‹ Lettres adressées à M. VillemainChapitre 5 sur 65 · EN RÉSUMÉ · texte numérisé non relu

EN RÉSUMÉ

Le fait est ce qui est, ce qui a été^ ce qui

sera. Il existe différents ordres de faits quant à leurs relations.

j a passé.

fV///, quant au temps, | /; présent.

( c futur.

!a passagtn'.

h permanent.

c éternel.

fjuant à Té

a primitir(canse, force).

quant à la rau-

salité,

b secondaire (effet, phcnoniène) peut être cause d'un effet tertiaire; celui-ci peut être cause d'un effet quaternaire; ainsi de suite.

Vf

M. CHEVP.KUL A M. VILLFJl.MN

Des l)e;iux-arls et He la liltérature envisagés relaliveinenl au mol [dit. — 1/œuvre scientifique a le caractère d'iiilini; l'œuvre littéraire ou de l'artiste a le caractère du fini ou de l'absolu. — La stalitaire, la peinlure et rarchiteclure parlent par ties effets de simultanéité; la musique et la littérature assissent sm^tout par des impressions de successîvifé.

Dans les œuvres de critique et d'histoire, il y a à distinguer le fond ol la forme.

La l'orme existe dans l'œuvre scientifique.

L'Haï, le 7 (l'o(t(d)re 1854.

Monsieur et illuslre collègue,

En considérant le mot fail dans les beauxarts, conforniément à la manière dont je viens de le définir à l'égard des sciences i)Ositives, vous verrez, je l'espère, la justification de ce (jue j'avançais en vous parlant de l'intimité des

LETTKKS A M. VILLLMAliN. 87

relations des œuvres de Tarliste ou du littérateur qui nous émeuvent, avec celles des sciences qui nous insti^uisent.

f.e caractère essentiel de l'étude scientifique d'un sujet en est la connaissance aussi approfondie que les facultés intellectuelles de l'homme le permettent à une époque donnée. Un même sujet occupera avec avantage pour la science plusieurs savants contemporains; et quels que soient leurs efforts, ils laisseront encore beaucoup de véi^ités à décotivinr à d'auti^es savants leurs successeurs.

Un objet quelconque d'étude est donc infini pour la science contemporaine qui aspire à le connaître^, il ne cesserait de l'être qu'autant que l'esprit de l'homme pourrait parvenir un jour à le conmitre absolument.

L'œuvre scientifique, par son caractère (Vivfi7ii^ dilTère tout à fait des œuvres de l'artiste et du littérateur auxquelles appartient le caractère (V absolu; car à celles-ci on ne peut rien changer, rien ajouter et n'en rien retranclier sans les dénaturer.

Le but de toute science est de connaUre et de faire connaître^ di\i^s>i com|)létement que possible, un sujet quelconque.

Le but des heaux-urU et de la littérature proprement dite est de toucher et d'émouvoir, toujours ce but ne devrait être atteint qu'en parlant aux sentiments moraux^ délicats^ généreux et élevés, afin d'exciter le respect pour ce qui est justice et bonté, et l'admiration pour ce qui a beauté et grandeur !

Malheureusement on ne s'est pas toujours engagé dans la voie qui devait y conduire, et trop souvent des talents réels ont marché dans une voie contraire.

Monsieur et illustre collègue, je parlerai d'abord des œuvres du statuaire, du peintre et de l'architecte, et ensuite de celles du littérateur et du musicien. Les premières nous parlent par des effets de simultaiiéitéy et les autres par des effets de saccessivité.

Que la statuaire et la peinture reproduisent l'image d'un modèle réel qui a vécu, ou qu'elles offrent l'image d'un modèle imaginaire, le but le plus élevé de l'art ne sera atteint qu'à la condition que l'œuvre portera l'empreinte du cachet de Vidéal.

En effet, l'œuvre de la statuaire, comme l œuvre du peintre, ne représente l'image qu'elle retrace que par un petit nombre d'attributs

A M. VILLFJIAIN. Si)

relatifs à la forme et à la proportion des parties. La statuaire reproduit le relief même de la forme du modèle, indépendamment de toute coloration; le peintre reproduit Tillusion du relief de la forme sur une surface plane au moyen du trait, de la couleur et de la dégradation du clair et de Tombre. L'un et Tautre n'empruntent qu'un certain nombre d'attributs au modèle, qu'il ait réellement existé ou qu'il soit simplement le produit de l'imagination de l'artiste.

Évidemment la sculpture et la peinture ne peuvent représenter que quelques-uns de ses attributs; elles ne parlent aux yeux que par des ahstractions séparées d'un ensemble choisi avec la volonté de l'embellir, de l'ennoblir dans l'image, dont l'aspect sera rendu ainsi plus beau, plus touchant, ou plus terrible même, conformément à l'intention de l'artiste dont le but est d'exciter l'émotion la plus vive dans l'âme du spectateur.

Si le modèle a existé, Timage n'en est presque jamais une reproduction fidèle; des parties ont été omises, d'autres ont subi des modifications de grandeur, de forme même; enfin l'image présente des harmonies qui lui auraient

manqué si elle eût été absolument fidèle; cependant jamais sa ressemblance n'a été compromise ^ car elle n'est jamais méconnue de ceux qui ont vu le modèle; seulement ils disent qu'elle le surpasse en beauté et en noblesse.

Même travail si l'œuvre est une création de l'imagination, soit qu'elle ait été conçue d'après le souvenir d'une personne dont l'image avait frappé l'artiste, conformément à des idées dont son œuvre doit être l'expression, soit qu'elle réalise une forme conçue par son imagination. Dans les deux cas, il travaille d'après un modèle vivant qu'il a choisi le plus conforme à l'image qu'il veut produire, et ce modèle pourra être bien phis modifié encore que s'il s'agissait, comme précédemment, d'en retracer une image plus ou moins lîdèle qui en serait le portrait.

Ce qu'on appelle la création de l'artiste est le choix heureux des attributs qu'il réunit pour en composer une former et ces ^attributs, il ne les a pas empruntés à plusieurs, comme on l'a dit quelquefois, en prenant les mains d'un modèle, les pieds d'un autre, la figure d'un troisième, car un tel ensemble manquerait toujours de l'harmonie des parties sans laquelle il n'est pas (l'œuvre supérieure. L'artiste, sans doute.

A M. VILLiiMAIN, doit éliidier le beau dans des parties diverses appartenant à plusieurs modèles^ mais c'est à la condition de profiter de cette étude pour imaginer une forme unique dont l'harmonie des |)arties sera si heureuse, que, ne la trouvant dans aucune forme vivante , le spectateur hi qualifiera d'idéale^ et Tœuvre qui en montrera \e plus est celle qui exaltera davantage le génie de son auteur.

Enfin vous voyez^ monsieur et illustre collègue^ que les attributs choisis par le statuaire et le peintre ne sont pas autre chose que des ahstractions séparées d'un modèle^ et que la réunion de ces abstractions plus ou moins modifiées est l'œuvre même de l'artiste.

J/architecte élève des monuments, mais ceuxci composent deux catégories distinctes; la destination des uns est uniquement de frapper les yeux par la grandeur, l'élégance, l'harmonie des parties, de parler à l'imagination par le souvenir d'un événement mémorable, qu'ils doivent transmettre à la postérité la plus reculée. Tels sont la colonne monumentale et l'arc de triomphe. Les autres, comme les premiers, (loivent bien frapper les yeux par la forme ; mais, élevés pour des usages déterminés, ils (loivent

92 LETTIU^^S

y satisfaire, aulremeut le but ne serait pas atteint; les églises, les palais, les musées, les théâtres, etc., appartiennent à cette catégorie.

L'architecte, par la former parle aux yeux, comme le font le statuaire et le peintre, mais avec cette différence, que la forme architectoirlque^ rentrant dans la forme géométrique^ n'a aucun rapport avec la statuaire et la peinture, dont le but le plus élevé est la reproduction de la forme humaine dans l'expression la plus noble dont elle est susceptible.

S'il existe un art dont le langage est une attraction, n'est-ce pas l'architecture, quand on considère ses œuvres au point de vue le plus général, celui de la forme? Dans cette forme sont comprises la grandeur du monument et l'harmonie de ses parties; la forme captive si bien le spectateur, qu'il la considère presque exclusivement à tout autre attribut, lorsqu'il s'agit d'apprécier l'œuvre d'un architecte. La réunion des matériaux fournis par le maçon, le charpentier, le menuisier, le serrurier, les calculs de la résistance des matériaux, la composition des ciments, des mortiers, etc., etc., tous ces éléments sont, pour ainsi dire, admis

A M. VILLKMAIN.

sans exameiij sans réflexion. Voilà donc nn ai l qui ne captive les regards des hommes que par un simple attribut^ la forme!

Avant de montrer la relation de l'œuvj'e du liUérateur et du vmsicien avec la statuaire, la peinture et V architecture y dans l'application de la définition du mot fait^ j'insisterai un instant sur la différence des impressions produites en nous par les œuvres de ces derniers arts, d'abord, et ensuite par celles du littérateur et du musicien.

Effectivement, les trois premiers agissent par impression simultanée ^ de manière que l'œil saisit l'ensemble des parties en un moment, ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille pas un certain temps pour se rendre un compte exact des impressions produites en détail par chacune des parties d'ont l'œuvre se compose.

Il n'en est pas de même de l'œuviT du liUérateur et du musicien; les impressions en sont successives; mais, la mémoire retenant les mots et les sons qui viennent d'être lus, prononcés ou chantés, ils se trouvent ainsi liés avec ceux qui les suivent.

Voilà la différence.

Voici l'analogie.

Si le but (le la [)oésie et du lomaii n'est pas la science, ni la morale^ à |)roi)rement parler; si le poëte et le romancier cheichent surtout à nous loncliei' et à nous énionvoir, en s'adressant au cœur^ à l'esprit et à Timagination^ disons sans hésiter que leur réputation souftVira toujours s'ils propagent Terreur au lieu de la vérité^ s'ils blessent les sentiments des cœurs bien nés et cherchent à ébranler les fomlements d'une société constituée pour se développer à l'aide des efforts.de tous les individus qui la composent.

Cela admis^ le poëte comme le romancier ne disent jamais tout ce qui se rattache au sujet qu'ils traitent; lors même que le poëte parle de lui, de ses émotions, de ses peines, de ses joies, il choisit parmi celles qu'il éprouve, et en ce choix réside le goût. Le mot abstraction s'a|)plique à ce qu'il choisit, avec le double sens qu'il exprime : effectivement, en éliminant certaines parties de son sujet, le poëte en fait abstraction^ et, en présentant l'ensemble des |)arties de son choix, il réunit des abstractions. Gonséquemment, en poésie comme en statuaire, en peinture et en architecture, l'art n'expi'ime que des abstractions; niais celles-ci,

A M. VILLEMAIN. {)h

ainsi rattachées à quelque personnalité^ cessent d'être abstraites^ leur réunion les rendant concrètes.

Si, avec les idées que je viens d'émettre^ j'examine l'œuvre du litlérateur critique^ le but qu'elle se ])ropose ne sera pas seulement de montrer les beautés et les défauts des œuvres littéraires soumises à l'examen, il faudra encore que la critique démontre par des motifs puisés dans les littératures anciennes et modernes bi pliilologie et l'histoire^ la justesse de ses jugements et la rigueur de ses conclusions. La critique littéraire comprend donc deux parties distinctes : l'une, toute littéraire^ est la forme de r œuvre; l'autre, toute scientifique y en est le fond.

A l'appui de cette distinction, je citerai les rapports faits chaque année à l'Académie francaise^ et applaudis avec enthousiasme par un public d'élite. Les travaux des genres les plus divers présentés aux concours de l'Académie y sont appréciés avec la justesse d'esprit la i)lus iigoureuse et formulés en termes précis, et brillant cependant de la plus haute éloquence! Du reste, la double place du littérateur criti(|ue dans l'Institut est h consécration de tels mérites;

par In forme littéiairej il est siirioul le digne organe de l'Académie française^ et, par sa science en philologie et en histoire, il appartient à l'Académie des insci'iptions et belleslettres.

En parlant de l'œuvre littéraire, nem'attribuez |)as, monsieur et illustre collègue, la pensée de n'y voir qu'une pure forme^ à l'exclusion de toute science. On ne pénètre pas les motifs des actions des hommes pour en apprécier la moralité, on ne décrit pas les grands spectacles de la nature avec éclat et vérité, les mots ne sont pas choisis avec convenance et unis en périodes harmonieuses et précises, la parole n'est pas restituée à d'illustres personnages sans de profondes études de la part du littérateur. Or une œuvre littéraire, quel qu'en soit le succès contemporain, ne va point à la postérité si l'auteur n'en a pas soigneusement médité le sujet et s'il manque de la parfaite connaissance de tout ce qui s'y rattache. Les œuvres littéraires de la Grèce, de Rome et du siècle de Louis XIV n'ont triomphé du temps que par la solidité des éléments qui en fixent la forma. Je vais plus loin, l'auteur de grandes découvertes scientifiques ne vit dans Vœiwre même où il les a décrites qu'au-

A M. VlLLliMAlN. D7

tant (|ue celle-ci se recommande par une forme dont la beauté, sans être précisément celle de l'œuvre littéraire^ s'en rapproche cependant. L'œuvre scientifique a le mérite de la forine lorsque le style en est correct, élégant, que les idées y sont présentées dans Tordre de plus grande clarté^ de manière que les plus faciles aident à comprendre celles qui le sont le moins; enfin lorsque d'heureuses comparaisons concourent à montrer la grandeur des découveites avec simplicité, clarté et toujours vérité.

