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de suc laiteux de quelques tubes qui paraissent tendres vers l’écorce.
Peyssonel trouva que le corail croît quelquefois perpendiculairement en bas , quelquefois horizontalement , et d’autres fois en haut : que sa substance ne présente aucun pore perceptible; qu’il sort moins de suc laiteux des grosses branches que des petites, et que les premières étaient plus dures et moins compressibles.
L’écorce du corail couvre toute la plante ; on peut l’enlever; mais seulement dans l’instant qu’il sort de l’eau , car dès qu’elle est exposée quelques moments à l’air , on ne peut la détacher sans la réduire en poudre. Cette écorce paraît percée de petits trous qui répondent aux cavités dont le corail est rempli. Lorsqu’on enlève un morceau de cette écorce , on remarque un nombre infini de petites tabules qui attachent l’écorce à la plante, et un grand nombre de petites glandes adhérentes à ces tubules ; mais ni les unes, ni les autres, ne paraissent distinctement que lorsque ces trous sont pleins de cette liqueur laiteuse; c’est de ces tubules et de ces glandes que sort l’humeur laiteuse du corail. On voit, en outre , dans un très grand noml)re de points, l’écorce se lever en dehors , au même endroit où le corail se trouve comme creusé et formé en petites cellules, remarquées par BocconeQl Marsigli; c’est dans ces cellules qu’on voit de petits corps jaunâtres, de la longueur d’une demi-ligne, se ter-
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minant aux trous qu’on remarque sur l’écorce , et c’est à ces trous que les fleurs en question paraissent. Notre auteur a trouvé des branches de corail qui, ayant été cassées, sont tombées sur d’autres branches; s’v sont attachées , et ont ainsi continué de croître ; que lorsqu’un morceau de pierre , d’écailie , ou d’autres corps durs , s’est rencontré entre les ramifications du corail il s’est étendu par-dessus ces corps et les a enveloppés dans sa substance. Il a vu des morceaux de corail croissant sur des roches détachées, sur des bouteilles de verre, des pots cassés et d’autres substances, (lesquelles la plante ne pouvait tirer aucune nourriture. Il a vu du corail croissant autour d’une pierre à fusil ronde , ce qui prouve qu’il avait végété en haut, quoiqu’on eût assuré , avant lui , qu’il ne se formait que perpendiculairement en bas.
Peyssonel , enfin , après avoir examiné si le corail était, suivant l’opinion générale , une plante, une pétrification , ou une congélation , et après avoir rapporté les divers arguments qu’on avait allégués, pour soutenir ces diverses assertions , conclut que le corail, ainsi que toutes les autres plantes marines pierreuses, et les éponges , sont les ouvrages de différents insectes propres à chaque espèce de ces corps marins , qui travaillent uniformément selon la nature , et comme l’Être suprême l’a ordonné.
L’insecte du corail , qu’on appelle une petite ortie, pourpre polype, et que Marsigli avait [>ris pour des
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Heurs , se dilate dans l’eau et se contracte à l’air , comme lorsqu’on le touche dans l’eau avec la main, ou qu’on verse dessus des liqueurs acides , ce qui est commun aux poissons et aux insectes de l’espèce vermiculaire.
LETTRE SEPTIÈME
Monsieur,
En 1725, Peyssonel, se trouvant sur les côtes d’Afrique, eut la satisfaction de voir l’insecte du corail mouvoir les bras, et s’étendre dans un vase plein d’eau de la mer qu’on avait mis auprès du feu , et où l’on avait laissé quelques branches de corail : il augmenta le feu, fit bouillir l’eau, et par ce moyen, il le tint dans un état d’extension permanente , hors du corail, comme il arrive, lorsqu’on fait bouillir des testacés , soit de terre ou de mer. Ayant répété les mêmes observations , il vit clairement que les trous perceptibles sur l’écaille du corail, étaient les ouvertures
par lesquelles ces insectes sortaient; ces trous correspondent à des petites cavités ou cellules qui sont moitié dans l’écorce et moitié dans la substance du corail; ces cavités sont les niches qu’habite l’insecte : dans les tubes se trouve le corps de l’animal , les glandules sont les extrémités de ses pieds, et le tout contient la liqueur ou le suc laiteux du corail , qui est
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le sang ou le suc de l’animal. Lorsqu’il pressait cette petite élévation avec les ongles , les intestins et tout le corps de l’animal sortaient ensemble, et ressemblaient au suc épaissi, fourni par les glandes sébacées de la peau. Il vit que , lorsque Tanimal voulait sortir de sa niche , il forçait le sphincter situé à son entrée, et lui faisait prendre la forme d’une étoile avec des rayons bletncs, jaunes ou rouges; lorsque l’insecte sort sans s’étendre, ses pieds et son corps forment cette apparence blanchâtre observée par Marsigli ; mais lorsqu’il sort et qu’il s’étend, il forme ce que cet illustre auteur avait pris pour les pétales des fleurs du corail; et le calice de cette fleur supposée , étant le corps de l’animal sorti de sa cellule , ce suc laiteux , dont on a déjà parlé, est le sang ou les liqueurs de l’animal, et il est plus ou moins abondant, à proportion de sa santé ou de sa vigueur. Lorsque ces insectes sont morts , ils se corrompent et communiquent à l’eau l’odeur du poisson corrompu.
En soumettant à l’analyse chimique la substance du corail , Peyssonel trouva que , seule et dépouillée de son écorce, à peine on y trouvait des vestiges de substances animales ; que , lorsqu’on analysait le corail avec son écorce, il fournissait environ un quarantième de ces substances, et que son écorce , seule, dans laquelle les insectes se renferment , en contenait la sixième partie de son poids ( 1 ).
(1) Idem, opus cit. . . . Les pécheurs et les marchands de corail
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Vous me pardonnerez , je pense, d’être entré dans
ces détails, et de n'avoir pas senti d’abord que le plai-
sir de vous parler d’un objet aussi intéressant pour les Marseillais , m’avait fait oublier le plan que je m'étais proposé dans mes récits ; mais il s'agissait de l’un des points les plus curieux en histoire naturelle ; d’une admirable production de la mer , que le luxe et la cupidité ont recherché , dans tous les temps , avec un égal empressement; il était question, surtout dans cet article , des belles découvertes de l’un des plus célèbres naturalistes de notre commune-patrie, et vous conviendrez dès-lors, que je n’ai pas dû craindre d’être un peu long, au risque de déplaire aux lecteurs trop pressés.
L’ombre de Peyssonel sourit peut-être à mes efforts; il voit du moins qu’un Marseillais honore sa mémoire, et que s’il ne peut rien ajouter à son mérite , il rappelle à ses contemporains les titres que ce savant illustre offrit jadis à la postérité, pour mériter sa reconnaissance et perpétuer la gloire de son nom.
Impatient de répandre le goût de ses études, Peyssonel ne se contenta pas de s’y distinguer : il fit un appel honorable aux savants de toutes les nations ; il les engagea, par son exemple , à s’y livrer sans réserve; et pour les récompenser d’une manière analogue à leurs recherches, il offrit des couronnes acadé-
avaient dédié à Saint Eloi , dans l’église des Dominicains à Marseille, un autel orné des produits de leur industrie.
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miijues, et une médaille d’or, représentaul un poisson , à ceux d’entre eux qui se distingueraient, dans ce genre de travail, par quelque nouvelle découverte ; mais, comme il n’arrive que trop souvent dans les compagnies savantes, la forme absorba le fond : de vaines discussions arrêtèrent l’exécution de ce louable projet, et ce savant généreux n’eut pas même la faculté de fonder un prix destiné à l’encouragement de l’étude d’une science dont il avait reculé les bornes , et qui avait fait toute sa célébrité (1 ).
(1) JM. Peyssonel soumit , à l’approbation de l’académie de Marseille, un projet de fondation d’un prix, en faveur de l'auteur de la meilleure dissertation sur un point de l’histoire naturelle de la mer ; il s’était déjà présenté chez un notaire, pour assurer, par un acte public, les fonds nécessaires à cet objet; dans une séance spéciale, et d’après un rapport plein d’intérét, l’académie s’était prononcée pour l’adoption de ce projet ; elle' en avait témoigné sa reconnaissance à l’auteur, lorsque , tout-à-coup , une tempête soulevée par do vaines discussions sur le mode d’exécution, vint jeter le trouble et la mésintelligence dans l’assemblée, qui se sépara en priant l’illustre naturaliste, do substituer à son plan , un poëme sur quelque point de l’histoire naturelle de la mer; trop sensible, peut-être aux observations de ses confrères, Peyssonnel, écrivit, une longue lettre à MM. de BufTon et d’Aubaton, dans laquelle il persistait à soutenir que Marseille, par sa situation topographique et ses ressources , était la seule ville de la Méditerranée, où l’on pût faire des découvertes dans l’histoire naturelle de la mer; il parle, dans cette pièce, des moyens que peuvent trouver à Marseille les amateurs de cette science ; il cite les personnages qui l’ont cultivée , depuis longtemps, avec succès, et il n’omet pas de dire que les belles collections dans ce genre, recueillies avec soin par MM. Clary et Chevalier, n’avaient pas été trouvées indignes , par les plus grands savants du royaume, d’orner la bibliothèque et le cabinet du jardin du Roi : il ajoutait que l’académie des belles-lettres de Paris paraissait faire'cas des dissertations historiques de son frère , consul français, àSmyrne, et qu’elle ne dédaignait pas les observa-
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Dans ces derniers temps, Donati a fait d’excellentes observations sur le corail , et l’on va bientôt juger de ce que ce célèbre naturaliste a su récemment ajouter à celles dePeyssonel. Le corail, dit-il, est cannelé ou strié , selon que la partie qu’on examine est plus ou moins près ou loin de la racine; à ces cannelures ou stries s’attache immédiatement une pellicule ou tunique médiocrement molle, composée de petites membranes pleines de vaisseaux et de glandes. Toutes ces parties ensemble forment un corps réticulaire, accompagné de plusieurs petits vaisseaux remplis d’un suc blanchâtre , qui se répand dans ces interstices. A ces membranes sont aussi attachés plusieurs corpuscules fort menus, sphériques, et liés l’un à l’autre par d’autres petites membranes; c’est à ces corpuscules • qu’il faut attribuer la formation de la partie dure intérieure, comme ils doivent eux -mêmes leur origine aux polypes.
L’écorce est formée de petites membranes très dé¬
lions que lui, André Peyssonel, lui avait présentées sur les coraux et et sur d’autres points de l’histoire naturelle de la Méditerranée (*).
Il avait adressé , depuis longtemps, à MM. les échevins et députés du commerce de Marseille, ses observations sur les courans de mer, qui furent imprimées en 1726. Les échevins les accueillirent très-favorablement; ils engagèrent, à sa sollicitation, les capitaines de vaisseaux marchands à faire, sur ce sujet, de nouvelles recherches et à former un seul faisceau de toutes les observations isolées , comme le désirait Peyssonel; mais personne ne seconda ses vues , et cet utile projet est resté dans l’oubli (**).
(*) Registre de l’académie de Marseille , n® 1.
{**) Archives de la maison de ville. . .
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liées , ou de petits fils auxquels sont attachés une immense quantité de corpuscules; elle est traversée , dans sa longueur, par des tubes cylindriques parallèles très rapprochés, desquels sortent, de côté et d’autre, des vaisseaux plus petits , qui communiquent avec les membranes de la tunique : de ces derniers coule une liqueur laiteuse.
L’écorce du corail nouvellement pêché est glissante et tuberculeuse, et s’enlève aisément ; mais lorsqu’elle est desséchée on ne peut l’ôter qu’en la réduisant en poussière. Les tubercules ont des bases larges et rondes , et leur sommet est terminé par une petite lèvre divisée en huit parties. L’écorce du corail finit à l’extrémité de ces parties, qui sont creuses , tubuleuses et revêtues intérieurement par une duplicature de la tunique , jusqu’à la moitié de leur hauteur. Chacune de ces cellules donne retraite à un polype blanc, mou et un peu transparent. Il a huit tentacules* égaux , coniques et munis d’appendices aussi coniques, qui sont rangées sur les deux bords opposés du même plan. La bouche est située au centre de ces tentacules ; elle est évasée à son ouverture et sillonnée, dans sa longueur, par huit stries. Plus bas est le ventre de l’animal, très court, et ne tenant aux parois de la cellule que par un ligament très faible.
Dès qu’on tire de l’eau le corail, ou qu’on le touche, tous les polypes se contractent. Dans cette opération , les appendices des tentacules rentrent en elies-mê-
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mes, ensuite chaque tentacule se replie sur le milieu, et la bouche se refermé. Pour pouvoir observer cette manœuvre , il faut plonger le corail dans l’eau de mer aussitôt qu’il est pêché.
Donati a vu , au bas du ventre de quelques polypes , de petits corps jaunâtres qu’il croit être leurs œufs. Ces œufs se détachent, se fixent aux corps sur lesquels ils tombent, et il en naît un polype qui a une petite corne à sa base; ensuite il en naît un autre à côté , puis un troisième ; enfin , il se produit un arbre de corail. Mais ces prétendus œufs ne sont que des bourgeons.
Ordinairement le corail est d’un rouge vif, quelquefois il est couleur de rose ou jaunâtre , mais toujours, ainsi que l’a observé Donati, la tunique intermédiaire est blanche , et l’écorce est de plusieurs teintes plus faiblement' colorées que l’intérieur. Il paraît, d’après les observations de Spallanzani, que sa reproduction est assez rapide pour qu’en peu d’années un endroit épuisé par la pêche en soit de nouveau garni.
On a remarqué que, lorsqu’une branche de corail a été séparée de son tronc , elle continue à croître au fond de la mer, et s y fixe de nouveau. Ne pourraiton pas partir de ce fait pour faire, dans un lieu donné, une pépinière de corail , si on peut employer cette expression, et une ordonnance ne devrait-elle pas obliger les pêcheurs à rejeter à la mer, sur-le-champ.
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les sommités de toutes les branches? Ces sommités leur sont inutiles, et peuvent cependant servira produire de nouveaux coraux , qui croîtraient plus rapiment que ceux qui doivent leur origine à des bourgeons, et qui seraient placés dans des lieux déterminés et connus.
C’est principalement dans l’Orient qu’on débite le corail. Il y sert à garnir les armes des guerriers , à faire des bijoux aux femmes et des chapelets aux dévots. Les Arabes n'enterrent pas un de leurs parents, sans lui mettre un de ces chapelets entre les mains. 11 est également fort recherché dans l’Inde et en Afrique (1). Mais je m’arrête, et je termine cette digression pour revenir à nos anciens Marseillais.
Ils connaissaient le succin que les femmes estimaient autant que les plus belles perles. On en faisait alors des vases, des statues ou d’autres ouvrages d’un volume assez considérable. Cette production, sur laquelle les naturalistes ont fait tant d’inutiles raisonnements, venait à Marseille des bords de la Baltique, où Pythéas l’avait observée, et les Marseillais, qui la
travaillaient comme le corail, l’exportaient ensuite
dans les divers ports de la Méditerranée.
(1) Vid. Donati , Hist. delà mer Adriati. Spallanz. , Viag. nelle duc * Sicil. Nouv. dict. d’hist. nat., tom. VI , arli. corail , etc., les modernes navigateurs dans les mers australes, racontent des faits merveilleux sur la rapide formation des montagnes de corail. Un vil insecte élève des continents au milieu des plus j)rofondes eaux, l’air et l’eau combinés ensemble deviennent des rochers.
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Mais l’ulie des branchés les plus riches de leur industrie fut la pêche ; et leur mer , plus poissonneuse qu’elle ne l’est de nos jours, les engageait naturellement à puiser dans ses trésors. Leurs salaisons , qui, dès la plus haute antiquité, eurent tant de réputation, leur offrirent toujours un moyen d’échange , dont les étrangers ne savaient presque pas se passer. Comme aujourd’hui on préparait aux environs de Marseille des œufs de muges et d’esturgeons , les premiers portent encore le nom de boutargues, expression grecque qui signifie œuf salé , et l’on donna le nom de ca-
viar aux seconds.
1^’ancienne Marseille était ainsi le centre du commerce et de l’industrie des habitants des contrées voisines , et il est très vraisemblable que ce fut dans cette ville qu’on inyenta le savon , appelé en provençal sahoun, terme celtique, dont les Grecs firent' celui de sapon : car ils étaient dans l’usage de substituer la lettre p ou 6 à la lettre a, qu’ils n’avaient pas.
Pline dit que le savon fut inventé dans la Gaule, et qu’on l’employait pour rendre les cheveux blonds; qu’on le faisait aye^ du suif et des cendres ; que le meilleur était fait de cendres de hêtre et de suif de chèvre , et qu’il y en avait de deux sortes ; l’un épais, l’autre liquide (1). Oi', les Grecs appelèrent d’abord
(1) Prodesl et sapo ; Galliarum hoc invenlum rutilandis capilis. Fil ex sebo et cinere. Optimus fagino et caprino : duobus modis , spissus cinere ac liquidus. Pline, hist. nal., lib. XXVIIl , cap. XII.
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celtique cette partie de la Gaule, qui est baignée par la Méditerranée , et qu’ils connurent la première ; et ce ne fut que fort tard qu’on donna indifféremment aux peuples de toute la Gaule , le nom de Celtes , de Galates ou de Gaulois (1). Il est donc très probable que ce fut à Marseille ou dans ses colonies qu’on inventa le savon , puisqu'il est bien connu qu’avant l’arrivée de César dans les Gaules , les arts qui tiennent à l’industrie, n’étaient réellement cultivés, avec soin, que chez les Marseillais ou dans les villes qu’ils avaient eux-mêmes fondées , et que d’ailleurs cette utile découverte semble leur avoir exclusivement appartenu, dans les temps anciens comme de nos jours.
Théodore Priscien fait mention du savon gaulois (2). Martial l’appelle l’écume bataye (3) , éçume caustique (4) , germanique (5). Tertulien parle du savon des Germains (6). Quintus-Serenus , Valère- Maxime, Galien et plusieurs autres écrivains de
(1) Strab., Rer. geogr., lib. IV. Raym., op. cit., p. 64 et suiv.
(2) De crementis capillorurn, lib. 1, cap. III; il y est dit: attameu gallico sapone caput lavabis.
(3) Et mutât latias spurna Batava cornes; Martial, lib. VIII, epigr.
(4) Idem , Caustica Teulonicos accendit spuma capillos.
(5) Idem, lib. XIV, egpigram. XXVII.
Si mutare paras longævos cana capillos ;
Accipe Malliacas , quo tibi calva , pilas.
(6) Lib. II. Ad uxorem, cap. VIII. En parlant des Germains, il dit: Cinerarios peregrinœ proceritatis.
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l’antiquité connaissaient parfaitement cette composition (1).
Les Celtes, qu’on appelle aujourd’hui Gaulois, dit un auteur grec qui vivait sous Jules-César, et suivant d’autres sous Trajan (2), ont une infinité de remèdes : dans V élépha7itiasis , par exemple , ils emploient de petites boules de nitre, dont on blanchit le linge; il n’y a rien de mieux que d’en frotter le corps dans le bain (3). On employait également les lotions savonneuses dans les maladies de la peau ; et le savon devint la base d’une grande quantité de médicaments extérieurs (4). Les Arabes, enfin , furent les premiers à le prescrire comme un excellent remède intérieur (5). On fit primitivement le savon dans la Gaule , ainsi qu'on le pratique encore en Allemagne, en Angleterre, dans les Etats-Unis d’Amérique, etc. , avec de la graisse ou du suif et du sel lixiviel (6). Dans le 7® ou 8® siècle, époque ou la science des Arabes brillait dans tout son éclat, on le composait encore de la même manière; on ajoutait seulement la chaux au
(1) Lib. II, cap. I , Valer. Max. II dit des Romains : Romance feminœ capillos cinere rutilarunt. Vid. Gai. de simp. med. , lib. 1. Vid. quoq. Quint. Seren. de medic. et de remed., cap. III.
(2) Aræteus. Cappad.
(3) Idem , do curât, elepliant. Los anciens entendaient par nitre les sels alcalis.
(4) Idem, de curât, carbun.
(5) Lib. de secret. Faussement attribué à Galien. II est dans le style et le goût arabe.
(<j) Galon. , lib. de conq). pharin. secund. loc., lib. V, p. 597.
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sel ( I ) ; et l’on pense communément que ce n’est que depuis ces temps fertiles en grotesques formules , en secrets merveilleux, qu’on a substitué l’huile d’olive à la graisse ou au suif, dans la composition du savon (2).
Dans le 1 7® siècle , Marseille tirait les sels de soude du territoire d’Arles, et cette production végétale était tellement abondante, dans cette fertile contrée, qu'elle suffisait encore à la consommation qui s’en faisait en Espagne et en Italie (3) , mais l’usage du linge s’étant plus généralement répandu parmi les peuples d’Europe , et la consommation du savon devenant insensiblement beaucoup plus grande , on dut bientôt en fabriquer des masses immenses; et Marseille, qui puisait, pour ainsi dire, dans son enceinte tous les éléments de cette riche industrie , devint à son tour tributaire de l’Espagne et de l’Italié. Mais s’il est vrai qu’elle ne trouvait plus près d’elle les matériaux nécessaires à cette consommation toujours croissante, elle conservait, du moins, l’heureuse possession de
(1) Lib. de virib. simpl. raed. ad patern. , faussement attribué à Galien.
(2) Les auteurs de médecine du Nord prescrivent encore le savon de Venise, parce que cette ancienne république ayant acquis, parle commerce, une très grande influence parmi ces nations longtemps avant l’époque du renouvellement des lettres , elle s’était, pour ainsi dire , appropriée le droit de leur fournir cette marehandise. D’ailleurs, elle donna son nom au savon qu’elle fabriquait, comme à la thériaque dont elle inonde l’univers.
(3) Quiqucran, de laudib. provin., p. 294.
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mettre en œuvre ceux qu’on venait lui offrir des royaumes étrangers ; et l’on peut dire que les nations voisines de cette ville célèbre ont semblé rendre une sorte d’hommage au sol où naquit cette belle découverte, en lui fournissant , à l’envi, tous les moyens propres à l’entretenir et à la faire prospérer dans son sein.
En vain chercherait-on, dans l’histoire de Marseille, les diverses époques de la fabrication du savon , et la marche progressive que le commerce et les besoins des peuples imprimèrent à ce genre d’industrie; ce n était ni le goût , ni l’intention de nos anciens historiens, et l’on dirait même qu’ils évitaient, avec soin, de parler de semblables sujets. On ignore donc quel fut le temps précis où l’huile d’olive entra dans cette combinaison , et surtout dans quel siècle le savon devint ce qu’on peut appeler l’objet d’une fabrication. On croit , en général , que les fabriques de Marseille ne remontent pas au-delà du 1 2® siècle , et que les plus anciennes étaient celles des cuirs, de peaux pré- . parées et de salaisons. On y façonnait aussi des draps; mais ils n’étaient pas assez fins pour être recherchés par les étrangers , qui donnaient la préférence à ceux d’Italie (1).
On voit donc que Eart du savonnier ne peut remonter à une très haute antiquité , quoiqu’on prépa-
(1) Not. sur Jules Fauris de Saint-Viiicens , p. 16, par M. le président deSaint-Vincens , sou fils.
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rât du savon à Marseille, dès les temps les plus reculés. Il paraît qu’on ne l’imagina d’abord que pour enrichir la cosmétique , puisque les dames romaines le recliercliaient avec passion , pour donner la couleur de l’or à leur longue chevelure (1) , et que, suivant la remarque des poètes , les petites maîtresses et les hommes efféminés qui leur ressemblent, s’appliquaient sérieusement, comme aujourd’hui , à dérober à l’œil indiscret ces rides importunes qui blessent tant de prétentions, et recouraient à cet art imposteur et ridicule, qui trahit leurs efforts impuissants, et ne signale que trop souvent le départ des grâces du bel âge et les ruines du temps.
La médecine, qui s’empare de toutes les découvertes pour exercer une plus grande influence, s’appropria bientôt le savon , et vanta son efficacité dans le plus grand nombre des maladies qui nous désolent; enfin on l’appliqua aux divers usages de la vie , avec un tel avantage qu’on fut surpris d’avoir pu s’en passer pendant si longtemps. Il est probable, pourtant, qu’avant d’avoir connu le savon, on avait fait usage, pour le même objet, des plantes savonneuses, des argiles douces , des marnes , des magnésies , de la lessive de cendres et même de quelques matières animales (2). Les anciens ont encore employé l’urine et le nitre, et
(1) Plin. op. cit. ibidem. Æti. de carbon, 398. Galen. de coinp. pharm. secun , loc. idem.
(2) Telle que la bile, les excréments de porc , etc.
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ils connaissaient également l’emploi du soufre pour blanchir les étoffes (1). Mais, comme nous l’avons déjà dit , le savon ne dût être un article important qu’à l’époque où l’usage du linge devint plus commun. Le retour des Croisés de la Terre-Sainte, pourrait servir à déterminer le temps où cette découverte acquit une grande extension ; tant il est vrai que les divers points de la civilisation s’enchaînent, les uns les autres, d’une manière insensible, et qu’ils ne peuvent être isolés sans faire naître la plus grande confusion.
Mais ce qui paraît avoir le plus contribué à la consommation du savon, c’est l’introduction en Europe des toiles de coton. Vers le milieu du dernier siècle , la grande quantité de toiles peintes qu’on tirait de l’Asie , fit naître l’heureuse idée d’affranchir l’Europe de cet immense tribut; de nombreux ateliers se formèrent en France et dans les pays limitrophes, et l’on en vit sortir des ouvrages supérieurs à ceux de l’Inde , et présenter des bénéfices qui justifiaient les prétentions des hommes industrieux qui les avaient formés. Insensiblement on refusa les tissus étrangers : le coton brut suffit aux nouvelles entreprises, et dèslors les toiles qu’on se hâta de produire furent aussi belles que communes , et purent être versées , avec abondance , parmi les classes les moins aisées de la
(1) .lui. Pollu.v, vil, 41. Apul. inctain., lib. IX.
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société : nos toiles indigènes purent souffrir la concurrence, et le coton filé sur notre sol remplaça promptement tous les anciens tissus. Le linge cessa d’être l’objet d’une grande dépense, et quoique pourvu d’une médiocre fortune , chaque individu put , sans peine , en posséder une plus grande quantité : de là, comme on le sent d’avance, l’agrandissement de l’échelle de la fabrication du savon. Les matières premières furent recherchées au loin pour y suppléer ; les huiles de Provence ne pouvant y suffire, les cotes d’Afrique, les rivages de l’ancienne Grèce, ceux d’Espagne, d’Italie, versèrent, bientôt, par torrents, leurs flots d’or sur nos parages. Les soudes d’Alicante laissèrent encore désirer les cendres de Sicile et du Levant , le salicor de Narbonne et le natron du lac Mœris ; et cette énorme masse de riches matériaux pouvait à peine remplir l’intention du fabricant et satisfaire aux pressantes demandes des consommateurs. La fabrication du savon liait ainsi entre elles toutes les parties du monde, les unes par leurs produits, les autres par leur industrie , toutes par leurs mutuels besoins.
Jusqu’ici la fabrication du savon de Marseille n’offrait pas encore de ces mélanges dégoûtants qui vont bientôt déceler une ambition déhontée. La combinaison de l’huile d’olive et de la soude formait tout le secret du savonnier. On employait de préférence l’huile commune, parce qu’elle saponifie mieux; et si la eu-
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pidité de quelques faliricauts avait devancé le torrent .de ces procédés impurs, qui ont inondé, dans la suite, cet heureux genre d’industrie, elle étâit sur-le-champ démasquée, et les produits qui sortaient de semblables mains, étaient soudain frappés de l’empreinte d’une honteuse réprobation.
Cette fabrication en était à ce point, lorsque nos troubles politiques vinrent bouleverser les deux mondes. La guerre porta donc un coup sensible aux fabriques de savon de Marseille ; les matières premières devinrent plus rares; les huiles montèrent à des prix excessifs; les soudes ne parvinrent sur nos côtes qu’avec les plus grandes difficultés , et la consommation dut nécessairement diminuer ; mais ce qui paraissait devoir porter une atteinte plus cruelle encore à ce genre de fabrication , c’est que la paisible industrie , qui fuit le tumulte des camps, et s’éloigne sans cesse des tempêtes civiles, abandonnait insensiblement le sein qui lui donna le jour ; l’Espagne et l’Italie paraissaient lui offrir un asile, et Marseille était à la veille de voir passer dans des mains étrangères le riche produit de ses antiques inventions. Mais en vain ces nations voisines tentèrent-elles d’exécuter ce projet; outre qu’elles ne firent que de faibles essais ; on dirait que la fabrication du savon, semblable à ces prodiictions végétales qui ne croissent que sur un sol déterminé, ne peut prospérer, en grand, que dans l’enceinte où l’on découvre son lierceau. I/événement n’a
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donc })as justifié la prédiction d’un savant voyageur, qui écrivait en 1 808 : que le nombre des savonneries devait diminuer à Marseille, puisqu’il augmentait à Gênes et dans l’Italie ; et que les ports de Livourne, de Gênes et d’Espagne ne laisseraient pas porter à Marseille les huiles qu’on pourrait y manufacturer (1).
Nous touchons à une époque célèbre pour la savonnerie : l’isolement de la France au milieu des contrées de l’Europe, la réduisait à ses propres ressources : tous les peuples voisins opposaient de puissantes barrières à ses efforts renaissants, et s’obstinaient à lui refuser jusqu’au superflu de leurs aliments. Notre belle patrie déchirée' dans son sein, par ses parricides enfants, n’était entourée que d’implacables ennemis. Elle avait tout perdu , hors l’espérance et son génie : forcée de se suffire à elle-même, elle exhumait, pour ainsi dire, d’un sol qui h dévorait, les faibles moyens d’une existence défaillante; mais le besoin , ce père de l’industrie de tous les peuples, ne tarda pas à l’électriser, et tout ce que lart ou la nature produisent sans peine dans de lointains climats , les Français le virent naître, pour la première fois, sur cette terre où l’on cueillait déjà tant de lauriers : que d’utiles découvertes, d’habiles inventions , d’ingénieux procédés, naquirent dans ces jours glorieux, dont l’aurore avait présagé tant de malheurs !
(1) Millin, voy. dans les départements méridionaux de la France, tom. III, p. 286.
\ 92 LETTRE SEPTIÈ^IE.
De toutes les sciences nouvellement cultivées parmi les peuples policés , la chimie fut en France, dans ces derniers temps, la plus fertile en heureuses applications du talent, aux divers usages de la vie. En créant le langage des arts , elle en perfectionna tous les produits; et le génie de l’analyse, qui l’éleva bientôt au rang des sciences de démonstration , ouvrit, pour ainsi dire, aux savants le sanctuaire de la nature, et leur permit d’en dérober les secrets.
C’est ainsi que la France cessa d’emprunter de l’étranger , non-seulement les objets déjà manufacturés, mais encore la plus grande partie des matériaux destinés à l’être chez eux. La teinture, par exemple, trouva dans les opérations de l’art la richesse et la vivacité des couleurs travaillées par la nature. Les matériaux se combinèrent avec les productions végétales, et de l’heureuse association des trois règnes des êtres naturels, l’homme étonné vit paraître, dans l’instant, ce merveilleux dans les arts, qui présente un nouveau modèle de création, qui doit étonner les générations futures , jusques dans les âges les plus reculés.
La savonnerie dut se ressentir de cette heureuse inlluence, et participer aux bienfaits dont le génie de l’homme venait d’enrichir tant d’inventions utiles à la vie. La soude , reconnue dans le sel marin n’attendait, depuis longtemps, qu’une main habile qui sut l’en dégager ; enfin, cette œuvre fut accomplie. Le
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soufre (lu Vésuve et de l’Etna coula par torrents dans nos fourneaux comme au sein des volcans , et le produit de cette substance enflammée, versé sur les sels dont se couvrent les bords de nos deux mers , forma cette masse d’alcalis que la France payait si cher à ses voisins. Ainsi la chimie, vers la fin du dernier siècle, traça la route de la régénération des arts industriels et s’entoura de nouveaux éléments pour hâter et perfectionner leurs produits.
D’immenses ateliers de soude factice se sont promptement formés sur les côtes de Provence, et surtout aux environs de Marseille où la consommation les réclamait; et l’Espagne et l’Italie ont vu s’échapper de leur sein cette branche importante d’un genre de commerce que la nature semblait leur garantir, contre les tentatives de l’art, chez leurs ingénieux voisins. Le savon n’est donc plus cette mystérieuse préparation, inventée par les anciens, pour rajeunir la caducité ; d’épaisses colonnes de vapeurs annoncent au loin la confection des matériaux qui le composent et l’on pourrait dire que les noirs apprêts de cette grande manipulation décèlent plutôt les forges de Vulcain que la présence de la paisible divinité qui préside à l’industrie.
On ne peut se dissimuler, en effet, que Marseille n’ait beaucoup souffert, dans ses riantes campagnes, de cette importante découverte; car personne n’ignore
que les émanations gazeuses de ces vastes foyers ,
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n’aient été fréquemment l’effroi des cultivateurs.
