A LA COMÉDIE FRANÇAISE
Adrienne avait alors vingt-cinq ans. Elle arrivait précédée d'une grande renommée, et ses premiers succès faisaient espérer une nouvelle Champmeslé,que ni sa nièce Mlle Desmares, ni la célèbre Du Clos, depuis près de vingt ans maîtresses de la scène tragique, n'avaient réussi à faire oublier. Adrienne avait à lutter contre ces deux rivales, et encore contre Mlle Gautier, jeune tragédienne protégée du duc d'Aumont et poussée par la coterie des Quinault '. On opposa bientôt à la nouvelle venue d'autres débutantes ; mais elle triompha de toutes les tracasseries et de toutes les cabales, grâce à son talent simple et vrai, noble et pathétique, grâce aux conseils éclairés de connaisseurs tels que Dumarsais, d'Argental - et Pont de Veyle,
1 . La Compagnie comprenait à cette date vingt-sept sociétaires, quinze hommes et douze femmes. C'étaient, par ordre d'ancienneté, Guérin, La Thorillière, Dancourt, Paul Poisson, Beaubour, Lavoy, Ponteuil, Le Grand, Duboccage, Dangeville, Philippe Poisson, Quinault l'aîné, Fontenay, Du Mirail et Quinault- Dufresne ; Mlles Dancourt mère. Desbrosses, Beaubour, Du Clos, Fonpré, Champvallon, Desmares, Mimi Dancourt, Dangeville, Salley, Quinault l'aînée et Gautier.
2. D'après la Notice imprimée à la suite des Lettres inédites de Mme la marquise du Chastelet (Paris, 1806, in- 12), d'Argental, qui aimait passionnément le théâtre, était « l'homme de France qui en savait le mieux l'histoire » .
ÉTUDE BIOGRAPHIQ^UE. 21
grâce aux leçons docilement suivies, à l'influence et surtout à l'exemple du vieux comédien Baron.
Après son rôle de début, Adrienne joua Monime (28 mai), Bérénice (2 juin), Irène d'Andronic (le 12), Alcmène d'^m/?/!;Vr)'on (le 13) et Pauline de Polyeucte (le 18). Les jeudis 3 et 10 juin, elle rejoue Mithridate au Palais-Royal, dans la salle de l'Opéra, et, le 20 du même mois, la retraite de Dumirail' et de Mlle La Chaise ayant fait deux places vacantes, Adrienne et Mlle Gautier furent reçues dans la compagnie, chacune à demi-part.
Iphigénie, Géta, Nicomcde, les Folies amoureuses, Phèdre, le Cid, Esope à la Cour, Sémiramis, Héracl'ms, Venceslas, etc., nous conduisent à sa première i création 1 proprement dite : Antiochus ET ClÉO- PATRE, médiocre tragédie de F.-M.-C. Deschamps, représentée cinq fois, pour la première le vendredi 29 octobre 1717. Ce fut le seul rôle nouveau (maigre régal!) qu'Adrienne joua dans le cours de cette première année théâtrale, la plus laborieuse des treize qu'elle devait passer à la Comédie (elle joua cent trente-neuf fois en dix mois).
Polyeucte était souvent, à cette époque, la pièce de clôture et de rentrée, tragédie sainte, de circonstance en carême et à Fîques closes : Adrienne, qui avait joué Pauline le 2 avril 1718, ouvrit par ce rôle sa deuxième année parisienne le 25 du même mois qui la vit porter à la part entière.
Le 4 juillet, elle joue Rhadamiste pour le début de Romagnesi; le 5 aoiàt, remporte un vif succès dans Phèdre et, le 16 du même mois, joue pour la première fois Aristie dans la reprise de Sertorius.
