II, roi de Pologne.

La vie du grand écrivain se divise en trois périodes bien distinctes : la première, ardente et enjouée; la seconde, exubérante; la troisième, recueillie. Durant la première, on l'a souvent fait souffrir; pendant la seconde, elle a fait inconsciemment beau-

coup de mal; elle a fait beaucoup de bien pendant la troisième.

Par tous les moyens en son pouvoir, autour d'elle, elle n'a voulu que des heureux.

Élevée au château de Nohant par...

Dieu me pardonne! j'allais vous retracer la vie de George Sand. Lisez ses mémoires, cela vaudra mieux. Deux monuments ont été inaugurés le même jour : à la Châtre, sa statue; à Paris, le volume le plus intéressant peut-être de sa correspondance. La troisième période de sa vie y est bien caractérisée par ce passage si touchant d'une de ses lettres à G. Flaubert :

i Tu vas entrer peu à peu dans l'âge le plus heureux et le plus favorable de la vie : la vieillesse. C'est là que l'art se révèle dans sa douceur. Tant qu'on est jeune, il se manifeste avec angoisse. »

Et par cette phrase d'elle, recueillie par Pierre Véron :

« Quand on a donné tout ce qu'on avait dans le cœur, on n'a ni peur de finir, ni envie de recommencer. »

Je viens de prendre dans ma bibliothèque un volume que je suis peut-être seul à posséder main-

tenant. Il est daté de Bruxelles, 1837. C'est une reproduction des Lettres sur les écrivains français publiées dans Y Indépendant par Jules Lecomte, sous le pseudonyme de van Engelgom (de Bruxelles).

Ce petit livre a fait, en son temps, un tapage du diable. La préface, dont j'ai le manuscrit, était trop violente pour qu'on la publiât. Il y avait dans l'air des soufflets et des coups d'épée à ne savoir qu'en faire. Les gifles voltigeaient indécises, ne sachant où se poser. Décidé à aller jusqu'au bout, Jules Lecomte demeura van Engelgom; mais, ses chroniques terminées, il publia l'avis suivant.

« J'irai le Ier avril à l'Opéra voir Nourrit faire ses adieux au public dans un bénéfice où tout ce que Paris intelligent, Paris artiste, Paris élégant et riche renferme d'élite se trouvera réuni. J'ai payé ma stalle soixante francs. Malheureusement, à habiter deux mois la capitale de France, on ne devient pas capitaliste, et je joue de mon reste. Le 3 avril, je serai à Bruxelles, n° 48, rue Montagne- aux~herbespotagêres, et après-midi, de 2 à 4, visible dans la grande allée du parc : redingote noire de Staub, pantalon gris mi- collant de Swart, gilet de piqué de

Ittanc, Palais-Royal,, galerie Montpensier, chapeau Gibus, canne de Thomassin, gants de Boivin, bottes vernies de Lahyrek, la moustache blonde en croc et mon petit plaid de drap noir doublé de velours raisin de Corinthe brochant sur le tout.

» Je sortirai de chez moi à deux heures précises ; je passerai par la Puterie, la rue de la Madeleine, la Montagne de la Cour et la place Royale; j'aurai souvent à la main un foulard chinois de soie écrue à ramages. A quatre heures fixe, je rentrerai chez moi par la montagne du Parc. »

Et les épées rentrèrent au fourreau! Il est vrai qu'il fallait aller s'escrimer à Bruxelles, et Ton voyageait en dilligence!

Je copie à votre intention, dans le petit volume de M. van Engelgom (de Bruxelles), quelques passages relatifs à George Sand, la George Sand de 1837. Née en 1804, elle avait trente-trois ans alors; sa séparation amiable datait de 1831. Depuis cette époque elle habitait Paris. M. de Kératry l'avait détournée d'écrire; Balzac l'avait fort peu encouragée. Delatouche l'avait tenue sur l'encrier baptismal. Après lui avoir forgé le nom qu'elle a rendu

célèbre, il lui avait ouvert les portes du Figaro.

