LA MES
& OCTOBRI MENSE », 22 SEPTEMBRE 1891 aa
de l’auguste Reine et de la Mère de bonté; qu'ils lui tressent et lui offrent filialement des guirlandes mystiques, suivant le rite si répandu du Rosaire. Nous laissons entières et Nous ratifions les prescriptions déjà édictées par Nous-même, ainsi que les indulgences concédées (1).
Quel éclat, quelle utilité dans ce concert de louanges et de prières qui s’élèvera par les villes, par les bourgs, par les villages, sur terre et sur mer, dans toute l'étendue de l'univers catholique, et que feront retentir des centaines de milliers d’âmes pieuses, saluant Marie à toute heure d'un cœur et d’une voix, implorant Marie, espérant tout par Marie! Que l’universalité des fidèles lui demande d’intercéder auprès de son Fils pour que les nations dévoyées reviennent aux institutions et aux principes chrétiens, qui constituent la base du salut public et qui donnent une abondante floraison de la paix si désirée, et du vrai bonheur. |
Que les fidèles lui demandent aussi instamment le bien qui doit être le plus souhaité de tous, la liberté pour l'Eglise, leur Mère, et la paisible possession de cette liberté dont elle n’use qu'en vue de procurer aux hommes le souverain bien, et dont jamais ni partis culiers, ni Etats n’ont souffert dommage, mais dont il ont toujours recueilli les bienfaits les plus grands et les plus nombreux.
Que Dieu Vous prodigue enfin, Vénérables Frères, par l'intermédiaire de la Reine du très saint Rosaire, les faveurs et les grâces célestes qui vous donneront des secours et un accroissement continuel de forces pour le saint accomplissement des devoirs de la charge pastorale. En gage et en témoignage de quoi, recevez la
Bénédiction Apostolique que Nous Vous accordons très affectueuse-
ment, à Vous, à Votre clergé et aux peuples confiés à Vos soins.
__ Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 22 septembre de l’année 1891, la quatorzième année de Notre Pontificat.
LÉGN XII, PAPE.
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LETTRE ENCYCLIQUE
DEN TS P LION XII
A Nos Vénérables Frères les Archevéques, Évéques, au clergé et à tous les Catholiques de France.
Vénérables Frères, très chers Fils.
Au milieu des sollicitudes de l'Eglise universelle, bien des fois, dans le cours de Notre Pontificat, Nous Nous sommes plu à témoigner de Notre affection pour la France et pour son noble peuple. Et Nous avons voulu, par une de nos Encycliques encore présente à la mémoire de tous, dire solennellement, sur ce sujet, tout le. fond de Notre âme. C’est précisément cette affection qui Nous à tenu sans cesse attentif à suivre du regard, puis à repasser en Nousmême l’ensemble des faits, tantôt tristes, tantôt consolants qui, depuis plusieurs années,sesont déroulés parmi Vous.
En pénétrant à fond, à l'heure présente encore, la portée du vaste complot que certains hommes ont formé d’anéantir en France le christianisme, et l’animosité qu'ils mettent à poursuivre la réalisation de leur dessein, foulantaux pieds les plus élémentairesnotions * de liberté et de justice pour le sentiment de la majorité de la nation, et de respect pour les droits inaliénables de l’Église catholique, comment ne serions-Nous pas saisi d'une vive douleur ? Et quand Nous voyons se révéler, l’une après l’autre, les conséquences funestes de ces coupables attaques qui couspirent à la ruine des mœurs, de la religion et même des intérêts politiques sagement compris, comment exprimer les amertumes qui Nous inondent et les appréhensions qui Nous assiègent ?