Le 9 septembre, elle assiste à une profanation de
I. En 1722, Dumirail entre à l'Opéra pour y danser, à cette condition digne d'être notée ; « de ne se servir d'aucuns habillements ni masques de ressemblance d'aucuns des acteurs de la Troupe. »
22 Adrienne Le Couvreur.
son dieu Racine, dans une exhibition burlesque qui, heureusement, n'eut qu'un lendemain : au 4'' acte à'Iphigcnie, Achille et Agamemnon parurent sous les traits des comiques Poisson et La Thorillière. Cette parodie inattendue fut jugée lugubre, et renvoyée à la foire Soint-Laurent, oià Arlequin et Pierrot avaient imaginé, le mois précédent, cette mauvaise plaisanterie dans le prologue du Monde renversé et des Amours de Nanterre.
Le 2 octobre, Adrienne joue pour la première fois, dans la reprise de Bajazet, le rôle d'Atalide, qu'elle préféra toujours à celui de Roxane, joué par Mlle Desmares '.
Le 19 décembre, on lui oppose une nouvelle débutante, Mlle Jouvenot, dans Camille, puis Phèdre, et le 3 1 , elle crée un petit rôle dans une pièce à spectacle, très divertissante, de son camarade Le Grand, LE Roi DE Cocagne.
Elle habite alors la rue de Tournon, qu'elle ne tarde pas à quitter pour s'installer rue des Marais, à côté de Mlle Du Clos -, sa rivale de la première et de la dernière heure, dans une maison qu'avaient habitée Racine et la Champmeslé^.
1 . Ce fut dans ce rôle que la vit lady Montague, qui, le 10 octobre 17 18, écrivait à lady R. (xlix Letter) :
« The play-house is not so neat as that of Lincoln's-Innfields ; but then it must be owned, to their praise, their tragedians are much beyond any of ours. I should hardly allow Mrs. 0-d a better place than tho be confidente to La — . I hâve seen the tragedy of Bajazet so well represented, that I think our best actors can be only said to speak, but thèse to feel ; and it is certainly infinitely more moving to see a man appear unhappy, than to hear him say that he is so, with a joUy face, and a stupid smirk in his countenance. »
2. Mlle Du Clos quitta bientôt la rue des Marais pour venir habiter la rue Mazarine.
3. La maison que vint occuper Adrienne, connue sous le nom d'Hôtel de Rannes (n" 2 1 actuel de la rue Visconti), avait
.ÉTUDE BIOGRAPHIQ,UE. 2J
Dans cette seconde année, elle avait joué cent dix fois.
Voici le portrait qu'en donne à cette époque, moins de deux ans après ses débuts, l'auteur des Lettres historiques sur tous les spectacles de Paris :
i Quoiqu'elle ait fort peu de voix, elle plut d'abord au public et continue de lui plaire, parce qu'il trouve en elle un jeu nouveau, naturel et d'autant plus agréable qu'elle s'est étudiée à le ménager adroitement et à le proportionner à ses forces ; et ainsi on peut dire que son défaut de poitrine a contribué à ce genre de perfection.
« Quoique sa figure soit très agréable, un peu d'embonpoint ne lui messiérait pas. Sans être grande, elle est fort bien faite, et a un air de noblesse qui prévient en sa faveur ; elle a des grâces autant que personne du monde, son geste est pathétique, et sa façon de déclamer prouve qu'elle s'applique à ce qu'elle dit et qu'elle l'entend parfaitement. Ses yeux parlent autant que sa bouche et suppléent souvent au défaut de sa voix. Enfin, je ne puis mieux vous la comparer qu'à la mignature ; car elle en a l'agrément, la finesse et la déhcatesse ; mais aussi ne lui trouve-t-on pas, comme dans les grands tableaux, ces coups de force qui imposent et qui arr-^chent, pour ainsi dire, l'admiration des connaisseurs '.n
Malgré ces réserves, qui pouvaient d'ailleurs n'être pas l'expression du sentiment général à son égard, Adrienne continue de tenir le répertoire et d'y progresser. Ses camarades eux-mêmes et l'autorité supérieure lui rendent un témoignage exceptionnel, en décidant, le 13 décembre 17 19, qu'elle sera u exemptée
été acquise en 17 ij par Louis d'Argouges, marquis de Rannes, maréchal de camp. Racine y était mort en 1699.
