‹ Lettres archéologiques sur MarseilleChapitre 4 sur 9 · I.ETTUE CINQUIÈME. 1 ’l I · texte numérisé non relu

I.ETTUE CINQUIÈME. 1 ’l I

jeunesse, comme vers l’enfance des nations, et rarement satisfait du moment dont il jouit, il se transporte, avec délices, dans le vague des souvenirs. Voilà la cause, peut-être, de ce vif intérêt que nous inspire la lecture de l’iiistoire. Celle dont vous venez de parcourir les premières époques, n’a pu vous attacher, jusqu’à présent, que parce qu'elle vous a représenté une peuplade déjà civilisée, accourant des rivages de l’Ionie, vers les cotes de la Gaule, encore plongée dans la barbarie, et portant avec elle le germe des sciences et des arts , dans une contrée sauvage qui s’arma longtemps pour la repousser ; mais cette nation grossière, insensiblement éclairée par ces généreux étrangers, suivit leur noble exemple et répandit, à son tour, la lumière dans l’Occident. Vous connaissez déjà les éléments et la marche de cette heureuse révolution. Vous avez vu que Marseille était, j)our la Gaule, ce qu’Athènes fut pour la Grèce, et que les peuples qui rentouraient y puisèrent ce goût des sciences , qui les plaça bientôt parmi les nations les plus éclairées.

Vous sentez donc que le consul Manlius, haranguant ses soldats , n’avait manifesté qu’une outrageante jalousie contre cette ville célèbre, lorsqu'il leur dit (ju’il en était des Grecs transplantés dans la Gaule, comme des plantes et des animaux qui sont toujours altérés par l’influence du climat, ({iielque oxcellento (ju’en soil rospèce, el qiu' Marseille, entomée de

i LETTRE CINQUIÈME.

Gaulois, avait contracté tous les vices de ses voi- • sins (1).

■ Peu de temps auparavant , les ambassadeurs de Rhodes n’avaient pas craint de dire au sénat que si l’influence du climat avait pu dégrader le caractère primitif d’un peuple, depuis longtemps les Marseillais auraient contracté la barbarie des nations dont ils étaient environnés ; mais qu’au contraire ils avaient conservé, non-seulement le langage et les habillements de leurs pères , mais encore leurs mœurs, leur génie , ce qui était beaucoup plus honrable pour eux, sans que la barbarie gauloise en eût altéré la pureté; et nous apprenons , ajouta l’orateur , que vous en faites, avec raison , autant d’estime que s’ils habitaient le centre de la Grèce (2). Le consul Manlius avait d’ailleurs d’autant moins de raison de s’exprimer de la sorte , sur le compte des Marseillais, qu’il manquait à la reconnaissance que Rome leur devait ; puisque , à peu près dans le même temps, ils avaient envoyé des ambassadeurs pour apprendre au sénat que le prêteur Bébius, en partant pour se rendre à son département d’Espagne, avait été surpris par les Liguriens; que ceux-ci avaient tué la plus grande partie de ceux qui raccompagnaient; que ce général, blessé lui-même, s’était sauvé sans licteurs à Marseille, et que malgré les soins(jue lui avaient procuré ces généreux alliés,

(1) ïil. Liv., Dccad. IV, lib. VI II.

(2) Til. Mv., Docad., IV, lib. Vlll.

LlîTTKE CINQUIÈME.

il était mort de ses blessures dans leur ville, au grand regret du peuple et des magistrats ( I ).

Mais Cicéron peignit bientôt, d’une manière plus énergique , l’ingratitude de Rome envers Marseille , lorsqu’il écrivit à son fils : « Après la ruine et la dé- « solation des étrangers, nous avons vu. pour der- « nière marque de l’extinction de notre république, « porter dans un triomphe Timage de la ville de « Marseille; et l’on n’a pas eu honte de triompher (( d’une ville , sans le secours de laquelle nos géné- « raux n’auraient jamais soumis les peuples qui sont . « au-delà des Alpes (2). »

Ce ne fut donc que plusieurs siècles après, qu’Agathias put dire que de ville grecque, Marseille était devenue barbare, puisque cet auteur assure, dans un autre endroit, que , jusqu’au vr siècle , elle n’avait encore rien perdu de son ancienne splendeur ; mais quelle est la province d’Europe dont l’histoire, à cette époque, présente autre chose qu’un désert aride, où l’on ne rencontre plus ni génie, ni vertus patriotiques , et dont les mœurs et les goûts barbares ne soient tracés en caractères ineffaçables , dans les fastes des nations ?

Avant l’occupation de Marseille par .Iules-César,

(1) Tit. Liv., ibidem, lib. VII.

(2) . Perdilis exteris nationibus, ad cxemplum amissi imperii

poiiari in triumpho Massiliam vidimus, el ex cà urbe triumphaii, sine qua nunquani iiostri imperalores ex transalpinis l)ellis triuniphAriint. Ciccr., de olüc., lib. II , cap. VIII , ad inil.

cette ville avait produit des hommes célèbres dans

les lettres et les armes , dont César fit lui-même

l’éloge dans ses écrits (l). Mais après cet événement,

qui la priva de son influence sur la Gaule et sur la

plus grande partie de ses colonies, et qui ne lui laissa,

(juoique ville autonome , qu’un simulacre de liberté ,

elle s’adonna , sans réserve , à la culture des sciences,

du commerce et des arts, pour se dédommager , en

quelque sorte, de la perte de cette supériorité qu’elle avait acquise dans l’Occident (2). 11 régnait encore, dans le cœur de ses habitants , quelque étincelle de patriotisme; formés , depuis longtemps, à cette heu-, reuse indépendance , qui seule produit de grandes vertus et des chefs-d’œuvre dans tous les genres, ils éjuiisaient , en inutiles efforts, ce que la croissante oppression de l’orgueilleuse Rome n’avait pu leur ravir de leur ancien génie; elle compta, dans son sein, des citoyens illustres, jusqu’à l’époque fatale où les hordes victorieuses des peuples barbares eussent tenté d’asseoir le despotisme et l’ignorance sur tous les trônes de l’Europe. Tant il est vrai que les chaînes de l’esclavage effarouchent les arts, et que la contrainte étouffe la pensée, lors même qu’elle voudrait encenser les tyrans. Vous allez bientôt vous convaincre de cette vérité, en parcourant ce qui me reste à vous €ominuni([uer du manuscrit dont je vous ai parlé,

(1) .Tvilii César., de bell. civil., lib. 11.

(i2) Strab., rerum geogra, lib. IV.

LKTTUE CINUQIÈME.

Vous venez (jue cette aiUi(}ue colonie des Phocéens ne perdit rien de sa splendeur dans les sciences, jus- (pi au régné de Néron ; car ce fut sous ce prince cpie les beaux-arts s’éclipsèrent dans tout l’empire, et ((u’un lingot d’or fut plus digne d’envie que les ouvrages d’Apelle et de Pliydias (1). Ce fut alors, ce qui lait la honte des peuples , que Lysippe expira d’indigence sur les traits d’une statue que la mort l’empecha d’achever ; et que le célèbre Myron, qui savait animer le bronze, mourut sans laisser de quoi payer ses funérailles (2). Mais je reviens à mon sujet.

On vit bientôt paraître Téion et Gyarée , ils étaient frères jumeaux, inséparables comme Castor et Pollux, et se ressemblant. par les traits du visage autant ([ue par leurs goûts, leur talents et le genre de leur mort. Ils vécurent environ 49 ans avant l’ère commune (3). Ils s’adonnèrent à l’étude des mathémati-

(1) Petron. Salyric. page 159.

'(2) Plin. Hist., lib. XXXllI et passim.

(3) Les auteurs du dictionuaire des hommes illustres de la Provence qui ont consulté VAthœneum Massiliense, disent que ces deux personnages vécurent 75 ans avant J. C. Cependant l’ouvrage que je viens de nommer, fixe 49 ans à l’époque où parurent ces deux jumeaux , et voici ce qu’on y trouve sur leur mérite et leurs talents.

« Solis, liinm siderumque domos, non relictâ tellure illâ, quant calcamus pcr;oo;u o, eorum ortus , motus conîemplari et apprimè cognoscere; ex iis quod fulurum sit cœlum præsentire, tranquillAve serenâ , an perturbatû et nubibus hispidâ fronte sese ostondet praisagire; quinam, insuper futuri sint venti, biduo atque otiam triduo prænunliare, in navigandi arte, et condendarum navinm non inler cœteros excellcro, si qui ea omnia summo in grade possidenf , pro

LETTUE EiNC)UlEME.

t[ucs et à C(3llede rastronomie, et ils avaient acquis une telle réputation dans la marine , à l’époque où César fit le siège de Marseille, qu’on leur confia le commandement des vaisseaux de cette ville, dans le combat célèbre dont Lucain nous a laissé une si pompeuse description. Célèbres, l’un et l’autre dans la science nautique, et déjà distingués par leur expérience et leur valeur, ils enflammaient l’ardeur des Marseillais, et la flotte romaine était sur le point de céder à leurs efforts, lorsque Télon, celui des Phocéens qui maîtrisait le mieux un navire dans la tempête, ayant brisé, du fer de sa proue, le flanc du vaisseau qu’il attaquait , fut percé d’un javelot. Le dernier effort de sa main défaillante fut de détourner son vaisseau.

Gyarée , qui voit tomber Télon , va le remplacer et saute sur sa proue, le trait mortel le frappe au moment qu’il s’élance , l’attache et le tient suspendu au navire meme' qu’il allait quitter ; Télon , qui survit un instant à sa blessure , est témoin du malheur de G varée ; il cherche le meurtrier de son frère , et dans le désespoir qui l’anime , étant privé des deux bras, il s’élance avec impétuosité sur un navire ennemi qui, surchaigé de ce poids, disparaît au fond des eaux :

inalheniaticis et astrononiis liabeii non inereant, non 0(iuideni video • (juos egregiis illis tilulis ac nominibus insignire deincops poleriinus. Talcs profectô liàc illâ ætate fuoie Telon et Gyareus, gemini fratres, ambo in rebus niatlieinalicîs peritissimi ; anibo inclyti lieroë.s. »

LETTRE CINQUIÈIME.

c’est là (iue Télon sut trouver la vengeance et la mort (1).