D'autre part, Nous Nous sentons grandement consolé, lorsque Nous voyons ce même peuple français redoubler, pour le Saint- Siège, d'affection et de zèle, à mesure qu'il le voit plus délaissé, Nous devrions dire plus combattu sur la terre. A plusieurs reprises, mus par un profond sentiment de religion et de vrai patriotisme, les représentants de toutes les classes sociales sont accourus, de France jusqu'à Nous, heureux de subvenir aux nécessités incessantes de l'Eglise, désireux de Nous demander lamière etconseil,pour être sûrs qu'au milieu des présentes tribulations, ils ne s’écarteront
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en rien des enseignements du Chef des croyants. Et Nous, récipro-
quement, soit par écrit soit de vive voix, Nous avons ouvertement dit à Nos fils ce qu'ils avaient droit de demander à leur Père. Et loin de les porter au découragement, nous les avons fortement exhortés à redoubler d'amour et d'efforts dans la défense de la foi catholique, en même temps que de leur patrie : deux devoirs de premier ordre, auxquels nul homme, en cette vie, ne peut se soustraire.
Et aujourd’hui encore, Nous croyons opportun, nécessaire même, d'élever de nouveau la voix, pour exhorter plus instamment, Nous ne dirons pas seulement les catholiques, mais tous les Francais honnêtes et sensés à repousser loin d’eux tout germe de dissentiments politiques, afin de consacrer uniquement leurs forces à la pacification de leur patrie. Cette pacification, tous en comprennent le prix ; tous, de plus en plus, l’appellent de leurs vœux,et Nous qui la désirons plus que personne, puisque Nous représentons sur la terre le Dieu de la paix (1), Nous convions, par les présentes Lettres, toutes les âmes droites, tous les cœurs généreux à Nous seconder pour la rendre stable et féconde.
Avant tout, prenons comme point de départ une vérité notoire, souscrite par tout homme de bon sens et hautement proclamée par l'histoire de tous les peuples, à savoir que la religion, et la religion seule, peut créer le lien social ; que seule elle suffit à maintenir sur de solides fondements la paix d’une nation. Quand diverses familles, sans renoncer aux droits et aux devoirs de la société domestique, s'unissent sous l'inspiration de la nature, pour se constituer membres d’une autre famille plus vaste, appelée la société civile, leur but n'est pas seulement d'y trouver le moyen de pourvoir à leur bien-être matériel, mais surtout d’y puiser le bienfait de leur perfectionnement moral. Autrement la société s’élèverait peu au-dessus d’une agrégation d'êtres sans raison, dont toute la vie est dans la satisfaction des instincts sensuels. Il y a plus: sans ce perfectionnement moral, difficilement on démontrerait que la société civile, loin de devenir pour l’homme, en tant qu'homme, un avantage, ne tournerait pas à son détriment.
Or, la moralité dont l’homme, par le fait même qu'elle doit mettre de concert tant de droits et tant de devoirs dissemblables, puisqu'elle entre comme élément dans tout acte humain, suppose
nécessairement Dieu, et, avec Dieu, la religion, ce lien sacré dont
le privilège est d’unir, äntérieurement à tout autre lien, l’homme à Dieu. En effet, l’idée de moralité importe avant tout un ordre de dépendance à l'égard du vrai, qui est la lumière de l'esprit ; à l'égard du bien, qui est la fin de la volonté : sans le vrai, sans le bien, pas de morale digne de ce nom. Et quelle est donc la vérité principale et essentielle, celle dont toute vérité dérive? c'est Dieu. Quelle est donc encore la bonté suprême dont tout autre bien procède? c’est Dieu. Quelle estenfin le créateur etle conservateur de notre raison, de notre volonté, de tout notre être, comme il est la fin de notre vie ? Toujours Dieu. Donc, puisque la religion est l'expression intérieure et
extérieure de cette dépendance que nous devons à Dieu à titre de
(1) Non enim est dissensionis Deus, sed pacis. (Cor., x1v).
