‹ Lettres adressées à M. VillemainChapitre 4 sur 65 · PAR M. CHEVREUL · texte numérisé non relu

PAR M. CHEVREUL

EN liÉrU-NSE AU DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA SOCIBlÉ

d'encouragement de paris

Messieurs^ lors(|iie vous attachez la plus belle

de vos coiiroiiiies aux recherclies chimiques sur

les corps gras d'origine aoirnale^ j'éprouve un

sentiment de gratitude d'autant plus profond^

que l'honneur que vous me faites était moins

prévu. JamaiS;, dans une carrière longue déjà;^

la pensée ne na'est venue de travailler pour cueillir quelque palme académique; où a manqué l'espérance^ la déception n'existe pas. Je n'ai donc nul regret à vous exprimer de n'avoir obtenu, dans le passé, aucune distinction du genre de celle que vous me décernez aujourd'hui. Est-ce dédain ou indifférence pour ces récompenses? Non, messieurs; mais il faut une explication, il faut vous montrer la pensée qui a dirigé les travaux de ma vie entière et le bul où ils tendent. Je le fais sans hésitation, malgré la difficulté qu'il y a, je le sens mieux que personne, de parler de soi; mais, messieurs, en le faisant avec la volonté d'honorer la science et de témoigner de ma reconnaissance pour un de vos actes, j'ai l'espoir qu'en faveur de l'intention votre indulgence ne faillirait pas au téméraire qui n'éviterait pas tout à fait l'écueil que luimême avait signalé d'avance.

La culture de la science offre, à tous ceux qui s'y dévouent, des jouissances sans cesse renaissantes; la vue d'un horizon dont les limites reculent à mesure qu'ils avancent dans les champs de l'inconnu, les objets nouveaux qui frappent incessamment leurs regards, ont pour eux un charme incomparable. Trop d'objets di-

vers^ trop de i)i'ojets de travaux, s'offrent à leur pensée pour qu'ils soient accessibles à nn sentiment d'envie qu'éveilleraient les succès de ceux (jui courent la même carrièi e ! Mais la science ne donne ces avantages qu'à la condition que ceux qui la cultivent seront absolument dévoués à la vérité^ et que^ loin de clierclier à maintenir l'erreur qu'ils auraient [)rise pour elle^ ils seront les premiers à remercier' ceux qui les auraient remis dans le chemin du vrai.

La vérité, messieurs^ est pour tout homme de bien^ quelle que soit sa position dans le monde^ ce qu'il y a de plus précieux; car, tôt ou tard^ elle triomphera de l'erreur. On l'appelle le beau dans les arts^ le bon dans la vie de l'individu, et le juste dans les relations sociales de tout genre. Là où règne la vérité^ il n'est plus de disputes ni de discussions possibles. C'est à en assurer le triomphe que toutes les intelligences doivent concourir, puisque c'est le moyen d'assui'erla concorde parmi les hommes!

Dans une branche quelconque de la science humaine, la recherche de la vérité dont le succès a couronné les efforts doit, pour être complètement utile, ne point séparer la décou-

4 LirnKES

verte de la pensée qui l'a produite. Le rappoi t du fait uouveau avec Tesprit qui le trouve^ et qui apprécie, par une critique rigoureuse;, chacun des éléments dont il s'est servi pour définir le degré de certitude de chacune de ses conclusions^ ce rapport^ ^'îH^; constitue ce qu'on appelle la méthode. Dans le travail que vous couronnez aujourd'liui; la méthode a été le but essentiel de Tautenj' : il l'avoue hautement^ c'est moins pour les faits considérés absolument en eux-mêmes que pour se rendre compte de la manière dont l'esprit procède dans la découverte de i'iiu'Oiinu qu'un temps si long a été consacré par lui à véîilier l'exactitude de ses expériences.

Le témoignagï^ d'estime si honora l)le que vous décernez à ce travail^ ([ui dura dix ans et dont le comnu:^ncement date de 181 1^ me toucherait moins s'il m'eût été donné plus tot^ convaincu (jue je suis de la nécessité du temi)s dans la juste appréciation des travaux de l'esprit; il me toucherait moins donné par d'autres juges (|ue par vous, hnbitués '(jne vous êtes à apprécier des travaux d'aj)plicatioiL

Ce prix encouragerfî. ireii douions pas. les travaux de longue haleine entrepris dans Tin-

téret de la science a])straite, par la pensée de les rendre utiles que vous inspirerez à ceux qui s'y livrent. Vons mériterez autant de la science que de la société profitant des avantages nés de V\ntluence que vous avez exercée; car suggérer le désir des applications à l'esprit scientifique abstrait^ c'est, à la fois^ conduire celui-ci à contrôler ses résultats théoriques et propagei^ l'usage de la méthode.

Eh ! messieurs, la puissance de l'application, comme moyen de contrôle des théories^ n'estelle pas évidente, si on se rappelle l'éloignement où sont les purs praticiens de tout* ce qui se piTsente à eux sous une forme théorique ! Si leur opinion^ trop absolue^ a pour conséquence le maintien de la routine, reconnaissons ((u il est arrivé quelquefois qu'un savoir ou trop léger ou trop présomptueux leur a donné raison. J.e moyen, messieurs, d'assurer la cause de la vérité est de prendre en considération dans vos jugements l'application et la pensée d'où elle émane; et vous devez vous féliciter qu'un homme de bien, doué d'un esprit généreux, vous ait donné la faculté de faii^e ce qui est aujourd'hui impossible ailleurs!

Messieui's, un dernier remercîment.

6 LETTRES A iM. VILLEMAIN.

La distinction dont vous m'honorez me rap- ])elle le temps de ma jeunesse^ où la pensée vit surtout d'avenir; sans doute elle me montre les années (fui se sont écoulées depuis cette époque de ma vie; mais^ loin de m'en attrister^ loin de rester dans le passé vers lequel la vieillesse se replie^ elle renouvelle mes forces et ajoute à l'espérance que j'ai de terminer mes travaux sur les couleurs^ l'histoire de la chimie et la méthode considérée dans les sciences en général. Si c'est une illusion^ elle me rend heureux^ <^t, en vous remerciant de l'avoir fortifiée^ je dis qu'en cela vous avez été fidèles encore au titre d'encouragement que porte votre association !

M. CHEVRETIL A M. GIJILLORY L'AINÉ

l'P.K^IDENT DE LA SOCll'^lK INDUSTfilEl.T-E n'ANGFnS

Muséum d'histoire naturelle, le 26 de lévrier 1852.

Mon cher compatriote,

J'ai été extrêmement sensible au témoignage d'affection et d'estime que vous me transmettez au nom des membres de notre société industrielle ; soyez mon organe pour leur en exprimer ma reconnaissance. Certes, si j'ai été heureux du prix que la Société d'encouragement pour l'industrie a décerné à mon premier ouvrage, ma satisfaction a doublé par les marques d'estime et d'amitié dont ce prix a été pour moi l'occasion, et vous devez croire que, parmi elles, le témoignage d'affection de mes concitoyens n'a pas été le moins précieux.

s LKTTIIKS

On aurait tort de juger de mon amour pour la ville qui m'a vu naître du peu de jours que j'y ai passés depuis 1805^ que je la quittai pour habiter Paris. Ayez donc la conviction qu'il y aurait aussi peu de fondement à juger ainsi de mon amour pour la patrie qu'il y en aurait à appliq,uer la même mesure à l'appréciation de mes sentiments pour ma famille et les contemporains de ma jeunesse. Sans doute^ avec les nombreuses occupations que les devoirs de citoyen m'ont imposées à toutes les époques de ma vie^ sans que jamais j'aie eu la pensée de m'y soustraire, avec les charges administratives que j'ai acceptées de la contiance de mes collègues^ je n'aurais pu exécuter le peu de travaux scientifiques que j'ai terminés^ si je n'avais pas usé de tous les moments, de tous les instants, que je pouvais considérer comme m'appartenanf absolument, pour les consacrer à mes études particulières. Il m'a fallu, je vous l'assure, une grande force de résistance pour ne pas me laisser aller à satisfaire des sentiments que j'éprouve aussi bien que personne. De là l'explication de mes rares et courtes apparitions à Angers, malgré tous mes désirs, et particulièrement malgré celui que j'ai toujours eu d'assis-

A M. VI LL KM A IN. îi

ter à une des séances de la Société industrielle que vous présidez. Vous me croirez^ assurément^ lorsque je vous dirai qu'il ne se passe pas de jour sans qu'un souvenir du ])ays ne se présente à ma pensée, sans que je ne me reporte sur les bords de la Loire et de nos rivières, sur le plateau de la Roche de Murs!... Je me suis demandé souvent j)our(|uoi j'en suis éloigné!... Puis viennent les pensées tristes, de tant de personnes qui ont été mes compagnons d'enfance, et qui ne sont plus !... Les idées qui m/occupaient dans mes courses d'élève naturaliste, à cette époque de ma vie oii Paris m'était inconnu, sont toujours présentes à mon espiit; elles s'y sont associées avec le spectacle de nos discordes civiles, dont je fus le témoin, j^our ainsi dire, dès que je pus voir et penser. Api'és mes premiers travaux dans les sciences physiques, j'ai été conduit d'une manière irrésistible à m'occuper de plusieurs opinions du dix-hnitième siècle, dont j'avais éprouvé Tinflnence; et c'est après les avoir soumises à de noml)reuses épreuves, pour en apprécier l'exactitmle, épreuves inspirées par l'étude des choses auxquelles on reconnaît généralement le caractère du positif ou delà précision scientifique, que je

10 LETTRES rattachai res observations à mes travaux de science pure; mais, en le faisant, je n'ai jamais eu la prétention de sortir de la science et de me faire économiste, pnbliciste ou historien. Au point de vue des choses de ce monde où^ sans préméditation^ je me suis trouvé placé dès mon extrême jeunesse^ et où je suis encore après les réflexions de Tage^, je l'avoue^ je suis heureux de ma position^ avec la conscience que j'ai d'avoir payé la dette que tout citoyen doit au pays^ et de n'avoir* jamais eu la pensée de devenir homme de parti pour satisfaire une ambition personnelle ou pour l'avantage des miens. Le but de tous mes efforts a été la connaissance de la vérité. Mais est-il aussi facile de l'acquérir qu'on le croit communément? Je réponds négativement à cette question sans la moindre hésitation; autrement on serait conduit à l'incertitude;, à l'indécision, en un mot^ à méconnaître les avantages de la vérité, pour quoi ([ue ce soitj exposé qu'on serait sans cesse à prendre l'erreur pour elle.

Il ne suffit donc pas de dire qu'on aime la vérité. Il faut ajouter qu'on sait les moyens de la distinguer de l'erreur^ et que, dès lors, pouvant en démontrer la réalité, on est en mesure

A M. VILLEMAIN. l.

d'en développer toutes les conséquences. Les prétentions que des esprits droits, d'ailleurs, peuvent avoir contre la vérité, lorsqu'il s'agit de !a répandre parmi les hommes, tiennent précisément à cette circonstance, que les troubles dont ils l'accusent d'être la cause dans la société sont nés en réalité d'opinions erronées qu'on a données pour des vérités; de sorte que, si, avant de les accepter comme telles, on les eût soumises à un examen propre à en dévoiler la fausseté, elles auraient été rejetées sans aucun inconvénient. Pour être juste, il ne faut donc pas rendre la vérité solidaire de ce qui est le produit de l'erreur.