Tels furent ces deux guerriers illustres , qui réunirent à un si haut degré la science tà la valeur. L’auti-

(juité les regarda comme les citoyens les plus dignes de leur patrie. Heureux les gouvernements dont les hommes et les lettres se plaisent à défendre les intérêts ; mais plus heureux, sans doute, si ces intérêts sont toujours justes , et si les lettres peuvent s’applaudir un jour du bien qu’elles auront pu faire aux états (jui les ont protégées.

(rest , à cette époque reculée que remonte la fondation de cette école célèl)re , de cette académie de Marseille, dont les anciens auteurs ont parlé avec tant d’éloge. Elle était si parfaite, qu’au rapport des plus grands hommes de rantiquité, elle servit de modèle à tous les autres, autant sous le rapport des

(1) üirigit lîùc piippim miseri quoqiie dextrà Telonis, Quâ nullam meliùs, pelago turbante, carinæ, Audivêre manum ; nec Inx est notior ulli , Crastina, sou Phœbuni videat , seu cornua lunæ. Semper vcnluris componcro carbasa' ventis.

Hic latiæ rostro compagem ruperat alni :

Pila sed in medium venère tremontia pcclus , Avertitquo ralem morienlis dexlra magistri ;

Dum cupit in sociam Gyarous irrumpere puppim, Excipit immissum suspensa per ilia ferrum , Affixusquo rali , telo rotinente, pnpendit.

Descdil in undas,

Vicinum involvons , contnrfo vorlice ponlum.

Pliais., lib. Itl.

LIÎTTRK ClNQLliaiK.

sciences el des arls

(|iie sous celui des l)unnes mœurs

'Ct de la pratique de la vertu : aussi fut-elle appelée ralhénopoiis des Marseillais. On la nomma, dans la suite, l’École du ciel et de la terre, parce qu’on y accourait de tous les pays connus. On y enseignait la grammaire , la rhétorique , la poésie, la philosophie, la médecine, la jurisprudence, la théologie, les mathématiques , l’astrologie, et l’on peut assurer qu’elle a produit des personnages célèbres dans chacune de ces parties (1 ).

On voit que l’astronomie, les mathématiques, la navigation , n’étaient pas l’unique objet des études des Marseillais; mais qu’ils cultivaient, avec un égal succès, toutes les sciences dont l’heureux ensemble ne peut être apprécié que par les peuples les plus éclairés. Il serait inutile et trop long, sans doute, de parler ici, en particulier, des hommes qui se sont rendus illustres dans les diverses branches des connaissances humaines, que Marseille vit naître dans son sein ; nous nous bornerons à ne faire mention que de ceux qu’on ne peut passer sous silence, sans faire injure à ces temps éloignés.

Nous commencerons par la jurisprudence , qui paraît , au premier coup-d’œil , ne [)as présenter une

(1) Rufli. llisl. cio Marseille, liv.' 1 , cliap. 3, Slrab., lib. IV, Plin, Hisl. liai. lib. 111, (acer., Oral, pro L. Flacc. Olivier, Disaert. bist. sur rancieiiuo acadéui. de Marseille. Mémoire de raeadémie de Marseille, ami. 17*27.

LETTRE CINQLIÈ^IE. 1*29

longue suite de savants qui l’aient illustrée. Il n’est pas sûr, en effet, que Marseille ait eu d’anciens jurisconsultes. On trouve , à la vérité , dans les auteurs, l’éloge de ses lois civiles; politiques et morales, et en particulier de celles qui regardent le commerce, dont il est fait mention dans Démosthènes , sous le nom de lois nautiques ; mais on ne voit nulle part qu’aucun auteur les ait rédigées, ni commentées; peut-être n’en faut-il chercher d’autre cause que l’excellence de ces lois. Heureux le peuple dont les lois n’ont pas besoin d’interprète; plus heureux celui dont les mœurs peuvent lui tenir lieu de loi (1 ).

On vit paraître, cependant, chez les Marseillais, Ménécrate , Charmulœus et son fils Zénothémis qui ne fut ni moins savant , ni moins vertueux que son père. Ils étaient, l’un et l’autre, l’oracle et l’honneur du sénat. Zénothémis , à cause de son rare mérite , obtint , en sa faveur, une flatteuse exception à la loi, car il fut nommé timoilque, quoiqu’il n’en eût point encore l’âge et^ju’il ne fût pas marié , conditions rigoureusement exigées, avant qu’aucun citoyen pût se mettre sur les rangs pour parvenir à la magistrature, chez les anciens Marseillais (2). Mais Zénothémis acquit des droits encore plus précieux à l’estime de ses contemporains, lorsqu’il eut prouvé qu’il savait al-

(1) Olivier, Opus cit. Athæn. Massilien. p. 60 et seq. Ruffi. Hisl. de Marseille, chap. III, p. 14.

(2) Strab. Rer. geogra. lib. IV, ad initi .

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lier, à l’éclat des fonctions honorables qu’il remplissait avec dignité, l’héroïsme de la plus rare constance dans l’amitié.

Il vivait, depuis longtemps, avec Ménécrate, dans la plus étroite intimité; celui-ci distingué, comme Zénothémis, dans le sénat de Marseille, y jouissait du plus grand crédit; mais, soit négligence, faiblesse ou prévarication , il ne refusa pas sa voix à l’injustice; il rendit un jugement inique. Soudain, le public indigné l’accuse, la loi le frappe, et ce magistrat, jusqu’à ce jour intègre, perd, en un instant, peut-être par une faute involontaire, sa fortune, son rang, ses espérances et son honneur. Il est voué pour toujours à l’opprobre et à l’indigence; une fille lui reste, mais sa corruption et sa laideur agravent la déplorable situation du père et mettent le comble à son désespoir. Zénothémis le presse dans ses bras, l’encourage et le console; et pour adoucir, autant qu’il est en lui le sort de son ami , il épouse sa fille , et ne craint pas de sacrifier ses penchants et ses goûts à^a tendre amitié qui l’attache à Ménécrate, malgré sa faute et les malheurs dont il est accablé (1).

La médecine compta, chez les anciens Marseillais, des hommes célèbres qui étonnèrent Rome autant par leurs talents que par leurs succès (2). Démosthènes ,

(1) Athaûn. Massili. ibidem. Ruffi, Ilist. de Marseille, liv. I, ch. III. Diction, des hommes illusf. de la Provence, tom- I et II, etc. Lucien Dialogue de l’amitié. C'est son Toxaris.

(2) Le premier médecin qui parut à Rome fut Archagatus , fds de

dont Asclipiade vanta les remèdes, était marseil-

lais (1). Crinas, qui joignait à la connaissance de la médecine la science des mathématiques , était de la même ville, et se fit , dans la capitale du monde , une grande réputation de prudence et de religion , presque dans le même temps : il éclipsa l’orgueilleux Tessalus , qui tenait alors à Rome , pour me servir de l’expression de Pline l’ancien , la médecine sous ses lois (2). Crinas ne faisait prendre à ses malades aucun aliment qu’à certaines heures et dans certaines cir-

Lysanias. Il vint du Péloponèse dans cette ville, sous le consulat de Æmilius et de Marcus Livi us , l’an de Rome 535. On lui accorda le droit de bourgeoisie, et on lui acheta , des deniers publics , une boutique, dans le carrefour Acilien. 11 ne s’attachait qu’au traitement des plaies ; ce qui le fit surnommer le médecin vulnéraire. Rome avait donc existé près de 600 ans sans médecins. Aussi Pline l’ancien disait que la médecine était le seul des arts de la Grèce que la gravité romaine ne leur laissait point exercer encore avec autant de fruit que cette nation ; que peu de Romains s’en était mêlés , et que ceux qui s’y livraient étaient comme des transfuges qui étaient devenus tout-à-coup grecs eux-mêmes. Il serait inutile de citer ici les imprécations de Caton et de Pline contre les médecins. L’éloignement qu’ils avaient pour la médecine ne venait que de la haine qu’ils avaient contre la nation qui l’exerçait. Plutarque observe que Caton n’avait eu celte antipathie que parce qu’il avait vu dans Hippocrate que ce grand médecin avait refusé son secours à Artaxercôs , disant qu’il ne guérissait pas les barbares ennemis de sa patrie. Plin. Hist. nat. lib. XXIX, cap. 1. Ad init. Plut, in Caton.

(1) On a souvent confondu ce médecin avec celui dont parle Galien. Celui-ci était disciple d’Alexandre Philalette, et il vivait sous Tibère. Dans la France littéraire on a commis la même erreur, et Leclerc ne distingue pas ces deux hommes illustres. Vid. Galen. do Compo. medi. pergener. lib. V. Ætius, cap. de carbon. Paul Æginet. Leclerc. Hist. de la méd. Raymond. Mém. de l’acad. de Marseille, année 1766, etc.

(2) Tessalus se donnait le nom ù'Iatronice (vainqueur des médecins ) et il le fit mettre sur l’inscription de son tombeau , placé dans la voie Appienne. Pline, ibidem.

LETTRK CINQUIÈME,

constances, toujours léglces sur les épliémérides de Tastronomie, et, par ce moyen, i! acquit encore plus d’autorité que Tessalus, qui jouissait d’un tel crédit, que lorsqu’il sortait en public il avait un cortège plus nonibreu:^: que celui d’aucun pantomime ou d’aucun conducteur de char. Crinas, qui ne l’imitait point dans ses prétentions , ni dans l’habitude où il était de parler contre tous les médecins qui avaient existé jusqu’alors , eut un tel empire sur les grands de Rome , qu’il acquit une fortune immense et l’estime du monde civilisé: aussi, de nos jours, ajoute Pline, a-t-il laissé, en mourant^ cent fois cent mille sesterces, pour la construction des murailles de Marseille , après en avoir employé autant à bâtir dans d’autres villes (1). Heureux siècle , où des particuliers faisaient des établissements pour le public, au lieu que, dans la suite, le public ne fit des établissements que pour l’intérêt particulier (2).

Ruffi dit que, vers le milieu de la tour de l’église des Accoules, du côté du midi , il y avait , dans une niche , la statue en pierre d’un homme de la hauteur de cinq pans, qu’on croyait être celle de Crinas, et que cette statue fut enlevée, du consentement du chapitre, et donnée en présent au célèbre Peiresc (3).

(1) Cenl fois cent mille sesterces font un million de notre monnaie.

(2) Plin, cit. . . . l’auteur de Marseille ancienne et moderne s’est trompé, lorsque! a dit que Crinas avait fait fortune à Marseille.