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justice, il s’en dégage une grave conséquence qui s'impose : Tous les citoyens sont tenus de s’allier pour maintenir dans la nation le sentiment religieux vrai, et pour le défendre au besoin, si jamais une école athée, en dépit des protestations de la nature et de l’histoire, s’efforçait de chasser Dieu de la société, sûre par là d'anéantir bientôt le sens moral au fond même de la conscience humaine. Sur ce point, entre hommes qui n’ont pas perdu la notion de l’honnête, aucune dissidence ne saurait subsister.
Dans les catholiques français, le sentiment religieux doit être encore plus profond et plus universel, puisqu'ils ont le bonheur d’appartenir à la vraie religion. Si, en effet, les croyances religieuses furent, toujours et partout, données comme base à la moralité des actions humaines et à l'existence de toute société bien ordonnée, il est évident que la religion catholique, par le fait même qu'elle est la vraie Eglise de Jésus-Christ, possède plus que toute autre l'efficacité voulue pour bien régler la vie, dans la société comme dans l'individu. En faut-il un éclatant exemple? La France elle-même le fournit. — À mesure qu'elle progressait dans la foi chrétienne, on la voyait monter graduellement à cette grandeur morale qu'elle atteignit, comme puissance politique et militaire. C'est qu'à la générosité naturelle de son cœur, la charité chrétienne était venue ajouter une abondante source de nouvelles énergies; c'est que son activité merveilleuse avait rencontré, tout à la fois comme aiguillon, lumière directive et garantie de constance, cette
foi chrétienne qui, par la main de la France, traça dans les annales
du genre humain des pages si glorieuses. Et encore aujourd’hui, sa foi ne continue-t-elle pas d'ajouter aux gloires passées de nouvelles gloires? On la voit, inépuisable de génie et de ressources, multiplier sur son propre sol les œuvres de charité; on l’admire partant pour les pays lointains où, par son or, par les labeurs de ses missionnaires, au prix même de leur sang, elle propage d'un même coup le renom de la France et les bienfaits de la religion catholique. Renoncer à de telles gloires, aucun Français, quelles que soient par ailleurs ses convictions, ne l’oserait; ce serait renier la patrie.
Or, l’histoire d'un peuple révèle, d’une manière incontestable, quel est l'élément générateur et conservateur de sa grandeur morale. Aussi, que cet élément vienne à lui manquer, ni la surabondance de l’or, ni la force des armes ne sauraient le sauver de la décadence morale, peut-être de la mort. Qui ne comprend maintenant que, pour tous les Français qui professent la religion catholique, la grande sollicitude doit être d’en assurer la conservation; et cela avec d'autant plus de dévouement, qu'au milieu d’eux le christianisme devient, de. la part des sectes, l’objet d'’hostilités plus implacables? Sur ce terrain, ils ne peuvent se permettre ni indolence dans l’action, ni division de partis; l’une accuserait une lâcheté indigne du chrétien, l’autre serait la: cause d’une faiblesse désastreuse.
Et ici, avant de pousser plus loin, il nous faut signaler une calomnie astucieusement répandue, pour accréditer contre les catholiques et contre le Saint-Siège lui-même des imputations odieuses. — On
; AU GLERGÉ DE FRANCE, 16 révrier 1892 “415
aan que l'entente et la vigueur d’action inculquées aux cathoiques pour la défense de léur foi ont, comme secret mobile, bien
moins la sauvegarde des intérêts religieux, que l'ambition de ména-.