Maintenant reste à savoir comment on peut enseigner à discerner le vrai d'avec le faux; on y parvient en familiarisant l'esprit avec l'usage des règles dont l'ensemble constitue la méthode, et c'est ici qu'il convient de rappeler ce que j'ai développé ailleurs, avec les détails que re sujet comporte : il existe une méthode générale et des méthodes particulières, propres aux différentes branches des sciences humaines; les règles de la méthode générale se retrouvent dans toutes les méthodes particulières, mais chacune de celles-ci a des règles spéciales qui

12 LETTHES

coMvStitiient la pliilosoijhie de la science à laquelle elles se rapportent; ce sont ces méthodes spéciales qui ont fait faire^ depuis Galilée jus([u'îi nos jours^ tant de progrès aux diverses sciences appartenant au domaine de la ])hilosophie naturelle, en jjjenant ])oui^ point de départ robservation des phénomènes, et en en recherchant ensuite la cause immédiate, conformément à ce qu'on nomme la nwtlwde à poMeriork

Les avantages de cette marche de l'esprit humain dans la connaissance du monde étant aiijoui'dlrni incontestables, à cause de la certitude acquise de la vérité des choses découvertes^ on a pu sûrement se porter des vérités acquises aux vérités encore cachées, ou^ en d'autres termes^ on est allé du connu à Tinconnu^ et c'est ainsi (|ue Je progrès, dans la marche de Tesprit humaiUj a été définitivement assuré pai Tobservation des règles de la méthode.

Si, mettant de côté les vérités révélées, parce ([u'elles sont en dehors de toute contestation, on accorde, comme on le fait généi'alement aujourd'hui, le caractère scientifique à des branches de connaissances ([u'on appelle sciences historiques, sciences politiques et sciences sociales, il s'ensuit rigoureusement que ces gron-

A VILLEMAIX. 15

pes (le connaissances ont des métliodes spéciales qui rentrent nécessairement dans cette méthode générale, à laqnelle les sciences du ressort de la philosophie naturelle doivent lenrs progrès. Dès lors tont ce qni.^ dans renseignement oral on écrit de ces sciences, s'éloigneia des règles constituant les méthodes (|ui leui^ sont propres, sera dépourvu du cai actère scientifique.

Si l'histoire, les lettres et même les scienc<-s, eussent été toujours professées de manière à habituer l'esprit de l'élève à se servir des méthodes comme d'instruments propres à contrôler la vérité ou à évaluer le degré de certitude des objets de l'enseignement, les plaintes élevées contre l'Université eussent été moins vives et moins nombreuses qu'elles ne l'ont été. En lisant les discussions auxquelles a donné lieu la question de la liberté d'enseignement, traitée à la tribune publique ou par la presse, j'ai toujours été étonné, je l'avoue, de voir qu'on ne se soit jamais occupé du mode même dont le maître transmet à l'élève les choses qu'il doit lui apprendre conformément au programme de soii^ cours; car ici je ne parle point du cas oii un professeur traite de toute autie chose que de

ce qui est défini par le titre de son enseignement.

Lorsqirnn grand nombre de jeunes gens sortent de nos écoles avec des opinions si différentes de celles de leurs familles^ et si peu d'estime pour le passé et le présent de leur pays; lorsqu'ils manifestent des dispositions si prononcées à adopter comme possibles de pures rèveries, qui n'ont pas môme pour elles la nouveauté; enfin^ lorsque nous entendons dire à des hommes d'un âge mûr que la pratique de la vie leur a montré un monde tout différent de celui qu'ils avaient imaginé^ ou bien que la pratique d'une profession libérale ne s'est pas accordée avec les idées théoriques puisées dans des études préalables, peut-on hésiter à penser que le mode d'après lequel les connaissances sont transmises du maître à l'élève^ du professeur à l'étndiantj'laisse beaucoup à désirer? On se plaint de ce que l'autorité est méconnue ou peu respectée^ que la société ne se compose que d'individus parmi lesquels il y en a beaucoup qui voudraient plus que l'égalité devant la loi: eh bien, le régime de nos écoles convient-il à donner aux jeunes gens les penchants contraires? N'y excite-l-on pas l'individu outre mesure

A M. VÏLLKMAIN. i:»

à devpilir le pi'emier en tout, au lieu de resfreindî e cette excitation à une loual)le éniuiation qui n'amène pas la suftisance [)our résultat? l.a moyenne des intelligences n'est-elle pas sacrifiée aux soins donnés à quelques élèves d'élite? En mettant tout au concours, n'a-t-on pas oublié deux choses : la difficulté de trouver des juges vraiment capables^ et l'impossibilité d'apprécier, dans des épreuves rapides, toutes les qualités qu'il faudrait cependant connaître pour porter un jugement équitable? Le concours n'at-il pas le grand inconvénient de faiiT sacrifier, par ceux qui s'y préparent, la culture du fond à celle de la forme? L'enseignement fait-il voir l'homme individu et la société tels qu'ils sont en réalité? Insiste-t-il suffisamment pour montrer la faiblesse du premier par rafipoi't aux secours dont il jouit et qui sont le fruit des efforts de ceux qui l'ont précédé dans la vie et de plusieurs de ses contemporains? Lui inspiret-on des sentiments de gratitude pour les auteurs d'un bien-être qne ses ascendants ne connurent jamais? En reconnaissant ainsi explicitement les causes du progrès de la société, on est juste envers le passé et le présent; on est vrai à l'égard de la société. La conscience de notre

iii LE T Tin: s

propre faiblesse comme individu nous dispose à recoimaître les bienfaits d'autrui et est la meilleure préparation à la véritable fraternité. L'esprit dirigé dans cette voie par l'enseignement n'a plus de tendance à admettre les opinions absolues contre les choses et contre les hommes, il sent ce qu'elles ont d'inexact^ d'erroné et de faux même; il devient capable d'apercevoir les l'apports et les corrélations qui unissent les parlies du monde moral entre elles d'une manière aussi intime que le sont les parties du monde ])hysique.

Par exemple, tant qu'on a considéré au point de vue absolu la propriété de l'aimant, on l'a définie la propriété d'attirer le fer. Le magnétisme n'a pris le caractère scientifique qu'îi l'époque où la propriété de l'aimant a été envisagée au point de vue corrélatif, cVst-à-dire lorsqu'on a distingué deux états magnétiques dans les corps qui agissent sur le fer, de manièi e que, si le fer est attiré par le pôle d'un aimant, la partie attirée du fei' possède l'état magnétique différent de celui du p(Me de l'aimant vers lequel elle se porte; car, si cette partie avait le même état magnétique, il y aurait répulsion. Dés lors, on ne peut définir la propriété magné-

A M. Vll/LEMAIX. 17

tique qu'en disant que lescoi psqui la manifestent sont dans deux états : réagissent-ils par leurs parties, animées du même état, il y a répulsion, tandis qu'il y a attraction s'ils réagissent par les parties qui sont dans des états difféj'ents.

La propriété magnétique, considérée d'une manière absolue, appartient à l'enfance de la science, qui a eu des siècles pour durée, tandis que la définition des deux états magnétiques, au point de vue corrélatif, est la conclusion de la science en progrès. Les propriétés électriques, les propriétés chimiques les plus générales, sont dans le même cas que les propriétés magnétiques. Il est aisé de montrer que les gens qui envisagent la liberté d'une manière absolue sont ce qu'étaient les anciens par rapport au magnétisme, qu'ils considéraient au point de vue absolu, tandis que les gens qui ne conçoivent les définitions du mot liberté qu'en y comprenant explicitement l'idée de devoir procèdent à la manière des savants qui envisagent les propriétés magnétiques au point de vue corrélatif. En effet, l'idée de liberté sans l'idée de devoir n'est que celle d'un pouvoir sauvage, aveugle; en un mot, c'est la proclamation de la

force brutale^ ne voulant pas me servir de Texpression du droit dn plus fort.

Je me résume^ en disant : T/objet de tout enseignement étant de faire connaître la vérité, le maître^ pour tout ce qui est en dehors de h religion, doit exposer les moyens de distinguer la vérité de Terreur, à Taide d'une méthode appropriée à la matière de son enseignement, et je cite encore un exemple.

Suffit- il, pour l'enseignement de rarithméti- ((ue, que le maître ait exposé les règles à suivre pour faire une addition, une soustraction, une multiplication et une division? En enseignant ces règles, il a enseigné la vérité ; cependant l'enseignement est incomplet s'il n'a pas donné le moyen de reconnaître les erreurs qu'on a pu commettre, c'est-à-dire, s'il n'a pas eu recours à la méthode pour distinguer la vérité de Terreur; or, dans le cas que je cite, la méthode est ce qu'on appelle la preuve de chacune des quatre règles que je viens de nommer.

Monsieur et cher compatriote, vous comprenez maintenant ma pensée, si vous êtes convaincu que la question de l'instruction publique peut intéresser les esprits sérieux à un autre point de vue que celui de la liberté de Tensei-

gnemeiit. C'est précisément sons le rapport on je présente, dans cette lettre, renseignement oral et écrit, qne je Tai envisagé; c'est en clu^rcliant des méthodes spéciales qne j'ai pn composer mon onvrage snr les Corps gras, mes Considérations sur ïanaJyse organique el ses applications, mes Recherches sur la teinture, mon onvrage snr le Contraste sinmltané des couleurs, et mes Considérations sur lliistoire de la chimie et de l'alchimie; entîn, c'est en coordonnant tontes les généralités de ces reclierclies qne j'ai rédigé nn onvrage inédit snr Wihstraction considérée comme élément des connaissances himiaines dans la recherche de la vérité absolue.

Le prix ((ne m'a décerné la Société d'encouragement m'a été agréable siirtont parce qn'il est la première récompense spéciale qne j'aie reçne, et qne la conronne attachée à mon pre-' mier essai dans l'étnde des méthodes scientifiques me donne l'espoir qne je ne me suis pas fait illusion sur mes antres travaux.

Recevez, mon cher compatriote, l'expression de mes sentiments affectueux et dévoués.

P. S. Cette lettre est écrite depuis huit joui s ; vous l'auriez reçue |)lns tôt, si je n'avais pas été

^20 UrrïRES A M. VILLILMAIN.

trompé dans respérance de ])ouvoir y joindre le compte rendu de la séance publique de la Société d'encoimigcmer}!.

M. Cil i:\UiaiL A M. VILLKMAIA

Paris, 18 de t'évrirr \Ho7).

Monsieur et clier collègue,

Vous m'avez témoigué tant de sympatliie dans ces derniers temps et prêté une attention si bienveillante à l'exposé de mes idées sur hi métliodej qu'au moment même, j'ai la pensée de vous envoyer sous ce pli un opuscule qui me tombe sous la main et qui n'était assurément pas destiné à l'impression ; car c'est une simple réponse faite le '20 de février de Tan dernier, à une lettre de félicita tion que la Société inclm- Irielle d'Angers avait adressée à un de ses mem-

29 LEï TUES A M. VÏLLEMAÎN.

bres honoraires^ à roccasion criin prix de l'JOOO Irancs, (jne^ comme auteur d'un livre sur les corps gras d'origine animale^ publié il y a trente ans^ il venait de recevoir de la Société (rencouragemeiU de Paris. Mes compatriotes, ayant décerné les honnenrs de Timpresion à la lettre que je leur écrivis, me donnent aujourd'hui Toccasion de vous exprimer de nouveau mes sentimejits de pjofonde estime et d'admiration, en vous priant d'accepter un des exemplaires de cette lettre, qui serait bien indigne de vous être offerte si je n'avais pas rappelé des circonstances qui sont mon excuse.