I . Première Lettre, sur la Comédie française, attribuée à Boindin. Paris, P. Prault, 1719, in-12, page 21.
24 Adrienne Le Couvreur.
de participer aux pensions, en considération de l'utilité dont elle est à la Troupe » .
Le 29 du même mois, elle crée Laodice dans les HÉRACLlDES ou Hjlus, médiocre tragédie de Danchet (huit représentations), et, le i j février suivant, le rôle principal de I'Artémire de Voltaire ', qui, tombée presque à la première, fut applaudie à la seconde et retirée après la 8% pour devenir, par d'heureuses retouches, Hérode et Mariamne, dont il sera question plus loin.
L'année suivante (1720-172 1) fut marquée pour Adrienne de deux grands bonheurs : la rentrée, inespérée après trente ans de retraite, du grand Baron, son maître et son partenaire naturel, sa moitié artistique, son mâle, pour tout dire d'un mot (avril 1720), et, à Pâques 172 i ,1a retraite de son chef d'emploi Mlle Desmares, qui lui abandonne un grand nombre de rôles importants, et notamment celui d'Antigone dans les Machabées de la Mothe-Houdart, qu'elle venait de créer le 6 mars.
Elle joue Nicomède avec Baron quatre fois, dont une au Palais-Royal, Jocaste à la première reprise de VŒdipe de Voltaire, Don Sanche d'Aragon, Phèdre, Electre, Iphigénie ; mais ne fait aucune création pendant cette quatrième année, qui ne donna d'autre tragédie nouvelle que la Mort d'Annibal de Marivaux -.
Déjà Adrienne jouit de la faveur publique ; elle est vraiment l'actrice à la mode ^, une u reine parmi des comédiens » . Sa noblesse naturelle, la distmction de
1 . Deux fragments de cette tragédie non imprimée furent publiés en 1757 dans le Portefeuille trouvé, I, p. 97-102.
2. Adrienne joua soixante-dix fois ; la part de l'année fut de 6,853 livres.
3. Sous la date de juin 1720, les ;V/mo;m de Mathieu Marais disent que, Voltaire étant à la Comédie avec le prince de Conti, la Le Couvreur entra sur la scène. « Le prince battit des mains à son arrivée. Le parterre aussitôt en fit
.ÉTUDE BIOGRAPHIQJJE. 2^
ses manières, ses succès au théâtre et dans le monde ' ne pouvaient manquer de lui attirer mille tracasseries de ses camarades, des femmes surtout.
Je ne sais laquelle s'était ingéniée à trouver « couleuvre » dans Lecouvreur ; celle-là méritait assurément d'avoir «vipère i pour anagramme. Quinault-Dufresne, frère et mari de ses rivales, ne pouvait faire bon ménage avec elle : il protégeait d'ailleurs Mlle Gautier, qui jouait le même emploi qu'Adrienne et dont le talent aurait pu percer si, par chagrin d'amour, la jeune tragédienne n'était allée s'ensevelir aux Carmélites de Lyon.
Une autre tragédienne, qui avait débuté sept mois après Adrienne et qui ne fit que passer à la Comédie, Mlle Aubert, paraît avoir causé plus d'un chagrin à notre héroïne ; mais sa rivale en titre, son ennemie jurée était et devait être Mlle Du Clos, impuissante à lutter, à cinquante ans passés, contre cette naissante renommée. Philippe Poisson le fils, un ancien camarade, écrivit contre Mlle Le Couvreur une petite pièce, l'Actrice nouvelle, qui, envoyée sans nom d'auteur, lue et reçue le 27 septembre 1723, ne fut jamais jouée, Adrienne ayant eu — dit-on — le pouvoir d'en empêcher la représentation -.
