PREMIERES ANNÉES
^^e Samedi Saint 5 avril 1692, on baptisait, "~ "église paroissiale de Damery, jolie
petite ville de Champagne à deux lieues d'Epernay, une fille née le jour même de Robert Couvreur et de Marie Bouly. Elle reçut de sa marraine le prénom d'Adrienne'.
Son père, ouvrier chapelier, alla peu après s'établir entre Reims et Soissons, à Fismes, ce qui a fait croire à l'abbé d'Allainval, premier biographe de Mademoiselle Le Couvreur, qu'elle était née dans cette dernière ville, plus importante que Damery ^. II dit
1. « Ledit jour ($ avril 1692), a été baptisée et née Adrienne, fille de Robert Couvreur et Marie Bouly, ses père et mère ; le parrain, Pierre Dury : la maraine Adrienne Laurent, le père présent.
« Signé : Adrienne Laurent. Robert Couvreur. >>
(Registres paroissiaux de Damery.) La maison natale se voit encore à Damery, rue de Mézières.
2. Peut-être aussi ses parents habitaient-ils Fismes dès 1692 (où s'étaient-ils mariés?), et Adrienne naquit-elle acci-
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tenir de plusieurs bourgeois de Fismes que, dès son enfance, Adrienne se plaisait à réciter des vers, et qu'ils l'attiraient souvent dans leurs maisons pour l'entendre.
Explique qui pourra cette mystérieuse vocation de l'enfant d'un pauvre chapelier de campagne ! Pourquoi le Cimabiie quitta-t-i! tout à coup l'étude des sciences pour se donner à la peinture ? Pourquoi le petit pâtre Lantara crayonnait-il d'instinct paysages et troupeaux sur les rochers d'Achères ? Est deus in nobis.
Adrienne avait dix ans lorsque son père vint habiter Paris, et se loger, dit-on, lui et sa famille, précisément dans le voisinage de la Comédie française, nouvellement installée dans l'hôtel qu'elle s'était fait élever rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés.
Robert Couvreur rêvait-il dès lors pour sa fille la gloire du théâtre ? Il est permis d'en douter, mais un hasard providentiel le guidait vers la Maison que son enfant devait illustrer un jour.
Il la confia d'abord aux Filles de l'Instruction chrétienne de la rue du Oindre', mais ne tarda pas à quitter la paroisse Saint-Sulpice, puisque, le 20 juillet 1705, il faisait baptiser à Saint-Nicolas-des- Champs, dans le quartier du Temple, une seconde fille, Marie-Marguerite.
dentellement à Damery, dont la foire se tenait précisément dans la semaine sainte.
Existe-t-ii encore des Couvreur à Damery ? A Fismes, il y a aujourd'hui trois familles de ce nom : M. Couvreur, cultivateur, maire de Fismes; M. Couvreur, propriétaire à Villette, hameau dépendant de Fismes; M. E. Couvreur, ancien huissier, dont le père est de Bucy-le-Long (Aisne).
I. Ou Filles de la Très-Sainte Vierge, que le plan de la Caille (17 14) désigne sous le nom d'Institution, à droite de la rue du Gindre (aujourd'hui partie de la rue de Madame, voisine de celle du Vieux-Colombier). Cette communauté fut transportée, en 1738, dans la rue voisine du Pot de Fer (aujourd'hui rue Bonaparte), près du séminaire de Saint- Sulpice.
ÉTUDE BIOGRAPHICLUE. II
Cette même année, quelques jeunes gens se réunissaient chez un épicier, au bas de la rue Férou, à quelques pas de la pension d'Adrienne, pour les répétitions d'un petit spectacle qui, comme ceux des grands Comédiens, devait comprendre tragédie et petite pièce.
La tragédie, c'était Polyeucte; la petite pièce, le Deuil, un acte en vers, assez plaisant, de Hauteroche et Thomas Corneille, au répertoire depuis trente-cinq ans. Un jeune homme du nom de Minou répétait Sévère, un rôle de Baron ; Pauline, c'était notre échappée de couvent, à peine entrée dans sa quatorzième année, et récitant les tirades du grand Corneille à faire pâlir Mlle Du Clos.
Le succès de ces répétitions, s'étant répandu dans le quartier, vint aux oreilles de Mme la présidente Du Gué, qui depuis une quinzaine d'années habitait le bel hôtel qu'elle avait acquis du marquis de Sourdeac, rue Garancière'. Cette voisine de marque s'intéressa à la petite troupe d'amateurs et mit à sa disposition la grande cour de son hôtel.