Parmi les faits que je pourrais citer de la beauté qu'une œuvre scientifique peut revêtir aux yeux des esprits les plus élevés, j'en choisirai un dont je dois la connaissance à notre illustre doyen de l'Académie des sciences, M. Biol. Le géomètre Lagrange attachait un prix extrême à la syinétrie de ses formules^ si bien qu'il portait avec lui le papier sur lequel il venait de les écrire^ et un jour, en en montrant un^ dans sa voiture, à M. Biot, en lui faisant remarquer la régularité, la symétrie des signes mathématiques qu'il avait coordonnés, il lui avoua que cette vue lui causait une véritable jouissance! Ainsi, au bonheur d'avoir conçu ces formules^ le grand géomètre éprouvait un plaisir né de la

vue physique des signes qui les constituaient écrites sur le papier! N'y a-t-il pas là quelque chose d'identique à la jouissance que la vue d'un chef-d'œuvre de la statuaire ou de la peinture cause à l'artiste qui l'a créé?

Si la clarté est le principal élément de la beauté dans l'œuvre scientifique^ il faut bien distinguer celle qui naît de l'exposition même des idées les plus élevées que le sujet comporte, ({uand on l'envisage intégralement avec ses accessoires et les difficultés qui peuvent y être inhérentes, d'avec cette clarté trompeuse que, sous le prétexte de populariser la science, on obtient, en ne montrant que la superficie des choses, en parlant longuement de ce qui est parfaitement clair en soi, et en dissimulant avec art toutes les difficultés réelles du sujet. Vous savez mieux que personne, monsieur et illustre collègue, comment le savoir-faire tire parti de cette manière de procéder en donnant à croire aux gens du mondé, et^ le dirai-je?à des académiciens mêmes, qu'ils comprennent maintenant clairement ce qu'on ne leur avait jamais appris; et vous savez encore ([ue les inconvénients de ce saimr-faire se sont montrés plus d'une fois dans l'enseignement public*

A M. VILLEMAÏN. 99

La distinction de la forme d'avec le dans une composition écrite s'applique aux œuvres d'histoire. On en apprécie l'importance quand on examine les historiens d'après l'ordre chronologique, en commençant par ceux de la Grèce et de Rome. Le fond de leurs œuvres doit comprendre le récit des faits aussi fidèlement exposé que possible; il fixe particulièrement l'attention des érudits, c'est-à-dire des savants, tandis que la forme intéresse surtout ceux qui étudient le grec et le latin, les rhétoriciens et les amateurs du beau langage des littératures anciennes. On ne peut nier que la réputation des historiens de l'antiquité ne soit faite par les littérateurs juges de la forme plutôt que par les savants juges du fond. La réputation de ces historiens repose donc sur le bien dire plutôt que sur la vérité des faits transmis.

Il faut le reconnaître, le public moderne recherche plus la forme que le fond dans l'histoire, et, ceux qui appartiennent à un parti politique ou religieux ne tenant guère qu'à l'historien dont les opinions leur sont sympathiques, on ne peut s'étonner dès lors de voir les auteurs d'histoire contemporaine s'appliquer à la narration plutôt qu'à soumettre les faits à une cri-

10(1 LETThES

tique consciencieuse en les contrôlant les uns par les autres. S'il n'en était pas ainsi, la fable du (lernier banquet des Girondins serait inexplicable : on ne concevrait pas comment on a mis dans leur bouche des discours qu'ils ne prononcèrent jamais, comment on les a représentés détenus sous les plombs des Carmes, et traçant avec leur sang sur les murailles des sentences et des vers! La vérité, c'est que, détenus à la Conciergerie, ils ne la quittèrent que pour monter sur l'échafaud, et sans avoir pris part à un banf[uet solennel.

Non-seulement de prétendues histoires ont transmis ces prétendus faits, mais un peintre a retracé l'image du banquet dans un tableau que l'on dit historique. Cela me rappelle encore qu'un jour de réception à votre Académie, j'entendis démentir par un homme d'État des actes du premier empire dont j'avais été témoin. Je citerai encore l'ignorance où l'on a été si longtemps du lieu du Parc-aux-Cerfa^ et toutes les exagérations dont il a été l'occasion. Certes, si un grand scandale a été donné par un roi, ce ce n'est point un motif pour l'exagérer.

Que conclure de tout cela?

C'est que la vérité manque souvent à l'his-

toire^ et cependant celle-ci est définie le récit de ce qui a été.

Il me reste encore, pour terminer cette lettre, à vous parler de la musique.

Cet art n'agit sur nous qu'en vertu d'une seule propriété de la matière élastique; la propriété par laquelle elle entre en vibrations d'une rapidité convenable pour produire en nous la sensation des sons. Eh bien, cette propriété de la matière élastique est un fait^ une abstraction ; c'est par elle que le génie du musicie^n produit ces merveilleux effets, qui, pour être exactement appréciés au point de vue de l'art, ne comptent sans doute qu'un petit nombre de juges, mais qui sont sentis cependant de tout homme doué de quelque sensibilité. Je ne parle ici que des sons miisicanx perçus, à l'exclusion de tout accompagnement de paroles, de toute image visible. J'exclus donc de ce que je dis les cas où la musique accompagne des paroles, où les sons arrivent à l'oreille en même temps que la vue se porte sur les décoi ations d'un théâtre où apparaissent des acteurs, des danseurs et surtout des danseuses. Sans cette restriction, je craindrais qu'on ne confondît la perception pure des sons musicaux avec la perception des sons arti-

102 LETTRES A M. VILLEMÂIN.

culés (le la parole ou celle des images visibles.^ qui donnent à ces sons une signification qu'ils n'ont point par eux-mêmes.

M. CHEVREIJL A M. VILLEMAIN

De la manière dont M. Ghevreul envisage la philosophie génonile. — La philosophie ancienne plus vaste que la philosophie moderne. — Utilité qu'il y a de faire rentrer dans la philosophie générale les philosophies spéciales des sciences — Critique de Tarhre encyclopédique de Bacon. — Avantage pour la philosophie de connaître les philosophies particulières des sciences. — Exemples tirés do la chimie pour l'emploi du mot synthèse, et de la méthode naturelle pour les classifications en général.

L1Iaï, le 21) d'octobre 1854.

Monsieur et illustre collègue,

Permettez-moi d'insister sur la manière dont j'envisage le développement de la philosophie générale, en parlant des philosophies spéciales des diverses branches des connaissances hu-

maineSj parce que je comprends dans la philosophie générale^ comme y étant essentielle, une partie qui n'y est pas aujourd'hui explicitement comprise.

Commençons par reconnaître que la philosophie ancienne était plus vaste par Tensemble des études qu'elle comprenait, que ne Test la philosophie actuelle, et que par là même un philosophe était alors mieux préparé à parler sur l'ensemble des connaissances humaines, qu'il ne Test aujourd'hui, que les sciences mathématiques et naturelles sont en dehors de ses études habituelles; cette remarque, monsieur et illustre collègue, n'est un blâme ni contre les choses ni contre les personnes; car il faudrait n'avoir jamais réfléchi à l'histoire des progrès de l'esprit humain pour ne pas apercevoir la raison de ce qui est aujourd'hui. Evidem.ment, à mesure que le nombre des branches du savoir humain a augmenté, que les détails se sont multipliés, surtout ceux qui découlent de l'observation des phénomènes du monde visible et des expériences qu'elle suggère, la philosophie, obligée de se restreindre, s'est réservée les connaissances les plus éloignées du monde visible, comme les notions qui con-

A iM. VILLIL\I AliN. lo:.

cernent Dieu ^ la morale et l'entendement.

Voilà, je crois, sans hypothèse, l'exposé de ce qui est.

Je vous le demande, monsieur et illustre collègue, ne sommes-nous pas arrivés à une époque où la philosophie, conservant toujours dans ses attributions la théodicée, la morale, et en outre les principes fondamentaux du droit et de l'esthétique, doit donner à l'étude de l'esprit humain et de ses facultés un développement qui soit en rapport avec les progrès si merveilleux dont il est redevable à l'usage de la méthode expérimentale? N'est-il pas temps que la méthode générale, telle qu'on peut la

formuler après Descartes, Pascal, Leibnitz

soit exposée conjointement avec les philosophies spéciales des différentes branches du savoir humain? N'est-il pas temps que la philosophie s'empare de toutes les connaissances générales acquises par la méthode expérimentale relativement à la circonscription respective des organes des sens, à la distinction des sensations du toucher, du goût et de l'odorat^ à la distinction des diverses sortes de contrastes et particulièrement de ceux de la vue, et que pour ces derniers elle abandonne les anciennes idées sur

les erreurs des sens? En redevenant ainsi plus générale, elle aura une précision qui lui manqua dans Tantiquité, faute de l'usage de la méthode expérimentale.

La philosophie, en se prêtant à l'impulsion que les sciences du monde visible tendent à lui imprimer, sortira du cercle où elle est renfermée, et participera comme cause, en s'adressant surtout à la raison de l'homme, au mouvement irrésistible que la connaissance approfondie de la matière imprime incessamment à la société. L'accroissement du domaine de la philosophie profitera à tous ; le langage de la science généralisée établira des relations nouvelles entre ce qui est général et ce qui est spécial; bien des préventions se dissiperont; les hommes exclusivement livrés à Tétude d'une science seront mieux disposés à refléchir sur la méthode et à estimer ceux qui s'en occupent, et ne diront plus : Si elle a quelque uti" litéj c'est de servir à faire des découvertes^ or nous en faisons^ tandis que ceux qui la préconisent n'en font pas.

Comment suis-je arrivé à avoir cette opinion, qui n'est ni celle des personnes qui s'occupent de philosophie géné^rale, ni celle des personnes

A M. VILLEMAliX. 107 qui se livrent à rétude spéciale d'une science? Le voici :

Je ne me suis jamais connu d'autre ambition que celle de me rendre compte de ce qu'on m'apprenait dans mon enfance et de ce que j'apprends tous les jours. Mon amour-propre a été de me dépouiller de tout instinct, de tout penchant capable de m'éloigner de la vérité. J'ai donc éprouvé dès l'enfance de l'éloignement de ce qui est erreur^ et;, le dirai-je? le mot n'est pas trop fort, de l'horreur de ce qui est ou mensonge ou absurdité.

Or c'est cette disposition à me rendre compte de ce que je vois, de ce que j'apprends, la curiosité que j'ai de connaître, le besoin de discerner le faux d'avec le vrai, qui, après m'avoir engagé dans la carrière expérimentale, ont subordonné tous mes travaux à une direction raisonnée qui, à la fin, est devenue une méthode. Je Ji'ai pu en voir le développement dans les recherches diverses que j'ai entreprises, sans m'élever à la méthode générale, et c'est ainsi que j'ai été conduit à résumer mes vues sur la méthode expérimentale, dans l'introduction de mon ouvrage sur la Baguette divinatoire , le Peadale explorateur et les Tables toaraantes.

Depuis Bacon on se représente les coiT'élations des connaissances humaines sous la forme d'un arbre : sans adopter la manière dont l'illustre chancelier^ et, après lui^^d'Alembert, ont développé cette image^ je vais vous exposer comment^ à mes yeux^ elle représente le savoir humain.

Les vaisseaux du tronc en communication avec toutes les branches de Tarbre sont l'image des principes les plus généraux^ desquels émanent les principes particuliers de chacune des connaissances humaines qui sont représentées par les branches sorties du tronc et par lenrs ramifications. Un même vaisseau est en communication avec diverses branches; autrement^ je ne verrais ni les connexions des connaissanceSj ni la généralité de certains principes; car^ si chaque vaisseau ne correspondait qu'à une seule branche^ le tronc ne serait qu'un faisceau représentant des objets contigus^ mais indépendants, de sorte que cette image ne représenterait pas la dépendance où toutes les connaissances humaines sont les unes des autres par les principes qui leur sont communs.

Si un individu était en possession de tout le savoir auquel l'homme a droit de prétendre^

A M. ViLLËMAIN. J()9

ettju'ii eût la faculté de transmettre la science à ses semblables, il partirait du tronc pour aller ensuite aux branches et à leurs ramifications, en suivant la voie de la sijntlièse ; il irait donc des généralités aux détails, et développerait sans peine les conséquences des principes qu'il aurait exposés d'abord.

Mais, depuis que l'homme étudie, il ne lui a point été donné de voir nettement Varbre encyclopédiqiiCy image de toutes les connaissances humaines , dans le majestueux ensemble de toules ses parties, par la rarson que, ne connaissant aucune science d'une manière complète, la notion de l'ensemble nous manque encore; notre science réelle se compose de fragments; l'arbre ne nous apparaît que par les éclaircies d'un nuage qui nous dérobe la vue de l'ensemble; de plus l'expérience nous a appris que le meilleur moyen de connaître l'arbre est d'aller des branches au tronc, des faits particuliers aux faits généraux, conformément à la méthode à posteriori.

