MAURICE DE SAXE
Nous avons vu Adrienne, longtemps inconsolable de la mort de son premier amant, accepter enfin les hommages du comte de Klinglin, qui lui promettait le mariage, et bientôt frappée d'une seconde blessure qui lui fit déserter Strasbourg.
A peine arrivée à Paris, elle vécut dans l'étude et la solitude, repoussant, dans la foule de ses adorateurs, jusqu'à l'amour jeune et sincère de M. d'Argental, dont elle ne voulut être que l'amie dévouée, et à la mère duquel elle écrivit l'admirable lettre qui porte le n° IX de sa correspondance.
Elle avait donc fermé son cœur à l'amour ' , qui donne plus de souffrances que de joies, et se croyait désormais invulnérable et toute à son art, lorsque parut le com.te de Saxe. Tous ses projets de sagesse et d'indifférence tombèrent devant ce jeune héros, <^ k qui les cœurs, dit Des Boulmiers, ne résistaient pas plus que les villes ». Maurice vint, vit et vainquit; Adrienne crut aimer pour la première fois.
L'un des nombreux enfants naturels de l'Électeur de Saxe Frédéric-Auguste (depuis roi de Pologne) ,
I. Le Journal de Barbier dit cependant (t. I, p. 305) que Prungent, intendant de Mme la duchesse de Brunswick (Bénédicte, palatine de Bavière), a été son amant à Paris, et a mangé avec elle beaucoup d'argent à la princesse. D'autres lui donnent encore le chevalier de Rohan, Voltaire et milord Peterborough.
36 Adrienne Le Couvreur.
Maurice avait pour mère Aurore de Kœnigsmark, Suédoise d'une rare beauté.
Né à Gotzlar le 28 octobre 1696, il était de quatre ans plus jeune qu'Adrienne. De douze à quatorze ans, il avait combattu en Pologne, dans les Pays-Bas, en Poméranie.
Très précoce en galanterie comme en bravoure, en digne fils de son père, son premier amour avait été Rosette, la petite Flamande ; à la suite d'aventures galantes à Dresde, il épousa la comtesse de Loben, qui le fatigua de sa jalousie et qu'il délaissa bientôt pour une jeune Silésienne.
Arrivé en France en avril 1720, avec ses onze campagnes à vingt-quatre ans , très familiarisé avec notre langue, la seule qu'il eût voulu apprendre, le jeune colonel saxon fut très bien reçu du Régent, qui lui fit expédier un brevet de maréchal de camp ' ; mais il ne demeura pas longtemps à Paris et retourna à Dresde pour obtenir la permission de s'attacher au service ae la France. Pris en flagrant délit d'adultère avec une suivante de sa femme, il vit son mariage cassé et fut condamné à mort.
Revenu à Paris en 1 721, il achète le régiment de Greder, qui prend le nom du nouveau colonel. C'est alors qu'il s'attacha sérieusement à Mlle Le Couvreur, dont il goûta plus encore la douceur de caractère et la candeur d'âme que le talent et la beauté-.
D'une taille moyenne, mais d'un tempérament robuste et d'une force extraordinaire, sa physionomie noble, douce et martiale à la fois, son caractère généreux, afîable et compatissant, sa réputation de bourreau des
1. Le brevet porte la date du 9 août 1720; le traitement était de 10,000 livres.
2. Les Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse, qui désignent le comte de Saxe par le nom de Kalife-Sultan , disent qu' « il avait du penchant à la tendresse et passait pour avoir des lalens supérieurs, mérite qui l'avait mis en grande considération auprès des femmes, chez lesquelles on
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cœurs devaient exercer une fascination singulière sur la tragédienne au cœur tendre. On a évoqué, à propos de leurs amours, la belle et touchante fable des Dei'x Pigeons : la colombe et le taureau les représenteraient plus fidèlement. Ce Don Juan qui cassait en deux le fer d'un cheval comme on partage un biscuit, devait attirer la frêle et mignonne créature. Ils s'aimèrent d'amour tendre et sincère, et leur bonheur ne connut pas de nuages pendant trois années. Mais — je cite encore Des Boulmiers — a la gloire vint, du fond du Nord, faire briller aux yeux du comte une couronne qu'on offrait à sa valeur". En lyaî, le duché de Courlande étant venu à vaquer, l'ambitieux Maurice voulut se faire élire souverain de cette principauté. Il partit. A l'absence, ce plus grand des maux, se joignit l'insuccès : les affaires tournèrent mal en Courlande. Maurice eut besoin d'argent, nerf de la guerre comme de l'intrigue ; il écrivit en France pour faire appel à ses amis. Adrienne fut la première à répondre : elle vendit ou mit en gage ses diamants, ses bijoux et sa vaisselle, et put contribuer pour une somme de quarante mille livres '. Avait-elle alors l'arrière-pensée de se faire épouser et de devenir souveraine de Courlande.'' Le comte ne chercha pas à pénétrer le secret mobile de cette p'-euve d'attachement , et il lui en marqua sa reconnaissance dans les termes les plus touchants. Mais, malgré sa valeur et le secours de ses amis, ses affaires allèrent de mal en pis, il échoua dans son entreprise et faillit même être arrêté à Mittau par le prince Menzikoff.