Une législation incertaine ou mal observée, des considérations quelquefois intéressées, ou des idées d’industrie nationale vaguement comprises, semblaient abandonner au libre arbitre du fabricant les intérêts de toutes les autrès industries : cet état de choses eut enfin un terme; des mesures furent prises pour que les arts ne pussent mutuellement se détruire, et que l’agriculture, qui en est la reine, n’eût plus à murmurer de Tingratitude de ses enfants (1).
Les divers procédés mis en œuvre pour obtenir du savon ne peuvent être exposés dans ces lettres. Les essais, les mélanges de cette foule d’éléments confusément employés pour multiplieer les produits de cette fabrication, ou pour enrichir le fabricant, ont été, tour-à-tour, moins l’objet de la science que de la cupidité : ici , comme dans beaucoup d’autres choses , l’avantage du public fut, dans tous les temps , l’ingrédient dont on n'a cessé de recommander l’économie.
Toutes les nations font du savon à leur manière; toutes ont des succédanés pris dans la sphère de leurs moyens pour suppléer à cette combinaison artificielle que le besoin commande, et que l’intérêt sait re-
(1) Ce but fut à peu près atteint par les condensateurs imposés aux fabricants ; car on s’assura que cette mesure exécutée avec intelligence, en captivant les gaz, inet la végétation à l’abri de leur pernicieuse influence.
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produire sons les formes les plus variées; les terres grasses, les argiles, diverses substances végétales, les trois règnes de la nature, enfin, sont mis à contribution dans toutes les contrées, pour la conservation de la santé , et redonner les grâces et la vie aux vêtements, aux habitations, aux objets utiles ou agréables dont nous sommes environnés. Le sauvage habitant du désert, l’homme vêtu de sa nudité, sont involontairement entraînés par le même sentiment; tous découvrent sous leurs pas des ressources plus ou moins efficaces pour atteindre, sous ce rapport, aux résultats que letat social n’a que perfectionnés. C’est, on peut le dire , cette éternelle vérité qui a fait dire à ce chimiste de génie, que la science vénère (1), qu’un jour on sera surpris qu’on ait fabriqué du savon pendant un si grand nombre d’années.
(1) Darcel.
Monsieur ,
Il est vrai, que jusqu’à ce jour , je n’ai pu vous entretenir que des Marseillais qui s’étaient, jadis, distingués dans les hautes sciences et la navigation , ou qui s’étaient fait un nom dans leur commune patrie , par leur courage, leurs inventions ou leur dévouement. La succession des temps et le témoignage des écrivains de l’antiquité exigeaient cette longue série de preuves historiques, qui ne peuvent être agréables à tous les lecteurs ; mais comment pouvais-je vous parler de ces temps obscurs, sans remonter vers des sources lointaines qui, seules, récèlent les faibles traits qui nous en retracent encore le souvenir ? J’ai donc puisé dans le seul dépôt qui nous reste les matériaux que j’ai mis en œuvre pour seconder vos désirs.
Vous me demandez, aujourd’hui, de vous entretenir un instant de la littérature de notre ancienne patrie , et de vous en .présenter simplement une légère esquisse, pour que vous puissiez, d’un coup-d’œil , en embrasser l’ensemble, et vous familiariser promp-
teineiit avec les sujets qui composent ce tableau. Je conçois très bien votre intention , et je pense que ce travail, lorsqu’il est fait , convient à beaucoup de monde, parce qu’il flatte la paresse, et qu'il fait voir beaucoup de choses en peu de temps; mais songez (}ue cette méthode superficielle fait le plus grand tort au véritable savoir; et que pour être à la mode, elle li en vaut pas mieux.
Je dois donc vous dire, qu’en cédant à vos instances, je ne fais que sacrifier au goût du jour; et que vous pourriez mieux faire que d’ambitionner de n’être qu’im parfaitement instruit sur une matière dont on aime tant à s’entretenir: mais, puisque vous l’exigez, n’oubliez pas, du moins, que je ne vous donne cet essai, que pour vous inspirer le goût de ce genre de recherches; et que ma condescendance ne peut trouver son excuse que dans le dessein de vous être agréable. Il serait inutile, je pense, de vous prévenir qu’en parlant ainsi de la littérature et des arts de l’ancienne Marseille , je nommerai , peutêtre, involontairement, quelques personnages que la Provence a vu naître, et qui n’ont pas reçu le jour dans » l’Athènes des Gaules; mais vous reconnaîtrez sans peine que le fond du sujet appartient à cette dernière ville; et que si je supprime ensuite beaucoup de détails, c’est que je m’efforce, d’après votre intention, de raccourcir le plan que je m'étais d’abord proposé.
Vous saurez donc, avant d'entrer en matière, que ce fut à Marseille que les Romains prirent l’usage d’accorder des honoraires aux professeurs publics; Quintilien qui, le premier, fut salarié par l’état, est une preuve que Rome n’adopta cette coutume que longtemps après les Gaulois, qui l’avaient empruntée des Marseillais. Marseille portait déjà le nom de sœur, de généreuse, de fidèle alliée de Rome ; elle était regardée comme la ville par excellence, comme Taimable séjour des personnages du bon ton , et le modèle des cités les plus polies. Les exilés même sollicitaient comme une grâce le bonheur de l’habiter, et ne se plaignaient point de la rigueur des lois, s’ils obtenaient la faveur de s’y fixer. Après la découverte de la conspiration , Catilina ose écrire au sénat qu’il consent à s’éloigner de Rome s’il peut se rendre à Marseille : le petit-fils de la sœur d’Auguste y termine doucement ses jours, et ne s’aperçoit point que la main qui l’y conduit veut le frapper en le caressant. Volcatius Moscus, exilé de Rome, choisit Marseille pour sa nouvelle patrie, et lui laisse, en mourant, l’immense fortune que ses délateurs n’avaient osé lui ravir. Après le meurtre de Clodius, Milon s’y réfugie, se croyant digne de l’habiter: peut-être même que l’avantage d’être à Marseille nuisit à sa cause, et que Rome et Cicéron furent moins sensibles au soi t de l’accusé en apprenant le lieu de son exil. Ajiollorlore de Pergame , accusé de sorlilége et défendu
par Pollion, cet illustre ami d’Horace et de Virgile, se retire à Marseille, où, pour confondre ses juges, il fonde une école'à jamais célèbre, et fait, du lieu qui lui offrit un asile, le théâtre de sa gloire et la honte de ses ennemis.
Mais je m’arrête pour reprendre la suite de mon sujet. L’empire des lettres a essuyé d’aussi fréquentes révolutions que les états les mieux affermis; comme ces derniers,, elles ont eu leur siècle de barbarie, leurs triomphes et leurdécadence. Elles étaient l’ouvrage des hommes, elles devaient en éprouver le sort. Marseille fut libre jusqu’à Jules-César; elle jouit même encore de quelque célébrité sous l’empire, et fut soumise à Rome jusque vers le 5™® siècle. Sa situation géographique , comme nous l’avons déjà fait observer , et l’aridité du sol qu’elle avait à cultiver déterminèrent ses habitants à se livrer au commerce maritime: ses besoins firent naître son industrie; et les lois qu’elle se donna favorisèrent le prompt développement des connaissances qui lui manquaient, et dont elle ne pouvait se passer. Elle récompensait f homme de lettres, le soldat et le marchand. Il dut résulter de cet ordre de choses, un perfectionnement rapide dans lesmoyensde prospérité qu’elleavait adoptés, puisqu’ils étaient nécessaires à son existence, et que le génie s’agrandit naturellement lorsqu’il a franchi les obstacles qui comprimaient son essor. Ainsi, les arts, qui dépendent de la guerre, de la navigation et de far-
chitecture navale, furent en honneur à Marseille, presque dès l’époque de sa fondation.
Après que César en eut fait la conquête, et qu’il en eut embelli ses trophées, Marseille ne pouvant plus se distinguer dans la carrière des armes, s’adonna toute entière au commerce, aux arts, aux lettres, à la philosophie. Elle se gouvernait encore par ses propres lois , et bientôt elle obtint cette célébrité littéraire, cette réputation d’urbanité que Rome même ne pouvait égaler. Ce fut alors que les maîtres du monde la préféraient à Rhodes, à Athènes, à leur propre capitale, pour réducation de leurs enfants, et pour donner à leur brillante jeunesse ce ton d’aménité, cette politesse de langage , cette urbanité qui ne peuvent s’acquérir que par le contact du beau monde. On voyait à Marseille des preuves certaines de sa supériorité sur toutes les autres villes; et jamais la mécanique et les arts ne furent cultivés ailleurs avec plus d’éclat. Chaque page des auteurs anciens atteste cette vérité , qu’un grand nombre d’inscriptions grecques confirme encore dans ses murs.
Ce fut sous la domination romaine qu’elle se fit
surtout remarquer par l’éloquence de ses orateurs; c’est à cette époque, célèbre dans ses souvenirs littéraires, qu’elle produisit ces grammairiens illustres dont parle Suétone avec tant d’enthousiasme. Ceuxci portèrent à Rome le goût -des lettres grecques, et
formèrent ces grands hommes qui firent tant d’honneur aux lettres et à leur patrie.
Marseille vit naître alors Cornélius Gallus, aussi grand capitaine que poète aimable; Gallus que Virgile consola de l’infidélité de Lycoris (1), lorsqu’elle le trahit pour suivre Marc-Antoine; Gallus, que l’amitié de Virgile et d’Auguste aurait dû rendre digne d’un meilleur sort (2). Valerius-Cato , Plotius et Guiphon, étaient également Marseillais (3), Ce dernier fut le maître de Cicéron et de Jules-César, et quoique les talents de ces deux élèves aient fait oublier ceux de leur maître, Marseille pourra toujours se vanter d’avoir formé les deux plus grands orateurs de l’empire romain. Cette ville, ou du moins ses environs, auraient pu s’applaudir d’avoir donné le jour à Pétrone, si cet auteur, plus jaloux de l’estime publique , eût fait autant d’honneur aux lettres par son respect pour les mœurs que par l’élégance de ses écrits (4).
Vous remarquez donc qu’en tombant sous la puissance romaine, si Marseille avait perdu la plus grande partie de sa gloire militaire, elle conservait encore l’empire des lettres et des arts ; mais sur la lîn du règne d’Auguste, le goht s’altéra de la manière la
(1) Virg. Eglog. X,
(2) 11 se donna la niorl dans son exil. Il s’était distingué dans lo genre élégiaque; les fragments qui nous restent ont été dignes d'être conservés dans les recueils de Tibulle et de Catulle.
(3) Suet. de illust. gramm., cap. VII et XI ; de claril. rhet., cap. XI.
(4) Marseille ancienne et moderne , p. 15.
LETTRE liUlTIÈME.
plus sensible. Auguste vivait encore ; mais ïibulle et Virgile n’étaient plus. Horace, dans ses vieux jours, fut témoin de cette décadence que ses ouvrages semblaient devoir éloigner pour toujours ; et les Marius et les Alpinus devenaient malheureusement les modèles et les juges des poètes et des littérateurs.
Les orateurs de Marseille, Oscus, Agrotas et Pacatus, par leur style affecté et leurs faibles harangues, préparèrent les esprits à s’enthousiasmer des ouvrages de Sénèque, de Lucain et de Florus, que Sénè- (|ue le père avait déjà beaucoup trop exaltés. .
La physique , sous Démosthène , Crinas et Charmis, était encore cultivée, mais leurs succès n’eurent que peu d’admirateurs; après eux, le mot meme de cette science semblait s’être perdu.
Les déclamateurs firent place aux sophistes; les paroles tinrent lieu de faits; le langage s'appauvrit, et Favorin, dont parle si souvent Aulugelle, acquit une très grande réputation: le genre de son^ talent ne décelait déjà que trop la révolution qui s’était opérée dans le goût.
Jusque vers le 2'”® siècle de l’ère vulgaire, on ne vit point de jurisconsulte à Marseille. Les lettres et les arts s’étaient évanouis. Leur chute datait depuis les Antonins. Le démembrement de l’empire romain et les progrès de la religion chrétienne donnèrent une nouvelle diiectioii aux esprits. Les lettres com-
miMicèi’ent à être
cultivées flans les cloîtres.
el l’on
peut dire quelles s’y conservèrent soigneusement pendant les siècles les plus difficiles, et qu'elles y brillèrent d’un grand éclat.
Vous êtes surpris, sans doute, de mon silence sur l’ancienne Académie de Marseille; mais j’ai cru faire son histoire en vous parlant des savants qui ont reçu le jour dans cette ville. Marius Victor dit que , de son temps, ils se réunissaient encore dans la cellule du vieillard Thesbon , dans le cloître Saint-Victor; et que dans cette pieuse retraite ils se consolaient . mutuellement de la décadence des lettres, et des mallieurs qui pesaient sur leur patrie (1).
Les Bourguignons , les Vandales prennent et ruinent Marseille: lesVisigoths s’en rendent maîtres et la gardent pendant vingt ans; on sent très bien que ce n’élait pas le siècle des lettres. Les Ostrogots occupèrent, enfin, cette ville, et la cédèrent aux Français ; Justinien confirme cette donation; mais les Lombards accourent, la ravagent, en sont chassés, etjusques à Charles-le-Cliauve , elle est occupée par les Français. Les Sarrassins la dévastent à plusieurs reprises; les comtes, dont l’histoire est fort obscure, y régnent pendant 230 ans, et nous voilà parvenus, de révolutions en révolutions, jusqu’au 1 2*"^^ siècle , au milieu des ruines et de la barbarie.
Que de siècles écoulés dans l’oubli des lettres, le
(1) Olivier, Dissert. histoiifi sur l’ancienne acad. de Marseille, année 1 7^27. . .
tumulte des armes, le malheur des conquêtes , le despotisme et la persécution des opinions ! Marseille partageait la détresse du reste de l’Europe. De féroces vainqueurs dispersaient les savants qu’elle avait encore dans son sein ; et l’odieux esclavage sous lequel elle gémissait, ne lui permettait plus de revoir ces jours de gloire qui brillèrent jadis autour des grands hommes qui l’avaient illustrée.
Il ne faut point oublier, pourtant, que depuis l’invasion des barbares elle a vu paraître un nouveau genre desavants, tels que Jean Cassien, qui fonda l’abbaye Saint-Victor : il était disciple de saint Ghrysostôme , dont il fît connaître les ouvrages en Occident; et il se fit remarquer, surtout dans les conciles, par la rare éloquence avec laquelle il combattit la doctrine erronée des Nestoriens. L’Académie de Marseille avait également compté parmi ses membres le prêtre Gennade, qui continua l’ouvrage de saint Jérôme, dans lequel cet illustre père de l’Eglise a conservé le nom des auteurs ecclésiastiques , et des personnages célèbres qui l’avaient dévancé. Elle avait admiré Salvien , qui peignit de si vives couleurs la ruine de Rome par les Vandales, comme Jérémie peignit celle de Jérusalem par les Babyloniens ; elle avait encore plusieurs autres grands hommes qu’il serait trop long de nommer, et qu’il est impossible d’oublier. Ces écrivains sacrés conservaient, il est vrai , le goût des lettres, (|u’nn long oubli semblait avoir effacés de
la mémoire des peuples; mais ils luttaient vainement contre de puissants obstacles, et leurs efforts ne pouvaient s’opposer au torrent qui paraissait ramener la génération présente vers l’ignorance des siècles primitifs.
Les sciences et les arts éprouvèrent alors une véritable léthargie, et Marseille ne se doutait plus, ellemême , qu’ils s’étaient éclipsés. Les 8"^® et 9™® siècles furent, surtout chez elle, les plus pauvres en écrivains, dans tous les genres: il semble, en les parcourant que l’on s’égare dans des déserts. A peine corapte-t-on , pendant trois ou quatre cents ans , quelques moines laborieux, qui paraissaient n’avoir vécu que pour apprendre à la postérité que l’amour des lettres était sur le point de s’anéantir. Cette longue suite d’années pourrait être comparée à ces nuits sombres et silencieuses qui épouvantent le voyageur, et durant lesquelles une lueur faible et tremblante éclaire, au loin, ses pas incertains. Cette détresse générale se liait nécessairement avec les événements politiques du temps, qui ne laissaient plus à l’homme, en partage que la misère et les fers.
Mais insensiblement ces ténèbres se dissipent , le courage renaît , et l’on entrevoit déjà , dans le lointain , l’aurore d’un jour qui ne devait plus s’obscurcir. Les Troubadours annoncent, par leurs chants, l’heureux réveil des lettres , et les Muses provençales donnent le signal de leur tnomphe et de leur pou-
voir. L’Italie surpasse bientôt ses modèles; le désir de plaire à la beauté fait naître des vers aimables: la chevalerie, dont Cervantes peignit les ridicules, servit alors à répandre le goût des lettres et de la poésie ; tels furent les premiers pas que fit l’Europe pour se dégager des entraves qui l’avilissaient. Bientôt l’enthousiasme de la religion amena les croisades, et l’on sait combien les Provençaux, et Marseille en particulier , prirent de part à ces grandes expéditions; ce fut là que les peuples, à peine sortis de la barbarie, reconnurent, du moins, combien les arts et la civilisation étaient arriérés dans leur patrie.
Marseille se livre au commerce: elle acquiert de nouveau des richesses considérables, et les emploie, sans balancer , à s’affranchir de l’oppression sous laquelle elle était, retenue par les comtes qui la gouvernaient. En 1214, elle redevint livre et cultiva les arts comme dès le temps de sa primitive splendeur. Les seigneurs , dont elle venait de briser le joug , avaient dû l’humilier sans ménagement, puisqu’à l’époque dont nous parlons elle faisait prêter trois fois le serment à tous les citoyens d’éloigner pour toujours les comtes des places de leur gouvernement; mais ces idées d’indépendance , Cette énergique résolution ne furent pas de longue durée; elle se donna, bientôt après, à la maison d’Anjou, et lui rendit, pendant un siècle, les services les plus signalés. Son dévouement aux intérêts de Louis 111, qui veut conquérir
le royaume de Naples, la livre aux Aragoiiais, qui la pillent durant plusieurs jours , et brûlent quatre mille maisons.
Parmi les amis des lettres, on ne voyait, à cette époque, que des fondateurs d’ordres, de pieux évêques , des prédicateurs médiocres, des médecins astrologues, des jurisconsultes hérissés de lois étrangères; mais on comptait beaucoup de guerriers intrépides, et quelques marins audacieux, qui faisaient gr'and honneur aux Mai’seillais. Ce fut alors que paru- • l ent les Porcelet , les Beaussan , les Jean de Matha , les Angelic, Armaud-de-Villeneuve et Gantes, qui défit les Tuschiens , et que la reine Jeanne sut récompenser^ avec générosité.
Ici paraît Laure , dont la beauté fit connaîti*e le génie de Pétrarque: les papes se fixent à Avignon, et leur cour attirée et fait naître une foule d’artistes et de littérateurs distingués; mais on brûlait les hérétiques, ce qui prouve combien l’esprit humain marchait lentement ver\s des temps plus éclair’és.
René, l’Henri IV des Provençaux, vint jouir, dans le l’epos, de l’amour de' ses sujets. Le vase d’argent, dont la ville d’Aix lui fit pi’ésent, indique surtout que le dessin et l’orfévi^erie commençaient à se perfectionner’. René lui-même laisse quelques peintures qui ne sont pas sans intér’êt; et le pinceau de ce roi bon et juste peut servir, du moins, à fixer, pour la Provence, cette époque de fart. Claude et Guillaume,
âOtS LETTRE HÜITIÈWE.
nés à Marseille , se rendirent bientôt célèbres dans l’artde peindre sur verre, et peignirent les vitraux du Vatican ; ceux de notre ancienne église des Accoules étaient de la main de Claude; c’était le seul ouvrage qui restait de cet artiste renommé; les Vandales de 1793 les ont brisés , comme le furent ceux du Vatican lors du sac de la capitale du monde chrétien.
Les châsses des saints peuvent également servir d’archives aux arts, pour en étudier les premiers essais; mais les colonnes de marbre blanc de l’église de la Major, qui furent envoyées a Henri IV, les beaux jaspes de l’ancienne porte d’entrée du même temple , que le cardinal de Richelieu reçut en présent de notre ville, annoncent que longtemps avant cette époque Marseille avait, dans la sculpture et dans l’architecture, des ouvrages dignes de parer les palais de la première ville du royaume.
A peu près vers le même temps , on commençait à conserver les livres avec un soin extrême. On les léguait, en mourant, comme les bijoux les plus précieux, et l’on parla, comme d’une chose fort extraordinaire, d’un certain bréviaire recouvert de velours et enrichi d’une agrafe d’argent dorée, que Jean Boniface , de Marseille, avait possédé jusqu’en 1405. L’attention des historiens à nous transmettre de semblables détails, démontre suffisamment leur importance, dans l’étude de l'enfance des arts; mais les guerres de reli-
gion en retardèrent longtemps les progrès; et les sciences et les gouvernements, qui paraissaient ne pouvoir s’accorder ensemble, semblaient constamment s’entrechoquer et se forcer mutuel lement à se renverser.
Bientôt deux grandes découvertes vont changer la face du monde. La boussole et l’imprimerie reculent , en peu de temps , les bornes de l’entendement humain. Deux grands hommes, occupés du bonheur de tous, profitent habilement de cette heureuse disposition des esprits. Léon X et François P**, restaurateurs et protecteurs des lettres, en recueillent soigneusement les anciennes productions et les nouveaux essais; ils encouragent, ils récompensennt les hommes studieux qui s’y distinguent , et méritent de donner leur nom au siècle qui les admira. Ainsi les sciences et les gouvernements, les arts et les souverains affermissent mutuellement leur empire ; et leurs communs efforts concourent réciproquement à les immortaliser.
'Cependant, depuis François jusque vers la fin du règne d’Henri-le-Grand, les disputes et les guerres religieuses arrêtèrent encore en Provence, pendant plus d’un demi-siècle, les effets de cet élan, que les esprits venaient de recevoir; et les trois contagions pestilentielles dont Marseille fut affligée dans cet intervalle, et entre autres celle de 1581 , qui, d’après nos historiens, ne laissa que trois mille âmes dans cette malheureuse cité , ne purent lui permettre de
jouir aussitôt des bienfaits dont les lettres venaient de s’enrichir.
La Provence eut alors de ces hommes illustres qui
naissent pour la gloire de leur patrie, et l’admiration
de la postérité; Palamède de Forbin , Jean de Ponte- %
vès, Adam de Crapone, appartiennent à leur siècle , autant qu’aux lieux où ils virent le jour. Les poésies de Michel Nostradamus et d’Arena, qui sont de la même époque, annoncent véritablement un goût barbare ; mais pour les faire oublier, nous nous hâterons de citer les travaux de Jules Raymond , de Jean de Pena , l’éloquence d'Adam de Vente, et quelques poètes agréables, dont les ouvrages ne dépareraient pas le siècle où nous vivons.
Le commerce que Marseille faisait dans le Levant y prit bientôt un grand accroissement, et les Vénitiens et les Génois , établis depuis longtemps dans ces riches contrées , furent obligés de reconnaître notre supériorité; ils ne purent supporter la concurrence de nos manufactures , et nous abandonnèrent insensiblement cette fertile branche de leur ancienne industrie.
Jusque sous Louis XIII, pourtant, les Juifs , les Portugais, les Flamands, les Hollandais et les Anglais , firent tour-à-tour le commerce de la France, qui, seule, en ignorait les principes. A son avènement à la couronne, ce monarque n’avait pas un vaisseau; les villes étaient sans police et le gouvernement sans
argent; sous sou règne , les forbans de lu côte d’Afri- (lue firent des maux innombrables aux bâtiments marchands de Marseille; et pour aller combattre ces féroces ennemis, nos courageux ancêtres armèrent , à leurs frais, une Hotte bien équipée qui se couvrit de gloire, en exterminant cette renaissante bande de brigands, meiisqui n’eut jamais d’autre récompense que celle d’avoir vaincu. Marseille avait, à cette époque, des hommes d’un rare mérite ; mais ils n’étaient secourus, dans leurs entreprises, ni par les provinces, ni par l’état. Ils combattaient pour leur ville, et ils n’étaient rien pour la nation. Chaque cité formait un royaume à part , et se gouvernait d’après ses propres lois....
Marseille, à cette époque, ne voulut pas recevoir dans ses murs, les Maures , que Philippe III venait de chasser d’Espagne; et se priva, sans motifs, des arts utiles qu’elle n’^vait pas , et que ces industrieux proscrits lui apportaient. Elle avait des richesses, elle donnait de brillantes fêtes aux souverains qui l’honoraient de leur présence ; mais rien n’annonçait encore, pour elle , cette heureuse révolution qui devait bientôt s’opérer dans la nation.
Le siècle de Louis- le-Grand, enrichi des découvertes des siècles passés, a fait plus, dans certains genres , que tous les autres siècles réunis. Tous les arts , à la vérité, n’ont pas été plus loin que sous Auguste, Alexandre ou sous les Médicis; mais, comme il est
aisé de le voir, la raison , sous le règne de Louis XIV, s’est généralement plus perfectionnée. Marseille ne tarda pas à ressentir l’influence des vues utiles de ce monarque, et le commerce, la navigation, les sciences , les arts et les manufactures lui rappelèrent ces jours de gloire dont elle n’avait conservé que le brillant souvenir. La Provence vit naître Peyresc et Gassendi , dont les noms immortalisent la patrie ; Marseille admire les voyages de Leblanc , la valeur et la fortune du chevalier Paul , cet habile et courageux marin qui détruisit successivement des escadres turques, espagnoles et qui ne balança pas à couler bas un vaisseau anglais qui lui avait refusé le salut (1).
Mascaron et Bourguignon servent de modèle aux orateurs de la chaire. Ruffi donne l’histoire de Marseille ; son fils s’empresse d’en publier une édition plus complète; ces deux écrivains recommandables s’animent de la plus noble émulation , pour transmettre à la postérité les fastes ignorés de leurs ancêtres (2).
(1) Nous trouvâmes à Toulon, disent Bachauraont et Chapelle, M. le chevalier Paul, qui, par sa charge, par son mérite et par sa dépense, est le premier et le plus considérable du pays.
C’est ce Paul dont l’expérience Gourmande la mer et le vent;
Dont le bonheur et la vaillance '
Rendent formidable la France A tous les peuples du Levant.
(2) Juqu’au bisaïleul de Ruffi , quoique Marseille eût produit tant d’habiles écrivains, aucun auteur n’avait tenté d’écrire l’histoire de cette ville célèbre. Quelques amis des lettres avaient à peine osé parler de ce qui s’était passé de plus remarquable de leur temps; et ces mémoires même isolés, rares et de peu d’étendue, ne formant entre eux
Puget lait revivre le siècle de Phydias : ses marbres portent l’empreinte du génie ; son ciseau rappellera toujours l’antique souvenir de la ville où il reçut le jour. Faudran retrace , dans ses ouvrages, les modèles dont la peinture enrichit l’Italie dans ses beaux jours. Les Parrocel soutiennent, dans un autre genre, la réputation des Provençaux. L'Astrée fait , pendant cinquante ans, les délices de l’Europe civilisées; et les généalogistes , dont les talents furent si favorables
aucune suite, ne pouvaient fournir que des matériaux trop imparfaits , pour en tirer un parti véritablement avantageux.
Mais le bisaïeul de Ruffi avait soigneusement recueilli tout ce qui s’était passé d’important depuis l'an 1585 , époque des divisions de la Provence, jusqu’en 1596 , qu’elle se donna au roi. Il avait consulté , d’ailleurs, les cartulaires et les registres de l’abbaye Saint-Victor, et ceux des couvents et autreô maisons religieuses de la ville et de la province. Cette immense compilation devenait ainsi une Source féconde défaits intéressants, qui n’attendaient qu’une main habile pour en disposer d’une manière utile à la patrie. C’était dans les couvents, à cette époque, que se trouvaient les matériaux de 1 histoire, et Ion peut dire que Ruffi l’ancien en avait épuisé les trésors.
Le père de notre historien trouva donc ce travail déjà préparé, et le fils, marchant sur ses traces, s’empressa de le continuer et de l’enrichir. Dans ce temps-là, les archives seules de Saint-Victor se composaient d’environ 4000 registres ou cahiers, sans compter les cartulaires et les bullaires qui étaient en très grand nombre (*). Cette abbaye étant , peut-être , la plus ancienne des Gaules , et les religieux qui l’habitaient ayant toujours cultivé les lettres, et pris des notessur les événements du temps , il n est pas douteux qu elle ne fût devenue le dépôt de tous les monuments historiques de la province et de la cité. Tous ces titres et ceux qu’on y avait ajouté depuis Ruffi , notre historien , ont été pillés et détruits pendant les troubles de 1793. Il est aisé de voir, d’après ce qn’on vient d’exposer, que l’histoire de .Marseille de Louis-Antoine de Ruffi, doit être réellement fidèle pour tout ce qui concerne la ville en particulier, et qu’elle contient des faits curieux, dont on ne trouve plus ailleurs la description.
(*) Ruffi, hist. de Marseille, préfa,, p. n
à la vanité, admirent les recherches de Pierre d’Hozier. Plumier, Tournefort, encouragés par un gouvernement qui savait si bien apprécier le mérite, font de la botanique une science nouvelle , et l’enrichissent de tous les trésors que leurs glorieux voyages leur découvrent dans les plus lointaines contrées; Marseille offre encore , à cette époque , une foule de talents distingués ; mais leur nombre est peut-être le plus grand obstacle à leur célébrité : ils vécurent d’ailleurs dans un siècle où l’admiration était , pour ainsi dire , épuisée. Les sciences et les arts furent aussi protégés sous le règne suivant. Ils comptèrent, à Marseille comme ailleurs , beaucoup d’hommes illustres dans plus d’un genre ; mais en bien moindre quantité que sous le règne précédent. Ce fut le siècle des philosophes. On écrivit beaucoup sous ce règne ; dans l’autre on avait du génie, dit Voltaire. Le goût des lettres qui, jusqu’à cet époque, paraissait être uniquement le partage de la capitale, fut beaucoup plus généralement répandu ; et les académies de province durent contribuer à opérer cette heureuse révolution. Des savants modestes , des poètes aimables , des littérateurs pleins de goût , fondent celle de Marseille , ou , pour mieux dire, continuent cette antique et célèbre fondation. L’académie française l’adopta, et, dès sa naissance, elle compta les plus illustres protecteurs. Elle- eut, parmi ses membres, les premiers personnages de la province, sans que le mérite littéraire
cessât d’ètre le seul titre qui en ouvrit l’entrée. Des généraux , des ambassadeurs , des prélats , des antiquaires , des médecins , des avocats célèbres , furent les premiers ornements de cette société. MM. de Belsunce , de la Visclède , des Pennes, de Bausset, Peyssonel , Olivier, Bertrand , Gravier devaient nécessairement soutenir sa renommée, et la rendre Témule des premières académies de l’Europe. Le séjour que fit Dumarsais dans la capitale , priva l’académie de Marseille de la présence d’un grammairien philosophe, qui aurait embelli ses séances , et qui ne put lui appartenir que par son utile correspondance , et les vœux qu’il ne cessa de former pour la gloire de cette compagnie. Le prix que celle-ci proposa, pour célébrer les écrits et la mémoire de cet illustre marseillais , était l’hommage le plus juste que ses membres pussent rendre à leur compatriote, et vous savez qu’ils ne tardèrent pas à reconnaître que les hommes de lettres les plus célèbres concouraient, par leur efforts, à seconder leurs nobles projets.
Antoine Nicolas , les frères la Roque, Antoine du Parc, Deidier, mathématicien célèbre, professeur d’artillerie à l’école de Lafère; Toussaint Gros , Dulard-, Guieu, prouvèrent que la poésie, la sculpture , la peinture , la littérature et l’histoire n’avaient pas dégénéré chez les Marseillais. Leur ville, bientôt, vit naître un de ces hommes vertueux qui commandent toujours le respect. Le comte du Muy, devenu minis-
tre et maréchal , peut énorgueillir ses compatriotes ; il fut chéri du roi martyr, qui l’honora d’une confiance sans bornes; et l’on a, je pense, suffisamment fait son éloge, en prouvant qu’il ne dut son élévation qu’à son mérite , dans un siècle où elle ne fut que rarement la récompense des talents et de la vertu. Ce nom , justement honoré , fut inscrit dans les fastes de l’académie; celui qui le portait à une époque assez rapprochée de la nôtre , et qui s’en était rendu digne par l’austérité de ses mœurs et le noble usage qu’il fesait de sa fortune , venait fréquemment embellir de sa présence, les séances solennelles de cette compagnie , pour applaudir, dans son cœur, aux efforts que l’amour des lettres n’avait cessé de lui inspirer.
Ce corps savant avait toujours compté parmi ses collaborateurs , les premier magistrats de la cité ; ils étaient les témoins les plus flatteurs de son zèle; et l’on pouvait dire, en leur présence, qu’ils étaient les juges les plus éclairés des ouvrages qu’il se proposait de publier.