D'après cet état de choses, j'ai toujours pensé que la philosophie générale, c'est-à-dire, la méthode prise au plus haut degré d'abstraction, devait retirer de grands avantages de la

connaissance de telle science spéciale, qui montre certaines idées , avec une si vive clarté^ qu'elles servent dès lors à éclaircir des idées correspondantes appartenant à d'autres sciences spéciales^ dont les méthodes respectives n'ont pas formulé encore ces mêmes idées en expressions précises.

Les services que les sciences spéciales peuvent rendre à la philosophie dérivent surtout et du sens précis qu'elles attribuent à des mots exprimant des idées plus ou moins générales, et encore de l'esprit-d'une science spéciale susceptible d'être appliqué heureusement à des connaissances fort différentes de celles qui afférent à cette science. Par exemple, les mots analyse et synthèse expriment, en chimie, des idées à la fois si précises et si claires qu'il est facile, en partant de leurs définitions, de montrer en quoi consiste l'abus qu'on a fait de ces expressions en dehors du domaine de cette science.

L'esprit de la méthode naturelle ou de la classification scientifique des corps vivants, bien compris de celui auquel on l'aura convenablement exposé , lui sera d'un grand secours toutes les fois qu'il s'agira de mettre en ordi^e

A M. VILLE M AIN. lll

des objets quelconques; aussi Georges Cuvier appréciait-il tant ce genre d'utilité^ qu'il recommandait riiistoire naturelle comme l'étude la plus propre à préparer l'esprit à la science administrative^ de même qu'aux yeux du prince de Talleyrand-Périgordj l'ancien évêque d'Autun, la théologie était la meilleure étude préparatoire pour la diplomatie.

M. CHEVRKUL A M. VILLEMAIN

Des mots analyse et synthèse considérés relativement à la déliiiilion du mot fait donnée par M. Chevreul. — Pourquoi l'emploi de ces njols, en chimie, est facile. — Emploi de l'analyse en physique, en chimie, en histoire naturelle, dans l'étude morale de l'homme. — Erreur des gens qui estiment la synthèse plus que l'analyse. — La synthèse n'est fructueuse qu'à la condition de n'employer que des éléments précis fournis par l'analyse; s'ils ne le sont pas, inconvénients de la synthèse. — Il est faux que l'histoire de l'esprit humain et celui d'une science quelconque comprennent deux époques, une époque d'analyse et une époque de synthèse. — M. Chevreul reconnaît, en général, une différence d'aptitude chez les hommes supérieurs à se servir de l'analyse ou de la synthèse. — Erreur de iugement à laquelle sont exposés les gens qui préconisent la synthèse sans apprécier l'analyse.

L'iîaï, le 5 de novembre 1854.

Les mots analyse ^ séparation cle parties^ et synthèse^ réunion de parties, ont chacun un sens parfaitement clair et nettement déterminé; cependant, depuis quelques années^ on en a tait

LETTRES A M. \ ILLEMAIN. 115

un si étrange abus, que je ne crois pas inutile d'entrer à ce sujet dans quelques détails suffisamment approfondis pour justifier mon opinion.

Le peroxyde de mercure est-il chauffé convenablement, l'eau est-elle soumise à un courant électrique^ de manière qu'on puisse recueillir sans perte les corps qui se séparent l'un de l'autre? on fait alors Vanalyse du peroxyde de mercure et Vamhjse de l'eau.

Unit-on Toxygène avec le mercure, l'oxygène avec l'hydrogène? on fait alors des synthèses.

Enfin chauffe-t-on du sulfure de mercure avec du feu dans une cornue? on expulse le mercurCj et le soufre, qui lui était uni, se porte sur le fer, de sorte qu'on a fait à la fois une analyse en isolant le mercure du soufre, et une synthèse en unissant le soufre avec le fer.

On voit donc que, dans les deux premiers exemples, on a déterminé la composition du peroxyde de mercure et de l'eau par l'analyse. ^

Dans les deux suivants, on a confirmé les résultats de Vanalyse parla synthèse.

Enfin^ dans le dernier, on a fait concourir l'analyse et la synthèse simultanément pour

connaître la composition dn sulfure de mercure.

On voit donc, en définitive, qu'il n'y a aucune difficulté dans l'application des mots analyse et sijtdlihc en chimie, parce qu'on sait ou l'on peut toujours savoir s'il y a eu séi)aration ou combinaison de corps parfaitement déterminés.

Il semblerait qu'en mathématique l'application des mots analyse et synthèse serait aussi facile qu'en chimie; cependant j'ai montré dans l'ouvrage que je citais tout à l'heure', monsieur et illustre collègue, le genre de difficulté qui se présente dans l'usage de ces mots appliqués à des raisonnements scientifiques, quand on pose de^ principes avant d'exposer les faits particuliers qui en découlent.

Cela posé, voyons, monsieur et illustre collègue, ce que sont l'analyse et la synthèse pour beaucoup de gens étrangers à la chimie et aux mathématiques, et qui peuvent cependant ne pas l'être à quelque science naturelle; mais tous ceux dont je veux parler prétendent à la culture de l'esprit en même temps qu'ils affectent

* De la Ba(j7iett(' divinatoire, du Pendule explorateur et des Tables tournantes y etc., par M. E. (Ihevreul. (Introduction, page 19. Paris, 1854, chez Mallet-Bachelier, quai des Augustins, 55.)

de dédaigner Vnvahjf^c et d'exalter la synthèse.

En parlant de la physique et de la chimie, je crois avoir montré clairement que la matière inorganique ne peut être connue sans le secours de Vanaliise. Le mot ahstradioit en est la preuve^ indépendamment du sens qu'on lui donne. Car faire abstraction d'une propriété est une analyse, soit qu'on mette la propriété abstraite de côté pour étudier d'autres propriétés que la matière qu'on examine possède^ soit au contraire que l'étude porte sur la propriété abstraite, à l'exclusion des autres.

Il en est de même de l'étude des êtres vivants au point de vue de l'histoire naturelle; celle-ci comprend les études spéciales qu'on a faites de ces êtres au point de vue de l'anatomie, de la physiologie^ de la mécanique^ de la physique et de la chimie^ et enfin au point de vue des instincts et des penchants; c'est après les avoir étudiés ainsi par l'analyse^ en les considérant sous divers aspects spéciaux, qu'on applique avec succès la méthode naturelle à leur classification.

L'étude morale de l'homme ne se fait encore qu'en recourant à l'analyse.

En définitive, toute connaissance procède de

lin LETTRES

Tanalyse. Le génie de riiomme n'invente rien sans elle. Loin cFen tirer la conclusion que cela! prouve la grandeur de ce génie, j'en conclus précisément le contraire, c'est-à-dire que la nécessité où se trouve l'homme de diviser, d'étudier partiellement ce qu'il veut connaître, est la preuve même de l'imperfection de son esprit, qui ne peut embrasser un ensemble que partiel-* lement et successivement.

Une foule de gens qui n'ont jamais rien trouvé, rien découvert, rien inventé, disent avec cette présomption qui ne sied qu'à la sottise, que, si on recourt à l'analyse pour connaître, c'est une nécessité sans doute, mais ce n'est pas le fait du génie. Celui-ci, s'il s'en sert, s'en sert comme d'une sorte de sijllabmre^; mais c'est avec la f^ynthhe qu'il crée, qu'il invente. Des partisans de cette manière de voir en tirent la conséquence que l'histoire de l'esprit humain, aussi bien que l'histoire d'une branche des connaissances humaines, comprend deux époques, une époque analytique^ une époque synthétique. A la première appartient la distiîictmi des par-

* Cette comparaison n'est pas de moi. Je l'ai recueillie de la bouche d'un contenipteur do Tanalyso.

ties, des éléments; à la seconde Vmve^ition^ la création. Cette distinction pourra paraître profonde par le rapport qu'elle établit entre les découvertes et les mots analyse et ujnlhhe^ et parce que celle-ci est précédée de la première; mais, en réalité, elle ne peut soutenir un examen sérieux.

Oui, nous ne pouvons connaître un objet, de quelque nature qu'il soit, qu'en en commençant l'étude par l'analyse; mais refuser l'invention, le génie, à l'esprit qui fait une analyse d'un ordre élevé, est injuste et absolument faux.

Prenez une question de mathématique appliquée à la physique, et voyez combien il faut d'observation, de perspicacité, d'imagination, d'invention, de génie, pour distinguer d'abord les éléments qui concourent aux phénomènes que l'on veut expliquer et reconnaître ensuite l'influence de chacun d'eux.

Par exemple, Hauksbée, Jurin et Veitbrecht entrevoient quelques éléments des actions capillaires; mais Clairaut, le premier, jette sur elles une vive lumière, sans cependant les représenter encore par une formule irréprochable. Quoi qu'il en soit, (|ue d'esprit d'analyse et de sagacité dans sa manière d'apprécier l'influence de

la pesanteur^ Taftinité de la matière du tube pour le liquide qui y pénètre; Tinfluence de la cohésion des molécules de ce liquide, et surtout enfin Tlnfluence de la figure convexe et concave que présente l'extrémité de la colonne liquide tenue en équilibre dans l'intérieur du tube!

Les découvertes contemporaines remarquables faites en physiologie ne sont-elles pas les résultats de l'analyse? Ne lui doit-on pas la découverte des relations existantes entre certains actes delà vie et les diverses parties du cerveau^ non les prétendus organes du docteur Gall, mais les lobes cérébraux^ le cervelet, les tubercules quadrijumeaux? Ne lui doit-on pas la distinction, dans les nerfs, d'une partie propre au mouvement et d'une partie propre à la sensibilité? Ne lui doit-on pas encore la distinction dans les nerfs, de l'organe du goût, de nerfs propres à la sensation de la saveur acide, de nerfs propres à la sensation de l'amer ^?

Quelle découverte synthétique contemporaine mettez vous à côté de celles-là ? Et si vous en citiez de réelles, amoindriraient-elles aux yeux du vrai savant les résultats des analyses que je

* Claude liernard,

A M. VlLLEMAIiX. llf)

rappelle? Non, tout esprit éclairé ne sacrifiera jamais l'analyse à la synthèse dans la part des découvertes.

Il n'est pas une analyse remarquable au point de vue delà nouveauté^ dans une branche quelconque des connaissances humaines^ qui ne porte le signe le plus certain du génie, de l'invention.

En parlant ainsi de l'analyse, ne croyez pas, monsieur et illustre collègue, que je veuille lui sacrifier la synthèse; une telle intention serait une puérilité. Je n'ai voulu qu'une chose, montrer l'erreur de ceux qui médisent de l'analyse et l'injustice qu'il peut y avoir lorsque, partant de l'opinion que je combats comme d'un principe, on sacrifie tel savant à tel autre ^ parce que, dit-on, le premier n'a fait que de l'analyse, tandis que le second a fait de la synthèse.

La synthèse n'étant point en cause, je me borne à faire remarquer qu'elle n'est fructueuse, ou, en d'autres termes, que les résultats n'en sont vrais qu'à la condition qu'elle aura opéré sur des éléments précis et définis nettement, au préalable, par l'analyse. Enfin, à mon sens, l'auteur d'une t^jinthèse heureim^ grande par

les rapports qu'elle établit, sera toujours, ou presque toujours, capable de faire des analym hetireusei^y par la raison qu'il est rare q^ue sa synthèse ait été faite sans qu'il y ait de sa part appréciation critique et préalable des éléments donnés par l'analyse.

Voyons maintenant où conduit la synthèse lorsque celui qui s'y abandonne, dédaignant l'analyse comme quelque chose de vulgaire, se laisse aller à la séduction de rapprochements * vagues, de similitudes ou d'analogies sans avoir apprécié la valeur des objets entre lesquels il établit des rapports.

Les éléments fournis par l'analyse sur lesquels la synthèse opère sont précis et nettement définis lorsqu'ils ont pour tous la même valeur^ou la même signification; alors les produits de la synthèse seront parfaitement clairs, et ils seront irréprochables si les rapports établis sont réels.

Conformément aux idées énoncées précédemment sur les secours qu'une branche de connaissances peut recevoir d'une autre, je rappelle la facilité et la précision avec lesquelles on emploie en chimie les mots analyse et synthèse, Ce fait est la conséquence que ce qu'on regarde

dans cette science comme corps simjdc ou corps composé est parfaitement défini pour tous les chimistes, et qu'un même nom signifie un même corps.

Il y a plus, qu'un corps simple, le soufre, par exemple, soit un jour reconnu pour être composé de deux autres corps Y et Z, y aurait-il erreur dans la manière dont on considère aujourd'hui les composés du soufre?

Non, dirai-je, il n'y en aurait pas à Tégard de tous les composés formés de Y plus Z, dans la proportion où l'hypothèse les suppose former du soufre.

Mais il en serait autrement, à l'égard des corps que nous considérons aujourd'hui comme formés de soufre, tandis qu'en réalité ils ne renfermeraient que Y ou Z, ou enfin l'un des deux et une fraction de l'autre.

Pour qu'une synthèse soit exacte en toute autre science que la chimie, il faut que les choses, les objets, les principes, les éléments, sur lesquels elle opère soient nettement définis, comme le sont les corps simples et les corps composés, soumis à l'analyse et à la synthèse chimiques.

