LE POISON
Un petit abbé bossu, Siméon Bouret, clerc tonsuré, ftls aîné d'un trésorier de France à Metz, où il était né en 1711, avait accompagné son père à Paris pour affaires de famille en mai 1727 et y était resté jusqu'au 1 5 septembre.
Ils étaient revenus l'année suivante, huit jours avant Noël, et son père, rappelé à Metz par ses affaires, le laissa à Paris; il devait s'y perfectionner dans le dessin et la peinture, pour lesquels il avait beaucoup de dispositions.
Bouret avait alors dix-neuf ans. Il était logé rue Saint-Germain-l'Auxerrois, en garni, à l'hôtel de la Grâce de Dieu, tenu par une femme Hubert-.
Aimant beaucoup le spectacle, il allait presque tous les jours à la Comédie française , et passait souvent dans les foyers, allant et venant dans les loges.
Environ un mois après son arrivée à Paris, il retrouva un jeune gentilhomme, fort expert en peinture, qu'il avait connu lors de son premier voyage, sur la fin d'août 1727, à l'Académie de peinture qui
1 . Les éléments de ce récit sont empruntés aux interrogatoires de Bouret, conservés, dans les papiers de la Bastille, à la Bibliothèque de l'Arsenal, où ils m'ont été communiqués avec la plus parfaite obligeance par M. Funck-Brentano.
2. Il demeura ensuite rue de Seine, d'abord au petit hôtel de Provence, puis à V hôtel du Saint-Esprit.
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se tenait au Louvre. Ce jeune homme, nommé Périgordj, lui proposa d'aller ensemble à la foire Saint- Germain. En passant par la rue Dauphine, ils rencontrèrent un jeune homme de seize à dix-sept ans, grand de taille, assez beau de visage-, en habit de livrée, et grand ami de Périgord, qui lui dit que c'était un page de Mme la duchesse de Bouillon.
Ils continuèrent tous trois leur chemin vers la foire, où ils entrèrent chez un marchand de tableaux. Bouret en regarda plusieurs. Le page lui demanda s'il se connaissait en tableaux; il lui répondit qu'il savait peindre en miniature et lui offrit de iaire son portrait, ce qui fut accepté. Ils allèrent ensuite dans un café où ils burent des liqueurs, et, après avoir soupe au cabaret où le page paya l'écot, ils se quittèrent sur les huit heures et demie du soir, en se donnant tous trois rendez-vous au lendemain à l'hôtel de Bouillon-', pour commencer le portrait.
Le lendemain , ils déjeunèrent tous trois dans la chambre du page, puis Périgord se retira, et Bouret travailla au portrait jusqu'à une heure après midi. Le lendemain matin et les cinq ou six jours suivants, il vint continuer le portrait qui, une fois achevé, fut encadré dans une tabatière d'écaillé.
Rendez-vous prs avec le page à quatre heures du soir pour aller à la foire, Bouret, à l'heure dite, le trouva sur la porte de l'hôtel de Bouillon : le page lui dit qu'il avait fait voir son portrait à Mme la duchesse,
1. Périgord faisait le portrait en grand, assez médiocrement.
2. Veut-on le signalement complet? « Le poil brun, très « beaux cheveux châtain clair tirant sur le blond en bourse « ou en cadenette, grands yeux noirs, nez aquilin, bouche « et dents belles, lèvre inférieure vermeille et assez rele- « vée. »
3. L'hôtel de Bouillon, situé quai Malaquais (n" 17 actuel), était très voisin de la rue des Marais, où demeurait Adrienne Le Couvreur.
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qui l'avait trouvé fort bien ; puis il le fit entrer dans l'hôtel et le conduisit à un appartement ' où était Mme la duchesse -, à laquelle Bouret eut l'hofineur de faire la révérence. Elle lui fit beaucoup de politesses et de compliments sur le portrait du page, non sans observer quelques défauts, et lui demanda s'il ne voudrait pas bien faire son portrait. Bouret répondit que cela lui ferait beaucoup d'honneur, et promit de revenir deux jours après. Il prit congé de la duchesse et s'en alla avec le page à la foire'.
Le surlendemain, Bouret se rend à onze heures à l'hôtel de Bouillon et commence le portrait de la duchesse, qu'il parachève en huit ou di.\ jours : c'était un petit buste un peu plus grand qu'une pièce de vingt-quatre sols, pour mettre à un bracelet.