Après avoir rêvé de se faire religieuse, ce dont son confesseur, un jésuite s'il vous plaît, l'avait détournée,, elle avait adopté la religion de Jean-Jacques. Courbée devant ce pontife, le Contrat social était devenu sa bible ; Emile et le Vicaire Savoyard avaient remplacé pour elle l'Ancien et le Nouveau Testament.

Sans jamais l'enchaîner, d'ardentes, d'illustres amitiés l'inspirèrent souvent.

Jules Sandeau avait écrit avec elle Rose et Blanche et lui avait donné l'idée première ftlndiana. Lèlia avait suivi de près Valentine. Au bras d'Alfred de Musset, elle avait parcouru l'Italie et grossi son bagage des Lettres d'un voyageur et du Secrétaire intime. Jacques avait fait tapage en 1834; André et Leone Leoni en avaient fait autant en 1835. Simon, Mauprat, les Maîtres mosaïstes, la Dernière Aldini venaient de paraître lorsque Jules Lecomte rencontra George Sand au foyer de l'Opéra. L'influence de Lamennais allait se faire sentir. Déjà les premiers feuillets des Lettres a Marie étaient écrits. C'est l'année suivante, si je ne me trompe, qu'elle

fit avec Frédéric Chopin le voyage de Majorque, d'où elle ramena Consuelo.

Dante modeste, M. van Engelgom (de Bruxelles) a pour pilote dans l'enfer parisien l'auteur d'un acte de vaudeville fort bien accueilli par le parterre de l'Ambigu. Dante et Virgile sont de même envergure, comme vous voyez :

« Le foyer de l'Opéra de Paris est le salon de MM. les princes de la littérature. C'est là que trônent ces aristocrates de la pensée, ces grands seigneurs de l'intelligence, ces rivaux de toutes les gloires et de toutes les noblesses — comme dirait l'un d'eux en parlant d'eux. — Le foyer de l'Opéra est donc un vaste salon qui a ses groupes; chaque groupe a, en quelque sorte, son président; on n'y demande pas la parole, on la prend; là se glissent quelques greffiers qui annotent et mnémonisent pour continuer leur métier de colporteur par lequel ils vivent avec la réputation de gens d'esprit. Du reste, je suis persuadé qu'on ferait un beau livre de toutes les choses qui se disent chaque soir au foyer de l'Opéra, et le journal le plus intéressant du monde serait celui qui enverrait là ses sténographes. C'est

que tout s'y agite : politique, art, science, critique et calomnie..

» Madame la baronne Dudevant, dite George Sand, entra au foyer, au bras de M. Charles Didier, l'auteur nébuleux de Rome souterraine. A la vue de George Sand, Alfred de Musset, dont le voyage en Italie avec la célèbre femme est un fait interprété, se glissa derrière M. de Balzac et s'enfuit dans la salle.

» Madame George Sand me parut une petite femme d'un aspect assez délicat, de trente ans environ, ayant de beaux et nombreux cheveux et un visage fort noble. Son profil est de ceux que les Français appellent bourbonniens . Elle était mise avec un goût dont l'originalité n'avait rien de forcé; ce n'était que de la distinction. Une robe de soie très bouffante, à manches plates, une mantille de velours vert émeraude, garnie de dentelles démesurées, et un beau diamant sur le front. Son pied est irréductible, et sa main improbable. Elle avait une cour de jeunes artistes à sa suite, et les gens célèbres se rangeaient pour la saluer avec empressement. La chaude pâleur de son visage laissait briller dans tout leur éclat ses yeux noirs.