Mais si une des choses, un des objets, un des

piiiicipes, un des éléments, signifie ponr les uns Y plus ly Y pliis Y, Z plus Y, pour les autres Y plus B plus Z plus B plus C, etc., etc.^ il n'y aura pas moyen de s'entendre, et voilà cependant où conduit ia synthèse qui coordonne des choses, des objets, des principes, des éléments, qu'elle n'a point nettement définis, et dont la signification n'est point la même pour tous.

Je reviendrai sur cet exemple qui^ par sa généralité, est applicable à tous les cas de discussion , indépendamment de considérations relatives à l'analyse et à la synthèse, parce que, à mon sens, il fait parfaitement ressortir l'avantage d'adopter la définition du mot fait que je propose.

Me voilà arrivé, monsieur et illustre collègue, à la question de savoir s'il existe dans l'histoire de l'esprit humain une époque analytique et une époque synthétique y et si cette dernièreestla nôtre.

11 est incontestable, comme je l'ai dit plus haut, que toute connaissance précise que nous avons d'un objet quelconque a commencé par l'analyse, et j'ajoute maintenant que la connaissance de cet objet, aussi parfaite qu'il est donné à l'homme de l'acquérir, exige nécessairement pour complément l'usage de la syn-

A M. VILLEMAIN. 125 thèse^ par la raison que ce sont les deux moyens que nous avons de connaître; mais si ces deux moyens élèvent l'homme au-dessus de la brute, à mon sens, ils témoignent de l'imperfection de son entendement^ lorsqu'on le compare à un èti e supérieur.

Avant de passer outre, je ferai encore une réserve, c'est qu'en admettant que V élude commence par l'analyse, je ne pense pas que les liommes,qui ont parlé de cet objet pour la première fois, l'aient envisagé au point de vue analytique, car le contraire a eu lieu; sous Tinfluence de la méthode à priori^ ils ne pouvaient ne pas l'envisager d'une manière dogmatique, c'est-à-dire au point de vue synthétique; l'analyse n'est devenue générale dans les sciences qu'cà l'époque où, l'impuissance de la méthode à priori ayant été reconnue, on a procédé par la méthode à posteriori.

Après ces remarques, j'aborde la question posée précédemment.

Si la distinction d'une époque analytique et d'une époque synthétique^ qui serait l'époque actuelle, signifie quelque chose, c'est que dans l'époque qui l'a précédée toutes les analyses ont été faites, et que dès lors il n'y a plus qu'à

inventer, qu'à créer avec les matériaux qu'elle a fournis à la synthèse.

Or, voilà une inadmissible conclusion pour toutes les personnes lancées dans la carrière expérimentale et depuis longtemps; car elles savent à quoi s'en tenir sur les prétendues limites où l'analyse serait parvenue de nos jours; il n'en est aucune qui ne soit convaincue qu'il n'existe pas de sujet dans une science quelconque, auquel l'analyse ne puisse s'appliquer fructueusement, lors même qu'il a été déjà étudié par des esprits distingués , à une époque contemporaine.

La vérité est que, de notre temps, comme dans les temps antérieurs, la synthèse a marché à la suite de l'analyse, parce que, dès qu'une analyse est bien faite, la synthèse en est une conséquence immédiate; si l'auteur de l'analyse ne se livre pas à la synthèse, un de ses contemporains le fera indubitablement.

Le véritable progrès des sciences n'a lieu qu'à la condition de l'usage simultané de l'analyse et de la synthèse. Et il y a plus, c'est que des synthèses vraies conduisent à des analyses nouvelles; il est donc impossible, en définitive, de distinguer deux époques séparées, l'une d'analyse et l'autre

de synthèse, dans l'histoire de Tesprit humain et dans celle d'aucune science en particulier. Mais, en énonçant cette manière de voir, je reconnais que l'aptitude des hommes supérieurs à user de l'analyse ou de la synthèse n'est point égale, les recherches des uns brillent par l'analyse, tandis que les recherches des autres brillent par la synthèse. Cependant aucun d'eux n'emploie l'une à l'exclusion de l'autre.

Les gens aux yeux desquels la synthèse seule a le pouvoir de généraliser, applaudissent à un travail quelconque qu'ils jugent être synthétique^ et toute œuvre dont l'objet est de poser un principe absolu obtient leur admiration sans qu'ils sentent le besoin de s'enquérir de la solidité des fondements sur lesquels repose le principe. Plus d'un auteur, dédaignant l'analyse ou la méthode à posteriori^ parvient à généraliser par un procédé très-simple : les yeux fermés sur les différences, ou traitant les faits qui les présentent de particuliers ou cranormanXy et, à ce titre, les jugeant indignes de son attention, il arrive aisément ainsi à conclure une similitude, une ressemblance, une analogie entre les objets ou les choses qu'il rapproche. Près d'un certain public, il assurera son triomphe et se

m LETTRES

fera à bon marché la réputation de mvani à rirandes vue^^, mrant i^ynihéthte^ s'il critique à propos (les travaux où l'analyse, maniée par de vulgaires esprits^ prête au ridicule^ à cause des minuties, des puérilités qu'ils renferment. Cependant, si les jugements de la critique scientifique avaient pour organe des hommes capables, au lieu d'être prononcés, comme ils le sont si fréquem^ment aujourd'hui par de prétendus juges qui ont leur chemin à faire, plus d'une œuvre contemporaine serait remise à sa place ; parce qu'en effet le vrai savant ne considère un ouvrage qui s'élève à des généralités, comme digne d'estime, qu'autant que les différences du sujet, loin d'être dissimulées, sont reconnues et expliquées par les principes mêmes que Fauteur a établis.

Pascal, après avoir reconnu que la foi n'est due qu'aux livres sacrés, montre qu'il appartient à la rahun de continuer l'œuvre de l'humanité entière, et personne mieux que lui n*a apprécié l'excellence de la méthode dans la recherche de la vérité du ressort des sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience. Il a parfaitement délini la disposition d'esprit que les hommes éclairés doivent avoir lorsqu'il

A M. VILLEMAfN. 127

s'agit d'admettre de nouvelles découvertes en opposition avec des opinions afférentes à ces sciences, et, d'un autre côté, il ajustement insisté sur la réserve que les savants doivent apporter lorsqu'il s'agit de généraliser les propositions auxquelles leurs recherches les ont conduits. Permettez-moi de rappeler les paroles du célèbre auteur des Pensées.

c( Aussi, dans le jugement qu'ils (les

c< anciens) ont fait que la nature ne souffrait « point de vide, ils n'ont entendu parler de c( la' nature qu'en l'état où ils la connaissaient ; u ])m§>que^pom[e dire généralement y eeneserait Ci pcis assez de ravoir vu constanment en cent a rencontres, ni en mille, ni en tout autre nomc( hrej quelque grand qu il soit; car^ s il restait c( un seul cas à examiner y ce seul cas suffirait ce pour empêcher la décision générale. En effet, (( dans toutes les matières dont la preuve conc( siste en expériences et non en démonstrac( tions, on ne peut faire aucune assertion unice verselle que par l'énumération générale de « toutes les parties et detouslescas différents. S)

* OEuvresde Biaise Pascal, à la Haye, 1779, tome II, page 11, édition de Bossu t.

M. GHEVUEUL A M. YILLEMAIN

De In mclhode na'urelle en botanique et en zoologie. — Lumière que l'usage de celte méthode jette sur la class-fication d'objets quelconques.

Idée de la méthode naturelle pour former des groupes de diltércnls

ordres, d'après le principe de plus grande ressemblance. Méthode arlificielle.

Comparaison de la première méthode avec un dictionnaire où les mots dérivés sont l angés d'après leurs radicaux respecliis. — Comparaison de la .seconde avec des mots rangés absolument selon l'ordre alphabétique.

ivC principe de la méthode naturelle a été observé dès qu'on a constitué des genres bien faits.

yXntoine-I.aurent de Jussieu a immortalisé son nom en réunissant dans un même groupe, appelé famille, les genres qui avaient plus de ress mblance mutuelle qu'ils n'en avaient avec tous autres genres.

Si la classification natm^elle, en botanique, a commencé par les espèces, en zoologie, elle a commencé par les groupes supérieurs. — Pourquoi.

Le besoin d'une méthode naturelle ne se fait pns sentir en physique et en mathématique. — Klle est applicable, jusqu'à un certain point, à la classification des espèces chimiques, mais autrement qu'elle ne l'est aux espèces des corps vivants.

L'Haï, le 18 do novembre 1854.

La botanique et la zoologie^ comprenant Thistoire naturel le des corps vivants, ne parviennent

LETTHES A M. VILLEMAIN. Itiy

à les connaître qu'en les groupant d'après leurs rapports mutuels cle ressemblance. Elles commencent par réunir tous les individus doués du plus de ressemblance mutuelle en un groupe qui constitue Vespèce^ et le naturaliste peut se représenter tous ces individus comme issus d'un même père et d'une même mère si l'espèce est représentée par deux individus de sexe différent.

En procédant pour les espèces comme on a procédé pour les individus qui les constituent respectivement^ on fait des genres.

En réunissant les genres les plus semblables^ on fait des familles.

En réunissant plusieurs familles des plus semblableS; on fait des ordres.

Enfin^ les ordres les plus analogues forment une classe. Plusieurs classes^ un embranchement ^ et plusieurs emhranchemeîitSy un règne.

Une classification, faite conformément au principe de ressemblance, et susceptible de soutenir l'examen d'une discussion rigoureuse propre à démontrer qu'un groui)e, quel qu'en soit le degré, renferme réellement des êtres dont les rapports mutuels sont plus grands que ceux qu'ils ont avec les êtres de tout autre groupe, est dite naturelle; mim^ si on faisait dépendre

150 LETTKES

la ressemblance des êtres criin même groupe seulement d'une })ropriétéj d'un attribut^ ou de quelques propriétés, de quelques attributs quelconques^ la classification serait dite arlificielle. Je vous ferai remarquer, monsieur et illustre collègue, que la méthodenaturelle n'établit pas la ressemblance des êtres qu'elle associe en comptant les attributs de similitude quelconque (ju'ils peuvent avoir, mais, d'après des caractères prépondérants par les conséquences de similitude qu'ils entraînent dans l'organisation; la méthode naturelle en botanique et en zoologie n'associe donc jamais les êtres d'après .le nombre des attributs semblables qu'ils peuvent avoir, tels que la taille, la couleur, l'odeur, etc., etc., ainsi qu'Adanson l'avait pensé; et c'est surtout en cela que sa classification des plantes en familles naturelles diffère de celle de A. L. de Jussieu.

La distinction de la méthode natureUe d'avec une méthode artificielle pourra être comprise des personnes étrangères à l'étude de l'histoire naturelle, monsieur et illustre collègue, quand on leur dira que le dictionnaire d'une langue présente une classification des mots correspondants, jusqu'à un certain points à la méthode naturelle (jui préside à la classification des

corps vivants, lorsqu'ils sont subordonnés aux radirmix dont ils dérivent, tandis que la classilication en est tout à fait artifîciellc si leur disposition dépend exclusivement de Vordre alpliabétique, sans tenir compte ni de la qualité de radical y ni de celle de dérivé.

La subordination des dérivés à Tégard de leur radical correspond à une classification naturelle; mais la subordination par ordre alphabétique de l'ensemble des radicaux d'une langue, comme le dictionnaire grec de Scapula, par exemple, les présente, n'y correspond plus; de là la restriction que j'ai mise à ma comparaison en disant, jusqu'à vn certaifi point; pour qu'elle s'étendît à la classification des radicaux, ceux-ci devraient être subordonnés entre eux d'après des considérations propres à établir des relations mutuelles entre les idées exprimées par chacun d'eux en particulier, idées qui exprimeraient des rapports correspondants à ceux que présentent les végétaux et les animaux dans leur classification naturelle, où, rangés d'après leurs plus grandes analogies mutuelles, ils offrent au philosophe l'expression la plus vraie que Fhomme puisse trouver des rapports mutuels des êtres vivants»

lo'i LETTRES

Ne voulanl point abuser de votre temps, monsieur et illustre collègue, je n'insisterai pas pour montrer que les qualités^ les propriétés^ les relations qui servent à la classification des corps vivants en sont les faits et que, parmi ces faits, quelques-uns, sous le nom de caractères^ sont choisis dans Tintention de résumer, en quelque sorte, les distinctions d'après lesquelles la diversité des groupes est établie^ comme Test, en même temps, la ressemblance des êtres compris dans un même groupe. Je croirais, en outre, mériter le reproche de me répéter si j'insistais encore pour démontrer que les faits^ sur lesquels repose la classification naturelle, sont de véritables abstractions.

Mais j'appelle votre attention, monsieur et illustre collègue, sur la création de la méthode naturelle comme science. Tous les naturalistes s'accordent à en dater l'origine de l'époque où Antoine-Laurent de Jussieu publia son Gênera plantarum, 1789.

Certes, je n'aurai jamais la présomption de reculer cette date ; mais, en la respectant, j'ai fait remarquer ailleurs en quoi a consisté le travail de l'illustre auteur du Gênera. En réalitéj le principe de la méthode naturelle a été

A M. ViLLËMAIN. lS5

observé en botanique^ du moment où l'on a établi des genres dont les espèces avaient plus de ressemblance entre elles qu'elles n'en avaient avec des espèces d'aucun autre genre.