ger à l'Eglise une domination politique sur l'Etat. — Vraiment, c’est vouloir ressusciter une calomnie bien ancienne, puisque son invention appartient aux premiers ennemis du christianisme. Ne fut-elle pas formulée tout d’abord contre la personne adorable du Rédempteur ? Oui, on l’accusait d’agir par des visées politiques, alors qu'il illuminait les âmes par $a prédication, et qu'il soulageait les souffrances corporelles ou spirituelles des malheureux avec les trésors de sa divine bonté : « Nous avons trouvé cet homme travaillant à bouleverser notre peuple, défendant de payer le tribut à César, et s’intitulant le Christ Roi. Si vous lui rendez la liberté, vous n'êtes pas ami de César : Car quiconque se prétend roi, fait de l'opposition à César. César est pour nous le seul roi... » (1)
Ce furent ces calomnies menacantes qui arrachèrent à Pilate la sentence de mort contre celui qu'à plusieurs reprises il avait déclaré innocent. Et les auteurs de ces mensonges ou d’autres de la même force n’omirent rien pour les propager au loin, par leurs émissaires, ainsi que saint Justin martyr le reprochait aux juifs de son temps: « Loin de vous repentir, après que vous avez appris sa résurreclion d’entre les morts, vous avez envoyé de Jérusalem des hommes. habilement choisis, pour annoncer qu'une hérésie et une secte impie avaient élé suscilées par un certain séducteur appelé Jésus de Galilée (2). ».
En diffamant si audacieusement le christianisme, ses ennemis savaient ce qu'ils faisaient; leur plan était de susciter contre sa propagation un formidable adversaire, l’Empire romain. La calomnie fit son chemin; et les païens, dans leur crédulité, appelaient, à l’envi, les premiers chrétiens des étres inutiles, des citoyens dangereux, des factieux, des ennemis de l’Empire et des empereurs (3). En vain les
apologistes du christianisme par leurs écrits, en vain les chrétiens
par leur belle conduite, s’appliquèrent-ils à démontrer tout ce qu'avaient d'absurde et de criminel ces qualifications: on ne daignait même pas les entendre. Leur nom seul valait une déclaration de guerre; et les chrétiens, par le simple fait qu'ils étaient chrétiens, non pour aucune autre cause, se voyaient forcément placés dans cette alternative: ou l’apostasie, ou le martyre.
Les mêmes griefs et les mêmes rigueurs se renouvelèrent plus ou moins dans les siècles suivants, chaque fois que se rencontrèrent des gouvernements déraisonnablement jaloux de leur pouvoir, et animés contre l'Eglise d’intentions malveillantes. Toujours ils surent.
(4) Hunc invenimus subvertentem gentem nostram, et prohibentem tributa dare Cæsari, et dicentem se Christum regem esse (Luc. xxtn, 2). Si hunc dimittis, non es amicus Cæsaris : omnis enim qui se regem facil centradicit Cæsari... Non habemus regem nisi Cæsarem. (Joan., xix, 12-15).
(2) Tantum abest ut pœnitentiam egerilis, postquam Eum a morluis resurrerisse accepistis, ut etiam... eximiis delectis viris, in omnem lerra-
rum orbem eos miserilis, qui renunciarent hæresim et seclam quamdam.
impiam et iniquam excilatam esse a Jesu quodrm frrlilæo seduclore, (Dialog. cum Tryphone). TRES 6 (3) Tertull. In Apolog.; — Minutius Felix, In Octavto.
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mettre en avant, devant le public, le prétexte des prétendus envahissements de i'Eglise sur l'Etat, pour fournir à l'Etat des apparences de droit, dans ses empiétements et ses violences envers la religion catholique.
Nous avons tenu à rappeler, en quelques traits, ce passé, pour que les catholiques ne se déconcertent pas du présent. La lutte, en substance, est toujours la même: toujours Jésus-Christ, mis en butte aux contradictions du monde: toujours mêmes moyens mis en œuvre par les ennemis modernes du christianisme, moyens très vieux au fond, modifiés à peine dans la forme; mais toujours aussi mêmes moyens de défense clairement indiqués aux chrétiens des temps présents par nos apologistes, nos docteurs, nos martyrs. Ce qu'ils ont fait, il nous incombe de le faire à notre tour. Mettons donc au-dessus de tout la gloire de Dieu et de son Eglise; travaillons pour elle avec une application constante et effective ; et laissons le soin du succès à Jésus-Christ qui nous dit: « Dans le monde, vous serez opprimés; mais, ayez confiance, j'ai vaincu le monde. (1) »
Pour aboutir là, Nous l’avons déjà remarqué, une grande union est nécessaire, et si l’on veut y parvenir, il est indispensable de mettre de côté toute préoccupation capable d’en amoindrir la force et l'efficacité. — Ici, Nous entendons principalement faire allusion aux divergences politiques des Français, sur la conduite à tenir envers la République actuelle: question que Nous désirons traiter avec la clarté réclamée par la gravité du sujet, én partant des principes et en descendant aux conséquences pratiques.