» Sans me prévenir, mon ami, l'auteur d'un acte de vaudeville eut l'impudence d'aborder madame George Sand; j'aurais voulu avoir une trappe sous mes pieds pour m'abîmer à ses yeux. Notre compatriote est fort lancé, comme vous voyez. L'auteur de Leone Leoni l'accueillit bien. Elle eut l'insigne bonté de nous prier de prendre le thé chez elle après l'Opéra; nous acceptâmes, moi avec une humilité profonde, mon compatriote avec la confiance d'un homme qui a déjà son acte joué à l'Ambigu, et nous nous quittâmes jusqu'à plus tard...

y> L'auteur & André habite rue LafFitte. Vous avez vu dans les journaux le compte rendu d'un procès que l'illustre femme a soutenu, dans le Berry, contre M. Dudevant, son mari, procès en séparation qui s'est terminé tout à l'avantage de celle qu'un critique a appelée : « Reine parmi les » hommes, roi parmi les femmes. » Il y a peu de temps que George Sand est de retour de son voyage, et elle habite encore un hôtel de la Chaussée d'Antin; c'est là qu'elle nous a reçus.

» Elle était rentrée avant nous; nous la trouvâmes en pantalon à pieds de cachemire rouge, enve-

loppée dans une robe de chambre en velours brun et coiffée d'un bonnet aussi de velours, de forme grecque et richement brodé. Elle était à demi couchée dans une ganache de maroquin; ses petits pieds jouaient avecles petites mules chinoises qu'elle perdait et retrouvait sans cesse sur le tapis. A notre arrivée, elle nous offrit la boîte au délicieux tabac de Smyrne et le papel. Je fis gauchement une cigarette qui fuyait, et je la fumai tant bien que mal, par contenance.

» Les invités de ce thé sans façon étaient M. Charles Didier, qui tenait le bras de George Sand à l'Opéra; M. Emmanuel Arago, de la famille de tous les Aragos possibles; M. Alphonse Royer, le spirituel auteur des Mauvais Garçons; M. Calamatta, jeune graveur qui vient de faire un beau portrait dont on a orné les œuvres complètes de George Sand; puis enfin mon ami, l'auteur d'un acte de vaudeville, et... moi.

» George Sand avait toute l'attitude d'un bon petit jeune homme qui babille avec ses amis. Chacun l'appelait tout simplement George; elle était fort simple, et si simple même, que beaucoup de son esprit passait inaperçu.

LETTRES A UNE HONNETE FEMME 2Ôl

» Quand on lui eut apporté l'eau pour le thé : — Charles! faites le thé! — dit-elle à M. Didier; et elle reprit sa conversation en me demandant d'un ton famillier, dont je fus très fier pour moi et pour Bruxelles ma patrie, la boîte de palissandre qui contenait le tabac et que mon compatriote (ce que c'est que d'être seulement auteur d'un petit acte de vau • deville !) tenait sur ses genoux.

» La conversation devint plus sérieuse quand M. Alphonse Royer y prit part. George Sand nous parla alors de M. de Lamennais, qui était venu...

» Je ne sais pas pourquoi je ne me sens pas à mon aise à vous parler de ce nouveau collaborateur. Le nom du rédacteur en chef du Monde a éveillé à temps ma discrétion alarmée. Tout ce qu'il m'est permis de vous dire, c'est que, suivant l'ordre nouveau d'idées où va entrer cet écrivain, il ne me paraît pas devoir jamais composer des livres qui se rattachent à Lélia et à Indiana par les idées. Appréciez ma réserve, mon cher Monsieur. George Sand m'a reçu chez elle, l'aimable et gracieuse femme ! Il m'a admis à ses causeries intimes, le grand prosateur! J'ai eu l'estomac réconforté par ses biscuits et ses

meringues. Je connais George! George m'a donné des commissions pour Bruxelles; George m'a gagné quinze francs au boston ; George m'a dit d'ouvrir une fenêtre pour chasser la fumée de nos cigares!.. »

Sur ce, je ferme le livre de M. van Engelgom (de Bruxelles) et vous demanderai pourquoi George Sand n'a pas été de l'Académie.

