‹ Lettres à une inconnue. Précédées d'une étude sur MériméeChapitre 29 sur 37 · Peur Biarritz · texte numérisé non relu

Peur Biarritz

apparence que tous les étrangers qui viennent à Paris gâtent beaucoup notre atmosphère. Je suis allé l'autre jour à l'Exposition, où j'ai vu les Japonaises, qui m'ont plu beaucoup. Elles ont une peau couleur de café au lait, d'une teinte très-agréable. Autant que j'ai pu juger par les plis de leurs robes, elles ont des jambes minces comme djs bâtons de chaise, ce qui est fâcheux. En les regardant avec les nombreux badauds qui les entouraient, je me figurais que les Européennes feraient moins bonne contenance en présence d'un public japonais. Vous représentezvous, vous, montrée ainsi à Yeddo, et un épicier du prince Satzouma disant : « Je voudrais bien savoir si cette bosse qu'a cette dame par derrière sa robe est bien à elle. » A propos de bosses, on n'en porte plus du tout, et cela prouve qu'on n'en avait pas ; car toutes les femmes se sont trouvées dans le même moment également à la mode.

Je suis en train de lire un livre abominable de madame *** contre M. S..., qu'elle appelle M. T...; c'est tout ce qu'on peut lire de plus indécent. Avec cela, il y a une sorte de talent

J'ai fait, pour le Moniteur, un article remarquable par l'aménité du style, au sujet d'une chronique espagnole très-amusante que je vous prêterai un de ces jours, pourvu que vous me la rendiez. Vous y verrez comment on vivait en Espagne et en France au xV siècle. Adieu; portez-vous bien. Ne vous enrhumez pas et donnezmoi de vos nouvelles.

ceci

Paris, 27 septembre 1867.

Chère amie, que devenez-vous? 11 y a longtemps que je n'ai eu de vos nouvelles. Je viens de faire un coup d'audace : je suis allé passer trois jours à la campagne, chez mon cousin, auprès d'Arpajon, et cela ne m'a pas fait trop de mal, bien que le pays m'ait semblé froid et humide; mais, à présent, je ne crois pas qu'il y en ait de chauds. Je suppose qu'à *** vous devez être dans des brouillards continuels.

Je passe mon temps comme je puis, dans une solitude complète, ayant quelquefois envie de

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travailler, ;mais cela ne me dure pas assez pour aboutir. En outre, je suie très^mélancoliqiie.. Je crois que j'ai quelque mauvaise affaire ,aux ,yeux. Haï envie et peur d'aller consulter Liebreijch; mais, si je perds la vue, que deviendrai-jo?

iU y ;a de par le monde un prince Augustin Galitzin qui s'est converti au catholicisme, et qui n'est pas bien fort en russe. 11 a traduit un roman de Tourguenief qui s'appelle Fumée et qui paraît dans le Correspondant, journal clérical, dont le prince est un des bailleurs de fonds. Tourguenief m'a chargé de revoir les épreuves. Or, il y a des choses assez vives dans ce roman, qui-fontle désespoir du prince Galitzin; par exemple, unechose inouïe : une princesse russe qui fait l'amour avec aggravation d'adultère. Il saute les j)assages qui .lui font trop de peine, et, moi, je les, rétablis sur le texte. Il est quelquefois très- susceptible, comme vous allez voir., La. grande dame se, peimet.de venir voir son amant dans un hôtel, à Bade. .Elle entre dans sa chambrç, et le chapitre finit. L'histoire reprend ainsi dans l'original russe,: «Deux heures .après, Litvinof était seul jsur son. divan. » Le.néo-

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catholique a traduit : « Une heure après^ L'itvinof était dans-s« chambre. » Vous voyez bien que c'est beaucoup plus moral, et que supprimer une heure, c'est diminuer le péché de moitié. Ensuite, chambre, au lieu de divan, est bien' plus- vertueux : un divan est propre à des actions- coupables. Moi, inflexible sur maconsigne^ j'ai rétabli les deux heures et le divan; mais les chapitres où cela se trouve n'ont pas paru dans le Correspondant de ce mois. Je suppose que les- gensrespectables- qui k dirigent' ont exercé une censure absolue. Cela' me divertit assez. Si le roman continue, il y a une très-belle scène où l'héroïne déchire un^ point d'Angleterre;, qui est bien plus grave que le divan. Je les attends' là; — Adieu, chère amie^ donnez-moi de vos nouvelles. Je suis effrayé de la rapidité avec laquelle l'hiver s'approche.