Divers gouvernements politiques se sont succédé en France dans le cours de ce siècle, et chacun avec {sa forme distinctive : empires, monarchies, républiques. En se renfermant dans les abstractions, on arriverait à définir quelle est la meilleure de ces formes, considérées en elles-mêmes; on peut affirmer également en toute vérité que chacune d'elles est bonne, pourvu qu'elle sache marcher droit à sa fin, c’est-à-dire le bien commun, pour lequel l’autorité sociale est constituée ; il convient d'ajouter finalement, qu'à un point de vue relatif, telle ou telle forme de gouvernement peut être préférable, comme s’adaptant mieux au caractère et aux mœurs de telle ou telle nation. Dans cet ordre d'idées spéculatif, les catholiques, comme tout citoyen, ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à l’autre, précisément en vertu de ce qu'aucune de ces formes sociales ne s'oppose, par elle-même, aux données de la saine raison, ni aux maximes de la doctrine chrétienne. Et c'en est assez pour justifier pleinement la sagesse de l'Eglise alors que, dans ses relations avec les pouvoirs politiques, elle fait abstraction des formes qui les différencient, pour traiter avec eux les grands intérêts religieux des peuples, sachant qu’elle a le devoir d’en prendre la tutelle, au-dessus de tout autre intérêt. Nos précédentes Encycliques ont exposé déjà ces principes; il était toutefois nécessaire de les rappeler, pour le développement du sujet qui nous . occupe aujourd'hui.
(1) In mundo pressuram habebitis : sed confidite, ego vici mundum. (Joan., xvI, 33). |
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AU CLERGÉ DE FRANCE, 16 révrer 1892 117
Que si l’on descend des abstractions sur le terrain des faits, il faut nous bien garder de renier les principes tout à l'heure établis ; ils demeurent inébranlables. Seulement, en s’incarnant dans les faits, ils y revêtent un caractère de contingence, déterminé par le milieu: où se produit leur application. Autrement dit, si chaque forme politique est bonne par elle-même, et peut être appliquée au gouvernement des peuples, en fait, cependant, on ne rencontre pas chez tous les peuples le pouvoir politique sous une même forme ; chacun possède la.sienne propre. Cette forme naît de l’ensemble des circonstances historiques ou nationales, mais toujours humaines, qui font surgir dans une nation ses lois traditionnelles et même fondamentales ; et par celles-ci, se trouve déterminée telle forme particulière de gouvernement, telle base de transmission des pouvoirs suprêmes.