La représentation attira beaucoup de monde, et du plus choisi. On commença, selon l'usage, par la tragédie. La Cour, la Ville, la Comédie étaient là. La porte, quoique gardée par huit suisses, avait été
I . D'Allainval dit : « la présidente Le Jay. » Mais le président Le Jay était mort en 1640, et sa veuve, si elle lui avait survécu soi.xante-cinq ans, ce qui est douteux, eût été bien âgée pour s'intéresser à la petite troupe d'amateurs. La présidente Le Jay avait, il est vrai, habité, dans le voisinage, la rue des Fossoyeurs (actuellement rue Servandoni), et c'est la similitude de noms et de domiciles qui a dû induire d'Allainval en erreur. M. Eugène Pion, qui a fait de nombreuses recherches sur sa maison, regarde le n" 8 de la rue Garancière comme le théâtre de la petite représentation de 1705, et, par un heureux hasard, la correspondance d'Adrienne Le Couvreur s'imprime pour la première fois à l'endroit même de son premier début.
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forcée. Faute d'habits à la romaine, on joua à la française. Adrienne avait emprunté de la femme de chambre de la présidente une robe dans laquelle elle ne parut pas trop à son avantage ; mais « elle charma tout le monde par une façon de réciter toute nouvelle I , si naturelle et si vraie, qu'on déclara d'une voix unanime qu'elle n'avait plus qu'un pas à faire pour devenir la plus grande comédienne qui eût jam.ais été sur le Théâtre-Français.
A côté d'elle, le jeune Minou fut remarqué et applaudi; il joua avec feu, pathétique et intelligence. Il entra même tellement dans l'esprit de son rôle, qu'il tomba en défaillance en disant à son confident :
« Soutiens-moi, Fabian, ce coup de foudre est grand! »
et qu'il fallut lui ouvrir les veines. Après cette saignée, Minou se remit et put finir son rôle '.
A peine la tragédie était-elle achevée, que des archers du lieutenant de police pénétrèrent dans l'hôtel de la Présidente.
Les comédiens français avaient eu vent de cette représentation, composée de deux pièces de leur répertoire : plusieurs même y assistaient. Très jaloux de leur privilège, ils étaient alors au plus fort de leur lutte acharnée contre les petits spectacles et contre les forains, et ce fut sans doute par mesure générale, et pour le principe, qu'ils firent procéder contre un petit théâtre improvisé et sans lendemain, qui ne pouvait leur porter préjudice ou ombrage. Ils ne prévoyaient pas que l'ordre obtenu de M. d'Argenson pouvait écraser dans l'œuf une des gloires de leur Compagnie.
On neparlait pas moins que d'arrêter la petite troupe. Adrienne et ses camarades se crurent perdus. La Présidente envoya immédiatement chez le lieutenant
I . Sous quel nom ce jeune homme devint-il plus tard un « très grand comédien dans les pays étrangers » ? Aucun acteur du nom de Minou n'a été signalé jusqu'ici.
ÉTUDE B10GRAPHIQ UE. I^
de police, qui voulut bien révoquer son ordre, à condition que la représentation cesserait. La petite pièce ne fut donc pas jouée ce soir-là : il fallut faire son deuil du Deuil. Mais les jeunes amateurs se réfugièrent dans l'enclos du Temple, et ce fut dans l'enceinte de cet asile inviolable', en présence du grand prieur de Vendôme, qu'eurent lieu les deux ou trois représentations suivantes, après quoi, ajoute d'Allainval, la partie fut absolument rompue.
Adrienne avait une tante blanchisseuse qui comptait parmi ses pratiques le comédien Le Grand, nouvellement arrivé de Pologne et reçu sociétaire dans l'emploi des rois de tragédie. C'était — le cas est fréquent — un médiocre acteur, mais un professeur excellent. La bonne femme parla à son client des dispositions de sa nièce; le comédien du Roi se fit présenter le petit prodige, et voulut être son second maître, la Nature ayant été le premier. Il la logea chezlui- et la produisit sur quelques théâtres particuliers^. Ces coups d'essai furent des coups de maître, et décidèrent le père Couvreur, dont la position était
1 . Le Temple appartenait à l'ordre de Malte, dont le grand prieur était le frère du duc de Vendôme, et y avait des officiers et un bailli. Ce refuge pouvait contenir mille ou douze cents feux, et. lorsqu'on était inquiété pour affaires purement civiles et qu'on s'y était retiré, on n'y pouvait être arrêté sous aucun prétexte, à moins d'une lettre exprès de cachet du Roi. Aussi y voyait-on nombre de gens d'affaires, de marchands et de petits industriels à l'abri des poursuites que les corporations intentaient contre les travailleurs libres. Voir, au surplus, le savant ouvrage de M. H. de Curzon, la Maison du Temple, 8». Hachette, 1888.