L’agriculture ne tarda pas à se ressentir de la diffusion des lumières, et devint l’une des branches des connaissances humaines les mieux cultivées. La mécanique enrichit les manufactures, et le génie de Vaucanson se reproduisit dans tous les ateliers ; déjà la chimie s’était dégagée des nuages mystérieux qui l’enveloppaient, elle fut l’émule des sciences de dé-
monstration, elle perfectionna tous les arts, multiplia, par les procédés les plus simples, les jouissancesj de la vie, et répandit, par ses bienfaits , l’abondance dans toutes les classes du corps social. La physique, depuis Duhamel , fut soumise à l’expérience et à l’observation. Le commerce en se développant , s’établit sur de nouvelles bases et perfectionna sa législation ; la nombreuse pléiade de savants , de poètes , de littérateurs, d’artistes , d’industriels, dont s’énorgueillit notre siècle; enfin, ce prodige de force et d’action qui dévore l’espace et dévance le temps; cette admirable création d’un monde nouveau qui confond le génie des siècles passés , assure , dès ce jour, des merveilles dont, à peine, la perfectibilité de l’homme peut
calculer l’immense résultat.
LETTRE NEUVIEME
Monsieur ,
Vous vous plaignez de mon silence au sujet de la religion des anciens Marseillais, et vous me soupçonnez de croire qu^ils avaient adopté celle de leurs barbares voisins. Vous pensez que les Druides , qui avaient la coutume de ne jamais rien écrire sur leur doctrine, étaient les ministres terribles de leurs autels et les sévères interprètes de leur cruelles divinités (1 ) ; mais sur quoi fondez-vous votre croyance? Comment ai-je pu faire naître chez vous de semblables idées? Je crains que vous n’ayez l’imagination remplie des fictions des poètes , et que l’effrayant récit de Lucain ne l’emporte, dans votre esprit, sur les faits les mieux établis. Je me propose, dans cette lettre, de répondre à vos observations , et de vous prouver que si je ne puis réussir à vous convaincre, j’ai tenté du moins,
de vous ramener dans le sentier de la vérité.
(1) Suivant Ammiea Marcellin, les Druides étaient sortis des Marseillais Phocéens , et leur doctrine , venue des Grecs et des Egyptiens , avait été adoptée par eux , avant de se répandre dans la Gaule. Anim. Marcelin, lib. XV.
LETTRE NEUVIÈME
Je sais que le vulgaire ne doute point que les roches arides qui bornent Marseille, du côté du sud, ne fussent jadis consacrées aux dieux sanguinaires qu’elle adorait; et que les sacrifices hiiinains dont elles étaient le théâtre , ne formassent de leur sombre enceinte un vaste champ de carnage et d’effroi.
Non loin de la ville, dit le chantre de Pharsale, était un bois sacré, et dès longtemps inviolable, dont les branches entrelacées, écartant les rayons du jour, enfermaient, sous leur épaisse voûte, un air ténébreux et de froides ombres. Ce lieu n’était point habité par le dieu tutélaire des campagnes ni par les sylvains et les nymphes des bois. Mais il dérobait à la lumière un culte barbare et d’affreux sacrifices. Les autels, les arbres y dégoûtaient de sang humain; et, si l’on peut ajouter foi à la superstitieuse antiquité , les oiseaux n’osaient s’arrêter sur les rameaux de ce bois ténébreux , ni les bêtes féroces y chercher un repaire : la foudre évitait d’y tomber, et les vents craignaient d’en agiter les branches. Mais , sans leurs sifflements lugubres, la forêt porte son horreur avec elle. De ces/ noirs rochers découle une onde impure ; les tristes simulacres des dieux qu’on y adore, sont informes et mutilés; leur attitude seule et la couleur livide de ces bustes, rongés par le temps, impriment une sombre épouvante. L’homme ne tremble pas ainsi devant des dieux qui lui sont peints sous des traits auxquels il est accoutumé. Plus l’objet de son culte lui est inconnu ,
;J20 LETTRE NEUVIÈME
plus Tobscurité le lui rend formidable. Les autels de la forêt rendaient, disait-on, de longs mugissements ; les arbres déracinés et couchés par terre se relevaient d’eux-mêmes; ils offraient, sans se consumer, l’image d’un vaste incendie; et des dragons rampants, à longs replis, embrassaient les tiges de ces vieux chênes. Les peuples y portaient leurs offrandes, mais sans en approcher jamais. Leurs dieux les en avaient chassés pour y habiter seuls en silence. Les prêtres eux-mêmes , soit le jour , soit la nuit , n’y pénètrent qu’en pâlissant; ils tremblent, saisis dhme profonde horreur , en approchant de leurs idoles (1 ).
Dites-moi, s’il vous plaît, si ce langage poétique était dans le cas d’acréditer une pareille erreur ; voyez si jamais il porta l’empreinte de la vérité , et si vous regarderiez comme un homme sensé celui qui voudrait le réfuter ? A-t-on jamais ajouté foi aux sé-
(1) Lucain, Pars., liv. III, trad. deMarmontel.
Lucus erat longue nunquam violatus ab ævo,
Obscurum cingens connexis aéra ramis :
Et gelidas altè submotis solibus umbras.
Hune non ruricolæ panes , nemorumque potentes Sylvani, nymphæque tenent; sed barbara ritu Sacra deùm , structæ sacris feralibus aræ ;
Oinnis et humanis lustrata cruoribus arbos.
Si qua fidem meruit superos mirata velustas, mis et volucres metuunt insistere ramis,
Et lustrisrecubare feræ ; nec ventus in illas Incubuit sylvas , excussaque nubibus atris ,
Fulgura ; non ullis frondem præbentibus auris ,
Arboribus suus horror inest. Tum plurima nigris Fonlibus unda cadit , simulacraque mœsta deorum Arte carent, cæsisque extant informia truncis, etc.
LETTRE NEUVIÈME
(luisants récits de Tasse, lorsqu’il imita celte elFrayante tiction du poète latin? Le sang de Glorinde découlant du tronc du cyprès que veut abattre Tancrède; cette voix douce et plaintive qui partait des feuillages voisins; ce sang vermeil qui découle de l’arbre et qui baigne aussitôt les gazons d’alentour, peuvent, chez le poète, désarmer l’un de ses plus vaillants héros; mais, à coup sûr, ils ne seront jamais regardés comme des objets réels , et personne ne se trompera ni sur le lieu que rimagination du peintre a voulu rendre, ni sur l’effet auquel il s’attendait.
Non loin du champ des Chrétiens, dit le Tasse, au milieu des vallées solitaires , s’élève une haute forêt dont les arbres antiques, noirs et touffus repandent autour d’eux une ombre funeste. Là , lorsque le soleil brille de tout son éclat, on ne découvre qu’une lueur incertaine, sombre et décolorée, telle que dans ces jours nébuleux, ou elle laisse douter si le jour succède à la nuit, ou si la nuit prend la place du jour. Mais , dès l’instant que le soleil a disparu, la nuit la plus épaisse, les ténèbres, la plus profonde obscurité enveloppent ces lieux ; les yeux sont frappés de cécité, le cœur se rempli d’épouvante. Là, jamais, ni le berger ni le bouvier n’osèrent mener paître leurs troupeaux. Aucun voyageur n’y pénètre sans effroi , mais il passe au loin et désigne cet endroit comme un objet d’horreur (1)....
(1) Serge non liinge aile christiane tende
LETTRE NEUVIEME
Soudain, du fond de la forêt il sort un bruit sourd, tel que celui dont retentit un terrain qui tremble sous nos pas : on entend le murmure des vents et le fracas de l’onde se brisant sur des écueils ; la bruyante réunion de ces sons tumultueux imite à la fois le rugissement du lion , les sifflements du serpent , les hurlements du loup, le frémissement de Tours, le son de
la trompette et les longs éclats du tonnerre .
Les plus hardis guerriers reculent d’épouvante au redoutable aspect de cette forêt enchantée. Taucrède, lui-rnême, en éprouve une vive émotion; il se présente néanmoins et brave les monstres effroyables qui
Tra solilarie valli alla foresta ,
Follissima di piante antiche orrende Che spargon d’ ogn’ inlorno ombra funesla.
Qui nell’ ora che il sol più chiaro splendo,
E luce incerta e scolorita e muta ;
Quale in nubilo ciel dubbio si vede,
Se' il di alla note, o s’ ella a lui succédé.
Ma quando parle il sol, qui tosto adombra Notte, nube caligine , ed orrore ,
Che rassembla infernal , che gli occhi ingombra Di cecilâ , ch’ empie di tema il cuore.
Nè qui gregge od armenti , a paschi ail’ ombra Guida bifolco mai, guida pastore;
Nè v’*entra peregrin, se non smarrito ,
Ma iunge passa , et la dimostra a dite.
(2) Esce aller d’ ella selva un suon repente Che par rimbombo diterren che treme.
E il mormoral degli austri , in lui si sente ,
E il pianto d’ onda che fra scogli geme :
Corne rugge il leon, fischia il serpente.
Corne urla il lupo , et corne 1’ orso freme ,
V’ odi , e v’ O di le trombe , e v' o di il tuono ; Tanti et si fati suoni esprime un suono.
LETTRE NEIIMÈIVIE.
essayent de l’intimider. Il approche enlin du cyprès mystérieux sur lequel il lit ces mots qui rattendrissent : « O toi , qui oses violer le domicile des ombres, si tu n’es pas aussi cruel que tu es vaillant, daignes ne pas troubler le repos de ces lieux solitaires : pardonne au moins à ceux qui sont privés de la lumière du jour; les vivants ne doivent plus faire la guerre aux morts (1) . »
Tancrède réfléchit un instant au sens caché de ces paroles: cependant, du milieu du feuillage, il entend sans cesse un frémissement qui ressemblait à un concert de plaintes , de soupirs et de sanglots, et qui répandaient dans le cœur un sentiment mêlé de tendresse, de crainte et de douleur (2).
Lorsque vous lûtes la Jérusalem Délivrée, ajoutâtes-vous foi au langage des arbres éloquents que vous venez d’entendre? Non, sans doute; et le voyageur curieux ne cherchera jamais , près de la cité sainte, ce redoutable repaire des divinités infernales, susci-
(1) O tu che deiilro ai chioslri délia morte , Osati por, guerriero audace, il piede; Deh , se non sei crudel quanta sei forte , Deh non turbar questa sécréta sede.
Perdona ail’ aime o mai, di luce prive; Non dee guerra con’ morti avec cbi vive.
(2) Fremere intanto udia continue il vente Tra le frondi del bosco e tra i virgulli ;
E un non so che confuse instilla al cuore Di pielà , di spavento e di dolore.
Torq. Tasso, Jer. lib., hb, XIIl.
LETTRE NEUVIÈME
tées par un mage pour décourager l'armée des Chrétiens.
Il en est de même de la forêt sacrée que Lucain veut bien placer près de Marseille: elle n’a jamais existé que dans son imagination. César , pour construire ses tours et ses machines de siège, n’abattit point ces bois touffus, où le sang humain , suivant le poète, ruisselait de toutes parts. César dit , lui-même , qu’il commanda douze galères à Arles , et qu’elles furent faites et équipées en trente jours, à dater de celui où le bois fut coupé. Il ajoute qu’on les conduisit à Marseille , et que D. Brutus en prit le commandement (1).
D’après tout ce que vous venez de voir , vous ne croirez pas, je pense, aux récits du poète, lorsqu’il assure que les Marseillais offraient aux dieux des victimes humaines. C’est en vain qu’on chercherait ailleurs des traces de cette barbare coutume. Lucain seul en fait mention, et se livrant sans réserve au charme de son art, il n’y a point de doute que cette effrayante fiction, embellie des vers les plus pompeux, ne soit amenée dans la Pharsale, aux dépens de la vérité.
Comment, les Marseillais, qui descendaient des Phocéens, auraient-ils introduit chez eux, cette horri-
(1) Turres vimasque ad oppugnationem urbis agere, naves longas Arelale numéro duodecim facere instituit , quibus affectis armatisque, diebus triginta, à quâ die materia cæsa est, adductisque Massiliam, !iis D. Brutum præfecit. Jul. Cais. de Bell, civil., lib. I,§.VII.
LETTRE NEUVIÈME
ble coutume? Eux, dont les pères venaient d’une contrée où elle avait été abolie longtemps avant leur départ, et qui ne pouvaient ignorer qu’elle avait cessé dans la Grèce dès qu’elle avait été civilisée ? Ne savait-il pas, et Lucain lui-même avait-il oublié, qu’elle avait été proscrite à Rome sous le dernier des Tarquins (1)? Ainsi le poète l’a rétablie chez les Marseillais de sa propre autorité, et il n’a pas balancé à transporter chez eux un détestable usage , qu’on suivait malheureusement encore chez les Gaulois, leurs voisins.
Il serait facile de démontrer de la même manière que Pétrone (2) , quoique né , comme on le croit , èn Provence, n’a fait qu’une histoire de sa façon, en contant que lorsque Marseille était affligée de la peste, un pauvre s’offrait pour être nourri pendant une année entière, aux dépens du public, des mets les plus délicats, que revêtu d’ornements sacrés et couronné de verveine, il était ensuite promené par toute la cité, pour recevoir les exécrations publiques, pour que tous les maux de la ville retombassent sur lui , et qu’après cette cérémonie il était mis à mort.
Des historiens plus dignes de foi assurent que les Marseillais suivaient le culte religieux de leurs ancêtres (3). Valère-Maxime dit qu’ils croyaient à l’im-
(1) Macrob. Saturn.
(2) Petron. Arb. Satyric., p. 229 et 230,
(3) Slrab. Oeog., lib. IV.
LETTRE NEUVIÈME
mortalité de Tâme (1 ). Nous savons positivement qu'ils avaient élevé, dans leur ville, des temples à Diane, à Minerve, à Apollon; et que dans leurs maladies ils imploraient, comme les Grecs, la protection de ces divinités; ils avaient conservé les lois et la religion des Ioniens; dans les maux nombreux qui attaquent le sexe, ils avaient recours à la lune, comme les Romains , et Ton conserve encore une pierre gravée qui atteste qu’un citoyen avait fait un vœu à la lune pour en obtenir la guérison de sa fille (4). Nous avons également une inscription qui désigne un vœu acquitté à Esculape (3). Le même dieu avait, comme la déesse Hygiée, un culte et des autels à Lyon (4). Les Marseillais donnaient à leurs divinités protectrices des attributs analogues aux bienfaits qu’ils en attendaient : c’est ainsi qu’ils appelaient Diane la prévoyante; et Pausanias dit que dans le temple d’Ephèse on voyait une statue de bronze qui représentait cette déesse en cette qualité, et que cet ouvrage avait été donné par les Marseillais (5).
(1) Val. M., lib. II, cap. IV. line faut point s’étonner, dit Bouche l’ancien, si les Gaulois ont suivi l’opinion de Pythagore, sur l’immortalité de l’âme, s’il est vrai, comme l’a dit Alexandre, suivant le rapport de St. Clément d’Alexandrie, que Pythagore eût été dans la Gaule, où il avait pu la puiser, ou peut-être, l’avoir enseignée aux Gaulois.
Bouche. Hist. de Prov. Chorog., lib. II, chap. H.
(2) Dissert, sur les eaux de Bourbonne, par M. Charles, etc., p. 17-20.
(3) Gassendi, in vit. Peiresc, p. 328.
(4) Maffei, Muséum Veron., p. 110.
(5) Pausan. Phoc
LETTRE NEUVIÈME
Eiitiiijdans aucun monument, aucune médaille, aucun ouvrage digne de foi, on ne trouve des preuves de ces sacrifices horribles dont parlent Lucain et Pétrone, qui paraissent avoir été plus jaloux d amuser que d’instruire les lecteurs. Les Marseillais suivaient certainement la religion de leurs fondateurs, et cette religion avait proscrit les sacrifices humains.
Antoine Ruffi a donc commis une erreur grave lorsqu’il a dit que les Marseillais s’étaient attachés à la religion des Phocéens, quoiqu’elle fût exécrable, et qu’ils avaient accoutumé d’immoler à Diane d’Ephèse des hommes, au lieu des victimes (1). Ruffi prit à la lettre les paroles du poète et les adopta, sans examiner si elles pouvaient s’accorder avec les autres preuves historiques qu’il eût aisément trouvé dans les auteurs.
Il parle en même temps de l’usage où l’on était à Arles de sacrifier , tous les ans , trois jeunes hommes pour apaiser les dieux qu’on y adorait. Il ajoute que cette coutume dura jusqu'au temps de saint Trophime, qui l’abolit. Je n’entreprendrai point de critiquer cette histoire, parce qu’elle sort évidemment de mon sujet (2).
Après avoir cité Pétrone, l’historien de Marseille a traduit Lucain, et il dit avec confiance que les Marseillais faisaient d’autres saci’ifices dans un bois près de la ville, si touffu que le soleil n’y pouvait
(1) lluili, Hist. de Marseille, toiii. 1, p. 15.
(2) Idem, ibidem.
lettue neuvième.
pénétrer , et que là ils immolaient des hommes aux dieux inconnus. Ce qui étonne le plus, dans cet historien, c'est qu’il assure que non-seulement les Marseillais faisaient des sacrifices humains, mais qu’ils avaient appris cette horrible coutume à leurs voisins; il ajoute qu’ils avaient une grande dévotion aux dieux de la Grèce ; qu’ Apollon attirait particulièrement leurs hommages; qu’ils partageaient avec le& Romains le culte de Jupiter; mais que la Diane d’Ephèse était leur divinité tutélaire (1). Quant au culte qu’ils rendaient au souverain des dieux, l’auteur de la vie de saint Victor dit que ce martyr foula aux pieds cette idole et qu’il refusa de brûler de l’encens en son honneur (2).
En 1704 on découvrit, à 16 pieds de profondeur, au bout du Cours de Marseille, un beau buste en bronze de Jupiter Sérapis : il était à trois pieds de distance d’une voûte où fut placée jadis une fontaine , près dej anciens remparts. M. Gravier, antiquaire distingué de^cette ville , avait donné de curieux détails sur cette découverte. Ce bronze se trouve aujourd’hui en Angleterre, comme tant d’autres objets d’antiquité de notre ville. Le mémoire de M. Gravier s’est perdu; mais M. Grosson , le AVinckelmann de Marseille, a
(1) Pausan.' Phoc. , lib. X ; Strab. Rer. geog., lib. IV; Ruffi ,, oc. cil.
(•â) Hisl. beat. Victor. Marlyrol, Ub. Vil.
LETTRE NEUVIÈME. 229
conservé, dans son ouvrage, la copie de ces beaux restes des temps anciens (1).
Il paraît donc certain que les Marseillais avaient les mêmes dieux que leurs ancêtres; et que les Romains , qui cherchèrent peu d’abord à faire des prosélites dans leur propre religion, retrouvèrent chez leurs alliés celle qu’ils avaient depuis longtemps adoptée. Mais bientôt, semblable à Tastre bienfaisant qui dissipe par degrés l’ombre de la nuit, la religion chrétienne précipita de leurs trônes fastueux ces impuissantes divinités. La vérité prit la place du mensonge, et la morale évangélique consola le cœur du juste du triomphe passager du méchant.
Il ne peut entrer dans mon sujet de décider si l’apôtre saint Paul , ayant été délivré de la prison , passa réellement par la Provence , pour se rendre en Espagne, l’an 60 de J. G. (2), s’il visita saint Trophime , envoyé dans la ville d’Arles en qualité d’évêque, par saint Pierre, l’an 48 de la même ère, et s’il le confirma, par sa présence, dans la doctrine et la foi de l’évangile, après avoir aboli les sacrifices
(1) Grosson , Recueil des antiquités et monuments marseillais , pag. 171.
(2) Cùm in Hispaniam profiscici cœpero, spero quod præteriens videam vos, et à vobis deducar illuc. Epist. ad Roman., G. X\, v. 24. C’était l’opinion des pères de l’église, que saint Paul avait passé par la Provence. Parmi les pères grecs, voyez Hippolyte, Athanase, Cyrille, Chrysostôme, Epiphane, Théodoret, Sophronius, et parmi les latins, Jéréme, Grégoire, Isidore, Bècle, et plusieurs autres cités par Baronius.
LETTRE NEUVIÈME
humains qu’on faisait encore , dit-on , dans cette contrée. Je ne parlerai pas non plus ici de l’arrivée de saint Lazare; et je respecte le martyrologe romain lorsqu’il assure que le six des kalendes de janvier le bienheureux évêque Lazare , que Jésus-Christ ressuscita d’entre les morts, souffrit le martyre à Marseille, dans la Gaule , avec la plus grande résignation (1 ).
Mais on peut croire avec quelque fondement que la Provence étant’ voisine de l’Italie, et Marseille ayant de fréquents rapports avec Rome, devenue dans la suite le centre de la religion chrétienne, elles devaient naturellement recevoir la lumière de la foi beaucoup plutôt que les villes d’Espagne et même celles des Gaules, qui eurent toujours , à cette époque , des relations moins directes avec la métropole; et puisqu’on vit des martyrs en Espagne et ailleurs , dès le temps de Néron , on peut supposer , sans être soupçonné de prévention, que Marseille avait déjà produit des héros de ce genre, et que ses habitants s’étaient déjà distingués par leur attachement à la foi de J. C.
On voit par là que le christianisme s’introduisit à Marseille vers le milieu du l®** siècle , et que les tem-
(1) Vid. Bouche. Chorograp. de la Prov., lib. II, ad kal. jan. Massiliee, in galliâ, beaii Lazzari episcopi , quem Dominus in evangelia à mortuis suscitâsse legilur, dit le Martyrologe.
Dans les papiers de M. de Rufli, auteur de l’Histoire de Marseille, on trouve une lettre de M. de Belzunce, dans laquelle cet illustre prélat recommande à l’historien, d’élre circonspect, lorsqu’il parlera de l’arrivée de saint Lazare et sainte Magdeleine en Provence, parce que, dit-il , une tradition aussi bien établie mérite d’être respectée.
LETTRE NEUVIÈME
pies des divinités grecques y furent insensiblement renversées ; mais on remarque dans l’histoire, que les prêtres et les évêques s’y établirent successivement, suivant les besoins, et qu’ils parvinrent à s’y maintenir par leur prudence et leur sage conduite, et non par une de ces révolutions subites qui changent tout-àcoup les mœurs et le caractère des nations.
On sentira donc aisément que Sulpice-Sévère n’a pu s’appuyer sur aucun témoignage digne de foi, lorsqu’il a dit que ce fut sous Aurélius, fils d’Antonin, qu’arriva la 5™® persécution contre les Chrétiens , et qu’on vit alors, pour la première fois, des martyrs
dans la Gaule; la religion chrétienne, ajoute-t-il , ayant été portée fort tard au-delà des Alpes (1); et M. Millin , qui se fonde sur cette autorité pour assurer qu’en effet cette religion ne pénétra que fort tard parmi nous, et que ce ne fut qu’en 1 77 de J. C. qu’on y compta de martyrs , paraît n’avoir que superficiel lement examiné ce point d’histoire, qui intéresse vivement les Marseillais (2).
(1) Sub Aurelio Antonini filio, perseculio quinta agitata , ac luin primuni intra Galbas martyria visa, serius traiisalpes dei religione suscepla. Sulp. Sev., hist., lib. II.
(2) Voyage de Millin dans les départements méridionaux de la France, tom. III , p. 195 et 196,
LETTRE DIXIEME
Monsieur ,
Dans ma dernière lettre je n’ai prétendu blâmer ni Lucain ni Pétrone, j’ai simplement fait observer que le désir de se distinguer par de brillants épisodes, les laissant libres dans le choix de leurs sujets, ils avaient, l’un et l’autre,, usé de cet aimable privilège, et qu’ils avaient préféré la route fleurie de la poésie à l’âpre sentier dela\érité. Mais ne croyez pas que je les accuse d avoir blessé les lois du bon goût, en parsemant ainsi leurs ouvrages de tableaux fantastiques et de traits inattendus ; le merveilleux , dans ce genre d écrire , produit toujours un heureux effet ; et vous savez , vous-même , que , pour ne point s’accorder avec 1 histoire , il n’en a pas moins des admirateurs. Si j exerce quelquefois une critique un peu sévère contre des récits qui choquent la vraissemblance et qui sont contraires à des faits bien connus, c’est que l'imposant témoignage d’un auteur de mérite est tou-
MÎTTKE DIXIÈME.
jours décisif, et qu’il est d’ailleurs honorable de combattre l’erreur, lors même qu’elle compte pour elle les plus illustres défenseurs.
C’est le motif qui m’engage à parler aujourd’hui contre un écrivain de l’ancienne Rome, qui fait souvent mention de Marseille, et dont Copinion me paraît avoir subjugué la vôtre sur un point qu’il est important d’examiner.
Valère-Maxime dit que c’était la coutume, à Marseille, de garder publiquement une espèce de poison préparé avec de la ciguë , que l’on donnait à ceux des habitants qui venaient exposer et faisaient approuver au sénat les motifs particuliers qui les portaient à se donner la mort. Afin , dit le même auteur , que les citoyens ne pussent renoncer à la vie sans la permission des magistrats, et que cet acte important, ayant l’approbation des lois, ne pût être regardé comme une démarche téméraire contre les rigueurs du sort. Telle est l’opinion de cet auteur latin, que les traducteurs et les commentateurs ont publiée comme l’expression d’un- fait indubitable , et qu’ils ont répandue sans critique comme sans examen.
J’essaye de prouver, par les auteurs anciens et par Valère-Maxime, lui-même, que cette prétendue coutume des Marseillais n’est qu’une histoire imaginée pour amuser la curiosité du lecteur , que les écrivains antérieurs à cet auteur ont gardé le silence sur ce point, qu’il est le seul de ses contemporains qui ait
LETTRE DIXIÈME
consigné dans ses écrits une pareille table, et qu’elle est racontée d’une manière et avec de telles circonstances qu’il n’est pas possible d’y ajouter foi.
Je vais combattre un auteur ancien et généralement estimé; je dois détruire une assertion adoptée depuis longtemps. Je n’ai d’autres armes que la critique et la raison ; c’est à vous de juger de mes efforts , si je ne puis vous rendre témoin de mes succès.
Valère-Maxime suivit à la guerre un des fils de Pompée; le même qui, malheureux dans les combats, fut assassiné par les ordres d’Antoine , en Arménie. Il fut soldat avant d’être auteur, comme il servit la cause de la liberté, avant de courber la tête devant les tyrans. Il écrivit dans un genre et sur des sujets qui comportent le moins d’exactitude et de vérité. Il parle des mœurs et des usages des nations. Il parle presque toujours sur les rapports d’autrui. Il cite des exemples isolés, des anecdotes piquantes, des traits curieux, dont il se dispense de citer les sources et de nommer les garants.
« Les recueils historiques et polygraphiques de Valère-Maxime et de plusieurs autres auteurs latins, a dit un littérateur distingué, sont assez semblables à nos Ana; ils offrent à la curiosité , qui ne veut que s’amuser, quantité de faits et d’anecdotes ; et à celle qui veut s’instruire, différentes sortes de recherches dont on peut extraire l’essentiel , en écartant le frivole et le minutieux. » .
LETTRE DIXIÈME
Valère-Maxime dédia son ouvrage à Tibère, et il ne le fit connaître qu’après la mort de Séjan, dont il dit beaucoup de mal, pour embellir son offrande et . la faire mieux valoir auprès de celui qui la recevait. Tels étaient le sujet des études de cet auteur, la trempe de son caractère, l’époque à laquelle il vécut et la confiance qu’il pouvait inspirer à ses lecteurs. C’est dans le chapitre YI du second livre de ses œuvres, qu’il parle de cette coutume des Marseillais; c'est dans le même chapitre, intitulé: Des coutumes et usages étrangers, qu’il cite ceux des Spartiates, des Athéniens, des Gaulois, des Gimbres et de vingt autres peuples qu’il est inutile de nommer, il dit un mot de chacune de ces nations, comme il cite ce trait des Marseillais; il règne, dans cet endroit de son livre, une telle confusion , qu’il est presque impossible de démêler la vérité. Il serait bien étrange , si le sénat de Marseille avait adopté l’usage dont parle Valère-Maxime, que les auteurs qui ont parlé le plus au long de cette république eussent gardé le silence sur ce point. Jean Philoponus, qui a écrit la vie d’Aristote, dit que ce philosophe avait beaucoup écrit sur la république de Marseille, sur ses lois, ses usages et la sévérité des mœurs des Marseillais; cependant, en parcourant des écrits de ce grand homme , on ne peut découvrir aucune trace de cette singulière coutume.
Varron, qui , selon saint Jérôme, a poussé plus loin
LETTRE DIXIEME
qu’aucun autre écrivain les recherches de l’antiquité, lui qui a qualifié du nom de triglottes les habitants de Marseille, parce qu’ils parlaient également bien le latin, le grec et le gaulois ou celtique; Varron , qui parla si bien des lois et des coutumes des Marseillais , garde le plus profond silence sur ce dont je vous entretiens aujourd’hui ; Varron , dit saint Augustin , a lu un si grand nombre de livres, qu’on est étonné comment il a pu trouver le temps d’en composer luimême , et il en a écrit une si grande quantité , qu’à peine conçoit-on qu’un seul homme en ait pu lire autant.
Cicéron , qui ne cesse de louer la république de Marseille, qui dit, en parlant de ses lois, qu’il est plus aisé de les imiter que de les suivre, et qu’il ne sait s’il ne doit pas préférer Marseille , non-seulement à la Grèce mais à toutes les autres nations. Après avoir loué le mérite, la franchise, la fidélité des Marseillais , après avoir cité les principales lois de ces alliés de l’empire romain, aurait-il oublié de parler de la plus remarquable, si celle dont parle Valère-Maxime eût réellement existé.
Fonteius était prêteur dans la Gaule narbonnaise : il fit une levée d’argent , de froment et de chevaux {)our la guerre que le peuple romain faisait alors en Espagne. Il avait mis une imposition sur la vente des vins dans la ville de Narbonne. Ces nouvelles vexations excitèrent les peuples à la l évolte; Fonteius fut
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accusé (l’avoir levé ces impôts pour son compte. Cicéron prit sa défense, et ne le crut point innocent. Il fait, pour justifier son client , leloge le plus pompeux des Marseillais. Il s’extasie sur l’excellence de leurs lois, sur leurs usages établis par la justice et la raison ; il cite plusieurs de leurs coutumes, et ne dit pas un mot de celle qui fait le sujet de ces recherches. Il observe le meme silence dans sa belle défense de Flaccus, où la république de Marseille est citée comme le modèle de la législation la plus parfaite.
Dans la vie d’Agricola , Tacite dit que ce grand, homme avait été formé à Marseille, ville composée de la civilité grecque et de l’épargne provençale. Tacite, qui, le premier, découvrit les mœurs des nations dans leurs lois, et les lois des peuples dans leurs mœurs , n’eût pas manqué de citer ce trait caractéristique de la législation des Marseillais.
Strabon, dètous les auteurs anciens, est celui qui a conservé le plus de particularités sur les lois et les coutumes des Marseillais: il a donné les détails les plus curieux sur l’autorité de leur sénat, sur la police de leur gouvernement aristocratique , sur la frugalité de ces descendants des Phocéens : il était contemporain deValère-Maxime, aurait- il passé sous silence un trait si facile à saisir, et qui , d’ailleurs , entrait naturellement dans le sujet qu’il traite avec un rare talent ?
LETTRE DIXIÈME
L’historien Justin , dont l’excellent extrait de rouvrage de ïrogue Pompée fit oublier ^e dernier; Justin, qui ne recueillit de cette histoire immense que les faits les plus piquants, les morceaux le plus curieux , n’a pas même daigné citer Valère-Maxime, et quoiqu'il écrivit environ 200 ans après lui, quoiqu’il traite particulièrement des lois de la république de Marseille, il ne cite nulle part celle qui concerne ce prétendu poison.
Mais ce qui doit prouver jusqu’à l’évidence que cette assertion de Valère-Maxime n’est qu’un conte amusant pour égayer les loisirs d’un tyran , c’est que Macrobe, dans son commentaire sur le traité de Cicéron, intitulé le Songe deScipion, ne suppose même pas qu’il ait jamais existé une pareille loi. Or, tous les amateurs de la littérature ancienne savent que le XIII"'® chapitre du premier livre des Saturnales ne roule que sur l’opinion qu’avaient eue les plus grands hommes
de Rome , sur le prétendu droit qu’a chaque citoyen
de se donner la mort. Et c’est dans cet endroit même que Platon, Cicéron, Plotin, et plusieurs autres philosophes décident , dans leurs entretiens , qu’aucune loi , aucune république , aucun individu , n’ont le droit d’infliger la peine de mort, que pour les crimes qui menacent la sûreté de tous; et que, sous aucun prétexte que ce soit , nul citoyen ne peut se la donner sans devenir criminel et sans se rendre coupable d’un plus grand excès que celui qu’il prétend
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éviter. Or, Macrohe, qui a écrit environ 300 ans après Yalère-Maxinie, et qui certainement connaissait son ouvrage, en eût, sans doute, fait mention, s’il eût ajouté foi à la coutume fabuleuse que celui-ci raconte des Marseillais.