M VILLRMAIN A M. ΕAWEUl

Monsieur et cliei' collègue.

Je remercie la Société industrielle d'Angers de la bonne idée qu'elle a eue de faire imprimer votre lettre. Heureuses les personnes qui jettent ainsi en courant des pensées justes et profondes sorties d'un ensemble de vues scientifiques! Je ne suis pas sûr qu'il n'existe qu'une méthode pour l'étude des variétés infinies de la nature physique et morale; et le point de vue borné des anciens^ concernant la propriété spéciale de l'aimant^ sans corrélation avec le magnétisme en général^ n\a peut-être qu'une analogie bien éloignée avec la liberté au point de vue absolu et au point de vue relatif. Mais tout cela n'en est pas moins curieux et nouveau; et l'on aimerait à lire, de la même main^ un livre sur

le sujet |)i(|iicUil et técond de cette lettre au coiupatriole et a la ville que vous honorez.

Agréez^ niojjsieur et chei* confrère^ ma haute ronsidération.

VlLLEiVJAJ.^.

lundi ('il de l'cvii»'!' 1855).

M. CIIEVHEUL A M. MLLEMAliN

Il y a des môtliodes particulières et une méthode générale. — Macoii , Galilée et Descartes, cités à propos de la méthode générale. — La méthode expérimentale suivant M. Chevreul et la méthode a posteriori, dans laquelle l'expérience sert de critérium. — La distinction de la méthode générale d'avec la méthode spéciale résulte des travaux de l'auteur, tels que ses Recherches sur les corps gras, ses Considérations sur l'analyse organique, sa Loi du contraste simultané des couleurs, ses Définitions de Vespèce, des sous-espèces, des races et des variétcs en botanique et en zoologie. — Pourquoi M. Chevreul ne publie pas son livre De ^abstraction considérée comnic élément des con)iaissances humaines dans la recherche de la vérité absolue. — Importance qu'il attache à la définition du mot fait. — Faiblesse de {entendement prouvée par les modes mêmes dont il procède, — L'.malyse et la synthèse pour connaître la vérité. — M. Chevreul combat l'al solu partout où il le trouve, excepté en mathématiques.

de février 185o.

MoMsiem' et illustre collègue^

Eu vous reniei'ciaul du teuips ijue vous avez douné à la lecture de Topuscule que j'ai eu Thouueu)' de vous adresser, trouvez bou que j'écrive aujourd'hui quelques mots de supplé-

meut nécessaires pour prévenir toute méprise^ sur la manière dont j'envisage la méthode appliquée à un enseignement oral ou écrit (jui com})orte une démonstration.

(( Je ne suis pas sûr^ dites-vous dans la lettre (]ue vous m'avez fait riionneur de m'écrire, ({u'il n'existe qu'une méthode pour l'étude des variétés infinies de la nature physique et morale. »

J'ai la conviction^ moi, qu'il en existe autant que de branches de connaissances susceptibles d'être parfaitement définies, et que c'est la méthode particulière à chacune de ces connaissances qui constitue ce qu'on en appelle la philosophie. Tous voyez donc, monsieur et illustre collègue, que mon opinion sur les méthodes spéciales n'est point opposée à celle que vous exprimez avec doute , certainement par pure politesse; car, pour vous, elle doit être une conviction. Mais y a-t-il dans toutes ces méthodes quelque chose de commun? Sans hésiter je réponds affirmativement.

Il existe en effet une méthode générale dont on s'est [)resque exclusivement occupé en philosophie; s'il convient de l'y conserver et si les règles qui la com[)osent se retrouvent dans cha(|ue

méthode spéciale comme ja le dirai bientol^ il faut avouer qu'elle a peu servi aux progrès des sciences du monde extérieur^ et c'est la raison pourquoi ceux qui les cultivent placent Galilée bien au-dessus du chancelier Bacon. J'admire le Discours sur la Mélliode de Descartes^ mais j'ai toujours été frappé des conséquences de la part si grande qu'il accorde, comme caractère de la vérité; à la conception claire que l'esprit se fait d'un objet qu'il examine. Si l'idée claire d'un objet qu'on vient de découvrir est réelle, comme le pense Descartes, et si la conception de cette idée claire est bien réellement^ comme je l'admets aussi, une conséquence de la vérité^ il ne s'ensuit pas nécessairement que toute idée claire que l'on se fera d'une cliose qu'on aura cherchée sera le critérium d'une découverte réelle; car l'imagination peut voir clairement des choses qui ne sont pas.

Au reste, l'importance que Descartes a attachée à la proposition que je rappelle, m'a expliqué pourquoi l'auteur de la Méthode a donné tant d'hypothèses pour des vérités dans ses écrits de philosophie naturelle.

Préoccupé de la nécessité d'un critérium pour reconnaître la vérité dans mes recherches du

t><S • LETTHES

ressort dn ciroupe défi sciencefi d'observation, de rammnement et d'expérience^ je suis enfin arrivé à résumer mes conclusions en ces termes : lin phénomène frappe vos sens; vous l'observez avec Tintention d'en découvrir la cause^ et pour cela vous en mpposez une dont vous cherchez la vérification en instituant une expérience. Si Thypothèse n'est pas fondée, vous en faites une nouvelle que vous soumettez à une nouvelle expérience, et cela jusqu'à ce que le but soit atteint, si toutefois l'état de la science le permet.

Je réduis ici la chose à la [)lus simple expression en ne parlant que d'un seul phénomène, et je passe sous silence la science d'instituer les expériences et Vart de les exécuter avec précision. Car une expérience ou pkitôt des expériences ne vérifient une hypotlièse qu'autant e[u'on les a soumises elles-mêmes à une série de contre-preuves expérimentales propres à en montrer l'exactitude.

Le raisonnement suggéré par l'observation des phénomènes institue donc des expériences d après lesquelles on reconnaît les causes d'où ils dépendent, et ce raisonnement constitue la méthode qu^ j'appelle expérimentale^ parce qu'en

A M. VILLRMAIX. 29

défini live rexpérience est le contrôle^ le critérium de rexactitude du raisunnement dans la recherche des causes ou de la vérité.

La méthode expérimentale ainsi définie est applicable au groupe des sciences dites d'observation et deraisonneinenty telles que la géologie^ la botanique et la zoologie. Ces sciences n'étant^ selon moi; qu'à un |)remier degré de développement, lorsque je considère la complexité du but oii elles tendent , elles deviendront plus tard science d'observation^ de raisonnernent et d'expérience. Enfin, la méthode expérimentale telle que je viens de la définir, en insistant sur 1 importance du contrôle, a été mon point de départ pour montrer que, dans tout ce qui est science spéciale susceptible de démonstration^ il existe une méthode particulière à laquelle s'appliquent les règles de la méthode générale; cette méthode particulière est caractérisée par la définition de la sorte de contrôle dont les recherches de cette science sont susceptibles. Une branche des connaissances humaines à laquelle cette conclusion n'est pas applicable n'a point encore le caractère scientifique; elle pourra l'acquérir quelque jour; mais, en attendant qu'elle l'ait acquis, elle ne sera pas sus-

ceptible d'être Tobjet (riin enseignement sérieux : certes^ si ^ avant (Vinstituer certaines chaires dites scientifiques^ on avait pris cette proposition en considération , on aurait évité plus d'un mécompte.

Cette distinction de la méthode générale d'avec les méthodes spéciales est-elle superflue ou inutile? Je ne le pense pas^ puisque mes travaux mêmes m'ont conduit à la faire. Et il m'importe beaucoup, monsieur et illustre collègue, que vous sachiez que, loin d'être le jeu de l'esprit d'un homme livré dans le cabinet à la contemplation d'une philosophie abstraite, elle est bien le résultat de quarante années et plus de travaux de laboratoire. Ainsi, quelques mois après la publication de mon livre sur les corps gras où dix ans de travaux furent résumés, en 1824, je donnais aux vues exposées dans cet ouvrage la plus grande généralité possible; les prenant pour base de la chimie organique, je les réduisis en une méthode spéciale à laquelle s'appliquent parfaitement, comme je l'ai montré, les règles de la méthode générale de Descartes, et cette méthode spéciale remplit toutes les conditions de la méthode expérimentale. Le livre, publié en 1839, sous le titre de

A M. VILLEMAIN. 51 la Loi du contraste dmultané des couleurs et de ses applications^ témoigne encore de Tnsage de la méthode expérimentale ap[)li([iiée à un sujet qui n'est plus chimique, mais du ressort de la physiologie et de la psychologie, car il concerne les impressions que nous recevons de la vue des couleurs et les jugements que nous en portons. Il présente Tétude du sens de la vue sous un aspect absolument nouveau , en faisant rentrer les impressions si variées que nous recevons des couleurs dans une loi générale qui ne souffre pas d'exception; et cette loi fait connaître un phénomène qui ne s'est révélé jusqu'ici qne dans les sensations de la vue. Mais, pour faire adopter quelques-unes des conséquences auxquelles je suis parvenu, que de difficultés à vaincre, parce qu'elles sont en opposition avec des opinions avancées dans les livres et les salons sur des sujets que tout le monde croit connaître !

Enfin j'ai montré l'usage de h* méthode expérhnealale en histoire naturelle dans la manière dont j'ai envisagé et défini ce qu'on appelle V espèce, les sous-espcces, les races et les simples variétés en botanique et en zoologie.

En définitive, je suis parti des sciences naturelles pour chercher des méthodes spéciales ;

m LF.TThES

après les avoir établies, j'en ai généralisé Texpression sous le nom de méthode expérimentale.

Voilà ce quej'ai publié.

Vous me parlez, monsieur et illustre collègue, de la publication d'un livre sur un sujet dont je vous ai entretenu ; le livre est fait en grande partie, mais le publier! En vérité, j'y regarde a deux fois, connaissant le monde académique el critique comme je le connais.

Un homme s'est fait une réputation par des travaux dans une science spéciale; il appartient à Tune des sections de l'Académie des sciences. Eli bien, s'il publie un livre dont le sujet sorte, je ne dis pas de sa section, mais de son Académie, sa position, à l'égard de la critique, sera ])ire qu'elle le serait, si, étranger à l'Institut, il eût été inconnu du jrablic.

Non, à moins d'avoir de bons camarades, d'agir sur la presse quotidienne, d'être connn personnellement du monde politique et littéraire des salons, le savant, en sortant de sa section, s'exposera toujours au ridicule qu'on lui prêtera, de préférer des productions chimériques, dira-t-on, aux travaux si)éciaux qui lui ont valu le titre de savant.

Beaucoup de personnes m'ont félicité de

A Vf. VUJ.RMATN. r,7,

bonne foi d'avoir ajonto à ma réputation do chimiste^ bien entendu, en publiant ce qu'elles appelaient 7non livre des coideurs; et ces personnes ignoraient que ce livre est absolument étranger à la chimie; certes^ si on leur eût dit qiril est physiologique et psychologique^ qu'il renferme une edhctiqiie expérimentale des arts du ressort de !a vue^ qu'il est terminé par des considérations générales sur les sens et sur les inconvénients qui naissent dans l'enseignement de l'emploi des comparaisons et des parallèles où il n'est question que de différences^ trés- |)robablement ces personnes se seraient abstenues de louer mon œuvre et auraient, sinon dit, du moins pensé, que le temps passé à traiter de pareils su jets, donné par moi à la chimie, eût été d'un bien meilleur emploi !