Voyez son ouvrage, pag. 16.

(3) Histoire de Marseille, tom. II, pag. 53, liv. X, chap. II.

1 Aiiiti([uaire Grosson ajoute que Crinas ayant fait reconstruire, à ses frais, les remparts de Marseille, il était probable que sa statue eût été placée dans cette ancienne tour, qui indiquait la nouvelle enceinte de la ville , en reconnaissance du bienfait que ce généreux médecin lui avait accordé (1).

Quoique ce point d’histoire ne soit pas bien éclairci, il est du moins certain que dans le temps même où ïessalus et Crinas , pour me servir de l’expression de Pline, gouvernaient la vie des hommes, dans la ville de Rome , on vit paraître , sur le même théâtre, Charmis, qui était aussi de Marseille. Il s’empara tout-àcoup de Rome, dit l’auteur que je viens de citer , en condamnant non-seulement tous les médecins qui étaient venus avant lui, mais jusqu’à l’usage des bains chauds. Il vint à bout d’établir celui de l’eau froide , même dans les plus grands froids de l’hiver. Il plongea tous les malades dans les lacs. On voyait de vieux consulaires se geler, par air, par ostentation (2).. et nous avons même, sur cela, le témoignage de Sénèque, qui ne permet pas d’en douter (3). Il est donc

(1) Recueil des anliq. et mon. marseillais, discours prélimin., pag. VI.

(2) Frigidaque etiam hibernis algoribus lavari persuasif. Mersit ægros in lacus. Vidobamus senes consulares usquè in ostenlalionem rigentes. Plin. Hist. nat., lib. XXIX, cap. I.

(3) Senec. epist. LUI. Il dit qu’il se baignait dans la mer. Horace, dont Ant. Musa était le médecin, prenait aussi des bains froids. On sait que cet usage avait été établi par Musa et son frère Euphorbe.

. nam mihi Rajas

Musa supervacuas Antonius, cl tamen illis.

Me facit invisnm, gelidù cum perluor undti Per medium frigiis. . . . llorat., lib. I, epist. XV.

LETTllE CINQUIEME.

certain que les médecins de Marseille étaient préférés alors, à Rome, aux médecins de la Grèce, et qu’ils s’étaient adonnés à l’étude de l’astronomie , de la physique et des simples , ce qui renferme le germe des connaissances que la médecine a recueillies dans la suite sur la théorie des saisons, les lois qui régissent les corps et la composition des médicaments.

L’agriculture fit également de grands progrès à Marseille. Ce furent les Marseillais qui apportèrent les oliviers dans les Gaules (1) , avant qu’on les connut en Italie (2). Ils cultivèrent aussi la vigne avec succès (3) ; cet arbuste y parvenait , jadis , à une telle grandeur qu’on pouvait en faire des statues (4) , ce qu’on ne voit pas de nos jours.

Pline dit qu’on voyait , de son temps , à Marseille une patère , et à Métapont toutes les colonnes du temple de Junon faites de bois de vignes (5). Aujourd’hui, ajoute le même auteur , on monte au temple de Diane , à Éphèse , au moyen d’un escalier dont tous les gradins ont été fournis par un seul et même cep de vigne de Chypre (6).

(1) Strab., lib. IV.

(2) Pline, Hist. nat., lib. XV, cap. I.

(3) Strab., itidem.

(4) Plin., Hist. nat., lib. XIV, cap. I.

(5) Massiliæ pateram. Metaponti templum Junonis vitigineis columnis stetit. Etiam nunc scalis tectum Ephesiæ Dianæ scanditur una è vile Cypria. Plin., ibidem.

(6) Ecrunt quoniam ibi ad præcipiiam amplitudinem exeunt. Plin., ibidem.

J^a botanique dut aussi beaucoup aux recherches des savants de Marseille, et les plantes qu’ils préconisèrent portèrent le nom de cette ville célèbre, dans toute l’Europe et l’Asie mineure où elles étaient employées. Qui ne connaît, en effet, le Seseli de Marseille, qui est devenu si rare aujourd’hui, la stœchas, qui croissait aux îles qui lui donnèrent son nom, le coronopiis, le thymelea ou tartoiiaire , qui eurent anciennement une si grande réputation ? Toutes les plantes médicinales dont parlent Dioscoride , Galien , Pline , Ætius, Alexandre de Tralles, et qui croissaient dans la Gaule celtique, n’avaient-elles pas été signalées par les Marseillais, qui avaient civilisé cette contrée, et qui les exportaient dans tout le monde connu (1 ) ? Telle était la saxiphrage qu’ôn employait dans le calcul, et plusieurs autres plantes dont l’antiquité se plaisait à raconter les effets merveilleux : car l’homme ne reçoit que trop souvent, avec avidité, ce qui se présente à lui sous des rapports exagérés.

A Marseille, on connaissait aussi le nard, qui entrait alors, comme de nos jours, dans la composition de la thériaque (2). La coutume où l’on était, dans cette ville, de faire mourir les criminels, ainsi qu’on le pratiquait à Athènes, en leur faisant prendre le suc de la ciguë, dut également contribuer à la recherche

(1) Galen. De sanit. tuend, lib. V, etc.

(2) Galen. De Antidot., lib. T ; desimpli. medic. facult., lib. VIH’ acii. de nard. Hipp. Dioscori.

1 3f) LETTRE CINQUIÈME.

de la propriété des simples. On sait d’ailleurs que les anciens s’exerçaient à ce genre de travail , que les rois même en avaient quelquefois le goût : ainsi Athalus Philometor fut curieux de connaître les qualités des plantes vénéneuses , telles que la jusquiame , la ciguë , l’aconit , le dorycliniiim , et se plaisait à les étudier (1).

Marseille fit surtout connaître une production qui se préparait dans la Gaule, et qui étonna tous les esprits : c’était une espèce de fil qui ne pourrissait pas, et qu’on recommandait spécialement pour la ligature des vaisseaux coupés (2). Cette ville sut aussi donner de la célébrité aux vins qu’elle préparait. Elle en avait en abondance , et ses voisins en faisaient leurs délices. Athénée dit qu’ils avaient du corps, et qu’ils ne souffraient pas beaucoup d’eau (3) ; mais Pline ne les trouve pas de son goût , parce qu’on était dans l’usage alors d’y mêler de la résine, ce qui ne pouvait plaire à tout le monde (4). Martial dit que les Romains ne les estimaient pas (5). A Marseille , comme en Ionie , on

(1) Plularq., in vit. Demelri. . . .

(2) C’était sans doute l’amiante. La chirurgie moderne paraît la dédaigner, soit qu’on ne puisse pas s’en procurer facilement , soit qu’on ait observé qu’on pouvait s’en passer sans inconvénient. Sur son usage, vid. Galen. Method. med. , lib. XIII. Vid. quoq. F. Raymond , opus cit.

(3) Athen. deipnosoph., lib. I, p. 17. . . .

(4) Italiæ pars aliqua rabulanâ pice : ac resinâ condire musta vulgare est eis provinciisque fînitimis. Plin., Hist. nat., lib. XIV, cap.

(3) Fumea Massiliæ ponere vina potes. Mart. , lib. XllI , ci)igr. CXXlll. Improba Massiliai quicquid fumaria cogunt , accipit ætatem quisquis al) igne cadus. Idem , lib. X , epigr. XXX VI.

préparait des vins en les enfermant dans des lieux chauffés par la fumée ; ce procédé les rendait épais, et ils se conservaient longtemps (1). Le vin cuit de nos jours , qu’on obtient par un moyen plus court, paraît n’être que le résultat d’une amélioration intro-, duite dans cette ancienne pratique.

Mais on ne fait plus aujourd’hui du viir mariné, qui se préparait avec une certaine quantité d’eau de la mer ajoutée au vin nouveau. Les anciens grecs estimaient ce mélange , et devaient en avoir communiqué le secret aux Marseillais. Les Grecs appelaient ce vin

Ot.vo(; T£9aXaTTO|Alvoç. On trouve dans Athénée la manière dont on préparait cette boisson. On met , dit Phanias ; qu’il cite , une partie d’eau de mer sur cinquante parties de vin, et c’est ainsi qu’on obtient Vanthosmias. Le vin blanc avait de la réputation dans l’étranger, on l’employait dans les maladies extérieures, et Galien parle beaucoup de ses qualités (2).

Anacréon vanta le vin de Samos. Le Gécube et le Falerne montèrent souvent la lyre d’Horace, et l’on dirait que le génie de ces deux poètes s’est empreint, dans leurs vers, d’une manière toute particulière, pour immortaliser le sujet favori de leurs chants, mais aucun poète n’a encore chanté les vins de Marseille , et

(Ij . Coda fumis musta massilitanis. Idem, lib. III, opigi.

(2) Galen. rte ail. cur. art Clanion., lib. Il, cap. II.

leur réputation est restée au-dessous de leur mérite. Deux aimables voyageurs s’étaient contentés de dire,

en parlant des environs de Marseille :

Mais pour le muscat adorable Qu’un soleil proche et favorable Confit dans les brûlants rochers ,

Vous en aurez, frères très chers,

Et du meilleur sur votre table (1).

Cependant, longtemps avant César, les Marseillais cultivaient la vigne; mais chez les Gaulois il n’y avait que les riches qui bussent du vin , et ils le faisaient venir de Marseille : Athénée dit formellement que ce vin était bon, qu’il était couvert et vigoureux, et il ajoute qu’on pouvait le comparer avec les meilleurs

vins connus. Cet auteur place, en effet, le vin de

Marseille dans la longue série de ceux dont il fait l’éloge, et il lui assigne un rang très distingué (2).

Avant l’arrivée de Jules-César, les Gaulois ne cultivaient donc pas encore la vigne ; la Bourgogne fit venir les ceps de la Provence , et la Guienne ne tarda pas à l’imiter. Ce fut à Marseille que la Gaule vint puiser la connaissance de cet arbuste, dont le produit la distinguera toujours des provinces voisines des deux extrêmes températures , et qui , peut-être , a contribué, plus qu’on ne pense, à ce haut degré de civilisation auquel elle est parvenue. Dès que les Gaulois

(1) Voyago de Chapelle'et Bachaumont , p. 52.

(2) O MaaaaXirjxeç, xaAo<; 6'kl'^oç Sè yivexai , Tiaxu; aapK(.')S-f)<;. Deipnosophi., lib. 1, capXLVlll, 6dil. Scliweigli. Argcnlor, . .