Quinault l'aîné, l'un des semainiers, qu'on rencontre toujours là où il y a une querelle à faire à la tragé-
autant. Arouët lui dit : « Monseigneur, vous ne croyiez pas avoir tant de crédit. »
Or, Adrienne ne joua pas une seule fois, ni en juin, ni en juillet de cette année 1720.
1 . « Elle voyait chez elle tout ce qu'il y avait de grand et de distingué à Paris. « (Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse, 1759, p. 180.)
2. Le père de l'auteur, Paul Poisson, quitta le Théâtre six mois après cette réception (Pâques, 1724). La pièce fut imprimée en 1727 ou 28, sans nom de ville, d'imprimeur, et sans date, in-B» de 36 pages. Elle figure au tome II des Œuvres de théâtre de Ph. Poisson, 1766, p. 195 a 240.
26 Adrienne Le Couvreur.
dienne, en avait fait la lecture à la troupe; en lisant le rôle de la nouvelle actrice, il contrefit les gestes et les inflexions de voix de Mlle Le Couvreur, notamment dans une scène du Cid. La tragédienne n'était pas présente à la lecture ' ; mais en ayant appris quelques circonstances, et croyant se reconnaître à plusieurs traits, elle obtint un ordre qui défendit à ses camarades de représenter V Actrice nouvelle.
A dire la vérité, la pièce n'était pas méchante ; mais on y jouait le « chevalier " , le « conseiller » , le ii financier », 1' « abbé Bidet " , familiers de la comédienne, que plusieurs vers de la pièce désignaientassez clairement :
De fables, de romans sa chambre est toute pleine ; Sans cesse elle s'habille en princesse romaine.
— Jusqu'à son jeu muet on voit qu'elle a de l'âme.
— Vous pouvez acheter ce nouveau régiment. Monsieur; j'en ai pour vous obtenu l'agrément.
— Venez la voir en foule, elle aime le grand monde.
On l'imprima en cachette, et on la vendit sous le manteau.
Revenons à l'année 1721-22 qui dut à Adrienne quatre-vingt-deux représentations. Après les Machabées , elle créa Zarès d'ESTHER qui, mise au théâtre
I. Voici le procès-verbal de réception, extrait du registre d'assemblées :
« Aujourd'huy Lundy 27 septembre 1723, on a leu une petite pièce intitulée L'Actrice nouvelle et les présens à l'Assemblée l'ont reçue.
DUCLOS. Dangeville. Legrand.
Baron. Jouvenot.
Delathorillière. Labatte. Defontenay.
Legrand le fils. Quinault.
QyiNAULT Defresne. Delamotte. DUBREL'IL. »
.ÉTUDE BIOGRAPHIQ^UE. 1"]
trente-deux ans après les représentations de Saint-Cyr, réussit médiocrement réduite à trois actes et sans les chœurs (8 mai), joua Cornélie de la Mort Je Pompée à côté de Baron (17 septembre) et Antigone de la reprise de la Thébauie (17 octobre).
Le 18 novembre, Adrienne crée Pélopée dans ./Egisthe, froide et médiocre tragédie de Pralard et Séguineau, qui n'eut que cinq représentations et n'obtint pas l'honneur de l'impression, et le 28 février 1722, l'héroïne de Coriolan, faible tragédie de F. Chaligny de Plaine, retirée après la première et non imprimée '.
L'année suivante (1722-23) la voit paraître en Iphigénie à la reprise de XOreste et Pjlade de La Grange-Chancel (16 mai) et dans Fulvie à la remise de Regains (13 jmn).