Inutile de rappeler que tous les individus sont tenus d'accepter
ces gouvernements, et de ne rien tenter pour les renverser ou pour
en changer la forme. De là vient que l'Eglise, gardienne de la plus vraie. et la plus haute notion sur la souveraineté politique, puisqu’elle la fait dériver de Dieu, a toujours réprouvé les doctrines et. toujours condamné les hommes rebelles à l’autorité légitime. Et cela, dans le temps même où les dépositaires du pouvoir en abusaient contre Elle, se privant par là du plus puissant appui donné à leur autorité, et du moyen le plus efficace pour obtenir du peuple l’obéissance à leurs lois. On ne saurait trop méditer, sur ce sujet les célèbres prescriptions que le Prince des Apôtres, au milieu des persécutions, donnait aux premiers chrétiens: « Honorez tout le monde ; aimez la fraternité : craignez Dieu : rendez honneur au roi (1) ». Et celles de saint Paul: « Je vous en conjure donc avant toutes choses : ayez soin qu'il se fasse au milieu de vous des obsécrations, des oraisons, des demandes, des actions de grâces, pour tous les hommes, pour les rois, et pour tous ceux qui sont élevés en dignité, afin que nous menions une vie tranquille, en toute piété et chasteté: car cela est bon et agréable devant Dieu notre Sauveur (2). » Cependant, il faut soigneusement le remarquer ici: quelle que soit la forme des pouvoirs civils dans une nation, on ne peut la considérer comme tellement définitive qu'elle doive demeurer immuable, füt-ce l'intention de ceux qui, à l'origine, l'ont déterminée. Seule, l'Eglise de Jésus-Christ a pu conserver et conservera sûrement jusqu à la consommation des temps, sa forme de gouvernement. Fondée par celui qui était, quiest, et qui sera dans les siècles (3)
suivre sa mission divine à travers l'océan mobile des choses humaines. Et, loin d’avoir besoin de transformer sa constitution
(1) Omnes honorate; fraternitalem diligite : Deum timete : regem honorificate. (1, Petr.., 11, 11). A
(2) Obsecro igitur primum omnium fieri obsecrationes, orationes, postulationes, graliarum acticnes, pro omnibus hominibus : pro regibus, el omnibus qui in sublimitale sunt, ul quietam el tranquillam vitam agamus, in omni
, pietale et caslitate : hoc enim bonum est, el accepltum coram Saivatore | nostro Deo. (I Timoth. 1. seqq.).
(3) Jesus Chrislus heri, et hodie : ipse el in sæcula. (Hebr., xx, 8).
elle a recu de lui, dès son origine, tout ce qu'il lui faut pour pour-
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essentielle, elle n'a même pas le pouvoir de renoncer aux conditions de vraie liberté et de souveraine indépendance, dont la Providence Ja munie dans l'intérêt général des âmes. :
Mais quant aux sociétés purement humaines, c’est un fait gravé cent fois dans l'histoire, que le temps, ce grand transformateur de tout ici-bas, opère dans leurs institutions politiques de profonds changements. Parfois il se borne à modifier quelque chose à la formé de gouvernement établie ; d'autres fois, il va jusqu'à substituer aux formes primitives, d’ autres formes totalement différentes, sans en excepter le mode de transmission du pouvoir souverain. |
Et comment viennent à se produire ces changements politiques dont Nous parlons ?Ils succèdent parfois à des crises violentes, trop . souvent sanglantes, au milieu desquelles les gouvernements préexis-
tants disparaissent en fait ; voilà l'anarchie qui dominé ; bientôt, l’ordre public est bouleversé jusque dans ses fondements. Dès lors, une nécessité sociale s'impose à la nation ; elle doit sans retard pourvoir à elle-même. Comment n’aurait-elle pas le droit, et plus encore le devoir de se défendre contre un état de choses qui la trouble si profondément, ct de rétablir la paix publique dans la tranquillité de l'ordre? ::
Or, cette nécessité sociale justifie la création et l'existence des nouveaux gouvernements, quelque forme qu'ils prennent ; puisque, dans l'hypothèse où nous raisonnons, ces nouveaux gouvernements sont nécessairement requis par l'ordre public, tout ordre public étant impossible sans un gouvernement. Il suit de là que, dans de semblables conjonctures, toute la nouveauté se borne à la forme politique des pouvoirs civils, ou à leur mode de transmission; elle n’affecte nullement le pouvoir considéré en lui-même. Celui-ci continue d’être immuable et digne de respect ; car, envisagé dans sa nature, il est constitué et s'impose pour pourvoir au bien commun, but suprême qui donne son origine à la société humaine. En d’autres termes, dans toute hypothèse, le pouvoir civil, con- sidéré comme tel, est de Dieu et toujours de Dieu: « Car il n'y a point de pouvoir si ce n’est de Dieu (1) ».