2. Voir, au tope V des Pièces intéressantes de La Place, l'anecdote de Legrand et du marquis de Courtanvaux (p. 123).
3. Depuis Molière et V Illustre-Théâtre , la mode était restée des théâtres bourgeois : nous voyons, vers cette époque, en 1707, Grimarest et Thomas Gueullette jouer la comédie de société à la rue du Four.
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des plus précaires, à destiner sa fille au théâtre. Le Grand, qui savait par sa propre expérience que la province était la bonne école et la vraie pépinière de la Comédie française, la recommanda à sa camarade Mlle Fonpré,dont le mari avait dirigé le théâtre de Bruxelles en 1706 et qui, devenue veuve, venait d'obtenir la direction du théâtre de Lille.
Adrienne récita devant elle quelques scènes du Cid; elle plut beaucoup, fut engagée séance tenante et obtint même la permission d'emmener son père en Flandre.
La veuve Fonpré, sociétaire de la Comédie française, était une directrice sérieuse : elle obtint du magistrat de Lille l'autorisation de jouer la comédie, à l'exclusion de tout autre spectacle, jusqu'au mardi gras de 1708. Son exploitation fut si satisfaisante, que le terme en fut prorogé jusqu'en 1709, que la troupe fut renforcée et put payer cent livres à l'hôpital des Invalides.
Le siège de Lille par le duc de Marlborough n'interrompit pas les représentations : la ville fut investie par le prince Eugène le 12 août 1708; le maréchal de Boufflers, qui y commandait, fut obligé de capituler le 23 octobre, et la citadelle se rendit le 8 décembre; mais la guerre ne ferma pas le théâtre, aussi fréquenté qu'en temps de paix ; t on y joua la comédie tous les jours, écrivait Voltaire à Frédéric de Prusse, et les comédiens y gagnèrent cent mille francs '. "
I . Une bombe qui tomba près de la salle de la comédie n'interrompit pas le spectacle (Siècle de Louis XIV).
Deux pièces furent imprimées à Lille en 1708, chez Fréret et Danel : le Martyre de saint Eustache et Dom Basilugdc de Bernagasso.
Une autre troupe française fut engagée, le 14 novembre 1708, au camp auprès de Lille ; composée de sept hommes et six femmes, elle avait pour directeur Michel de Villedieu et passa l'année suivante au service du roi de Pologne, électeur de Saxe.
Au siège de Lille se distingua le régiment de Picardie (colonel François-Armand de Rohan, prince de Montbazon) qui obtint même une capitulation particulière. Sous les ordres de Villeroi, de Boufflers, de Villars, Picardie avait combattu partout : il se trouvait à la journée de Ramillies (23 mai 1706), d'oii il alla se refaire à Tournai et à Lille, au moment même où arrivait la troupe de la veuve Fonpré.
Un jeune officier de ce régiment, le baron D..., ne tarda pas à distinguer Adrienne et fut, dit-on, son premier amant. Des Boulmiers ' veut même qu'il ait été le père de son premier enfant; mais l'acte de baptême (Paris, Saint-Eustache, 5 septembre 1710J a inscrit Elisabeth-Adrienne comme fille de a Philippe Le Roy, officier de Mgr le duc de Lorraine » , et l'on sait qu'Adrienne, après avoir quitté Lille, fut comédienne à la cour de Lorraine et appartint, comme première actrice, au théâtre de Lunéville-.
D'autres nomment comme père de cette enfant le comédien Clavel, frère de Mlle Fonpré, qui fut en effet le camarade et peut-être l'amant d'Adrienne^, et qui, trois jours après la naissance d'Elisabeth, débutait pour la seconde fois*, par le rôle d'Œdipe, à la Comédie française dont sa sœur lui entr'ouvrait la porte en sa qualité de sociétaire à part entière. L'ordre du 9 iuillet '710, signé du duc d'Aumont, lui donnait ^ les feux et jetons jusqu'à la première place vacante n .