Le 1 1 septembre, elle crée un petit rôle du Nouveau Monde , comédie de l'abbé Pellegrin , agrémentée de la musique de Quinault et de danses ; le 16 décembre, Zoraïde d'ANTloCHUS ou les Machabées, très faible tragédie de l'abbé Nada! (sept représentations), à côté de Mlle Du Clos, que l'auteur fit valoir aux dépens de sa jeune rivale : n Mlle Desmares — dit-il dans sa Préface — était encore au théâtre,
I. Le Coriolan imprimé in-S" en 1748 n'est pas celui de Chaligny, quoi qu'en disent les bibliographes du théâtre. Il est de Richer. Chaligny mourut l'année suivante 1723, à trente-trois ans. A l'unique représentation de sa tragédie, qui commençait par ce vers :
« Lorsque Coriolan au.x Romains fit la guerre » ,
un plaisant dit :
« Préparez vos sifflets, équitable Parterre. »
La pièce ne put être continuée, et tomba sans avoir et; jouée. — Cette anecdote est rapportée dans VArt d'allonger un livre sans le rendre ennuyeux, à la suite des Mémoires de Mlle de Bonneval, écrits par M. "*. Amsterdam. J. Desbordes, 1738, in-i2, p. 185.
28 Adrienne Le Couvreur.
lorsque je travaillais à ma pièce. C'est elle que j'avais en vue pour le rôle de Zoraïde, et je perdis par sa retraite l'avantage de le voir jouer dans toute sa force, et j'ose dire dans toute la beauté que lui donnait le caractère de Zoraïde. Il me restait une grande ressource dans Mlle Du Clos, et le rôle de Salmone, quoique moins intéressant, a pris dans ses mains une supériorité qui n'est due qu'à elle seule. " Suit un éloge de ces deux actrices, et le nom d'Adrienne n'est pas prononcé ! Mais une allusion la concerne : k Ceux qui mettent le goût de la déclamation au rang des modes, et les mines à la place des grâces K r, Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots? Voltaire était pour Le Couvreur, Nadal devait être pour Du Clos-. Le public et les supérieurs les mettaient dès lors en même rang : le 23 février 1725, Adrienne et Mlle Du Clos bénéficient de cinq quarts de part en séquestre jusqu'à la fin de l'année théâtrale « en considération de l'exactitude qu'elles ont à remplir leurs devoirs dans la Troupe, et des dépenses extraordinaires qu'elles sont obligées de faire » .
Le mois précédent, Adrienne avait créé le rôle principal de BASILE ET QuiTTERlE, tragi-comédie en trois actes en vers, avec prologue en prose et divertissement, de Gaultier de Mondorge, qui, tombée à la première (i 3 janvier), se releva les jours suivants et eut neuf représentations.
Ce fut alors qu'elle joua, avec Baron, le Comte d'Essex; pour la première fois la reine Elisabeth parut sur le théâtre avec la robe de cour et le cordon bleu de la Jarretière.
1. Ailleurs, l'abbé Nadal l'appelle « la Le Couvreur » quand il écrit « Mademoiselle Duclos » .
2. Voltaire lui reproche plaisamment d'avoir accusé Mlle Le Couvreur « d'avoir mal joué une fois en sa vie, de peur que lui, Nadal, ne fût applaudi une fois en la sienne » . (Lettre du 20 mars 1725.)
ÉTUDE BIOGRAPHIQJJE. 29
Enfin, nouvelle création : le 1 1 février, le rôle principal de la NiTETlS, de Danchet, tragédie assez intéressante, mais faiblement écrite, qui eut treize représentations '.
Dans cette sixième année théâtrale, Adrienne avait joué cent vingt-trois fois , plus trois fois au Palais- Royal.