Je passe sous silence plusieurs historiens célèbres, tels que Pline l’ancien, Tite-Live, Velleius Paterculus; et plusieurs poètes, tels que Plaute, Juvénal , Martial: ces divers écrivains parlent avec enthousiasme des lois des Marseillais; mais ni la satire, ni le désir de briller par le choix des traits les plus intéressants , puisés parmi les nations dont ils cherchent à faire connaître le génie, ne laissent apercevoir aucun vestige d’un semblable usage, établi parmi les antiques habitants de la ville où nous vivons. Mais cherchons, dans Valère-Maxime lui-même, des preuves frappantes contre son assertion, et ne balançons pas à opposer ses paroles à son propre jugement. Cette coutume, dit-il, de garder publiquement du poison pour ceux qui le demandaient, n’a point pris naissance chez les Gaulois; mais j’estime quelle y est venue de la Grèce, parce que j’ai vu qu’on l’observait aussi dans l’île de Cea. Dans les temps, ajoutet-il, que je suivais Sextus Pompée en Asie, j’entrai dans la ville de Julida de l’île de Cea, et là nous vîmes une dame de la plus haute condition, âgée de quatre-vingt-dix ans, qui, ayant exposé à ces concitoyens les raisons qui l’engageaient à se détruire par
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Mi)
le poison, voulut avoir Pompée pour témoin de sa mort , comme pour la rendre plus honorable. Celui-ci, ayant vainement essayé de la détourner de ce dessein, consentit enfin à ce qu’elle l’accomplît. Que les Dieux, ô Pompée! lui dit cette dame , ou plutôt ceux que je laisse après moi, te sachent quelque gré de ce que tu me conseilles de vivre , en assistant à ma mort. J’ai été heureuse pendant quatre-vingt-dix ans, je crains de cesser de l’être, et je veux aujourd’hui terminer mes jours; ensuite elle avala la coupe fatale et pria ses filles de lui fermer les yeux.
Telles sont les histoires que raconte Valère-Maxime ; voyons si elles peuvent s’accorder avec des faits beaucoup mieux connus. Suivant les auteurs grecs, les Marseillais sont sortis de laPhocide ionienne, dans l’Asie Mineure; or, la Phocide était une colonie d’Athènes, d’après Ptolomée; tel est aussi le sentiment d’ Athénée. On trouve , dans l’Archidamus d’Isocrate , que Marseille fut bâtie par des Asiatiques , sous les auspices de Diane d’Ephèse. Strabon et Valère- Maxime lui-même disent expressément que les Marseillais suivaient les lois de l’Ionie, que l’on tenait exposées en un lieu public, afin que tous les, citoyens les ayant continuellement devant les yeux, y pussent conformer leur conduite et leurs mœurs.
Or, Valère-Maxime , après avoir assuré qu’on suivait à Marseille les coutumes ioniennes, dit que celle
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du poison était venue de l’île de Céa (1), qui est dans la mer Egée; mais cet auteur ne pouvait ignorer que les habitants de Céa partaient également d’Athènes , et qu’ils devaient suivre les lois de la métropole. Or , il est prouvé qu’on ne connaissait point à Athènes cette coutume dont parle Valère-Maxime. Il résulterait du raisonnement de cet auteur que les Marseillais, ou les Phocéens, qui descendaient des Athéniens, dont ils suivaient les usages, eux qui avaient apporté les lois des contrées d’où elles tiraient leur origine , auraient pris pour modèle de leur législation, dans un point aussi essentiel, une colonie qui, descendant comme eux d’Athènes, se serait donné d’elle-même cette barbare loi.
Les Phocéens, dont le nom des temples rappelle si bien les usages ioniens, puisqu’ils n’avaient que ceux de Diane d’Ephèse et d’Apollon de Delphes, auraient couru de l’Ionie vers la mer Egée pour y puiser une loi qui ne peut s’accorder avec aucune de celles qui leur avaient procuré tant de célébrité; et Valère-Maxime, pour prouver qu’elle existait chez les Marseillais, cite cette dame qui s’empoisonne à Julida , parce qu’à
(1) L’ile de Céos, ou Céa , devint si peuplée, qu’on y fit une loi bien cruelle dans sa singularité. 11 fut ordonné que ceux qui passeraient 60 ans boiraient de la ciguë pour se faire mourir, afin que les autres trouvassent de quoi subsister dans le pays; cependant ce pays était cultivé avoc le dernier soin, comme il parait par les murailles qu’on avait bâties jusqu’à l’extrémité des montagnes, pour en soutenir les terres. Tournefort, Voyag. en Lcv., lettre VIII , pag. 13. Slrab. Rerum Geograph., lib. 10.
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l’âge de quatre-vingt-dix ans, elle commence à se méfier des faveurs dont la fortune l’avait comblée.
On sait, depuis Socrate, que les Athéniens, dans certains'cas, ordonnaient la ciguë; que plusieurs grands hommes de cette république célèbre se donnèrent la mort par le poison ; que les anciens Romains préféraient de se détruire par le fer ; mais on ne connaît aucune nation chez laquelle le suicide fût juridique , et où le magistrat permit au citoyen de se donner la mort. Nous savons, au contraire, que des peuples aussi polis que pouvaient l’être les anciens républicains Marseillais, regardaient comme coupables d’infamie ceux qui s 'étaient détruits volontairement. Pline le naturaliste avait assuré qu’il y avait une contrée, dans le nord de l’Europe, dans laquelle l’air était si pur que la vie n’y finissait communément que par la volonté des habitants , lesquels étant enfin rassassiés de vivre, se précipitaient dans la mer; mais personne ne crutà cette histoire, et ceux qui ont avancé que dans l’île de Céa , ce n’était qii’après soixante ans qu’il était permis de s’abreuver d’aconit, ont avancé une chose aussi ridicule que le récit de Valère Maxime , au sujet de la ciguë que s’imposaient les descendants des Phocéens.
Personne n’ignore que le malheur inspire, quelquefois, de vagues idées de destruction, et qu’il est assez rare qu’elles ne puissent s’accomplir, sjil a quelque durée; mais n’est-ce pas à l’état maladif des organes
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que, dans presque tous les cas, on peut attribuer cette fatale résolution.
Le suicide, devenu presque une mode nationale, paraît avoir pris naissance parmi les nations corrompues ; aussi le voit-on régner, de préférence , dans les grandes villes, chez les peuples riches, et là, principalement, ou l’affaiblissement des croyances religieuses, les mauvaises mœurS', une cupidité déhontée régnent sans contrainte, et souvent même sont honorés du suffrage public.
Mais, ne nous bornons pas à de vaines déclamations contre cette plaie sociale que la morale réprouve autant qu’elle en gémit, et remontons à l’époque où, suivant Valère Maxime, elle régnait parmi les Marseillais : c’est, dit-il, lorsque les six cents la gouvernaient; c’est-à-dire, d’après Strabon, lorsque toutes les nations connues pouvaient juger de l’excellence de ses lois, par l’intégrité des moeurs de ses habitants; c’était, suivant Tacite , lorsque les grands de Rome venaient y puiser cette urbanité, cette douceur dans les manières, cette politesse de langage, en un mot, tout ce qu’il y a eu d’aimable et de gracieux chez les Grecs.
Comment une semblable coutume eût— elle pu exister dans un temps où la frugalité, l’économie, la modestie des Marseillais étaient citées à Rome même, par le plus grand de ses orateurs, comme un exemple qu’elle aurait dû s’empresser d’imiter ? Est-elle coin-
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patible avec cette loi qui fixait la plus riche dot à cent écus dor; la nourriture du citoyen le plus opulent, à cinq écus, et à pareille somme ses plus somptueux habits? C’est alors que, suivant Aristote , Elien et plusieurs autres auteurs anciens , les femmes de Marseille, pour conserver leur chasteté, se faisaient une gloire particulière de ne boire jamais du vin , à quelque âge que ce fût, et que leurs maris avaient le droit de les tuer, si elles tombaient dans cette faute.
C’était alors, surtout, qu’on appelait Marseille l’Athènes des Gaules , et quelle était regardée, par Tite- Live, comme une ville aussi polie, que si elle avait été au milieu même de la Grèce : c’est ce qui a fait dire à l’historien Papou, qu’on pouvait, dès ce temps, la mettre au rang des premières métropoles grecques, soit pour les progrès qu'elle avait faits dans les sciences et les arts , soit pour l’étendue de son commerce, ses colonies et la perfection de ses lois.
Il est aisé d’observer qu’avec une pareille législation , les paisibles habitants d’une telle république semblent être à l’abri de ces mouvements convulsifs qui les portent brusquement à se donner la mort. Sous la domination tyrannique de quelques empereurs romains, des citoyens vertueux et courageux, se dérobaient, il est vrai, par une mort volontaire, au spectacle douloureux de leur féroce gouvernement ; mais à Marseille, sous l’administration paternelle de six cents sénateurs, il paraît impossible que la crainte
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du despotisme ait jamais inspiré le dégoût de la vie, et qu’elle ait pu suggérer la pensée de faire légitimer le suicide par la majesté des lois.
Pierre Hendreich, dans son histoire de Marseille, copie mot à mot Valère Maxime, et il pense que les Marseillais avaient pris cet usage des Athéniens. Il se trompe, comme on vient de le voir, lorsqu’il croit que c’est aussi l’opinion de son auteur; mais ce qu’il ya de remarquable, c’est que pour justifier cette loi des Marseillais, il cite une foule d’exemples qui sonttota- lement étrangers au fait qu’il voudrait établir. Il dit, par exemple, d’après Alexandre d’Alexandre, que les Ethiopiens donnaient aux sacrilèges une certaine plante vénéneuse qui les agitait au point de les obliger de se tuer. Il ajoute que, chez les Egyptiens, certains prêtres étouffaient leur virilité dans des sucs empoisonnés, .et que les Hiérophantes, à Athènes, étant parvenus au pontificat, étaignaient leurs passions dans la ciguë, pour offrir à leurs Dieux des sacrifices plus purs.
Antoine de Ruffi se trompe en copiant Valère Maxime. Il lui fait dire d’abord ce qu’il ne dit réellement pas; ensuite, au lieu du chapitre VI, il cite le l®*", où il ne ne dit pas un seul mot des Marseillais. Montagne qui fait pâture de tout, comme il le dit lui-même, ne manque pas de traduire à sa guise et d’embellir notre auteur. « En notre Marseille, dit-il, il se gardait,
« au temps passé, du venin préparé à tout de la
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c< ciguë, aux dépens publics, pour ceux qui vou- « draient hâter leurs jours. » Valère Maxime , dit que ce venin , comme l’appelle Montagne, était gardé publiquement. Au reste, Montagne, qui cite le vrai comme le faux', le bon et le mauvais, parle de cette coutume dans un chapitre rempli de choses si extraordinaires, qu’on ne doit point s’étonner d’y trouver une fable de plus.
Jules Raymond de Soliers ou Solery, dePertuis, qui traite particulièrement de l’ancien état de la république de Marseille, dit en traduisant Valère Maxime, qu’on gardait cette ciguë, qui est une herbe fort vénimeuse et très froide, pour ceux qui, las de cette vie, cherchaient quelque honnête moyen d’en sortir. Cette coutume , dit-il, était louable, sans doute, pour des païens, mais pour nous c’est une chose pleine d’impiété. «'Cet antiquaire ajoute que plusieurs hom- « mes d’autorité et fort vieux, lui avaient assuré « qu’on avait encore vu, il y a cinquante ans , la « fenêtre en laquelle on gardait cette ciguë, au lieu « où l’on tenait anciennement l’audience, qui fut « démoli lorsqu’on parlait de refaire rhôpital. »
Tout le monde sait que les antiquités de Marseille de Raymond, écrites sans le moindre esprit de critique, ont été détachées d’un autre ouvrage, et qu’elles ont été mutilées en plusieurs endroits; qu’elles ne furent traduites du latin et publiées par Charles-Annibal Fabrot, qu’environ vingt-cinq ans après la moit
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de l’auteur; personne n’ignore que, dans cet intervalle de temps, .des mains étrangères en ont singulièrement altéré le texte, et que l’auteur avait fait entrer, dans son histoire, une foule de puérilités qui déparent un écrit dont le célèbre Peyresc faisait d’ailleurs le plus grand cas.
Cette fenêtre, dont il parle, aurait existé dix-sept siècles, ce qui paraîtrait suspect, quand môme on trouverait ailleurs des témoignages à l’appui de ce fait, et qu’il ne fût pas démontré , par toutes les preuves que nous avons alléguées , que l’histoire de Valère Maxime n’a été imaginée que pour rompre la monotonie de sa trop longue compilation.
Monsieur ,
C’est en vain que vous chercherez , dans les auteurs, des traces bien marquées de l’ancienne manière de vivre des Marseillais. On suppose qu’ils délestaient l’ail, parce que les Grecs ne l’aimaient pas (1), et qu’ils buvaient de l’eau chaude, dans leurs repas, comme leurs fondateurs, et comme le pratiquent encore, aujourd’hui, les Chinois. Athénée dit que les Marseillais portaient l’habit long (2). Peutêtre aussi portaient-ils la barbe longue (3). Comme les Grecs, ils faisaient leurs délices du poisson salé (4). Les Grecs estimaient tellement ce mets, que les Athéniens accordèrent le droit de bourgeoisie à Ghæro-
(1) Athen. deipn. Lib. X. La postérité de nos Phocéens changea bientôt de goût , dit M. Raymond , op. cit,; leurs pères ne connurent peut-être point une espèce de pommade faite d’ail et d’huile d’olive , connue , dans nos contrées , sous le nom d’aioli. M. Raymond se trompe* les Grecs la connaissaient fort bien, puisqu’ Athénée n’a pas oublié d en parler. Aujourd’hui, les Pasisiens même, grâces aux Frères provençaux, ne la dédaignent pas.
(2) Athen. cit. lib. XII, cap. V.
(3) Raym. op. cit. Grossoh. Monum. Marseillais.
(A) Nonnius. Athen. lib. 1, cap. VI 11.
phile, pour leur avoir appris l’art de saler le produit de leur pêche (1); comme les Hollandais élevèrent une statue à celui qui leur enseigna le secret d’encaquer les harengs. Les Marseillais, livrés d’abord à la pêche , qui leur offrait de plus abondantes ressources que les divers produits, de leur sol , durent naturellement adopter les procédés dont leurs ancêtres s’étaient servis avec tant de succès. Ils usaient habituellement de divers grains, tels que le froment, l’orge, l’épeautre, l’avoine; ils connaissaient également le millet {%). Ils avaient des greniers publics; on y serre les blés, dit César, pour s’en servir en cas de siège : toute la ville, dit-il , ailleurs, ne vivait que de vieux millet et d’orge gâté , tenu en réserve dans les greniers publics, pour une circonstance pareille (3).
Il était d’autant plus nécessaire aux Marseillais d’avoir des greniers publics, qu’ils obtenaient très peu de grains de leur sol pierreux , dit Strabon , et quoique leur courage leur eût fait conquérir quelques plaines des environs , par les mêmes moyens qui leur ' valurent la fondation de leur ville (4) , il est probable, néanmoins, que les grains étaient achetés des deniers
(1) Athen,, lib. III.
(2) Frumenti quod inventum est in publicum conferunt. J Cæs. de Bell civil., lib. I.
(3) Panico vetere atque bordeo corrupto, omnes alebantur, quod ad ejusmodi casus, antiquitùs paratum in publicum contulerunt. Idem, lib. II.
(4) Strab. Rer. Geogr., lib. IV.
ioO
publics , pour ètie réservés en commun et distribués
dans les premiers besoins.
Pour la salubrité de leur ville, il est difficile d’adopter toutes les idées qu’on a , depuis longtemps , émises sur ce sujet (1). Marseille, il est vrai , fut bâtie sur un terrain pierreux ; son port, sit^ié au midi, au-dessous d’un rocher en amphithéâtre, était entouré de fortes murailles , ainsi que la ville entière , qui était d’une grandeur considérable (2). Mais on ne peut pas croire que la plus grande partie de cette ville célèbre, fut placée sur le penchant méridional d’une colline qui la mit à l’abri des vents du nord; que les principales rues fussent dirigées de l’est à l’ouest, et qu’elles pussent jouir de l’exposition du sud au nord, et du souffle des brises de la mer. 11 est certain , au contraire, que le port était assez éloigné de la ville , et que celle-ci était située en totalité à l’ouest du port; que les rues se dirigeaient du sud au nord, et que cette exposition livrait les habitants à l’action des vents du nord et de ceux du midi, sans leur permettre de jouir ni des rayons du soleil du midi, qui sont fort recherchés dans cette ville, pendant l’hiver, ni du vent frais de la mer, qu’on respire avec tant de plaisir durant les grandes chaleurs.
Si la ville de Marseille eât été située comme on l’avait prétendu , il serait peu croyable qu’elle eut eu
{ l) Kaym. op. cil.
(2) Strab. ibidem.
• réleiiclue dont parlent César et Strabon; elle eût été
réduite à de trop étroites limites, pour qu’elle eût mérité tant d’importance. Comment pourrait-on comprendre ce qu’a dit César, que la mer baignait, à-peuprès, trois côtés de la ville, et que le quatrième était accessible par terre; mais qu’en cette partie, ce qui avoisine la citadelle, était défendu par sa position et par un ravin très profond, qui exigeait un siège long et difficile (1).
Si Marseille eût été bâtie au-dessus du port, il serait prouvé qu’elle eût pu être attaquée, du côté de la terre, par plus d’un point; et que Jules César, pour la soumettre , n’eût pas dirigé ses forces vers les lieux les plus escarpés, et n’aurait pas négligé l’avantage que cette situation eût présenté aux UvSsiégeans : en un mot, tout ce que les écrivains de l’antiquité et ce (jue les auteurs modernes, qui les ont bien compris, ont écrit sur la topographie de Marseille serait inintelligible, si cette antique et belle cité eût, jadis, occupé le point de la côte qu’on avait voulu lui assi-
gner (2). Ne sait-on pas que la tour carrée qui sert de base au cloclier des Accoules , et {jue dans les vieux titres on connaît encore sous le nom de Tour-de-Sauve-
(1) Massilia enim ferè ex tribus opidi parlibus mari alluitur. Reliqua quarla est, quæ additum habel à terrâ. Hujus quoque spatii pars ea , qiiæ ad arcem pertinet, loci natiira et valle altissima munita, longam * etdifficilem habet oppugnationem. Debell. civil., lib. 1, cap. I.
(2) Strab.; .1. Cæs.; Dion ; Pomp. Me).; Voss.; D'Avilie, géog. des Gaules; Carri ; Gravier ; Dulard ; Ruffi ; Bouche ; Martin , Mémoire* de l’Académie de Marseille , année 1808 , etc.
Terre, était un point d’observation fort éloigné de la ville, où l’on plaçait des sentinelles pour découvrir ce qui se passait au dehors, en temps de guerre (1 ) : or, en tirant, de ce point, une ligne perpendiculaire au port, on voit, sans peine, qu’elle tombe à peu près sur la maison de ville , ce qui prouve évidemment que la plus grande partie de l’ancienne ville ne pouvait avoir été bâtie, jadis , au-dessus de toute la longueur de notre port.
Son territoire était planté de vignes et d’oliviers, comme aujourd’hui (2). Mais il semble qu’on n’a pas encore prouvé que les montagnes qui l’entourent fussent couvertes d’arbres de haute futaie , et c’est à tort qu’on invoque, pour cet objet, le témoignage de Jules César , qui dit , partout , précisément le contraire. Écoutons ses propres paroles : César , dit-il , amène trois légions devant Marseille; il fait travailler à des tours et à des mantelets de siège, et commande à Arles douze galères, qui furent faites et équipées en trente jours, à dater de celui où le bois fut coupé; on les conduisit à Marseille , et D. Brutus en prit le commandement, le lieutenant Trébonius eut celui du siège. Celui-ci, pour avancer les travaux, fait venir de la province beaucoup d’hommes et de bêtes de somme, donne ordre d’amener de l’osier et du bois ,
(1) Vid. archi. de l’ Hôtel-de-Ville , sect. IV. Cartul. de Saint-Victor, t.® 116, archiv. des not. Maison-de-Ville.' Sect. VH , archiv. de la Major, vol. 17.
(2) Slrab., lib. IV.
LETTRE ONZIÈME. îi53
et fait une terrasse de quatre-vingts pieds de haut (1).
Mais après que les Marseillais eurent détruit , par le feu , les machines dressées contre eux par ce général, il résolut, ajoute César, de réparer ces pertes, et les soldats s’y employèrent avec plus d’ardeur que jamais. En voyant le triste résultat de tant de fatigues, ils s’indignaient de ce que la violation de la trêve, rendait leur constance un objet de risée. Gomme il ne restait aucun endroit d’où l’on pût tirer des matériaux, tous les arbres ayant été coupés et enlevés fort au loin à la ronde, on entreprit de faire une terrasse d’une espèce nouvelle et sans exemple : c’étaient deux murs de briques , épais de six pieds, avec une plate-forme, presque aussi large que celle de l’ancienne terrasse de bois (2).
S’il est vrai, comme on ne peut en douter, que Trébonius fut obligé de faire venir de la province le bois et l’oisier nécessaires pour la construction de la terrasse et des machines, et qu’après les avoir vu réduites en cendres, il ne trouva plus, ni près de la ville ni dans la province, les matériaux nécessaires pour les faire construire de nouveau ; si César commanda des galères aux habitants d’Arles, et ne put se les procurer aux environs de la ville qu’il assiégeait, il paraîtrait certain que les montagnes qui la
(1) J. Cæs. do Bel. civil., lib. I; idem, Mb. 11, cap 11.
(2) J. Cæs., ibidem.
LETTKE ONZIÈME.
ceignent de toutes pai ts iie devaient' point être couvertes d’arbres de haute futaye , quoiqu'en disent Lucain et les historiens qui l’ont cité sans examen. On pourrait donc assurer que les hautes montagnes de Marseille, dès le temps de César, étaient déjà dépouillées de leur parure, et que les besoins des habitants , et surtout la construction de leurs navires, dont le nombre était considérable , même avant cette époque, avaient fait abattre les forets qui couvraient leurs arides sommets.
Il est fort incertain que l’air de la ville fut très salubre , puisque sa situation * n’était certainement point celle que recommandaient les anciens ( l ). Et lorsqu’on assure que cet air était encore purifié par la culture des terres qui l’environnaient, on n’a pas réfléchi que ce terrain étant en pente et très pierreux, il n’exigeait pas une grande culture pour être assaini. On a dit encore que les anciens Marseillais ayant proscrit le luxe de leur ville, n’avaient point d’hôpitaux, parce qu’ils n’avaient pas de pauvres (2), sans penser qu’à cette époque il n’y avait nulle part de ces pieux asiles, même dans les cités où l’on voyait le plus de misère. L’établissement des hôpitaux vint beaucoup plus tard dans l’histoire des progrès de la civilisation; et cette religion sainte qui versa tant
(1) Vitruv. do architec. , lib. 1, cap. Vl. Hipp. de Acribus loc. et
aqu .
(2) Raym op. cit.
LETTRE ONXIÈMK.
(le consolations et (ie lumières si pures dans l’esprit et le cœur de l’homme, n’avait point encore disposé nos semblables à consacrer le fruit de leurs veilles à ces nobles et utiles institutions.
Vers le cinquième siècle de l’ère vulgaire,* au rapport d’Aœtius qui l’observa , les charbons devinrent très fréquents à Marseille ; et ce fut depuis cette époque que la peste s’y fit cruellement et fréquemment sentir. La première fois que ce fléau désola celle
ville, fut l’an 49 avant l’ère vulgaire', et jusqu’en
503 de J. G. les Marseillais n’en furent plus atteints; mais cette cruelle maladie les frappa fort souvent, jusqu’au seizième siècle : Papon, qui s’était spécialement occupé des époques de la peste, a prouvé, dans un ouvrage posthume, qu’elle avait affligé Marseille neuf fois; qu’elle avait été terrible cinq fois; mais que les quatre autres, elle avait exterminé presque toute sa population (I).
M. Raymond, de l’Académie de Marseille, avait calculé que la durée de la vie moyenne des habitants de Riez , était de 50 ans, et que celle de la vie des anciens Marseillais devait, durant leur république, égaler celle des habitants de Riez - dans le temps que, de nos jours, la durée moyenne de la vie de nos compatriotes n’est que de 30 ans, et par conséquent plus courte de deux cinquièmes que celle de
(1) Collect. des hist. de France, Pap. époq. de la pest. tom H.
leurs fondateurs (1). Mais les raisons de cette longévité, alléguées par cet écrivain, ne peuvent être admises aveuglément ; et lorsqu’il prétend que la salubrité de la contrée et la facilité de la subsistance devaient nécessairement produire cet heureux résultat, on lui répondra que les mêmes causes existant aujourd’hui , il est fort surprenant qu’il n’en résulte pas les mêmes effets. On pense que la population dune ville croît à proportion de la durée de la vie de ses habitants; c'est ce qui fut cause, dit-on, que Marseille envoya diverses colonies sur divers points de la côté, depuis l’époque de sa fondation jusqu’à celle où César la soumit, ce qui renferme un espace d’environ 550 ans. Quoiqu’il en soit de cette opinion , il est certain que ce fut avant l’arrivée de Jules César, dans les Gaules, que Marseille avait fondé tous les établissements qui l’ont tant illustrée dans l’histoire, et quelle s’était rendue si célèbre, autant par la sagesse de ses lois que par l’éclat de ses richesses et les bonnes mœurs de ses habitants.
Les Marseillais faisaient le plus grand cas des bains, et, comme leurs ancêtres , il en usaient fréquemment. Grosson prétend que les neuf grottes souterraines, sur lesquelles on bâtit jadis, sur la place de Lenche , l’abbaye des dames de Saint-Sauveur, étaient des bains construits par les Romains (2) , et qu’elles servaient de
(1) Rayni. Méin. de l’Acad. de Marseille, 1763.
(2) Monun. marseillais, pag. 228.
LKTTRE ONZIÈME.
€aseiiiale au besoin ; mais quelque soin qu’il ait pris de lever le plan géométral de cet édifice , il n’a rien pu déterminer de positif sur son ancien usage ; nous lui devons cependant de nôus avoir conservé le dessin d’un monument qui n’est plus , et je pense qu’il a , sous ce rapport , les droits les plus sacrés à notre reconnaissance.
Ruffi pensait que les salles dont nous parlons, bâties de grands quartiers de pierres, et communiquant toutes à une pièce d’une plus grande dimension , appartenaient au collège des Dendropliores , établi à -Marseille avant l’arrivée des Romains; et il cite des inscriptions et des monuments antiques, trouvés dans ce lieu , qui semblent appuyer son opinion. R écrivit son histoire environ 80 ans avant l’ouvrage de Grosson , et il combat le sentiment de ceux qui avaient avancé que cet édifice renfermait les salles des bains de César, en disant que César se rendit à Rome dès l’instant que Marseille fut en son pouvoir (1). R est donc démontré qu’il n’existe à Marseille aucun monument de ce genre , et que puisqu’on est convenu de la ruine totale de ses anciens temples , de son gymnase et de ses remparts , on peut avouer sans peine que les édifices qu’elle consacra jadis à ses thermes ont, depuis longtemps, cessé d’exister.
Les maisons de bains qu’on voit aujourd’hui dans cette ville, n’ont été construites que de nos jours; il
(l) Hist. de Marseille, tom. II, pag. 317 et 318.
lettre: onzième.
y en avait, dans le dernier siècle, auprès de la grande boucherie (macellum de accuis) , et dans les actes du douzième siècle, on trouve un statut relatif aux bains, qu’il n’est pas inutile de citer: il y est dit que les femmes débauchées ne pouvaient y aller que le lundi , et les Juifs le vendredi , à peine de soixante sols d’amende (1).
Il paraît, au reste, que les Juifs étaient à Marseille un sujet continuel de sollicitude pour les évêques de cette ville. Vers le milieu du sixième siècle, dit Ruffi, il y avait plus de Juifs dans notre ville que dans aucune autre ville de France. Ils y avaient établi la plus célèbre de leurs synagogues , de sorte que ces obstinés y couraient de toutes parts; saint Avit, évêque de Clermont , en ayant converti environ cinq cents' dans l’Auvergne, ceux qui persistèrent dans leur erreur vinrent habiter Marseille. Virgile, évêque d’Arles , et Théodore , évêque de Marseille , à l’exemple de saint Avit, avaient formé le dessein de réduire ce peuple au giron de l’Église , soit par la voie de la douceur, soit par la force : mais saint Grégoirele-Grand leur écrivit qu’ils ne devaient employer que le moyen le plus efficace de la religion chrétienne; c’est-à-dire, la prédication ; car ceux qui recevaient le baptême contre leur gré retournaient aussitôt à leurs vieilles superstitions, dans le temps, que ceux qui,
(1) Idem , ibidem , tom. Il , pag. 307. Cart. de la Maj., n* 116.
LETTRE OKZIÈME. 259
de bon cœur et de leiu’ gré, embrassaient la foi de
J. G. ne retournaient jamais à leur vomissement (1).
Dans les siècles suivants, les Juifs se multiplièrent tellement à Marseille, qu’ils y firent bâtir deux synagogues; elles étaient situées entre l'église Saint-Martin et celle des Prêcheurs. Ils avaient , non loin de la ville, un cimetière qui, par lettres-patentes datées du 13 mai 1 495, fut donné par Charles VIII, roi de France et comte de Provence, à un particulier qui fit présent à la ville des tombeaux dont il était orné, pour réparer les rives du port (2).
Les Juifs avaient encore à Marseille diverses aumônes administrées par des recteurs; et l’on trouve, dans les actes des notaires de l’année 1471 , qu’un Israélite fit un légat aux pauvres de sa religion , par lequel il laissait à perpétuité, toutes les années, quatre mesures de vin pur et un escandal d’huile, pour être distribué la veille du grand jeûne, qui a lieu le dix de septembre (3).
Mais bientôt les Provençaux élevèrent , contre ces infortunés, la plus cruelle persécution; Charles VIII fut obligé de les prendre sous sa protection. Partout on les massacrait sans pitié. On cassa les obligations faites en leur faveur , de manière qu’ils se hâtaient de fuir et d’emporter leur fortune dans des pays loin-
(1) Ruffi, ibidem. Bullar., n® 134 et suiv.
(2) Archiv. de la Maison-de-Ville , fol. VII, sect. 1117.
(3) Quatuor metretas vini puri, et unum escandaleum olei , annis singulis et perpetuis temporibus. Mor. notar. ann, ut sup.
tains, lorsqu’il parut une ordonnance royale qui leui' défendait de s’évader (1).
Cependant, en 1 489 , un édit fulminant contraignit les Juifs à sortir du royaume, sous les peines les plus rigoureuses : cet édit ne fut exécuté qu’en 1501. Alors plusieurs d’entre eux se firent Chrétiens, et le gouvernement avait la faiblesse de préférer ces misérables apostats à des citoyens laborieux, qui supportaient la persécution plutôt que d’abandonner leur antique religion; mais Marseille perdait, dans cette circonstance, des richesses considérables, car les Juifs fugitifs, enfreignant les ordonnances de nos rois, portèrent sans peine, ailleurs, leur fortune et leur obstination. La crise où se trouva cette nation avide lui fit inventer les lettres de change, et dès lors ils purent tromper hardiment l’ambition, l’injustice et l’aveugle politique des souverains. A Marseille on forçait les Juifs à porter un bonnet jaune ou une pièce de drap de la même couleur, pour les distinguer à la première rencontre et les signaler sans cesse à la vengeance publique. Tout ce qu’on peut imaginer pour humilier
(1) Mandamem es de part loRey, nostre sobeyran segnor , et per part de Moussu lo viguier que degun jusiou , ni jusieva, de quai estât o condition que sia en la doutât de Marseilla ,ni en son terrador e drestrech, daissi en avant, non ausa, ni presumesca s’en anar, ni transportai' per mar, ni per terra , foras del pais de Provença , ni enpersonna, ni en bens e encara non ausa, ni presumescar vendre , ni alienar deguna causa de sos bens à degun Christian , ni allra personna, sotta lapena de la confiscation de corps et de ben per cascun et cascuna, et quel [ara al countrari aplicadous à la cour royal. Recueil des ordonn. archiv. de la Maison-de-Ville, ann. 1471.
ses semblables, fut mis en usage contre eux sans commisération. La communauté des Juifs payait, annuellement, une certaine somme au prieur de l’église Saint-Martin et de Saint-Jacques de Corregeria; et, par une transaction de l’an 1240 , qu’on trouve encore parmi les papiers de l’historien de cette ville, la synagogue s’obligea de donner vingt sols royaux, pour les oblations de l’église , pendant l’année qu’on vient de désigner. Mais ce qui désola davantage le ' sanhédrin, c’est qu’il fut obligé de députer un juif, tous les dimanches et fêtes de l’année , à l’heure de vêpres , à l’église de la Major , pour entendre la parole de Dieu, et de payer, pour cet objet, cinq sols de redevance par an (1).
(1) Grand cartul. de la Major, fol. 127 ; Mém. du temps sur les persécut. des Juifs ; Ruffi, Hist. de Marseille, tom. II,pag. 309; Hist. des Juifs en Provence, manuscrit, pag. 141.