A la troisième séance, la duchesse, qui avait appris par le page que Bouret aimait beaucoup la comédie, lui demanda s'il connaissait des comédiens ou comé-
1 . La description de l'appartement garantit la véracité du récit :
« Après avoir traversé deux belles pièces, une chambre lambrissée et dorée sans tapisserie ; grand sofa de damas vert, chaises et tabourets de même étoffe, et, au-dessus du sofa, un seul tableau, représentant Une femme avec des Amours et un Sylvain ; à côté, une portière tirée. »
2. Louise-Henriette-Françoise de Lorraine (Mlle de Guise), fille du prince et de la princesse d'Harcourt, devint en mars 1725 la quatrième femme d'Emmanuel-Théodose de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon ; morte à Paris le 31 mars 17 37, âgée de trente ans. Bouret, qui a fait son portrait, devait la décrire fidèlement ; « Très belle ; plus grande que petite; ni grasse ni maigre; le visage ovale, rond par le bas ; le front grand ; de grands yeux noirs , ainsi que les sourcils ; les cheveux bruns ; la bouche fort relevée et les lèvres très vermeilles ; un grande mouche près de l'œil droit. » Ajoutons qu'elle avait quarante ans de moins que son mari, qui mourut en 1730
3. Ceci se passait à la fin de janvier ou au commencement de février 1729,
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diennes, et lesquels il trouvait les meilleurs. — a Je n'en vois pas de meilleurs comme comédiens que les Quinault', comme comédiennes que les demoiselles Le Couvreur et Du Clos. — Connaissez-vous particulièrement la demoiselle Le Couvreur? — Je ne la connais que de l'avoir vue sur le théâtre. » La duchesse lui dit qu'il devrait bien lier une connaissance particulière avec elle ou faire en sorte de connaître quelqu'un qui fût en grande liaison avec cette comédienne : — « Puisque vous ne la connaissez pas et que vous n'êtes pas connu d'elle, il faut que vous me fassiez un plaisir, qui est de lui rendre une lettre que je vais vous dicter, j Et, dans l'instant, elle dicta à Bouret une lettre par laquelle il paraissait que c'était un prince du sang qui écrivait à l'actrice et qui lui faisait une déclaration d'amour en lui insinuant de quitter au plus tôt M. le comte de Saxe.
Bouret plia cette lettre qu'il mit dans sa poche par ordre de la duchesse et la garda.
Il retourna le lendemain chez Mme de Bouillon qui lui dit que cette lettre ne servirait de rien, parce qu'elle avait changé de sentiment ; que, comme il savait faire le portrait, il ne lui serait pas difficile d'avoir entrée chez la comédienne. Bouret témoigna de la difficulté. La duchesse lui di' qu'il ne s'agissait que d'une bagatelle, de donner à la Le Couvreur un philtre amoureux. Bouret répondit qu'il ferait son possible, et se mit à continuer le portrait. Pendant qu'il travaillait, la duchesse lui demanda s'il se retirait de bonne heure : — « Sur les dix à onze heures du soir. » — i^ Trouvez-vous donc ce soir même à onze heures à la porte des Tuileries, du côté du pont Royal, oîi je vous enverrai chercher au retour du bal. s
Sur les onze heures et demie environ, au bout du
I . Cette appréciation ne devait pas déplaire à la duchesse, qui passait pour avoir accordé ses faveurs à Quinault- Dufresne.
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pont Royal , du côté des Tuileries , deux hommes masqués se présentèrent à lui, l'un magnifiquement vêtu d'un habit brodé d'or ou d'argent, l'autre, espèce de valet sans livrée, d'un habit uni, tous deux sans épée, leurs masques de bal moitié blanc, moitié noir. Ils lui demandèrent s'il n'était pas là de la part de Mme de Bouillon. A quoi ayant répondu que oui, ce valet le conduisit de l'autre côté et à quelque distance du pont, le long du quai des Théatins, où Mme la duchesse de Bouillon était assise sur des pierres ou sur le bord du parapet, accompagnée seulement d'une femme, qui lui parut être Mme la princesse de Bouillon, sa belle-sœur'. S'étant approché d'elle, elle lui dit de parler à deux hommes masqués qui se tenaient là, et qui l'emmenèrent à vingt ou trente pas.