Mais Clavel n'eut pas la patience d'attendre, et,
1. Honny soit qui mal y pense, ou Histoire des filles célèbres du dix-huitième siècle : Histoire d' Adrienne Le C..., IV« partie, t. II, p. 185, à Londres, 1766, in-iS.
2. On pense qu'elle joua aussi à Metz et peut-être à Nancy et à Verdun.
4. Henri Clavel avait déjà débuté, en mars 1708, « par ordre de Monseigneur » ; le 15, dans Mithridate; le 19, dans Œdipe et la Parisienne, rôle du Gascon qu'il joue le 22 a
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au bout de sept mois', c'est-à-dire à la clôture de 1711, il courut rejoindre Adrienne, qui continuait à faire les délices de la province.
Elle est alors première actrice du théâtre de Strasbourg -, aux appointements de deux mille livres, somme considérable pour le temps. Elle est jeune, elle est vaillante, elle est riche d'avenir, et criblée de dettes. Le baron D... est mort en quelques jours. Le désespoir de sa maîtresse est d'abord violent, elle veut le suivre au tombeau ; mais il n'est pas de deuils éternels , elle propose à Clavel de l'épouser (voir la lettre II). Le comédien fait la sourde oreille. Adrienne, rendue à la liberté, accepte un protecteur, et, en 1716, elle met au monde une seconde fille, Françoise-Catherine- Ursule, à laquelle on donne pour père M. François de Klinglin, fils du préteur royal, le premier magistrat de Strasbourg. ;; Le comte de Klinglin — dit Des Boulmiers — avait peut-être l'extérieur moins séduisant que le jeune militaire dont il répara la perte, mais son esprit était agréable et son caractère plein de candeur et d'aménité. Adrienne se livra moins aveuglément à cette nouvelle passion; elle mit un long intervalle entre la déclaration et le bonheur de son
Versailles, puis était retourné à Lille joindre la troupe de sa sœur et la jeune Adrienne.
1. Il joua neuf fois en septembre, douze en octobre, dixsept en novembre, dix en décembre, huit en janvier, sept en février, une en mars. (Registres de la Comédie française.)
2. Ce théâtre, un des plus jolis de province, et dirigé depuis 1704 par Jean Quinault père, directeur de la troupe de S. A. S. Mgr le duc de Lorraine, était entretenu par la ville, et surtout fréquenté par la garnison, qui entretenait la troupe des comédiens. Les^capitaines et commandants de corps payaient, les subalternes entraient gratis. [Lettres et Mémoires du baron de PoUnitz, I, 312.) La famille Quinault, qui devait briller longtemps à Paris, avait débuté à Strasbourg. Néricault-Destouches y joua Iquelque temps la comédie, et fut peut-être le camarade de Mlle Le Couvreur.
amant. Elle savait combien l'injustice des hommes rend cet artifice nécessaire, et l'intérêt de son amour eût éternisé sa résistance si le comte de Klinglin, dans un de ces moments oîi l'emportement de l'amour aplanit toutes les difficultés, ne lui eût promis de lui donner sa main, aussitôt qu'il serait maître d'en disposer. Adrienne, qui était pleine de candeur, crut le comte et se rendit à ses désirs '. »
Un an plus tard, elle accouchait de Françoise, et le comte, depuis longtemps pressé par sa famille en faveur d'un parti avantageux, finit par céder. Le mariage du père de sa fille porta le désespoir dans le cœur d'Adrienne; trop fière pour lui reprocher sa perfidie, mais trop sensible pour en être le témoin, elle se détermina à quitter Strasbourg, et la fin de l'année théâtrale l'appela définitivement à Paris -.
Son ordre de débuts à la Comédie française est du 27 mars 1717 : « dans la pièce — dit l'ordre — qu'elle aura choisie. «
Ce fut VElectre de Crébillon. Elle parut pour la première fois devant le public parisien, dans ce rôle et dans l'Angélique de George Dandin, le vendredi 14 mai, surveille de la Pentecôte ^.
L'actrice nouvelle eut un succès complet ; on dit tout haut qu'elle commençait comme les plus grandes comédiennes finissent ordinairement.