Ll^TTUES
deux corps aussi (litîérents que le sont^ sous le rapport chimique, Vamidon et la chloroplnjlle^ il n'en est pas moins évident^ pour tout esprit non prévenu^ que la généralité précédente n'a été formulée que parce qu'on a fermé les yeux sur l'extrême différence existant entre les fjhhalines des diverses espèces de plantes. En effet^ s'il était vrai, comme Turpin l'affirme, que la globuline fût l'organe reproducteur par excellence, la généralité qu'il a prétendu établir par la simplicité de sa structure et de son développement perdrait sa grande importance, lorsque, conformément au principe critique que j'appelle de Vétat ultérieur^ on est forcé d'admettre autant de globulines différentes qu'il existe d'espèces distinctes de végétaux, puisque chaque globuline reproduit l'espèce de plante d'où elle provient. J'ai donc raison de dire que les généralités concernant la globuline avan-cées par Turpin, comme ayant la plus grande importance, au point de vue de la vie végétale, n'ont pu être formulées que parce qu'il a pris la partie pour le tout.
Plusieurs auteurs, de la Métherie, par exemple, n'ont-ils pas méconnu le principe de Fêtai ultérieur en assimilant (juclques espèces de
A M. V ILLEMAIN. 18'> singes à l'homme d'après la ressemblance de certains de leurs organes et en particulier de leurs cerveaux? Un tel rapprochement serait inexplicable, à mon sens, si je ne savais combien est grande l'influence de nos occupations habituelles sur nos jugements pour nous disposer à prendre la partie pour le tout. L'anatomiste, occupé spécialement de l'étude de la forme et de la structure des organes; rapproche ce qui Un paraît semblable, et c'est en ne sortant pas du domaine de sa science qu'il prend la partie pour le touty quand il fait l'assimilation que je repousse. Mais, au lieu d'attacher à l'anatomie comparée une importance exclusive, si on la considère comme un élément indispensable, sans doute, mais qui doit concourir avec danires^ pour connaître la nature des animaux dans son ensemble, on sera conduit alors à une conclusion fort différente de l'opinion dont je parle. En efl'et, que l'on soit convaincu de la difféi ence existant entre l'homme et les animaux, eu égard aux facultés que nous rapportons à Tintelligence et à l'instinct, et dès lors, le caractère de perfectibilité établira entre le premier, qui le possède exclusivement, pour ainsi dire, et les animaux, un si grand intervalle, qu'on pourra
18^1 LETTinS
être conduit à faire de rhomme^, uon un ordre^ non une classe ^ mais un rèfitir distinct du règne des aninuaix proprement dits. La conséquence de cette conviction une fois acquise sera de montrer l'impossibilité de découvrir, pai* l'observation des organes visibles, la différence i)récise existant réellement entre l'homme perfectible et les animaux, qui ne le sont pas ou presque pas. En définitive, si Ton 'veut confondre la nature de l'homme avec celle du singe à cause de la similitude apparente de leurs organes, comment expliquera-t-on alors les différences qui les distinguent au point de vue de leurs facultés intellectuelles? Or c'est la prise en considération de cette différence, après l'observation de la ressemblance des organes, qui est le principe de l'état liltérieur^ au moyen duquel on démontie l'impuissance où l'on est de déduire les facultés intellectuelles de l'observation des organes visibles. Et si de nouvelles preuves de cette impuissance étaient nécessaires, je demanderais quel est le siège des facultés instinctives des abeilles et des fourmis et quels sont les organes ({ui les distinguent des autres insectes auxquels nous n'accordons que de faibles instincts; je demanderais encore la relation de ces organes
avec le cerveau des animaux vertébrés au point de vue de la forme et de la structure.
Si quelques personnes ont exagéré l'importance de l'étude des organes au point de vue des facultés intellectuelles^ en tirant des conséquences contre lesquelles je m'élève, je suis bien éloigné de proscrire cette étude. Je la recommande, au contraire, comme une des plus importantes auxquelles on puisse se livrer, en observant toutefois les règles de la méthode àposleriori. Conformément à son esprit, on ne tirera donc de conséquences générales qu'à la condition d'une étude approfondie des animaux sous le rapport de l'anatomie, de la physiologie et de leurs facultés. Il faut le reconnaître, la plupart des zoologistes ont négligé l'étude des mœurs des animaux pour les classer; on dirait même de quelquesuns qu'elle leur a paru en opposition avec l'étude de la classification. Cependant, n'y a-t-il pas un intérêt puissant à étudier les mœurs et les instincts des animaux d'un même groupe; n'est-il pas curieux de voir, par exemple, combien le chien et le loup, si voisins comme espèces d'un même genre, diffèrent cependant au point de vue de leurs mœurs? Il est temps que les zoologistes examinent, relativement à TinteHi-
IcSd LETTRES
gence^ à rinstinct et aux mœurs, les animaux que leur classification rapproche ou éloigne les uns ries autres.
QLATKIÈMI': POIKT
La conséquence que je tire de Tintime union où sont entre elles les connaissances humaines, est la nécessité, quand il s'agit de prononcer sur des questions quelconques, de tenir compte de toutes les notions connues qui sont afférentes à celles-ci; et aucune ne doit être exclue comme insignifiante, si l'on veut parler de tout avec la prétention d'être vrai ; autrement la conclusion des raisonnements serait inexacte, puisqu'o>^ aurait prû la partie pour Je tout.
Parmi les exemples que je pourrais citer de l'inconvénient de faire intervenir trop exclusivement une science dans des questions particulières, et de celui que l'habitude trop exclusive de cette science peut avoir sur certaim esprits^ et ce, dans certaines circonstames et dans certaim tempSy j'en choisirai un qui se rapporte aux mathématiques. J'hésite d'autant moins à le présenter, que personne ne prise plus haut que moi Vesprit géoinétriqve, la généralité de son
A M. VILLI^MAIN. 187
influence et les heureux résultats qu'il peut avoir dans la culture de toutes les connaissances humaines. D'ailleurs, l'importance que je lui attribue ne peut être mise en doute par ceux qui ont compris ma définition du mot fait^ puisque la conséquence de cette définition montre la précision des faits déduits par Tanalyse d'un objet en dehors des mathématiques, d'autant plus grande^ que leur simplicité les rapproche davantage des signes malhématifjues.
Mais, à cause même de ces avantages reconnus de tous les esprits élevés, l'esprit géométrique peut être l'occasion d'erreurs, lorsqu'on s'occupe habituellement de mathématiques et d'une manière assez absolue pour leur donner une prépondérance exagérée sur les autres connaissances humaines.
Certains mathématiciens purs n'estiment les travaux de physique et de chimie qu'autant qu'ils les jugent susceptibles de se prêter à leurs calculs, sans se préoccuper de savoir si le sujet le permet véritablement, sans tenir compte à un auteur de toutes les difficultés qu'il faut surmonter ([uaïul on interroge la nalure par l'expérience, difficultés que souvent ils ne soupçonnent pas! Cette dis|)osition même de
leur es|)nt les expose donc à se Iromijer sur la valeur respective de divers travaux de physique et même de cliimie.