Monsieur ,
Les anciens Marseillais , à l’exemple de leurs fondateurs, n’ensevelissaient pas les morts dans l’enceinte de leur ville, et les bûchers sur lesquels ils brûlaient les corps devaient en être éloignés au moins de deux mille pas (1). Ils suivirent l’article des lois des douze tables, qui prescrivait cet usage (2). L’église primitive conserva longtemps l’ordre établi par ces lois. Ce fut sous le pontificat de Grégoire-le-Grand qu’on se permit de les violer (3). En 381 de l’ère chrétienne, l’empereur Théodose les remit en vigueur dans les villes municipales , et il ordonna que même les cendres des morts ne pourraient être déposées dans leurs murs.
Les tombeaux des Marseillais n’étaient point placés
(1) Dion. lib. 48.
(2) Hominem mortuum in urbe ne sepelito.
(3) Du temps d’Ostat , la coutume ne s’était pas encore introduite d’enterrer les morts dans les églises. Lib. III , de Schism. Donatist.
LETTUE DOUZIÈME.
sur les grands chemins, comme à Rome; mais, comme dans cette dernière ville, ils les élevaient dans le champs de Mars. Vers la fin du 16""® siècle, on en découvrit un grand nombre chargé d’inscriptions grecques et latines, à la plaine Saint-Michel, lieu où la jeunesse Marseillaise se formait aux exercices militaires, et où se tenaient les assemblées générales de la ville; car c’était l’usage, alors, de s’assembler dans un champ. Dans le 12""® siècle, on appelait encore via de Campo Martii le chemin qui conduisait à la plaine Saint-Michel, qui ne prit ce nom, dans la suite , que parce qu’on y bâtit une église sous l’invocation de l’Archange Saint-Michel. Ce lieu fut jadis, chez les Marseillais , ce qu’était le champ de Mars pour les Romains (1). C’était aü champ de Mars que ceux-ci déposaient les corps de leurs rois, de leurs empereurs et ceux des personnages les plus illustres. Auguste y fit élever un magnifique tombeau pour lui et sa postérité (2).
Il est peu de villes où l’on ait découvert un aussi grand nombre de tombeaux qu’à Marseille. Jusqu’à la renaissance des lettres, rien n’avait pu retirer cette ville de l’oubli dans lequel l’avait plongée la barbarie des temps, lorsque quelques hommes instruits exhumèrent, pour ainsi dire, sa renommée avec les mo-
(1) Archives de la Maison -de-Ville. Ruffi, Hist. de Marseille, lib. Xlll, p. 297. Idem, lib. I, cap. III, n» 10. Antiq. d’Arles, par
* M. Seguin.
(2) Vid Sueton. in Augusl.
numeiits de tout genre, quelle récélaitsous ses fondements. Des inscriptions grecques, latines, gothiques , arabes leur rappelèrent son origine et les bouleversements qu’elle avait éprouvés : dès lors on étudia ses titres sur les pierres sépulchrales , comme on recherche ceux des villes dans leurs archives. Mais ce fut vers le milieu du 1 siècle qu’on fut étonné des mausolées qu’on découvrait à chaque pas quelle faisait pour s’agrandir. Marseille souterraine répandit le plus grand jour sur les premiers temps de sa ‘ splendeur. Dans toutes les fouilles , les curieux étaient arrêtés par la foule de témoignages honorables que cette terre classique offrait à leurs regards. Ainsi , les rues latérales du Cours , la rue Paradis , celles de la Darce, de Saint-Ferréol, de l’Arbre, de Noailles, des Réformés, la Canebière, les allées de Meilhan, et principalement la rue Sainte, furent trouvées encombrées de tombeaux , qui ne laissaient aucun doute sur leur ancienneté. On ne tarda pas à reconnaître que plus d’un édifice public avait été construit de débris de sarcophages, de tronçons de colonnes antiques ; et que les murs de nos plus anciennes églises étaient parsemés d’épitaphes placées à rebours ou perpendiculairement , presque toutes tronquées , ayant appartenu à des monuments profanes , que le zèle des premiers Chrétiens s’était hâté de renverser (1 ).
(1) L’église souterraine de Saint-Victor présente encore des murs très épais, construits de fragments de tombeaux antiques , sciés dans
Oii reconnut des baignoires, des bénitiers, des fonts baptismaux, des cuves, des conques de fontaine, des auges , qu'on avait creusés jadis pour des tombeaux ; et Marseille offre encore aujourd’hui un grand nombre d’exemples de ce genre , qui excitent la curiosité des savants (1).
Mais la plupart de ces monuments, si précieux pour l’histoire, ont été détruits, soit par la main du temps , soit par l’ignorance ou l’avidité des générations qui les découvrirent, et qui ne virent, dans ces objets, que d’inutiles débris ou des matériaux qu’elles pouvaient destiner, sans regret, aux plus grossiers usages; et l’on ne peut douter que , malheureusement, dans ces contrées, on ne se soit toujours occupé de les anéantir.
M. Mil lin s’est trompé lorsqu’il dit que les tombeaux grecs qu’on montre encore aujourd’hui à Marseille avaient tous été retirés de l’étranger (2). Il aurait pu s’assurer du contraire sur la place de Lenche , à la rue des Carmes, et au Musée de la ville; il
différents sens ; et portant des inscriptions coupées et disposées d’après la direction du mur, et non d’après celle qu'exige l'écriture pour être lue.
(1) Telle est le bassin de la fontaine de l’Aumône; c’était un beau tombeau trouvé dans le cimetière de Paradis , et placé , par les anciens comtes de Provence, dans leur palais du quartier de Rive-Neuve. Ils en avaient orné leur salle à manger. C’est dans ce palais qu’habitait le bon roi Réné, dans ses vieux jours ; il y fit son testament. Telle est encore la cuve qui sert de fonts baptismaux dans l’église de la Major.. Puget destina ce tombeau à ce saint usage. Ruffi , Hist. de Marseille ^ liv. XÏII , p. 300. Gross. , cit. , pag. 125 et suiv.
(2) Voyage dans les provinces méridionales de la Irance , tome III-
aurait pu découvrir plus d’un tombeau de ce genre dans divers endroits de la ville et acquérir la preuve qu’ils avaient été trouvés autour de Marseille et très près de son enceinte. L’auteur de cette lettre aurait pu lui en montrer deux qui furent découverts en 1 678 aux environs de l’église de la Major, et il aurait aisément reconnu que les inscriptions grecques dont ils sont ornés indiquent qu’elles furent gravées à Marseille et non dans l’étranger.
Dans le Musée de la ville , on trouve également plusieurs tombeaux romains; mais les plus curieux, pour l’histoire de l'art , sont ceux qui datent des premiers siècles du christianisme, et qui ont été retirés de Léglise et du cloître Saint-Victor, des églises de l’Observance et de la vieille Trinité, .du couvent des Minimes, de plusieurs autres monastères et du cimetière Paradis. Je ne puis entrer, ici, dans le détail des révolutions qu'essuya la sculpture à cette époque; il est certain que l’introduction de la religion chrétienne fut très influente sur les beaux-arts, s’il faut en juger d’après les ouvrages des premiers Chrétiens. Les dessins de leur tombeaux sont , en général , d’un mauvais goût, lorsqu’on les compare avec ceux des siècles qui les avaient précédés ; et leurs compositions paraissent si défectueuses, que, sous leurs mains, l’art semblait s’être évanoui. Il est vrai qu’aux premiers rayons du christianisme les arts avaient beaucoup perdu de leur éclat , et qu’une religion qui
proscrivait les nudités du paganisme , en prêchant la décence et la modestie , devait captiver l’artiste dans de bornes d’un autre genre et donner une autre direction à son génie. 11 serait donc injuste d’avancer , comme on n’a pas craint de le faire, que la religion chrétienne avait appauvri les arts en étouffant le goût; bientôt le siècle de Léon X, de François 1®*“, de Louis XIV, la vengèrent de tant d’outrages et prouvèrent, d’une manière invincible, que les chefsd’œuvre quelle fit éclore ne le cèdent en rien à ceux des plus beaux temps de l’antiquité.
Les pierres sépulchrales des anciens portaient , comme celles de nos jours , des témoignages irrécusables de la vanité des vivants: car l’homme a trop de fierté pour descendre sans murmure dans le sein de cette mère commune, qui forme et reçoit tourà-tour sa dépouille. Jaloux de dérober quelques restes de sa fragile existence à l’oubli qui l’attend , son orgueil brave là destinée et semble, pour ainsi dire, le mettre au-dessus des lois qu’elle lui a imposées : telle est l’origine des inscriptions et surtout des tombeaux. C’était pour se consoler de leur mortalité que les Egyptiens se bâtissaient des maisons éternelles (1). C’est ainsi qu’ils appelaient le lieu de leur sépulture, tandis qu’ils ne donnaient à leurs palais que le nom
(1) Spon. Recherches curieuses d’antiquités, pag. '266.
Perpétuas sine finedomos, mors incolil, atra ,
Æternosque levis possidet umbra Lares.
ms
d’hôtellerie, pour le peu de temps que nous demeurons en cette vie, en comparaison du séjour que nous faisons dans le tombeau. C’est donc la vanité qui fit imaginer les superbes mausolées , qui perpétuent également le souvenir de l’homme juste et du méchant.
Licinius repose dans un mausolée de marbre, Caton n’a qu’un chétif tombeau ; Pompée n’en a point. Est-ce ainsi que nous croyons qu’il existe des immortels (1)? Cestius serait dans un éternel oubli, sans la pyramide qui portent son nom (2).
Cicéron dit que l’aspect des beaux monuments d’Athènes Pétonna moins que le souvenir des grands hommes qui l’avaient illustrée, mais qu’il contemplait avec délice les tombeaux qui leur furent dressés par leurs contemporains (3).
Les anciens imprimèrent un caractère de sainteté à la sépulture et aux cérémonies qui l’accompagnent • de là, ces lois politiques et religieuses que nous admirons encore , cette vénération qu’on avait pour les tombeaux , et la sévérité des peines qu’on infligeait à ceux qui osaient les violer (4).
Tous les peuples épuisèrent les* ressources de leur imagination, pour varier les lois, le forme et les bi-
(1) Marmoreo Licinius tuinulo jacel , at Cato parvo,
Pompeius nullo : credimus esse Deos?
(2) Voyez M. de Caylus, sur la pyramide de Cestius.
(3) Cicer. Delegib., lib. H.
(4) Voyage d’Anacharsis en Grèce, fom. Il, p. J 15 et 116.
zarreries de leur sépulture. Partout elles présentent une esquisse de leur croyance et de leur civilisation , de manière que l’histoire des morts n’est pas toujours inutile pour connaître celle des vivants.
Marseille , comme les autres métropoles des nations anciennes et modernes, offre les mêmes variétés; et les divers peuples qui l’ont subjugué ont laissé, dans leurs tombeaux , des vestiges permanents de leur domination.
Les anciens Marseillais avaient la coutume de ne pas porter les esclaves dans le même cercueil que les personnes de condition libre, et ils ne pleuraient pas les morts (1). Mais ce dernier usage ne peut se rapporter à toutes les époques de l’histoire de cette ville, puisqu’on découvre fréquemment des lacrymatoires dans les tombeaux qui datent certainement du temps des Romains (2). A Marseille, comme à Rome, on commença par brûler les corps; dans la suite on les déposa dans la terre (3).
Les tombeaux des anciens Marseillais étaient construits de diverses manières , les uns étaient élevés^audessus du sol , les autres étaient pratiqués dans l’épaisseur des murs, plusieurs étaient faits en forme de bière, avec un couvercle par-dessus : les plus anciens ont été découverts autour de l’abbaye Saint-Victor
(1) Valer. Max., lib. II, p. VI.
(2) Grosson, Recueil des antiquités et monuments marseillais. Guésnay, Provinc. Massil. ac reliq. Phocen. annal.
(3) Ruffi , Hist. de Marseille, tôm. I , pag. 13.
(1). On trouve quelquefois, à des profondeurs considérables, deux larges briques placées en talus sur /la tête des morts (2). Maison ignore à quelle époque on a commencé ou cessé de suivre cet usage.
On sait simplement qu’on trouva plusieurs tombeaux de ce genre, en 1770, vers les allées de Meilhan, tout près de l’église des PP. Réformés (3). Il paraît que cette manière d’ensevelir les morts remonte aux temps les plus anciens. On l’observe parmi les Orientaux (4), on la retrouve chez les habitants du nord de l’Europe (5). Rien ne doit paraître minutieux sur un pareil sujet; et le silence de nos historiens, sur ce point, doit nous engager à faire des recherches qu’ils ont négligées: ne voit-on pas d’ailleurs que les monuments qui paraient jadis cette belle cité ont entièrement disparu , et que les morceaux d’antiquité qui faisaient l’ornement des cabinets des savants distingués qu’elle comptait dans son sein, par une fatalité dont on ne saurait trop se plaindre , ont été dispersés pour passer dans des mains étrangères, comme ces précieux héritages que d’imprudents enfants s’empressent de dissiper (6).
(1) Idem, tom. II, liv. XIV, pag. 392.
(2) Grosson , loc. cit. , pag. 92, et les vignettes , p. 89 et 181.
(3) Idem , Mon. Marseil. , pag. 195.
(4) Tavernier, Voyage en Perse, liv. V, chap. 19, tom. 1»^.
(5) Olearius, Voyage en Russie.
(6) Ruffi, Histoire de Marseille, tom. II, pag. 212, dit qu'on trouvait fréquemment, à Marseille, de beaux morceaux d’antiquité; mais qu’on les emportait aussitôt pour parer, dans d’autres villes, les cabi-
On sait que Marseille a compté , hors de son enceinte, un grand nombre de cimetières: ces lieux s’appelaient les Champs Élisées. L’un des plus anciens était celui qui s’étendait depuis la rive gauche de l’Huveaune jusqu’aux collines de Montredon ; il est prouvé qu’il a subsisté jusqu’au commencement du XI*”® siècle, et qu’il existait déjà sous Tibère. Un écrivain de cette époque dit qu’à Marseille on portait les morts sur des chariots au lieu de leur sépulture (1 ).
nets des curieux, parce que dans celle-ci on comptait peu d’amateurs de ce genre d’antiquités.
Ceux des Carri , des Ailhaud , des Gravier, des Grosson , etc. , etc. , ont été vendus. M. le comte de Caylus avait possédé plusieurs morceaux d’antiquités trouvés dans les fouilles de cette ville. M. l’abbé Barthélemy avait une grande quantité de nos médailles. Voyez Caylus, Muratori, Guesnay, Annal. Phocen. , Grosson, etc.
(1) Corpora ad seputuræ locum , plaustro devehuntur. Val. Max. liv. II , cap, VI,
Monsieur , ,
Marseille, comme vous l’avez déjà remarqué, s’était distinguée dans la navigation et le commerce. Elle avait avantageusement combattu contre Car-
thage , secouru Rome , poli une grande partie de la Gaule, et porté le goût des lettres dans le sein même de l’Italie; mais il est certain que ce fut au commerce qu’elle dut l’éclat dont elle avait brillé pendant plusieurs siècles; et que les sciences qu’elle avait cultivées furent la véritable source des trésors que la fortune lui avait réservés.
Issus d’une colonie grecque, les anciens Marseillais en conservaient le génie. Les sciences jouissaient, chez eux, d’une considération dont les peuples modernes n’ont que très rarement renouvelé l’utile exemple. Les magistrats , les guerriers étaient choisis parmi les hommes les plus instruits; et tous les historiens attestent qu’ils ne furent embarrassés que du choix (I). De tous les Grecs, ils furent les premiers à
(1) Strab. Lib. IV. — Tacit. in Agric. — Cicer. Pro. fonct. , etc.
se livrer à des voyages de long cours; ils apprirent aux autres colonies grecques la route de la Mer Adriatique. On sait, d’ailleurs, qu’ils connaissaient les côtes d’Espagne au-delà du détroit (1 ). Il était donc naturel de croire qu’un port sûr, dans la Méditerranée, leur deviendrait d'un grand secours , pour établir des relations commerciales avec les peuples des contrées qui leur étaient inconnues. Ils fondèrent doncla ville de Marseille, qui leur fit bientôt oublier leur métropole, et profitant, habilement, des ressources que leur offrait cette nouvelle colonie, ils en firent le centre de leurs opérations , l’objet de leur politique, et la source de la puissance dont ils devaient jouir jusque dans les siècles les plus reculés.
Les Phocéens sentirent vivement qu’ils ne pouvaient se maintenir dans leur établissement, que par de bonnes lois, des mœurs austères, une discipline sévère, par la culture des sciences utiles à leurs voisins, et par un commerce réciproque, qui tînt pourtant le plus fort et le moins civilisé dans la dépendance du plus faible et du plus adroit; mais pour atteindre ce but, il fallait perfectionner la navigation, ce qui suppose la réunion d’une foule d’autres connaissances qu’on ne peut rencontrer que parmi les nations déjà fort avancées dans la civilisation : il fallait découvrir d’autres peuples qui leur fournissent des
(1) Strab. lib. IV. — Diodoro de Sicile, liv'. VI.
échanges, el avec lesquels ils pussent entretenir des rapports, fondés sur des besoins réciproques, et nécessaires au bonheur de tous. Les Ty riens et les Carthaginois, depuis plusieurs siècles, s’étaient exclusivement emparés de toutes les branches de commerce, et tenaient sous leurs lois presque tous les peuples connus. Leurs nombreux vaisseaux couvraient, tourà-tour, la Méditerranée; et le seul espoir des Marseillais était dans la découverte de nations lointaines, avec lesquelles ils pussent avantageusement trafiquer. Le désir secret d etendre leurs relations , par des voyages de long cours, est la preuve la plus solide qu’on puisse donner de leurs progrès dans les arts et l’industrie, et surtout dans les sciences exactes, sans lesquelles l’enfance des peuples est d’une éternelle durée.
On ne peut se défendre d’un sentiment d’admiration , lorsqu’on pense à ces longs et périlleux voyages, exécutés avec des instruments qu’on sait à peine avoir existé: la construction des vaisseaux, les provisions de mer nécessaires pour de telles entreprises, ou du moins , les moyens d’échange pour s’en procurer, parmi les nations barbares ; l’hygiène navale , la rigueur des climats qu’on parcourait , le peu de connaissances qu’on avait alors de la géographie, tout enfin , devient un sujet de surprise, lorsqu’on réfléchit surtout que, depuis à peu près vingt-deux siècles, les Davis, les Baffin, les Ross, les Bougainville, les Du-
LKTTUE TREIZIÈME.
mont-d’Urville et plusieurs autres navigateurs, avec les ressources et les moyens inventés depuis, protégés par tous les gouvernements, voyageant commodément et sûrement, trouvant appui et protection auprès des souverains de toutes les nations, n’ont cependant pu s’avancer que de quelques degrés de plus vers le nord, quoiqu’ils aient fait faire de très grands pas à l’hydrographie (1 ).
Le commerce fit ainsi connaître des peuples nouveaux , avec lesquels on n’a cessé, depuis, d’entretenir des rapports réciproquement avantageux. L’astronomie, la géographie, virent reculer par de tels
(1) Le voyage, entrepris par ordre de l’amirauté de Londres, pour chercher un passage par le nord, a eu lieu en 1819. Le capitaine Ross, qui commandait l’expédition , partit avec V Alexandre et V Isabelle , et reconnut la baie de Baffin , sur laquelle il paraît que l’amirauté n’avait pas des idées très précises, s’il faut s’en rapporter au récit de cet habile navigateur; il a prouvé qu’il ne fallait pas chercher un passage par celle baie , puisqu’elle est environnée de terrés adjacentes , dans toute son étendue; et quoiqu’il ait été pressé, pendant assez longtemps, par deux grandes montagnes de glace qui serraient fortement les deux lianes de son vaisseau, et par une troisième montagne qui vint se joindre aux deux autres et lui fermait entièrement le passage , pour se soustraire au danger qui le menaçait; néanmoins, à force d’adresse, de patience et de bonheur, il put se dégager de la pression de ces masses mouvantes, et il continua sa roule dans la baie. Il en a mesuré l’étendue, et il a donné une relation très curieuse des mœurs des Esquimaux qui en habitent les bords glacés. Le capitaine Ross s’est avancé jusqu’au soixante-seizième degré de latitude nord, sans avoir pu découvrir le passage qui était l’objet de cette importante et périlleuse expédition. Il est donc certain que, depuis Pylhéas, les nations civilisées n’ont fait que renouveler ce que la république de Marseille entreprit , il y a plus de deux mille ans. — Journal des voyag. Ann, 1819.
efforts, les limites de leur domaine, et la navigation, devenant plus sûre, fut, de jour en jour, la source la plus féconde de la prospérité des nations.
Les célèbres Gassendi et Peyresc , en 1 636 , Dominique Gassini , en 1 672 , et ensuite en 1 694 , lorsqu’il revint à Marseille avec son fils Jean-Jacques , pour déterminer la latitude de cette ville, M. de Lonville, en 1714, M. de Chazelles, en 1686, le père Laval, en 1702, le père Pezenas, en 1729, et rillustre de Zach, qui, en 1814, liant triogonométiquement les deux points de IMotre-Dame-des-Anges et de rîle de Planier, par quelques points intermédiaires, étendit un réseau de triangles sur la ville de Marseille et sur son territoire : tous ces astronomes, justement célèbres, aidés des instruments les plus parfaits, n’ont trouvé que très peu de minutes de différence entre leurs calculs et ceux qui nous restent des temps anciens; encore faut-il ajouter que la plupart d’entre eux , prévenus contre les assertions de l’ancien astronome Marseillais, sont tombés dans des erreurs graves qui font encore plus ressortir le mérite du personnage qu’ils avaient constamment dédaigné. Nous avons déjà vu , ailleurs, combien Strabon et Polybe s’étaient efforcés de calomnier notre compatriote ; mais leur injuste accusation est retombée sur eux-mêmes, et les véritables savants’ de nos jours les ont aisément convaincus d’ignorance ou de mauvaise foi. Ainsi le génie triomphera toujours des persécutions qu’il éprouve ,
et la postérité le vengera tôt ou lard de l’injustice de ses ennemis ( 1 ).
Marseille ne se contenta pas d’envoyer un habile navigateur dans le Nord, elle en fit partir un autre pour faire des découvertes dans les mers du Sud. La république le chargea de reconnaître les cotes occidentales de l’Afrique; il arriva bientôt, en effet, à l’embouchure du Sénégal, ovi il remarqua les mêmes espèces d’animaux que dans le Nil , et les mêmes débordements périodiques que dans ce dernier fleuve :
(1) Peyresc, cet illustre procureur-général des sciences, comme l’appelle Bayle, vint à Marseille avec Gassendi , en 1636, pour répéter l’observation de Pythéas. Ils choisirent, pour cet objet, le collège do l’Oratoire de cette ville, appelé le collège de Ste. -Marthe , dans la rue de ce nom. Cet édifice était, alors, en construction, et ils prirent, pour leurs opérations, un mur qui a été entièrement détruit en 1817, par l’acquéreur de ce domaine national. Ce mur se présentait en face de la grande porte d’entrée qui conduisait à la cour et formait la façade du logement des Pères de l’Oratoire de cette maison. Gassendi et Peyresc obtinrent de François de Cadaret de Bourgogne, chargé de la surveillance de la bâtisse, la permission de faire découvrir un certain endroit du toit, pour placer convenablement leur gnomon ; en 1804 on voyait encore distinctement le lieu qu’il avait occupé. Le consul donna les ordres nécessaires, sans qu’il fût besoin d’une délibération expresse du conseil de ville ; ce qui est cause que les registres de nos archives ne font aucune mention de ce fait,
Dominique Cassini fit ses observations à l’hétel de la Croix de Malte ; M. d’Alouville les fit chez les R, P. Jésuites, à leur maison de Ste,- Ooix , (jui est l’observatoire d’aujourd’hui. Le père Feuillée fit les siennes à la place des Minimes , et M. de Zach, dont les travaux peuvent servir à dresser une excellente carte de Marseille et de son territoire, fit ses observations sur les lieux mêmes dont il assigne les diverses latitudes ; il opéra sur la rive gauche de Jarret, dans une maison de campagne appartenant, alors, à M. Fletiri , receveur des douanes à Marseille. Voyez , j)our ces détails , son ouvrage de l’attraction des ntontagnes, lom. II. i)ag. 542 et suiv.
il paraît probable qu’il poussa beaucoup plus loin son voyage : qui sait meme s’il n’avait pas doublé le cap de Bonne-Espérance? et si le portugais Barthélemi Dias fit autre chose , en découvrant cette route , en 1487, que de faire flotter, sur ces mers, le pavillon d’une nation que l’antique Marseille avait devancé de dix-huit cents ans. La relation de ce voyage s’est égarée; mais les Marseillais, dont les vaisseaux avaient pénétré si loin dans le nord , ne devaient-ils pas chercher également à s’ouvrir un passage par la pointe la plus méridionale de l’Afrique, comme ils l’avaient tenté, par le nord-ouest de l’Europe (1)?
Ne sait-on pas, d’ailleurs, que plus de six cents ans avant J.-C. , les Phéniciens , partis du golfe Arabique , par les ordres de Néchao , roi d’Égypte , côtoyèrent l’Afrique, doublèrent le cap de Bonne-Espérance, et entrèrent, après trois ans de navigation, dans le détroit de Gibraltar; ils connaissaient , à la vérité , la propriété qu’a l’aimant d’attirer le fer ; mais ils ne savaient pas qu’il avait celle de se diriger vers le nord; ils ignoraient les retours des vents généraux et leur usage dans la navigation. Cependant ils exécutèrent des voyages qui étonnent encore l’imagination. Pline assure que , dès le temps d’Alexandre , on avait fait le tour de l’Afrique, que dans la mer d’Arabie , on avait reconnu des débris de vaisseaux espa-
(1) Senec, Nat. quæst., lih. V., cap. 11. Plat, de Plac. phil., lib IV , cap. 2.
gnols , el que l’on faisait , par mer, le commerce d’Esfiagne en Éthiopie (I).
Il est certain que les Carthaginois faisaient le commerce des côtes d’Afrique , et qu’ils achetaient des nègres comme on le pratique de nos joui’s (2). Les Marseillais suivaient attentivement leur navigation et leurs découvertes , et cherchaient avidement à s’approprier tous les genres de relations qu’ils s’étaient ellorcés d’étaldir avec les peuples inconnus aux autres navigateurs. Ceux-là avaient, depuis longtemps, profité des voyages entrepris , jadis , par des vaisseaux phéniciens qui avaient reçu l’ordre du roi d’Egypte d’entrer, à leur retour, par les colonnes d’Hercule , dans la mer Septentrionale , et de revenir de cette manière en Égypte; ils savaient que ces Phéniciens s’étant embarqués sur la mer Érytrée, naviguèrent dans la mer Australe; que lorsque l’automne arrivait, ils abordaient à l’endroit de la Lybie ou ils se trouvaient et y semaient du blé; qu’ils attendaient, ensuite, le temps de la moisson, et qu’après la récolte, ils se remettaient en mer; enfin, qu’ayant voyagé pendant deux ans, la troisième année ils doublèrent les colonnes d’Hercule et revinrent en Egypte. Ils n’avaient pas oublié que ces voyageurs i-acontèrent, à leur arrivée, (pi’en faisant voile autour de la
("l) Hérod. Hist. iu Clio , Plin. Uist. nat. , lib. \ lll.
(2) Scylax. Tlérodot. Hisf. Melpom. , lib. IV., pag. i54el s\iiv. ira<l de l’Arch., toni. 111.
Lybie, ils avaient eu le soleil à leur dioite, et que c’était de cette manière que , pour la première fois , on avait fait le tour de la Lyhie (1 ).
Les Carthaginois racontaient que depuis cette époque , Sataspes , fils de Théaspis , avait reçu l’ordre de faire le tour de la Lybie , mais qu’il ne l’acheva pas : rebuté par la longueur de la navigation , et effrayé des déserts qu’il rencontra sur sa route, il revint sur ses pas : car, disaient-ils, Sataspes étant sur le point d’être mis en croix pour avoir Mt violence à une jeune personne , fille de Zopyre, fils deMégabyse, sa mère , qui était sœur de Xërcès , demanda sa grâce, promettant de le punir plus rigoureusement que le roi ne le voulait , et qu’elle le forcerait à faire le tour de la Lybie, jusqu’à ce qu’il parvint au golfe Arabique. Xercès lui ayant accordé sa grâce à cette condition , Sataspes vint en Egypte, y prit un vaisseau et des matelots du pays , et s’étant embarqué, il fit voile par les colonnes d’Hercule. Lorsqu’il les eut passées, il doubla le promontoire Soloeis, et fit route vers le sud; mais après avoir mis plusieurs mois à traverser une vaste étendue de mer, voyant qu’il lui en restait encore une plus grande à parcourir, il retourna sur ses pas et regagna l’Égypte. De là, il se rendit à la cour de Xercès. Il y raconta des choses auxquelles on ne voulut pas croire, et il ajouta qu’il n’avait point
(P Idem, Ibidem.
fait le tour de la Lybie , parce que sou vaisseau avait été arrêté, et n’avait pu avancer. Xercès , persuadé qu’il ne lui disait pas la vérité , fit exécuter la première sentence, et il fut mis en croix, parce qu’il n’avait pas achevé les travaux qu’on lui avait imposés.
Les Marseillais étaient instruits de toutes ces relations et les mettaient à profit. Ils savaient, même, que lorsque les Carthaginois arrivaient sur les cotes d’Afrique, ils étalaient sur le rivage les objets qu’ils voulaient échanger, et qu’ensuite, remontant sur leurs vaisseaux, ils annonçaient aux habitants leur arrivée par des signaux. Ceux-ci apportaient de l’or et de l’argent auprès des marchandises , et s’éloignaient à quelque distance, sans les perdre de vue. Alors les Carthaginois descendaient à terre de nouveau , considéraient le prix qu’on leur offrait, et s’ils en étaient contents, ils l’emportaient, mais dans le cas contraire, ils remontaient sur leur vaisseau , jusqu’à ce que les Africains eussent apporté la somme convenable pour terminer le marché. Hérodote assure que ces derniers mettaient, dans ce genre de négoce, une bonne foi digne des plus grands éloges. Avec de tels renseignements, les Marseillais désiraient ardemment étendre la sphère de leurs relations commerciales ; enfin le moment leur parut favorable, et ils entrevirent, dans un prochain avenir, tout l’éclat que leurs constants efforts allaient faire rejaillir sur leur industrieuse pati’ie
Ty r venait de succomber sous la puissance d’Alexandre, Carthage essuyait, en Sicile, des pertes quelle ne pouvait plus réparer, et la fortune de Marseille allait infailliblement s’élever sur les ruines des deux seules villes du monde dont elle redoutait la rivalité. Elle touchait à l’heureux moment où elle pourrait établir, sans concurrence, des points de communication avec les côtes occidentales de l’Afrique ; et c’est ce que lui permit d’exécuter la destruction de Tyr et de Carthage. Les côtes d’Afrique offraient, aux marchands , des peaux de cerfs, de lions , de panthères, des cuirs et des dents d'éléphants ( l ), et les marchands donnaient en échange des vases de terre, des parfums d’Egypte, et des bijoux de peu de valeur, pour les femmes ; mais ce qu’on en retirait de plus ‘précieux, c’était la poudre d’or que les étrangers recherchaient avec avidité.
L’ancienne Marseille , arrêtée par la barbarie des nations, ne put donner, d’abord, à son commerce tout l’élan qu’elle eût désiré; trois cent vingt ans avant J.-C. , les peuples qu’elle fréquentait n’étaient pas encore capables de seconder ses efforts. Il fallut donc qu’elle marchât lentement vers son but. Elle tourna ses vues vers l’Espagne, et fonda la ville d’Empurias, dont nous avons déjà parlé (2).
Nous avons déjà fait mention également de la ma-
(1) Acad, des inscrip. , loin. XXVI, pag. 24.
(2) Diod. deSic. Hisl. , lib IV.
iiière dont les mines des Pyrénées furent découvertes. Nous ajouterons seulement que les naturels du pays ignoraient l’usage des métaux qu’elles renfermaient, et que les Phéniciens, qui en connaissaient le prix, leur donnèrent, en échange, des marchandises qui n’en avaient point. Transportant ensuite l’argent dans l’Asie, dans la Grèce et dans d’autres endroits, ils en retirèrent des profits immenses. Leur avidité pour ce métal fit qu’une fois, en ayant amassé plus qu’ils n’en pouvaient charger sur leurs vaisseaux', ils s’avisèrent d’ôter tout le plomb qui entrait dans la fabrique de leurs ancres , et d’employer à cet usage ^ l’argent qu’ils avaient de trop. Les Phéniciens ayant continué fort longtemps ce commerce , devinrent si riches, qu’ils purent fonder un grand nombre de colonies dans l’Afrique, la Sardaigne et même dans
ribérie. Mais, enfin, les Ibériens ayant connu les avantages de ce métal , creusèrent des mines et en retirèrent de l’argent pur, en assez grande quantité, pour se faire des revenus très considérables (1). Ainsi les Espagnols faisaient avec les Phéniciens le commerce qu’ils exploitèrent, eux-mêmes, dans la suite, avec les habitants du Pérou, du Potosi et du Chili, qui leur donnaient des morceaux d’or et d’argent pour des serpes, des marteaux, des aiguilles, et qui s’estimaient fort heureux d’échanger des métaux inu-
(1) Diod, de Sicil. , tom. II. , lil). V
liles contre des instruments dont ils avaient le plus pressant besoin ; mais les Phéniciens n’égorgeaient pas les Ibériens pour en obtenir de l’or, et les Pyrénées ne virent jamais , dans leurs flancs déchirés, ces scènes d’horreur dont l’insatiable avarice des Espagnols épouvanta l’uifivers (1).