LETTRE CINQUIÈME. I 31

eurent connu Fusage du vin , ils en furent si passionnés, qu’ils donnaient sans peine des bestiaux, leurs armes, des esclaves pour s’en procurer; et lorsqu’ils furent soumis aux Romains, ils se livrèrent avec si peu de réserve à la culture de la vigne , qu’ils négligèrent celle de leurs champs , au point que Domitien, dans une année de disette de blé , ordonna qu’on arracherait la moitié des vignes. 11 est vrai que, suivant son usage, il n’insista pas sur la rigoureuse exécution de cette loi (1).

Les Gaulois, il est vrai, plantèrent beaucoup moins de vignes pendant quelques temps; mais ils n’en cultivèrent pas mieux leurs champs. Louis XV s’occupa du même objet : il ordonna que ceux qui voudraient, à l’avenir, se livrer à la culture de la vigne, eussent à s’adresser à ses ministres pour en obtenir la permission; mais les états de Provence, reconnaissant les inconvénients de cette mesure , demandèrent et obtinrent, en 1751 , qu’on put s’adresser simplement aux intendants, ce qui était également contraire aux agriculteurs qui, seuls, peuvent connaître ce qui est utile ou nuisible à leurs intérêts.

Les côtes de la Durance et du Rhône, la Champa-

(1) Ad summam , quondam , ubertalem vini, frumenti verô inopiam, existimans nimio vinearum studio, negligi arva, edixit, ne qui in Italià novellaret : utquc in provinciis vinela succidercnlur, rclicta, ubi plui'imuni, dimidià parte, nec excqui rem porseveravit. Suct. in Oomit. H-

gne et les bords du Yar, la Bourgogne et la Guienne empruntèrent donc leurs ceps de vignes des Marseillais , et l’on voit aisément aujourd’hui dans quelle erreur tombent les crédules Provençaux qui, dédaignant l’art utile de mieux préparer le vin de leur sol , font venir , à grands frais , des provinces qu’on vient de nommer , des plans de cet arbuste, qu’ils prétendent naturaliser chez eux , pour en obtenir un vin plus délicat. Ce produit , d’abord forcé , ne présente aucun caractère distinctif pendant quelques années ; et l’on peut assurer qu’il ressemble absolument au vin du pays , dès l’instant que la vigne , qui le donne , a pu s’acclimater dans leurs contrées (1).

Il paraîtrait qu’on doit douter si les anciens Marseillais retiraient l’escarboucle enfouie dans l’argile , au milieu des gorges de leurs montagnes , comme on a voulu l’assurer, d’après Pline (2).

Cet ancien naturaliste se contente de citer Bocchus, qui dit que l’escarboucle se trouvait également dans le territoire de Lisbonne , et qu’on ne pouvait se la procurer qu’avec beaucoup de fatigue , parce qu’elle était enveloppée d’argile, dans un terrain brûlé par le soleil (3). Et Pline ajoute, un peu plus bas, qu’il

(1) Essai sur l’hist. de Provenc. Coup-d’œil prélim., tom. I , p. 5 et sniv. Vid. quoq. Hist. de la France lillér.

(2) Fr. Kaym. Hist. do la inéd. et des autres sciences nat. de Marseille ancien.; Mém. de l’Acad. de Marseille, ann. 1766, p. 57.

(3) Bocchus et in Olisiponensi eruit scripsit magno laborc ob argillain sole adustis saltibus. Plin., Hist. nat., lib. XXXVIl , cap. VH.

croit ({lie ceux (|ui ont prétendu qu’on trouvait, dans la Ligurie , V anthracite, qui ressemble à un charbon ardent, se sont assurément trompés, à moins qu’il y en eût seulement de leur temps; ce qui n’était pas siiffisant pour assurer que les anciens Marseillais les trouvaient dans les gorges de leurs montagnes (1).

Ce qui est beaucoup plus certain , c’est que Thistoire naturelle dut, pour ainsi dire, sa naissance et ses premiers essais aux savants navigateurs de Marseille , et que celle de la mer , en particulier, paraît n’avoir été cultivée par aucune nation antérieure à cette antique colonie. On voit, en effet, par les fragments qui nous restent du voyage de Pythéas, que cet illustre voyageur avait soigneusement observé ce que la nature offre de plus curieux dans les diverses contrées qu’il avait parcourues; et , quoique le temps, la critique et l’envie aient défiguré ses ouvrages et dénaturé ses récits , on ne peut s’empêcher, néanmoins, d’adnriirer la force de son génie , et d’applaudir à la justesse de ses observations.

C’est en vain que Strabon , après avoir avancé que Pythéas en avait imposé à tout le monde , cite Polybe, qui accable notre voyageur de grossières injures, et blâme Ératosthènes d’avoir imprudemment adopté quelques-unes de ses opinions. «Pythéas, dit l’implacable Strabon , prétend avoir parcouru toutes les par-

(1) Ut et anthracitis . falsum arbitrer, quod et in Liguriâ nasci

Iradiderunt , nisi fortè tune nascebantur. Id. ibid.

lies accessibles de la Bretagne, et il assure que la circonférence de cette île est de 4000 stades (I). » Polybe, pour rendre incroyable , à son avis, ce qu’avait raconté le voyageur marseillais, ajoute, dans son aveugle critique : « un particulier peu riche, comme « l’était Pythéas, a-t-il pu faire des voyages de si (( long cours, tant par terre que par mer? Comment « Ératosthènes , doutant s’il devait, en général, ajou- « ter foi aux relations de ce voyageur, les adopte-t-il, « en particulier, à l’égard de la Bretagne, de Gadès « et de ribérie ? Autant et mieux vaudrait s’en rap- « porter à Evhémère (2) : au moins celui-ci ne pré- « tend-il n’avoir été , par mer , que dans une seule « contrée inconnue, dans saPanchaïe, au lieu que « Pythéas se donne pour avoir visité toute l’Europe « septentrionale , jusqu’aux bornes du monde. Heru mes, lui-même, se vanta-t-il d’en avoir fait au- « tant? on ne le croirait pas. Toutefois , Eratosthènes, « qui traite Evhémère de menteur , veut croire aux « récits de Pythéas, quand Dicæarque, lui-même, « n’y croit pas (3). »

Telle était l’injuste manière dont on traitait Pyihéas, d’où Ton peut conclure que les auteurs anciens ressemblaient , sous beaucoup de rapports , à ceux de

(1) Strab., Rer. geog., lib. Il, cap. III , ad. init.

(2) Le texte, dit le Me.ssénien, mais il s’agit d’Evhômère , ({ui était de Messène.

(3) Strab , op., cit., ibid.

nos jours. Pylhéas pourtant qui, le premier, détermina la latitude de Marseille et celle de plusieurs autres points du globe avait, déjà, fait les plus intéressantes recherches sur les riches productions de la Bretagne , et ce que Possidonius rapporte de l’étain quelle fournit, il n’avait pu lé puiser que dans les récits de Pythéas , qui avait déjà donné une relation de cette contrée. Quant à l’étain, dit cet auteur, ce n est point à la superficie de la terre qu’on le trouve, comme quelques historiens l’ont débité, mais on le tire également des mines. On trouve des mines de ce métal chez les peuples barbares qui habitent au-dessus des Lusitains , et dans les îles Cassitérides (1) , et

(1) Strab., op cit., ibid. Les îles Cassitérides, ainsi nommées à cause de l’étain qu’on y trouvait, sont les îlesScilli ou Sorlingue, près du cap Land-End , le plus méridional de l’Angleterre.

Les lies Cassitérides, ditSlrabon, au nombre de dix, sont situées les unes près des autres, en avant delà mer, au nord du port des Arlabres ; il y en a une qui est déserte. Ceux qui habitent les autres , portent des manteaux noirs de laine et des tuniques qui leur descendent jusqu’aux talons ; ils ont une ceinture autour de la poitrine, et se promènent avec des bâtons , en sorte qu’ils ressemblent aux furies qu’en voit dans les tragédies. La plupart vivent de leur bétail, à la manière des Monades ; ils troquent l’étain et le plomb qu’ils tirent do leurs mines, ainsi que les cuirs que leur fournissent leurs bestiaux , contre de la poterie, du sel et des ustensiles île cuivre qu’ils reçoivent des marchands étrangers. Autrefois c’étaient les Phéniciens qui leur apportaient ces marchandises de Gadès, ayant soin de cacher à tout le monde cette navigation. Les Romains voulurent suivre un de leurs navires , afin d’en apprendre le chemin ; mais le maître du navire, par jalousie, s’échoua volontairement sur des bancs de sable, et entraîna dans son naufrage ceux qui le suivaient. Pour lui, s’étant sauvé sur des débris, la valeur de ses marchandises lui fut payée des deniers publics malgré cela , les Romains , à force de tentatives, sont venus à bout d’apprendre la route des Cassitérides. . . Strab., lib. III, p. 175 et suiv.

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l’on apporte aussi de l’etaiii des îles Britanniques à Marseille ( I) ; mais puisqu’on ne peut douter que Possidonius n’ait parlé que d’après Pythéas des îles Britanniques , ainsi que les savants le prétendent (2) , il est probable qu’il a également emprunté du même voyageur ce qu’il rapporte des mines de l’Ibérie. Il est vrai que Possidonius pourrait avoir visité ces parages, puisqu’il dit avoir observé, lui-même, dans son voyage d’Ibérie en Italie , un phénomène particulier à cette mer, savoir : que, depuis l’Ibérie jusqu’au golfe de Sardaigne, les vents d'est sont des vents éthésiens. Aussi , à peine , au bout de trois mois , avait-il pu aborder en Italie, d’où les vents le détournaient sans cesse , en le jetant tantôt sur les îles gymnésiennes (Majorque et Minorque) , tantôt sur la Sardaigne, et tantôt sur les côtes de la Lybie , qui sont en face de ces îles (3). Cependant, comme Strabon, qui vivait environ trois cent cinquante ans après Pythéas et qui refusait de se rapporter à l’époque où celui-ci avait voyagé, met une extrême amertume à le critiquer, et semble tourner en lidicule les historiens qui ,ont adopté les opinions de cet illustre Marseillais ; il -n’est pas invraisemblable qu’il ait voulu déprécier l’autorité de Pythéas , en blâmant Possidonius au sujet de son récit sur les mines d’Ibérie. Ici le style de

(1) Diodore de Sicile ajoute et à Narbonne.