L'année 1725-24 s'ouvre (6 avril) par la première représentation d'iNÈS de Castro, tragédie très intéressante et bien conduite de La Mothe-Houdard, interrompue après la seconde par une maladie de Baron ; reprise le 1 5 mai, elle eut trente-deux représentations à Paris et une à Versailles. Les deux rivales y étaient en présence : Mlle Du Clos jouait Inès; Adrienne, Constance. Voltaire et le comte de Verdun assistaient à la première, et voici ce qu'écrivait, en juillet, l'auteur anonyme des Sentiments d'un spectateur français sur la nouvelle tragédie d'Inès de Castro- :
a. Mlle Le Couvreur a joué le rôle de Constance avec dignité et délicatesse : on lui reproche la monotonie, mais cela vient de ce qu'elle ne joue parfaitement que les endroits où le sentiment domine. Dans ces morceaux, elle est au-dessus de tout ce que j'ai jamais entendu. -
Reprise le 10 fé\.ner, Inès eut encore dix représentations, qui nous conduisent à la première et unique de Mariamne , dont le rôle principal fut créé par Adrienne, et celui d'Hérode par Baron (6 mars). Au moment où Mariamne, condamnée au poison, approchait la coupe de ses lèvres : .iLa Reine boit! » s'écria un petit-maître du parterre. Cette saillie décida du sort de la pièce, qui ne fut point achevée et alla
i. Reprise le 17 janvier 1724, avec des corrections, elle eut encore huit représentations.
2. Cette brochure fut attribuée à Voltaire, qui s'en défendit énergiquement .
30 Adrienne Le Couvreur.
rejoindre dans l'oubli YArtémire dont elle était sortie, jusqu'à ce que Voltaire, faisant mourir son héroïne sur l'échafaud et dans la coulisse, l'eût redonnée sous sa troisième forme : HÉRODE ET Mariamne (io avril 1725); elle eut alors vingt-huit représentations', accompagnée, à partir du 18 août-, d'une petite pièce en vers, I'Indiscret, la première comédie de Voltaire, dans laquelle Adrienne créa le rôle d'Hortense (six représentations). Mlle de Seine, qui avait débuté le 5 janvier 1725, jouait Salomé dans Hérode^, et Vol-
1. Une Épître à M. de Voltaire sur sa Mariamne, qui parut alors, disait d'Adrienne Le Couvreur :
« Sans elle l'on verrait la scène sans vigueur, '■ Et Melpomène prête à tomber en langueur. "
Le 19 mai 1725, l'Assemblée reçut, « pour être jouée le plus tôt que faire se pourra » , Marie Tome ou la parodie de Mariamne, qui ne fut pas représentée. Voltaire, qui se montra si constamment blessé des parodies de la Foire et de la Comédie italienne, s'opposa certainement à la représentation sur la scène française de cette farce que je n'ai vue signalée nulle part.
2. Le voyage de Fontainebleau dura, en 1725, du 21 août au 28 novembre. Le mariage du Roi (s septembre) y attira un concours extraordinaire.
3. C'est au.K représentations de cette pièce qu'il faut reporter l'aventure de Voltaire avec le chevalier de Rohan, qu'on a cru l'un des amants d'Adrienne. Au mois de décembre 1725, le second fils du duc de Rohan-Chabot rencontra Voltaire dans la loge de Mlle Le Couvreur. Le jeune auteur parlait haut et vivement : « Qiiel est donc ce jeune hoiniue qui parle si haut ? demanda le chevalier. — C'est, répondit Voltaire, un homme qui ne traîne pas un grand nom, mais qui sait honorer celui qu'il porte. »
Le chevalier lève sa canne, sans le frapper, mais en disant qu'on ne devait lui répondre qu'à coups de bâton. Voltaire porte la main à son épée ; Mlle Le Couvreur tombe évanouie, on la secourt ; la querelle cesse. Mais, à deux ou trois jours de là, le chevalier fait lâchement bâtonner le poète, qui cherche à se venger, le provoque en duel et croit enfin
ÉTUDE BIOGRAPHIQ.UE. 3I
taire ne fut pas très content de cette interprète, dont la mauvaise humeur se tourna contre sa partenaire plus heureuse. Par là doit s'expliquer cette courte note extraite des Archives de la Comédie française : i Le 1" mai 1725, ordre est donné aux semainiers de retirer cent livres sur la part de Mlle de Seine et de porter cette somme à l'Hôpital des Enfants Trouvés, pour inconvenance envers Mlle Le Couvreur, avec menace d'être renvoyée de la Troupe en cas de récidive'. "
L'autorité comptait avec Adrienne, aussi bien que le public et les auteurs. La Mothe-Houdard se souvmt de sa Constance, et lui confia l'Angélique du Talisman, petite comédie en prose, qu'il avait tirée du conte de la Fontaine V Oraison de saint Julien (27 mars 1726); puis ce fut Crébillon, qui lui donna le rôle d'Ericie dans PYRRHUS, roi d'Epire, tragédie fort applaudie et restée au théâtre après dix-sept représentations consécutives (29 avril).