Eh bien! le grand service qu'Antoine-Laurent de Jussieu a rendu à la science est d'avoir réuni des genres bien faits en famille; mais il n'est pas erroné de dire que sa classification des familles en ordres et des ordres en classes est plus artificielle que naturelle.

Si des végétaux nous passons à la classification des animaux^ nous voyons que la classification naturelle a commencé, sous le puissant génie d'Aristote, plus heureusement par les groupes élevés que par les groupes d'un ordre inférieur. Aussi sa classification des animaux est-elle encore aujourd'hui un sujet d'admiration. Il y a donc là un phénomène différent de celui que présente l'histoire de la classification des végétaux. La raison n'en est pas difficile à trouver : c'est qu'il n'existe pas dans l'histoire des plantes un terme de comparaison correspondant à celui que le règne animal présente dans l'homme, comme type d'organisation, relativement à celui des animaux, quelle que soit l'infériorité de ceux-ci au point de vue

154 LETTUES

des facultés intellectuelles. La structure des organes et les fonctions qui en dérivent immédiatement établissent de nombreux points de comparaison et jettent ainsi une lumiière qui manque tout à fait à l'étude des végétaux.

MaiS; quoi qu'il en soit^ le sujet est suffisamment préparé pour montrer les avantages que présentent la botanique et la zoologie quand il s'agit de donner à l'esprit l'exemple le plus précis et le mieux développé des conditions que doit remplir une classification quelconque. A ce point de vue, la méthode naturelle est bien faite pour fixer Tattention des philosophes qui veulent suivre les développements des facultés de l'entendement dans chacune des sciences qui ont un caractère propre, afin de juger de la spécialité de ces facultés. En effet, que l'on envisage d'autres sciences, par exemple, la physique, la chimie et les mathématiques, au poinl de vue de la damficalion de leurs matériaux, et on verra combien ces sciences ont peu d'analogie avec la botanique et la zoologie sous le rapport qui nous occupe.

L'histoire des corps vivants reposant sur la dassification des plantes et des animaux, et la méthode naturelle d'après laquelle cette classi-

fication doit être établie étant la science même^ la conséquence est qne la source où Ton puisera les idées les plus justes sur les conditions que doit remplir une classification quelconque pour être bonne, sera l'étude de l'histoire naturelle. Et, comme je Tai dit, Georges Cuvier la considérait comme éminemment propre à diriger l'esprit dans la connaissance et la pratique de la science administrative, où l'ordre porte à la fois sur une multitude de petites affaires et sur des rapports généraux dont la connaissance est pleine d'attraits lorsqu'on les développe en s'appuyant du droit, des usages et de l'histoire, et, enfin, qu'on recherche, d'après l'étude du passé et du présent, à apercevoir les conséquences de certaines innovations administratives et législatives.

La classification n'est rien en physique, pour ainsi dire. L'exposition des faits qu'on découvre n'exige d'autres règles que celles de la méthode la plus générale, tout aussi bien que l'exposition des faits connus dont l'ensemble est le domaine de la physique môme, lorsqu'il s'agit, non plus de recherches spéciales, mais d'un traité général. La règle que ce qui précède doit toujours éclaircir ce qui suit, résume tout ce qu'on peut

136 LETTRES dire de la physique au point de vue de la classification de ses matériaux^ où je l'envisage en ce moment.

Le chimiste est en général dans la même disposition d'esprit relativement à la classification des matériaux de sa science^ quoiqu'il y ait une différence entre le chimiste'-physicien et le chimiste-naturaliste.

Cependant Vespèce chimique établit entre la chimie et Vhistoire naturelle des corps vivants une relation qui n'existe point pour la physique^ par la raison que les propriétés de la matière^ envisagées au point de vue abstrait^ ne peuvent jamais donner lieu, pour la matière étudiée en général par le physicien^ à des considérations relatives à l'étude de propriétés qui^ étudiées au point de vue concret par le chimiste^ dans une certaine matière, font que cette certaine matière devient, comme nous l'avons vu, un certain corps dont l'essence spécifique a de l'analogie avec une espèce de plante, une espèce d'animaL

La conséquence de cette différence est la distinction des corps simples en métalloïdes et en métauXy en acides et en bases salifiables, en selsy etc., etc.

A M. VILLEMAÏN. 157

Mais ces groupes ont été formés pour ainsi dire sans discussions préalables, et cela est si vrai, que tantôt les sels d'un même radical sont décrits avec ce radical^ et tantôt ces sels le sont isolément de leurs radicaux.

Quoique partisan de la méthode en général et de la classification natul^elle en particulier, et quoique auteur des critiques les plus fortes que l'on aitjamaisfaitesdes classifications chimiques, et d'un certain nombre de définitions générales afférentes à ces classifications, j'aperçois clairement la cause pourquoi des chimistes de l'ordre le plus élevé admettent ces classifications, tout en en reconnaissant l'inexactitude, les défauts et l'absurdité même, ajouterai-je. En effet, l'étude de l'espèce comprenant, en chimie, les changements qu'elle éprouve, soit par voie de combinaison, soit par voie de décomposition, et ces changements rentrant dans, la mécanique chimique aussi bien que dans les opérations usuelles, toutes les études afférentes aux changements de l'espèce chimique sont la science même. Dès lors, l'idée d'une classification qui repose sur quelque chose de fixe dans l'histoire naturelle des corps vivants où les espèces sont représentées par des individus^ man-

que tout à fait dans l'étude chimique des corps.

Si Ton m'objectait que Tanatomiste ne respecte pas l'intégrité de l'individu représentant l'espèce d'un coi ps vivant^ parce que, au moyen du scalpel, il fait quelque chose d'analogue à l'analyse du chimiste, que le physiologiste ne respecte pas non plus cette intégrité dans les recherches de vivisection quand il détruit ou supprime des organes, je répondrais que, loin qu'aucune de ces recherches ait pour but de changer l'essence des espèces vivantes, toutes au contraire tendent à la connaître le mieux possible dans l'individu, en recourant à l'analyse pour mieux saisir une admirable harmonie de toutes les parties constituantes de cette espèce, qui échapperait sans cela.

M. CIIEVREUL A M. VILLRMAIN

Des mathématiques envisagées relativement à la définition du mot

fait.

La simplicité des signes matliéma tiques est la condition de leur précision rigoureuse.

Rxemple de la simplicité et de la précision d'une formule malliématiqne.

Avantage de ces formules lorsqu'elles ne renferment que des éléments précis.

Paris, le 2 de décembre 1854.

Monsieur et illustre Collègue,

Tous ceux qui ont réfléchi à la certitude des mathématiques, savent qu'elles la tirent de la signification constante du chiffre, du signe et des lettres dont elles se servent pour représen-

ter des quantités^ conformément à des définitions ou conventions préalables. Soit qu'elles emploient des chiffres pour représenter des quantités déterminées y des lettres pour représenter des quantités indéterminées ^ enfin des signes ou symboles indicateurs de relations établies entre des quantités déterminées ou indéterminées, il ne peut y avoir aucun mécompte^ aucune erreur dans l'interprétation de leur langage^ pour qui connaît la valeur de la position du chiffre, la signification du zéro, celle du chiffre employé comme coefficient, exposant de puissance, etc. Le signe, la lettre et le chiffre, eu égard à sa position, n'ont qu'un sens unique et incapable conséquemment de donner lieu à deux interprétations différentes.

D'où vient cet avantage du langage mathématique? de la simplicité du sens des chiffres, des lettres et des signes par lesquels il parle. Or cette simplicité est T abstraction la moins complexe, l'idée la plus simple que l'esprit puisse concevoir, elle estparfaitement conforme à l'idée du mot fait; car, si on se refuse à considérer en général le signe, la lettre ou le chiffre comme des faits, on ne peut plus se refuser à les considérer comme des faits les plus précis^ lorsqu'on passe

(le l'expression du nombre abstrait à celle du nombre concret; par exemple^ voilà deux mains^ deux arbres que je vois, que je touche^ j'énonce une phrase qui ne pourra donner lieu à deux interprétations différentes.

Je craindrais d'abuser de votre temps, monsieur et illustre collègue, si je donnais plus d'extension à ce sujet. Cependant, veuillez encore remarquer que s'il existe des faits précis, certains, on les trouve dans une formule mathématique exprimant des relations physiques existant entre des corps, relations dont la connaissance repose sur des expériences que l'on a lieu de considérer comme exactes.

Ainsi, quand on dit que l'intensité de la pesanteur varie du pôle, où elle a le plus d'intensité, à distance égale du centre de la terre, jusqu'à l'équateur, où elle en a le moins, on avance un fait incontestable y dont on doit la connaissance à l'observation contrôlée par l'expérience ; mais ce fait incoîitestnble n'est pas précis; il le devient parla formule mathématique où se trouvent exprimées toutes les circonstances qui ont de l'influence sur la pesanteur en un lieu donné de la terre.

Les caractères ou symboles algébriques éten-

dent plus loin encore que les chiffres^ dans les formules qu'ils constituent^ le langage précis et rigoureux de Tabstraction^ ou^ en d'autres termes, de la généralisation. Effectivement, en retraçant fidèlement aux yeux tous les changementSj toutes les transformations qu'ils ont pu éprouver depuis le point de départ jusqu'à la conclusion qui donne la solution de la question proposée^ c'est-à-dire la vérité qu'on cherchait, ils offrent les exemples les plus précis comme les plus palpables de la marche de l'esprit humain pour trouver l'inconnu dans les questions afférentes à ces formules.

On conçoit donc comment les progrès des sciences physiques et chimiques sont en raison de l'application qu'on y fait des formules mathématiques.

Mais entendons-nous bien sur les conditions de cette application pour que le progrès en soit la conséquence.

Chaque élément réputé connu qu'on introduit dans une formule avec Tintention de faire découvrir V inconnu cherché par le calcul, doit toujours avoir la valeur ou la signification qu'on y a attachée dabord.

C'est en ordonnant ensuite ces éléments entre

euxj suivant des règles rigoureuses^ qu'on arrive à obtenir des résultats auxquels l'esprit le plus fort ne serait jamais parvenu^ s'il eût voulu s'affranchir du secours du calcul.

Mais le calcul ne donne^ on ne peut trop le répéter, que ce qui concerne les éléments qu'on a introduits dans les formules ; et quand il s'agit de l'application des mathématiques à la solution de questions dont les éléments proviennent de l'observation et de l'expérience auxquelles des choses du monde visible ont été soumises ces éléments doivent avoir le caractère de la précision et de la vérité, pour que le calcul ne conduise pas à l'erreur.

M. CHEVUEUL A M. VILLEMAIN

Le jury, en matière criminelle, envisagé relativement à la définition du mot fait. — M. Cbevreul ne traite pas une question politique, mais celle de savoir si le jury tel qu'il est constitué en France satisfait à deux principes qu'il pose. — Il montre la difficulté de remplir la fonction de juré en France conformément à ces deux principes, en insist !nt ^ur ce qu'il ne s'agit pas de constater un fait seulement, parce qu'en général ce fait est évident, mais de savoir la participalion du prévenu ou de clia<]ue prévenu, s'il y en a plusieurs, à la perpétration de ce fait.

Paris, le 25 de décembre 1854.

Monsieur et illustre collègue.

Je commence cette lettre par établir nettement la position où je me place en parlant du

Est-il préférable à une institution de juges permanents en général ? ou ne le serait-il que

LETTHES A M. VILLEMAIN. Ii5

dans les temps de révolution? Ces questions^ je ne les traite pas^ mon but étant simplement d'examiner si^ comme je l'ai lu et souvent entendu dire^ la fonction de juré est facile à remplir, n'exigeant, assure-t-on^ de sa part, que la constatation d'un fait. Or cette assertion^ je la repousse comme absolument contraire^ et à ma propre expérience, et aux observations que j'ai faites sur les personnes mêmes que le sort m'avait associées pour remplir la fonction dont je parle.

Ma manière d'envisager le jury en matière criminelle repose sur les deux principes que voici :

La justice est rendue dans l'intérêt de la société^ et non dans l'intérêt individuel du prévenu.

La peine nest applicable^ par le juré^ qu'à la condition qu il auta la conscience de la culpabilité du prévenu ; dans le doute j il doit Vabsoudre.

Cela posé, si le premier principe n'est pas observé, la loi est violée, et conséquemment la société lésée.

Or, en France, conformément à ces principes, la société est-elle garantie par le jury tel qu'il y est constitué?

14(j Ll^: IThES

Je laisserai tirer la cuiiclusion à ceux qui reconnaîtront l'exactitude des choses sur lesquelles repose nia manière de voir; niais ^ je le répète^ à mon sens, le jury doit attacher une /////wlavce égale à condamnei' le coupable comme â absoudre Tinnocent, et c'est conformément à cette opinioji que sera traitée la (fuestion que je viens d'élever, en examinant d'abord la capacité du juré au point de vue de la comtatation du [aitj puis la condition faite au juré par la loi^ ses études, sa position sociale, et la manière dont les débats se passent à la cour d'assises.

Est-il aussi facile au juré d'apprécier un fall qu'on le prétend? Non, ai-je dit.

Le fait pour lequel un prévenu est traduit en justice est rarement simple, comme if le serait, par exemple, si le prévenu d'un assassinat s'en reconnaissait seul coupable.