Maintenant, que dire de l'ouvrage qui me reste à publier sous le titre de V Abstraction considérée comme élément des connaissances humaines dans la recherche de la vérité absolue? si ce n'est que bien des gens, sur ce titre seulement, le prendront pour l'œuvre d'un liomme perdu dans les espaces imaginaires, et que, s'il a des lecteurs, cet homme paraîtra quelque peu vain aux uns ou quelque peu simple aux autres,

lorsqu'ils verront Timpor tance qu'il accorde à une définition du mot fait^ parce que^ sans doute^ pour l'apprécier^ ils ne liront pas tous les détails qui la justifient, et dès lors leur esprit ne sera pas frappé de l'explication qu'elle donne de la cause des discussions si fréquentes et souvent si prolongées où les deux partis ont une prétention égale à s'appuyer sur des faits.

Ma définition du fifit^ parfaitement d'accord avec le titre de l'ouvrage, a de nombreuses conséquences, parmi lesquelles j'en prendrai quelques-unes pour vous les citer.

Elle montre clairement la source commune, où le savant, l'artiste, le littérateur, puisent les éléments de leurs œuvres respectives; en môme temps qu'elle permet de distinguer Vœiivre scientifique d'avec Vœiivre de rartiste ou du littérateur. Le caractère de la première est le développement progressif dont elle est susceptil3le, tandis que la seconde a pour caractère ïahsolu^ qui ne permet pas d'y rien changer, d'en rien ôter ou d'y rien ajouter, sans la dénaturer. Elle me conduit à classer les beauxarts d'après le caractère de simultanéité^ correspondant à la contiguïté des parties, à ['espace^

A M. VILLEMAL\. 35

et d'après le caractère de succession correspondant au temps.

Elle donne la raison de l'emploi du moi histoire ^ lorsqu'il s'agit de la connaissance des plantes^ des animaux^ aussi bien que de celle des peuples et des individus.

Après avoir apprécié le f(fit ou les faits dans la science^ les beaux-arts^ la littérature et l'histoire; après l'étude successive des plairtes^ des animaux solitaires et des animaux qui vivent en société^ j'examine l'homme ; et^ en insistant sur le caractère de perfectibilité qui le distingue si éminemment des animaux^ je montre que cette perfectibilité est limitée par les sens et la faiblesse de l'entendement^ faiblesse qui se révèle^ suivant moi^ par le mode même de Vanahjse ou de la faculté d'abstraire^, et dont les inconvénients sont augmentés par l'exagération des différences naissant de l'opposition même des choses que nous comparons. Je montre donc tout ce que laisse i\ désirer pour la connaissance de la vérité absolue^ et V analyse^ et la sijntlœse dont on a abusé dans ces derniers temps^ autant que les partisans de Condillac abusèrent jadis de l'analyse.

Voihi^ monsieur et illustre collègue^ quel«

qiies-iines des idées que je développe dans le livre inédit; vous voyez maintenant ce qu'on peut dire de Taudace et de la témérité du chlmule de l'Académie des sciences. Il combat Vabwhi partout où il le trouve^ excepté en mathématiques^ comme la chose la plus opposée à la connaissance du vrai dans le monde physi- (jue aussi bien que dans le monde moral. Pour éclairer celui-ci^ il est parti du premier^ })arce (jue; les faits y étant moins complexes que dans l'autre, Terreur devient plus facile à éviter; mais, en suivant cette marche, il ne s'est jamais dissimulé les objections auxquelles il s'expose de la part de ceux qui croient à l'indépendance absolue des deux mondes.

Veuillez, monsieur et illustre collègue, recevoir l'expression de mes sentiments de plus hau te cou sid é ration .

E. (^IIEVHEUI..

M. CHEVREDL A M. VILLEMÂIN

Considérations générales sur le mol [ait et importance de sa définition.

Puhs, le 1*=' de tseplenibrc 1854.

Monsieur et illustre collègue,

L'assentiment que vous avez donné à la lettre pi'écédente me détermine à ajouter de nouvelles considérations au sujet dont je vous ai entretenu à propos de l'esprit auquel mes travaux scientifiques ont été subordonnés. Je vous ai parlé de l'importance d'une définition du mot [(titj que je donne et développe dans un livre inédit sur \\lhHtrartmn considérée ronunc élément des comiaissances Immaines dans la recherche de

;>8 LEIliiES

1(1 i:érifc alfsoluc. Celle (léliiiitioii, je ne vous l'ni pas cominuiiiquée, et, malgré riiisisiaiice que des personnes auxquelles j'accorde toute uioî) estime ont mise à la connaître, je me suis refusé jusqu'à ce jour à les satisfaire^ convaincu de l'impossibilité où j'aui ais été, dans une simple conyersatio]!, de captiver assez leur attention pour être compris et leur faire apprécier dés lors à sa juste valeur une définition dont la pi écision ]ne semble aussi rigoureuse (jue la variété des sujets auxquels elle se prête me parait remarquable par les conséquences qu'on en déduit. L'objet de ces lettres est donc de vous soumettre une définition du mot faity à nu^n sens aussi exacte et précise que possible.

Certes, on ne se trompe pas en disant què ce mot, faity exprime une vérité, ce qui est^ ce qui a ét('\ ce qui sera; mais cette définition suffitelle pour expliquer comment il ari ive qu'une opinion avancée sur un sujet quelconqiie donne lieu souvent à une discussion prolongée dans laquelle ceux qui y prennent part s'api)uient sur desfaits^ et comment des personnes impartiales, en dehors du débat, scÉit elles-mêmes embairassées de savoir où est l'erreur, où est la vérité? Evidemment œt embarras tient à un dé-

A M. \1LIJ:MAL\. 59 faut de développement dans la définition vulgaire que je rappelle; l'esprit qui Ta entendue, satisfait de sa clarté^ n'éprouve pas sans doute le besoin d'aller au delà, tandis que, placé à mon point de vue, il se trouve au centre d'un horizon embrassant les connaissances humaines, et dans lequel il saisit tout ce qu'il est donné à l'homme de voir de la vérité dans la science, les lettres et les arts.

Je vous demande pardon de revenir sonvent sur la science. Mais, monsieur et illustre collègue, si je devais vous entretenir de littératui e et d'érudition, qu'aurais-je à dire? Evidemment, si mes lettres ont quelque droit à votre intérêt, c'est à la condition qu'en partant de l'étude des sciences, qui ont occupé ma vie, je marcherai vers vous en présentant à votre esprit, aussi éminemment juste que curieux de connaître les travaux d'autrui, des considérations (jui , tout en conservant aux diverses branches de l'intelligence humaine leurs caractères spéciaux, montreront cependant qu'une même tige leur donne naissance.

Je justifierai ma prétention à délinir le mot Jaity en déduisant de l'objet même que se proposent respectivement les diverses connaissances

M) LfcTTHKS A M. MLLEMAIN.

humaines le caractère qui les distingue les unes des autres, puis en considérant ce que le fait est pour chacune d'elles.

Je parlerai d'abord de la pliysique, de la chimie, de l'histoire naturelle des plantes et des animaux, en y comprenant la physiologie et Tanatomie.

La minéralogie, la médecine et Tagriculture, quoique différant des sciences précédentes, en ce qu'elles n'ont pas respectivement de caractère spécial, leur ressemblent par l'identité de la définition du fait^ qui est parfaitement applicable à leurs éléments constituants.

La même définition s'applique aussi bien aux éléments des œuvres du statuaire, du peintre, de l'architecte, du musicien, qu'aux éléments que séparent ou unissent le littérateur, l'historien, le philosophe et l'économiste pour atteindre le but de leurs efforts respectifs.

Enfin ma définition du faity considéré dans les différentes catégories des branches du génie de l'homme, vient se rattacher au fait considéré dans les mathématiques pures.

M. CIIEVUEUI. A M. V|I,I,^:MAI^'

l)étinilion du mot fait dans les .^cieiiecs. — Les ptopriélés sont des t'ïiits. — Distinction de la pliysi<jue d'avec la cbiniie. — Coips composés et corps simples. — Propriétés physiques; — chimiquos; — organoleptique^i. — Espèce chimique. — Les propriétés sont des faits; les faits sont des abstractions. — Ce que c'est (pie Tabslraction. — Espèces dans les corps vivants. — Différence entre ViiuJividu d\ine espèce viviw'.c q,VY individu c/i^//^^V/^/e ; celui-ci est la molécuh'. — Généralité du mot histoire. — Toutes les sciences n'ont pas un caractère spécial essentiel : la physique, la chimie, la géoloiiie, Y<\natomie, les mathématiques, la physiologie, la méthode naturelle appliquée à l'histoire des plantes et des animaux, en ont un; la minéralogie, la médecine et l'agriculture n'en ont pas.

Pnris, le 9 do septnnhre 1S5I.

Physique.

Qu*nppelle-t-on connaître la matière en //////•nique? C'e^i savoir^ monsieur el illustre collégUBj les proiméléiii esmitielles dont elle jouit, Vétendne lifiiitée et Vim pénétra lui itê, sans lesquelles on n'en conçoit pas Texistence; c'est

42 LETTHES

savoir ses propriétés générales^ telles que la pesanleur, la solidité, la liquidité ^ la gazéité; les phénomènes qu'elle manifeste quand nous la jugeons froide on vhande, lorsqn'elle est ofocufe ou frappée par la lumière, enfin lorsque nous la disons à Tétat électrique ou magnétique.

Au point de vue physique, la matière ne |)résente donc que des propriétés^ et ces propriétés, quelles qu'en soient les différences, n'existent pour nous que par leurs rapports avec les organes de nos sens: car à ces organes appartient la faculté de nous les rendre perceplibles, qu'elles soient essentielles à la matière, comme l'étendue et l'impénétrabilité; qu'elles se trouvent inhérentes à toute matière que nous louchons, comme l'est la pesanteur; qu'elles soient susceptibles de différents degrés d'intensité, comme l'est la température^ cause de la sensation de chaleur et de froid que nous en recevons; enfin qu'elles n'apparaissent que dans les circonstances où la matière nous est rendue visible par la lumihre^ et lorsqu'elle est " soumise à V électricité et au magnétisme.

Puisque les propriétés de la matière n'existent pour nous qu'autant qu'elles affectent les

A M. VILLEMAL\. 43

organes de nos sens^ il s'ensuit qu'une propriété^ à laquelle ils seraient insensibles, ou de Taction de laquelle nous n'aurions jjas consrience, serait à notre égard comme si elle n'existait pas.

Que de propriétésaujourd'hui connues de tous, dont l'antiquité ignora l'existence! et, sans remonter si loin dans le passé, qui se doutait, au siècle dernier, del'existence des propriétés que de nos jours la photographie a mises en évidence? Si ces exemples nous autorisent à penser que le temps en fera connaître d'autres, probablement nos facultés, si extrêmement bornées, ne nous permettront jamais de les connaître toutes.

On comprend actuellement parmi les propriétés PHYSIQUES Vétenduej Vwipénétrahilité^ la pemuteuVy la solidité, la liquidité^ la gazéité, et toutes les propriétés que nous considérons comme des effets de la chaleu7% de la Ivmihr, de y éleclrmté et du magnétisme : l'étude de ces propriétés constitue h physique. Remarquez, monsieur et illustre collègue, qu'on définissait cette science la connaissance des propriétés générales de la matière, à une époque où toutes ces mêmes propriétés étaient réputées physiques explicitement ou implicitement; mais aujour-

d'hui le domaine de la physique est plus restreint^ puisqu'on n'y comprend pas les propriétés chwiiques^ ni celles que j'ai nommées organoleptiques. Cependant^ si on arrive un jour à établir entre les propriétés physiques et les prop^nétés chimiques plus d'intimité qu'elles ne semblent en avoir actuellement^ et que celles-ci acquièrent par là plus de généralités^, le domaine de la physique pourra les comprendre, sans qu'on soit autorisé alors à dire que la définition aura été changée au fond ; car, en réalité, Vobjet de la physique sera toujours l'étude des propriétés les plus générales de la matière brute ou inorganique.