Le 7 septembre, Adrienne crée Amarillis dans le Pastor FIDO, froide pastorale imitée du Guarini par l'abbé Pellegrin -, qui eut neuf représentations avant le voyage de Fontainebleau (26 septembre-28 octobre).
C'est probablement à cette époque qu'il faut placer l'anecdote de la gu.tare, dans les Folies amoureuses, qu'Adrienne joua le jeudi 1 9' septembre, avec îphigénie. Le musicien Chambrun devait accompagner l'ariette d'Agathe pendant que l'actrice feindrait de
avoir satisfaction, lorsqu'il est arrêté dans la nuit du 17 avril et jeté pour un mois à la Bastille.
1 . Deu.x"ans plus tard, Mlle de Seine épousait Quinault-Dufresne.
2. Le Pastor rt(/o, pastorale héroïque en 5 actes précédée d'un prologue, par M. k chevalier de Pellegrin. Paris, Noël Pissot, 1726, in-S". La première fut des plus tumultueuses. Dans le prologue paraissaient Vénus, Melpomène, Thalie et Momus.
52 Adrienne Le Couvreur.
toucher l'instrument. Mais la mesure se trouva rompue, l'illusion ne se produisit pas, et les ennemis de la comédienne profitèrent de cet accident pour la tourner en ridicule.
Le 1 5 décembre, nouvelle création : dans leTlBÈRE du président Dupuis et de Pellegrin, tragédie disparue après quatre représentations, dont une à Versailles.
En cette dixième année de Paris, Adrienne avait joué quatre-vingt-une fois.
L'année suivante (1727-28) n'est marquée que par deux créations comiques :
La marquise de la SECONDE SURPRISE DE l'Amour (3 1 décembre) et la comtesse des Amants déguisés, petite pièce en trois actes, en prose, de l'abbé Aunillon, représentée et imprimée sous le nom de Dové.
Quoique tombée à la seconde représentation , la comédie de Marivaux est restée au théâtre, et l'on en faisait naguère (25 mai 1890) une intéressante reprise pour Mlle Nancy Martel.
Volontiers les auteurs font retomber sur les interprètes la chute de leurs ouvrages : nous avons vu Voltaire s'en prendre à Mlle de Seine du peu de succès du rôle de Salomé. Adrienne ne put échapper à la loi commune : surtout les poètes comiques ou soi-disant tels l'accusèrent de se liguer avec le public contre leurs pièces et de ne pas défendre ses rôles. Marivaux ne goûta que médiocrement sa marquise, qu'il jugeait inférieure à la Silvia du Théâtre italien : il lui reprocha, dit Dalembert, de l'avoir jouée « en reine " , et Mlle Grandval, une comédienne de second ordre, reprenant le rôle quelques années après la mort d'Adrienne, fut trouvée bien préférable.
Ce furent pourtant encore trois rôles comiques que les trois dernières créations de Mlle Le Couvreur :
Lucile, dans le Faux Savant deDuVaure (21 juin 1728), comédie à moitié tombée (quatre représentations), que l'auteur réduisit de cinq à trois actes en 1 749 : elle fut alors plus heureuse sous son nouveau
titre : l'Amant précepteur, et eut onze représentations. Une jolie scène a survécu, qu'on entend parfois aux concours du Conservatoire.
