Journal historique de Collé, mars
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bonne dans le comique : elle rendait ses rôles avec esprit, intelligence et noblesse; mais qu'elle était éloignée du naturel de la Gaussin ! Je lui ai vu jouer Célimène dans le Misanthrope, YAndrienne, l'amoureuse dans le Florentin et la marquise dans' la Surprise de l'Amour ; mais, je le répète, il n'y avait pas, dans son jeu, à beaucoup près, la vérité et les grâces que Mlle Gaussin met dans le sien. 1
Tel n'est pas l'avis de Titon du Tillet, qui écrivait
li Jamais actrice n'a si bien rempli que Mlle Le
Couvreur le rôle d'Hortense dans la comédie du Florentin, où, par l'intelligence et la finesse de son jeu, elle enlevait tous les spectateurs, surtout dans la scène des deux fauteuils ; ce rôle a toujours passé pour un des plus difficiles du comique pour le bien rendre. ■"
Il est évident, en dehors de tout témoignage, que chez Mlle Le Couvreur, l'une des plus grandes tragédiennes qui aient existé, la comédienne ne pouvait égaler l'interprète des Corneille et des Racine. Sa nature pourtant, sa taille, sa voix, sa grâce et son esprit lui permettaient de briller dans Molière et dans Marivaux, et il n'est pas sans intérêt de remarquer que, sur les vingt-deux créations qui ont marqué sa trop courte carrière, onze — la moitié — sont des rôles de comédie. Mais aucun n'a compté pour la renommée de l'artiste , et l'on peut même ajouter qu'elle n'a rien dû aux auteurs de son temps.
C'est au vieux Corneille, c'est au tendre Racine qu'elle a redonné comme une seconde vie; leur génie suffisait au sien ; c'est dans l'étude et l'interprétation de rôles gravés dans toutes les mémoires qu'en m.oins de treize années elle a conquis une renommée encore vivante aujourd'hui.
Quel est, en définitive, le but du théâtre tragique, sinon de nous faire oublier nos douleurs par le spectacle de douleurs plus grandes, d'ouvrir en nous la
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source de l'émotion et des larmes, de nous faire dépenser pour des malheurs fictifs notre provision de réelle tenaresse ou pitié? A cela suffiront toujours nos vieux chefs-d'œuvre, qui ont épuisé la gamme des sentiments connus et des passions humaines. Ce sont des cadres toujours prêts à recevoir la création personnelle du génie. Voyez Œdipe-Roi, la plus ancienne et la plus terrible des tragédies. Est-ce que l'art a fait un progrès depuis Sophocle? ne pleure et ne frémiton pas aujourd'hui comme au premier jour? C'est un thème éternel sur lequel chaque artiste de génie vient successivement broder ses variations personnelles. Des entrailles, de l'âme, un u cri de la nature ^' , — comme dit Musset qui eût adoré Le Couvreur, — il n'en faut pas davantage à ces êtres privilégiés pour rajeunir éternellement les plus vieux chefs-d'œuvre. Ils ont reçu le don : Apollon présidait à leur naissance.
Le nom d' Adrienne Le Couvreur restera, dans l'histoire du théâtre, attaché surtout au progrès de la déclamation simple et naturelle, rompant avec l'école de la boursouflure déjà combattue par Molière chez ses rivaux de l'hôtel de Bourgogne. Le public était tombé du chant cadencé de la Champmeslé dans la diction ampoulée de Mlle Du Clos.
Cette tragédienne, que Largillière a peinte si peu tragique, rose et blanche, grassouillette, rondelette et joufflue, avec des fossettes et la bouche souriante, ne pouvait avoir que la diction de sa figure : pomponnée, maniérée, ronronnante.
Adrienne, persuadée que toute grandeur et toute noblesse doivent être simples, revient instinctivement aux conseils de Molière , c'est-cà-dire à la nature : u réciter comme l'on parle i' . Aussi fit-elle sa petite révolution au théâtre, bien avant que le dix-huitième siècle eût mis la Nature à la mode, avec Diderot et Jean-Jacques.
C'est ce que n'avaient pas oublié les Comédiens
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français lorsque, le 27 avril 1797, ils écrivaient au ministre de l'intérieur Bénezech :
« Paris, le 8 floréal an V.
a C'est avec confiance que nous nous adressons à vous pour obtenir un acte d'équité qu'invoquent les beaux-arts dont vous êtes l'ami et dont vous vous montrez le protecteur.
ti Des préjugés honteux, le fanatisme et la superstition ont refusé jadis les honneurs de la sépulture à la célèbre Adrienne Le Couvreur. Cette actrice si touchante qui porta la première sur la scène tragique le langage de la nature, le cri de l'âme et l'expression de la vérité, reçut à sa mort, pour prix de ses talents, un outrage dont ses mânes demandent aujourd'hui la réparation au siècle de la philosophie, au peuple régénéré qui ne connaît plus de titre étranger à sa gloire.
tt Lorsque nos ennemis orgueilleux plaçaient dans Westminster, près des tombeaux de leurs Rois, les tombes de mistress Oldfields et de Garrick , nos ancêtres reléguaient ignominieusement les cendres d' Adrienne Le Couvreur hors de la sépulture accordée à ce qu'on nommait les fidèles, sur les bords de la Seine, dans une terre ignorée où rien n'annonçait aux regards, ne rappelait au souvenir des hommes combien était précieux le dépôt que lui confiait l'amitié gémissante!
a. Nous demandons, citoyen ministre, que vous veuillez bien nous autoriser à rechercher ce qui reste d'une femme célèbre ; à rendre sa dépouille mortelle aux lieux désignés par la loi pour le dernier asile des citoyens français, et à couvrir la place qu'occupent ces cendres trop longtemps avilies d'une pierre qui désigne au moins à l'ami des Arts, que là repose une artiste qui fit les délices de son siècle et que son siècle abandonna sans pudeur aux lois barbares die-
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tées par le fanatisme et consacrées par de vils préjugés.
s Les artistes du Théâtre de la République :
A. Baptiste aîné. — François Talma. — a. michot. — gourgaud dugazon. — Vestris. — Derozieres. — Grand- RiÉNiL. — Vanhove. — Baptiste. — Gaillard'. ^
Un mois plus tard, le 25 mai, le ministre félicite les artistes de leur initiative, à laquelle il veut s'associer en invitant les membres du bureau central du canton de Paris à seconder, de tout leur pouvoir, l'exécution de ce projet. Mais l'affaire en resta là, Bénezech ayant été destitué peu après, et aujourd'hui encore, on ne saurait oîi retrouver les restes d'Adrienne Le Couvreur, qui méritait un mausolée, et n'a pas même un cénotaphe.
C'est une sorte de réparation publique qu'a faite à sa mémoire M. Lémontey lorsque, par un honneur exceptionnel, unique, il prononça l'éloge de la tragédienne en pleine Académie française, à la séance du i"' avril 1823 -.
Quand on regarde le beau portrait de Coypel , popularisé par la gravure de Drevet, ce n'est pas seulement CornéHe pleurant sur les cendres du grand Pompée qu'on a devant les yeux, c'est Adrienne, et dans cette urne qu'elle presse sur son cœur gît le deuil ineffaçable de son premier amour. De là cette mélancolie, cette sensibilité profonde qui, pour les mêmes causes, fut le génie même de Talma. Le comé-