Chimie.

Si la chimie étudie les propriétés de la uiatiere à l'instar de la physique, elle les envisage à un point de vue qui la distingue de celle-ci d'une manière toute spéciale.

L'objet de la chimie est de ramener la matière à des TYPES SPÉCIAUX, dont chacun est défini par un eiisemhle de propriétés qiii n'appartient quà lui.

Les propriétés ne sont donc plus étudiées comme elles le sont en physique relative-

A M. VILLEMAfN. \h

ment à la matière en général^ mais relativement à une certaine matière^ à une matière en particulier ^ à laquelle on donne un nom spécifique, comme fer, or^ argent^ cuivre... silice, alumine... sulfate de chaux ^ alun...

Dire que la physique étudie les propriétés de la matière^ cela signifie qu'elle les étudie au point de vue abstrait. Par exemple^ s'agit-il de V élasticité et de la diictUité? elle explique comment les particules de la matière, une fois déplacées par une force mécanique, reviennent après l'action à leur première position en vertu d'une propriété appelée élasticité. Restent-elles au contraire dans les nouvelles positions que la force leur a fait prendre? cet effet est attribué à la propriété appelée diictilité.

Voilà l'objet de la physique.

La chimie étudie Vélasticifé dans chaque corps qui en est doué, mais sans la séparer des autres propriétés de ce corps. Par exemple, en parlant de Véktsticité de ïacier, elle parle en même temps de toutes ses autres propriétés phy- ^ siques, et encore de ses propriétés chimiques et organoleptiques. Elle étudie de même la ductilité dans l'o/'j le plomb... Elle envisage donc ces propriétés au point de vue concret, tandis

4i; ' LKTTHES

que la physique les examine surtout au point de vue le phis général ou abstrait.

C'est à la matière, considérée en particulier, qu on applique surtout le nom de corps : on en distingue de composés et de simples.

Les corps composés sont ceux que l'analyse chimique réduit en plusieurs corps simples, qui étaient unis ensemble par Taffinité, en vertu de laquelle ils constituaient, malgré la différence de leurs principes, une matière parfaitement homogène dans toutes ses parties, et différant absolument sous ce rapport d'un simple mélange qui ne l'est jamais, quelque divisé qu'il soit.

Par exemple, nous trouvons oans la nature le fer oxydé, le fer sulfuré^ etc., etc. Eh bien, l'analyse chimique réduit le premier en fer et en oxygène, le second en fer et en soufre. Parce que le fer oxydé et le fer sulfuré sont homogènes dans toute leur masse, qu'il faut recourir à des moyens chimiques pour les résoudre en leurs principes, et qu'en outre on s'assure de l'existence d'un grand nombre d'échantillons de . fer oyydé ou de fer sulfuré ^ dont les principes sont unis en une même proportion définie, on considère le fer oxydé ^ le fer sulfuré j comme de$

A M. VILLEMALX. Al

corps coîuposés. Gliacun d'eux devient un type spécial de matière ^ distingué de tout autre d'une manière invariable par l'ensemble de ses propriétés.

En soumettant le /(^fj Voxtjgèney le soufre... à des procédés analogues à ceux qui ont réduit le fer oxydé en fer et en oxygèney le fer sulfuré en fer et en soufre... on voit qu'on ne peut les réduire en plusieurs sortes de matières. On les considère en conséquence comme des corps simples. En appliquant des procédés semblables aux minerais de cuivre^ de plomb, d'étaiii, etc., on arrive à des résultats analogues; on obtient du cuivre^ du plornb^ de Vêtu in, etc.^, dont il est impossible de séparer plusieurs sortes de matières. Dès lors on les considère comme des corps simples. L'or^ V argent ^ le plaline... natifs, isolés par les mêmes moyens de quelque matière étrangère^ représentent l'or, Vargent, le plaline... à l'état de pureté^ et constituent aulant de types de corps simples.

En définitive, les types de matière com])osée. comme ceux de matière simple, sont caractérisés chacun par un ensemble de propriétés qui ïi appartient qu'à lui.

Les corps composés résultent de l'union de

48 LETTKKS

plusieurs corps simples en proportions di'finies.

Les corps simples sont ceux dont on ne peut séparer plusieurs sortes de matières.

J'ai distingué trois catégories de propriétés dans chaque type de nature simple ou complexe, à savoir, des propriétés physiques^ des propriétés cliinmiues et des propriétés organoleptiques.

Les propriétés physiques sont du ressort de la physique. Seulement le chimiste les considère, dans chaque type qu'il étudie, comme coexistantes avec toutes les autres propriétés du type.

Les propriétés chimiques ressortissent à l'affinité, c'est-à-dire à cette force attractive qui agit sur les parties les plus divisées de la matière, et dont l'activité ne se fait sentir à nos sens qu'au contact apparent des corps doués de cette activité. Les propriétés chimiques n'ont commencé à être bien appréciées que depuis Newton et Geoffroy (1717 et 1718), c'est-àdire à l'époque où les idées de l'attraction newtonienne commencèrent en France à remplacer les idées mécaniques de Descartes.

Les propriétés oî^ganoleptiques se manifestent lors du contact d'un corps avec les organes des

êtres vivants et quand il y a un autre effet que celui qui naît du simple toucher : telles sont les odeurs, les saveurs, les actions produites par des corps quelconques introduits dans Tintérieur d'une plante, dans rintérieiir du corps d'un animal ou de Thomme.

Il est aisé de montrer la différence existant entre une propriété physique et une propriél ' urgamleptupie^ telle que la saveur ou l'odeur.

Par exemple, quand nous disons que le suci e a une mveur douce ^ cela signifie en réalité que le sucre a en lui la cause de produire sur la langue une impression d'après laquelle qous percevons uile sensation que nous nommons saveur svcrée. Il y a loin de là au poids d^an corps^ c'est-à-dire à la pression que ce corps exerce sur la main où il est placé, pression résultant de la pesanteur y en vertu de laquelle il est sollicité incessammicnt à se porter vers le centre de la terre ; car, de la propriété physique, appelée pesanteur y vous déduisez facilement, comme effet ou conséquence, le poids du corps sur votre main ; ce poids, ou la pression par lequel il se révèle, je ne l'appelle point une propriété organoleptique.

.')() LKTTKES

Il n'en est pas de même de la saveur svcrée: vous ne pouvez la déduire^ du moins dans Tétai actuel de la science^ d'une propriété inhérente au sucre, que vous définissiez comme vous délinissiez la pesanteur^ indépendamment de toute action sur les organes d'un être vivant.

Les layons de lumièie auxquels nous attribuons la milmr rovfj/e^ la covletir orangée^ la coideur jaune, la covkur verte ^ la couleur bleue el la couleur violelte^ par suite d'une sensation qu'ils excitent en nous^ sont dans le même cas que le sucre relativement à la saveur sucrée qu'il nous fait éprouver. En effet^ en les appelant rourjes^ orangésy jaunes, verls^ bleus et vicH lets, nous leur transportons les sensations particulières qu'ils éveillent en nous.

En résumé, le caractère spécial de la chimie est la distinction de la matière en types spéciaux auxquels on donne un nom spécijique correspondant au nom que porte une espèce de plante, une espèce d^minial Aussi appelle-t-on ces types des espèces chinviques^ et la science qui les définit conduit-elle à les envisager comme des êtres distincts, ainsi que nous apparaissent les êtres des diverses espèces du règne végétal et du règne animal qu'on appelle des indivulm.

A M. VILLEMAIN. :,i

Plus tard, nous verrons la différence réelle existant entre Vmdrridii (hlmiqiie et Viadividii organisé. Il me suffit maintenant d'avoir montré que ridée de réduire la matière qui ne vil pas en des étre^^ dht'mcU appartient exclusivement à la chimie^ et la distingue dès lors esseîH liellement de la physique.

Mais, monsieur et illustre collègue, il importe de remarquer que la chimie n'ajoute rien aux connaissances de la physique, en tant qu1l s'agit de V essence de la matière : la chimie est venue après elle distinguer la matière en diverses espèces, mais les deux sciences, en définitive, ne connaissent la matière (jue par de^ propriétés.

Délinition du fait en physi jiu^ e,' en chimie.

Si le mot fait exprime une véritéy ce ([vi esl^ ce qui a étéy on ne peut se refuser à admettre que les propriétés de la matière définie par la science de l'homme la plus précise ne soient des faits, et encore des faits précis, en outre que Vhistoire d'une espèce chimique ne soit V exposé fidèle de rensemhle des propriétés phijsiqiies, chi-

Dnqveii et organoleptiques ipti apparliennent à celle espèce.

Mais^ si les propriétéH sont des faits dont la précision est celle même de l'étude dont chacune a été l'objet, je puis aller plus avant dans la définition du mot fait appliquée à la connaissance de la matière brute.

Effectivement, qu'appelle-t-on une propriété dans une espèce chimique? C'est une partie (Van tovt^ d'un ensemble; que vous avez connue par une étude analytique en considérant cette propriété à l'exclusion des autres qui coexistent avec elle dans l'ensemble, et cette propHétéy étudiée ainsi isolément, est une abstraction.

Il importe beaucoup, monsieur et illustre collègue, de prévenir toute équivoque en montrant les deux sens que le mot abstraction peut avoir dans le langage parlé et le langage écrit, et ici je transcris quatre alinéa du premier chapitre de mon ouvrage sur V abstraction considérée comme élément des connaissances humaines dans la recherche de la vérité absolue.

a 1. V abstraction proprement dite est une (( opération par laquelle notre esprit considère « isolément des choses qui font partie d'un ob- « jet, d'un tout, d'un ensemble. Ainsi, lorsque

A iVI. VILLKMAIN. 53

a je considère la dureté d'un caillou sans en c( considérer la forme ^ la grandeur^ la coua leur, etc. y mon esprit fait une abstraction.

ce 2. On donne encore le nom cVabstraclion à a la chose même que l'esprit a séparée d'un (( ensemble; ainsi la dareléy la grandeur, la c( forme, la couleur^ sont des abstractions.

(( Il en est de même des mots savoir , vertu, (( perfection, amour, amitié, haine, joie, trisce fesse, précipitation, lenteur, etc , parce qu'ils Ci expriment une idée générale relative à une c( qualité, à un mode d'existence, à une manière c( d'agir d'un être quelconque, qualité, mode c( d'existence, manière d'agir que l'on consi- (( dère absolument. Les grammairiens appelce lent ces mots 7ioms abstraits.

(( 5. On voit donc que l'abstraction ainsi dé~ c( finie suppose nécessairement Tidée d'un ence semble, d'un tout, d'un sujet, d'une subc( stance, puisque l'idée qu'elle exprime a rap- « port à une chose séparée de cet ensemble, d^' (( ce tout, de ce sujet, de cette substance. i\bs- « traction est donc en ce sens une expression « corrélative du mot ensemble.

c( 4. Il est bien important de prévenir les « malentendus qui pourraient résulter de;

54 LKTTKKS

(( expressions^ d'une part^ faire ahslraction de (( feJle cliosey oa^ ce qui revient au même^ absi- (( traction de cette chose^ et, d'une autre part^ a faire une abstraction^ ou, ce qui revient au (( même^ faire r abstraction de telle chose^ car ces a deux expressions ont des sens très-différents.