Ils lui demandèrent s'il était homm.e à vouloir gagner de l'argent, ajoutant qu'en ce cas sa fortune était faite, pourvu qu'il gardât le secret. — « Cela sera aisé, pourvu qu'il n'y ait point de mauvaise action à faire. " — >' Non. Non. Vous savez bien la personne dont Mme la duchesse vous a parlé : il ne s'agit que d'avoir entrée chez elle et de pouvoir lui donner des pastilles qui lui feront avoir de l'indifférence pour le comte de Saxe et de l'amour pour une autre personne. " — il S'il n'y a que cela, il n'y a pas beaucoup de difficulté. i — Et les deux hommes lui promirent une somme de six mille livres argent comptant, et une pension viagère de six cents.
Bouret, après une bonne demi-heure de conversation, alla rejoindre Mme de Bouillon qui était restée sur les pierres; il la trouva tout en larmes, parlant à la dame qui était auprès d'elle, nommant souvent
I. Marie-Charlotte Sobieska, mariée en 1724 à Charles Godefroi de la Tour d'Auvergne, prince de Bouillon, était alors veuve de son frère aîné Frédéric-Maurice-Casimir de la Tour, prince de Turenne. Elle était donc, non pas la bellesœur de la duchesse, mais la bru du duc de Bouillon.
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M. le comte de Saxe, sans qu'il pût entendre d'autres paroles que : s Je suis bien malheureuse ! -n et jetant toujours des pleurs comme une femme au désespoir. Enfin elle dit à Bouret qu'elle était très contente de lui et qu'il vint le lendemain chez elle continuer son portrait.
Il s'y rendit en effet sur les onze heures. Le page l'attendait sur la porte, comme il avait fait les autres fois, et le conduisit à l'appartement de la duchesse. Pendant qu'il travaillait, elle lui dit : û Vous savez ce que ces messieurs vous ont dit hier; c'est une fille de rien ; il faut l'exécuter, et c'est même rendre un service à l'État. D'ailleurs, vous pouvez être sûr de la récompense. 'î — Bouret répondit qu'il ferait son possible pour pénétrer dans la maison de la demoiselle Le Couvreur, et, le page étant entré, il cessa de travailler, disant à la duchesse qu'il reviendrait sur les trois heures et demie. Ce qu'il fit, ayant encore été introduit par le même page. Il continua son portrait, et pendant qu'il y travaillait, entra une dame, fort cachée dans ses cornettes, qui parla à Mme de Bouillon en particulier, lui nommant le comte de Saxe. Après une conversation assez longue , la dame se retira, et un moment après le page vint prendre Bouret, qui partit après avoir reçu ordre de revenir le lendemain sur Ks trois heures. Il fut, ce jour-là, encore introduit par -le page dans l'appartement de la duchesse, qui lui fit voir une estampe d'Apollon et Issé nus; elle lui dit qu'elle désirerait être tirée en conformité de cette estampe , et qu'au lieu d'Apollon il fera le portrait d'un monsieur dans la même attitude '.
I. Très galante, la duchesse eut successivement pour amants Quinault-Dufresne, Tribou de l'Opéra, et le jeune Grandval, qui débuta à la Comédie le 19 novembre 1729. Voir le Sottisier de Paulmy, et les Mémoires de Maurepas. En 1730, le comte de Clermont était l'amant en titre de la duchesse de Bouillon ; mais elle recherchait le comte de
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Bouret objecta qu'il ne savait pas assez bien peindre
Eour cela : la duchesse répondit qu'elle en eût été ien curieuse. Et ayant enfin terminé le portrait deux ou trois jours après, elle lui dit qu'il serait à propos qu'il ne revînt plus à l'hôtel jusqu'à ce qu'il eût exécuté ce que les deux hommes masqués lui avaient dit quelques jours auparavant ; qu'il les trouverait le soir même, sur les neuf heures, aux Tuileries, en entrant, près de la terrasse.
Bouret, y étant allé, trouva les hommes masqués qui lui demandèrent s'il était dans la résolution d'exécuter ce qu'ils lui avaient proposé. Sur sa réponse affirmative, ils lui dirent de se trouver le lendemain à pareille heure aux Tuileries, et qu'en cas que la porte s'en trouvât fermée , il n'avait qu'à aller hors de la porte de la Conférence et près de la grille qui entre dans le Cours où il les trouverait.