Le 10 janvier 1728, Maurice est à Breslau : il
assurait qu'il s'était fait, à juste titre, une grande réputation. On a prétendu qu'il s'était épris de belle passion pour une fille nommée Zilamire (Mlle Le Couvreur, comédienne, favorite du maréchal de Saxe, dit la Clef des noms propres). » (Edit. de Berlin, 1759, p. 179-80.)
I. Ce trait de générosité (juin 1726) a mérité de prendre place dans la Bienfaisance française, recueil d'anecdotes où
}8 Adrienne Le Couvreur.
ne rentre à Paris que le 23 octobre, après trois ans d'absence. Adrienne jouait alors un nouveau rôle dans les Fils ingrats : elle goûta d'abord les joies du retour; mais elle avait soif d'une vie calme, rangée, régulière, et ne pouvait se contenter longtemps d'un amour t à la dragonne " . Le volage Maurice se lassa bientôt du caractère un peu triste et de l'humeur justement jalouse de sa fidèle amie. Il s'appliquait alors très sérieusement à l'étude des mathématiques , de la mécanique et des fortifications ' : Hercule ne pouvait éternellement filer aux pieds d'Omphale.
Bastide raconte qu'Adrienne, furieuse d'une infidélité du comte de Sa.xe, le vit entrer dans l'orchestre de la Comédie un jour qu'elle jouait le rôle de Phèdre, au moment où elle disait à Hippolyte :
« Au défaut de ton bras, prête-moi ton épée. »
Elle se jeta sur l'acteur, lui arracha son glaive, et le lança «■ dans l'estomac du comte, à la vue de trois mille spectateurs - n .
Cette épée de théâtre donna le coup de grâce à un amour déjà bien malade. Un viveur, un pandour ne
l'on rencontre aussi le nom de son amie, Mlle Lamotte, de la Comédie française (t. II, pp. 14 et 57s).
1. En 1729, le comte de Saxe inventa une galère sans rames ni voiles, avec laquelle il prétendait faire remonter les bateaux de Rouen à Paris en vingt-quatre heures sans employer de chevaux. Cette machine ne réussit pas : elle coûta des sommes immenses à l'inventeur et à son associé, M. Bonier. Le projet fut communiqué à l'Académie des sciences. (Voir les comptes rendus, et aussi les Étrennes d'Apollon pour 1789.)
2. Lettre à M. Rousseau, au sujet de sa lettre à M. d'Alembert, in-S", 1759.
Cette scène doit être placée entre le 7 mai et le 18 octobre 1729, plutôt à cette dernière date, après laquelle Adrienne resta trois semaines sans jouer. Elle reparut le jeudi 1 0 novembre dans ce même rôle de Phèdre, et ce fut
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devait pas trouver assez ^i amusante » cette élégiaque, cette sentimentale, cette sérieuse. Adrienne n'était pas assez » fille n pour ce reître et pour ce soudard.
Il avait plu d'ailleurs à une grande dame , très galante, la duchesse de Bouillon, maîtresse en titre du comte de Clermont '.
Le comte de Saxe fit tout pour réussir auprès de la duchesse. 11 avait une maison de chasse à huit lieues de Paris : il l'y invita aux fêtes de Pâques 1729, pendant la clôture des théâtres ; Adrienne fut du voyage avec deux de ses camarades. On chassa le sanglier. La duchesse invita la tragédienne à sa maison de Pontoise, où elle la traita » en reine n , dit l'abbé Aunillon -, embrassant sa rivale avant de l'étouffer.
Ce fut là sans doute que sa perte fut résolue, et voici, d'après le témoignage même d'un complice, le récit de la tentative d'empoisonnement qui précéda de peu la mort presque subite de la tragédienne.
probablement ce jour-là qu'elle souffleta publiquement la duchesse de Bouillon de ces vers vengeurs :
« Je ne suis point de ces femmes hardies « Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix, « Ont su se faire un front qui ne rougit jamais. »
Le parterre, qui savait le dessous des cartes, applaudit frénétiquement. Peut-être les deux incidents eurent-ils lieu le même jour. Mais, quelle que soit la date, Bastide exagère de plus de moitié le nombre des spectateurs ; la salle de l'Ancienne Comédie ne pouvait contenir plus de 1,200 personnes.