Cr.CAl

Paris, lundi soir, 28 octobre i867;

Chère amie, vous parlez de vie végétale. En'

vérité, c'est celle qu'on voudrait mener aujourd'hui; mais le siècle est au mouvement. Les végétaux humains sont aussi malheureux que ceux qui vivent au pied de l'Etna. De temps en temps, il leur tombe un fleuve de feu, et, presque toujours, ils sont emportés par les vapeurs sulfureuses. Ne trouvez-vous pas déplorable que Pie IX et Garibaldi, deux fanatiques, mettent tout en désarroi par leur obstination? Une chose qui montre les mœurs de ce temps-ci, c'est que ceux qui blâment l'envoi de nos troupes à Rome disent, quand oh leur parle du traité du 15 septembre : « Qu'importe un traité? M. de Bismark ne les observe pas. » J'ai envie de leur prendre leur montre et de leur dire qu'il y a des exemples de montres volées. Ce qu'il y a de plus affligeant dans tout ceci, c'est que nous nous engageons de nouveau, pour je ne sais combien de temps, à garder le pape, qui ne nous en a pas la moindre reconnaissance

Le Correspondant s'exécute et imprime la suite du roman de Tourguenief, sans cependant permettre que l'entrevue de Litvinof et d'Irène ait

duré plus d'une heure. Je crois vous en avoir parlé. Le lisez-vous? Il est impossible que le Correspondant n'aille pas à ***. Au reste, je vous donnerai le roman à votre retour.

Je suis toujours souffreteux, respirant mal, et à la veille de ne plus respirer du tout. Cette mort si subite de M. Fould m'a fait beaucoup de peine. Elle a, d'ailleurs, été la plus douce qu'on puisse souhaiter; mais pourquoi si prompte? Il a C'crit dix-huit lettres le matin même de sa mort, et, deux heures avant de se coucher, il semblait parfaitement bien portant, il n'avait pas fait le moindre mouvement dans son lit, et on ne voyait pas la plus petite contraction dans ses traits; c'est exactement la même mort que celle de M. EUice; c'est ce que les Anglais appellent Visitation of God.

Je pense me mettre en route dans les premiers jours de novembre. On me presse de partir pour échapper aux rhumes dont il est si difficile de se préserver ici. Je suis à terminer une tartine pour le Moniteur, sur un bouquin grec, et je me mettrai en route dès que j'aurai fini. Adieu, chère

amie; j'espère que vous reviendrez a\ant mon

départ. Quittez tous oes-vilains brouiiîardSjprenezr soin de vous. Adieu encore. . . . . . . .

ce Gin

Paris, 8 novembre 1867.

Chère amie, je vous écris un mot à la hâte; au milieu des courses que je suis obligé de faire. Je pars demain pour Cannes,, fort souffreteux; mais on m'y promet du soleil et de la chaleur. Ici, nous avons du froid et presque de la gelée. Je ne sors plus le soir, et ne mets le nez dehors que lorsque l'air- est un peu. réchauffé. Je ne sais pas combien de temps je pourrai rester là-bas; cela dépend unpcuidu pape; de Garibaldi et de M.. de Bismark. Je suis-, comme tout le^ monde, un peu dans la main de ces messieurs-. Je ne connaisrien de plus honteux que. cette afïiiire de.Garibaldi ; si jamais homme fut dans l'obligation de' se faire- tuer, c'était lui, asasirémenti. Ce qu'.iliy- a. de plus > fâcheux), c'ôst-qiia- le pape est bien cour

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vaincu' qu'il ne nous a" aucune obligation, et que c'est lè ciel qui a tout fait pour ses beaux yeux.. Adieu, chère amie

CGGIY

Cannes, 16 décembre 1867.