Je pourrais citer plusieurs exemples d'ap])lication prématurée du calcul à des questions de physique-chimique qui ont retardé Tépoque où la vérité a été connue.
Sans doute la découverte des lois de la natui e est ce qu'il y a de plus élevé dans la science; mais souvent il arrive que la simplicité des choses à laquelle conduit l'observation n'est qu'apparente. On en a eu un remarquable exemple dans ces derniers temps, lorsqu'il s'est agi de la détermination de la dilatabilité des Iluides élastiques. Rien ne semblait plus vraisemblable qu'un corps dont le volume, en passant à l'état gazeux, était devenu trois cents, mille, dix-sept cents fois plus grand qu'il n'était auparavant, devait se dilater proportionnellement à la température, et que la dilatabilité devait être la même pour toutes les espèces de gaz. Eh bien, cette uniformité si vraisemblable, admise pendant plus de quarante ans comme une vérité, n'existe pas, ainsi que des expériences récentes l'ont prouvé.
L'habitude des exercices mathématiques, en donnant à de jeunes esprits la satisfaction de
A M. VITJ.EMAÏ^. 189
démontrer des propositions au moyen desquelles on peut résoudre rigoureusement une foule de questions, en prédispose quelques-uns à prendre bien des apparences pour des réalités, toutes les fois qu'il s'agit de questions complexes dont les éléments, ne [M^ovenant pas d'une analyse rigoureuse^ manquent du caractère de prémion^ et que ces questions appartiennent d'ailleurs à des objets absolument étrangers aux mathématiques pures dont ces jeunes esprits n'ont pas fait une étude sérieuse, si tant il y a même qu'ils s'en soient occupés. De là leur disposition à approuver des systèmes d'idées concernant la chimie^ la nature des corps vivants, l'économie politique et l'organisation des sociétés, quoique ces systèmes soient vagues, s'ils ne sont pas erronés ou absolument faux. Mais, qu'ils soient clairs, absolus et formulés à l'instar des théorèmes de la géométrie, ils les comprennent, et, à leurs yeux, ils ont le cai actère de la vérité même.
Si l'habitude du langage de l'abstraction ou de la généralisation s'allie au désintéressement, à l'amour de l'humanité, à la haine du privilège chez les jeunes esprits dont je parle, vous aurez, monsieur et illustre collègue, Tex-
190 l.irrTHiLS
plication de rinfliience qu'ils recevront d'écrits hostiles à Tordre social dans lesquels le pouvoir est accusé de corruption et ses agents de servilité ou d'incapacité, et vous saurez pourquoi ils adopteront des opinions résumées en formules ])récises, tranchant sans discussion les questions les plus difficiles qui occupent les esprits élevés^ comme elles émeuvent les cœurs droits et Iiumains, quand il s'agit de lois, de règlements propres^ sinon à détruire^ du moins à atténuer les misères dont n'est exempte aucune des associations humaines.
L'esprit de progrès, ainsi détini, ne conçoit une révolution que là où l'oppression du fort contre le faible est réelle, mais il ne la conçoit plus dans une société oii toutes les opinions sages peuvent se manifester sans danger pour les organes qui les proclament, et là encore où existe l'égalité de tous devant la loi. Que cette société soit violemment troublée sous prétexte d'abolir des abus, et le nouvel état de choses imposé par la force n'aura point de durée. Tant d'intérêts divers auront été blessés, qu'ils profiteront du premier moment où une réaction contre la violence leur donnera satisfaction.
^'ailleurs, aucune difficulté à relever des dé-
fants, à signaler dos imperfections, des vices meme^ dans ((uelque œuvre hnmaine que ce soit; et le succès de l'attaque est certain^ si Téloquence, avec des raisonnements spéciaux à la portée de tous^ frappe le puissant en relevant le faible, et sacrifie le riche au pauvre en invoquant avec adresse les plus nobles sentiments de l'âme.
L'imperfection des œuvres humaines n'est jamais méconnue de l'homme dont l'esprit est supérieur et le cœur droit. La connaissance du passé, tout en l'aidant à pénétrer l'avenir, lui laisse bien des incertitudes; car, que de choses prévues par des monarques absolus et par les esprits les plus perspicaces, qui n'arrivèrent pas, et que d'événements, en éclatant à la surprise de tous, ont démenti les prévisions les plus probables!
L'homme que la connaissance du passé éclaire et qui tient compte des incertitudes de l'avenir, n'a de confiance dans le progrès de l'humanité qu'autant qu'il naît des efforts de tous les es|)rits généreux et du temps, parce que, fruit de la raison éclairée par l'observation et l'expérience, il a pour caractère de faire avancer la société sans l'exposera reculer jamais.
h>^ LETTRES A M. \ (LLEMAIN.
On ne pent citer aucnn objet snr lequel s'arrête l'esprit de l'homme r|iii ne laisse à désirer^ pour me servir de l'expression la plus modérée^ qu'il s'agisse d'une œuvre individuelle quelconque de science^ d'art, de littérature, ou d'une œuvre collective composant une science, lin art, une littérature, la constitution d'un gouvernement ou son système d'économie politique; cai^ la faiblesse humaine est partout, dans l'association aussi bien que dans l'individu isolé.
L'homme à l'esprit supérieur et au cœur élevé, aspirant au progrès tel que je l'ai défini, cojuiaissant le passé, le remercie de ce que la génération dont il est lui doit de bien, et réprouve ce qui rompt violemment les liens de la société dont je parle, parce que le résultat immédiat n'en est jamais l'amélioration de cette société, et que souvent, au contraire, il en amène la démoralisation, et retarde l'époque où les avantages que l'on avait espérés auraient été les fruits naturels d'une association non troublée violemment dans son développement.
M. CHEVIiEML A M. VII l,I<MAI\
De la méthode à posteriori envisagée nu point de vue moral.
Beaucoup d'opinions erronées contraires à la morale et à la société s'étant répandues, appuyées d'arguments prétendus scientifiques, il est évident que la méthode à posteriori, étant employée à montrer que ces arguments ne sont pas vrais, se présente alors à un point de vue moral.
Inconvénient que l'enseignement des sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience présente lorsque la base n'en est pas la partie positive, mais la partie bypothétique. — Exemple tiré de l'enseignement de l'histoire naturelle; le seul qui soit vrai est conforme à la méthode à posteriori. — Lorsqu'il est donné tl'après la méthode à priori, il peut l'être en partant de deux principes opposés.
Avantage de l'enseignement, d'après la méthode à posteriori, quand il s agit des sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience. — Avantage du contrôle dans l'enseiunement des mathématiques.