Étant retourné le lendemain aux Tuileries, il trouva, sur la terrasse donnant sur le quai, les deux hommes masqués qui lui demandèrent s'il avait trouvé l'occasion d'entrer chez la Le Couvreur. Ayant répondu que non , ils lui dirent qu'il fallait absolument y avoir entrée, parce que cela pressait ; qu'il ne risquait rien, et que, s'il arrivait que la chose fît un effet un peu violent, il ne devait point s'en étonner. Bouret leur dit : " Mais si cela la faisait mourir? d — ~i. Quand cela arriverait, vous n'avez encore rien à craindre ; il ne s'agit que de bien prendre ses mesures. Nous vous tiendrons prête une chaise de poste pour vous faire passer dans les pays étrangers, au cas que cela
Saxe qui la dédaignait pour la petite Cartou, chanteuse de l'Opéra. Marie-Claude-Nicole Cartou, célèbre par ses bons mots, entrée à l'Opéra vers 1726, quitta le théâtre en 175 1. Elle suivit, en 1750, le comte de Saxe au fameux camp de Muhlberg, en Saxe, où elle eut la gloire de souper avec deux rois, Auguste II de Pologne et Frédéric-Guillaume de Prusse, et les princes leurs fils, dont l'un fut depuis Frédéric II, ie grand Frédéric.
arrive. » Puis ils lui défendirent expressément de remettre les pieds à l'hôtel de Bouillon et de parler à la duchesse, sous quelque prétexte que ce fût.
Bouret, voulant s'éloigner de cette affaire, s'en alla passer quelques jours à Meulan. Un mois s'étant écoulé sans qu'il eût voulu voir les agents de la duchesse, ils l'envoyèrent chercher par un valet , et lui firent dire de se trouver aux Tuileries, au rendezvous ordinaire.
Bouret y alla, il y trouva encore les deux hommes masqués qui lui dirent que, puisqu'il avait tant fait de promettre, il fallait qu'il exécutât sa parole. Il résista toujours à leurs propositions et néanmoins eut encore avec eux pourparler près de la grille du Louvre.
Après tant d'empressement marqué de la part de ces deux hommes, et sur le conseil de son confesseur, Capucin du faubourg Saint-Jacques , il crut devoir avertir la demoiselle Le Couvreur de ce qui se tramait contre elle, et s'étant présenté chez elle deux fois sans la rencontrer, il lui écrivit cette lettre anonyme :
Il Mademoiselle,
u Vous serez surprise qu'une personne que vous ne connoissez point vous écrive pour vous prier de vous trouver demain Lunay à cinq heures et demie du soir sur la grande terrasse du Luxembourg, oii vous trouverez une personne qui vous instruira plus amplement; vous la reconnoîtrez à ce signe : un abbé qui frappera trois coups sur son chapeau en vous abordant.
« Dimanche, 24 juillet 1729. ^
Le lendemain lundi, 25 juillet, Mlle Le Couvreur, après avoir pris conseil de ses amis, se rendit au Luxembourg avec Mlle Lamotte et un intime, et y trouva l'abbé, qui lui dit qu'il se croyait obligé de lui donner avis qu'on voulait l'empoisonner. Elle lui demanda si
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cette menace ne venait pas de l'Opéra '. — Non. — Cela vient donc de l'hôtel de Bouillon ! — Elle lui dit qu'il fallait garder le silence, et qu'elle allait consulter un habile homme pour savoir ce qu'elle aurait à faire, et que le surlendemain il n'aurait qu'à venir chez elle et qu'elle lui dicterait sa conduite.
Le mercredi, qui était le 27 juillet, elle envoya chercher le comte de Saxe, qui questionna beaucoup Bouret et lui demanda si ce qu'il avait dit n'était pas faux. La Le Couvreur dit : » Cela vient de la part de Mme la duchesse de Bouillon ! i' Elle défendit à Bouret d'en parler à personne.
Le lendemain, jeuai, 28 juillet 1729-, vers les neuf heures du soir, Bouret était sur le pas de sa porte, lorsqu'un Savoyard vint lui dire qu'il y avait deux de ses amis qui l'attendaient sur le quai de l'École. Il y alla et trouva, enveloppés dans leurs manteaux, les deux hommes masqués qui lui dirent de les suivre. Ils l'emmenèrent, par le quai du Louvre, près des Tuileries, oii ils lui reprochèrent de les avoir trahis et le prirent à la gorge pour le faire avouer, le menaçant même de le tuer. Bouret leur soutint que non, ajoutant qu'il était prêt à exécuter la chose, qu'on n'avait qu'à lui fournir le philtre amoureux. Ils lui dirent que, si cela était, la récompense serait doublée, et qu'ils l'allaient mettre au fait : "■ Trouvez-vous demain , à trois heures, près du pont Tournant, comme si vous
1 . Adrienne avait sujet de craindre l'Opéra : si le chanteur Tribou, qui avait été l'amant de la duchesse de Bouillon, aimait la Le Couvreur [Journal de Barbier 1, le comte de Saxe avait pour maitreise la petite Cartou, et d'Argental était amoureux de la Pélissier, familière de l'hôtel de Bouillon.