Vous me répondrez que Balzac, que Dumas, que Théophile Gautier et bien d'autres n'en ont pas été et, ce qui me paraît plus concluant encore, que MM. X. Y. Z. en sont ou en seront à bref délai. Vous me rappellerez que l'Académie des beaux-arts, après s'être honorée en recevant madame Vigée Le Brun, s'est..., comment dire cela?... le contraire enfin, en mettant cette adorable, cette respectable femme, cette grande artiste à la porte...

Le plaidoyer d'Arsène Houssaye en faveur de l'entrée des femmes à l'Académie m'a un peu dérouté.

« On a dit qu'aucun chef-d'œuvre n'était sorti de la main des femmes : c'est une calomnie. Et tout d'abord les femmes font des enfants. »

Pas toutes seules, Monsieur; pas toutes seules. Cela n'ajoute aucun titre à leur admission dans le monument du quai Conti. Il y aurait tout au plus égalité. C'est la première fois que je vois poser la candidature de la mère Gigogne à l'Académie.

« Je me trompe », ajoute Arsène Houssaye.

Ah bah!

« Elles font des hommes ! »

Elles me paraissent faire un peu de tout indistinctement, sans préméditation aucune : hommes, femmes ou Auvergnats, tout ce qui concerne leur état enfin. Et puis je serais en droit de demander à M. Arsène Houssaye si l'homme, tel qu'on nous le fabrique depuis quelque temps, est bien un chefd'œuvre. Que de Ménesclous pour un de Lesseps!

Et plus loin :

« Mais les femmes ne se contentent pas de faire des enfants et des hommes; elles font des œuvres et des chefs-d'œuvre. »

Bien des hors-d'oeuvre aussi...

Mais, pardon! il est tard, ma lettre est déjà

longue. Je n'ose pas aborder à la légère un pareil sujet.

Au revoir, amie. Il doit commencer à faire froid là-bas. Il ferait ici, déjà, moins étouffant si..., si vous n'étiez pas si loin. Ne revenez pas; mais par charité, parlez-moi de temps en temps de votre retour.

Respectueusement à vous,

Jean.

Madame Antoinette de X**" à la Bergerie, par Arrens [Hautes-Pyrénées] .

Trouville, 26 août 1884.

Vous avez bien lu, amie; c'est de Trouville que je vous écris. Cela vous surprend? Et moi donc!

La vérité est que je n'ai pas eu le temps de réfléchir. Que de bonnes choses on ferait s'il en était toujours ainsi ! L'idée vient gentiment, fraîche et souriante. On la prend, on la tourne, on la retourne, on la fausse, on la flétrit, on la dissèque. A force d'être malin, logique et scrupuleux, on n'est qu'une bête.

Par bonheur, cette fois, comme je vous le disais, je n'ai pas eu le temps de réfléchir.

Votre départ m'a absolument dérouté. Depuis, je n'accepte rien qui me soit agréable sans en demander pardon à Dieu. C'est à la lettre, ce que je vous

dis là. Il me semble toujours qu'on va me réclamer le rayon de soleil qui s'est posé sur mes épaules.; Des voix me poursuivent en criant : « Arrêtez-le! arrêtez-le! », et je passe prudemment à l'ombre, de peur d'algarade.

Je ne sais pas ce que l'enfer nous ménage : on dit le pays chaud ! Ceux qui y vont en ce moment y arrivent à demi rissolés. Le diable n'a plus à leur donner qu'un dernier tour de broche. Les passants^ flasques, visqueux, échangent des regards découragés qui semblent dire : « Hein! fait-il assez chaud? — Il y a de quoi mourir. » Et l'on agonise, en

effet.

Aussi, hier matin, en lisant la dépêche suivante,

ai-je éprouvé une douce sensation de fraîcheur et

de bien-être.