(2) Raymond, ouv. cit. Mém. de l’Acad. de Marseille, ann. .1766, pag. 40.

(3) Strabon , ibidem , p. 424.

Strabon décèle sa pensée. Les Gaulois, dit-il, prétendent que leurs mines , tant celles des Cévènes que celles des Pyrénées , situées de leur côté , sont meilleures; néanmoins les mines qui sont de l’autre côté des montagnes sont, en général , plus estimées. Parmi les paillettes on trouve parfois, à ce qu’on dit, des boules d’or du poids de plus d’une demi-livre (1 ), qu’on nomme pales, et qui n’ont guère besoin d’affinage : en coupant des pierres on y rencontre de petites boules de ce métal, semblables à des mamelons. Après avoir cuit l’or qu’on veut purifier au moyen d’une terre alumineuse, le résidu de cette opération est cet alliage d’or et d’argent, connu sous le nom d'electrum. On le remet sur le feu , qui sépare tout l’argent et laisse l’or pur ; car ce dernier métal se met aisément en fusion, et n’est point d’une dureté considérable.... (2). Aussi se liquéfie-t-il plutôt par un feu de paille dont la flamme, plus douce, convient mieux à la nature de l'or, qui obéit à son action et qui se dissout facilement , au lieu que celle du charbon , plus vive , en consomme une grande partie , en le liquéfiant trop tôt et en l’élevant en vapeurs. Quant aux lits des rivières , on en tire les paillettes, et on les y lave dans des baquets , ou bien on y creuse des puits tout au-

(1) Pline dit; inveniuntur ità massæ; nec non in puteisetiam denas ex.cedentes libras. Palacj’oi Hispani , alii Palacranas ; iidem quod minutiim est balucem vocant. Hist. nat.

(2) Strabon, lib. III, cap. II.

près , et on lave la terre qu’on en a retirée. Les fourneaux destinés à la fonte de l’argent sont construits ordinairement plus haut , pour que la vapeur pernicieuse de ce minéral puisse s’élever et se dissiper. Quelques mines de cuivre portent le nom de mines d’or, d’où l’on présume qu’autrefois elles fournissaient de ce métal (1).

Mais le même auteur ajoute immédiatement après, . Possidonius , en parlant de la quantité et de l’excellence des mines de l’Ibérie , emploie les exagérations d’un enthousiaste, et n’oublie point les fleurs de rhétorique auxquelles il prend tant de plaisir. Il dit qu’il est loin de regarder comme incroyable ce récit fabuleux ; savoir : comme nous l’avons déjà dit ailleurs , que par un embrasement des forêts (2) , la terre étant liquéfiée, avait vomi sur sa surface les métaux d’or et d’argent qu’elle récélait, en grande abondance, puisque toutes les montagnes et les collines' fournissent la matière des monnaies , comme si la fortune d’une main libérale l’v avait entassée. En un

(1) Strab., ibidem. Ce passage est remarquable par la conformité des procédés que les anciens peuples employaient dans l’exploitation des mines, avec ceux dont on se sert aujourd’hui pour le même objet; ce qui prouve que la cupidité n’admet aucun temps d’ignorance, et que dès les siècles les plus reculés, elle sut inventer les moyens les plus ingénieux et les plus propres à la satisfaire, dans le temps que l’esprit de l’homme fut si lent à découvrir les arts utiles à la vie, et surtout, à rechercher ce qui pouvait faire du bien à son semblable.

(2) Nous avons parlé, ailleurs, de ce récit. Diodore prétend que c’est de ce feu même rrOp que les Pyrénées tirent leurs noms. . .

mot, ajoute-t-il, on pourrait, en voyant ces lieux, les nommer un trésor inépuisable de la nature, ou le dépôt toujours plein des richesses d’un souverain; car ce n’est pas seulement sur sa surface que la terre étale ses métaux ; elle en recèle dans ses entrailles une si grande quantité, qu’on doit regarder ces régions souterraines non comme le séjour du dieu des enfers, mais plutôt comme celui du dieu des richesses. C’est dans ce style pompeux que Possidonius parle de ces mines, en prodiguant les expressions et les images' poétiques, comme si, en effet, il les y puisait à pleines mains. Il en est de même de ce qu’il rapporte de l’industrie des ouvriers qui y travaillent. Il cite ce mot de Démétrius de Phalère, qui disait, au sujet des mines d’argent de l’Attique « Que Voji creusait la terre avec « autant d'activité que si l'on se flattait de tirer de son « sem le dieu Plutus lui-même. » Les Turditans , ajoute Possidonius , n’emploient pas moins d’industrie et de travail à creuser bien avant dans la terre, des conduits tortueux, et souvent à dessécher, au moyen des limaces égyptiennes, les fleuves souterrains qu’ils y rencontrent; mais leur sort, dit-il, est bien différent de celui des ouvriers qui travaillent aux mines de l’Attique. A ceux-ci on pourrait appliquer les expressions de cette ancienne énigme : « Ils n’ont point pris U tout ce qu’ils ont tiré de la terre, et ils ont laissé « ce qu’ils possédaient. » Au contraire, les Turditans tirent de leurs mines des profits énormes , puisque le

quart de la terre qu’on extrait de la mine de cuivre est du cuivre pur ; et que les mines d’argent fournissent à des particuliers , en trois jours, une quantité de ce métal équivalant à un talent d’Eubée (1).

On vient de voir que Strabon se plaît à tourner en ridicule Possidonius , et que Polybe reproche sans cesse à celui-ci de ne pas partager sa haine contre Pythéas; mais Strabon et Polybe lui-même racontent, sur l’histoire naturelle , des choses tout aussi extraordinaires que Possidonius, sans que les auteurs qui sont venus après eux, les aient aussi grossièrement insultés. On ne sait, en effet, ce qu’aurait pu dire Possidonius des récits de Strabon et de Polybe sur les merveilleuses productions des côtes de la Baltique. On y voit , dit le premier, des baleines immenses, et l’eau , que lancent en l’air, sur ces parages, les physéters, les souffleurs, s’élève si haut, qu’elle représente, de loin, une nuée en forme de colonne; on y trouve des buccins et des murex de la capacité de dix cotyles, et des murènes de 80 mines, des polypes du poids d’un talent, et des calmars longs de deux coudées. « Des thons gras , ajoute Strabon , se portent « aussi en foule du reste de la côte extérieure vers « la Turdétanie, la Bœtique ou l’Andalousie. Ils se « nourrissent du gland d’une espèce de chêne qui

(1) Sirab., ibidem. D’après l'évaluation de l’auteur du Jeune- Anacharsis, le talent d’Eubée vaut 6181 liv. et quelques sous de notre monnaie.

« croît au fond de la mer; ces chênes, d’une taille « plus que médiocre , portent de très gros fruits. On « trouve même, au milieu des terres de Flbérie , « beaucoup de ces arbres qui ressemblent , quant à « la grosseur des racines, aux plus grands chênes , (( mais dont la taille ne s’élève pas même à la hauteur « des arbustes. Ils portent des glands en si grande « quantité, que , répandus dans leur maturité , et re- « jetés par la marée, ils couvrent tout le rivage, tant « en deçà, qu’au-delà de Gibraltar (1). Ils dimi- « nuent , cependant, à mesure qu’on avance en-deçà. « Polybe prétend que la mer pousse ce gland jusque « sur les côtes du Latium, à moins, ajoute-t-il , qu’il « n’en croisse de semblables en Sardaigne et dans les « pays voisins de cette île. Les thons même qui vien- « lient de l’Océan , maigrissent à mesure qu’ils apte prochent du détroit de Gibraltar , parce qu’ils y « trouvent moins de glands pour leur nourriture. En (( effet, ce poisson n’est plus gras que les autres pois- « sons que parce qu’il se plaît à cet aliment , qui l’en- « graisse d’une manière extraordinaii e , et l’on a ob- « servé que les années les plus fertiles en glands , « sont aussi celles où les thons se voient en plus « grande abondance (2). »

(1) Ces chênes terrestres sont de la famille des chênes verts ( llea- ). Souvent très remarquables par le contraste qu’on observe entre leur volume et celui des glands qu'ils portent. Vid. Bowles.

(2) Strab., lib, tdem., cap. idem.

LETTRE SIXIÈME

Monsieur,

La paresse et le défaut de temps ne m’ont pas permis de continuer l’article de Pythéas , commencé dans ma dernière lettre ; vous aurez observé , sans doute , que je l’ai un peu trop brusquement interrompu, et que j’ai laissé, pour ainsi dire, votre esprit en suspens; mais j’étais si honteux de laisser partir le courrier sans vous donner la suite de mon travail , que je ne balançai pas à vous adresser ce que j’avais déjà transcrit , me réservant de reprendre le même sujet dans la missive de ce jour.

J’ajoute donc , que vous n’auriez jamais pensé que les thons qu’on pêche sur les côtes de Provence, de Sardaigne et d’Italie , ne dussent leur embonpoint qu’au gland dont ils se nourrissent, et qu’ils préférassent ce fruit à tous les poissons que la mer peut leur offrir. Cependant , du temps de Strabon , comme de nos jours , les thons ne vivaient , et ne vivent encore, que de poissons, et principalement de ceux qui vont en troupe , comme les /iare7?7s , les rnaqiieraux , exocets , eic. ; et il est étonnant que Stra-

LETTRE SIXIÈME

bon l’ait ignoré ( I ) , mais il est encore plus surprenant qu’il ait cru que les glands de la côte d’Espagne fussent portés en si grande quantité par les vagues de la mer sur le rivage d’Italie (2). Voilà pourtant ce que Polybe et Strabon ont sérieusement raconté , dans un temps beaucoup plus éclairé que celui où Pythéas écrivait, après avoir exhalé tant de bile et lancé tant de sarcasmes contre cet illustre voyageur.