Inconvénient de la manière dont on a défini, dans ces derniers temps, ce qu'on a appelé la doctrine du progrès. — Le progrès n'est pas moderne : il remonte à l'origine des associations humaines qui n'ont pas persisté dans l'état sauvage.
Exposé d'une doctrine du progrès telle que M. Chevreul la conçoit. — Elle n'est autre que l'histoire de l'entendement. — Résumé de celle histoire conformément à la méthode à posteriori. — Comparaison de^
nncions el dos modernes. — Ceux-ci ne l'emportent sur les anciens fpie par les connaissances qu'ils doivent à la méthode à posteriori.
De celte histoire, ^1. Chevreul lire des conséquences morales, savoir : la faiblesse de l'homme, agissant comme individu. — Une fois que riiomme a conscience de sa faiblesse, il doit reconnaissance à ses ascendants et à ses contemporains pour les bienfaits qu'il en a reçus. — Celte reconnaissance doit le porter à la fraternité, en combattant Testime exagérée de soi-même, l'égoïsme et l'isolement.
Influence que la pratique de Ja méthode à posteriori peut avoir sur le public quiiiid on envisage cette méthode au point de vue criti<pu'.
Paris, le 28 de janvier 1855.
Monsieur et illustre collègue^
J'avais eu l'intention de clore ma correspondance avec la lettre précédente^ mais après l'avoir écrite^ je me suis aperçu que je n'avais pas dit tout ce qu'il m'importe que vous sachiez relativement au but que je me suis proposé en composant mon livre de Vabstraclinn. En effet^ qu'on accepte l'ensemble des opinions que je vous ai soumises^ et, à mon sens^ des conséquences de quelque importance, dont je n'ai pas parlé, en seront le résultat.
Tel est le motif qui me détermine à en développer quelques-unes seulement : car les développer toutes m'exposerait probablement à ce qvron me crut sous le coup d'une illusion que
je |3ense ne pas avoir. D'un autre coté, un silence absolu laisserait ignorer un sentiment moral qui n'a pas cessé de me soutenir dans les travaux dont ces lettres offrent le résumé; et si^ en fin ^ contre mon attente^ je me faisais une illusion complète sur la portée de leurs conséquences, les considérations qui me restent à développer me serviraient sans doute d'excuse, grâce à l'intention qui me les dicte.
Mais malgré la bienveillante attention que vous m'avez prêtée, n'allez-vous pas croire, après ces dernières paroles, qu'en revenant encore sur la méthode à jjosteriori pour la considérer à un point de vue moral, je m'en exagère les avantages, et que je m'expose à m'entendre dire, que moi aussi^ je prends mainteïianl la partie pour le tout ?
Je le craindrais d'un esprit moins pénétrant que le vôtre, mais, professeur éminent, parmi les plus distingués, et après avoir été Thonneur des lettres dans le ministère, vous savez apprécier toutes les conséquences d'uneméthoded'enseignement; et^ si vos méditations ont porté principalement sur les lettres, l'histoire et la philosophie, vous n'en êles pas moins apte à Juger des conséquences de l'enseignement scien-
iOfi LETTRES
lifiqiie donné d'après certaine manière de voir, on certaines hypothèses.
Un peuple peut-il vivre, comme corps de nation, sans honorer ni , respecter quekfue chose? Non, certainement ; il déchoit donc quand il n'estime plus ce qui, longtemps, avait eu son estime, quand l'amour des hls pour les pères s'affaiblit, que les liens de la famille se relâchent, que la soumission à l'autorité diminue et que le respect aux lois s'efface. Pour une nation qui en est là, son passé historique est peu de chose, son attachement à ses institutions bien faible, et si quelque sentiment de sa nationalité lui reste encore, c'est une espérance vague de l'avenir qui le nourrit. Sans doute l'espérance est un bien, mais à la condition d'être définie, de tendre à un but, d'avoir foi en quelque chose; et cette foi ardente n'existe point sans passé et sans doctrine, surtout là où le dogme manque.
Sans prétendre appliquer ces réflexions à un peuple en particulier, tous les bons esprits, je pense, s'accorderont à considérer les temps de révolution comme peu favorables aux sentiments moraux de la société, et s'ils n'encouragent pas des efforts tentés pour atténuer un
mal réel, ils seront disposés du moins à les voir avec indulgence. La religion^ la morale, peuvent avoir sans doute une grande efficacité pour ramener au bien des esprits égarés, mais est-ce un motif de laisser les secours que la raison peut trouver dans Texposé des vérités scientifiques? Je ne le pense pas; et, mon opinion repose principalement sur ce que plus d'une erreur qui a égaré les hommes tire son origine d'un raisonnement que l'on a prétendu être émané de la science proprement dite, et je me liàte de dire qu'il ne s'agit pas des mathématiques, mais des sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience, qui peuvent donner lieu à des propositions, à des interprétations non démontrées, quand elles ne sont pas erronées, et, sous ce rapport, différant absolument des propositions mathématiques dont le caractère est la vérité.
Il n'est donc pas question des inconvénients résultants d'un usage trop absolu des exercices mathématiques tels que je les ai signalés dans la lettre précédente, mais d'opinions erronées ou du moins non démontrées^ crues vraies par ceux qui les adoptent à cause de leur origine prétendue scientifique. Effectivement^ si les lel-
IMS LETTRES
fres, pariant à un plus grand nombre d'esprits que les sciences^ exercent plus d'influence que celles-ci quant au nombre de personnes capables de comprendre le langage dont elles usent respectivement, les sciences, plus dogmatiques de leur nature que ne le sont les lettres, formulent des conclusions auxquelles on accorde en général une certitude qu'on refuse aux conclusions purement littéraires, et à cet égard l'influence des sciences pourra être plus forte que celle des lettres sur de jeunes esprits et des gens du monde. Si vous vous rappelez, monsieur et illustre collègue, qu'il se trouve dans la pluj)art des sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience, une partie hypothétique ((ui ne compte en sa faveur que des probabilités au lieu de la certitude, vous verrez que, suivant Timportance plus ou moins grande qu'on lui donnera, l'enseignement oral ou écrit d'une môme science sera susceptible de varier excessivement et d'exercer des influences fort différentes sur les personnes auxquelles il s'adressera.
Prenons l'histoire naturelle pour exemple. Ij ^i espèces des corps vivants S07it-elles définies d'une manière altsolne? on bien varienl-elles
suivant les circqmtances du milieu où elles virentj de manière que les espèces actuelles seraient les descendants des espèces dont nous rencontrons les débris fossiles épars dans le sein de la terre ? Ces deux questions correspondent à deux manières de voir opposées, dont aucune aujour-d'iiui ne peut être démontrée absolument vraie ou absolument fausse.