« Plus que huit jours à passer à Trouville. Rappelons promesse. Couverture faite. Prenez train des maris.

» maxime. »

C'était comme une fenêtre subitement ouverte

dans une chambre de malade close depuis un mois.

J'ai bourré ma valise de n'importe quoi. Le temps

de cueillir chez Lachaume une poignée de roses pour mon hôtesse, de choisir à la Librairie nouvelle quelques brochures pour mon hôte... en route!

Les rues sont encombrées ; je bouscule tout. Je passe. A chaque instant, la voie est barrée pour cause de pavage en bois.

— En avant! brûlez le pavé, cocher. Il doit flamber comme des allumettes.

— Mieux que les allumettes, bourgeois.

Enfin, voilà la gare! Une heure vingt-sept!...

Plus que trois minutes. Allons, bon! En voilà bien d'une autre!... Le cocher n'a pas de monnaie.

— Je descends de la remise, patron. C'est vous qui m'étrennez.

— Vous êtes encore pas mal filou.

— C'est pour faire comme tout le monde. On m'a passé hier, gare d'Orléans, une pièce fausse ; faut que je regagne ça.

On se bat autour du guichet. J'imprime à ma valise un va-et-vient redoutable qui meurtrit tous les mollets. En avant! On m'injurie, on me bouscule... Je passe. J'arrive.

— Pour?

— Trouville. Aller et retour.

— Pas ici.

— Comment?

— En face, les aller et retour.

De nouveaux combats me valent de nouvelles injures. Comme l'hélice du navire, ma valise tournoie. Je déchire des jupes... Tant pis! Je meurtris des tibias... Voilà qui m'est égal! Ouf!.. J'ai coupélaqueue.

— Pour?

— Trouville.

— A côté.

— Mais...

— Vous ne savez donc pas lire?... Londres. Londres et trains de plaisir.

— Pour?

— Trouville.

— Aller et retour?

— Aller et retour.

— Quarante, soixante-cinq.

— Enfin!... Soyez béni.

Et je pars, toujours courant. Un ami me barre le chemin.

— Tiens! te voilà, toi?

— Oui, me voilà... Je suis très pressé.

— Tu vas ?

— Te prendre à la gorge si tu m'arrêtes.

— Bah! On a toujours le temps. On ne te voit plus. Qu'est-ce que tu deviens?

— Je deviens enragé ! Laisse-moi passer.

— Moi, je vais à Dieppe.

— Puisses-tu t'y noyer!

Grâce à un nouveau moulinet de ma valise, je me dégage et passe.

— Pour?

— Trouville.

— Courez...

Je cours. J'entends le bruit mat des portières que Ton ferme, le cliquetis sec des crochets de sûreté que Ton abat.

— En voiture! En voiture!

— Attendez!... Pas de bêtise... Attendez.

— Pour?

— Trouville.

— En avant, Trouville

— En avant !

Plus de place libre. Ma foi, tant pis ! Je monte au hasard dans un compartiment. Je jette par la portière du fond des journaux étalés, chargés de garder une place..., un coin à reculons, rien que cela! Je suis prêt à tout. Je sors ma carte pour la jeter au nez du réclamant. Oh! surprise! La portière se ferme; personneneréclame. Nous sommes quatre. Le train part.

Mes compagnons de route rassemblent les objets qu'ils ont étalés sur les banquettes et les rangent dans les filets. Ils ont bien fait. Je suis casé et nous serons à l'aise. Les voyages rendent féroces et égoïstes... ceux qui, par hasard, ne le sont pas.

La mer n'a pas assez de caresses pour la maison que j'habite. Elle se roule doucement devant elle, lui lèche les pieds, ronronne comme une chatte d'humeur coquette. Quand elle s'éloigne, c'est lentement; quand elle revient, c'est au plus vite. Mon hôtesse y serait pour quelque chose que je n'en serais pas surpris.