En ce cas, tout exceptionnel, la condamnation doit être prononcée conformément à la loi, pour que celle-ci ne soit pas violée ou du moins éludée. Eh bien, rarement la condamnation réunit l'unanimité des votes; presque toujours des circonstances atténuantes sont admises, et plusieurs fois même l'absolution a été prononcée malgré l'aveu du coupable. S'il n'existe,

A M. VILLtlMAlN. 147

dans le cas (jne je suppose^ aucune rlitïiculté I)Our V appréciation du faity cependant la loi n'est pas toujours appliquée, parce qu'alors il manque quelque chose à la capacité du juiy })Our rendre la justice.

Si le prévenu, au lieu d'avouer, nie le crime avec obstination, si des témoins à décharge viennent combattre les témoignages des témoins à charge, si au lieu d'un prévenu il en existe plusieurs, si des alibis invoqués pour la défense sont développés par d'habiles avocats, il ne s'agira plus de V appréciation d'un seul fait^ mais de plmieurs; et ce cas, le plus fréquent, est à mon sens celui où les difficultés sont évidentes pour que le jugement soit rendu conformément aux principes énoncés précédemment.

Lorsqu'un crime a été commis, voilà un fait constant^ la difficulté n'est pas de le reconnaîti*e, mais bien de savoir si un seul ou plusieurs des prévenus l'ont commis, ou bien si tous sont étrangers à la perpétration du crime. Or, d'après ma définition du fait, il ne s'agit pas alors d'examiner un fait simple^ mais un fait complexe ; car le jury doit apprécier autant de faits qu'il y a eu de circonstances distinctes mises en avant par l'instruction, les témoins à charge

i4N LETTRES

et le parquet d'un côté^ et^ d'un autre côté, par les témoins à décharge, les prévenus et leurs avocats. C'est en discutant tous ces faits que le jury prononcera si les auteurs du crime sont devant la cour. Dans le cas de Taffirmative, et s'il y a plusieurs coupables parmi les prévenus, il faudra, pour satisfaire à la justice, établir équitablement la part de chaque coupable à la perpétration du crime, si tous n'y ont pas concouru également.

Mais là ne sont pas toutes les difficultés, la loi, avec grande raison, ayant distingué le cas de préméditation d'avec celui où elle n'existe point. Or Tappréciation de cette nouvelle circonstance est-elle facile? Ne demande-t-elle pas, pour être rigoureusement faite, l'esprit de la recherche des causes des actions de l'homme, en tant que l'on considèi^e ses penchants, ses habitudes et les circonstances accidentelles où il peut être placé? N'exige-t-elle pas, en outre, un grand sancj-froid^ qualité fort rare chez le juré qui n'est pas indifférent et qui a la conscience du devoir?

Si les difficultés que je signale sont réelles, le jury a donc une mission à remplir qui est plus que la simple constatation d\m fait.

Les lois françaises ont-elles exigé des citoyens aptes à former le jury tontes les garanties nécessaires pour que la justice soit satisfaite? C'est ce qu'il est difficile d'admettre, lorsqu'on peut y être appelé sans aucune étude préalable du droit, et qu'à ma connaissance personnelle, dans le jury qui prononça sur une prétendue correspondance qu'une aventurière, la CouteniporainCy attribuait au roi Louis-Philippe, il se trouvait un cultivateur, mon voisin de campagne, fort honnête homme d'ailleurs, qui ne savait ni lire ni écrire. Avait-il la capacité nécessaire pour prononcer dans une telle cause? C'est une question que j'élève malgré tout mon respect pour les lois et pour ceux qui sont chargés d'en assurer l'exécution.

Tout juré qui n'a pas assisté souvent aux débats des cours d'assises ne reçoit-il pas, dans Taffaire qu'il doit juger, des impressions peu propres, selon moi, à disposer son esprit à rendre un vote irréprochable? Je veux parler de l'effet que produisent sur lui la vue et l'audition de ce qui se passe à l'audience. Cet effet n'est point imaginaire; car, à l'égard d'un public fort nombreux, c'est un véritable spectacle : les débats sont un drame dont le tribunal est le

150 LETïaES

théâtre, et les comptes que les journaux en rendent équivalent au feuilleton d'une pièce nouvelle. Or l'émotion que le jury éprouve à l'audience est précisément l'état contraire au sang-froidy dont je parlais tout à l'tieure comme d'une qualité absolument nécessaire au juge impartial.

Dans la vie ordinaire^ lorsque les discussions politiques ne divisent pas le pays^ que les partis ne travaillent pas à faire triomplier leurs candidats dans les élections, que le rappel ne bat pas dans la rue pour rassembler les gardes nationaux contre l'émeute, chacun s'occupe de ses affaires et trouve bien dur de donner quinze jours aux fonctions de juré, qui, cependant, ne reviennent qu'à des époques fort éloignées. C'est dire que le juré français met peu d'empressement à les remplir et qu'il ne sent pas le besoin de s'y préparer par quelque étude.

Avec le peu d'instruction, le peu d'habitude et le peu de zèle qu'on y apporte, l'influence préalable qu'on peut avoir reçue de certains écrivains, aux yeux desquels les peines sont toujours trop fortes pour le délit et l'assassinat même, on conçoit aisément comment, en Fi ance, oii le verdict du jury n'exige pas l'una-

A M. VILLKiMAIlN. \tA

nimité des votes comme en Angleterre, dans la plnpart des cas de condamnation, la loi est éludée par un ou plusieurs jurés qui, ayant la conscience de la ctilpabilité du prévenu, votent cependant pour Tacquittement d'après des considérations opposées à la loi. Car, quoiqu'on dise que le juré n'a point à s'occuper de la peine, est-ce la réalité de ce qui arrive? Non assurément : si le juré ne pose pas explicitement à ses collègues la questiori du châtiment afférant à telle faute, tel délit, tel crime, s'il reconnaît la culpabilité du prévenu, il se l'adresse à lui-même, et la réponse, tout intime qu'elle soit, n'en a pas moins une grande influence sur le vote définitif.

Le fait est incontestable ; et c'est pour combattre cette disposition d'esprit, où sont beaucoup de personnes appelées à être jurés, que le législateur s'est vu dans la nécessité, pour obtenir des condamnations, d'admettre des circonstances atténuantes. Grâce à elles, vous vous rappelez sans doute avoir lu, il y a quelque temps, dans les journaux, que treize parricides étaient au bagne.

Certes, si, tout en reconnaissant l'exactitude des observations précédentes, on préférait un jury constitué comme je viens de le dire à des

\b'l LETTUES A M. V ILLEMAIN.

tribunaux de juges permanents qui^ avant d'être appelés à siéger pour appliquer la loi du code criminel j auraient fait preuve de la connaissance du droit et, en outPe, auraient participé activement aux travaux du parquet et à l'instruction des affaires criminelles, je ne connaîtrais pas contre la magistrature assise d'injure plus grande que cette préférence, ou de protestation plus forte contre la faiblesse humaine !

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M. CHKVP.EIJL A iM. VI LL RM A IN

Rt^sumé et conclusion. — L'auleur n'a écrit sur les i(*nces en général qu'après des recherches parliculières sur la chimie, la physique, la physiologie et l'histoire naturelle. — Indication de ces recherches d'après l'ordre chronologique.

Avantage des reiherches spéciales pour l'histoire de l'entendement .

TjCs éléments de toutes les connaissances humaines sont des faits, et ceux-ci sont des abstractions. - ^loins les l'aiîs sont complexes, et plus ils ont de précision.

liésuMié concernant l'emploi de Vanalyse et de la synthèse dans la recherche de la vérité scientifique. — De leur emploi dans les beauxarts et la littérature.

Influent e de 1 entendement dans la manière dont l'œil perçoit diverses sensations d'une même image. — Quelle que soit la diversité des olijets qui occupent la pensée de l'homme, ce sont les mômes facultés de rcntcndenient qui sont mises en activilé — Criiipie de la classilicalion des connaissances humaines rapportées à la mémoire, à la raison et à Vimoginalion .

i. a cause la plus fréquente des erreurs de l'esprit himiain est de irendre la partie pour le tout. — Q.ialre points servant d'exemples,

1"' point. Un auteur qui ne prise que son œuvre prend la partie pour le tout.

2" point. L'erreur d'après laquelle on qualilie un homme de complet

est de prendre la partie pour le tout. 5' point. Il est deux circonstances où In partie est prise pour le tout. :

1" prhicipe de Vetai antérieur; 2" principe de Vétal ultérieur. L'identité d'organes conclue d'après l'apparence, sans prendre en considération les différences de facultés, erreur. 4' point. La partie est prise pour le tout lorsqu'on accorde une prépondérance exagérée à une seule brandie des connaissances humaines.

Exemple de cette exagération clioz certains esprits occupés trop exclusivement de mathématiques.

i'ai'is, 7 tle janvier 1855.

Monsieur et illustre collègue^

Je n'ai point à discuter la question de savoir si le sujet de ces lettres exigeait^ pour être bien traité, que Ton allât de la philosophie générale aux sciences spéciales; car, évidemment, il appartient à la critique de la résoudre, comme c'est à moi de justifier la marche que j'ai suivie en le traitant. Mais sachez bien, monsieur et illustre collègue, que la pensée d'écrire sur les sciences en général ne m'est venue qu'après avoir acquis la conviction de la puissance de la méthode a posleriori pour découvrir la vérité dans les sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience.

Les travaux chimiques qui me conduisirent à composer mes Considératiom mr l'analyse orga-

A M. \ ILI.MMAliX. IT):,

nulue me donnèrent cette conviction; et mes recherches sur la loi du contraste simultané ci ^ (ouleun me suscitèrent l'idée de généraliser les résultats alixquels m'avaient conduit ces études si différentes l'une de l'autre. Dès lors il me sembla que je pourrais triompher des difficultés qui, à l'école centrale d'Angers, m'avaient déjà vivement frappé, lorsque mes étu- ^des dans les sciences succédèrent à celles que je venais de faire des langues, de l'histoire et de la philosophie du dix-huitième siècle, difficultés qui, après trente-cinq ans de séjour à Paris, existaient encore, malgré des efforts incessants pour les surmonter.

Appelé, en ,1839, à présider les cinq académies de l'Institut comme président de l'Académie des sciences, honneur que je n'avais pas cherché, je dus prononcer le discours d'ouverture de la séance du 2 de mai ^, et c'est alors que, voyant clairement où l'on pourrait trouver les véritables connexions des connaissances humaines, je jugeai que la parenté des neuf muses et l'arbre encyclopédique de Bacon étaient des ex-

^ Jo rejîrodiiis à la fin de ces leUres co discours comme document sons le n*" 11.

l)ressions figurées représentant ces connexions^ sans dire ce qu'elles sont essentiellement.

C'est encore sons l'impression des idées énoncées dans les dernières pages de mon livre sur la loi du contrarie simultané des rouleurs que j'écrivis ce discours et que^ en le composant, les difficultés auxquelles j'avais toujours pensé depuis que j'avais quitté Angers s'affaiblirent peu à peu. Enfin, quelques mois après, je rédigeai l'introduction de mon ouvrage, encore inédit, sur Vahtraction considérée comme élément des connciissances humaines dans la recherche de la vérité absolue^ et c'est alors que je vis clairement les choses que je résume aujourd'hui.

En réfléchissant à ce que m'avaient appris mes observations sur la vision des couleurs et particulièrement l'influence exercée par l'entourage d'une couleur sur le jugement que nous portons de celle-ci et même de cet entourage, il me sembla qu'un grand pas était fait pour démontrer à tout esprit généreux, épris de l'amour du vrai , où il fallait chercher une des causes les plus fréquentes de la diversité des jugements dont une même action peut être l'objet, suivant les circonstances différentes dans lesquelles apparaît cette action aux diffé-

rentes personnes qui la jugent; ces circonstan- • ces diverses correspondant à l'effet d'entourages divers sur une même couleur lorsqu'ils la font juger différemment. Je disais que, quelle que soit la différence qu'on admette entre les deux jugements, la conséquence de l'expérience^ réduite au terme d'une simple comparaison avec le jugement d'une action purement morale^ éclaircirait beaucoup le phénomène psychologique dont je parle.

En définitive^ les observations que l'étude de la vision m'ont suggérées^ l'influence incontestable qu'elles ont eue pour rectifier mes propres jugements en matière de science^ de critique, aussi bien que de morale même, m'y font attacher un grand prix, espérant qu'elles produiront le même effet sur d'autres que sur moi.

L'étude de l'entendement, au terme où nous sommes arrivés, me paraîtrait devoir acquérir beaucoup de précision, si elle recueillait les généralités OQ, si l'on veut, la philosophie des diverses branches des connaissances humaines du ressort de la méthode à posteriori^ qui sont douées d'un caractère spécial par lequel chacune d'elles se distingue des autres, par la raison que cha-

ciine de ces sciences exige, de la part de ceux qui la cultivent avec le plus d'originalité, un genre d'esprit qui y corresponde, et que, dès lors^ ce genre d'esprit doit être étudié spécialement^ afin que l'étude de l'entendement parvienne à un degré de généralisation assez approfondi pour expliquer les diversités spécifiques qu'il présente lorsqu'il est appliqué à l'étude des diverses branches des connaissances humaines; car^ évidemment^ les généralités de chaque branche^ ainsi définies^ sont la conséquence de travaux réels et, en définitive, les seules matériaux solides d'une histoire générale de l'eu-' tendement.