Strabon dit quelque chose de plus vraisemblable , lorsqu’il assure que les lapins avaient ravagé toute la contrée qui s’étend depuis l’Ibérie jusqu’à Marseille; et que les habitants des îles Baléares , ne pouvant plus résister à ces animaux, avaient député vers le peuple romain , pour demander qu’il leur fut assigné une habitation plus commode (3); car il est possible, ajoute-

(1) VideCetti. hist. nat. délia Sardi Spellanzani Viag. aile Due Siciii. On a fait dans tous les temps , et on fait encore en ce moment, beaucoup de contes sur les thons. Jadis on voyait des thons dans la mer Noire ; il n’y en a plus aujourd’hui. L’Egypte n’en avait point ; il y en a beaucoup de nos jours. S’il est des lieux de la Méditerranée qu’ils préfèrent à d’autres, c’est qu’ils sont plus favorables au développement de leur petits, et qu’ils leur fournissent une nourriture plus abondante. Vid. Nouveau Dictionnaire d’hist. natur. tom. XXII, p. 143 et suivantes.

(2) Strab. Rer. geog., lib. idem, cap. idem. .

(3) Strabon , iôîcîeOT. Pline dit qu’il est constant que sous l’empire d’Auguste, de divine mémoire, les habitants des lies Baléares demandèrent à ce prince des troupes pour les délivrer de ces animaux. Hist. nat., lib. VllI, cap. LV. On a pensé que ces îles, peuplées d’une' ancienne colonie celtibérienne , avaient conservé le même respect relfgieux pour le lièvre et le lapin , que César remarqua chez les habitants des lies Britanniques. Les uns et les autres s’abstenaient de tuer etde mangor aucune espèce de lièvre , et le lapin était censé de ce nombre, de manière que les habitants des lies Baléares prirent le parti de faire demander à Auguste des Iroupes qui n eussent point le scrupule (le se rendre coupables du meurtre des lapins.

LETTRE SIXIÈME

loi

t-il, qu’on soit obligé de prendre ce parti dans une semblable extrémité, comme, en effet, il y a des exemples de pays abandonnés à cause des serpents et des mulots; mais ces cas, dus à une constitution pestilentielle de l’air, sont extrêmement rares (t).

On ne peut disconvenir que Pythéas ne raconte des faits d’un plus grand intérêt , et beaucoup mieux constatés. Cet illustre voyageur sort du canal de la Manche , cotoie la Germanie et s’avance jusqu’en Scythie: là, il prend des informations des habitants, pour connaître les terres plus voisines du pôle (i). Les barbares, dit-il, nous montraient les points de l’horizon où le soleil se couchait (dans le solstice

(1) D’après- Pline, ces cas ne seraient pas aussi rares que le pense Strabon. Les animaux les plus méprisables, dit cet ancien naturaliste» se sont rendus célèbres par plusieurs calamités que l’espèce humaine a soulTerles par eux. Marcus Varron écrit qu’une ville d’Espagne fut ruinée et bouleversée par des lapins, de même qu’une ville de Thessalie par les taupes; que dans les^ Gaules, une peuplade entière fut chassée de sa cité par des grenduilles *, et que les sauterelles causèrent un pareil désastre à une cité d’Afrique; que les habitants de Gyaros, l’une des Cyclades, furent contraints d’abandonner leur lie aux rats; qu’en Italie, la ville d’Amyclès fut détruite par des serpents^ En deçà des Ethiopiens Cynamolges, est un vastedésert, habité jadis par une nation qui en fut expulsée par les scorpions et les solpuges

On voit dans Théophraste, que les Erétriens furent délogés de leur pays par des scolopendres (les chenilles). Pline, Hist. nat., lib.VllI, cap. XXIX.

(2) Strab., lib. 1, II, III, IV.

* /lano est un mot celtoscythe qui veut dire plaie; Pline s’est donc trompé en le rendant par celui de grenouille. On sait , d’ailleurs , que ce fut la peste qui chassa les habitants do cette ville des Gaules.

On ne sait pas ce que c’est que cet animal dont parle Pline en cet endroit. Lueain fait mention delà solpuge, lib. IX.

Quia calcare tuas meluat, solpuga, latebras. Nol. in Phn.

LETTRE SIXIEME

(l’été); car la nuit est tout-à-fait courte dans ces lieux; dans les unes elle n’est que de deux heures, dans d’autres de trois heures, tellement que le soleil tarde peu à se lever , après s’être couché (1 ).

Ces peuples étaient donc plus avancés vers le nord que ceux qui habitent les îles Orcades, où les place Bougainville, parce que, dans celles-ci, le plus grand jour n’est que de 19 heures. D’après ces observations, Pythéas conclut que le jour solsticial , à Thulé, était de vingt-quatre heures (2); découverte d’autant plus glorieuse pour lui qu’il n’y parvint ((ue par la seule force du raisonnement, comme Gassendi l’a observé (3). Il plaça, en conséquence, la région de Thulé dans le parallèle où le tropique d’été tient lieu de cercle arctique. Il conclut, d’après la même théorie, qn’en delà de Thulé, ou à l’extrémité septentrionale de cette région , il y avait six mois de jour et six mois de nuit, car Pline lui attribue cette observation (4). Pythéas avait également observé la longueur des jours dans diverses autres latitudes, entre le Boristhène, ou plutôt dans la région

(1) Gemin. Isagog. cap. V.

(2) Plin. Hist, nat., lib. II cap. LXXV, lib. IV XVI. lib. XXVII cap.

(3) Gass., Op. pjiilosop., tom. III. — Raym.,Op. cit.; p. 42. — Strab,, lib. II , p. 114.

(4) Solstitialibus diebus accedenle sole propins verticem mundi , angusto lucis ambitu, subjecta terræ continuos dies habere senis mensibus, noctesque ê diverse ad bruinam reinoto. Onod ficri in insulâ Thule Pitheas Massiliensis scripsit, sexdierum in seplentrionem navigatione à Brifannia distante. Plin. Ilist. nat., lib. II cap. LXX\ .

LETTRE SIXIÈME

d’où ce fleuve tire sa source et la Celtique; et il mesurait les distances des lieux où il faisait ses observations, de Marseille: Hipparque adopta ces observations , et Strabon les rapporte d’une manière si confuse, qu’on ne peut douter qu’il n’eût que de fausses idées sur cette partie de la géographie (1 ). Pythéas avait donc observé que la longueur du jour allait en croissant du midi au nord, pendant l’été , et au contraire dans l’hiver, et il déduisit ainsi leur longueur dans les diverses latitudes jusqu’au pôle: il établit donc la distinction des climats, par la longueur des jours et des nuits : découverte qui supposait la connaissance de la sphéricité du globe et de l’obliquité de l’écliptique, et qui répandit le plus grand jour sur la géographie (2).

Ses observations sur la nature des pays septentrionaux ne sont pas moins curieuses que celles qu’il transmit à ses contemporains sur les lois des corps célestes. Il parle de la qualité des terres des nations du nord, des mœurs de leurs habitants, et des productions de leur sol , avec cette assurance et ce discernement qui n’appartiennent qu’à un homme habile qui s’est transporté sur les lieux. « A Thulé, dit-il, « et dans les régions situées sur la môme latitude , « on élève peu d’animaux domestiques : les hommes, « aussi sauvages que les bêtes qui les entourent, s’y

\1) Lib. Il, Rer. gcogr. p. LXXll.

(2) Ibidem. Raytn*, op. cit., p. 44,

LETTRE SIXIÈME

« nourrissent de fruits; mais de ces fruits qui peuvent '( venir sans culture, dansées âpres climats; ils « mangent du millet , des légumes grossiers et des « racines de plantes sauvages : dans les contrées où « les plantes céréales ne sont point inconnues , leur « boisson se compose de froment et de miel. Ils por- « tent leurs moissons dans dévastés greniers: car « les pluies abondantes et le défaut de chaleur du « soleil , les empêchent de battre les épis en plein « air(1). »

On lit encore, aujourd'hui, avec plaisir, les observations que fit ce grand homme sur l’histoire naturelle. Il disait, en parlant de la pêche de la murène, que se sentant prise, elle avalait plus que l’hameçon, et qu’ainsi elle rongeait et coupait la ligne (2). Mais l’un des fragments les plus curieux du Péryple de' Pythéas est celui qui nous a été conservé par Appollonius de Rhodes , si versé dans la connaissance de la mythologie grecque: il y est dit que « Vulcain sem- « blait faire sa résidence à Liparis et à Strongyle ,

« les îles d’Eole, car on y entendait le bruit et le fré- « missement du feu ; il ajoutait qu’anciennement on « disait que ceux qui voulaient y porter une barre

de fer , pouvaient y retourner le lendemain et qu’ils « y trouvaient une épée ou tel autre ouvrage qu’ils « avaient commandé, ne leur restant plus qu’à

(1) Strab., lib. II, p. 202.

(2) Plin., Hist. nat.. lib. XXXII, cap. II. Ovide, poème .sur la Pêche, flafhnticon, vers XLII.

1 5f) LETTRE SIXIÈME.

« payer la façon , on y voit encore que la mer en ce « lieu bouillonnait toujours (2).» En effet, il y a deux îles près de celles de Liparis qui portent encore, de nos jours, le nom des îles de Vulcain: elles présentent tous les caractères de volcans éteints, il paraît que du temps de Pythéas elles recélaient des feux souterrains qui produisaient les sourds mugisse- ‘ ments dont il parle, et faisaient bouillonner, au loin, les eaux de la mer. Quelques-unes des îles de Liparis continuaient à vomir du feu du temps de Thucydide , de Possidonius , de Strabon (3) et même du temps de Pline (4). Pour ce qui regarde les épées ou les autres ouvrages dont parle Pythéas, il est probable que ces îles étaient pourvues de forges où on les fabriquait ; le reste n’est qu’un embellissement inventé par celui qui raconte ce fait et qui se plaît à l’embellir.

Il est bien difficile de se faire une idée précise de ce qu’avait voulu dire Pythéas, de Thulé, lorsqu’il assurait que dans ces régions il ne subsiste plus ni terre proprement dite , ni mer , ni air , mais qu’on y trouve seulement une espèce de concrétion de ces éléments, semblable au poumon marin , matièi’e , ditil, qui, enveloppant de tous côtés la terre , la mer et toutes les parties de l’univers, est comme le lien commun, au travers de laquelle, néanmoins, on ne saurait

(2) Argonaut., lib. IV. Schol. snp., vers 761.

(1) Rer. geog., lib VI.

O) Plin. cit. , lib. HT, cap. IX. Raym. op. cit,. p. L.