Puis ce fut Angélique, dans les P'iLS INGRATS ou \'Éco!e des Pères, originale et gaie comédie dePiron, qui eut un grand succès et vingt-trois représentations (2 I octobre) ;
Enfin, l'année suivante, Doris dans la troisième partie des TROIS SPECTACLES de Du Mas d'Aigueberre (6 juillet 1729) : c'était un rôle chanté, sur la musique de Mouret (vingt représentations).
Le 17 décembre, Adrienne joua, dans la première reprise de YIno et Mèlicerle de La Grange-Chancel, le rôle d'Ino , créé par Mlle de Nesle en 171 3 (neuf représentations).
Sa dernière création devait être Léonide, dans le Callisthcnc de Piron, qui lui avait promis le rôle. Mais d'une part la coterie des Quinault, à laquelle Piron était inféodé de par ses relations bien connue.; avec Mlle Quinault cadette, de l'autre l'hôtel de Bouillon, dont il était le familier, le lui firent retirer en faveur d'une nouvelle venue, parente des Quinault, Mlle Balicourt, et ce dut être un vif chagrin pour Adrienne, dont on lira la belle réponse à l'auteur sous le n" XLVI de sa correspondance.
La première de CalUslhhie eut lieu le 18 janvier 1730. Deux mois plus tard, Adrienne n'était plus.
Sa santé avait toujours été délicate : dès Strasbourg, à vingt ans, elle se plaint d'être ^ incommodée " . En 1719, elle ne joue ni en avril ni en juillet; l'année suivante, ni en avril, ni en juin, ni en juillet. Elle est malade en février et mars 1721. Le 3 février 1723, on devait jouer Basile et Quhterie, on était près de commencer, lorsqu'il lui prit de si violentes vapeurs qu'on dut changer le spectacle et donner {'École des femmes et le Médecin malgré lai, et qu'elle resta huit jours sans jouer. Le 2 juillet suivant, on avait affiché Inès; mais Adrienne étant prise d'une fièvre violente,
34 Adrienne Le Couvreur.
on fut obligé de remettre la tragédie nouvelle à six jours. Le 28 du même mois, on devait donner l'École des femmes, et Mlle Le Couvreur avait promis à l'Assemblée d'y représenter Agnès n. parce que l'on ne pouvait faire autrement " ; mais la veille elle envoya dire à la Comédie qu'elle ne le pourrait pas, et l'on fut obligé de faire relâche. En octobre 1727, elle a une maladie d'yeux.
Dans ses lettres, elle se plaint sans cesse de sa santé, et parle de se mettre au régime du lait.
D'Allainval dit que quatre ans avant sa mort (ce serait donc en 1725-26), Mlle Le Couvreur avait été attaquée d'une dysenterie dont elle ne réchappa que contre l'opinion de tout le monde et l'avis des plus célèbres médecins, et qui la mit si près du tombeau, qu'elle fit le testament qu'on a trouvé après sa mort.
Or, ce fut seulement pendant la clôture de Pâques 1729 qu'Adrienne fit son testament, daté du 7 avril, et qu'elle signe « en très bonne santé y .
Mais — ajoute d'Allaijival — i. depuis cette maladie, sa santé aurait toujours été chancelante; l'étude qu'elle faisait chaque jour pour devenir plus inimitable et la crainte de se faire trop souhaiter chez des personnes de la plus haute qualité n'auraient pas peu contribué à l'empêcher de se rétablir. Il y avait plusieurs mois qu'elle changeait, pour ainsi dire, à vue d'œil, et que ses amis la pressaient de se ménager davantage ; mais elle aimait mieux prendre sur sa santé que de manquer à ses camarades. "
D'Allainval aurait pu remarquer que cette dernière année avait été pour elle une accumulation de chagrins : la mort de son vieux camarade et maître Baron, l'ingratitude de Piron, les tracasseries de ses rivales et particulièrement de la Du Clos, et, par-dessus tout sans doute, l'abandon ou le refroidissement de quelques amis, l'infidélité du comte de Saxe, et la tentative d'empoisonnement dont elle faillit être victime.