J'ai cité, à l'appui de cette opinion, la chimie en ce qui concerne Vanalyse et la synthèse^ la botanique et la zoologie quand il s'agit de classer des objets nomhretix dUipres leur ressemblance mutuelle.

Pourquoi en chimie l'emploi des mots analyse et synthèse est-il toujours facile, toujours précis? C'est que, la définition de la matière en types distincts par leur nature simple ou complexe, et par leurs propriétés, étant le but de cette science, on sait toujours qu'il y a analyse

A M VILLK^IAIA IM)

si un corps est séparé d'une combinaison, eA synthèse si des corps s'nnissent ensemble.

La conséquence de cet état de choses est que si^ en dehors de ha chimie, on applique les mots analyse et synthèse à des objets quelconques qui n'auront point été nettement définis quant à ce qui concerne les idées de simplicité et de complexité qui s'y rapportent, cette application laissera beaucoup à désirer, si même elle ne conduit pas à Terreur. On trouve ainsi, dans l'emploi de ces mots en chimie, les conditions qui doivent exister pour les employer, en dehors do cette science, avec exactitude, puisque si les idées auxquelles on les applique ne sont pas nettement définies quant à leur degré de complexité respective, l'application manquera absolument de précision.

S'il s'agit de classer des objets nombreux d'après leur plus grande ressemblance mutuelle, aucune branche de connaissance ne montre mieux que .la méthode naturelle, appliquée à la classification des plantes et des animaux, comment on doit procéder dans la recherche et le choix des caractères ou traits de ressemblance qu'ont entre eux les objets à classer; car les rapports d'après lesquels la méthode natu-

160 LETTUI'S

relie classe les corps vivants ne se comptent pas par le nombre de traits de ressemblance quelcon- , queSy mais par celui de certaines remmblances qu'on appelle caractères dominateurs.

Sij partant de ces généralités^ monsieur et illustre collègue, nous allons aux choses particulièreSj ou, en d'autres termes, aux éléments des connaissances du génie de l'homme, nous arrivons aux faits qui, d'après ma définition, montrent la connexion parfaite existant entre les sciences, l'histoire, les beaux-arts et la littérature proprement dite.

Les faits^ comme parties d'un tout, d'un ensemble, sont des abstractions.

Et les faits les plus incontestables, comme les plus précis, possèdent au suprême degré le caractère d'extrême simplicité.

Voilà pourquoi Tessence des clnlfres est la précision, le positif et, j'ose dire, V absolu.

Vous voyez donc qu'au moyen de l'analyse on décompose les ensembles les plus complexes, par exemple, les corps vivants, les corps bruts, objets de Tétude des sciences naturelles, et qu'on arrive aux sciences positives, aux mathématiques pures, où les faits les plus simples sont le solidcy la surface^ la ligne, le points les chiffres

A M. VILLEMAIlN. m

el les caractères algébriques^ dont In signification est absolument rigoureuse.

L'observation immédiate au moyen de Vanalyse donne donc des faits^ et, dans Tœuvre scientifique, il ne nous a pas été donné de connaître tous ceux qu'un corps brut ou un corps vivant est susceptible de présent^er à l'observation. Il n'existe donc pas un être dont nous connaissions toutes les propriétés, tous les attributs, toutes les manières d'agir; l'analyse seule peut mettre en évidence les faits précis qui s'y rattachent.

Voilà comment la pensée de l'homme, au moyen de Tanalyse, découvre les faits dans les sciences; et ces faits, une fois définis, considérés les uns par rapport a-ux autres, donnent de nouveaux faits qui entrent dans la synthèse.

Par exemple, après avoir reconnu par l'analyse la propriété magnétique dans tous les échantillons de pierre d'aimant, après avoir mesuré l'intensité de cette propriété dans diverses espèces d'aimant de môme poids ou de même volume et toujours de même figure, après avoir distingué deux états mcignétiqim clifférents^ on a montré, au moyen de la synthèse, que ces deux états sont corrélatifs^ et, conséquemment, que la

ttî2 LKÏTHES

propriété mafjnétiqve se compose de deux ma- ^ gnétmnes^ oii^ si on le préfère, de deux étaU corrélatifs.

La synthèse^ en réunissant des faits jyrécis^ établit des rapports^ des relations, des harmonies; elle définit une chose, un être. On donne le nom de création à Tœuvre littéraire et à Toeuvre d'art qu'elle produit.

A la sijnthhe appartient le point de vue corrélatif où certaines propriétés peuvent être envisagées après que l'analyse les a étudiées au point de vue absolu et même relatif.

A la synthèse appartiennent les relations d'analogie entre les parties différentes d'un même être, entre les parties correspondantes d'êtres divers. C'est ainsi qu'elle procède en anatomie et en physiologie comparées, et qu'elle fournit les éléments les plus précieux à la méthode naturelle, dont le but est la classification des corps vivants.

X la synthèse appartient la réunion des propriétés séparées par l'analyse, lorsqu'il s'agit de définir les espèces chimiques et les espèces des corps vivants.

Le statuaire, le peintre, l'architecte, le littérateur, en réunissant des abstractions, font uo

objet, un ivdividu. Et c/est à cette synthèse qu'on peut donner le nom de création^ parce qu'il n'existe xlans l'œuvre que ce que l'auteur y a mis. Mais^ une fois V objet in (agiîté^ Vindividii créé^ le littérateur^ différant en ceci du statuaire et du peintre^ dont l'œuvre parle au moyen d'un ensemble de propriétés et de rapports ([ue Tœil saisit en un même temps pour ainsi dire^ le littérateur, dis-je, recourt surtout fd'analyse dans le portrait qu'il trace, dans l'action qu'il décrit ou raconte : car les mots n'arrivant que successivement à l'esprit, l'ensemble de l'œuvre, dont ils sont l'expression, ne peut être saisi dans un seul temps, mais dans des temps successifs; et il y a donc là, si je puis m'exprimer ainsi, un travail de gradation qui n'existe pas dans la statuaire et la peinture.

Vous voyez donc, monsieur et illustre collègue, le rôle de l'analyse et de la synthèse dans l'œuvre du littérateur. Les matériaux qu'il met en œuvre, soit qu'il les prenne au monde physique ou au monde moral, sont des propriétés et des rapports même que l'homme de génie a extraits d'un sujet com'plexe par une observation exacte et une analyse vraie. La synthèse, en réunissant ces propriétés et ces rapports, opère des

rréatiom idèalcf^ que l'auteur rend concrètes^ pour les présenter à des spectateurs ou à des lecteurs^ en recourant de nouveau à l'analyse afin de leur montrer successivement les éléments constitutifs des ohjets et des individus de sa création.

Cette manière de voir ne montre-t-elle pas combien est inexacte l'importance que certaines personnes accordent à la ^ynthhe à l'exclusion de Vanahjse^ et l'intimité des relations que mes vues établissent entre Vœiivre scienlifique^ Vœuvre littéraire et V œuvre de V artiste.

Les faitSj dans les sciences du monde inorganique, étant des abstractions^ lesquelles peuvent être des propriétés, des qualités^ des attributs, des manières d'êtrey des manières d'agir; d'une autre part, l'observation ne reconnaissant dans les corps vivants que des prop7HéléSy des quatitéSy des facultés, Aes> attributs, des manières d!être, des manières d'agir, qui ne sont ellesmêmes que des abstractions, l'histoire des corps vivanfs, comme celle des corps bruts^ est le recueil de ces abstractions; et le mot histoire a le même sens quand on l'appltque au recueil des faits, des actions d'un homme , d'une tribu, d'une nation.

A M. VILLEMAIN. i05

Si ces lettres ne devaient pas èlre suivies tVuw ouvrage où les opinions qn'eiles exposent sont développées méthodiquement, j'insisterais de nouveau, monsieur et illustre collègue, sur les différents ordres de faits qu'il faut distinguer pour prévenir des objections que des personnes occupées de philosophie proprement dite ne manqueront pas d'opposer à ma manière de voir.

Sans vouloir discuter ici la question de savoir si nos sens sont la source unique de nos idées, j'accorde à l'entendement une part, fort grande dans la perception des objets extérieurs; et, lorsque je faisais des leçons publiques sur le contraste des couleurs, je montrais à mon auditoire un modèle plat d'ombrelle formée de huit zones alternativement blanches et rouges; je faisais observer qu'à la même distance, avec la même lumière, on voyait à volonté :

l"" Une ombrelle;

2^ Une croix de Malte rouge sur un fond blanc ;

o"" Une croix de Malte blanclie sur un fond rouge.

Cette expérience est encore propre à démontrer la diversité de l'aspect sous lequel un même

objet peut apparaître, non-seulement à des individus ditîérents, mais à un même spectateur.

L'entendement ou la pensée a donc une fort' grande iniluence sur la perception des objets extérieurs^ et il n'est pas de science dans laquelle n'agisse cette influence^ pour faire voir différemment les mêmes objets à des personnes qiri les envisagent avec des dispositions diverses d'esprit , lorsqu'il s'agit d'objets du monde visible et de rapports qui ne comportent pas une évaluation rigoureuse.

Il existe, assurément, une grande différence entre les sciences de la philosophie naturelle, appelées par Ampère cosmologiques , et les sciences du ressort de la philosophie proprement dite, de la métaphysique, des sciences en un mot qu'il appelle noologiqites. Mais cette différence n'entraîne pas la conséquence d'une opposition des facultés de Tentendernent chez les personnes qui s'occupent respectivement des premières sciences et des secondes; car cette différence, dis-je, concerne simplement la nature des objets que l'entendement étudie, et les facultés actives de la pensée sont toujours Vattentiony la comparaisony le raisonnement portant sur des faits immédiats ou des faits mé-

A M. VlLLEMAliV. 10/

(liats obtenus par une analyse plus ou moins exacte, plus ou moins profonde.

C'est cette manière devoir qui me fait rejeter le système figuré des connaissances humaines où elles sont classées relativement à la mémoire^ à hraison et à VimaginfUion. Quelque soit mon respect pour les noms qui sont attachés à un tel système^ il a Tinconvénient, à mon sens, de donner des idées fausses aux jeunes gens désiieux d'étudier l'entendement au point de vue delà diversité de ses œuvres. Je vais dévelopi)er les motifs de cette manière de voir.

Tout en reconnaissant la spécialité des aptitudes, des capacités, des génies^ je me suis élevé contre une classification qui rapporte [Imlùire à la mémoire^ les sciences à la raison et les beaax-arls à V unagincition , parce qu'en effet on ne peut citer une seule œuvre distinguée en histoire^ dans les sciences et les beaux-arts^ dont l'auteur n'ait pas fait preuve de mémoire, de raison et d'imagination.

Connaissez -vous , monsieur et illustre collègue, une histoire d'un certain mérite écrite sans raisonnement et même sans imagination ?

Tout sujet historique ne se présente-t-il pas à l'historien avec des lacunes qu'il comble en

recourant à sa raison, à son imagination? Ne s'adresse-t-ii pas à celle-ci quand il fait agir un grand personnage^ qu'il nous montre son air, ses attitudes, ses gestes, son costume? en le faisant revivre, n'est-il pas artiste , n'est-il pas peintre ? et lorsque tout ce qu'il a imaginé est en parfaite harmonie avec la tradition historique, l'auteur n'est-il pas un puissant historien? Enfin l'histoire, pour être écrite aujourd'hui, n'exige-t-elle pas un ensemble de connaissances positives appartenant aux sciences les plus sérieuses, que l'on rapporte à la raison?

Que seraient les sciences sans la mémoire et l'imagination?

Si des personnes étrangères à leur culture, et qui en parlent cependant, connaissaient mieux comment se font de grandes découvertes, elles accorderaient à l'imagination la part qu'elle y a réellement, et sauraient que, bien souvent, elle est l'avant-courrière du génie. Mais, lorsque l'œuvre de celui-ci apparaît au monde savant avec le caractère de grandeur et de vnilé prouvée^ le fruit de l'imagination a été mûri par une raison sévère, et si le sujet le comporte, l'expérience a prêté son concours à la conquête et à la démonstration de la vérité.

A M. VlLLËMAlN. 169

Enfin la culture des beaux-arts, que seraitelle sans la mémoire et la raison, sinon l'apprentissage du dernier des métiers? Car on ne les cultive pas sans l'étude de l'antique, sans la connaissance du matériel de chacun d'eux, et l'artiste qui ignorera les principes du beau, i)rincipes incontestables parce qu'ils sontl'expression des causes dont l'influence a le plus de force pour émouvoir les hommes en parlant à leurs sens, n'atteindra jamais le suprême degré de son art !

Enfin, s'il s'agit d'enseigner et d'apprendre une branche quelconque des connaissances humaines, qu'on en cite une seule qui n'exige pas impérieusement pour être enseignée et apprise le concours de la mémoire, de la raison et de l'imagination? Certes, l'imagination a une si grande part dans les opinions des hommes, qu'en s'adressant à elle, le maître, dont la raison est la plus sévère, peut ouvrir les yeux à des élèves qui les auraient fermés si on ne se fût adressé qu'à leur mémoire et à leur raison. L'imagination sert donc le maître et l'élève, quand elle a trouvé le moyen de satisfaire au principe de l'association des idées, et de montrer quelque chose d'm/mi dans l'objet de l'enseignement.