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naviguer ni marcher ; et il ajoute que, quant à cette matière, pareille à la substance du poimiow marin , il peut attester qu’elle existe, parce qu’il l’a vue, mais que le reste il le rapporte sur la foi d’autrui (1). Quoique MM. de Keralio et Herman (2) soient entrés dans de longues discussions pour expliquer ce passage, il n’en paraît pas moins incompréhensible: Strabon, lui-même, dans son examen de la géographie de Polybe , n’a pas besoin d’épuiser son éloquence pour en faire sentir toute l’obscurité , ce qui pourrait faire soupçonner qu’il a profité des fautes des copistes pour ajouter des ridicules aux récits d'un auteur qu’il n’aimait pas , et contre lequel il a souvent exercé une critique si peu éclairée qu’elle l’a fréquemment exposé à montrer presqu’autant d’ignorance que de mauvaise foi. Tout ce qu’on sait de ce‘ passage, c’est que l’atmosphère, dans la contrée dont parle Pythéas, n’est rempli que d’un brouillard épais, une grande partie de l’année; que la mer y est couverte de montagnes de glaces spongieuses et vertes ; c’est pourquoi les Norvégiens lui donnent le nom de

(1) Strab., lib. II, p. 104.

(2) Le Poumon marin est une espèce de ver mollasse, du genre des Méduses , et personne ne peut comprendre ce qu’a voulu dire Pithéas en cet endroit. Voyez ce qu’ont écrit les deux savants que nous venons de citer, sur ce passage de notre Marseillais.

De Keralio, Mémoire de l’Acad. des inscrip. et bol.-lelt., tom.XLV, p. 34 , lu en avril 1780 et publiéen 1793.

Hermann., Annot. ad Polyb., lib. XXXIV, édit. Schweighæns, lom. VIII, p. 116, pul)lié en 1794.

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mer du poumon (1). Ainsi, dit M. Raymond , ce paysage forme, en effet, une espèce de chaos qui dut frapper d’étonnement un voyageur l’explorant pour la première fois , et la peinture qu’il en fit dut tenir du merveilleux (2). On a donc raison de penser que Strabon critiquait, dans les écrits de Pythéas, ce qu’il ne comprenait pas, et que les descriptions du voyageur marseillais étaient puisées dans les tableaux que la nature offrait à ses regards dans ces climats glacés, et non dans les rêves d’un cerveau creux, ainsi que voulaient l’insinuer ses implacables détracteurs.

Mais revenons aux progrès qu’avaient fait les anciens Marseillais , dans l’histoire naturelle de la mer.

Avant qu’on s’en occupât dans le reste de l’Europe, les Gaulois ornaient de corail leurs glaives, leurs boucliers et leurs casques; Pline ajoute que l’exportation de cette matière l’avait rendue si rare, que rien n’était moins commun que de la rencontrer dans son propre berceau (3). Quoiqu’on en retirât de la mer de Perse et de la mer Rouge , où il est plus noir que le nôtre , dit le même historien , le plus estimé était celui du golfe des Gau les, aux environs des îles Stæcades. Le corail était alors un objet de luxe et de religion ; il servait de parure et d’amulette, et la crédule

(1) Rudbeks. Nouvelle de la république des lettres , année 1685.

(2) Opus cit,, p. 45.

(3) Tanta penuria est vendibilimerce ut per quàm raro cernatur in suo orbe. Hist. nat , lib. XXXII. cap. 11.

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antiquité remployait contre les inalélices et la colique avec une assurance dont on ne peut que s’étonner (1 ). Dioscoride le recommandait contre le crachement de sang et les ophthalmies (2) , et cette substance pulvérisée était, enfin, regardée comme un remède héroïque contre tous les maux qui viennent assaillir l’humanité.

Les naturalistes qui vinrent après Pline répétèrent ces erreurs et en ajoutèrent d’autres. Le corail fut regardé, tour-à-tour , comme une production minérale,

ou comme une pierre végétante; mais, en général, on l’avait considéré comme appartenant au règne végétal. Dioscoride, Césalpin , Tournefort, pensaient que c’était une plante, parce qu’il avait des racines, un tronc et des branches. Le corail , dit Pline , affecte la configuration d’un arbrisseau à tige verte , et à baies blanches et molles tant qu’elles sont sous l’eau. Ces baies se durcissent et rougissent sitôt qu’on les a détachées de l’arbrisseau: elles ont la couleur et la forme des cornouilles (3).

Ce fut dans la mer de Marseille que le comte de Marsigli se livra , vers le commencement du dix-huitième siècle , à de nouvelles recherches sur le corail , et ne voyant qu’une plante d’un genre particulier

(1) Ibidem.

(2) Dioscoride , Vide quoque Marcell. Empiric., cap. XVI, p. 121.

(3) Forma est ei fruticis , baccæ ejus candidæ, sub aqua ac molles exemptæ , confestîm durantur et rubescunt , quasi corna saliva specie atque magnitudine. Plin., Hist. nat., lib. idem. , cap. idem.

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dans cette curieuse production de la nature, cet estimable et savant observateur crut en voir les fleurs et la fructification , au fond des eaux; le journal des savants de 1708 s’empressa d’en publier la description. Cette conformité entre le corail lui-môme et les autres plantes, dit-il, est ce qui me fait conclure que le corail est une plante effective (1). Rempli de cette idée , il écrivit à M. l’abbé Bignon que la mer , étant calme, il fut conduit par les pêcheurs de corail à un endroit nommé la Grand' candelle , à six milles de Cassis, en allant par le ponent , le long de la côte. Sur cette côte , ajoute-t-il , à la profondeur de 5, de 8, de 1 0 et de 1 1 brasses d’eau, on trouve des fourneaux où l’eau de la mer entre avec précipitation , et dont le rocher qui les forme est tout couvert de corail. On y fit usage de la machine destinée à le chercher et l’arracher ; nous en rencontrâmes des pièces assez grandes pour pouvoir en examiner l’écorce, entre laquelle et la superficie de la substance du corail , je trouvai une sorte de matière laiteuse , ce qui m’était déjà arrivé au mois de juin de l’été dernier.

Dans la pensée qu’il était important de conserver aux branches de corail une humidité suffisante, pour pouvoir en observer, dans le cabinet, et hors de l’agitation, tout ce qui appartient à l’écorce, j’avais eu soin de porter avec moi des vaisseaux de verre ,

(1) lMars.Hist.physiq.deIamer.part.lv, p. 171.

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que je remplis de la même eau où l’on avait pêché, et dans laquelle je mis quelques-unes des branches. Pendant que je m’occupais à faires des observations sur la température de l’air et sur celle de l’eau tirée du fond de la mer , pour en connaître la différence , je m’aperçus que ces tubules de l’écorce s’étaient un peu gonflés, aussi bien que quelques-unes des gouttes de lait qui en sortaient. Cette altération m’obligea , dès mon arrivée au logis , de mettre les bouteilles remplies d’eau et de corail , dans un endroit où la température de l’air fût égale à celle du fond de la mer^ dont l’eau , selon le rapport du thermomètre , m’avait paru plus chaude d’un degré que celle de la superficie.

Le lendemain matin , je trouvai mes branches de corail couvertes de fleurs blanches, de la longueur d’une ligne et demie , soutenues d’un calice blanc , d’où partaient huit rayons de même couleur , également longs , distants l’un de l’autre , lesquels formaient une très belle étoile , semblable au girofle , à la couleur et à la grandeur près.

Je voulus d’abord essayer de découvrir le pédicule de ces fleurs; et pour cela je fus obligé d’ôter l’eau de ces bouteilles , afin de pouvoir me servir plus commodément de la pointe du couteau et du microscope. Mais aussitôt je vis disparaître toutes mes fleurs , chacune rentrant dans son propre tubule, qui, durant quelque temps, parut découpé. Il est aisé de ju-

LRTTRE SIXIÈME.

^er qnello lut ma surprise. Réfléchissant là-dessus, je pris la résolution de remettre sur les mêmes branches de corail de nouvelle eau marine; et à Tinstant les tabules commencèrent à ressortir de la substance blanche et à croître sensiblement, en sorte qu’au bout d’une heure et demie leurs fleurs reparurent avec leur première forme et leur première beauté. Je réitérai la même expérience, et toujours avec le même succès, jusqu’au onzième jour du même mois , que ces fleurs commencèrent à prendre une couleur jaune comme du safran , et leurs feuilles à se ramasser ensemble , mais sans qu’il fût possible de les faire revenir à leur premier état, en renouvelant l’eau plus souvent; et de là je conjecturai que la force qui avait fait pousser le lait en forme de fleur s’était enfin dissipée.

Je n’oubliai pas d’agiter les branches de corail dans l’eau , pour essayer d’en détacher quelques fleurs flétries, et pour voir si elles surnageraient ou si elles tomberaient au fond de la bouteille, et comme je les vis toutes se précipiter au fond , je jugeai qu’elles étaient d’une matière pesante et toute différente de colle qui forme les fleurs des plantes terrestres, parmi lesquelles on aurait peine, je pense, à en trouver dont la fleur se précipitât au fond de l’eau.

Mais , au reste , la configuration des fleurs du corail étant très conforme à celle des plantes de la terre, fait espérer d’y trouver la semence qui , quoiqu’elle

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ig;^

lie m’ait pas été visible jusqu’à présent, pourra se manifester dans les nouvelles expériences que j’ai projetées ; tant pour celles-ci que pour celles de nature de champignon , que l’on peut tirer en tout temps de la mer , avec l'assurance de les trouver fleuries , en la manière que nous avons déjà décrite.

J’ai dit que les plantes fleuries dans les bouteilles laissant enfin, au bout de douze jours au plus-, tomber les fleurs , et que ramassant leurs feuilles , cellesci prenaient la figure de petits globes qui se précipitaient dans le fond de l’eau.

Je songeai plusieurs fois si ce n’était pas là une semence, puisque je les voyais, et que regardant avec le microscope , ils paraissaient de la figure d’un œuf de couleur jaunâtre. Pour m’en éclaircir j’ouvris un de ces globes, et observant son intérieur avec le verre, je n’y distinguai aucune figure de graine, ou d’aucune chose approchant , mais seulement une substance glutineuse, de nature égale à celle que j’ai dit être en la partie intérieure des tubules de l’écorce.

