novembre 1572. — Lettre de Charles IX à M. du Lude
Monsieur du Ludde, j'ay receu vostre lettre du 20® du dernier et vous avoue avoir ressenty ung tel ennuy et déplaisir de ce que m'avoit esté rapporté que Ton pilloyt et courroyt sus en votre gouvernement à ceulx de la nouvelle opinion, contre mes commandements, que j'ay esté
meu vous en escripre celle à laquelle vous me faictes responce, eonsidërantlemal qui en pouvoyt suceedder et que c'estoit pour mettre ung chacun en désespoir, comme il est advenu de plusieurs; et m'a esté plaisir d'entendre par vous que vous ayez de tout votre pouvoir empesché lesdicts reneonnements et qu'il ne soyt riens de ce que m'en avoit esté dict; et d'aultant plus que ceux lesquels ont prins ceste coulleur pour partir de leurs maysons et aller à la Rochelle et ailleurs n'ont aucune excuse pour couvrir la faulte qu'ils font et désobéissance qu'ils commettent ,j 'ay faict tout ce qu'il m'a esté possible et tenté les moyens doulx pour asseurer les Rochelloys de ma voUunté et les admonester de me donner occasion de les bien traicter, de quoy vous estes bon témoing ; mais je congnoys qu'ils ont très mauvaise intention et que l'espérance qu'ils m'ont jusques icy donnée de m'obéyr n'a esté que pour gaigner temps et avoir loysir de se fortifïier de vivres et hommes, affîn de faire tout le contraire, comme ils démonstrent maintenant assez clairement par leurs depportemens et mesmes l'injure et excez qu'ils ont commys laschement en la personne du sieur du Vigean *, duquel je me recens très grandement offensé; au moyen de quoy, je suis résoUu faire procedder à Tencontre d'eulx par toutes voyes rigoureuses comme envers rebelles, ayant mon frère le duc d'Anjou vouUu prendre la charge d'y aller luy mesmes pour mettre le siège devant la ditte ville et faire tout effort de la prandre et m'en randre maitre au plus tost, affm qu'ils n'ayent loysir de se fortiffier davantaige et attirer à leur malheureuse intention mes aultres subjects. J'ay envoyé le sieur Petre-Paule
1 . François du Fou, s»" du Vigean et de la Grousselière, capitainegouverneur de la ville et château de Lusignan, ayant été député par le roi près des Rochelais, pour obtenir leur soumission^ fut assailli traîtreusement et blessé par Guimenières, lieutenant de Saint- Etienne, le 16 octobre 1572, à la Sigogne, près la Rochelle, d'autres disent à Mauzé. (Hist. de la Rochelle, i^s^r Archre, t. î, p. 415. — Journal de Généroux, p. 95. j
Thosaing * vers le sieur de Biron pour Tadvertyr de ma délibération; j'estime qu'il la vous aura communiquée, m'estant réservé à vous escripre en faisant responce à votre ditte dernière. Monsieur du Lude, je vous prye doncques préparer de vostre eosté toutes choses pour servir à ceste entreprinse et avoir avecques le dit sieur de Biron pour cest efFect entière et bonne intelligence : mon dict frère partira aussytost que il verra les préparatifs achemynés ; cependant, s'il se présente entre vos mains quelque occasion laquelle soyt pour avancer l'expugnation de la dicte ville, vous ne délaysserés de vous ayder et servir et la mettre à exécution, soyt pour affoiblir ceulx de dedans ou gaigner quelque avantaige sur eulx, selon que vous adviserés et le dict sieur de Biron. Sur tout, il fault pourveoir qu'ils ne ostent la commodité qui est aulx environs de la dicte ville pour loger. J'ay envoyé le sieur de Beaulieu, commissaire général de mes vivres, par delà pour les vivres, luy ayant faict sçavoir mon intention depuis ma résolution, et espère qu'il donnera ordre à toutes choses nécessaires ; en quoy, je vous prie le faire assister. J'escripts aussy à mon cousin le sieur Strossy qu'il pourvoye aux insollances que font ses compaignies, ausquelles il a esté envoyé argent pour leur payement. Priant Dieu, Monsieur du Ludde, vous avoir en sa garde.
Escript à Paris, le iiij^ jour de novembre 1 572.
Monsieur du Ludde, depuis la présente escripte j'ay esté adverty de ce qui s'est faict à Poictiers à l'endroict de ceulx de la nouvelle oppinion qui y estoient demeurés sous mon asseurance; de quoy aians merveilleusement desplaisir, congnoissant combien je suis peu obéy et mes commandemens mal servis, et semble que l'on veuille mettre chacun en désespoir affîn de randre la partye de ceulx qui se
i. Pierre-Paul Tosinghi, d'origine florentine, gouverneur de Saint- Jean-d'Angély. {Hist. de la Rochelle^ par Arcère, t. I, p. 422.)
sont eslevés contre ma volunté plus forte et par ce moyen nourrir tousjours en mon royaume la désobéissance et la guerre, je veulx croire que vous estes le plus marry de ce qui est advenu et que vous ferés vostre debvoir pour faire punir ceulx qui sont causes de ce qui s'est commis en la dicte ville de Poictiers *. Toutesfois, affin que l'exemple s'en face telle qu'elle serve pour contenir ung chacun en debvoir, empescher que tels actes et excès ne se commettent et faire congnoistre combien ils me desplaisent et que désirés me rendre obéy, je vous prye aller incontinent en la dicte ville et faire prandre ceulx qui ont faict mal et qu'ils soient très bien punis et chastiés^ sinon mon frère le duc d'Anjou a deslibéré y envoyer son prévost pour en faire la visite et ne serai satisfait qu'elle ne l'ayt esté telle que défaut le mérite. Nous avons mandé plusieurs compaignies de gens d'armes de se retrouver au siège ; je vous prie comme elles arriveront, s'il est besoing, permettre qu'elles soyent logées et receues en vostre gouvernement, et en ce, comme en toutes autres choses, avoir bonne et parfaicte intelligence avec le sieur de Biron, suivant ce que je luy mande qu'il ayt avec vous. Signé : Charles. Et plus bas : de Neufville, avec paraphe.
Au dos est escrit : A Monsieur le conte du Ludde, etc..
1. Le fait dont il est question dans ce passage de la lettre du roi a été raconté pour la première fois par Généroux, dans son journal, dans les termes suivants : « Le lendemain jour de lundi (26 octobre 1572), fort matin furent tués à Poitiers, où j'étais lors, par commandement du lieutenant de Poitou La Haye, ayant reçu lettres du roi, les procureurs Briand et Béceleuf et la Royère-Besse, le sergent Ayrault, concierge, l'hoste de Saint-André et quelques autres huguenots morts ; mais chaque catholique sauvait ses amis. M® Jean AUonneau, procureur, huguenot et séditieux outré , se sauva chez le s' de la Mortière oùj'étois. » (Journal de Généroux, ip. 9b.) Le journal de Michel le Riche ne s'exprime qu'en termes vagues sur le même événement : « Le 30 octobre l'on clisoit que plusieurs huguenots et jusqu'au nombre de cinq à six cents de la ville de Poitiers yavoient été pris et constitués prisonniers dès dimanche et lundi dernier (26 octobre), dont aucuns avoient été élargis, les autres tués et les autres retenus » (p. 115). — Généroux, qui se trouvait sur les lieux à Poitiers, est, on le voit bien, mieux informé.