Ma chambre est au premier. Les vagues dansent et chantent sous mon balcon. A cinq heures j'ouvre ma fenêtre, et, de mon lit, je la vois.

Je prends alors les Parisiens en pitié ; je me prends en pitié aussi : je ne suis à l'abri que pour quelques heures. Lundi soir, j'aurai cessé de respirer.

La vie est douce ici; trop douce! Elle prépare de douloureux lendemains.

Fou que je suis! A tant garantir les lendemains, on empoisonne toutes les veilles. Si l'on tombe, une flèche dans le flanc, faut-il en gémir? Bénis l'archer qui te l'a lancée en plein azur.

Il faut que je vous aime bien pour ne pas aimer mon hôtesse. On l'aime tant, du reste, qu'elle vous sait gré de n'en rien faire. Les compliments, la tendresse sont pour elle de si vulgaires offrandes , qu'elle se jetterait volontiers au cou de celui qui ne ferait pas attention à elle. Mais celui-là, elle ne l'a pas encore rencontré.

Et puis elle a bien autre chose en tête. Vous le comprendriez si vous voyiez ses blondins la prendre d'assaut et la couvrir de caresses.

La fillette, empruntée à Tune des meilleures pages de Kate Greenaway, lui tend ses petits bras aux mignonnes fossettes, du haut de la nounou jalouse.

La mère la délivre, la berce, et chaque baiser, accompagné d'un mot charmant, provoque des éclats de rire qui attirent l'aîné.

Permettez-moi de vous présenter 5\C. Chouchou,

— Tu as mis tes plus beaux yeux pour me recevoir, lui ai-je dit en arrivant. C'est gentil de ta part.

— Monsieur, je mets les plus beaux tous les jours. Les moins beaux, c'est pour dormir.

Il y a quatre ans que M. Chouchou daigne être de ce monde. Avant que Dieu lui eût montré du haut du ciel la maman qu'il lui destinait, il s'obstinait à demeurer parmi les angelots. Cette présentation faite, il ne s'est plus fait prier, je vous assure! Et depuis, c'est entre la mère et l'enfant un échange de tendresse qui rend tout le surplus sans valeur.

Il n'est pas dégoûté, M. Chouchou. Il a exigé que Dieu lui donnât des cheveux blonds comme ceux de sa mère : un blond que vous seule portiez jusque-là; des yeux bleus comme ceux de sa mère; le teint de sa mère... Si le sort ajoute à ce lot déjà royal certaines dents que je connais, je plains les femmes qui poussent autour de lui et dont il fera la

moisson, l'heure venue. S'il ne les aime pas..., et, quelque bonne volonté qu'il y mette, M. Chouchou ne pourra pas les aimer toutes, elles mourront son souvenir au cœur.

Comment voulez-vous qu'une pareille mère se soucie de la tendresse dont on l'éclaboussé? Elle se donne un coup de brosse en rentrant, regarde ses babys et oublie le reste du monde.

Le père, lui, assure l'avenir de tous sans tapage. Il remplit le nid de duvet. Il va gaiement au combat, et toujours il revient plus joyeux dans ce doux coin du monde où le bonheur le câline.

Midi.

D'un bout à l'autre de la plage, tout repose. Le soleil frappe inutilement au volet; tout est clos et demeurera clos. Seule, la mer s'agite. Elle s'est avancée jusqu'au pied de la maison. Aujourd'hui que la chaleur l'accable, comme elle caresse les murs de la terrasse, qu'elle a si souvent souffletés!

La berceuse qu'elle soupire vous engourdit. Il me serait impossible de tracer ces lignes si elles ne vous

étaient pas destinées. Votre cher souvenir tient tout en éveil et dans mon cœur et dans ma pensée.

