‹ Lettres adressées à M. VillemainChapitre 7 sur 65 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Messieurs^

L'idée des rapports qui unissent les connaissances humaines n'est pas nouvelle : l'antiquité nous l'offre sous une forme allégorique dans les neuf muses; elle domine dans les beaux ouvra-

•2r»i i)()(:iimi^:nts.

ges de Baron, à Tépoqne oii cet illustre penseur renouvelle la philosophie, et Colbert en est tellement frappé, lorsqu'il s'efforce cle placer la France à la téte des nations par son commerce et son industrie, par les découvertes de ses savants, par les chefs-d'œuvre de ses littérateurs et de ses artistes, qu'il conçoit le plan, non pas seulement d'une académie des sciences, mais d'une triple association de mathématiciens, de physiciens, de chimistes et de naturalistes, de savants en histoire et en érudition, enfin de gens de lettres occupés de grammaire, d'éloquence et de poésie; il veut que chaque association ait deux séances par semaine, et que toutes les trois, réunies en assemblée générale une fois par mois, se mettent mutuellement au courant de leurs travaux respectifs.

Comment est-il arrivé qu'une institution si belle ait été arrêtée à sa naissance dans son essor? Comment s'est-il fait que l'Institut de France, entrevu par le génie de Colbert dès 1666, ne date pas du règne de Louis XIV, à qui nous devons les fondations de l'Académie des sciences, de l'Observatoire, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, de l'Académie de peinture et de sculpture, de l'Académie d'archi-

tecture, ainsi que l'adoption de l' Académie française, œuvre d'nn autre règne? C'est que^ quelle que fut rélévation des vues d'où émanait rinstitution conçue par Colbert^ quoi qu'on pût espérer de son utilité, de l'éclat qu elle jetterait sur le souverain, de sa noble influence sur les esprits généreux, cependant l'existence n'en était possible qu'à une double condition : celle d'une, liberté suffisante à son développement et de la pensée commune à tous ses membres de l'élever par leurs travaux dans l'opinion publique au plus haut degré de gloire, de prévenir les attaques dont elle pourrait être l'objet, et de la défendre contre ses ennemis déclarés. Eh bien, ces deux conditions lui manquèrent. En effet, dès son origine, il fut aisé de prévoir qu'une discussion de quelque point de l'histoire profane conduirait insensiblement ceux qui y prendraient part sur le terrain de l'histoire ecclésiastique, et qu'une fois entrés dans le domaine de la théologie, ils pourraient se livrer à des débats qui ne seraient pas de nature à amener cette unité de croyance que l'on considérait alors comme la base la plus stable de l'ordre intérieur. D'un autre côté, les gens de lettres appelés à faire partie de la nouvelle institution

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n'aperçurent pas les avantages qui devaient nécessairement résulter de 1 intime alliance que Colbert voulait établir entre les sciences, Thistoire, l'érudition et les lettres; la crainte seule que TAcadémie française, à laquelle ils appartenaient presque tous, fût négligée par le souverain, les défermina à prier le ministre de reporter sur cette académie les faveurs qu'il voulait accorder à la nouvelle institution. C'est ainsi qu'un pouvoir qui, plus tard, eut la force de faire révoquer Tédit de Nantes par le monarque, craignant tout ce qui l'écartait du but vers lequel il tendait depuis longtemps, fut servi a souhait par ceux mêmes dont il redoutait l'influence sur les esprits.'

Mais si l'Académie française et toutes les académies fondées par Louis XIV restèrent indépendantes les unes des autres, jusqu'à l'époque où la Convention en décréta la suppression, l'heureuse influence des lettres sur les sciences et des sciences sur les lettres ne peut être méconnue durant le dix-huitième siècle. Elle naissait des rapports qui s'établissent toujours entre ceux qui, livrés aux travaux de l'esprit, ont de fréquentes occasions de se rencontrer, de se voir, de se parler. Ces liens, qui attachaient les mêmes

noms à dilïe rentes académies, entieteiiaieni encore cette influence mutuelle en même tem[)s qu'ils la fortitiaient. Ainsi^ lorsque les sciences remerciaient les lettres de leur avoir cédé Fontenelle, auteur de ces éloges si piquants par Tes- |)rit, qu'il faut souvent les relire pour sentir toute la justesse des pensées, et apprécier* ce que certains passages ont même de profond; lorsqu'elles étaient redevables au littérateur de Tillustration publique donnée aux noms d'hommes modestes qui pourtant laissaient d'utiles travaux à la postérité, à son tour, l'Académie des sciences semblait avoir consenti à un partage de gloire; d'Alembert devenait l'organe de l'Académie française, Buffon était l'un des (|uarante, et on lui donnait Vicq-^d'Azyr pour successeur.