Diodore de Sicile dit qu’une chose digne de remarque, parmi les ibériens, c’est qu’on ne voyêiit aucune de leurs mines qui fut nouvellement ouverte, mais . qu’elles l’avaient été toutes par l’avarice des Carthaginois, du temps que ces peuples étaient les maîtres de l’Espagne. C’était par le moyen de l’argent qu’ils tirèrent de ces mines, ajoute-t-il, qu’ils eurent à leur solde des soldats courageux , dont ils se servaient dans leurs grandes expéditions ; car les Carthaginois avaient pour maxime de ne se fier jamais ni à leurs propres soldats ni à ceux de leurs alliés. Combattant à force d’argent , ils ont prodigieusement inquiété les Romains, les Siciliens et les Africains. Au reste, il semble qu’on puisse dire que la passion des Carthaginois pour les richesses leur a fait chercher tous les moyens d’en acquérir, et que celle des Romains fut de ne rien laisser à personne (2).
Marseille expédiait donc, alors, des vaisseaux en Espagne pour en retirer l’or, le cuivre, le plomb et le fer; mais, comme leur nombre était souvent
(1) Viol Hist. de la Découverte de rAinérique , i)ar Robertson.
(2) Diod. de Sicil., ibidem.
LETTKE TREIZIÈME.
trop grand jiour être chargés de ces métaux, ils revenaient, quelquetois , dans leur port avec du miel, du poisson salé, de bonnes saumures, des laines, des étoffes de lin, des toiles et des sparteries, comme de nos jours, ce qui leur était aussi avantageux que les lingots. Marseille obtenait, dans ce genre de trafic, les avantages que les nations actives et industrieuses conservent toujours sur les peuples indolents et grossiers qui cèdent, sans difficultés, des objets d’une grande valeur contre des bagatelles dont on ne cesse de leur vanter l’agrément (1).
La ville de Marseille était la plus puissante des villes de \ la Gaule, dont aucune alors ne comptait vingt mille âmes. Ses forces maritimes étaient formidables, et ne le cédaient qu’à celles de Carthage; ses vaisseaux lui attirèrent l’alliance des Romains, qui cherchaient partout des amis, pour avoir bientôt des sujets ou des esclaves. Ces fiers conquérants se lièrent avec Marseille, environ vers l’an 340 depuis la fondation de Rome , au moment même où les Carthaginois, maîtres de la Sardaigne et de presque toute l’Afrique, menaçaient d’engloutir leur puissance. Jaloux et despotes , ils divisaient les nations pour les soumettre, et travaillaient sourdement à l’affermissement de leur grandeur, en isolant des peuples dont les forces réunies les eussent infailliblement
(1) Sirab., lib. IV. Justin. , lib. VLIII et XLV. Pap , Hist. de Pr. , ibidem. , p. 538.
vaincus. Ce qui décida Rome à protéger Marseille et son commerce, ne fut donc que l’effet de la crainte qu’elle éprouvait de la voir s’allier avec Carthage ou se soumettre à ses lois; mais, dès que celle-ci fût détruite, Rome, en favorisant l’industrie commerciale de Marseille, s’assurait un appui dans les Gaules; sa générosité décélait déjà son avarice; elle contemplait les vaisseaux qui sortaient de notre port, comme une proie qui ne pouvait lui échapper, et les richesses de Marseille n’étaient qu’un appât qui ne devait pas tarder à l’appeler dans ses murs. En effet, vingt ans après l’abolition de Carthage, elle vint prendre possession d’une contrée qui lui avait rendu les plus signalés services, qui lui fut toujours fidèle , et dont la glorieuse image finit par orner le char de ses triomphateurs.
Les Marseillais étaient alors sans rivaux sur les mers ; Rome guerrière n’avait des vaisseaux que pour ravager les côtes, et crut toujours indigne de sa gloire de descendre dans les vils détails du trafic. R était, d’après son génie , plus aisé de piller les peuples que de commercer avec eux; et les encouragements qu’elle donnait à Marseille, pour amasser des trésors, éfaient évidemment l’effet de la résolution secrète qu’elle avait prise de bientôt les enlever (1). Marseille, à son tour, quoique ville autonome, n’en avait pas moins
' (1) Voyez Mengoti du conini. dos a no.
LKTTRE TRËIZIÈMK.
perdu sa liberté , et cliercliait dans l’ainour des lettres et des spéculations commerciales à se consoler de la perte de son indépendance et de l’ingratitude qu’elle venait d’éprouver.
C’est alors qu’on trouvait chez elle tout ce que le commerce apportait des climats les plus lointains. C’était le plus riche entrepôt que l’on connut dans l’Occident, et les anciens ne balancent pas à dire (jue cette ville était comme le centre de tous les produits de l’univers (1). Le succin ou l’ambre jaune , découvert sur les bords de la Baltique , et dont on faisait des bijoux; l’étain d’Angleterre, dont on était partout jaloux à cette époque ; les chiens, dont la noblesse gauloise faisait tant de cas; le corail, que les femmes recherchent encore aujourd’hui avec empressement; la cire, le borax, le vermillon, les peaux, l’écarlate, tous les parfums d’Arabie, les pierres précieuses de l’Inde, qu’on tirait de l’Egypte lorsqu’Alexandrie fut devenue le rendez-vous de tous les commerçants de l’Europe et de l’Asie; enfin tout ce qui est devenu un commerce important parmi les peuples civilisés, tout ce que le luxe des nations achète aux dépens de la vie ou de la liberté, Marseille le répandait avec profusion , dans toutes les contrées qui commençaient à sortir de la barbarie dans laquelle l’Europe était encore plongée (2). Le lin fut encore , pour
(1) Pline, lib. XXXVII, cap. 11. Acad, des inscript., tom. 19, pag. 160, Diod. de Sici. , lib. VI , cap. VIII.
(2) Hist. du coinm. d’Kgyple, pag. 28 et suiv. Papou , optis cit.
LETTRE TREIZI ME,
Marseille, l’objet d’un grand commerce; elle le lirait de l’Egypte, oii la toile qu’on en faisait était si fine, (jii’on voyait aisément la couleur de la chair de ceux qui en étaient couverts. Il servait à faire des cuirasses, des filets pour la chasse au sanglier ou celle des bêtes fauves; mais surtout on en faisait des voiles de navire, qui étaient fort vantées, et l’on remarquait communément que les vaisseaux qui en étaient munis, marchaient avec plus de rapidité.
Mais cette antique cité, en accumulant chez elle, par le moyen de ses vaisseaux , les riches productions de toutes les parties du monde, ne négligeait pas cependant les siennes propres, telles que les plantes salutaires, que la médecine ne cessa de préconiser et que la nature répandait , comme aujourd’hui , en abondance dans ses environs; les diverses espèces de salaisons qu’elle sut toujours perfectionner, les laines, les draps, l’huile d’olives, le vin qui, fort estimé d’abord, fut décrié par la suite, parce qu’on l’altéra grossièrement. On ne doute point que les Phocéens n’aient eux-mêmes apporté la vigne dans la Gaule; mais il paraît qu’il s’écoula plusieurs siècles avant qu’elle fut cultivée par les Gaulois; car le vin qu’on buvait dans leur pays, du temps de César, venait des côtes d’Italie ou du voisinage de Marseille (I).
(1) Strabon, lib. IV; Martial, epigr. VIII, lib. III; Pline, Hist. nat. , lib. XIV, cap. VI; Strabon , lib. XI ; Athen. , lib. IV, cap. XII.
Monsieur, '
Déjà les divers peuples de la Gaule ne se croyaien! plus seuls dans l’univers : ils entendaient parler de nations voisines qui avaient un langage, des mœurs et des goûts différents des leurs. Ils commençaient enfin à sentir ce désir secret qui porte les peuples entiers à sortir de leur enfance, et que l’on peut regarder à juste titre comme l’aurore de la civilisation. L’exem^ pie de Marseille les séduisait, et l’on peut dire que la pensée de l’imiter fut peut-être le premier pas que forma leur raison pour briser les entraves qui les captivaient. Ils accoururent donc dans cette cité pour en connaître les délices , en partager les richesses et porter ensuite sur le sol qui les vit naître les germes de cette sage législation qui , rappelant l’homme du fond des forêts , le réunit à son semblable, et resserre, pour adoucir ses peines, ces liens dont la nature elle-même traça l’ineffaçable empreinte dans son
cœur.
Après que Marseille eut été souiuise, cette ville fut le rendez-vous des peuplades de la Gaule; elle était pour elles ce que fut l’Amérique pour les Européens. On y venait de toutes parts y chercher un asile, du travail , un salaire : toutes les professions, tous les bras y étaient employés , et cette surabondance de population la mit bientôt en état d’étendre son commerce et de multiplier ses colonies. Les Espagnols, quelle fréquentait, et les Gaulois, qui acôouraient dans son sein , ne se rassemblaient pas encore dans des villes. Errants dans leurs sauvages contrées, ils ne songeaient qu’au moment présent et ne faisaient aucun cas du superflu. Que l’on juge de leur surprise , lorsque, pour la première fois, ils contemplaient le riant aspect d’une ville opulente , peuplée , et dont les fortunés habitants semblaient ne former, à leurs yeux, qu’une nombreuse famille charmée de leur embarras.
Les Marseillais, à leur tour, profitant de Tignorance et des besoins de leurs voisins, créaient ces fabriques devenues si célèbres dans la suite ; ils s’adonnaient à l’agriculture , dont les produits étaient enlevés par tant de consommateurs; ils perfectionnaient les arts mécaniques, au point que les Romains* en furent étonnés. Ils encourageaient et récompensaient avec magnificence les arts libéraux et les services publics. En parlant de la Province, dont Marseille était la métropole, Pline l’ancien dit qu’on ne
LETTRE QUATUR^ilÈME.
saurait lui préférer aucune autre province , soit pour ia culture des terres, soit pour les habitants, soit pour les richesses, soit pour les mœurs; car. sous tous ces rapports, ajoute-t-il , c’est moins une province qu’une véritable Italie (I).
Les Marseillais introduisirent , dans les Gaules , l’usage de porter des brasselets, des colliers dor et d’argent, et les autres ornements dont les personnes de considération se paraient avant l’arrivée des Romains (2). Marseille seule offrait, à cette époque, des . ouvriers assez habiles pour travailler ces bijoux ; et la ville d’Arles qui , dans la suite , acquit tant de célébrité par son commerce , ses manufactures , ses broderies et ses ouvrages d’or et d’argent, rappelle encore, dans les atours des jeunes filles, le souvenir de ces antiques et pesantes parures dont les Gaulois avaient puisé le goût chez les Marseillais (3). « Les <( Gaulois , dit Strabon , joignent à leur franchise et « à leur vivacité naturelle, beaucoup d’ostentation,
« d’imprudence et d’amour pour .la parure. Tous « ceux qui sont revêtus de quelque dignité por- « tent des ornements d’or, tels que des colliers, des « bracelets et des habits de couleur travaillés en « or (4). » C’est peut-être à cause de leur penchant
(1) Vid. Cicer. pro. Flacc. Plin. , Ilist. nat. , lib. III ^ cap. IV.
(2) Diod.’de Sic., lib. VI.
(3) Pap. , Hist. de Prov. , tome I , liv. I , pag. 542 et 543.
(4) Strab. , Geog. , liv. IV, trad. nouvel. , imp. r., pag. 69 et 70.
décidé pour, la parure qu’ils établirent, dans leurs assemblées, un usage si singulier, qu’il ne sera pas inutile de le rappeler ici. Sirabon qui , probablement, l’avait puisé dans Possidonius, est le seul auteur qui en fasse mention : « Dans leurs assemblées, dit-il, ils « observent un usage qui leur est particulier. Si quel- « qu’un trouble ou interromp celui qui a la parole, « un huissier s’avance, l’épée à la main , et lui or- « donne, avec menace de se taire; s’il persiste à « troubler l’assemblée, l’huissier répète ses menaces a une seconde, puis une troisième fois, et enfin, s’il <i n’est point obéi , il lui coupe du manteau un assez a grand morceau, pour que le reste ne puisse plus (( servir (1). » -
Dès cette époque, Marseille, profitant de son heureuse situation, faisait avec les Gaules un commerce très avantageux. Elle transportait dans l’intérieur des terres, par la navigation du Rhône et celle des rivières qu’il reçoit, les marchandises qu’elle tirait de l’étranger par la Méditerranée. « Je le répète , dit « le géographe que je viens de citer, ce qu’il y a de « plus remarquable dans cette contrée (il parle de la « Gaule) , c’est la parfaite correspondance qui règne « entre ses divers cantons par les fleuves qui l’arro- « sent et par les deux mers dans lesquelles ces der- « niers se déchargent; correspondance qui, si l’on y (( fait attention , constitue , en grande partie , l’excel-
(1) Idem , pag. 70.
« leiice de ce pays, par la grande facilité qu’elle (I donne aux habitants de communiquer les uns avec « les autres ; et de se procurer réciproquement tous les secours et toutes les choses nécessaires à la vie. « Cet avantage devient surtout sensible en ce mo- « liientoù, jouissant du bonheur de la paix, ils s’appii- « quent à cultiver la terre avec plus de soin, et se civilisent de plus en plus. Une si heureuse dispo- « sition des lieux , par cela même qu’elle semble être « l’ouvrage d’un être intelligent, plutôt que l’effet du « hasard, suffirait pour prouver la Providence. On « peut remonter le Rhône bien haut, av^c de grosses cargaisons, qu’on transporte en divers endroits du « pays, par le moyen d’autres fleuves navigables « qu’il reçoit, et qui peuvent également porter des « bateaux pesamment chargés. Ces bateaux passent « du Rhône sur la Saône, et ensuite sur le Doubs, « qui se décharge dans ce dernier fleuve : de là les « marchandises sont transportées , par terre, jusqu’à « la Seine , qui les porte à l’Océan , à travers le pays « qui conduit à son embouchure, éloignée de l’An- « gleterre de moins d’une journée.
« Cependant, comme le Rhône est difficile à remon- « ter, à cause de sa rapidité, il y a des marchan- « dises que l’on préfère de porter par terre, au « moyen des chariots; par exemple , celles (pii sont « destinées pour l’Auvergne et celles qui doivent être « embarquées sur la Loire , quoique ces cantons avoi-
Cf sinent en partie le Rlîône. Un autre motif de cette « préférence est que la route est unie et n’a que 800 « stades en\ii^on (1). On charge ensuite ces mar- (( chandises sur la Loire, qui offre une navigation ((.commode (2). »
C’était de cette manière que Marseille faisait écouler les riches marchandises dont l’Afrique et l’Asie s’empressaient de charger ses vaisseux: on sait que déjà du temps de Strabon elles parvenaient non-seulement dans la Franche-Comté , mais encore sur les bords de la Seine. C’est de Marseille que les peuples de la Gaule et de la Germanie durent recevoir les premières lueurs du commerce et des arts , et qu’ils apprirent ensuite que ce n’est que par la libre communication des nations entre elles et par Féchange réciproque de leurs communs produits qu’elles peuvent enfin sortir de la barbarie. Marseille, par ses constants rapports avec les peuples du Levant et par ses relations avec le nord de l’Europe, semblait alors disposer à son gré des trésors du monde entier. Ce fut à celte époque qu’elle fit frapper cette prodigieuse
(1) Celle mesure parall prise depuis Lyon jusqu’à Bourbon l’Auci , sur la Loire. Ces villes sont éloignées l’une de l’autre de 1° 20 , qui valent 800 stades olympiques. Not. du trad. de Strab.
(2) Strab, cil. , pag. 35 et suiv. , Hb. IV. Les peuples appelés Averni par Strabon n’étaient pas seulement les Auvergnats d’aujourd’hui ; on donnait aussi ce nom aux habitants du Forêt et du Vêlai. Voyez Uanville , Géogr. aimienne.
quantité de monnaies, qu’elle augmenta de beaucoup dans la suite, et qui atteste encore aujourd’hui son antique puissance, l’étendue de son commerce et la perfection qu’elle avait acquise dans les arts (1 ).
Elle connut l’usage des monnaies longtemps avant Rome : cette dernière ville l’emprunta de la Gaule, et ne le vit s’établir chez elle que l’an 585 de sa fondation, sous la dictature de Fabius-Maximus. Rome eut alors des monnaies d’argent et ne connut celles d’or que plus d’un demi-siècle après. En soumettant Marseille, elle les mit en circulation; mais celles de la ville conquise, beaucoup plus nombreuses et mieux travaillées, ne cessèrent point d’avoir cours. On ne connaissait pas encore l’art usurier d’amoindrir les monnaies des peuples vaincus , en leur imposant la . même valeur. Les gouvernements dédaignaient cette imposture, et les peuples ne demandaient pas encore à transiger avec les souverains, pour renoncer à ce droit (2). Les monnaies de Marseille continuaient à circuler, et ne perdaient rien de leur primitive valeur. Les premiers marquis, ducs et comtes de Provence n’eurent aucune monnaie particulière, quoiqu’ils s’at-
tribuassent tous les droits des souverains. Ce ne fut que vers le milieu du douzième siècle qu’ils s’avisèrent d’en faire frapper à leur coin.
{!) Voy. l’abbé Pellegi ii). Recueil de médaille.'^ , de i)euples et de villes , 1763.
(2) Voir rriisl. de France , Philippe-le-bel.
Les peuples du Nord qui vinrent désoler la Provence y trouvèrent les monnaies romaines et les y laissèrent : Charlemagne y fit circuler les siennes , et les premières disparurent. Celles de Charlemagne durèrent jusqu’à Charles-le-Chauve. Sous ce prince on battit monnaie à Arles. Celle de Bozon , premier roi du royaume de ce nom , était semblable à celle de Charles-le-Chauve.
Dans le dixième siècle , les sols et les deniers , frappés par les souverains d’Arles et de l’empire, eurent le plus grand cours. Les monnaies d’or et d’argent étaient rares dans toute la France, La richesse consistait en lingots, qui étaient devenus le prix des ventes et des échanges. Ni Bozon 11, ni ses successeurs , jusqu’aux princes de la maison d’Aragon , n’ont fait battre monnaie. Othon y fit connaître les sols, qu’on appela sols d’Othon. Ils étaient composés de douze deniers : ils appartenaient à Othon-le- Grand.
, Dans les douzième et treizième siècles on vit circuler en Provence les deniers frappés au coin des comtes de Toulouse, qu’on appelait les raymondins. Les melgoriens qu’on frappait à Melgueil étaient aussi très communs. Les comtes de Folcalquier firent courir les guillermins, et l’on se servit de leurs deniers jusqu’au commencement du quatorzième siècle.
On pense communément que les comtes de Provence n’eurent le droit de battre monnaie qu’en l’an
1246. En recevant cette investiture , Rayniond de Baux l'eçut aussi de Conrad III le droit dont nous parlons ; mais par des circonstances qu’il n’est pas nécessaire de rapporter ici, il ne put jamais en jouir. Dans l'année 1178 on battait monnaie en Provence, et les deniers royaux couronnés y étaient en circulation.
On n’a aucune preuve que, sous les princes de la maison d’Aragon, on ait frappé des monnaies dbr en Provence. Jusqu’au treizième siècle la monnaie d’or y fut très rare ; mais à cette époque l’or et l’argent y devinrent communs. On y connut alors les deniers , les sols, les oboles d’or. Vers la fin du treizième siècle les florins n’y étaient pas rares : le commerce qu’on faisait avec l’Italie en attirait une grande quantité; on s’y servait déjà des menus et des gros marseillais, On croit que cette monnaie fut frappée sous Charles I®^ Les croisades et les provinces françaises que possédaient les Anglais firent connaître en Provence les hezans et les deniers sterlmgs. Les premiers étaient une monnaie d’or des Empereurs de Constantinople; les seconds appartenaient aux rois d’Angleterre, et c’est une des plus anciennes de l’Europe.
En 1246, la ville d'Arles avait des livres, des sols et des deniers ra'ymondins; les comtes de Provence n’avaient aucun droit dans cette ville pour le cours des monnaies, elles étaient toutes sous l’inspection de rarclieyé(jue et des consuls.
;^98 LETTRE' QUATOUZIÈiME.
Charles I®*" lit connaître les toui nois aux Provençaux. Sous son règne, les monnaies étaient fort grossières; mais après la conquête du royaume de Naples, en devenant abondantes, elles furent d’une matière affinée, tant en or qu’en argent. Depuis Charles I®*’ jusqu’à Charles ïll on se servit (ï angevins et de mailles.
Plusieurs évêques, seigneurs et barons de la province eurent le droit de faire battre monnaie; mais, à l’exception du prince d’Orange, on ne voit, par aucune monnaie, qu’aucun d’eux en ait fait frapper.
Charles lïl fit connaître les sols renfoncés et la monnaie connue sous le nom de salut. Philippe-le-Bel, en diminuant de moitié l’aloi de sa monnaie, introduisit des abus et de grands changements dans le système monnétaire des Provençaux, ils firent battre les sols renforcés.
Sous le roi Robert, on voyait la monnaie blanche et noire: les lis, les doubles lis, etc. , étaient la monnaie blanche; les oboles, lespittes étaient la monnaie noire.
Ce fut ce prince qui, le premier, fit frapper des monnaies de cuivre pur.
Les monnaies de la reine Jeanne furent belles ; on admirait ses Us d’or. Comme ses prédécesseurs, elle fit venir en Provence une grande quantité de monnaie frappée à Naples. Les florins, originaires de Florence, fureni communs sous la reine Jeanne, comme
LETTIIE QUATORZIÈME.
SOUS tous les princes des états du Midi. Cette monnaie était recherchée par toutes les nations , et les Florentins en firent, pendant longtemps, un commerce très lucratif.
Louis I®*”, Louis II, Louis III firent frapper à-peuprès la même monnaie. Louis I®^ en perdit une grande quantité dans son expédition de Naples. Il fit frapper des monnaies d’or à son coin , et n’abolit pas celles de ses prédécesseurs.
Les monnaies du bon roi Réné fui ent les plus belles pour la matière. On en frappa en Provence et à Naples. Les Provençaux connurent , sous son règne, les monnaies d’or, d’argent et de cuivre, des écus, des blancs simples et des blancs à la couronne, des magdalins d'or, et presque toutes les monnaies de Louisle-Jeune.
Charles III fît frapper deux monnaies nouvelles d'argent et une en or ; il laissa subsister celles de Réné. Depuis Charles I®^ jusqu’à Louis I®*" , on connut en Provence les monnaies des Rois de France; depuis Louis jusqu’à Louis III, elles y furent abondantes, ainsi que celles des Papes, qui en faisaient frapper à Avignon , mais en petite quantité et grossières. Leur usage diminua jusqu’à Charles III; à cette époque , celles de France y circulèrent; mais ce ne fut qu'après Charles Y III que l’usage des monnaies parliculières à la Provence se perdit pour toujours.
On ne connaît aucune monnaie des vicomtes de Marseille; avant et après la réunion delà Provence à la couronne, cette ville eut parfois la liberté de faire battre monnaie au coin du prince; mais ce ne fut, pour ainsi dire, qu’en passant et dans des circonstances particulières (1 ).
Je n’ai point parlé de toutes les espèces de monnaies qui ont eu cours à Marseille, depuis l’arrivée des Romains jusqu’à nos jours. Ce point de son histoire m’eût conduit trop loin. Je me suis borné à rappeler les principaux changements qui sont survenus dans les espèces courantes, et je crois en avoir assez dit pour n’y plus revenir.
Nous venons de dire que lusage de la monnaie passa de la Gaule à Rome, et qu’à Marseille on la connut longtemps avant la Gaule. On sait d’abord, par les livres saints, que dès l’an du monde 2320 on connaissait l’usage des monnaies (2), et l’on est surpris lorsqu’on apprend , des auteurs les plus dignes de foi , qu’à Rome la première monnaie qu’on y vit
(1) Honoré Bouche, Hisl. de Prov. , liv. II, chap. III, tom. I, pag. 75 et suiv. ; Antoine de Ruffi, Ilist. de Mars. , tom. II , lib. XIII, chap. IV, pag. 323 et suiv... , Pap. , Hist. de Prov. , tom. I et tom. III ; Bouche l’avocat. Essai sur 1 Hist. de Prov. , tom. 1 , pag. 92 et suiv. ; Pcllerin, cit. , etc. Archives de la cour des comptes d’Aix , fol. 41. Archives de la maison de ville de Marseille, sect. V. cah. LIV. Cartul. de l’église St. -Victor, n® 101.
(2) Dans les nombres, lelévitique, Vexode, il est parlé des sicles , des oboles , et dans la genèse il est fait mention de l’argent que les marchands ismaélites donnèrent aux frères de Joseph pour l’acheter, et de celui que ces mômes frères portèrent de la terre de (dianaan pour se procurer du blé , etc.
battre remonte au règne de Servius Hostilius; qu'elle était en cuivre et de peu de valeur; que l’argent ne fut employé au même usage que sous le consulat de Q. Fabius; et que ce ne fut que soixante-deux ans après, qu’on y frappa des monnaies d’or. La monnaie de cuivre y fut donc connue l’an 187, celle d’argent l’an 585, et celle d’or 647 ans après sa fondation (1).
Or, environ 630 ans de ' la fondation de Rome, Bituitus, roi des Averni (Auvergnats), fut vaincu par Domitius Ænobarbus , en Provence, vers le confluant de la Sorgue et du Rhône. La domination des Auvergnats s’étendait jusqu’à Narbonne et jusqu’aux frontières de Marseille; ils commandaient à plusieurs peuples jusqu’aux Pyrénées, au Rhin et à l’Océan. On dit que Lucrius, père de Bituitus, qui combattit contre Fabius-Maximus et Domitius Ænobarbus , s’était tellement distingué par ses richesses et par son luxe, que, pour en donner des preuves à ses amis , il se promenait dans les champs , assis sur un char et jetant à droite et à gauche des pièces d’or et d’argent qu’ils ramassaient à sa suite (2).
Les historiens font également mention du char
(1) Plin. , Hist. nat. , lib. XXXIII, cap. III.
(2) Sirab. , Géogr. , lib. IV, cap. II; Athen. , lib. IV, pag. 152, dit, d’après Possidonius, que Lucrius, voulant se rendre populaire, se promenait dans les champs assis sur un char, et jetant à droite et à gauche de l’or et de l’argent à plusieurs milliers de Gaulois qui le suivaient. Strabon ne raconte probablement ce fait que d’après Possidonius, et les copistes auront sans doute substitué les mots à ses amis, au lieu de dire à la populace. Not. du trad. de Strab., lib. I\ , pag. 44.
302 LETTRE (^HJATOKZIÈME.
(l’argent dont Bituitns se servait pour prouver à ses sujets ({ue les trésors de Lucrius n’étaient pas épuisés (1).
Il est donc prouvé que celui-ci distribuait, par ostentation , une grande quantité de monnaies d’or et d’argent, ce qui suppose qu’elles existaient, depuis quelque temps, dans ces états. L’époque à laquelle il en était si fier, remonte au moins à cinquante ans avant que les Romains eussent vaincu son fils Bituitus et les Allobroges, alliés de celui-ci; et dès lors l’usage de ces monnaies chez les‘Avcr?n' aurait été commun l’an 1 58 après la fondation de Rome, tandis que dans cette dernière ville on ne connut d’abord celles d’argent, d’après le témoignage de Pline, que plusieurs années après le règne de Bituitus, ensuite celles d’or, comme on vient de le voir, soixante-deux ans après celles d’argent, et par conséquent environ soixante et dix ans après la défaite des Auvergnats.
Or, si les Averni , voisins de Marseille, connurent les monnaies d’or et d’argent, si longtemps avant le peuple romain, pourquoi douterait-on qu’elles ne fussent plus anciennes encore chez les Marseillais , eux dont la ville avait toujours été regardée par les Gaulois comme la métropole du commerce, des sciences et des arts , et comme le foyer d’où sortirent les premiers traits de lumière qui durent éclairer, après une
(1) l'iorus, lil). 111, cap. II
si longue luiit, les peuples der()ccident? Les anliquai' res savent très bien qu’on ne trouve aucune médaille frappée sur les lieux, avant l’arrivée des Romains, qui rappelle le souvenir des Celtes, des Liguriens, des Auvergnats, des Allobroges, des Gaulois; et quoique jadis, dans la Gaule, et particulièrement en Provence, il y ait eu des monnaies de diverses espèces; cependant il ne nous reste aujourd’hui que celles dont on se servait à xMarseille avant que Rome ingrate l’eût soumise à ses lois (l).
Les plus anciennes de ces médailles représentent la tête de Diane, celle d’Apollon, de Minerve ou d’Aristarché, cette dame d’Ephèse à qui Diane appa- ^ rut en songe lors du départ des Phocéens , fondateurs de Marseille. Le revers de ces médailles porte l’empreinte tantôt d’un lion, tantôt d’un taureau qui se défend avec ses cornes, tantôt celle d’un trépied ou d’une aile d’oiseau, pour montrer que la gloire de Marseille devait se répandre, un jour, dans toutes les parties du monde: quelquefois, outre les signes dont nous venons de parler, ces médailles sont ornées d’une étoile, d’un croissant, d’un rameau d’olivier ou dun poisson, qui annoncent d’une manière sensible, dit un antiquaire distingué, la nature des travaux auxquels se livraient les anciens Marseillais (2). Les riches collections de ce genre , faites jadis par les
(1) Bouch. cit. , tom. I . liv. II , chap. III , pag. 77.
(2) Goltzius, Hnbort, sic. et mag. græc. ex pris, nuinis. etc.
.’iOi LETTRE QUATORZIÈME.
savants Provençaux , à commencer par celle du célèbre Peyresc, formée à Aix par le professeur Ghappart, ont été dispersées ou vendues à des étrangers. Le cabinet des médailles de Paris en renferme pourtant un grand nombre en cuivre et en argent , et l’on peut s’assurer, en le parcourant, que. celles de Marseille l’emportent, pour le fini de la gravure, sur toutes celles qui nous restent des temps les plus reculés.
■ iBf
Monsieur ,
Vous venez de voir, que les monnaies de Marseille étaient aussi anciennes que son commerce, et que sa situation lui permit de créer ce genre d’échange , longtemps avant que les peuples de la Gaule eussent eu la pensée de l’imiter. L’or et l’argent étaient pourtant fort communs chez les Gaulois; mais ils le gardaient en lingots et le dérobaient ainsi plus aisément aux recherches de leurs ennemis. Leurs richesses étaient déposées dans des lieux sûrs, et ils se battaient avec autant de courage que d’opiniâtreté, pour défendre la place où ils les avaient enfouies. Le vainqueur, par ce moyen , ne profitait pas de la victoire, et le vaincu revenait jouir de ses trésors.
Pour donner une idée de ceux qui se trouvaient dans la Gaule narbonnaise, on n’a qu’à rappeler le souvenir des Tectosages. Ce peuple, originaire des Gévènes , dans le voisinage des Pyrénées , réuni avec des hommes d’autres pays, envahit la Phrygie, voisine de la Cappadoce et de la Paphlagonie. Les uns et les au-
très eurent part au sac de Delphes (1). Les trésors trouvés à Toulouse par Cœpion, faisaient partie des richesses de Delphes , et ces richesses avaient été considérablement augmentées par les offrandes que les habitants y ajoutèrent, pour appaiser le courroux du dieu dont ils avaient pillé le temple (2). Ce fut pour y avoir touché que Cœpion finit misérablement sa vie (3) , ayant été chassé de sa patrie , comme sacrilège, et laissant pour héritières des filles qui, au rapport de Timogcne, périrent honteusement, après avoir été prostituées (4).
Cependant, ce que dit Possidonius des trésors de Toulouse paraît plus vraisemblable. Ils se montaient, suivant lui, à quinze mille talents environ (5); mais
(1) L'expédition de Brennus date de 279 ans avant l’ère chrétienne.
(2) Justin dit que les Tectosages, de retour de leur expédition, furent attaqués à Toulouse, leur patrie, d’une maladie pestilentielle , et qu’ils n’en furent délivrés qu’aprôs avoir suivi le conseil de leurs devins, qui portait de jeter dans le lac de cette ville , tout l’or et l’argent qu’ils y avaient apporté. Just. , lib. XXXII, cap. III.
(3) Suivant Aulugelle et Justin , le pillage du trésor de Toulouse fut autant funeste à Cœpion qu’à l’armée avec laquelle il combattait. Aulugelle ajoute que cette punition donna lieu au proverbe aurum tolosanum , que les Romains appliquaient aux choses qu’il était dangereux de prendre. Noct. att. , lib. III, cap. IX.-Valère-Maxime dit que Cœpion mourut dans les fers , et que son corps fut déchiré par le bourreau et traîné jusqu’aux degrés gémoniens. Lib. VI , cap. IX , V. XIII.