Je crois aussi que les plantes pierreuses d’un seul calice ont des fleurs dans la mer, et que ces fleurs sont au sommet convexe de la substance glutineuse, qui se trouve disposée dans le creux de cette espèce de tasse, et il y a apparence qu’étant ainsi molle , d’une extension considérable, et toute sans la moindre apparence d’écorce , elle n’a pas la force de résister à la trop forte percussion de notre air , et que c’est

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ce qui empèclie de voir sortir en eux , et dans les madrépores, tous sans écorce, les fleurs des cellules et des trous qui sont remplis d’une substance glutineuse, quoique plus fluide que celle du corail. Une des principales marques , qui me donnent cette croyance , est l’orifice qui est à leur sommet convexe , lequel étant de forme ovale, a une espèce de lèvre qui se renverse en dedans, et qui a de petites incisions qui font juger qu’elle doit se diviser étant dans la mer, et se dilater en plusieurs feuilles ; et que le calice où elles sont attachées s’élève et sort de ce creux que nous avons déjà dit être en la substance glutineuse ; dans lequel, par une petite sonde, j’ai trouvé une profondeur raisonnable.

Tout ce que j’ai dit jusqu’à présent, touchant les fleurs et semences des plantes de la mer , est fondé véritablement bien moins sur une suite réglée d'observations que sur quelques fragments; mais puisque la chose dépend d’un double hasard, c’est-à-dire, qu’il faut que l’on rencontre les plans avec les rets, et que ce soit justement dans le temps qu’elles ont la fleur, on doit se contenter, ce me semble, du peu que l’on a trouvé, qui, d’ailleurs, ne laisse pas de nous avoir donné la connaissance qu’il y a dans les plantes molles des fleurs, des fruits et des graines de semence, et que dans les spongieuses et les ligneuses et les pierreuses les fleurs se trouvent aussi.

II se pourrait même, que pour le reste, la nature

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cédât aux exactes recherches du microscope ; au cas (jue ces plantes ne différassent pas des molles , par une sorte de semence renfermée dans leurs fleurs de substance glutineuse, plutôt fluide que solide, qui étant mûre pourrait tomber sur quelque corps solide , où elle formerait une nouvelle végétation; et , en ce cas, les feuilles meme de la fleur lui feraient une cosse , l’enveloppant de la manière que j’ai rapporté, et que j’ai observée tant de fois aux fleurs de corail.

Me voici au bout de la tentative que j’ai faite de montrer le mécanisme que la nature a établi pour la végétation des plantes des trois classes que nous avons décrites. On voit donc comme elles vivent dans la mer sans racines , en s’appuyant seulement sur quelque sorte do corps dur, hétérogène; et comme ne pouvant ni ne devant en tirer aucnn aliment, la nature les a pourvues d’une organisation de glandules , ou de cellules répandues par toute l’extension de la plante^ afin que chaque partie puisse prendre, par elle-même, la nourriture qui lui est nécessaire; de sorte que, comme je l’ai déjà dit, la plante est la racine, et la racine est la plante. Enfin on voit que comme toutes les parties des plantes de la mer sont également proches de l’aliment , puisqu’elles y nagent, il aurait été inutile que la nature leur eût donné une continuation de canaux, [)our faire circuler le suc nourricier, ainsi quelle a dû

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le faire aux plantes terrestres, qui, étant presque hors de l’aliment, ont besoin que celle de leur partie qui le reçoit , le leur distribue (1 ).

Telle était l’opinion de cet habile naturaliste , sur l’organisation des plantes marines ; et il est naturel de penser qu’elle dût bientôt se répandre , et que Tautorité d’un observateur aussi éclairé dût la faire adopter , presque sans examen , dans le monde savant. Tant il est vrai que l’erreur, comme la vérité, n’acquièrent souvent du poids que par le crédit des personnages qui se plaisent à les publier. Les scrutateurs de la nature croyaient donc encore, au commencement du dernier siècle, que les coraux appartenaient au règne végétal , et que, semblables aux plantes dont la Providence embellit le sol que nous pressons sous nos pas , ils avaient des fleurs et des graines destinées à propager leur espèce, et des sucs particuliers circulant dans des vaisseaux convenables et préparés par une main invisible, comme une nouvelle sève, pour fournir à leur accroissement et à Jeur reproduction ; mais la gloire de faire des découvertes dans cette branche de l’histoire naturelle , était encore réservée à un savant de Marseille; André Peyssonnel, d’une famille déjà distinguée dans les lettres, médecin du roi à la Guadeloupe , l’iin des associés fondateurs de

(1) Avec quelle naïveté le comte de Marsigli raconte ses observations! Sa candeur, sa bonne foi doivent lui faire pardonner ses convictions. Le motde l’énigme n’était pas encore trouvé.

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FAcadémie de Marseille , correspondant de l’Acadéinie des sciences de Paris, publia, en 1727, son traité sur le corail, et sur les productions de la mer, pour servir à Thistoire naturelle. Cet ouvrage intéressant par sa nouveauté , et digne par son objet de fixer l’attention des savants, fut inséré, par extraits, dans, les transactions philosophiques de la société royale de Londres , et fit particulièrement remarquer son auteur. Il y prouvait que le corail appartenait décidément au règne animal, et que tout ce que les naturalistes avaient publié, jusqu’alors, sur l’organisation de cette belle production de la nature, se trouvait anéanti par la masse imposante des faits qu’il avait recueillis et qu’il s’empressait de transmettre à Tune des compagnies les plus éclairées du monde savant. Mais, comme il n’arrive que trop souvent de nos jours , les [)lus brillantes découvertes ne sont pas toujours attribuées à ceux qui les ont faites, et Peyssonel se plaignit fortement à la société de Londres de ceux^qui revendiquaient en leur faveur des observations qu’ils n’avaient pu connaître que par la publication de ses écrits.

Enfin, en 1741, M. Bernard de Jussieu, d’après les divers mémoires que M. Trembley venait de publier sur les polypes d'eau douce , ayant visité les côtes de Normandie, pour vérifier ce que Peyssonel avait avancé sur lesjDolypes marins, dans l’ouvrage qu’il avait adressé à l’Académie des sciences, ne fit (|ue

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confirmer ce que ce savant marseillais avait vu et rapporté quatorze ans auparavant; mais on oublia bientôt le médecin de la Guadeloupe , pour donner à l’académicien de Paris tout l’honneur de la découverte; ce qui est également contraire à la justice et à l’intérêt des savants (1 ). Ainsi, de vastes contrées du monde portent , encore aujourd’hui , le nom d’ambitieux voyageurs qui ne les ont connues qu’après avoir été . signalées par des hommes intrépides, plus modestes et presque ignorés.

Peyssonel fit donc connaître , le premier , la nature du corail , et , depuis , on n’a plus douté que cette production , la plus précieuse de la mer, après les perles, ne fût , ainsi que les gorgones et les genres voisins , de véritables loges d’animaux , des productions polypeuses formées sur les rochers recouverts par les eaux (1), et ces corps, que M. le comte de Marsigli croyait être de fleurs, furent ainsi reconnus pour être des insqctes qui habitent dans le tronc et les branches de cette étrange végétation. Quant au fait , savoir si le corail fournit un suc laiteux en hiver , comme en été , M. Marsigli l’observa au mois de décembre, en-

(1) Transact., phil., année 1753. Mémoire de l’Acad. des sciences, année 1753. Alhæneum Massi. Raym. opus. cit., p. 63. Marseille anc. et mod., p. 107 el 108. Dict. des hommes illustres de la Provence.

(1) Traité du corail , contenant les nouvelles découvertes qu’on a faites sur le corail, les pores, madrépores scharras, lithophytes , éponges et autres corps el productions que la mer fournit , pour servir à l’histoire naturelle de la mer , par M. Pcyssonnel , D. M., lu à la Société royale de Londres, mai 1727.

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Ire l’écorce et sa substance , de la meme manière qu’il l’avait fait au mois de juin précédent.

M. Peyssonel, désiratnt que l’idée qui résultait de la découverte ingénieuse du comte de Marsigli, par rapport aux fleurs du corail , se vérifiât, s’embarqua, étant à Marseille, dans l’année 1 723 , et alla en mer avec les pécheurs de corail, bien instruit de ce que le comte de Marsigli avait observé, et de la manière dont il s’y était pris pour faire ses observations ; aussitôt que le filet avec lequel les pêcheurs tirent le corail, fut près de la surface de l’eau , il y plongea un vase de verre , dans lequel il en fit entrer quelques branches: il remarqua plusieurs heures après, qu’il paraissait un grand nombre de petits points blancs. De tous les côtés de cette écorce, ces points répondaient aux trous qui la perçaient , et formaient une figure terminée par des rayons jaunes et blancs , dont le centre paraissait creux, mais ensuite elle s’étendait et présentait plusieurs rayons ressemblant à la fleur de l’olivier ; ce sont les fleurs du corail décrites par M. de Marsigli. Ayant tiré le corail hors de l’eau, les fleurs rentrèrent dans l’écorce, et disparurent; mais ayant été remis dans l’eau , elles reparurent quelques heures après; elles ne lui semblaient pas aussi larges que le comte de Marsigli le rapporte , leur diamètre excédant à peine celui d’une grosse épingle ; elles étaient molles, et leurs pétales disparaissent, dit-il, lorsqu’on les touche dans l’eau , et forment alors dos fi-

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gures irrégulières : ayant mis quelques-unes de ces Heurs sur du papier blanc , elles perdirent leur transparence, et devinrent rouges à mesure quelles séchèrent.

Peyssonel remarqua que les fleurs partaient des branches dans toutes sortes de directions , des branches cassées, comme de celles qui étaient entières; mais que leur nombre diminuait, à mesure qu’on approchait de la racine , et après plusieurs observations , il détermina que ce que le comte de Marsigli avait pris pour des fleurs étaient de véritables insectes.

Le corail est tout aussi rouge dans la mer que dehors; ce rouge est plus éclatant dans l’instant qu’il en sort, que lors meme qu’il est poli; l’écorce du corail en se desséchant devient pâle en quelque façon ; les extrémités de ses branches sont molles et tendres, l’espace de cinq ou six lignes; elles sont remplies d’un suc blanchâtre tirant sur le jaune ; les pêcheurs dirent à M. Peyssonel qu’au mois de mai , cette liqueur paraissait, quelquefois, sur la surface de l’écorce; mais, (quoiqu’il l’observât avec beaucoup d’attention , il ne put jamais la découvrir.

La substance du corail, quoique dure, semble cependant céder un peu, lorsqu’on la presse entre les doigts, cassée à dilTérentes distances. Au moment oii on le lire de l’eau , il sort toujours une petite quantité

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