Denis-François Tribou, né vers 1695, avait débuté en 172 1 à l'Opéra, où il resta vingt ans. Disciple préféré du P. Porée au collège Louis-le-Grand, il avait été théorbe de la musique du Roi. Il mourut à Paris, le 14 janvier 176 1.
2. L'interrogatoire dit : le 2b ou 27 août. C'est une erreur évidente.
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vouliez aller à la statue de Mercure ; en montant vous trouverez, au bout de la terrasse du côté des Feuillants, un petit chemin garni d'ifs taillés en ronds et en carrés; dans le second if carré, taillé en pyramide, à main droite, vous trouverez un petit paquet enveloppé de papier; et dans ce paquet des pastilles dont il y en a de bonnes, et trois enveloppées dans un papier particulier dont vous devez vous servir pour donner à la Le Couvreur, lorsque vous en trouverez l'occasion; mais il faut auparavant que vous puissiez avoir le portrait du comte de Saxe pour le remettre entre nos mains. »
Bouret donna avis de tout cela à M. le comte de Saxe et à Mlle Le Couvreur le vendredi, 29 juillet', sur les dix heures du matin. Ils lui dirent a aller aux Tuileries prendre les pastilles. Ce qu'il fit. Et les ayant trouvées dans l'if indiqué, en un petit paquet de la longueur d'un grand doigt, il porta ce paquet à Mlle Le Couvreur, qui l'ouvrit en présence du comte de Saxe. Elle y trouva plusieurs pastilles blanches, et trois autres enveloppées à part. Ayant porté ces dernières à leur nez, ils s'en sont tous trois trouvés mal, et le lieutenant de police fut immédiatement saisi de l'affaire.
Le même jour, un exempt, porteur d'une lettre de cachet, vint arrêter, à dix heures du soir, le pauvre Bouret, qui, le lendemain 30, entrait pour trois mois à la prison de Saint-Lazare^ , pendant que Claire- Joseph Geoffroy, de l'Académie des sciences, procédait à l'analyse des fameuses pastilles, après en avoir
1 . L'interrogatoire dit par erreur : « Vendredi 27 ou 28 aoiJt. »
2. « L'abbé Bouret a été arrêté hier et conduit à Saint- Lazare. M. le comte de Maurepas est supplié de faire e.xpédier un ordre du 30 juillet 1729, pour autoriser celui que j'ai donné. «
(Lieutenant général de police Hérault à Maurepas, ministre de la maison du Roi. — Archives de la Bastille.)
fait l'expérience sur un chien. Sainte-Beuve, qui a eu sous les yeux le rapport du savant chimiste ', le résume en disant que ^^ quelques-unes des pastilles parurent douteuses, mais que la quantité n'était pas suffisante pour permettre de constater (?) les expériences et d'asseoir un jugement ■!> .
On lira, sous le n" XLII de la Correspondance, et à la date du i" août, une lettre d'AdrienneàM. Hérault, que Sainte-Beuve a rapportée, par erreur, au second emprisonnement de Bouret.
Bouret subit un premier interrogatoire le 4 août. Le lendemain, le commissaire Camuset écrit à Hérault ;
. S août 1729.
a J'ai l'honneur de vous envoyer l'interrogatoire que vous m'avez ordonné de faire à Bouret, détenu à Saint-Lazare. Il m'a fait un récit de l'aiTaire dont est question, tel que vous m'aviez fait l'honneur de me le aire; mais plusieurs circonstances font connaître que cette prétendue aventure a été inventée par ce jeune homme, ou dans des vues de récompense, ou par une malice étudiée. Je ne sais pas même, si tout laid et tout contrefait qu'il est, il ne serait pas devenu amoureux de la demoiselle qui est la principale intéressée dans cette affaire -. "
Par le moyen de l'abbé d'Ennetière', chanoine de Cambrai, détenu à Saint-Lazare par ordre du Roi, et qui avait des relations au dehors, Adrienne écrit quatre ou cinq fois à Bouret, qui lui répond régulièrement et lui renvoie ses lettres quinze jours ou trois semaines avant sa première mise en liberté.
1 . Ce rapport a passé dans les ventes Monmerqué (n" 720) et Pixérécourt (n» 278).