Au-dessus de ma tête, le ciel est bleu, presque aussi bleu que les yeux de mon hôtesse ; il est blanc et rose à l'horizon..., presque aussi rose, presque aussi blanc qu'elle. Sur terre, tout brille et miroite. La mer, roussâtre sur la plage, au loin est d'un beau vert tendre, chiné d'azur. De grandes traînées d'argent la sillonnent. Le sable qu'elle laisse à découvert est moiré et plein de flaques d'eau dans lesquelles des bestioles microscopiques resteront prisonnières jusqu'à la prochaine marée.

La mer se retire lentement. Elle fait une sortie « à l'anglaise ». C'est, du reste, par acquit de conscience qu'elle envoie ses vagues sur la côte. Juive errante, toujours inquiète, toujours en mouvement, elle va, elle vient depuis que le monde est monde, expiant peut-être quelque méfait qu'elle a commis avant le déluge. Chacune de ses vagues profère une plainte. Elle se soumet, mais elle proteste.

Son écume est d'un blanc laiteux. Les voiles lointaines sont d'un blanc éclatant.

3 heures.

A mesure que la mer s'éloigne , les riveraines sortent de leurs logettes et la suivent, pieds nus, jupes retroussées, les bas sur l'avant-bras, les bottines à la main, les jarretières au poignet. Et dire qu'elles rougiraient d'en montrer autant si elles étaient chaussées! Après cela, je dis qu'elles rougiraient; je n'en sais rien. Sont-ce donc les bas que la pudeur ordonne de cacher? Et moi qui croyais que c'étaient les jambes! Elles passent indifférentes auprès des baigneurs qui se sèchent au soleil. Après cela, je dis qu'elles passent indifférentes ; moi, je n'en sais rien. Toujours est-il qu'elles pousseraient de beaux cris, si elles faisaient semblable rencontre sur le trottoir de la rue de la Paix !

C'est farce, tout cela...

Ce que l'on a fait de la pudeur m'amuse.

Il s'en faut de peu que tout puisse se montrer. Il importe de bien choisir son moment, par exemple ! Setromper est désastreux.

En principe :

La femme se révèle des pieds à la taille, en été; de la taille au chignon, en hiver.

L'entrée du cabinet de toilette est rigoureusement interdite; mais du moment que l'on a le sable pour tapis et la mer pour tub... « Entrez! entrez! Mesdames et Messieurs; la vue n'en coûte rien. Vous ferez votre offrande en sortant si vous avez été contents et satisfaits. »

Je crois... — ceci bien entre nous; ne le dites à personne, — que ce que l'on tient le plus à cacher dans la plupart des cabinets de toilette, c'est moins madame que ses petits pots et ses auxiliaires. Moi, je n'en veux pas à madame de donner un tour de clef. Il est rarement prudent de traverser la cuisine avant de se mettre à table.

Histoire de cold-cream; affaire de graillon.

Nous sommes de drôles de gens !

Il est inconvenant de montrer ses mains nues au bal, alors que montrer ses épaules et tout ce qui s'ensuit est de rigueur.

Il est inconvenant de montrer ses épaules au bord de la mer, et l'on sort de l'eau dans des états... qui ne laissent rien à désirer.

On ne montre son pied et sa jambe nus, à Paris, qu'au pédicure; à la mer, on ne montre son pied et sa jambe sous le bas qu'au plus intime.

On se décolleté à la lumière ; la même exhibition au jour est indécente.

Chaque pays a une pudeur spéciale , comme chaque théâtre lyrique a son diapason.

A-t-on assez travesti la pudeur?

4 heures.

11 n'y a pas un souffle d'air. Les tamaris sont immobiles. Voilà pourtant un cerf- volant qui s'élève. Il secoue ses papillotes; sa longue queue ondule. C'est le marquis de G... qui tient la bobine. Les journées sont longues au bord de la mer pour celui qui ne contemple rien, qui n'a jamais médité. Le cerf- volant est un sport tout comme un autre.

A cette même place, ce matin, un beau garçon, au sortir de l'eau, a écrit sur le sable, en caractères de trois mètres :

Page 1