‹ Lettres à une inconnue. Précédées d'une étude sur MériméeChapitre 30 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

dant où cela se trouve. C'est une des meilleures choses que M. Tourguenief ait encore faites.

La discussion sur la presse me dégoûte. Tout le monde ment trop, et pas une idée ne surgit qui n'ait été déjà dite vingt fois en meilleurs termes. 11 me semble que le niveau de l'intelligence baisse fort, comme celui de l'honnêteté. C'est bien triste au fond. J'ai vu hier un de mes amis revenant de Mentana. Il m'a dit que les garibaldiens s'étaient bien battus ; que c'était un mélange singulier d'abominable canaille et de fleur d'aristocratie. Adieu, chère amie; portezvous bien et ne m'oubliez pas.

Montpellier, 20 avril 18G8.

Chère amie, j'ai été si souiïrant avant de venir ici, que j'avais perdu tout courage ; il m'était impossible de penser, h. plus forte raison d'écrire. Le hasard m'a fait savo'r qu'il y avait à Montpellier un médecin qui ti'aitait l'asthme par un

procédé nouveau, et j'ai voulu essayer. Depuis cinq jours que je suis en traitement, il me sembk que mon état s'est amélioré, et le médecin me donne assez bon espoir. On me met tous les matins dans un grand cylindre de fer, qui, je dois l'avouer, a l'air de ces monuments élevés par M. de Rambuteau. Il y a un bon fauteuil et des trous avec des glaces qui donnent assez de jour pour lire. On ferme une porte en fer et on refoule de l'air dans le cylindre avec une machine à vapeur. Au bout de quelques secondes, on sent comme des aiguilles qui vous entrent dans les oreilles. Peu à peu, on s'y habitue. Ce qui est plus important, c'est qu'on y respire merveilleusement. Je m'endors au bout d'une demi-heure, malgré la précaution que j'ai d'apporter la Revue des Deux Mondes. J'ai déjà pris quatre de ces bains d'air comprimé et je me trouve assez sensiblement mieux. Le médecin qui me goi;verne, et qui n'a nullement l'encolure d'un charlatan, dit que mon cas n'est pas des pires et me promet de me guérir avec une quinzaine de bains. J'espère que je vous trouverai bientôt à Paris. Je regrette de ne pas assister à la discussion qui va avoir lieu

au sujet des thèses de médecine. Avez-vous lu la lettre de l'abbé Dupanloup? L'càme de Torquemada est entrée dans son corps. Il nous brûlera tous si nous n'y prenons garde. Je crains que le Sénat ne dise et ne fasse à cette occasion tout ce qu'il y a de plus propre à le rendre ridicule et odieux. Vous ne sauriez croire combien tous ces vieux généraux qui ont traversé tant d'aventJires ont peur du diable, à présent. Je ne sais pas si Sainte- Beuve est en état de parler comme mon journal l'annonce; j'en doute, et, d'ailleurs, je ne sais trop s'il prendrait la chose par le bon côté, j'entends de manière à détourner la bombe. Son affaire à lui est de dire sa râtelée sans se soucier des résultats, comme il a déjà fait à l'occasion du livre de Renan. Tout cela m'agace et me tourmente. Nous avons ici un temps admirable dont les natifs se plaignent fort, car il y a un an qu'il n'a plu. Gela n'empêche pas les feuilles de pousser et la campagne est magnifique. Malheureusement, mes bains me tiennent toute la matinée et je ne puis guère me promener. 11 y a ici la foire sous mes fenêtres. On montre en face de moi une géante en robe de satin qui se relève pour faire

voir les jambes. Le diamètre est à peu près celui de votre taille.

Je .vous apporterai la traduction de Fumée. J'ai commencé un article sur Touiguenief, mais je ne sais si j'aurai la force de le terminer ici. Tl n'y a rien de plus difficile que de travailler sur une table d'hôtel. Adieu, chère amie.

CGGVIII

Paris, 10 juin 18G8.