(( Ainsi lorsqu'on dit abstraction de tel ai- « tribut^ de telle propriété^ de telle qualité, on (( veut exprimer que Ton considérera l'objet ( auquel cet attribut ^ cette propriété ^ cette c< qualité appartient^ sans cet attribut, cette

qualité^ cette propriété : tandis que faire une a abstraction ou faire V abstraction de tel attrii( but, de telle propriété, de telle qualité, veut a dire que l'esprit sépare, isole d'un objet cet « attribut, cette propriété, cette qualité, pour (c connaître mieux cet attribut, cette propriété, (( cette qualité, considérée à l'exclusion de toute <i antre. Dans le premier cas, l'esprit considère (( donc un objet à l'exclusion d'un de ses attri- « buts, tandis que dans le second il considère (( l'attribut d'un objet à l'exclusion de tout « autre. »

A >l. VILLEMAIN.

' 0 fait, en physique et en chimie, est une propriété. I n propriéit'' c-y^i une ohslraction : donc le fait esl nno ai^lraciinû preci^. \

Puisque nous ne connaissons la matière que par des propriétés^ cames immédiates ou éloignées de tous les phénomènes qu'elle présente à notre observation, évidemment ces propriétés existent;, elles sont des vérités, des [ails.

Gomme l'étude positive de la matière exige la mesure du degré d'intensité dont ces propriétés peuvent être susceptibles, il s'ensuit que le résultat de l'étude approche d'autant plus de la vérité absolue que la mesure a plus de précision.

Mais, cette étude portant sur la partie d'un . tout, lequel toat comprend un ensemble de propriétés, nous ne parvenons, en définitive, à la connaissance de la matière que par une étude successive des propriétés qu'il nous est donné de connaître. Or une propriété que nous étudions à l'exclusion des autres est une ahstraction^ et celle-ci, une fois parfaitement définie, devient une vérité, un fait précis.

LETTHES

Sciences des corps vivants.

Si nous envisageons les espèces du règne végétal et dvi règne animal à Tinstar des espèces chimiques , les idées se compliqueront sans doute en allant de celles-ci aux espèces des êtres vivants, mais la conséquence sera la même quant à la définition du mot fait.

Qui connaît le mieux une espèce de plante. une espèce d'animal? C'est le naturaliste; il attache d'abord à chncnne d'elles des caractères par lesquels elle se distingue de toute autre espèce, et ensuite des caractères par lesquels des espèces sont groupées en genres^ ceux-ci en familles, les familles en ordres, les ordres en classes, les classes en embi^anchements , et ceux-ci en règnes \

Que sont ces caractères? pas autre chose que des manières cVêtre, des facultés^ des propriétés, des qualités^ absolument correspondantes aux propriétés des espèces chimiques.

^ Je pi ends ces déiioininations avec le sens que la plupart des naturalistes français leur donnent, sans discuter s'il serait préférable, dans la subordination des différents groupes que je viens de citer, de remplacer le moi famille par un autre mot.

Il importe d'insister sur la différence existant entre l'élève ou le simple amateur, en botnnique ou en zoologie, et le naturaliste profond. Pour les premiers^ les espèces ne consistent qu'en des individus en possession de cai'actères qui les distinguent, comme espèce de tel genre, de telle famille, de tel ordre, de telle classe, de tel embranchement et de tel règne. Pour le second , la connaissance parfaite de l'espèce exige, non-seulement la connaissance de tous les caractères distinctifs, mais encore celle de toutes les manières d'être, facultés, propriétés, (|ualités. Le naturaliste profond ressemble donc en cela encore au chimiste, dont les efforts tendent à connaître toutes les propriétés physiques, chimiques et organoleptiques des espèces chimi(jues; mais n'oublions pas que celles-ci sont toutes considérées comme des corps inorganiques, lors même qu'elles ont été produites sous l'influence d'un corps vivant, comme le sont, par exemple, le sucre, l'amidon, la fi- • brine, etc., tandis que le naturaliste étudie des êtres vivants, et il les étudie sous le rapport de la structure de leurs organes ou de Vanalomic, sous celui des fonctions de ces organes ou de la physiologie^ entin sous celui des mœurs ^ lors-

58 LETTHES

(|u'il s'agit des îuiimaux surtout, et ici intervient nécessairement tout ce (|ui se rattache aux inMincls^ aux fandlés iiitellecInelIcSy à la psyclw'

Mais, en définitive, le naturaliste ne connaît dans tout être vivant ([ue des manières d'être, des farnltrs, des propriéth^ des qualités, des fittribnts. Et l'essence du moindre cryptogame, comme celle de l'animal le plus élevé de la classe des mammifèi es, ne consiste en réalité que dans l'ensemble de toutes ses manières d'être.^ ses faruith, ses propriétés, ses qualités^ de tous ses attributs. Il n'arrive donc à cette connaissance qu'en étudiant des faits, des abstractions.

r.e corps vivant ue tombe sous l'observation immédiate que comme individu d'une espère. Or cet individu, en vertu de son organisation spéciale, se compose d'un ceriain nombre d'organes qu'on ne peut ui augmente!* ni diminuer sanschanger l'essence spécifi(|ue du corps vivant. Au reste, le mot individu , par UMpiel vous le désignez, exprime évidemment cette impossibilité , d'une manière précise. Toute espèce de corps vivant se compose d'individus qui, pouvant présenter des dissemblances, constituent des groupes appelés variétésy races, sons-espèces^ suivant l'in-

tensité, le noiubre et la constance des dirrérenc§s. Beaucoup de personnes affirment qn'il n'existe pas dans ane même espèce deux individus identiques.

Le moment est venu, monsieur et illustra collègue, de dire en quoi Vindiviclu d'une espèce vivante diffère de Vindkidti chiniuiue. Qu'on prenne un fragment de sulfate de cliaux cristallisé de Montmartre^ le plus pui' ([u^ju fxnirra se t)rocuj'er; qu'on le triture dans un mortier d'agate de manière à le diviser en particules tellement fines que chacune ne sera plus visible qu'au microscope^ toutes seront identiques les unes aux autres; mais personne n'admet (fu'elles représentent des indiridiis chimiques. De l'aveu de tous, chaque particule est une agrégation de plusieurs de ces individus. Vindieidv chimique nous échappe donc à cause de son extrême ténuité; res|)rit seul en c^niçoit l'existence : il se le représente comme une réunion de plusieurs atomes, qui sont de la même nature dans le C(U'i)s simple, et de natures différentes dans le corps composé. Ces atomes, d'une forme invariable et placés à distance, constituent un système défini dans leur ntihire spécif;que, leur nomh^e et leur arrangement. Ce sys-

60 LETTHKS

leiiie est la inolecule^ et cette iHoléciile est Vin- (Iwiduchiiii iqae. Vous voyez, monsieur et illustre collègue, combien est grande Tillusion de ceux qui prétendent que les sciences dites po itives ne se composent que dé ce qu'ils appellent des faits; car il n'est pas une science du monde visible où la nécessité de lier les faits précis de l'observation contrôlée par l'expérience n'ait conduit à des conceptions de l'esprit qui sont en dehors de la démonstration. La remaïque que je fais n'a pas pour objet de les proscrire de la science^ mais de montrer qu'elles ne comportent pas la même certitude que les faits dont la démonstration repose sur l'observation contrôlée par l'expérience.

L'espèce chimique, dans l'étude que nous eji faisons^ se montre bien différemment des iridÂr/V/us' appartenant à une espèce quelconque de corps vivant. Nous avons vu, en effet^ que ceuxci doivent conserver leur intégrité pour être étudiés complètement. Eh bien^ cela n'a pas lieu pour l'espèce chimique; si celle-ci appartient à un corps simple, l'histoire de cette espèce comprendra tous les cas oii elle s'unira à une ou plusieurs espèces pour en constituer autant de nouvelles; si elle est composée, l'his-

A M. VlLLEMAlN. 61

loire qu'on en fera comprendia tous les cas où elle contracte des combinaisons sans s'altérer, et tous ceux où elle se décompose. Évidemment rien d'analogue à ces cas où l'espèce chimique vient à en former de nouvelles par combinaison^ ou à se réduire, si elle est complexe, en des espèces dérivées, n'existe dans l'histoire des espèces de corps vivants. C'est ce qu'exprime parfaitement le mot individu qu'on api)li(tue depuis longtemps à chacun des êtres dont l'ensemble constitue une espèce de plante, une espèce d'animal.

Si nous ne connaissons les corps vivants ipie par des manières d'êlre^ des facultés, des propriétés, des qualités ^ composant un certain ensemble auquel nous imposons un nom spécili- ((ue, vous voyez que là encore, procédant par l'aiialyse^ nous arrivons à des abstractions qui sont des faits correspondant aux propriétés des espèces chimiques.

Cette manière de voir permet de se rendre un compte exact de ce qu'est réellement la biofirapliie d'un honune. Car celle-ci, considérée de la manière la plus générale et dans tous ses détails, se compose de ce qui concerne cet homme au double point de vue du physique et du mo-

in LETTRES lîîl, et à l'égard de sa l'ajiiille et de sa race. Un parvientàcetleconijaissanceenétiidiaiitriiomme à la manière du naturaliste pour ce qu'il a de commun avec les animaux, et à la manière du savant et du moraliste à l'égard de ses facnités intellectuelles et de ses actions émanées du libre arbitre. Ces études font-elles connaître autre chose que des manières d'être^ des facnltés, des propriétés^ des qualités? celles-ci ne sont-elles pas des abstractions^ et leur ensemble n'est-il pas l histoire des faits composant la biographie de l'homme dont on s'occupe? C'est ce (fue je crois évident pour tous ceux qui auront compris les considérations précédentes.

Qu'on étudie une agglomération d'hommes formant une peuplade^ un peuple^ une nation, et toujours on l'étudiera successivement à des points de vue qui ne sont que des parties de l'ensemble^ c'est-à-dire des abslractions. Le résultat de cette étude comprendra l'ensemble des abstractions qui se rapportent à un même temps, et la réunion des ensembles d'abstractions qui concernent des temps successifs composeront l'histoire de la peuplade^ du peuple, de la nation.

Vous voyez donc^ monsieur et illustre collègue^ comment le mot /lis'/oir^? s'applique heureu-

A M. VILLEMAIN. {'û,

sèment à la connaissance d'un corps envisagé chimiquement, comme le fer^ Vor... la s^ilice, V alumine... Valun... le sucre^ V amidon... à

celle d'une plantCy d'un animaly et comment^ après avoir dit histoire de l'Égypte, histoire de la Grèce y histoire d'Alexandre^ etc., etc., on a été conduit à l'expression d'histoire naturelle des plantes^ des animaux j du rosier, du cheval.

Avant de quitter le domaine des sciences, qu'on a qualifiées de positives^ revenons sur la différence existant, selon moi, d'une part entre la physique, hchimie^ Vanatomiey U physiologie et la géologie même, et d'une autre part la mifiéralogiey Vagriculture et Ja médecine.