Chère amie, j'étais eu peine de vous- quand votre lettre est venue me rassurer. Vous devinez: que tous ces changements de teinps par lesquels-' nous avons passé ne m'ont fait^ aucun i bien. Nomsavons même eu de là neige pendant' vingts-quatre heures, au grand éton:iement des gumins et des chiens du pays. Cela ne' s'était pas ■vu depuis vingt ans. Rièm de pi us~- amusant que les- figures étonuées qui contemplaient le phénomène qu'ils n'avaient jamais- vu que de loin sur les Alpes. On' s'attendait' à là destruction des fleurs^ des. orangers; ettmème des; oliviei'S';: mais tout' a- résisté àmerYeille,,il n'y a que les mouches qui en soient mortes.

Le beau temps est revenu depuis quelques jours, et je commence à respirer un peu moins mal. -Te suis toujours à la merci du premier changement de temps, et il n'y a pas de baromètre que je ne surpasse par la sûreté de mes prédictions. Je suis fort effrayé de la politique; je trouve dans le ton général des journaux et des orateurs quelque chose qui me rappelle 1848. Ce sont des colères étranges sans causes apparentes. Tous les nerfs sont tendus. M. Thiers, après avoir passé toute sa vie dans les luttes politiques, est pris d'un tremblement nerveux parce qu'un avocat marseillais dit des platitudes qui ne méritaient qu'un sourire. Le plus fâcheux, c'est ce M. Rouher, qui veut outherod Herod *, et qui prononce le mot le plus antipolitique dont tout ministre devrait s'abstenir. Je suis mécontent de tout le monde, à commencer par Garibaldi, qui ne fait pas son métier. S'en aller à Caprera, après avoir fait tuer quelques centaines de niais, me paraît le comble de la honte pour l'espèce révolutionnaire et les noblemen anglais qui ont pris

J. Expression anglaise : « surpasser Hérode en cruauté », c'està-dire « lutter de folie avec ses adversaires ».

cet animal pour quelque chose d'autre qu'un pantin.

Que vous dirai-je de la politique de M. Ollivier et tutli quanti? Ils ont beau tourner leurs phrases fort élégamment et affirmer qu'ils sont profondément convaincus, ils me semblent des acteurs de second ordre qui imitent les premiers rôles de façon à ne tromper personne. Nous nous rapetissons tous les jours. Il n'y a que M. de Bismark qui soit un vrai grand homme.

A propos, serait-il vrai qu'il eût dépensé ses fonds secrets? Je tiens l'achat des journaux pour très-probable. Mais, comme M. de Bismark n'enverra pas ses quittances à M. de Rerveguen, je pense que ces messieurs s'en tireront à leur honneur.

Je ne vois de lisible que l'Histoire de Pierre le Grand par M. Oustisalef. Je viens d'envoyer au Journal des Savants un grand article, plein de détails de torture, etc. Il s'agit de la destruction des strélitz. — Adieu

CGGV

Cannes, 5 janvier 18G8.

Chère amie, pardon de vous répondre si tardi J'ai été et je suis encore très-soufirant. Le froid;, qui a pénétré jusqu'ici, me fait beaucoup de mal. On dit qu'à Paris, c'esi bien autre chose et que vous n'avez rien à envier à hi Sibérie. Je suis quelquefois- une bonne partie de la journée sanspouvoir respirer. Ce n'est pas une douleur aiguë,, c'est un malaise des plus impatientants- et qui' agit le plus fort sur les neifs-. Vous me connaissez^ assez pour comprendre comment cela m'aiTange; J'ai, en outre, dé grandes inquiétudes pour mon pauvreamiPanizzii, qui est càEomdi-es fort malade. Les dernièresnouvellesétaient un peu meilleures, mais très-peu rassurantes encore. Il avait le' découragement, qui est toujours un très-mauvais symptôme chez les malades.