170 LETTIU:S

Le génie mathématique de d'Alembert est trop incontestable pour qu'on m'attribue la pensée d'accuser cet illustre géomètre d'avoir méconnu les relations existantes entre les connaissances qu'il a rapportées respectivement à la mémoire^ à la raison et à l'imagination. En insistant sur l'intimité de ces relations^ mon intention a été de motiver l'opinion par laquelle je repousse^ comme dangereux, tout tableau de classification dont la simplicité n'est qu'apparente^ parce qu'on a omis les ressemblances réelles des objets^ que le tableau montre séparés les uns des autres. Le tableau -de d'Alembert a précisément l'inconvénient des classifications artificielles, où les caractères différentiels ne sont obtenus qu'en fermant les yeux sur les ressemblances.

Tout en reconnaissant des aptitudes différentes pour les diverses sciences., les différents genres de composition littéraire, les arts divers, je n'admets pas que l'aptitude spéciale à une science, à un genre de composition littéraire, à un art, dérive, comme on l'a dit, d'un organe, d'une facultés spéciale. Les génies qui ont cultivé une même science, un même genre de littérature, un même art, ont chacun accompli une œuvre en vertu de différents éléments intellec-

tiiels qui impriment à cette œuvre son caractère (roriginalité. Kt, outre les éléments intellectuels, il faut tenir compte des circonstances diverses où chaque génie s'est trouvé, circonstances dont Tinfluence peut être considérable.

Voilà donc où je suis arrivé, après être parti de Tétude des sciences naturelles.

Si on rejette mes raisonnements^ qu'on me dise ce qu'est la matiei^e en la définissant sans parler de ses propriétés; ce qu'est un corps vivant, sans parler de sa structure, de ses fonctions, en un mot^ de toutes les connaissances qu'on en acquiert au moyen de l'analyse; enfin, ce qu'est l'homme quand on ne considère pas les propriétés qu'on attribue et a sa partie matérielle et à sa partie spirituelle.

En définitive, on ne connaît les corps inorganiques, les plantes, les animaux et l'homme, que par un ensemble de propriétés, et ces propriétés, pour être étudiées, demandant à être séparées les unes des autres par l'analyse, deviennent ainsi des abstractions, qu'on réunit ensuite par la synthèse, pour en reconstituer le corps inorganique, la plante, l'animal et l'homme. L'analyse précède donc toujours la synthèse.

Ou'il me soit permis^ en arrivant à cette conclusion;, monsieur et illustre collègue^ d'espérer qu'on ne m'attribuera pas l'idée de viser à la réputation d'encyclopédiste ou à la prétention d'élever un système de philosophie. Après mes études de chimie et mes recherches sur la vision des couleurs, après mes réflexions sur la méthode générale et les méthodes spéciales, après l'attention donnée aux difficultés d'instituer des expériences et à celles de l'art de les exécuter, un homme de bonne foi.^ et je le suis, a une conviction telle de sa faiblesse, que ce serait, de sa part, une insigne folie d'avoir les prétentions que j'affirme, en ce moment, ne pas avoir.

La conséquence que je tire de tout ce que j'ai lu, observé et expérimenté, est qu'en toute chose la cause la plus fréquente des erreurs de notre esprit consiste à prendre la pctrtie pour le tout. C'est la conséquence naturelle de toutes les considérations que je viens d'exposer, comme on pourra le voir par quatre points de l'histoire critique de Tesprit humain que je vais développer.

A M. VlLLEMAIlN.

PHEMIEU POliNT

L'estime de chaque auteur pour ses idées, le sujet qui Foccupe et l'œuvre qu'il a produite, faut-il la blâmer? Nou; car^ sans cette estime, il n'écrirait pas; il ne se livrerait à aucune reclierche scientifique^ à aucune composition littéraire, à aucune œuvre d'art; et, s'il existe de bien médiocres savants, de mauvais auteurs et de détestables artistes, il en est de distingués auxquels les sciences doivent leur progrès, les lettres et les arts leur éclat, et tous les esprits cultivés qui n'écrivent pas, leurs plus douces jouissances. Je ne puis donc blâmer l'estime qu'un auteur a pour ses œuvres, quand je vois surtout les prétentions et la vanité de la médiocrité jalouse, riche ou puissante. Mais ce que je blâme, c'est le dédain, le mépris même, que des hommes, distingués d'ailleurs, affectent pour ce qui n'est pas de leur ressort. Or plus l'homme qui blâme ce qu'il ne connaît pas est distingué, et plus, à mon sens, se montre en lui la faiblesse humaine. Car, évidemment, s'il savait davantage, il approuverait souvent ce qu'il dédaigne et qu'il blâme ; il ne voit donc que d'une

manière bornée, en prenant son horizon pour les bornes du savoir humain^ en un mot, la partie pour le tout.

DEUXIÈME POIIST

Plus d'une personne, à laquelle on accorde généralement du bon sens^, dit, en parlant d'un homme illustre, quelle que soit sa carrière, qu'il est complet ou incomplet^ suivant qu'elle le juge favorablement ou défavorablement. Eh bien, monsieur et illustre collègue, la partie eUprm mur le tovt encore, quand on qualifie un homme de complet^ ou qu'en disant qu'il ne Test pas on admet implicitement la possibilité qu'un autre le soit.

Lors même qu'un homme serait apte à tout apprendre, il ne le serait pas à tout produire, car le temps lui manquerait. Mais, cette concession faite, l'opinion que j'énonce est-elle probable? Je ne le pense pas. L'homme de génie a une prédisposition à faire ce qui immortalisera son nom, et la diversité des œuvres immortelles dans les sciences, la littérature et les arts, témoigne de la diversité des génies qui ont ultivé la môme science, le même genre de lit-

tératiire, le même art. Si cette diversité n'existait pas, les questions qui partagent les savants, les lettrés et les artistes, sur les mérités respectifs de Platon et d'Aristote, de Sophocle et d'Euripide, de Shakspeare, de Corneille et de Racine, de Raphaël et de Michel-Ange, ne seraient plus depuis longtemps à résoudre.

Rien à mes yeux ne montre mieux la différence d'aptitude que de voir le génie du guerrier triomphant dans une bataille rangée, et le génie du guerrier suivant les opérations d'un siège avec les réflexions que les obstacles de la défense lui donnent le temps de faire. Le premier, durant l'action, doit avoir l'œil incessamment fixé sur le champ de bataille pour profiter d'une circonstance tout à fait imprévue, qui lui suscite la pensée d'une manœuvre dont l'exécution rapide décide aussitôt la victoire.

Dans les cas extraordinaires d'une maladie, un médecin d'un grand savoir, qui n'agit qu'après de mûres réflexions, échouera pour n'avoir pas agi au moment opportun, tandis qu'un médecin moins savant, mais dont l'esprit est prompt et décidé, saisira ce moment et sauvera le malade.

Il ne serait pas difficile, monsieur et illustre

collègue^ de montrer que^ dans des parties fort différentes de celles dont je viens de parler, se retrouve la distinction de ces deux ordres d'esprit : l'esprit du cabinet, de la consultation, de la méditation, et l'esprit de Tà-propoS; de la repartie, de l'improvisation, de l'action.

En définitive, dans les jugements absolus portés sur des hommes distingués où l'un est exalté à l'exclusion de l'autre, il y a erreur, parce que la partie e^t prhc pour le toiil.

TROISIÈME POIINT

Je signalerai maintenant à la critique scientifique deux circonstances remarquables où encore la partie ed prise pour le tout.

Première circonstance [principe de Vétat antérieur).

Suivant un grand nombre d'observateurs et d'expérimentateurs purs^ l'origine d'une chose ne remonte pas au delà du moment où l'observation en est possible.

Par exemple, certains micrographes ne datent la vie d'un germe que de Tépoque où celui-

ci présente quelques linéaments visibles; cependant il existait auparavant^ et^ dès lors^ une explication fondée sur l'opinion contraire ne peut être vraie. C'est cette erreur que j'ai voulu prévenir en signalant à la critique scientifique ce que j'ai nomnrié^ le principe de Vdat antérieur. Je l'applique aux cas dans lesquels des phénomènes ne se manifestent qu'après que les causes d'où ils émanent ont déjà commencé d'agir.

Par exemple, si le sexe n'apparaît dans l'embryon d'un animal dont l'espèce est représentée par deux individus qu'après un certain temps du développement de cet embryon, je dis qu'on n'est pas en droit d'affirmer que celui-ci n'est ni mâle ni femelle avant l'époque de l'apparition des organes sexuels; car, en prenant en considération l'admirable harmonie de toutes les parties d'un être vivant aux différentes époques de sa vie, il est plus probable, au contraire, que le sexe est déterminé antérieurement à l'époque de l'apparition des organes qui le constituent.

J'étends l'application du principe de l'état an té'

^ Journal deii mv(int>^y année 1S40, pages 717 et suivantes.

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rieur aux cas où la ténuité de la matière nous la rend insensible à la vue^ lorsqu'elle a atteint un certain degré de division; ainsi le principe de rétat antérieur s'oppose à ce qu'on raisonne comme si l'hypothèse des atomes était démontrée et qu'on avance comme faits des propositions concernant l'arrangement des atomes constituant une molécule qui, si elle existe réellement^ est invisible.

L'inobservation dn principe de r état antérieur n'est pas seulement une cause d'erreur lorsqu'il s'agit des sciences d'observation^, de raisonnement et d'expérience. Il en est une encore pour l'histoire, où si souvent on attribue la cause d'un événement à un fait contemporain ou qui en est fort rapproché, tandis qu'en réalité il n'y a que simple concomitance , le fait n'étant pas cause de l'événement ; c'est beaucoup au delà qu'il faut remonter pour la trouver. Cette ignorance des véritables causes d'événements qui émeuvent les esprits dans les temps de trouble et de révolution sert merveilleusement, comme chacun sait, les projets des ambitieux et les intérêts des fauteurs de désordres.

J'ai toujours pensé qu'il n'existe pas d'étude

sérieuse. de l'histoire, si la narration des faits est exposée sans que l'étudiant ait sous les yeux des tableaux- chronologiques et synchroniques : cependant^ en voyant les fausses conclusions tirées assez fréquemment de l'enseignement oral ou écrit dont elle est l'objet^ j'ai apprécié dans ces derniers temps^ mieux que je ne l'avais fait auparavant^ l'avantage qu'il peut y avoir à enseigner l'histoire, comme d'Alembert le voulait, en partant du présent pour remonter aux temps antérieurs.

Pourtant je ne conseillerai pas de changer l'ordre chronologique; mais ne serait-il pas utile j surtout en ce qui concerne l'histoire nationale, qu'après l'avoir exposée conformément à Tordre chronologique, on en résumât les faits principaux suivant l'ordre inverse, et en s'attachant surtout à montrer le rapport des faits contemporains avec les faits antérieurs, cause immédiate de ceux-là, et ainsi de suite, jusqu'au fait le plus ancien? Il est superflu, sans doute, de faire remarquer que cette marche procède précisément de la méthode à posteriori • puisqu'on remonte du fait contemporain, ou dtl phénomène, au fait antérieur qui en est la cause immédiate.

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Plus (ruii écrivain, émineiit en histoire, a suivi cette marche, surtout à l'égard des institutions : en réunissant des éléments pris de toutes parts et remontant des temps modernes aux temps anciens, il a élevé un monument auquel on peut appliquer le mot de création sans exagération.

Yous voyez, monsieur et illustre collègue, que l'inobservation du principe de Fèlal anlèfieuT consiste à prendre la partie pour le tout.

Deuxième circouslaiice [principe de l étal ultérieur).

h2i partie est prise poar le tout quand un auteur établit une similitude absolue entre deux objets sans prendre en considération une différence qu'ils manifesteront dans un temps postérieur à l'observation.

Par exemple, un micrographe, feu Turpin, après avoir examiné des végétaux dans un grand nombre de leurs parties les plus divisées, arrive à croire que celles-ci ont la sphère pour forme normale. Il en conclut que l'élément du tissu végétal est un corps qu'il appelle globuline^ de

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sorte (jue u le règne \ egètal toiU entier (considéré dans son organisation tissulaire seulement) est on de la (jhihvline a l'état wlitaire^ « (Ml de la ^/o/uf/mé^ /^/f// 'j/^iV'. et que c'est à ces ^< agrégats de globniine qne nous devons toutes c( les masses et toutes les formes que nous ob- K servons dans les végétaux et objets utiles ou c( agréables que nous en retirons. »

Suivant Turpin^ la (ilohiiline , le véritable corps reproducteur de toutes les masses organiques végétales, a été méconnue; aussi lui a-t-on donné des noms divers, en rap[)elant matière verte dans le Lcpva botryoïdes et dans les vésicules tubuleuses des conferves, croûtes pulvérulentei^ dans les autres espèces de Lepra; seminule^ ou gongyles dans les Algues, les Trichia^ les Lycoperdons^ les Jungernutimia^ etc., Aura Heniinalû dans les vésicules polléniques des anthères ; Chlorophylle dans les feuilles, a?^m/on ou fécuir dans les tissus blancs, etc.. etc. La glolmline est un corps vivant; mais, à Tetat isolé, elle est dépotirvve de tout mouvement spontané.

Sans discuter si Turpin a eu tort de négliger le pi'incipe de la connexion des organes, et

s'il est permis de confondre sous un même nom

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