Je suppose que vous avez à peu près le même temps que nous, c'est-à-dire très-beau, et que vous n'avez pas à souiïrir de l'excès d'humidité, qui est le mauvais côté de P... Ici, le commencement d'été est ravissant. Je suis allé avant-hier au bois de Boulogne, où j'ai vu les toilettes les plus mirobolantes. J'ai rencontré une fort belle personne, mise d'une façon très-extraordinaire et avec les cheveux d'une belle couleur aurore. J'aurais juré que c'était quelque demoiselle de la rue

de Brcda. J'ai Ihn par reconnaître eu elle la femme d'un général, qui avait autrefois les cheveux châtain foncé. Les mœurs font des progrès singulière. L'n monsieur fort bien dans le monde vivait maritalement avec la .femme d'uL autre monsieur. Rentiant chez lui, il la trouve avec un troisième monsieur; sur quoi, il va trouver le mari et lui dit : « Je sais que vous désirez avoir des preuves de criminel'e conversation pour obtenir une séparation de corps d'avec votre femme. Je vous apporte ces preuves. » Il lui remet un paquet de lettres, et ils se séparent en se donnant des marques d'estime réciproque. Il ne paraît pas qu'on l'ait mis à la porte de son club ni d'aucun salon où il allait.

M. Tourguenief vient de m'envoyer une nouvelle très-courte, mais très-jolie, qui s'appelle le Brigadier. On la traduit en ce moment, et, si on m'envoie des épreuves, je vous en ferai part. Les romans anglais deviennent si horriblement ennuyeux, que je n'y puis mordre. Il me semble qu'il n'y a plus ici que M. Ponson du Terrail, mais les feuilletons sont trop courts.

Je crois que j'irai à Londres à la fin du moisj

j'espère vous voir à Hastings et à Paris vers la fin de juillet. Adie?i, chère amie.

CGGIX

Château de Foatainebleau, 4 août 18G8.

Chère amie, je suis ici depuis une quinzaine de jours en assez bon état, trouvant que l'oisivjté la plus complète est très-bonne pour le corps et l'âme. Notre dernière promenade m'a laissé un très-doux souvenir. Et à vous? Ici, je me promène un peu, je ne lis guère, et je respire assez bien. Le ciel et les arbres me font plaisir à voir. 11 n'y a personne au château, c'est-à-dire une trentaine de personnes au plus, dont les seuls étrangers au service, avec moi, sont des cousins et cousines de l'impératrice, aimables, et que j'ai connus à Madrid. J'avais gardé pour vous un exemplaire de Fumce. deuxième édition. A mon retour à Paris, dans une semaine, je pense, je le mettrai chez vous, ou je vous l'enverrai, si vous l'aimez mieux. J'avais apporté ici de quoi tra-

vailler; mais, comme on n'est jamais sûr d'avoir une heure à soi, je ne fais rien du tout. J'ai fait une copie d'un portrait de Diane de Poirers, d'après le Primatice ; elle est représentéa en Diane habillée d'un carquois, et il est évident qu'elle a posé, et que, des pieds jusqu'à la tête, tout est portrait. Même, si j'ose le dire, il résulte de l'examen de ses jambes. qu'elle attachait ses jarretières au-dessous du genou, selon la mode du temps, qui a été abandonnée (à ce que j'ai entendu dire). Je vous montrerai cela, car ce portrait a une importance historique. Adieu, voici l'heure du déjeuner. Je vous envie les petits poissons que vous mangez peut-être. en ce moment. Veuillez me dire ce que c'est que ce rocher élevé à Boulogne, près de l'endroit où l'on débarque. Cela m'a paru une monstruosité.

CCGX

Paris, 2 septembre 18G8.

Pendant que j'étais à Fontainebleau, il m est

arrivé un accident étrange. J'ai eu l'idée d'écrire une nouvelle pour mon hôtesse, que je voulais payer en monnaie de singe. Je n'ai pas eu le teinps de la terminer; mais, ici, j'y ai mis le mot fin, auquel je crains qa'on ne trouve des longueurs. Mais le plus étrange, c'est que j'avais à peine fini, que j'ai commencé une autre nou-, velle; la recrudescence de cette maladie de jeunesse m'alarme, et ressemble beaucoup à une seconde enfance. Bien entendu, rien de cela- n'est pour le public. Lorsque j'étais dans ce château, on lisait des romans modernes prodigieux, dont les auteurs m'étaient parfaitement inconnus. C'est pour imiter ces messieurs que cette dernière nouvelle est faite. La scène se passe en Lithuanie, pays qui vous est fort connu. On y parle le sanscrit presque pur. Une grande dame du pays, étant à la chasse, a eu le malheur d'être prise et emportée par un ours dépourvu de sensibilité, de quoi elle est restée folle; ce qui ne l'a pas empêchée de donner le jour à un garçon bien constitué qui grandit et devient charmant ; seulement, il a des humeurs noires et des bizarreries inexplicables. On le marie, et, la première nuit de ses