Au milieu de toutes mes misères, je tue le temps comme je peux. J'envoie aujourd'hui au

Journal des Savants la fin de la premièFe partie de Pierre le Grand ; csly il y a des premières et des secondes parties comme dans les romans de Ponsun du Terrail, et au Moniteur une grande tartine sur Pouchkine. Vous verrez tout cela en temps et lieu. Je lis un livre trop long et mal fait, mais dont l'auteur paraît honnête et dit ce qu'il a vu et entendu. 11 faut 'passer ses Téflexions, car il est un peu niais. C'est Dixon's New America. M a vu les Mormons et, ce qui est encore plus curieux, la iRépublique de Mount-Lebanon; cela et le fénianisme donne une idée de l'Amérique. Décidément, le mot de Talleyrand la définit exactement. Adieu, chère amie; je vous souhaite santé et prospérité.

Cannes, 10 février 1808.

■Chère amie, je suis fâché d^apprendre la mort de M. D...,; je l'avais vu à ***, il y a je ne sais combien d'années. Il vous aimait beaucoup, et, bien (ju' on doive s'attendre k .perdre à chaque

instant des amis de quatre-vingts ans, leur mort vient toujours comme un coup de foudre. Voilà une des grandes misères de ceux qui vivent longtemps, c'est de perdre tous les jours des amis et

de se sentir un peu plus seuls

Pour moi, je croîs en mélancolie et en humeur noire. Je n'ai pas encore pu m'accoutumer à souffrir et je m'en irrite, ce qui me donne deux maux au lieu d'un. Je pense rester ici au moins jusqu'à la fin du mois, en sorte que j'ai quelque espoir de vous retrouver à Paris. Je suis charmé que ma tartine sur Pouchkine ne vous ait pas trop ennuyée. Ce qu'il y a de beau, c'est que je l'ai écrite sans avoir les œuvres de Pouchkine avec moi. Ce que j'ai cité, ce sont des vers que j'avais appris par cœur dans le temps de ma grande ferveur russe. 11 y a ici beaucoup de Russes, et j'avais chargé un de mes amis de m' emprunter le volume des poésies détachées, s'il y en avait dans la colonie moscovite. 11 s'est adressé à une très-jolie femme qui, au lieu de vers, m'a envoyé un gros morceau de poisson du Volga, et deux oiseaux du même pays, tout cela cuit à quelques mètres du pôle. C'était assez bon.

Le poisson devait être un gaillard de cinq à six pieds h en juger parla tranche qu'on m'a envoyée. Cette dame, qui s'appelle madame Voronine, a une tête charmante. Son mari a l'air d'un vrai Kalmouk. Il avait commencé par se faire refuser la main de la dame. Il s'est tiré un coup de pistolet et s'est manqué, et, pour sa peine, on l'a épousé.

Quant aux Anglais et aux Anglaises, jamais il n'y en a eu un si grand nombre avec des cheveux et des toilettes impossibles, des bas rouges et des paletots doublés de peaux de grèbe et des parasols. Depuis quinze jours, les parasols sont plus utiles que les fourrures, car le temps est magnifique et le soleil chaud comme en juin. Entre autres Anglais extraordinaires, il y a le duc de Buccleugh, qui a une corne au milieu du front. Son filb annonce une disposition à l'imiter. Ne croyez pas que je parle métaphoriquement. C'est une corne qui leur pousse au crâne et qui finira, je crois, par leur jouer un mauvais tour.

Je vous ai dit que j'avais Fumée, relié en volume à votre intention. Je pourrais vous l'envoyer si vous vouliez. Mais je crois me rappeler que vous m'avez pris les numéros du Corrcspon-

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