Par conséquent, lorsque les nouveaux gouvernements qui représentent cet immuable pouvoir sont constitués, les accepter n’est pas seulement permis, mais réclamé, voire même imposé par la nécessité du bien social qui les a faits et les maintient. D'autant plus que l'insurrection attise la haine entre citoyens, provoque les guerres” civiles et peut rejeter la nation dans le chaos de l’anarchiste. Et ce grand devoir de respect et de dépendance persévérera, tant que les exigences du bien commun le demanderont puisque ce bien est, après Dieu, dans la société, la loi première et dernière.
Par là s'explique d’elle- -même la sagesse de l'Eglise dans le maintien de ses relations avec les nombreux gouvernements qui se sont succédé en France, en moins d’un siècle, et jamais sans produire des secousses violentes et profondes. Une telle attitude est la plus sûre et la plus salutaire ligne de conduite pour tous les Français, dans leurs relations civiles avec la république, qui est le gouverne-
(1) Non est enim potestas nisi a Deo. (Rom., xIu, de
AU CLERGÉ DE FRANCE, 16 rÉvrier 1892 119 ment actuel de leur nation. Loin d’eux ces dissentiments politiques qui les divisent ; tous leurs efforts doivent se combiner pour conserver ou relever la grandeur morale de leur patrie.
Mais une difficulté se présente : « Cette république, fait-on remarquer, est animée de sentiments si antichrétiens que les hommes honnêtes, et beaucoup plus les catholiques, ne pourraient consciencieusement l’accepter. » Voilà surtout ce qui a donné naissance aux
dissentiments et les a aggravés.
On eût évité ces regrettables divergences, si l’on avait su tenir soigneusement compte de la distinction considérable qu'il y a entre Pouvoirs constitués et Législation. La législation diffère à tel point des pouvoirs politiques et de leur forme, que, sous le régime dont la forme est la plus excellente, la législation peut être détestable ; tandis qu'à l'opposé, sous le régime dont la forme est la plus imparfaite, peut se rencontrer une excellente législation. Prouver, l’histoire à la main, cette vérité, serait chose facile ; mais à quoi bon ? tous en sont convaincus. Et qui mieux que l'Eglise est en mesure de le savoir, elle qui s’est efforcée d'entretenir des rapports habituels avec tous Les régimes politiques ? Certes, plus que toute autre puissance, elle saurait dire ce que lui ont souvent apporté de consolations ou de douleurs les lois des divers gouvernements qui ont successivement régi les peuples, de l’Empire romain jusqu'à nous.
Si la distinction, tout à l'heure établie, a son importance majeure, elle a aussi sa raison manifeste; lalégislation est l’œuvre des hommes investis du pouvoir et qui, de fait, gouvernent la nation. D'ou il résulte qu’en pratique la qualité des lois dépend plus de la qualité de ces hommes que de la forme du pouvoir. Ces lois seront donc bonnes ou mauvaises, selon que les législateurs auront l'esprit imbu de bons ou de mauvais principes et se laisseront diriger, ou par la prudence politique, ou par la passion.
Qu'en France, depuis plusieurs années, divers actes importants
: de la législation aient procédé de tendances hostiles à la religion,
et par conséquent aux intérêts de la nation, c’est laveu de tous, malheureusement confirmé par l'évidence des faits.
Nous-même, obéissant à un devoir sacré, Nous en adressâmes des plaintes vivement senties à celui qui était alors à la tête de la République. Ces tendances cepen&ant persistèrent, le mal s'aggrava, et l'on ne saurait s'étonner que les membres de l’'Episcopat français, placés par l'Esprit-Saint pour régir leurs différentes et illustres Eglises, aient regardé, encore tout récemment, comme une obligation, d'exprimer publisement leur douleur, touchant la situation créée en France à la religion catholique.
Pauvre France ! Dieu seul peut mesurer l’abîme de maux où elle s’enfoncerait, si cette législation, loin de s'améliorer, s'obstinait dans une telle déviation, qui aboutirait à arracher de l'esprit et du cœur des Français la religion qui les a faits si grands.