Ce que nous savons, c'est que, jusqu'à présent, on n'a jamais observé la transformation d'une espèce en une autre espèce; mais que les circonstances varient, et certaines espèces éprouvent alors des modifications pins ou moins grandes qui donnent lieu à des variétés, à des races, à des sous-espèces^ suivant l'intensité des modifications et leur persistance. En professant l'histoire naturelle d'après cet état même de nos connaissances, indiquant les circonstances où s'opèrent les modifications, en détinissant celles-ci par rapport aux circonstances où elles se manifestent, on professe l'histoire naturelle conformément à la méthode à posteriori^ c'est-à-dire relativement à ce qu'on sait aujourd'hui, sans se prononcer entre les deux opinions absolues précédentes.
Si, nu contraire, on la professe conformément
ces deux opinions, elle Test d'après la méthode à priori; et vous voyez, monsieur et illustre collègue, la justification de la remarque que je faisais tout à l'heure, c'est que l'enseignement d'une même science peut reposer sur deux principes contraires dont aucun n'est démontré.
Toutes choses égales d'ailleurs , Vemeirivement à priori sera le plus facile pour le professeur, parce que dans l'enseignement oral surtout, rien ne réussit mieux que l'absolu. En outre, si on enseigne l'hypothèse de la variahilité des espèces^ le professeur aura sans contredit le plus de chance de succès à l'égard d'un auditoire nombreux, surtout s'il réunit et la vivacité de l'imagination et la hardiesse des vues.
Bien des images propres à captiver l'auditoire se présenteront à sa pensée, soit qu'il remonte dans le passé pour redescendre au monde actuel, ou que, partant de celui-ci, en pénétrant dans l'avenir, il présente une série de formes organiques, correspondante à une série des âges futurs du monde.
Ainsi, dans le passé, des animaux dont la science, en réunissant les débris osseux épars dans le sein de la terre, n'a ressuscité que des
A M. VILI.tMAIN 201
squelettes^ repreonent^ a la parole du professeur, leur chair, leur peau fine ou épaisse^ nue ou couverte de poils, de plumes ou d'écaillés dont il décrit la Tonne, Je brillanl et la couleur. Ces animaux, ri^ssuscités^ paissent dans de vastes prairies émaillées de fleurs, ou habitent d'épaisses forêts dont les arbi es sont inconnus; d'autres animaux peuplent les eaux douces ou saléeS; des ruisseaux, des rivières ou des mers; enfin, il en est qui fendent l'air au moyen de leurs ailes, et parmi ceux-ci, se trouvent des reptiles, les pères des dragons de la Fable. De ces espèces perdues, dont le professeur vient de montrer la forme et de retracer les mœurs que son imagination leur a attribuées, il fait descendre les espèces actuelles; il décrit les changements survenues dans les formes végétales et animales; il les fait correspondre à des conditions différentes de la nature, de la température et de la pression du milieu où la vie s'accomplit. Puis, s'élançant dans Tavenir, il montre le monde qui succédera au notre, et qui, sans doute, à tous égards, lui sei a supérieur.
On aura ainsi un programme brillant dont l'éclat effacera toujours celui d'un cours qui est l'expression même des connaissances re-
cueillies par l'esprit d'observation le plus positif.
Je pourrais, eu uiultipliant les exemples, insister sur rinfluence fâcheuse de quelques enseignements faits dans l'intention de parler aux yeux plutôt qu'à rintelligence, ou bien dirigés de manière à propager plus d'hypothèses que de vérités sérieuses et précises.
Si je ne suis point partisan des programmes minutieux qu'on impose à des professeurs distingués, je m'élève contre Tindifférence avec la- ([uelle on tolère des leçons dont le sujet est en réalité étranger à la dénomination du cours, et il ne faut pas perdre de vue qu'un système d'idées incomplètes, vagues ou inexactes, peut constituer un enseignement qui n'a de scientifique que le nom.
Or, au point de vue de la vérité où je me place, vérité qui n'est pas V absolu^ mais le résultat de recherches entreprises d'après la méthode à jmleriori^ il n'y a pour moi d'enseignement sérieux des sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience, que celui dont cette méthode est la base; en outre, la partie positive de toute science de cette classe, émanation immédiate de la inélliode à posterioriy doit être l'objet principal de l'enseignement, et non la partie conjec-
A M. VlLLEiVlAirs. 205 turale ou hypothétique. Hors de cette conilition, un enseignement aura les inconvénients dont je vais parler maintenant.
Quel est l'avantage de la véritable science? Non-seulement c'est de prévenir Terreur en tout ce qui ressort des vérités apprimy mais c'est encore de préparer l'esprit à discerner le vrai ou le probable d'avec Terreur en ce qui concerne les sujets dont on n'a pas fait une étude directe ou spéciale. Pour ceux de ces sujets qui sont de simples conséquences des vérités antérieurement apprises, la moindre réflexion les fera connaître; quant aux autres, un examen plus prolongé, plus attentif, plus approfondi, sera indispensable sans doute, parce qu'ils sont en dehors des vérités apprises, mais alors l'habitude d'une bonne méthode, acquise par l'enseignement que je préconise, aura toute l'efficacité possible pour découvrir l'inconnu qu'on cherche, la vérité, en définitive.
Dans ma lettre à M. le président de la Société industrielle d'Angers, je faisais allusion à un enseignement en dehors de la méthode à posteriori pour toutes les sciences auxquelles cette méthode est applicable ou à un enseignement (|ui est incomplet, soit qu'on omette de donner
204 LETTUES
la preuve qu on a enseigné le vrai^ ou qu'on n'insiste pas assez sur les moyens de reconnaître les erreurs qu'on peut avoir commises ; je rappelle les termes en lesquels je m'exprimais.
a Lorsqu'un grand nombre de jeunes gens « sortent de nos écoles avec des opinions si « différentes de celles de leurs familles^ et si (( peu d'estime pour le passé et le présent (( de leur pays; lorsqu'ils manifestent des disc( positions si prononcées à adopter comme pos- « sibles de pures rêveries qui n'ont pas même c( pour elles la nouveauté; enfin^ lorsque nous a entendons dire à des hommes d'un âge mur « (jue la pratique de la vie leur a montré un (( monde tout différent de celui qu'ils avaient « imaginé^ ou bien que la pratique d'une pro- (( fession libérale ne s'est pas accordée avec les « idées théoriques puisées dans des études préa- (( labiés, peut-on hésiter à penser que le mode a d'après lequel les connaissances sont transmi- (( ses du maître à l'élève^ du professeur à l'étu- (( diantj laisse beaucoup à désirer? »
Je tire de ces considérations la conséquence qu'un enseignement vague, conjectural, hypothétique, donné comme l'expression du vrai, aura tous les inconvénients de l'erreur, inconvé-
A 31. VlLLEMAllV.
îiients très-graves, s'il l'est dans la direction d'une certaine disposition des esprits à une cetlaine époque; car, alors, des croyances sans fondement réel recevront, de notions prétendues scientifiques invoquées à leur appui, une sorte de consécration auprès d'un grand nombre de gens.