Les premières ont respectivement un carac- Irre spécial^ en ce sens que la matière ne peut être connue sans leur intervention, ou, en d'autres termes, aucune d'elles ne peut être remplacée par une des autres sciences, quelque perfectionnée qu'on la suppose. Ainsi pouvezvous distinguer la matière en diverses espèces sans la chimie? connaître sans l'anatomie et la physiologie la structure des organes, leurs connexions et les fonctions des êtres vivants? Évidemment non. La chimie et la minéralogie parlent des minéraux, mais elles ne possèdent pas

a LETTRKS

les moyens de connaître les époques relatives de la formation des terrains; la géologie tire donc de cet objet le caractère qui lui est spécial. En est-il ainsi de la minéralogie? Non certainement; la chimie fait connaître toute espèce minérale qui se trouve dans la nature; et^ si vous attachez^ comme on le doit^ une grande importance à la théorie des formes régulières, c'est la géométrie appliquée aux formes cristallines qui les déterminera; enfin l'espèce de la nature étant généralement souillée de quelque matière étrangère, c'est la chimie qui déterminera la nature de celle-ci. Aussi l'essence de Vespèce minérahgique ne diffère-elle pas de Vespèce chwiique. Conséquemment tous les raisonnements que j'ai avancés pour démontrer qu'on ne la connaît que par des propriétés^ que les propriétés sont des abstractions^ et que les abstractions sont des faits^ s'appliquent à la minéralogie.

V agriculture est dans la même catégorie que la minéralogie, car cultiver un terrain avec l'intention de lui faire produire aux moindres frais possibles la moisson la plus abondante pour la nourriture de l'homme et des animaux, les besoins de quelques arts, ne peut constituer une

A M. VÏLLEMAIN. 6r>

science spéciale. Le cultivateur digne dn nom d'agronome est celui qui à la plus habile pratique joint des connaissances scientifiques assez approfondies pour s'expliquer d'une manière précise en quoi consistent ses procédés, lorsque la science le permet, ou pour reconnaître qu'elle est encore impuissante à le faire. Or il ne s'est élevé à ce degré de connaissances qu'au moyen des lumières qu'il doit à l'étude des sciences physiques, chimiques, anatomiques, physioJogiques, botaniques, zoologiques et mathématiques mêmes.

La médecine^ y compris la chirurgie^ ressemblC;, sous ce rapport, à l'agriculture. La spécialité de son but est évident, soit qu'il s'agisse de guérir des maladies ou de les prévenir en usant de remèdes et d'un certain régime^ soit qu'il faille recourir à des instruments pour supprimer des organes, les modifier ou les ramener a l'état normal. La médecine n'a jamais été une science qu'à la condition d'emprunter à l'anatomie et à la physiologie la connaissance des organes et la faculté d'en comparer l'état de maladie à leur état normal; enfin qu'à la condition d'appliquer à propos des connaissances puisées dans l'étude de la physique^ de la chimie,

iU\ LETTin:S A M. VlLLEi\IAl^.

de la botanique et de la zoologie. En un mot, dès que la médecine cesse d'être un art empirique^-eWe revêt le caractère scientifique en composant une résultante d'éléments puisés dans les sciences, qui sont douées d'un caractère scientifique spécial , et, sans doute, connaître scientifiquement les maladies^ n'est point une science spéciale; ce n'est qu'une extension de Tanatomie et de la physiologie appliquées aux cas où l'état normal vient à être troublé par des causes perturbatrices dont la recherche et la détermination rentrent absolument dans les sciences anatomiques et physiologiques.

M. CHEVREUL A M. VILLEMÂIN

i t lini Lion des mois rationnel el raisomié re\i\['i\emen[ \à méthode à priori et à la méthode à jjosleriori. — Appliciilion île ces définitions. — ï.e mot raisonné est applicable aux conclusions déduites inuTiédialement de Poliservalion des phénomènes d'après la méthode à posteriori. — Le mot ralioimel l'est à des choses vraies (piand il s agit de conception géométrique, tandis que, dans la science d'observation, de raisonnement el d'expérience, il l'est à des hypothèses

— Exemples de mots qui signifient à la fois un eiïet et la cause de cet effet; une opération, le produit de celte opération et une propriété naturelle des corps. — Réflexion sur une langue bien faite.

— Les mois chaleury feu, phlogistique, calorique, cités comme difficulté de former cette lingue, et nouveaux développements propres à justifier la définition du mot fait.

Paris, le 25 de septembre 1854

Monsieur et illustre collègue.

Les hommes ne se communiquant leurs pensées que par des signes qui^ le plus souvent^ sont des mots, on ne peut s'étonner de l'extrême importance que certaines expressions

reçoivent de quelques circonstances. Par exemple^ dans un tenaps de révolution, voyez l'avantage que l'esprit de parti sait tirer d'une qualification donnée à propos à ses adversaires! Alors un mot appliqué à l'homme le plus honnêt-e le perd infailliblement; ce mot, le plus souvent, n'est pas défini, sans doute, mais, expression de la passion, il signifie ennemi mortel^ et a pour corréhtiî proscript ion , prison^ échafmid ; le chef le prononce, et les séides exécutent l'acte qui, pour eux, en est la conséquence.

Cette puissance des mots' explique comment, chez un peuple ou domine l'esprit de société, 011 il existe ce qu'on appelle des salons^ il arrive que des expressions, des phrases même, deviennent à la mode et contribuent souvent à donner un air de distinction à ceux qui s'en servent. Certainement ce fait a pour conséquence de modifier le sens de certains mots, et d'opérer la substitution de l'un à l'autre, contrairement à un long usage. Par exemple, longtemps un mot aura été d'un emploi restreinte cause de Tordre d'abstraction qu'il exprime, et une personne trouvera bon, soit par ignorance, soit à dessein, de l'abaisser à un ordre

A M. VÎLLEMAIN. 69

d'abstraction moins élevé, et de se distinguer par là de ceux qui rejettent une modification du langage tout à fait contraire à Tusage.

Par exemple, le mot rationnel n'était primitivement employé que par un petit nombre d'esprits distingués, pour exprimer une idée des plus abstraites ou de Tordre le plus élevé : il signifiait ce qui rchappe aux senSy ce qui ne peut être conmquepar F entendement ; ainsi dans les expressions horizon rationnel et horizon sensible^ on saisit parfaitement le sens du mot rationnel. Plus tard, on l'a employé comme synonyme de ce qui est raisonné^ et, je l'avoue, j'ai vu avec peine ce sens reconnu par l'Académie dans la dernière édition de son dictionnaire. N'est-ce pas détruire une langue, lorsque deux mots, quoique dérivés d'un même radical {ratio et raison)^ ont eu chacun un sens parfaitement défini, d'en venir à employer l'un comme synonyme de l'autre? Certes, le charlatanisme seul peut soutenir que procédé rationîiel^ traitement rationnel^ sont des expressions préférables à procédé raisonné, traitement raisonné. Si l'on prétendait qu'elles ne sont pas synonymes, que le mot rationnel élève le procédé ou le traitement au-dessus de la qualification de raisonné.,

j'en demanderais la preuve^ et assurément on ne pourrait la donner dans la plupart des cas, au moinSj où cette substitution a lieu.

Voici les motifs sur lesquels repose ma manière de voir :

En développant le sens du mot rationnel, conformément à la signification de ce qui échappe aux sens^ de ce qui ne peut être conçu que par entende ment , on éloigne le mot de ce qui concerne l'observation immédiate des phénomènes du monde visible^ qui sont surtout du ressort de1a niéllude ù posteriori^ pour entrer dans le monde des idées, le monde métaphysique; et, si on n'entre pas absolument dans le domaine de ce qu'était jadis la méthode à priori, on s'en rapproche par la manière de raisonner; car on pari alors des principes pour exposer des raisonnements qui n'en sont que des conséquences. Dans ces deux cas on procède conformément à l'enseignement synthétique. J'ai démontré ailleurs ^ comment cet enseignement, qui appartient particulièrement à la inéthode à prioriy peut être cependant celui de la méthode

* De la baguette divinatoire, du pendule explorateur et des tables tournantes (29), page 20.

h posteriori, lorsque des faits recueillis par cette dernière méthode ont été suffisamment nombreux et suffisamment analysés pour être coordonnés en principes ou en lois.

C'est d'après cette manière de voir que je vais exposer l'usage des mots rationnel et raisonne dans le langage précis de la science.

J'applique le mot raisonné î\ce qui concerne un raisonnement déduit immédiatement de l'observation du monde visible.

J'applique le mot rationnel à tout l aisonnementj à toute conception^ à toute idée qui ne résulte pas de l'observation immédiate des phénomènes du monde visible^ de sorte que ce raisonnement est au delà du raisonnement déduit immédiatement de l'observation du monde visible; cette conception^ cette idée, peut bien avoir été déduite de l'observation du monde visible, mais elle ne peut devenir sensible par l'observation immédiate d'objets appaileiianl au monde visible.

Les exemples suivants rendront claires, je l'espère du moins, les distinctions précédentes et l'emploi des mots raisonné et rationnel.

L'explication de la combustion par Lavoisier^ reposant sur le fait que le mercure augmente

de poids par la calciiiation^ en prenant de l'oxygène à Tair^ comme le font les métaux qui se rouillent, le soufre, le charbon, le phosphore, qui brûlent, cette explication, dis-je, est raisonnée et non rationnelle.

L'hypothèse des atomes et celle de la molécule chimique^ auxquelles conduisent l'observation des proportions définies suivant lesquelles les corps se combinent, et d'autres observations du ressort de la physique et de la chimie concernant les formes cristallines, etc., ces hypothèses, dis-je, sont rationnelles^ car la preuve directe, immédiate, de l'existence des atomes et de la molécule chimique, nous ne l'avons pas.

Conformément à ces exemples, je dis que rien n'est rationnel dans les raisonnements qui sont le résultat immédiat de l'observation et de l'expérience. En effet, dans les sciences dites d'observation, de raisonnement et d'expérience, il n'y a que du raisonné^ et tel est le produit le plus positif obtenu de l'usage de la méthode à posteriori.

Je ne qualifierai donc jamais un traitement médical de rationnel^ par la raison que nous ignorons la plupart des causes des maladies, et la manière d'agir de remèdes employés à les

A )\. Li:,MAIN. 73 combatlre, et que dès lors refticacilé de ceux ci est le résultat de Texpérience, pour ne pas dire du simple empirisme;, plutôt que celui de la science.

On voit que dans les sciences émanées de la fnrtiwde A POSTERIORI, il existe bien peu de circonstances où Ton puisse employer le mot vationnely si ce n'est pour l'appliquer à des hypothèses.

Il n'en est pas de même dans les sciences mathématiques; le mot ralionneÀ y est employé fréquemment et avec la signification vraie et exacte qu'il a eue dans l'origine, parce qu'on l'applique alors à des choses, à des rapports qu'on ne peut saisir par l'observation immédiate des organes de nos sens qui nous mettent en relation avec le monde extérieur, quoique l'esprit qui se représente ces choses, ces rapports, ait pris le monde physique pour point de départ.

Telle est l'expiession d'horizon rationnel^ à l'idée duquel conduit naturellement la vue que nous avons de l'horizon, lorsque, placés au milieu d'une plaine immense, sur un vaisseau au milieu de la mer ou sur une hauteur quelconque, nous jetons les yeux autour

de nous, et que l'espace céleste parait une voûte sphérique reposant sur notre globe; évidemment la limite de riiorizon appartient à un cercle qui divise l'espace céleste en deux parties inégales, dont la supérieure, la seule visible, est plus petite que rinterieui'e; voilà bien Vliorizoa sensible. Qu'on se place maintenant, par la pensée, au centre même de la terre, et Thorizon appartiendra à un cercle qui partagera l'espace céleste en deux moitiés ; ce cercle est Vliorizon ralionneL

L'observation immédiate des dimensions des corps conduit à une limite de leur surface par laquelle nous nous rendons compte de leurs ligures respectives.