33i LE I Ti; ES

noces, il mange sa femme toute crue. Vous qui connaissez les ficelles, puisque je vous les dévoile, vous devinez tout de suite le pourquoi. C'est que ce monsieur est le fils illégitime de cet ours mal élevé. Che invenzione prelibaUi '.' Veuillez m'en donner votre avis, je vous en prie. . Je ne vais pas trop bien, et on me conseille d'aller reprendre des bains d'air comprimé à Montpellier. Il est probable que vous ne me retrouverez pas à Paris, si vous n'y rentrez pas avant le l'"'" octobre. Je vous laisserai le roman de Fiunêc, que j'ai pour vous depuis des siècles. Je ne sais ce que devient l'auteur, qui était dernièrement à Moscou avec la goutte et un roman historique en train. Je regrette beaucoup de n'avoir pas visité l'aquarium dont vous me parlez quand j'ai passé par Boulogne. Il n'y a rien qui m'amuse plus que les poissons et les fleurs de mer. J'ai dîné hier chez Sainte- Beuve, qui m'a fort intéressé. Bien qu'il souffre beaucoup, il a un esprit charmant. C'est assurérénient uu des plus agréables causeurs que j'aie entendus. Il est très-alarmé des progrès que font

1. C'est la nouvelle qui a paru, depuis, sous le titre de Lointi

les cléricaux et prend la chose à cœur. Je crois que le danger n'est pas de ce côt^-là

Adieu, chère amie; écrivez-moi et ne lâchez pas tant vos lettres, de façon à ne mettre que trois mots à la ligne. Dites-moi très- candidement votre avis sur l'invention de l'ours.

CGGXI

Paris, mardi 29 septembre 1868.

ChtM-e amie, l'iniportant, c'est que cette lecture ne vous ait pas fatiguée. Est-il possible que vous n'ayez pas deviné tout de suite combien cet ours était mal léchj? Pendant que je lisais, je voyais bien sur votre ^isage que vous n'admettiez pas ma donnée. 11 me faut donc subir la vôtre. Croyezrous que le lecteur, moins timoré que vous, acceptera ce conte de bonne femme, du regard? :\insi, c'est un simple regard de l'ours qui a rendu loi le cette pauvre femme et qui a valu à monsieur son tiis ses instincts sanguinaires. Il sera

fait selon votre volonté. Je me suis toujours bien trouvé de vos conseils ; mais, cette fois, vous abusez de la permission.

Je pars pour Montpellier samedi prochain. J'espère vous dire adieu deux ou trois fois auparavant.

Cannes, 16 novembre I8G8.

Chère amie, j'ai été et je suis encore bien malade. Les bains d'air comprimé, qui m'avaient fait tant de bien le printemps passé, n'ont pu me guérir d'une bronchite qui a succédé à mon asthme et qui le vaut bien. Je suis depuis six semaines toussant et étouffant, sans que les différentes drogues que je prends avec beaucoup de docilité et de résignation me fassent assez d'effet pour que je puisse reprendre ma vie habituelle. Je ne sors plus que lorsqu'il fait très-chaud. Je dors très-mal, et je passe mon temps à entretenir les bine devi'ls... C'est surtout la nuit que je souffre et me tourmente le plus. Si je suis aussi

patraque avant l'hiver, que deviendrai-je lorsqu'il fera réellement froid? Voilà ce qui me préoccupe très-désagréablement. Depuis trois ou quatre jours, cependant, je suis un peu moins mal.

J'ai fait, au milieu de mes insomnies, une copie soignée du Trouveur de miel \ avec les changements que vous m'avez conseillés et qui me paraissent l'avoir amélioré. Il demeure douteux que l'ours ait poussé ses attentats jusqu'au point de troubler une généalogie illustre. Cependant, les personnes intelligentes comme vous comprendront qu'il est arrivé un accident très-grave. J'ai envoyé cette nouvelle édition à M. Tourguenief pour la révision de la couleur locale, dont je suis un peu en peine. Le diable, c'est que ni lui ni moi n'avons pu trouver un Lithuanien qui sût sa langue et connût son pays. J'avais quelque envie d'envoyer cela à l'impératrice pour sa fête; mais j'ai résisté à la tentation, et j'ai bien fait. Dieu sait ce que l'ours serait devenu, au milieu du monde qui est à Compiègne. — Nous avons eu un temps médiocre : ni froid ni vent,

Page 1