Il faut le dire, la doctriîie du progrès^ telle qu'elle a été définie et comprise par beaucoup de gens, a eu, dans ces derniers temps, plus d'inconvénients que d'avantages. Car, quels sont ceux qtie la société lui doit? Et quelle inlluence n'a-t-elle pas eue pour amoindrir le passé, quand elle n'a pu le flétrir, et pour atténuer ce qu'il y avait de bien dans le présent lorsque les apôtres do la doctrine ne s'en reconnaissaient pas les auteurs? Or, s'il existe une doctrine du procjrh, elle ne peut être, selon moi, que l'exposé des causes qui ont amélioré les sociétés dans leur développement k la fois matériel et moral, et cet exposé n'a pas de sens s'il n'a pour but d'appeler la reconnaissance des peuples sur les auteurs de ces développements. Elle comprend donc une partie à la fois historique et critique, et une partie morale dont l'objet est de signaler
à la reconnaissance publique les bienfaiteurs de
l'humanité. Voyons nfiaintenant si l'enseignement répond toujours à cette doctrine telle que je viens de l'envisager.
On ne peut méconnaître Tinfluence de certains enseignements^ de certaines doctrines, de certains écrits quotidiens et de certains livres même sur des événements contemporains, influence par laquelle l'avenir a été préconisé à l'exclusion du passé et du présent. Or, si cette influence n'est point émanée de la mauvaise foi, elle l'est de l'ignorance, et, quoi qu'il en soit, elle a produit l'erreur et l'injustice. Or, on n'est pas dans le vrai en datant le progrès de l'époque contemporaine ; pour chaque société humaine, il remonte à son origine ; n'oublions jamais que le progrès est la conséquence de l'organisation de l'homme, de sa nature spécifique, et qu'on le voit naître dans toute association fixée sur un sol où elle s'accroît par générations successives. C'est ce progrès de l'humanité qui inspira à Pascal une de ses plus admirables pensées, il y a bientôt deux siècles! et qui fît dire à Burke • l'art est la nature de l'homme.
iNon-seulement le progrès ne date pas d'hier, mais il ne date pas de la publication de telle œuvre littéraire, de telle œuvre scientifique, de tel
A M. VILLEMAIIN. 207
événement politique. Le croire est une erreur profonde. Le progrès incessant des sociétés humaines qui sont en relations mutuelles n'est point également rapide en un même temps pour toutes ces sociétés^ et en des temps différents pour une d'elles en particulier. Il y a plus^ on se tromperait si on jugeait de la valeur réelle d'une œuvre de l'esprit d'après la rapidité de l'impression que les contemporains en ont reçue; car^ souvent^ le mérite des œuvres les plus originales n'a été apprécié que longtemps après qu'elles ont paru ; et plus les opinions de leurs auteurs étaient nouvelles^ et plus on pouvait en méconnaître l'importance; surtout si elles étaient en dehors des sujets qui occupaient les esprits au moment de leur publication.
Voyons donc le progrès tel qu'il est, et pour cela, cherchons la cause de ce que nous voyons en remontant dans le passé. Ici encore la voie la plus sûre sera précisément celle de la méthode à posteriori En la suivant avec conscience et persévérance, plus d'une personne de bonne foi, qui avant cette recherche rétrospective, ne datait le progrès que de l'époque actuelle, sera si étonnée de ce qu'elle trouvera dans les siècles qui précédèrent le notre, que, renonçant à son
20S LETTKES
opinion ponr l'opinion extrême opposée^ elle croira qu'à partir du siècle le plus ancien où elle aura arrêté ses recherches jusqu'à l'époque contemporaine, il n'y a eu que simple transmission de connaissances sans progrès.
Ce fait n'est pas le seul que je puisse citer à l'appui de ma manière de voir; plus d'une fois, dans nos temps de révolutions, on en a observé un tout semblable. Ainsi, de grands personnages, connus seulement d'après des histoires générales lues de tous, ont apparu sous un aspect fort différent à des savants qui, pour les mieux connaître, ont recouru à des monuments inédits tels que lettres et mémoires contemporains. Si un travail rétrospectif a pu donner lieu à la réhabilitation juste de plus d'un personnage historique, on pourrait citer des exemples de changement d'opinion qu'un examen approfondi ne peut justifier, mais dont l'explication est facile pour tous ceux qui connaissent ce que j(' nomme le coiitraste de différence dont un même objet est le sujet dans l'examen comparatif qu'on en fait à des époques différentes^ .
* De la loi du contraste simultané des couleurs, pages 087 (t si'ii vailles, paj^es 70'2 cl suivantes.
Revenons à un travail de recherches rétrospectives consciencieuses et approfondies^ mais dirigées par les lumières d'une raison devenue préalablement savante par sa propre expérience. En ce cas, on |)arviendra à des résultats vrais, sinon absolument, du moins relativement aux données actuelles.
Je vais essayer, monsieur et illustre collègue, de vous présenter les conclusions les plus générales auxquelles m'ont conduit des études entreprises d'après la méthode qui m'a dicté les opinions que je vous soumets avec tant d'empressement; je les développerai dans un ordre conforme à la manière dont j'envisage la doctrine du progrès, eu égard à la méthode à jmtmori envisagée au point de vue moral.
La cause de l'influence la plus directe comme la plus prolongée des peuples anciens de l'Orient sur les peuples aujourd'hui les plus civilisés de l'Europe occidentale, a été exercée par des œuvres intellectuelles à chacune desquelles se rattache le nom d'un individu, organe de Dieu comme Moïse... poète, comme Homère, Virgile, Horace... historien comme Hérodote, Tacite... philosophe comme Socrate, Platon,
Aristote... savant comme Arcbimède^ Ptolémée, Pline.... A l'égard delà religion, aucune influence n'est comparable à celle des Juifs, comme à Tégard de la littérature, des beauxarts et des sciences , aucune ne Test à celle des drecs : et il faut reconnaître que le nombre et Tindépendance des États qui constituaient la nation grecque concoururent efficacement à développer le génie des individus qu'il animait.
Quelle part les anciens ont-ils dans la culture des sciences? Elle est facile à fixer, en général, d'après les considérations précédentes.
Lorsqu'il s'agit des sciences comme les mathématiques pures, et même les mathématiques appliquées à l'astronomie et à la mécanique pour des cas qui n'exigent pas des instruments de précision, le raisonnement a découvert un grand nombre de vérités, comme le font voir l'ouvrage d'Euclide sur la géométrie élémentaire, les ouvrages d'Hipparque d'abord, et de Ptolémée ensuite, enfin les grandes découvertes d'Archimèdeen géométrie et en mécanique, découvertes qui placent leur auteur au premier rang des hommes de génie!