(4) Timogène avait écrit l’histoire des Gaulois, et suivant Ammien- Marcellin , il fut le premier qui rédigea en un corps d’ouvrage tout ce qu’il avait recueilli de divers écrivains, concernant l’origine des Gaulois. Lib. XV, cap. IV.
(5) En parlant des trésors de Toulouse enlevés par Cœpion, Justin s’exprime en ces termes' : Fuere aulem argenti pondo centum decem millia. auri pondo quinquies decies centum millia. Lib. XXXIl, cap. IL En sup-
c’était de l’or et de l’argent en lingots , déposés en partie dans les temples, et en partie dans les lacs sacrés : or, ajoute-t-il , à l’époque où les Gaulois attaquèrent le temple de Delphes , il ne s’y trouvait plus de richesses de cette espèce ; les habitans de la Phocide les avaient déjà pillées durant la guerre sacrée; et le peu qu’ils en auraient pu y laisser, avait dû se partager entre un grand nombre de personnes. D’ailleurs, il n’est pas même probable, dit-il, que les Gaulois , après avoir pillé ce temple , soient retournés chez eux , puisque leur mésintelligence, jointe au déplorable succès de leur expédition, les réduisit à se disperser en divers lieux.
Il est donc plus naturel de penser, avec d’autres écrivains, qu’à Toulouse, comme dans plusieurs autres cantons de la Gaule, on n’a trouvé des trésors que parce que les Gaulois, habitant un pays qui abondait en or, étant d’ailleurs superstitieux et vivant avec beaucoup d’économie, avaient la coutume d’enfouir leurs richesses. Pour cet effet, ils avaient choisi de préférence les lacs, comme des lieux plus sûrs pour y déposer des lingots d’or et d’argent. Les Romains, ayant ensuite conquis ce pays, y vendirent, au profit du fisc , ces lacs, dans lesquels plusieurs des acheteurs trouvèrent des masses énormes d’argent. Quant à la
posant que ce fussent des talents attiques , cette somme aurait été de quatre-vingt millions de notre monnaie. Voyez, sur cette différence , les notes sur Justin , notes sur Strabon, tom. Il , p. 34.
ville de Toulouse, elle possédait de plus un temple fort respecté de tout le canton; et c’est précisément à cause de ce respect que les richesses s’y accumulèrent davantage; beaucoup de dévots y faisant des offrandes , et personne n’osant y toucher (1 ).
Mais d’où venaient, chez les Gaulois, ces masses d’or et d’argent qu’ils cachaient dans des lacs? Nous avons vu d’abord que les Pyrénées en avaient fourni, depuis longtemps, une grande quantité aux peuples limitrophes , et que le pays habité par ceux du nord et de l’ouest offraient des mines dans lesquelles ils pouvaient les puiser. Ils les gardaient sans les faire frapper, et les employaient en nature dans les échanges , parce que leurs rois, n’étant point héréditaires et • dépendant toujours du caprice des peuples qui les appelaient au commandement, ils n’osaient jamais usurper le droit de faire battre monnaie à leur coin, dans la crainte d’exciter l’envie et d’être déchus de leur pouvoir. Il n’en était point ainsi de Marseille : cette république, par son commerce et son industrie, attirait tout l’or et l’argent de la Gaule, dans son sein ; elle les convertissait en monnaie facile à transporter; et divisant ainsi ces lingots, si peu commodes, pour de petits échanges, elle se les appropriait insensiblement tous, et son nom seul était empreint sur toutes les monnaies de ces temps reculés.
(1) Strab. Rer. Géog. Lib. IV, cap. H, p, 34.
Oïl ne [)cul douter, d’après le grand nombre de témoignages qui nous restent, que Marseille, dès le temps même de Philippe, père d’Alexandre, ne fût déjà le théâtre d’importantes opérations commerciales avec l’ancienne Grèce et les îles les plus considérables de la Méditerranée, puisque, dès cette époque, elle avait à défendre, avec le sénat de Géphalonie et J3émosthènes , devant l’aréopage , les points les plus délicats de la jurisprudence commerciale, et les droits les plus sacrés des nations qui se livrent aiî commerce des mers. La cause que je vais bientôt citer est moins importante par elle-même , que parce quelle fut plaidée par le plus grand des orateurs de l’antiquité; elle ^st d’ailleurs fort peu connue du commun des lecteurs, et je dois en faire mention ici, parce qu’elle entre naturellement dans mon sujet.
Démon d’Athènes prêta une somme d’argent à un marchand nommé Prothus; celui-ci en acheta du blé à Syracuse, et le fit charger sur le navire d’Hégestrate de Marseille. Ce navire part de Syracuse, essuie une violente tempête, court risque d’être naufragé et n’arrive à Céphalonie qu’avec la plus grande difficulté. A peine a-t-il jeté l’ancre, que Zénothème , de Marseille, pilote du navire, eut, ainsi que les autres Marseillais qui avaient fait le même voyage, quelque différend avec les Athéniens navigant sur le même bord.
Les Marseillais [irétendaient ipi’on devait conduire
le navire à Marseille , où les marchandises devaient être transportées, et que c’était seulement dans cette ville qu’on jugerait le procès qu’on était sur le point d’intenter, vu que les principaux officiers du vaisseau et le plus grand nombre des intéressés étaient Marseillais : les Athéniens, au contraire, soutenaient qu’il fallait ramener le navire dans le port d’Athènes , d’où il était parti. La discussion devenant trop vive , l’affaire fut portée devant le sénat de Céphalonie, qui prononça d’abord en faveur des Athéniens. Dès que le navire eut mouillé dans le port d’Athènes, Zénothème fit saisir le blé, prétendant qu’il lui appartenait comme étant créancier d’Hégestrate, et mit en cause Démon, qui soutenait, avec raison , avoir des droits sur la même marchandise, puisque Prothus l’avait achetée de l’argent qu’il lui avait prêté.
Démosthènes , beau-frère de Démon , n'oublia rien
de son art pour rendre Zenothème criminel. Il avança que ce pilote , d’acord avec son compatriote Ségestrate , avait formé le dessein de faire périr le navire pour ruiner leurs créanciers , après avoir envoyé secrètement à Marseille tout l’argent qu’ils avaient pu se procurer par la vente d’une partie de la cargaison ; que, pour cet effet, deux ou trois jours après leur départ de Syracuse, Ségestrate descendit, pendant la nuit, au fond du navire , et le perça de telle sorte, en divers endroits, qu’il entra sur-le-champ une très grande quantité d’eaii ; mais qu’ayant été surpris
lorsqu’il coiisoinmait ce crime , pressé par les remords de sa conscience , et redoutant la juste punition de ce forfait, il voulut prendre la fuite, et, cherchant à se jeter dans un esquif qui était tout près du navire, il tomba dans la mer, où il resta.
Nous n’avons malheureusement que ce fragment du • discours de Démosthènes , et nous ne connaissons ni la défense de Zénothème, ni le jugement du sénat; mais on peut présumer pourtant que cette affaire n’était pas telle que Démosthènes la raconte; car de quel front Zénothème eût pu se présenter devant un tribunal composé de personnages dont l’équité fut universellement connue ! Comment aurait-il eu le courage de lutter contre un orateur aussi célèbre , dans un pays où celui-ci comptait autant d’admirateurs que d’habitants? D’ailleurs, si le vaisseau faisait eau de toutes parts , si Zénothème était d’accord avec Ségestrate, pourquoi Zénothème aurait-il voulu s’engloutir dans les eaux , et n’aurait-il pas cherché à prendre la fuite avec le compagnon de son crime et le confident de ses coupables projets? 11 suivit pourtant sa route jusqu’à Athènes , où le navire devait se rendre, d’après le jugement du sénat de Céphalonie; ce qui fait croire que les Marseillais étaient fondés dans leurs droits , et qu’ils avaient à se - défendre contre les perfides inventions et toutes les ruses des Grecs.
Il est donc certain que , dès la plus haute antiquité,
Marseille fréquentait les mers de la Grèce, comme il est prouvé qu’elle avait épié les vaisseaux de Tyr et de Carthage , pour partager, avec ces deux villes , le commerce du monde entier. On sait que Carthage fut jalouse un instant de la prospérité de Marseille ; mais cette fière république succombant enfin sous les efforts d’une puissance inflexible , n’opposa plus d’obstacle à l’ambition de la nouvelle Phocée, dont le commerce acquit réellement alors de la splendeur.
Rome , orgueilleuse et guerrière , préféra toujours le pillage au travail : une bataille , même injuste , la flattait plus qu’une utile industrie. Tel fut le génie de ce peuple roi , qui subjugua tant de nations et qui ne put résister à sa propre grandeur. Il méprisait les sciences et le commerce , et lors de la prise de Carthage, il fit distribuer aux princes , ses alliés, tous les livres dont cette ville malheureuse avait rempli ses bibliothèques : il ne conserva que les ouvrages d’agriculture de Magon, que Decius Sillanus eut ordre de traduire : toujours fidèle aux maximes qu’il avait adoptées , il était persuadé que les lettres amolissaient le courage et quelles ne convenaient qu'aux nations esclaves. 11 favorisait le trafic des peuples qu’il voulait soumettre , parce qu’il savait , par expérience , que des hommes occupés ne sont jamais à craindre ; et qu’il était plus aisé d’ailleurs de les dépouiller que de les imiter.
Api'ès l’abolition de Carthage, Rome médita la
couquêle des Gaules ; sa politique l’engageait donc à protéger Marseille pour s’assurer un appui ; ainsi les bienfaits de ce peuple ingrat et perfide cachaient toujours les pièges les plus dangereux , et son apparente amitié n’éclatait qu’en faveur des nations qu’elle projetait d’asservir à ses lois. En effet, les armées romaines, vingt ans après la destruction de Carthage, accoururent parmi des alliés qui finirent par orner leurs triomphes, après avoir répandu leur sang pour en relever l’éclat.
Marseille, cependant, quoique dépouillée de ses biens et de sa liberté , ne se livrait pas au commerce avec moins d’ardeur : celui des Gaules, dit un écrivain distingué, se faisait à Marseille du temps de César (1 ) , et s’il faut en croire un historien du sixième siècle (2), cette ville, à l’époque où il écrivait, n’avait encore rien perdu de sa prospérité. Le célèbre Grégoire de Tours vivait dans le même siècle; ce savant écrivain qui mérita le nom de père de l’Histoire de France, dit que, de son temps, on allait acheter à Marseille les fruits secs et les vins préparés (3). D’après les plus anciens titres, il est constant que les Marseillais tiraient de l’étranger des parfums, du papier d’Egypte, des chevaux d’Espagne, des étoiles de soie, des épiceries (4), et que , vers le commencement du neuvième
(1) Huet, Hist. (lu coiiini. , j). 193.
(2) Agalhias, Hist. , lib. 1, cap. V. Tamctsi , hoc temporo videatur non admodum prislinâ dignitafe dofeclioi'.
(3) Hist. , lib. VI et VH.
(4) Mabillon , diplom. , lib. 1 , cap. VIH.
siècle, les commerçants de Lyon, unis à ceux de Marseille, allaient, deux fois Tannée , à Alexandrie, d'où ils apportaient les épiceries de TInde et les parfums de l’Arabie. Une partie de ces marchandises étaient déposées à Marseille pour être vendues en France ou en Espagne ; et Tautre , plus considérable , remontait le Rhône et la Saône : on les embarquait ensuite sur la Moselle , qui les distribuait par le Rhin , le Mein et le Neker, jusqu’aux extrémités de TAllemagne (1).
(1) Poul. de Lumin. In Agath. , lib. II,
LETTRE SEIZIÈME
Monsieur ,
Désolée par des nuées d’habitants du Nord, et plus souvent encore par l’hypocrite amitié de Rome , jamais Marseille ne négligea le commerce. Son port , sa situation géographique , relevaient son courage et ranimaient ses espérances. En effet, les barbares ne détruisent que les monuments présents, la flamme ne peut éteindre le génie; le despotisme n’afflige que passagèrement l’humanité : ce feu créateur qui forme les cités comme les grands empires, peut être retenu captif un instant ; mais semblable à la vapeur légère qui s’échappe insensiblement du foyer qui la recèle, il s’élève et répand de nouveau l’espérance et le bonheur. Le commerce, comme l’a dit un écrivain du dernier siècle , ressemble beaucoup à l’esprit de conquête ; il produit les révolutions les plus étonnantes , et finit par inspirer aux peuples le goût de la plus absolue liberté; il tend à subjuguer les nations; il s’empresse de leur donner des lois ; mais alors les
LETTRE SEIZIÈME
mœurs simples disparaissent, les fortunes s’enlreclioquentet s’anéantissent, et l’esprit de l’homme revient au point d’où il était parti.
Le choix des règlements maritimes, rédigés du temps de saint Louis , prouve certainement que Marseille était au rang des premières villes de commerce. Ceux qui forment ce qu’on appelle de nos jours le consulat de mer, sont l’ouvrage de nos anciens navigateurs. On vantait jadis le code des Rhodiens; mais il n’existe plus, et l’on ne saurait trop dire que celui de Marseille a été généralement adopté par toutes les nations qui fréquentent les mers, et qu’on a regardé comme inutile d’ajouter quelque chose au recueil des lois dont il est composé (1 ).
Les premiers établissements du commerce dans le Levant sont dus aux Marseillais : ils avaient des consuls dans les diverses échelles , longtemps avant que leur ville fût réunie à la Provence; et lorsqu’elle en fît partie et qu’elle dépendît de la couronne , elle conserva le droit de nommer les consuls du Levant et des côtes de Barbarie.
En 1 130, le seigneur de Beyrout, (l’ancienne Bérite ) , voulant reconnaître les services que les Marseillais avaient rendus aux Croisés, les exempta des droits d’entrée et de sortie, et leur permit d’avoir , dans ses états , des consuls qui étaient les juges par-
(1) Disserl. d’Arfaïul , p. 152, Méni. de l’Acad. de Marseille , anîi6e 1767.
LETTRE SEIZIÈME
ticuliers tles procès des négociants. Le souverain ne se réserva que la connaissance de l’iiomicide.
Le pape Urbain II, ayant fait décider au concile de Clermont le voyage d’outre-mer, pour conquérir la Terre-Sainte , les Marseillais prirent une part très active à cette grande expédition. Ils se trouvèrent à la prise de Jérusalem, et à celles des villes les plus • importantes de la Palestine. On y remarqua, entr’autres personnages illustres de Marseille, Aicard, petitfils du vicomte Geoffroi , et le prêtre Pierre Barthélemy. Les Marseillais secoururent , dans toutes les occasions, les rois de ce nouvel état ; et Foulques, comte d’Anjou et du Mans, qui régnait à Jérusalem en 1 1 50, leur accorda une décharge et franchise perpétuelle de toute sorte de droits et impositions dans ses états (1).
En 1152, Baudoin III donna aux Marseillais , par lettres-patentes, une grande maison à Jérusalem, appelée Rame, avec tous les meubles qui s’y trouvaient' et lés bestiaux qu’elle possédait, parce qu’ils l’avaient secouru contre les ennemis qui étaient sur le point de lui reprendre Ascalon et Jafa, en lui prêtant une somme considérable, dont il avait le plus pressant besoin. Aussi les lettres de donation disent-elles que les Marseillais avaient secouru les rois ses 'prédécesseurs, de leurs biens et personnes , par teri'e et par mer, en la
(1) Baron. , Evil. Tyr. Rob. , mon., lib. II; Rai., d’Agil. , lib 1; Ruffi, Hist. de Mars. , tom. III , lib. V.
LETTRE SEIZIÈME
conquête de Jérusalem et de Tripoli (1 ). Le prince déclare qu’il veut que les Marseillais aient à Jérusalem, à Acre et dans toutes les villes maritimes , qui lui sont soumises , une église , un four et une rue , avec toutes les maisons qui y seront situées, avec pouvoir d’en disposer , et les rendant francs de tout droit. Il fit, en outre, confirmer et signer ces patentes partons les princes et seigneurs francs qui se trouvaient dans la Palestine. Elles furent approuvées par Clément III et par Innocent IV, sept ans après qu’il eût été élevé sur le trône de Saint-Pierre (2).
Les Marseillais possédaient , dans la ville d’Acre» en 1163, un château nommé Romadet, qui leur fut cédé par Rodulphe, évêque de Bethléem (3). L’an 1 1 87, le comte de Tyr leur fit expédier des lettrespatentes en vertu desquelles ils pouvaient négocier dans la ville de Tyr sans payer aucun droit, leur laissant la liberté d’établir un consul pour leur administrer la justice. Ils furent ainsi récompensés pour avoir défendu Tyr contre les efforts des Sarrasins, et ce fut d’après l’avis du grand-maître des Templiers qu’ils reçurent cette nouvelle faveur.
Mais ce qui prouve surtout combien les princes croisés faisaient cas des Marseillais , c’est la conduite
(1) Archiv. de la maison de ville de Marseille, Hist. des crois. , liv.
Ruffi, ibidem.
(2) Ibidem.
(3) Archiv. de la mais, de ville. Ruffi, ibid., p. 92.
LETTRE SEIZIÈME
que tint alors Grégoire VIII à leur égard; ce pontife, pour les engager à se rendre promptement dans la Palestine, les prit sous sa protection immédiate, et il écrivit à Tarchevêque de Narbonne, aux évêques de Toulon et d’Antibes de lancer les foudres d'eœcommunication contre ceux qui les vexeraient par procès (1). Le port et les vaisseaux de Marseille oIFraient aux croisés les plus grandes ressources; et cette ville, qui avait depuis si longtemps de fréquents rapports avec l’Egypte et la Syrie, indépendamment de la valeur et de la loyauté de ses habitants, avait encore, pour soutenir cette guerre sainte, des moyens pécuniaires presqu’inconnu s aux autres villes de l’Occident. Elle prêtait de grandes sommes aux preux chevaliers; elle les portait sur le champ d’honneur, et partageant les mêmes périls , ses courageux enfants , commerçants et guerriers, parcouraient avec constance la double carrière de la fortune et de la gloire. Aussi voit-on que Gui de Lusignan, roi de Chypre, par lettres-patentes données au siège d’Acre en 1190, accorde aux Marseillais qui habiteraient Acre et à une lieue loin, l’exemption des droits d’entrée et desortie, les réduisant seulement à un pour cent sur chaque cent pesant, pour ce qui viendrait par voie de mer; leur permettant de construire des bâtiments, les radouber et les conduire où ils voudraient sans rien payer?
(3) Fleuri, Hist. eccl. Archives de la maison de ville. Hist. de pap. Balus. Ruffi. , Hist. de Mars. , ibid.
320 LETTRE SEIZIÈME
d’avoir dans Acre des consuls ou vicomtes de leur nation, pour leur administrer la justice, à condition qu’ils prêtassent serment entre les mains du roi , leur donnant droit de connaître de toutes leurs causes tant civiles que criminelles, excepté pourtant des crimes de vol , de rapt , homicide , fausse monnaie et trahison (1).
Amauri de Lusignan , frère de* Gui de Lusignan , qui avait acheté, pour la somme de trois cent mille francs, l’île de Chypre, des Templiers ou de Richard, roi d’Angleterre , monta snr le trône de Chypre après la mort de son frère, et l’année 1 1 97 il confirma aux Marseillais tous les dons , octrois et concessions que ses devanciers, rois de Jérusalem , leur avaient faits; il leur accorda le privilège de pouvoir négocier au royaume de Chypre avec toutes libertés , sans être obligés de payer aucun droit, et leur fit présent d'un château appelé Flacci , avec tous les meubles et bestiaux qui s'y trouvaient (2).
En l’année 1197, Philippe de Montfort, seigneur
de Tyr, confirme aux Marseillais les droits que ses
prédécesseurs leur avaient accordés.
(1) Ruffi, cit. Arch. de la mais, de ville. Les Marseillais qui, sous Gui de Luzignan, se distinguèrent au siège d’Acre , étaient Bertrand , Sarde, Anselme de Marseille , Eslienne Jean , Raimond de Porquôres, Raimond do Saône, Hugues Fer, neveu d’Anselme Fer, Pierre Anuda , Gautier Anglic, Guillaume et Bérard Gati , Bertrand Caminal ; Guillaume de Porquères, Pons du Revest , Berenguier et Fulco Rostang, et Bertrand Anuda...
(2) Archiv. cit.
LETTRE SEIZIÈME. 32 i
Jean de Brienne, roi de Jérusalem, lut couronné dans la ville d’Acre en 1212. Bes consuls marseillais établis en Syrie, se présentent devant le prince , pour réclamer une rue que la nation possédait dans Acre ; après une enquête qui constata que cette rue était près de l’église de Saint-Démétrius , ce prince leur fit expédier des lettres-patentes portant confirmation du privilège et de la possession de cette rue (1 ).
En 1217, les Marseillais avaient à Bougie ( Afrique) un quartier qu’on nommait le Fandigue, où leurs marchands avaient leurs demeures, ce qui revient aux camps de nos jours (2).
Enfin , jusqu’à l’époque où les princes croisés cessèrent de régner dans la Terre-Sainte , les Marseillais y jouirent des plus grands privilèges, et regardaient cette contrée comme un bien de famille qui leur appartenait de temps immémorial.
On vient de voir que Marseille avait toujours eu dans le Levant , une supériorité marquée sur tous les peuples qui le fréquentaient; que le commerce de cette ville avec l’Égypte et la Syrie était antérieur à l’époque où les successeurs d’Alexandre firent d’Alexandrie le centre des rapports de toutes les parties du monde, et que les relations qu’elle entretenait avec ces belles parties du globe furent, dans tous les temps, la principale source de sa prospérité. Ce com-
(1) Arch. civil.
(2) Ruffi , cil. , p. 101.
LETTRE SEIZIÈME
merce s’était perpétué d’âge en âge jusqu’à nos jours ; et quoiqu’il ait éprouvé, dans ces derniers temps , des maux considérables par la force des circonstances quelle n’a pu maîtriser, elle pourrait néanmoins y reprendre incessamment son ancienne prépondérance, si le gouvernement tournait sérieusement ses vues sur son heureuse situation.
Le temps n’est plus où Marseille fréquentait seule les côtes d’Égypte et celles de Barbarie; ses vaisseaux, • reçus avec joie sur ces l iches parages , y portaient l’abondance, les goûts de l’Europe, l’amour du luxe et la bonne foi. Le Musulman s’abandonnait sans méfiance à la loyauté des Marseillais; aujourd’hui même, il aime encore cette franchise qui plaît à toutes les. nations et qui lui donne, dans les traités, la préférence sur plusieurs de ses rivaux. Les lieux où furent Tyr et Carthage, Athènes, Sparte, ainsi que la Macédoine, les côtes de la Natolie, les îles de la Grèce, sont inondés de nos jours par les peuples de l’ourse; ils accourent du pôle du nord vers ces rivages toujours célèbres, toujours fertiles, et traversant l’immensité des mers, ils viennent ravir à l’antique Marseille une branche d’industrie, dont plus de vingt siècles de possession semblaient devoir lui garantir la propriété.
Mais revenons un instant aux avantages qu’elle retirait jadis de ses relations avec le Levant; car si l’histoire des temps anciens a laissé sur ce point une la-
LETTRE SEIZIÈME. 3^3
Cime de plusieurs siècles, et ne nous a transmis que des notions vagues et sans liaison , il convient de chercher, dans les titres des époques plus voisines de la nôtre, des faits assez intéressants pour nous dédommager d’un pareil oubli.
Dès le onzième siècle, Marseille faisait le commerce des épiceries : elle les tirait d’Alexandrie et les répandait dans l’Occident. On en faisait alors en Europe une très grande consommation ; car non-seulement on les employait pour relever le goût des aliments, mais on les donnait encore comme des remèdes excellents. Les mets indigestes , dont on usait à cette époqiîè, exigeaient sans doute de forts assaisonnements, aussi les répandait-on avec profusion. En parlant du luxe de la table des cardinaux et des évêques , un écrivain du onzième siècle dit qu’elles étaient couvertes de pyramides de viandes relevées de toutes les épiceries de l’Inde (1 ). Il est donc naturel de croire que ce genre de commerce devait procurer de grands bénéfices aux marchands de Marseille, puisqu’il était si considérable, et l’on sait d’ailleurs qu’il fut, dans tous les temps, l’une des branches les plus lucratives de leur profession (2).
Il paraît même que la ville en retirait, pour son
(1) Pierre Damien , Lettres sur divers sujets.
(2) Voy. Etienne Bertrand, jurisconsulte du quinzième siècle. Mulh, in hoc sœcJo (decimo qüinto ) et prœteritis temporibus , aromatorii insignes et divitiis affluentes. Ce sont ses expressions.
LETTRE SEIZIÈME
compte, beaucoup de profit, puiscpfelle avait rra})pé d’un très fort droit l’entrée du poivre , du girofle et de la cannelle; il est vrai que sur ces droits, les consuls donnaient, tous les ans, aux communautés religieuses, une certaine quantité d’épiceries; mais, comme tout le monde en faisait un usage journalier, ils pouvaient continuer cette largesse sans inconvénient (1).
Bientôt, pour donner aux aromates un peu plus d’énergie, ou pour les rendre plus agréables au goût, peut-être, on y mêla du sucre, dès que cette substance fut connue. On le lirait également d’Alexandrie, et il est certain que vers la fin du treizième siècle on le connaissait dans nos contrées. On le mêlait avec le poivre et la cannelle pour se garantir des maladies contagieuses (2). .
11 conste , par l’état de dépense de la cour du pape
Jean XXIIÏ, qui résidait à Avignon, que ses officiers • en firent venir de Marseille vingt livres pesant , pour le prix de 45 francs de notre monnaie; et le trésorier d’Humbert, dernier dauphin du Viennois, passe, en 1 333 , douze livres de sucre blanc, pour le prix de 1 7 de nos francs.
La Provence est le pays des Gaules où le sucre a d’abord été le plus répandu. Dans le tournoi que le bon roi René donna dans la ville de Tarascon , on fit
(1) Statuts de la ville de Marseille de l’année 1253.
(2) Lettre d’im frère de Pétrarque, chartreux de Montrieux, an-
LETTRE SEIZIÈME
porter aux dames du vin et des conserves ou confitures , faites avec des épices et du sucre. On regardait le sucre comme un remède propre à fortifier l’estomac, et on le préférait au miel , qui surciiarge cet organe . et ne manque jamais de l’affaiblir (1), Tandis que la première de ces deux substances est appelée, par un chimiste moderne , un aliment nutritif (2) , parce qu’il se digère avec une extrême facilité , et qu’il convient à tous les âges et dans toutes les circonstances , à l’homme malade comme à l’homme sain , à l’enfant qui vient de naître comme au vieillard.
L'auteur de l’article sucre, inséré dans le nouveau
dictionnaire d'histoire naturelle, Paris, 1805, n’est
pas exact, lorsqu’il dit qu’avant la découverte de l’Amérique l’usage dii sucre n’était point connu en Europe, et qu’ainsi ce nouveau besoin, introduit chez les peuples de cette partie de l’ancien continent, ne remontait guères qu’à trois siècles, tandis qu’il est prouvé que les croisés transportèrent les cannes à sucre en Sicile; quelles furent ensuite cultivées dans les parties les plus méridionales de l’Espagne , d’où elles passèrent à Madère, et entin en Amérique. Les anciens , il est vrai , ne connurent le sucre cpie comme une espèce de sirop, et ils ignoraient l’art de le dur-
(1) Mérindol , dissert. , IG33. Cet habile médecin naquit à Aix en 1570 , cl mourut en 1624.
(2) iMurvciiu.
LETIUE SEIZIÈME.
cir et de le blanchir par la cuisson; mais il est certain que les croisés trouvèrent du sucre à Tripoli : ils l’appelaient ziicar , qui est le nom arabe, et ils nous transmirent la méthode que suivaient les habitants du pays, pour cultiver la canne à sucre et pour en exprimer le suc, qu’ils mettaient dans des vaisseaux appropriés à cet usage, pour lui donner le temps de se durcir. \
Lorsqu’il a pris une certaine consistance , dit Albert, d’Aix, il a la forme d’un sel blanc; les habitants du pays l’étendent alors sur du pain ou le fondent dans l’eau, et il devient un remède fort agréable. Il est meilleur au goût et plus salutaire que le miel (1).
Les Marseillais ont fait venir du sucre du Levant jusqu’au milieu du dix-septième siècle , et ce sucre valait autant, si non mieux , que celui dont nous nous servons aujourd’hui (2).
Enfin , dans le quinzième siècle on fit des essais sur la culture de la canne à sucre en Provence; et avant le milieu du seizième siècle, à Hyères, on avait attendu jusqu’à la troisième année pour en faire la récolte, mais il paraît qu’elle ne réussit pas au gré des cultivateurs (3).
(1) Hist. de la prem. crois, , tom. 1.
(2) Lettre de Peiresc à Doni , savant italien. Voy. Mém. sur l'état du coinmer. en Prov, dans le moyen âge , par Fauris de Saint-Vincens, p. 7 et 8.
(8) Quinqueran, évêq. de Sénés, do Laudib. provin.
LETTRE SEIZIÈME
MaTseille faisait aussi le commerce de la soie. On ignore précisément l’époque bvi l’on a commencé à la récolter : dans presque toutes les villes d’Europe , les lois somptuaires défendaient les habits de cette étoffe, et les statuts de Marseille, dont nous avons déjà fait mention, n’en permettaient l’usage aux femmes qu’aux bords de leurs manteaux , et fixaient à cinq sols la façon d’une robe de soie. Cependant, dès le treizième siècle, les femmes en étaient vêtues; et l’on sait positivement qu’en 1345 on porta, pour la reine, à Paris, douze livres de soie de Provence , achetée à Montpellier, soixante-seize sols tournois la livre, et teinte de couleurs différentes (1). Les papes firent venir, de Gênes à Avignon , des fabricants d’étoffes de soie , qui n’y travaillaient plus dès le quinzième siècle'; mais tandis que les lois proscrivaient la soie en France, les Italiens la prodiguaient dans leurs meubles et leurs vêtements dès le siècle précédent. Les robes des femmes , les capuchons des hommes étaient de velours et d’une ampleur démesurée dans les villes d’Italie; et, dans une procession (ju’on fit à Gênes vers le milieu du quinzième siècle, on vit jusqu’à mille personnes en habit de soie (2).
Marseille, dans le moyen âge, faisait déjà le commerce des fielleteries. Il paraît, par les anciennes
(1) Ilisl. du Languedoc , tom. IV, pag. 519.
(2) .leaii do Musso, de Moi ib. , Placen. , Eauris do St.-V. , il)id.
LETTRE SEIZIEME
peintures et pai‘ les dessins gravés sur divers monuments, que l’usage des fourrures remonte à la plus haute antiquité. Dans les treizième et quatorzième siècles /les prélats, les guerriers, les souverains, les nobles et les riches particuliers en ornaient leurs vêtements ; et dès la première croisade , plusieurs familles mirent l’hermine et le vair dans leurs armoiries (1 ). Mais cette dernière fourrure ne fut plus communément répandue que dans les temps postérieurs, à cause de sa cherté. Dans le quinzième siècle , en Provence , les habits de cérémonie des personnes de
qualité, étaient garnis de fourrure. Tous les portraits
cki roi René le représentent avec une épaisse fourrure autour’du col. Dans les temps modernes, on voit la magistrature, l’université, certaines dignités ecclésiastiques , des corps entiers , dans les armées , conserver des traces plus ou moins marquées de cet ancien usage; mais, parmi les simples particuliers, les fourrures ne sont plus que des objets de fantaisie ou de nécessité.
La ville de Marseille était encore, dans le quinzième siècle, un riche entrepôt de verreries pour les
(1) Les peaux d’hermine étaient connues à Marseille sous le nom d’ hermé lie on d’herniénie, parce qu'elles venaient d’Arménie, qui était alors appelée Hermenia. Los Romains tiraient les fourrures de l’Inde et de la Parthie, c’est pourquoi ils nommaient parthiarii ceux qui les vendaient. Dans la suite on les appela pelletarii , comme les tanneurs. Dans le quatorzième siècle , les Marseillais faisaient venir les peaux de la Bretagne, où ces animaux avaient fort multiplié. Vid. Acta not. Massi, , Ruffi , Fauris St.-Vincens , cit,
LETTRE SEIZIÈME. - .‘^^29
provinces d’Espagne et le Levant. Cette branche d’industrie fut introduite en Provence par le roi René; et la première fabrique de verre fut établie , par ses ordres, dans le village de Goult, près d’Apt. Il avait fait venir des ouvriers du haut Dauphiné. Jaloux de' faire prospérer cet art dans ses états, il accorda les plus grands privilèges à ceux de ses sujets qui voudraient s’y livrer. Il se plaisait à voir travailler les ouvriers, et l’on montre encore de nos jours, la chambre de cet excellent roi , dans la maison où fut la fabrique de Goult.