Le même pouvoir qui avait frappé de mort les académies le 8 d'août 1795 les réhabilite le 25 d'octobre 1795. Et ce ne sont plus des^institutions indépendantes, elles sont réunies en un seul corps qui, sous le nom imposant dlnstitut itfdioital des menées et des arts^ se compose nonseulement de tous ceux que Colbert avait voulu réunir dans une triple alliance, mais encore d'artistes et de savants {]ui cultivent les sciences

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jioiiiiiiêes aujourd'hui morales et jjolUiqtics. La loi qui le créait fut votée d'après uu rai)porl où notre respectable confrère, M. Daunou, partait d'idées déjà émises par M. Talleyrand-Périgord et Gondorcet sur la fondation d'un Institut de France. Mais notre devoir d'historien ne serait qu'incomplétenfient renfipli, si nous n'exprimions pas un sentiment de reconnaissance au citoyen courageux qui^ pendant ces temps de deuil où les savants, les artistes, les gens de lettres étaient proscrits comme des grandeurs déchues, se dévoua à leur cause avec un zèle persévérant supérieur à tous les obstacles, devint pour eux une providence en sauvant les personnes, et en prenant une part si active à l'organisation de l'Institut et à celle de tous les établissements scientifiques et littéraires de cette époque ; patjons donc à M. Lakcmal un tribut de reconnaissance^ et remercions la cinquième Académie qui acquitta la dette de toutes en le rappelant parmi nous (1854).

La seconde classe de l'Institut national, par son titre des sciences morales et politiques^ témoignait des progrès que la France avait faits dans l'étude des facultés de l'homme et dans celle de^ l'économie des sociétés depuis les fondations

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acadÙEiiques de Louis XIV : car alors il eùl été impossible de trouver un nombre suriisaal d'esprits convenablement disposés à ces études, pour constituer une association qui aurait justifié le titre d'académie qu'on lui aurait donné. Mais si des savants, capables de la former, eussent existé, le prince, qui disait : l'Etat^ c est moi, se serait bien gardé de l'instituer, parce que, sans doute, il y aurait aperçu un germe d'opposition à ses volontés qu'il n'était pas tenté de faire éclore. Au reste, lorsque Bonaparte, devenu premier consul, eut formé le projet de la conquête du pouvoir absolu sur la République, au profit d'une dynastie qu'il voulait fonder, il changea l'organisation de l'Institut, alin d'en supprimer la seconde classe.

Il a fallu traverser le Consulat, l'Empire et la Restauration pour arriver à la réintégration des sciences morales et politiques. Il a fallu la liberté de la discussion, le droit de pétition, et le droit d'initiative des Chambres, pour assurer à une académie le droit de proposer au public des questions qui eoncernent l'économie politique et la législation ; il a fallu que le pouvoir eût la conviction que, loin de rencontrer des esprits hostiles dans cette association, il y trouverait un

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point d'appui pour le seconder dans le bien^ en préparant les matériaux indispensables à réunir toutes les fois qu'il s'agit d'apporter dans la législation des modifications qui seront véritablement en harmonie avec les intérêts essentiels des individus composant une nation.

On voit donc^ messieurs, que l'existence de l'Institut tel qu'il se compose aujourd'hui de cinq académies, n'était possible qu'à une époque oit les discussions sur l'histoire, la législation, l'économie politique, ne compromettraient pas l'ordre public, et où chaque académicien, appréciateur éclairé des avantages du lien com-' mun qui lui donne le titre de membre de l'Institut de France, se trouverait aussi honoré de la confraternité d'un grand artiste, que de celle d'un savant célèbre, d'un orateur éloquent, d'un historien profond, d'un poète illustre.

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