Il est superflu, sans doute, monsieur et i!-
A M. VÏLLEMAllX. 211
lustre collègue^ de vous faire remarquer que les connaissances dont je parle sont en dehors de la méthode à priori ou à posteriori^ parce qu'on arrive par le seul raisonnement à des vérités qui, une fois démontrées, sont inconteslabks.
Le génie antique s'est élevé encore au plus haut degré en traitant des questions capitales qui sont en dehors des mathématiques et des sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience. Ainsi, quelque soit le système de philosophie qu'on professe, Socrate, Platon et Aristote seront des hommes du premier ordre; les plus solides qualités de l'esprit se trouveront dans des écrits concernant la grammaii e et la logique. Enfin, vous avez montré, monsieur et illustre collègue; ce qu'ont été les Pères de l'Eglise, grecs et romains, en dialectique, en éloquence et en morale !
L'antiquité, en définitive, a fait preuve d'une grande puissance d'intelligence dans l'application du raisonnement aux sujets qui ressortissent aux mathématiques pures, et à ceux qui sont en dehors des sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience.
Enfin, le génie grec a atteint les dernières
limites du beau en poésie^ en architecture, en sculpture et peut-être en peinture.
Mais l'aspect sous lequel se présentent les anciens n'est plus aussi brillant dans la cultUK' des sciences d'observation, de raisonnement el d'expérience. Là, leur infériorité à l'égard des modernes est de toute évidence; mais en la reconnaissant, ce n'est pas reconnaître leur inaptitude à Tégard de ces sciences, car l'Histoire des animaux d'Aristote^ par exemple, témoigne de la supériorité avec laquelle il a traité des questions accessibles à la simple observation ^ et ce dont il eût été capable de taire avec les instruments de précision employés de nos jours. On pourrait enfin citer de véritables expériences de mécanique-physique, exécutées par PythagorCj lorsqu'il montra les relations des sons rendus par des cordes avec les poids qui les tendent.
L'infériorité des anciens à Tégard des modernes dans les sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience, tient sans doute à plus d'une cause^ mais la principale, évidemment, est l'usage, pour ainsi dire exclusif, qu'ils firent de la méthode à prioriy et à l'influence du maître sur le disciple, si grande, par exemple, dans
A M. VILLKMAIN. ^ilT)
renseignement de Pythagore^ que ce n'était qu'après plusieurs années d'épreuves qu'un élève était appelé à recueillir les derniers enseignements du maître.
L'enseignement dans l'antiquité ne pouvait être que synthétique^ et, en ce qui concernait celui des sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience, on partait de principes posés à priori et non démontrés vrais, pour l'explication des phénomènes; s'agissait-il de l'ascension de l'eau dans une pompe aspirante, par exemple , on l'attribuait à V horreur que, disait-on, la nature avait pour le vide.
Le moyen âge, tout catholique qu'il était, accepta avec respect cet enseignement de l'antiquité, et c'est par là qu'Aristote régna si longtemps d'une manière absolue dans les écoles. Mais, peu à peu, du mélange des nations qui peuplaient l'Europe au moyen âge sortit une civilisation nouvelle, et, des rapports incessants des peuples adorant le Christ, sortirent enfin les sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience, filles de la méthodr à posteriori, qui distinguent si éminemment les temps modernes de l'antiquité. Les mathématiques les assistèrent sans doute à leur berceau, mais
celles-ci ne furent point ingrates envers leurs aînées^ et c'est à la réciprocité de bons services qu'elles n'ont pas cessé de se rendre, qu'est dû cet état de grandeur et de puissance sur les peuples qu'il ne fut donné ni à l'antiquité, ni au moyen âge de soupçonner.
Les sciences d'observation, de raisonnement et d'expérience durent naître à l'époque où, sentant l'impuissance de la méthode à pnori pour expliquer les phénomènes du ressort de la philosophie naturelle les plus ordinaires, on fut convaincu de la nécessité de quitter les anciens errements pour entrer dans une voie nouvelle.
La gloire de Bacon est d'avoir proclamé cette impuissance et recommandé l'expérience, comme le moyen qui devait dévoiler les vérités scientifiques.
La gloire de Galilée est d'avoir montré comment il fallait parvenir à ce but, en se lançant dans une carrière ouverte par lui-même au génie de Thomme, carrière qu'il parcourut si heureusementen appliquant sans cesse les mathématiques à l'étude des phénomènes qu'il observait et qu'il soumettait à Texpérience.
En définitive, l'histoire de l'entendement comprend deux époques . celle qui a précédé l'usage
de la métiiodc à posteriori et ré[)oqiie qiii^ partant de cet iisage^ continuera indéfiniment tant que l'homme voudra connaître le monde où il vit.
L'homme ne peut sacrifier une de ces époques à l'autre^ aussi leur doit-il liommage et reconnaissance :
A la première^ pour ses modèles du beau dans la poésie, l'éloquence, le récit historique, farcliitecture, la sculpture, la philosophie, la morale et même les mathématiques.
A la seconde, il la leur doit, non-seulement pour l'usage de la méthode à posteriori dans les sciences d'observation, de raisonnement et d'exl)érience, mais pour les œuvres des lettrés et des artistes, auxquelles nous devons de connaître la^ modèles de l'antiquité, en même temps qu'à leur tour il en est qui sont devenus des modèles pour la postérité.
Y a-t-il la moindre exagération dans le résumé que je viens de tracer? Je ne le pense pas. C'est bien le progrès de ï intelligence Immaine vu dans sa plus grande généralité, et dont les détails, pour être bien appréciés, doivent être examinés conformément à la méthode à posteriori^ c'est-à-dire, en remontant du produit de l'œu-
LKTTKKS
vre, du phénomène, à sa cause immédiate et ninsi de proche en proche.
Où conduit cette manière de procéder? A voir la lenteur du progrès de l'intelligence et la somme des efforts grands et prolongés qu'ils ont coûté, non à un seul individu, mais à plusieurs. Car, quel que soit ce qu'un homme a fait, il a plus reçu de ses ascendants et de ses contemporains qu'il ne laissera à l'humanité.
Le public, qui passe pour être éclairé, a-t-il des opinions toujours conformes à ce que je viens de dire? Non assurément.
Par exemple, des découvertes dont les résultats, à la portée de tous, comme les paratonnerres^ la locomotion à la vapeur sur terre et sur les eaux, la télégraphie électrique^ ne sont-elles pas un sujet d'étonnement bien plus grand pour l'ignorant que pour celui qui sait comment elles ont été faites? Si le public capable de réflexion avait assez de science et de pénétration pour saisir les conséquences d'une découverte principale due à la science abstraite, au moment où elle parvient à sa connaissance, il ne demanderait jamais : A quoi bon celte dévouverte ?