Et voilà précisément le terrain sur lequel tout dissentiment politique mis à part, les gens de bien doivent s'unir comme un seul
‘homme, pour combattre, par tous les moyens légaux et honnêtes,
ces abus progressifs de la lésislation Le respect que l'on doit aux
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pouvoirs constitués ne saurait l’interdire : il ne peut importer, m le respect, ni beaucoup moins d’obéissance sans limites à toute mesure législative quelconque, édictée par ces mêmes pouvoirs. Qu'on ne l’oublie pas, la loi est une prescription ordonnée selon la raison et promulguée, pour le bien de la communauté, par ceux qui ont recu à cette fin le dépôt du pouvoir. LES
En conséquence, jamais on ne peut approuver des points de législation qui soient hostiles à la religion et à Dieu ; c'est, au contraire, un devoir de les réprouver. C'est ce que le grand évêque d'Hippone, saint Augustin, mettait en parfaite lumière dans ce raisonnement plein d’éloquence : « Quelquefois, les puissances de la terre sont bonnes el craignent Dieu; d’autres fois, elles ne le craignent pas. Julien était un empereur infidèle à Dieu, un apostat, un pervers, un idolälre. Les soldats chrétiens servirent cet empereur infidèle. Mais, dès qu'il s'agissait de la cause de Jésus-Christ, ils ne reconnaissaient que celui qui est dans le ciel. Julien leur prescrivait-il d’honorer les idoles et de les encenser ? ils mettaient Dieu au-dessus du prince. Mais leur disait-il : Formez vos rangs pour marcher contre telle nation ennemie? à l’instant ils obéissaient. Ils distinguaient le Maître éternel du maître temporel, el cependant, en vue du Maître éternel, ils se soumetlaient même à un tel maître temporel (1). » Nous le savons, l’athée, par un lamentable abus de sa raison et plus encore de sa volonté, nie ces principes. Mais, en définitive, l’athéisme est une erreur si monstrueuse qu'elle ne pourra jamais, soit dit à l'honneur de l'humanité, y anéantir la conscience des droits de Dieu pour y substituer l’idolâtrie de l'Etat.
Les principes qui doivent régler notre conduite envers Dieu et envers les gouvernements humains étant ainsi définis, aucun homme impartial ne pourra accuser les catholiques français, si, - sans épargner ni fatigues ni sacrifices, ils travaillent à conserver à leur patrie ce qui est pour elle une condition de salut, ce qui résume tant de traditions glorieuses enregistrées par l’histoire, et que tout Français a le devoir de ne pas oublier.
Avant de terminer notre Lettre, Nous voulons toucher à deux points connexes entre eux, et qui, se rattachant de plus près aux intérêts religieux, ont pu susciter parmi les catholiques quelque division. he :
L'un d’eux est le Concordat qui, pendant tant d'années, a facilité en France l'harmonie entre le goufernement de l'Eglise et celui de l'Etat. Sur le maintien de ce pacte solennel et bilatéral, toujours fidèlement observé de la part du Saint-Siège, les adversaires de la religion catholique eux-mêmes ne s'accordent pas.
(1) Aliquando..….. potestates bonæ sunt, et timent Deum; aliquando non.
timent Deum. Julianus extitit infidelis imperator, exlitit apostata, iniquus, idolatra : milites christiani servierunt Imperatori infideli : ubi veniebatur ad causam Christi, non agnoscebant nisi Illum qui in cœlis erat. Si quando volebal ut idola colerent, ut thurificarent, præponebant illi Deum : quando autem dicebal, producile aciem, île contra illam gentem, statim obtemperabant. Distingquebant Dominum æternum, a domino temporal; et tamen subditi erant propter Dominum œternum, eliam domino temporal. {In Psalm., cxxiv, n. 1, fin.)
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