Un corps quelconque a trois dimensions, la longueur^ la largeur et la profondeur. Maintenant, pour les connaître au point de vue géométrique, l'esprit conçoit :

l'' Que la surface i^diY laquelle il nous apparaît limité est sans épaisseur; T que si le corps à plusieurs faces, la jonction de chacune d'elles à une autre est la ligne qui n'a ni épaisseur ni largeur; elle est donc la limite de ces faces; 3" que l'endroit où une ligne en rencontre une autre est une des limites de ces lignes

qu'on appelle point el qui n'a ni longueui'^ ni largeur^ ni épaisseur.

Les conceptions de la surface^ de la ligne et du point ne peuvent être réalisées physiquement; car la surface que nous voyons a de Tépaisseur^ la ligne que nous voijons a de la largeur, et tout point d'intersection de lignes que nous voyons a une étendue sensible. Dès lors^ nous disons que la surface^ la ligne et le point géométriques sont des conceptions rationnelles.

Vespace absolu est encore une conception rationnellCj à laquelle on est conduit sans peine en se représentant soi-même placé au centre d'une sphère dont la surface reculerait indéfiniment. Dans ce cas^ on part encore d'un fait du monde visible.

Ces exemples montrent la différence existant entre des conceptions rationnelles^ auxquelles on arrive par des raisonnenients rigoureux, géoniétriqueSy et les conceptions rationnelles^ aux- , quelles conduisent des suppositions plus ou moins probables dont le résultat est une Itypotlièse^ suppositions que suggèrent les phénomènes du monde visible étudiés au point de vue de la méthode a posterîohi»

70 Linrufc^s

Les conceptions rationnelles concerna ni la géométrie mollirent fort bien comment l'origine (les connaissances mathématiques se rattache aux sciences du monde visible^, et justilient à mon sens la place que leur a assignée Ampère parmi les sciences qu'il a nommées rostnologiques.

Il n'est point inutile de faire remarquer que le mot raliomiel pourrait être appliqué à des choses erronées, et voici dans quelle circonstance : pour quelques personnes il n'existe d'études élevées que là où l'esprit a perdu la matière de vue; car, suivant elles, les sciences qui étudient les corps selon la méthode a posteriori ont beaucoup trop d'humilité à l'égard de l'exl)érience, ou, comme elles disent, de rem[)irisme, pour avoir un caractère d'élévation. Avec cette disposition d'esprit, elles qualifieront de rationnel tel système d'idées qui, partant de propositions conformes à leur manière de voir, sera absolument faux, parce que ces propositions n'ont point l'exactitude des pi incipes qui ont été déduits de raisonnements rigoureux, ou établis d'après la méthode expérimentale, s'ils concernent le monde visible.

Il e^t superflu, peut-être, de faire remarquer

A M. \ ILLEMAIN. 77

que le mot raimmé a un sens général et un sens particulier; que^ dans son acception générale^ il comprend le rationnel et le raisonné proprement clit^ et que, dans son acception particulière, il signifie le raisonné proprement dit; enfin, ((u'il n'y a aucun inconvénient, lorsqu'il est employé en ce sens, d'omettre l'expression de proprement dit.

Après les considérations dont les mots rationnel raisonné viennent d'être l'objet, il ne sera point inutile d'ajouter quelques développements à ma définition du mot fail^ parce que, sans doute, ils répondront à des objections que pourraient y opposer des personnes qui envisageraient ce sujet avec'des idées fort différentes des miennes. Effectivement, le mot fait n'ayant jamais été l'objet d'une définition rigoureuse, il convient de le considérer au point de vue (jéné" ral et au point de vue particidier^ afin de montrer que la définition que j'en donne est précise^ sans modifier en quoi que ce soit le sens où il est employé dans la langue ordinaire.

Sans doute, dans le langage ordinaire, le mot jait signifie surtout un effets un phénaméiie, c'est-à-dire ce qui tombe sous les sens, ce qui est sensible, apparent.

Mais est-ce un motif saflisant }3our en restreindre l'usage à cette acception limitée? Je ne le pense pas, par la raison que la langue ordinaire la plus correcte abonde en mots par lesquels on désigne à la fois un effets un produit, et la cause de cet effets de ce produit.

Parmi les mots qui signifient à la fois une oprration et le pivduit de cette opération^ j'en citerai trois : raacération^ infusion^ décoction. Comme opération, ils signifient celle qui consiste:

r A mettre un liquide froid en contact avec un solide;

2"* A jeter un liquide cliaud sur un corps solide;

Tf A faire bouillir un liquide dans lequel on a mis un solide.

Comme produits de ces opérations, on dit une macération j une infusion y une décoction, pour désigner le liquide qui, dans les trois circonstances précitées, a été en contact avec un solide.

C'est pour distinguer ces produits des opérations par lesquelles on les prépare que des pharmaciens emploient les mots d'infusuw , de decoctum.

Le mot action a deux acceptions distinctes. Il

A M, VILLEMAllX. 79

signifie ropération on l'action d'un agent quelconque et le produil ou le rémUat de l'action. On ditj par exemple: V action du feu, une belle action^ une bonne action.

Il en est de même du mot acte^ quoique celuici semblerait devoir plutôt convenir au résultat qu'à Vopération.

Le mot cristallisation est l'exemple le plus propre à citer pour montrer que ma définition du mot fait ne conduit point à une généralité d'idées qui soit en contradiction avec la langue. En effet, le mot cristalliscUio)! signifie :

l*" L'opération par laquelle on fait prendre une forme régulière ou symétrique à une matière quelconque par un moyen physique ou chimique;

!2" Le produit même de cette opération^ les cristaux obtenus par elle ;

3° La propriété naturelle, en vertu de laquelle une matière prend une forme régulière.

Certes, voilà trois acceptions bien différentes, puisqu'elles signifient :

i"" Une opération^ une action ;

2"" Un produit^ un résultat ^ un effet;

Une propriété naturelle inhérente à tous les corps qui sont susceptibles de prendre une

tonne régulière^ de crislallmr, en un mot, par nn moyen physique ou chimique.

On a parlé souvent^ depuis Condillac, d'une langue bien faite. Sans doute jamais dans une telle langue un même mot n'exprimerait à la fois la cause et Veffet; mais que faudrait-il pour la réaliser? Evidemment la connaissance de toutes les causes des phéno^nènes ou effets qui nous sont rendus sensibles. Or cette langue bien faite ne serait achevée qu'à Vépoque ou ïhoinme n'aurait pkis rien, à apprendre. Conséquemment, jusque-là^ cette langue serait à faire; et, en supposant que ce qu'on croit bien connaître dans un temps donné fût la vérité même, le langage se composerait de deux parties distinctes : l'une appartiendrait à la langue bien faite/ et l'autre à la langue à faire. Il est probable que ce langage aurait peu d'harmonie, du moins sous le rapport des idées.

On verra les difficultés qu'il faudrait surmonter pour arriver à cette langue bien faite, en suivant les sens divers que l'on a prêtés au mot chaleur à diverses époques de la science. Ce développement me paraît d'autant plus utile, qu'il montre la disposition si naturelle à l'homme de rapporter à un être distinct de tout autre, ayant

consécfiiemmenl une existence propre^ un phénomène qui n'est qu'un étal distinct de la matière^ état quij en définitive^ est une de ses propriétés^ qu'elle manifeste d^une certaine nia niere^ en certaines circonstances seulement.

Qu'est-ce que le mot chaleur pour le commun des hommes? Une sensation dont la cause est le feu.

Cette cause a été reconnue de bonne heure^ puisque de bonne heure les hommes ont connu le feu par sa lumière, et en s'en approchant ils ont éprouvé la sensation qu'ils ont appelée chaleur.

Bientôt le feu a été la cause de la combustion, de la destruction d'une foule de corps, de la fonte ou liquéfaction des solides, de la vaporisation des solides et des liquides.

Enfin cette cause est devenue concrète quand on a dit : Le feu est un élément de la matière.

D'autres philosophes ont dit : le feu n'est point un corps, un être distinct de tout autre, il est la manifestation d'un état de la matière dans lequel les molécules de celles-ci sont animées d'un mouvement qui peut aller jusqu'à les rendre chaudes, brûlantes, et même lumineuses, relativement à nos organes.

Stalil, dont la réputation a été si grande en médecine et en chimie durant près d'un siècle, a admis l'existence d'un corps appelé phlogistiquCy auquel il attribuait des particules excessivement déliées^ mais différant cependant^ par leur noii-èhnlivitê^ des particules de Tair. Le phlogistique, à Tétat d'nniov avec la matière, ne produisait ni la sensation de la chaleur ni celle de la lumière. 11 en était de même à Vélal isolé et de repos; mais, ces particules venaientelles à être mises en mouvement suffisamment rapide, il était lumineux ou feu; leur mouvement avait-il moins de rapidité, il était chaleur.

Ainsi, en considérant le feu au point de vue chimique, Stahl arrive à distinguer un corps qui est la cause du feu et de la chaleur, quand ses parties ont de certains mouvements, de sorte que lumière et chaleur sont des phénomènes dynamiques et dus à certains états d'un corps qui, par lui-même, n'est ni lumineux ni chaud.

Après Stahl on étudia les phénomènes de la chaleur au point de vue chimique, et surtout au point de vue physique, et on arriva, à la fin du dix-huitième siècle, à les attribuer à un corps clové fie la fuidité élastique cm plus haut

A M. VILLKMAIN.

degré et tellement tenu qu'on le qualifia d'impondérahle ; on le nomma calorique.

Voilà donc encore les propriétés de la chalenr devenues concrètes dans un corps!

Depuis quelques années des physiciens trèsdistingués commencent à douter de Texistence du calorique^ ils inclinent à considérer la chaleur comme un simple effet du mouvement des molécules des corps.

Vous voyez^ monsieur et illustre collègue, la perturbation qu'aurait jetée dans la langue vulgaire la modification des mots feu phlogistiqne, calorique^ chaleur^ si on eût voulu mettre ces mots en rapport avec les théories dont la chaleur était l'objet aux époques que j'ai signalées,

Aujourd'hui on professe presque universellement que la lumière n'est point un corps^ mais un simple mouvement d'ondulation de l'étlier, de sorte qu'il n'existe pas de corps distinct de tout autre par la propriété de paraître lumineux dans toutes sortes de circonstances.

L'opinion (|u*il en est de même des pliénomènes électriques et magnéticjues fait tous les jours des progrès.

J'arrive donc à montrer ((u'en généralisant

le mot fait^ conformément à ma définition, en partant de la tnrlhodex posteriori, je ne change pas l'acception qu'on lui donne ordinairement, puisqu'il signifie toujours ce qui as7, ce qui a étéy ce qui sera; qu'il s'applique à la came aussi bien qu'à Veffet^ diu phénouiène ; car, parce qu'il n^ a pas d'effet sans cause^ celle-ci, ([noi- ([ue rationnelle, existe aussi bien poumons que le phénomène; mais, par suite de la difficulté de la reconnaître, le même mot peut désigner la cause et l'effet, conformément aux exemples précités.

En outre, la durée ne peut point être prise en considération, lorsqu'il s'agit d'appliquer le mot faity car il peut être passager ou permanent; ainsi la combustion d'une bougie est un fait passager, mais la cristallisation, prise comme la propriété de cristalliser^ est un fait permanent. B'un autre côté, quand on dit que V existence de Dieu est un fait^ on reconnaît implicitement qu'une durée qui n'a ni commencement ni fin est compatible avec le mot fait

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