Et, s'il en était ainsi, bien des gens n'auraient pas été dupes de découvertes fort ordi-
îiaireSj dont le mérite a été singalièiement exagéré par des amis ou des juges intéressés eux-mêmes à cette exagération ; car, mieux préparés qu'ils ne le sont à voir les conséquences d'une chose, ils seraient aussi plus capables de soumettre à une critique éclairée ce qu'on leur donne pour de grandes découvertes; au reste, depuis longtemps, je m'étonne du grand nombre d'hommes d'un mérite incontestable dans des carrières diverses, qui méconnaissent les conséquences d'un fait malgré l'intérêt qu'ils auraient souvent à les prévoir, et cependant l'évidence de ces conséquences, à mes yeux, est parfaite. L'aveuglement dont je parle ne s'expli- (jue que par la force d'attention qu'ils prêtent au présent et au lendemain, de sorte que le temps leur manque pour se préoccuper de l'avenir, résultat tout simple d'ailleurs pour qui connaît la faiblesse de l'entendement humain et apprécie la difficulté de voir ra|)ideme]ii toutes les faces d'un sujet.
Dire que le public avec plus de lumière serait moins étonné (]u'il ne l'est des résultats des grandes découvertes, ce n'est pas [u^étendre que son admiration diminuerait ni poui- ces résultats, ni pour l;i science. Loin de là; elle
augmenterai^ parce qu'il verrait (jue si ce qu'on appelle le hasard a eu part à des découveries, cette part est très-faible; elle se borne généralement à une occasion dont nn observateur a profité; après cela^ la science a tiré parti de Toccasion^ et, plus tard, l'application en a été la conséquence. Mais^ dira-t-on, des applications ont été faites en dehors des sciences! Sans doute; mais en citera-t-on aucune qui soit devenue considérable sans que la science Tait perfectionnée? N'est-ce pas parce que les Chinois méprisent la science abstraite ou ne la cultivent pas, que leurs arts n'ont point acquis le développement où ils sont parvenus en Europe, grâce à Theureuse iniluence qu'ils y ont reçue des mathématiques, de la physique et de la chimie? Il est donc évident que, plus le public sera instruit pour remonter des effets à leurs causes, conformément à la marche de la méthode à posteriori^ et plus grande sera son admiration pour la science abstraite, parce qu'il saisira toute l'étendue de son iniluence.
Un public éclairé ne croirait point à Vhonuiie vomplel; il s'abstiendnût de ces questions puériles : Quel est le plus grand poète? le plus grand historien? le plus grand peintre?.*. Ou,
A M. VlLLEMAlN.
s'il les adressait à un juge compétent^ ce ne serait pas dans Tintention d'avoir un jagentcidahsoluy mais de savoir l'opinion particulière de ce juge, V opinion relative à la personne de celui-ci. Est-ce dire que le public avec plus de lumière perdrait' de son admiration pour les hommes d'élite, pour ceux qui occupent le premier rang dans les lettres, les sciences et les arts? A mon sens, il n'en perdrait pas plus pour les hommes qu'il n'en perdrait pour la science, ainsi que je le disais tout à l'heure. Moins exclusif dans ses jugements, il compterait plusieurs grands hommes dans une branche quelconque des connaissances humaines; dès lors, en comptant plus de génies qui ont cultivé une même science, un même genre de littérature, un même art, il aurait de nouvelles jouissances s'il cherchait à se rendre compte de la diversité des génies par l'examen comparatif de la diversité de leurs moyens respectifs de parler à la raison, à l'imagination et au cœur. Les comparaisons faites dans cet esprit, sans que le mérite de Tun soit exalté en raison de l'abaissement de Taii- Ire, cause une vive satisfaction par la certitude qu'elle donne à la conscience d'être dans le vrai, tandis que le cas où l'opinion qu'on a est
m LETTRES
absolument opposée à une autre a i)our consé- (pience cFétahlir deux catégories de juges dont une seule a le sens droite c'est celle à laquelle on appartient, bien entendu.
La critique prononcée par un public aussi éclairé que je le suppose, témoignerait de la manière la plus éclatante des progrès qu'il déviait à la civilisation, et trancherait fortement avec l'esprit de ces anciennes sociétés qui n'ont pas transmis à la postérité les noms de leurs bienfaiteurs ; car s'ils l'eussent fait^ au lieu d'un personnage divin auquel elles attribuèrent l'invention des arts, des sciences et un graiid nombre de belles actions utiles à l'homme, notre reconnaissance serait réelle, elle honorerait les plus anciens bienfaiteurs de l'humanité dans des noms qui auraient été religieusement transmis d'âge en âge jusqu'à nous, et aujourd'hui nous n'accuserions pas nos ascendants d'ingratitude ou de nous avoir transmis des noms fictifs prétendus divins, en sacrifiant l'histoire à la fable.
J'espère, monsieur et illustre collègue, (jue vous ne me reprochez pas d'avoir pej du de vue l'objet de cette lettre, à savoir, la inétli(Kle à posterions envisagée sous le rapport moral; car
A iVI. VILLEMAIN. ^i^il avoir dit qu'une socicMé décline lorsque les sentiments pour ce qui est grand, beau et juste s'y affaiblissent, c'est reconnaître que tout ce qui assurera, fortifiera, accroîtra ces sentiments, favorisera le véritable progrès de cette société. En reconnaissant le bien que la religion et la morale peuvent produire, j'ai avancé qu'en beaucoup de circonstances la science aussi est capable de concourir à ce bien, surtout dans des questions que l'on traite en invoquant à l'appui d'opinions erronées ^des arguments que l'on dit scientifiques à cause de la source à laquelle on les puise.
Certes, que des assertions prétendues scientifiques, citées à l'appui de ces opinions erronnées, eussent été démenties à temps, et celles-ci n'auraient point été accueillies comme elles l'ont été souvent, du moins par un certain nombre de gens de bonne foi, mais qu'un défaut d'instruction empêchait de discerner la vérité de l'erreur. Or la méthode à posteriori étant le moyen le plus efficace de faire cette distinction, comme le guide le meilleur à conduire l'esprit à la découverte de la vérité qu'on cherche en dehors de la tradition et des mathématiques pures, l'avantage en est incontestable au point
(le vue (le In morale^ tontes les fciis qu'elle éclaire des sujets qui, par de fausses interprétations, pourraient devenir dangereux à la société.
Déjà la distinction dans toute science en deliors des mathématiques, d'une partie positice et d'une iKirtiG coiijecluralc, montre Tavantage qu'on peut en tirer dans une discussion où Ton repousse une opinion soutenue par des arguments scientifiques qui ressortissenl à la partie conjecturale d'une science et non à sa partie positive^ et à plus forte raison si ces arguments, en dehors même de cette partie conjecturale y sont de véritables erreurs scientifiques.
Envisager la méthode à posteriori au point de vue moral, après l'avoir envisagée, dans les lettres précédentes, comme moyen de découvrir l'inconnu, ainsi que je Tai fait, c'est conclure que la vérité est absolument nécessaire au progrès de la société et que la méthode à posteriori a le double avantage d"étre un instrument pour la découvrir, et un moyen critique de la distinguer de l'erreur.
Si j'ai tout sacrifié à la connaissance de la vérité, jamais la conviction de son efficacité à maintenir l'ordre dans la société n'a été plus
A M. VILLEMAIN. m> grande en moi ((n'elle ne l'est aujourd'hui, et jamais te raisonnement ne m/a paru avoir plus d'importance que lorsqu'il a été employé à la faire triompher de l'erreur au moyen d'arguments que les sciences fournissent, et qui^ indépendants de ceux qu'on puise dans la tradition religieuse et la morale^ s'adressent à des esprits que la jeunesse ou le défaut d'études solides prédispose à accepter des opinions erronées qui leur arrivent avec un certificat prétendu d'origine scientifique.
Au point de vue moral^ voilà des avantages directs, immédiats de la 7néthode à postermi: d'autreS; pour n'être pas immédiats, n'en sont pas moins réels, et la valeur en devient incontestable lorsqu'on rapproche les considérations émises dans cette lettre de celles qui l'ont été dans la lettre précédente.
Si les classes à privilèges ont des inconvénients dans les sociétés où elles existent, on ne peut se dissimuler que là où il n'y en a pas, l'indépendance de l'individu poussée à l'extrême est loin d'en être exempte. Car si une juste estime de soi-même est une condition favorable à la considération publique, l'exagération en e^t fâcheuse pour le bonheur de l'individu
autant que pour la soci(Mé dont il fait partie; car elle devient la cause d'un des plus grands maux de la société moderne.
En effet, l'exagération de sa propre valeur porte l'individu à l'isolement. Quand il ne devient pas hostile au passée il le méprise ou n'y voit rien qui mérite sa reconnaissance; quant à ses contemporains, il ne les aime pas, et s'il leur, accorde de l'estime, ce n'est qu'à un bien petit nombre. Les gens qui se promettaient la fraternité de r égalité et de la liberté se sont étrangement trompés; car, en réalité, l'égalité et la liberté telles qu'ils les ont comprises, ont disposé l'individu à l'isolement plutôt qu'à Tassociation, hors des cas où le but de celle-ci était de satisfaire des intérêts particuliers.
En outre, l'isolement rend l'individu haineux et envieux des biens d'autrui ; il inspire des ambitions démesurées portant le trouble dans la société aussi bien que dans la famille. Il enfante une opposition contre les lois, contre ce qui est devoir et autorité; opposition qu'une fausse interprétation de la prétendue doctrine du progrès vient augmenter encore. En effet, que de gens maudissent l'ordre social actuel, parce que, sous l'impression des progrès des appli-
cations de la science abstraite aux arts et mélierSj ils croient que la condition morale de la société peut s'améliorer avec la rapidité de l'obéissance de la matière brute au commandement que l'homme tient de la science! Ces rapports trompeurs entre des choses hétérogènes explique leurs sympathies pour des systèmes qui^ en contradiction avec la nature humaine, flattent leurs illusions, en promettant ce que l'homme ne peut donner, et ce que, dès lors, il est déraisonnable d'espérer.
Arrivé à ce terme, n'est-il pas vrai que tout ce qui montre la faijDlesse de l'individu dans l'œuvre humaine, quelle qu'elle soit, est un témoignage de gratitude envers l'association, une protestation contre l'abus de l'estime de soimême, de l'égoïsme, de l'ambition, un motif de se rapprocher de ses semblables, enfin la meilleure raison de la frcLternité?
Or la méthode à posteriori ne démontre-t-elle pas cette faiblesse de la raison humaine, parce que partout elle signale les bienfaits de l'association, en faisant voir que l'œuvre individuelle n'a pu être produite, à une époque donnée, que par suite d'efforts antérieurs et d'efforts contemporains? et sous ce rapport, l'histoire de
rentendeiTiont, telle que je l'ai résumée d'après rrtlr nirthode^ ne vient-elle pas conconrir aver la parole de la chaire sacrée pour montrer la faiblesse de la raison humaine dans ses triomphes mêmes !
En combattant les vices de l'individu dans ce qu'ils ont d'hostile à la famille et à la société entière, c'est montrer que la gratitude envers le passé et le présent est justice, et que le bienêtre dont nous jouissons, comparé à la misère des peuplades sauvages de la Terre de Feu et de 1 Australie dont parlent Cook et Bougainville, est la preuve la plus frappante que le progrès ne remonte pas à hier seulement.
Je dirai donc à ceux que ces lettres intéressent : Admirez la grandeur d'intelligence de vos devai^ciers et honorez leur mémoire en reconnaissance du bien à la fois moral et matériel dont vous leur êtes redevables. Et j'ajouterai : Si vous jetez les yeux sur vos contemporains, vous en distinguerez heureusement qui sont dignes de votre admiration par leur génie, de votre respect par leur caractère, et vous en compterez, avec quelque bonne volonté, plus que vous ne pensez, auxquels vous êtes redevables de quelque bien-être ; enfin vous trouverez que
A M. VILLEMAIN. m
Pascal a eu raison de (lire qiie^ a à mesure (( qu'on a plus rV esprit^ on trouve qu'il y a plus « d'hommes originaux; les gens du commun ne a trouvent pas de différence entre les hom- (i mes ^
^ Pcn^ce^ de Pascal, tome U, l'^partio, article x, 1 , pn^o 1 7)8, tvlilioii (io r»ossiit, 1770, à la lïave, chez Detmie, Tibraire.
DOCIIIVIEINTS
Introduction de l'ouvrage de M. Ghevreul intitulé : ComidérationH générales sur ïanalijSi' organique^ (1824); elle a pour objet de montrer que, dans la méthode spéciale à la chimie organique, telle que Fauteur la fait connaître dans cet ouvrage, on trouve l'observation des règles de la méthode générale.
Discours prononcé le 2 de mai ISoî), par M. Ghevreul, dans la séance publique des cinq académies de l'Institut.
^ Paris, Lovrault, rue des Fossés-Monsieur-le-Pi ince, 51, et Strasbourg, rue des Juifs, 55.
!2r»2 DOCUMENTS.
Première partie. — Elle concerne Tliistoire «le rinstitut, envisagée surtout au point de vue de la corrélation des académies.
Deuxième partie. — Elle concerne cette corrélation des cinq académies; elle en fait denx groupes : le premier comprend l'Académie française et TAcadémie des beaux-arts ; \b second comprend l'Académie des sciences^ l Académie des inscriptions et belles-lettres et l'Académie des sciences morales et politiques. Les œuvres des académies du premier groupe ont Vahohi pour caractère; les œuvres des académies du deuxième groupe ont pour caractère le progrès.
Troisième partie. — Conséquences des vues précédentes relativement à la critique et au rôle des académies dans le choix des questions qu'elles proposent comme sujets de prix.
INSTITUT ROYAL 1)1- i HANCE