Avant cette époque, on ne mettait que très peu de verre aux fenêtres des maisons , du moins en Provence ; ce qui prouve qu’il fut employé très tard à cet usage , quoique les anciens s’en fussent servis pour le meme objet (1 ). Grégoire de Tours et le poète Fortunat, sont, après Sénèque, les plus anciens auteurs qui fassent mention du verre rais aux fenêtres. On sait que les Anglais, dans le huitième siècle, ne fabriquaient pas encore du verre, puisqu’à cette époque, ils firent venir des vitriers de France pour arranger les fenêtres des églises (2). Pour les verres fabriqués en Provence, il paraîtrait qu’on devait en faire beaucoup de cas à Paris, puisqu’il conste que le roi René en acheta pour cent florins à la fabrique de Goult, moult bien variolés et bien peints, pour être
(1) Paupcr sibi videtur, nisi vitro absconditur caméra. Sonec.
(2) Bède de Wcrstmenslhcrensi nionaslei io , lib. I , cap. V.
LETTRE SEIZIÈME
envoyés au roi de France, Louis XI, son neveu (1 ). On montrait, dans le cabinet de la famille Fabri Borilli, d’Aix , un verre à boire qui avait servi à René : il est curieux par sa forme et par sa capacité (2).
Ce prince , ami de son peuple et des arts , répandit en Provence le germe de l’industrie manufacturière, qui élève les nations au plus haut point de leur grandeur, lorsqu’elle est sagement protégée par les souverains (3).
Nous avons déjà suffisamment parlé de la fabrication et du commerce du savon de Marseille, de ses salaisons et des bénéfices que cette ville a toujours retirés de ces divers objets (4).
Le commerce des peaux préparées n’a été , pour Marseille, ni moins ancien, ni moins lucratif; dès le
(1) Archives de la cour des comptes du pari. d’Aix, aujourd’hui aux archives des Bouches-du-Rhône, à Marseille.
(2) On voyait , dans le fond de ce vase , Sainte Magdeleine aux pieds du Sauveur. Elle était debout sur les parois, et on lisait, sur les bords, ces vers écrits en lettres gothiques d’or :
Qui bien boira Dieu verra ,
Qui boira tout d’une haleine V'erra Dieu et la Magdeleine.
(3) L’auteur de ces lettres possède une ordonnance autographe du roi Réné , datée du XXllI •octobre 1468 , par laquelle ce prince accorde à noble Jean Bottareti , citoyen de la ville d’Aix, la permission d'exploiter, dans ses états , les mines d’or, d’argent, de plomb, d’étain, de mercure, d’alun, de soufre, de charbon , etc. Cette pièce, peu connue jusqu’à ce jour, annonce un prince qui avait sur cette branche d’administration , des connaissances qu’on chercherait inutilement dans d’autres écrits de ce temps.
(4) Statuts cit. , lib. I , cap. XXXVill; lib. 11, cap. XLI ; lib. 111, cap. XII.
LETTRE SEIZIÈME
treizième siècle, elle s’y livrait avec succès ; un quartier de la ville assez étendu fut consacré aux tanneries; et cette branche d’industrie était devenue si importante dans les quinzième, seizième et dix-septième siècles, qu’une partie des consuls était choisie parmi les citoyens qui s’y distinguaient (1); mais ce qui fit encore plus d’honneur aux tanneurs, c’est qu’ils firent dériver, à leurs frais, les eaux de la rivière d’Huveaune , d’abord pour leurs fabriques et ensuite pour les fontaines publiques. La commune, il est vrai, les aida dans leur entreprise ; mais ils firent les premières avances. Les peaux préparées s’écoulaient sur les côtes de la Méditerranée , et principalement en Espagne et en Italie; mais les impôts dont on les frappa, firent cesser en partie ce commerce en 1760.
Ce qui procura, dès le douzième siècle, des profits considérables à la ville de Marseille, fut le départ des croisés pour la Terre-Sainte. Aussi fit-elle des règlements pleins de sagesse, pour que les passagers eussent toutes les commodités possibles, dans la traversée. On s’embarquait, deux fois l’an, dans les mois de mars et d’août. La commune nommait trois officiers pour régler tout ce qui concernait les vivres, les chevaux et les guerriers (2). Après les croisades, les pèlerins continuèrent leurs voyages
(1) Mém. de l’Acad. de Mars. , ann. 1760
(2) Slat. , idem., ibidem,'
LETTRE SEIZIÈME
3SZ
dans la Palesline, et venaient s’embarquer à Marseille; ces pieuses entreprises durèrent jusqu’à la fin du seizième siècle ; qu’on juge des sommes que durent coûter à l’Europe, seulement pour le fret des vaisseaux, des expéditions de cette nature, durant l’espace de cinq siècles. Marseille en avait tout le profit, et le méritait par sa noble conduite et son dévouement.
Pendant ce long espace de temps, c’était le ton de passer en Syrie : les princes, les grands seigneurs, les simples particuliers allaient se prosterner sur le calvaire , et n’auraient, en mourant, éprouvé d’autre regret, que celui de n’avoir pu contempler le tombeau de J.-C. Ce pèlerinage leur paraissait assez méritoire pour effacer toutes leurs fautes , et lorsqu’ils ne pouvaient s’y rendre en personne , ils chargeaient leurs héritiers de les faire remplacer (1) : d’autres nommaient eux-mèmes le pèlerin qui devait se rendre , pour leur compte, au Saint-Sépulcre (2). Cet enthousiasme fut {irofitable aux Marseillais.
L’une des causes qui contribuèrent puissamment à la prospérité de leur commerce , dans le treizième siècle et les suivants, fut l’adoption de la pensée libé-
(1} Le roi Rén6 chargea ses héritiers d’envoyer au Saint-Sépulcre, un homme , à sa place, pour remplir un vœu (lu’il avait fait, et de lui donner pour son voyage, 3,000 ducats.
(2) Catherine tle Médicis envoya un pèlerin à Jérusalem , avec la condition défaire, à son arrivée, trois pas en avant et un en arrière, ïlrant. in Médis.
LETTRE SEIZIÈIME.
raie, d’après laquelle les nobles pouvaient se livrei au coininerce, sans déroger aux titres dont ils étaient revêtus. Ainsi l’esprit de ce siècle, plus éclairé peutêtre qu’on n’aurait osé l’espérer, renversait un préjugé ({ui neut jamais du se reproduire, et mettait en circulation des ressources faites pour donner au commerce une nouvelle vie (1).
Les Juifs et les Grecs établis à Marseille, dans le moyen âge, entretenaient, entre cette ville et la capitale de l’empire d’Orient , les rapports les plus avantageux, et se mirent en relation avec Pise et Venise qui commerçaient avec le monde entier.
Un fait particulier à cette époque, est que les Juifs, en Provence, faisaient exclusivement le commerce de la cire, alors très important. Ils fournissaient le luminaire des églises, ils éclairaient les maisons des particuliers; et l’on trouve, dans nos archives, qu’ils vendirent, pour les funérailles de Saint-Louis, évêque de Toulouse, faites à Marseille, cent cierges de dix livres chacun. Il paraît $
qu’ils étaient épiciers , et qu’ils avaient saisi les branches les plus lucratives du commerce , un peu avant que Louis XII eût eu l’intention de les chasser de notre cité (2).
(1) Discours sur le négoce des genfilshomirîes, par Marchetti, prêtre do Marseille , 1761.
(2) Mém. sur les Juifs do Provence, par le P. llougerel.
LETTRE DIX-SEPTIEME
Monsieur ,
Je De puis vous dissimuler l’embarras qu’a fait naître dans mon esprit la lettre dont vous m’avez récemment honoré. Vous exigez des détails sur remplacement qu’occupait jadis, à Marseille, le temple de Diane; vous voulez savoir s’il n’en existe plus aucun vestige , et si l’église de Sainte-Marie-Majeure, connue sous le nom de la Major, telle qu’elle existe aujourd’hui, n’aurait pas été construite des débris de ce temple , et sur le lieu même où nos fondateurs l’avaient élqvé. Je vous dirai franchement que la solution de ces questions tient à la connaissance d’un grand nombre de faits, qu’il est très essentiel de bien classer ; et que ce n’est que de Tappui qu’ils peuvent mutuellement se prêter, qu’on doit attendre les éclaircissements que vous désirez.
Si vous aviez assez de loisir pour consulter, sur ce point, nos meilleurs historiens, vous verriez qu’ils se bornent à parler de la, tradition ,et que juscpi’à ce jour
LETTRE DIX-SEPTIÈWE.
ils se sont plus occupés des faits qu’elle nous a transmis que de la recherche des preuves sur lesquelles ils sont fondés.
Que le temple de Diane ait existé dans notre ville, et que les anciens Marseillais aient répandu le culte de cette divinité dans,tous les lieux de leur domination, c’est un point d’histoire dont il n’a jamais été permis de douter. Mais à quelle époque ce temple a-t-il changé de destination? ou dans quel temps a-t-il été renversé, pour faire place au temple du vrai Dieu? Voilà le point de la difficulté, je me hâte de l’aborder.
Nous avons dit ailleurs que Sulpice-Sévère s’était trompé lorsqu’il avait prétendu que la religion chrétienne n’avait été portée que fort tard dans la Gaule, et qu’on n’y compta des martyrs que du temps de la persécution d’Aurélius, fils d’Antonin (1). Cette erreur d’un historien fort estimé servit quelquefois d’argument à des écrivains superficiels, pour révoquer en doute l’arrivée de Magdeleine et de Lazare en Provence (2). Il est certain pourtant qu’on ne
(1) Hist. Sulp. Sev. lib. 11.
(2) Voyez l’ouvrage intitulé de Commentitio Magdalenœ in Provinciam appulsu. Et la réponse d’Honoré Bouche, Aix an. 1644. Cet ouvrage, condamné à être brûlé par le parlement de Provence , était du docteur Jean de Lannoi, surnommé le dénicheur de saints ; le même qui répondit, en parlant des jacobins qu’il avait blessés^, dans ses livres, qu’il craignait plus leur canif que leur plume. Tous les écrivains qui ont nié l’arrivée de Ste. Magdeleine et de St. Lazare à Marseille , ont copié cet auteur. Voy. Bailli, jug. des savants, tom. II. Bayle dicl. art. Lannoi. Bouche, Hist. de Prov. liv. 11. Sub. 11 p. 482 et suiv.
^3() LETTRE DIX-SEPTIÈRIE.
peut nier ce fait, sans accuser d’imposture une foule d’illustres personnages qui en ont garanti l’authenticité (1).
Vers l’an G2 de l’ère vulgaire, sous l’empire de Néron, les juifs de Jérusalem suscitèrent, contre les chrétiens , une horrible et nouvelle persécution. Saint Jacques-le-mineur fut précipité du haut du temple de cette ville, et son corps fut brisé à coups de bâtons. Les disciples de Jésus-Christ furent inhumainement poursuivis, et ceux qui ne succombèrent pas sous la rage des persécuteurs, cherchèrent leur salut dans de lointains climats. Les Marie, Jacobé et Salomé, Sara, leur servante; Marthe, Magdeleine, Marcelle, leur servante; Lazare, Cidoine, qu’on croit être l’aveugle-né de l’évangile , et Maximin , Roffus et Cléones , si l’on en croit la commune tradition , furent du nombre des fugitifs; ils arrivèrent sur les côtes de Provence, et prirent terre vers l’embouchure du Rhône , à l’endroit qui porte encore aujourd’hui le nom du Port des Trois-Maries, et dont l’église est appelée, dans les vieux titres, Sainte-Marie-de~!a- Mer , ou de Ville-Mer (2).
La tradition qui, d’en âge en âge , a transmis jusqu’à nous cette histoire, mérite, sans doute, une attention particulière ; et prétendre la repousser d’une
(1) Baron, bibliot. inanus, du Vat. et chron. Leg. rom. brev. Aq. etc.
(2) Arch. roy. de la ville d’Aix. leg. de l’église de Ville-Mer, etc.
LETTRE DIX-SEPTIÈME
inaiiière dédaigneuse, sous le frivole [irétexte que les auteurs profanes ne l’ont point confirmée, c’est interpréter leur silence en faveur d’une hypothèse qui ne peut sourire qu’à des esprits irréfléchis. L’époque à laquelle on rapporte l’arrivée de Magdeleine et de Lazare en Provence ne heurte ni la chronique du temps, ni la vraisemblance des faits; et n’adopter, pour la combattre, que de vaines subtilités ou d’indiscrètes dénégations , c’est indiquer d’avance , d’une manière précise, quelle sera dans tous les temps, sur ce point, l’opinion des esprits impartiaux.
Pourquoi les disciples de Jésus-Christ n’auraientils pas abandonné la Judée? Leur innocence même leur attirait les châtiments les plus atroces, et leur courage héroïque irritait leurs bourreaux. Des ordres barbares étaient donnés contre eux par l’autorité souveraine ; partout on s’empressait de les suivre et meme d’en augmenter la cruauté. Néron incendie Rome, et punit les chrétiens d’un crime dont il est l’auteur (I). Les hommes les plus sages et les plus vertueux les regardent comme des ennemis de l’état (2). Ils trouvent l’opprobre et la mort dans toute l’étendue de l’empire romain. Ils fuyent, et jusqu’aux extrémités de la terre on apprête contre eux des supplices inouïs.
Lazare, traîné devant les dieux du paganisme, ré-
(1) Vicl. Tacit. annal, iib. XV, année ilc l’érc vulgaire G2.
(2) Vicl. Suet. in Nérnn.
LETTRE DIX-SEPTIÈME
pond à ses bourreaux 'qu’il aime mieux perdre la vie que de renoncer à celui qui la lui a rendue (1); son exemple enflamme le zèle des chrétiens, et Marseille voit naître dans son sein des générations fidèles, qui cueillent la palme du martyre et professent la foi de leur premier pasteur.
Il paraît certain que les saints personnages dont nous venons de parler abordèrent au port des Maries (2) J et, qu’après avoir remercié le Ciel de leur heureuse arrivée, chacun d’eux se rendit dans le lieu que la Providence lui assigna pour prêcher la parole de J.-C. (3). Magdeleine et Lazare vinrent à Marseille, Lazare en fut le premier évêque (4) et Magdeleine alla pleurer dans les antres des rochers . de la Sainte-Baume (5).
(1) Vid. l’ancien brév. de l’égl. de Mars. , in fest. St. Lazar. Le martyre de ce saint eut lieu sous Dioclétien , l’an. 91 de J.-C. Vid. quoq. leg. sanct. martyrol. rom. Bouche, cit. liv. 2, sect. 2, p. 492.
(2) Ruffi prétend , d’après une histoire manuscrite d’Angleterre, qui, suivant Baronius , serait au Vatican , si depuis lui , cette bibliothèque n’a pas été pillée , que Lazare et ses compagnons abordèrent directement à Marseille. Voyez son Histoire, tom. 2, liv. 10, chap. 1, pag. 2.
(3) Bouche suppose qu’au port des Maries , les disciples de J.-C. offrirent au ciel des actions de grâces, dans le temple de Diane, que les Marseillais avaient élevé, près de cet endroit, suivant Strabon , lib. IV. Vid. Histde Prov. cit. pag. 481, liv. 2.
(4) Hist. des évéques de Marseille.
(5) Leg. sanct. Bouche et Ruffi, ibidem. Ce dernier dit que Ste. Magdeleine prêcha d’abord l’évangile, à Marseille, avec St. Lazare; qu’elle se retira ensuite dans une grotte voisine, sur laquelle on a bâti l'abbaye St.-Victor ; que de là, elle fut au quartier des Aygalades ; mais comme elle était exposée aux importunités du peuple , elle se retira à la Ste. -Baume.
LETTRE DIX-SEPTIÈME. 339
C’est la commune opinion que Marseille reçut la foi lan 62 de J. G. (1). Les cruelles persécutions qu’éprouvaient les chrétiens les forcèrent d’abord à dérober leur culte au public: ils se cachaient, avec soin, dans des lieux retirés, et s’attendaient à une mort certaine toutes les fois qu’il s’unissaient pour honorer le seigneur. Aussi, lorsqu’on lit les actes des martyrs , on s’aperçoit que jusqu’à la fin du troisième siècle il y avait encore peu de chrétiens dans notre cité (2) ; mais elle eut la gloire d’être Tune des premières villes des Gaules à renoncer au paganisme (3). Elle conserva cette religion pure que lui apporta Lazare, et ne tarda pas à voir tous ses habitants l’embrasser avec transport , et puiser , dans les consolations quelle prodigue, ce courage qui leur devint si nécessaire, dans les siècles suivants, pour supporter les maux qui les affligeaient.
On voit par là que ce ne fut que par degrés , et comme d'une manière insensible, que la religion chrétienne s’établit parmi nos ancêtres, et que les temples du paganisme ne furent pas inopinément
renversés. On sait encore qu’elle ne devint domi-
liante qu’à l’époque où Rome, affaiblie, n’eut plus le
(1) Voyez l’ouvrage d’Honoré Bouche déjà cité, dans lequel ce savant auteur prouve cette assertion , par le témoignage des écrivains de chaque siècle. Hist. de Prov. , tom. 1 , liv. II , sect. Il , p. 482.
(2) Papou , Hist. Gén. de Prov. , tome I , p. 337.
(3) St. Trophime, dès l’an 78 do J.-C. , fut envoyé, par St. Pierre, dans la ville d'Arles, pour y prêcher la foi. Histoire d’Arles , Bouc, cit. 480,
LETTRE UIX-SEPTIÈME.
pouvoir de s’opposer à ses progrès. Un arrêt irrévocable avait frappé cette puissance colossale, son heure était marquée; mais avant cette catastrophe, elle devait servir, par son aveuglement même et sa fureur, à raffermissement d’une croyance dont le partage était la résignation , la souffrance et la mort.
Il ne paraît pas vraisemblable que les premiers chrétiens se soient réunis dans le voisinage du temple de Diane, comme le porte une vulgaire tradition : ils eussent éveillé la curiosité, la haine ou la jalousie des payens. Il est plus probable , quoiqu'on ignore absolument le lieu de leurs premières réunions, qu’ils s’assemblaient dans le souterrain de l’autre côté du port, sur lequel on bâtit, bientôt après, le monastère Saint-Victor (1).
Mais, dans quel temps quittèrent-ils cette sombre retraite? à quelle époque s’assemblèrent-ils publiquement? C’est ce qu’on n’a pu savoir jusqu’à ce jour. La tradition porte qu’ils changèrent le temple de Diane en un temple du vrai Dieu (2). Mais, où se trouvait ce temple? Serait-ce l’église de la Major, comme le dit l’historien de Marseille (3) ? Cette église, dans tous les temps le siège des évêques, méritait, sans doute, qu’on lui conservât cette primauté; mais serait -elle bâtie des débris du temple de
(1) Pap. cit. ibidem.
(2) Ruffi, cit. tom. 11. liv. X. p. 3.
(3) Idem, ibidem, p. 5.
LETTRE DIX-SEPTIÈME. 341
Diane? et sur le lieu môme on cette déesse lui adorée? C’est ce (jue la tradition nous apprend. J’en étais Ici de mes recherches , lorsque je reçus la lettre qui suit :
Monsieui’ ,
J’apprends avec plaisir que vous seriez bien aise
d’avoir quelques renseignements sur l’église de la Major et sur le temple payen qu’elle a jadis remplacé. Je me suis longtemps occupé des antiquités de notre ville, et comme je m’intéresse vivement à son histoire , je saisis cette occasion pour vous communiquer les documents que j’ai pu r ecueillir sur le point que vous vous efforcez d’éclaii^cir en ce moment.
Vous le dirai-je, Monsieur? je suis un vieux habitué de la rue de ['Évêché ; mes forces , affaiblies par l’âge, me permettent à peine d’aller jusqu’à la rue Rouge, ou à celle de la Vieille-Trinité , dont la mer a dévoré le centrée, comme vous le savez. Ce n’est qu’avec les plus grands efforts que je parviens encoi'e à la rue Jean-Galant , dont le nom figure si mal avec mon style et mes cheveux blancs. C’est là pourtant que , dans l’aimable société de plusieurs octogénaires, j’entends parler* depnjs nos guer r'es de 1 744, des environs de l’église de la Major, des ruines du temple de Diane, et des trop sensibles empiètements de la mer, qui nous entoure de toutes parts.
Vous voyez (pic nous nous (x^cupons d’objets cpii
LETTRE DIX-SEPTiÈxME.
(latent de loin; mais, comme nous somines, peut-être, ce qu’il y a déplus ancien dans la contrée ,* nous avons pensé que nous pouvions, sans inconvénient, parler, pour ainsi dire, de notre propre bien , et vous faire part des réflexions que l’église de la Major et le temple de Diane ont fait naître , depuis bien d’années, dans l’esprit des vénérables membres de notre assemblée.
Marseille moderne, il est vrai, n’offre plus rien de ce qu’elle fut dans le temps de sa splendeur. Cette antique rivale d’Athènes ne présente plus que quelques débris épars de ses anciens monuments. Les historiens en ont suffisamment indiqué la raison. Toutes ' les villes qui s’agrandissent sont dans le même cas; mais laissons ces généralités qui pourraient s’appliquer à tant d’autres villes célèbres; et puisque nous ne trouvons plus, parmi nous, de ces pompeux édifices qui font l’ornement des cités, ne jetons pas, du moins , un voile impénétrable sur le peu qui nous reste et sur les lieux qu’ils ont jadis occupé.
Lorsque dans notre académie de vieillards, j’eus l’imprudence d’avancer que ce n’était que d’après la tradition, qu’on présumait que l’église de la Major avait remplacé le temple de Diane , je crus un instant (ju’on allait voter mon exclusion. Soudain les membres de l’assemblée se levèrent, et comme ces vieillards dont parle Homère, (|ui, réunis sur les remparts deTroye, ressoinblaienl à dos cigales, en parlant tous
LETTRE mX' SEPTIÈME. •
a la lois sur les lutures destinées de leur patrie, ils ne pouvaient s’entendre, tellement leurs confuses citations décelaient de dépit.
Comment, dit, enfin, le Nestor de cette grave compagnie, suivant une tradition seulement, l’église de la Major aurait remplacé le temple de Diane! Je sais très bien que plus d’un écrivain superficiel s’est contenté de cette preuve; mais je n’aurais jamais pensé qu’un membre de notre assemblée, eut pu tenir un semblable langage. Ne voit-on pas, que d’après ce récit, il n’y a plus que des gens simples qui^ajoutent fof à ce point d’histoire, et que ce n’est que sur les vains contes de bonnes femmes, qu’on a créé le temple en question? Oh! mes amis, ajouta-t-il, c’est en parlant des monuments d’une manière aussi vague, qu’on parvient à les faire oublier , et qu’il n’en i*este plus qu’un souvenir confus, souvent pire que f erreur, puisqu’il enfante le mépris. Croyez qu’une tradition qui n’a rien perdu de sa force, depuis plus de deux mille ans, doit être fondée sur des faits incontestables : et qu’on peut la recevoir avec confiance , sans être accusé de trop de crédulité. Lorsqu’en parlant de celle-ci , un écrivain du dernier siècle (1 ) , dit qu’il était plus facile de la combattre que de la détruire, il m’a paru qu’il énonçait précisément le contraire de ce qu’il avait fintention d’insinuer; car si , depuis tant de siècles, il
(1) l/abbô Expilli , Dict. gcogr. bist. et polit, des (îaiiles et de la France, tom. IV, p. ^11.
LETTRE DIX-SEPTIÈME
n’a pas été possible de la détruire, il faut supposer (|u’e!le est mieux établie, que les raisonnements qu’on peut imaginer pour la renverser.
Ne vaudrait-il pas mieux garder le silence que de parler de semblables faits, d’une manière si négligée? Mais tel est le goiit de la plupart des hommes; ils ne veulent que d’imperceptibles extraits, ils craignent le tiavail, et c’en est un fort grand que de s’instruire, ils veulent jouir vite et de tout, et l’on ne connaît plus rien. Pardonnez-moi , si je m’appesantis un peu trop sur un point qui intéresse de si près le voisinage de mon antique asile, et si je m’élève avec force, contre une manière de présenter les objets, qui renverse toutes mes idées ; les vieillards, vous le savez, sont presque tous entêtés.
Alors un de nos anciens , fort versé dans la connaissance de notre histoire, observa que véritablement riiistorien de Marseille avait assuré que le temple de Diane, dès le premier siècle de l’Église, devint un temple du vrai Dieu (1 ) , et que ce temple était notre église de la Major. Mais il est certain que ce n’est pas l’église, telle (pi’on la voit aujourd’hui, qui formait le temple de Diane, si vanté par les écrivains de tous les âges; puisqu’il est bien prouvé quelle fut bâtie l’an 207 de J. -G. , et ([u’il est très probable que depuis longtemps les chrétiens se léunissaient dans ce temple [layen que celte église avait rejuplacé; dès
(1) Rufli , }I|5I. rit. lib. 11. pap. 111.
LETTRE DIX-SEPTIÈME
3io
lors il est inutile d’ajouter que dans l’église de la Major, il ne reste rien absolument de l'ephesium des Grecs. Il ajouta que relativement aux colonnes de granit, à leurs chapiteaux et leurs bases d’ordre corinthien, déposées dans cette église, on verrait ([u’on les retira des ruines du baptistère, construit de celles du temple de Diane; que ce baptistère était dans le jardin de la prévôté, près de la Major, et qu’en 207 de J. -G. on les plaça dans cette église, comme on eût pu l’embellir des ruines des temples d’Éphèse ou d’Héliopolis.
Ruffi n’a point parlé de l’époque où l’église de la Major fut bâtie, pour la première fois; il n’en avait point trouyé les titres, ni ceux du temps où le chapitre de cette église fut établi. On sait qu’en 81 3, Charlemagne convoqua, dans la ville d’Arles, un concile dans lequel on régla la police de la discipline ecclésiastique; il y fut arrêté que les prêtres qui desservaient les cathédrales se renfermeraient dans les cloîtres, et qu’ils seraient séparés du monde.
On sait encore qu’en 817, Louis-le-Débonnaire convoqua un autre concile à Aix-la-Chapelle, pour le même objet, et qu’on y rédigea des règlements par lesquels il était permis aux chanoines de manger de la viande, de porter des chemises, de posséder le bien des églises et celui qui leur appartenait en profère. I.ouis fit adresser aux métropolitains ces règlements, oii furent fixés irrévocablement la inesuie
LETTRE DIX-SEPTIÈME
de vin et le poids du pain qu’on devait don lier aux ecclésiastiques, ainsi cloîtrés. Or, comme Marseille et la Provence appartenaient à Charlemagne et à ses fils, et que l’archevêque d’Arles était le métropolitain de l’évêque de Marseille, cette vie canonique, qui donna bientôt son nom à ceux qui la suivaient, fut longtemps observée par les ecclésiastiques de la Major; on voit, dans un titre de 1163, qu’à cette cathédrale il y avait deux réfectoires, l’un vieux, l’autre nouveau. Nous apprenons ensuite, par une charte de l’an 1204, que le cloître était à l’endroit où se trouvait, naguères, la maison du prévôt. D’ailleurs, dans une bulle de Grégoire ÏX , de l’an 1235, il est dit que les chanoines de la Major, étaient tous religieux, à l’exception du prévôt; mais on y remarque qu’ils n’étaient pas moines : car la cuculle leur fut expressément défendue, dans le concile , que nous venons de citer. Depuis longtemps ces chanoines avaient été sécularisés; maison n’a pu découvrir les titres qui les avaient rendus à la société (1 ).
Un autre membre de notre coterie prouva, de la manière la plus convaincante , qu’anciennement les baptistères étaient hors des églises (2) ; que les cathédrales, ou les églises-mères avaient seules le droit d’en
(1) L’abbé Fleuri , hist. ecclec. , lomoX, p. 139, idem p. 199. Celte assemblée fut fenue le 10 juillet. Le principal auteur de ces règlements fut St. Renolt d’Aniansé. Vid. quoq. Ruïî. cil. p. 2 et 3.
(2) On voit encore à Rome , à St. .Tean de I.afran , à Dise , à Florence, à Aix en Provence , de superbe.*; ôtjifices de ce genre
LETTRE DIX-SEPTIÈME
avoir; que celui de la Major avait été bâti dans le jardin de la prévôté; qu'il en existait encore un mur, à côté de l’orgue de cette dernière église ; qu’il avait été construit des débris du temple de Diane; que les tronçons de colonnes et autres objets de sculpture antique, dont ce terrain a été longtemps jonché, prouvaient évidemment qu’il avait appartenu à un temple embelli d’ornements fort anciens ; et ({ue lorsqu’en 207 de J.-C. , on bâtit l’église de la Major, on s’empressa de l’orner de tout ce qui restait de mieux conservé, dans le baptistaire dont nous venons de parler (I). Il fit sentir ensuite combien on avait eu tort de dire que la Major, telle qu'elle est de nos jours, ne remontait pas au-delà du 1 3® ou 1 4® siècle (2) , ce qui ne peut être prouvé par aucun monument.
Un autre habitué de notre assemblée ajouta que, dans les jardins de la prévôté de la Major , où l’on avait trouvé tant de morceaux d’antiquité, provenant des^ ruines du temple de Diane, on découvrit presqu’en entier la forme de ce temple , dont les fondements présentaient la figure d’une rotonde ; et qu’en creusant les fondements de la chapelle située en face de la principale porte d’entrée de l’église, les ouvriers trouvèrent des fragments de marbre, portant des inscriptions attestant que ce terrain faisait par-
(1) Carlul. de l’église et du chap. de la Major, de l’an. 1160, Uro.sson , recueil dos antiquités et mon. marseillais, p. 16S.
•1) Papon, cil. p. S-*!?, forno 1.
LETTRE DIX-SEPTIEME
lie d’un édifice consacré, par les payens, à leurs divinités (1).
Pour ce qui regarde les colonnes de granit dont on vient de parler, toute l’assemblée convint que les ouvriers, par ignorance, les avaient enduites de plâtre, lorsqu’ils les virent dans les pilastres de féglise, dans laquelle on les laisse encore aujourd’hui sans emploi (2).
Cette dissertation. Monsieur, produisit un excellent elTet. Vous eussiez vu tous nos vieillards se ranimer, encore un instant, au souvenir de leurs anciennes études, et faire preuve d’une rare érudition : tant il est vrai qu’il est difficile de détruire des idées fondées sur la vérité, et confirmées par le témoignage unanime de ceux qui nous ont précédé. Chacun s’efforçait de prouver que la Major était réellement bâtie sur l’emplacement du temple de Diane. Dans la chaleur de la discussion , on s’emporta même contre les écrivains qui ne savaient alléguer que la tradition , lorsqu’il s’agissait de constater ce fait. On trouva que c’était fort commode, pour quelqu’un de pressé; mais que dans le fond , cette manière devait être rejetée. Que voulez-vous, Monsieur, on touchait à l’arche sainte , on avait attaqué le point le plus essentiel de
(1) On y découvrit également une grande urne de terre cuite, parfaitement travaillée, qui renfermait 800 médailles, parmi lesquelles il y en avait de Jules-César et de TIrutus. Riiffi, Hist. cit. tome 11, lib. Xlll , p. 317.
(2) Orosson op. cil.
LETTRE DIX-SEPTIÈME
leur croyance. Il fallait donc s’attendre à tout, puis- (|u’on avait contrarié des vieillards , et qu’on les accusait, indirectement, d’avoir vieilli dans l’erreur.
Je ne puis oublier les graves réflexions de l’un d’entr’eux qui, jusqu’alors, avait gardé le silence. Après s’être beaucoup plaint de la légèreté des Marseillais de nos jours, et de leur insouciance à étudier
leur histoire : les auteurs anciens, dit-il, ont assuré que le temple de Diane était , à Marseille, dans la citadelle. Or la citadelle était au nord du port, vers l’endroit où César fit asseoir son camp (1). Jules-César, lui-même, ne laisse aucun doute sur la situation de ce temple, et le place au même endroit (2). Il dit que Trébonius, son lieutenant , voyait , de son camp , les enfants, les femmes et les vieillards, levant les mains au ciel , allant aux temples des immortels, implorant leur protection pour le salut de la république (3). Or, le camp de Trébonius était sur les hauteurs du nouveau lazaret, qui conservent encore le nom de la Joliette ou quartier de la Joliette (Julii statio). D’ailleurs^ si vous y faites attention, ajouta-t-il, vous verrez qu'il n'y a que cet endroit d’où l’on puisse découvrir le terrain de la Major, et celui de la place de Lencheon se trouvait le temple d'Apollon Delphien; puisque le Roc des Moulins, l’élévation de la Plate-
(1) Strab. lib. IV. Pompon. Mêla. lil). 11, cap V
(2) De bell. civil, lib. 11.
(3) De bell. civil, lib. X.
LETTRE DIX-SEPTIEME
forme et la colline du Panier bornent la vue, pour voir tout autre endroit de la ville : d’où nos vieillards conclurent qu’il n’était pas possible que le temple de Diane fût ailleurs que sur le terrain où se trouve aujourd’hui l’église de la Major.
Enfin , Monsieur, le plus jeune de ce nouvel aéropage , nous démontra , par l’astronomie ancienne et moderne, que le temple dont nous parlons était positivement sur remplacement que nous venons d’indiquer.
Un astrononome illustre, cherchant à connaître, il y a peu d’années, sur quel point de la ville de Marseille, 350 ans avant l’ère vulgaire, Pythéas avait fait son observation solsticiale dont on s’est servi, pendant si longtemps, pour décider la fameuse question de la diminution de l’obliquité de l’écliptique, prouve, d’une manière incontestable^, que notre compatriote n’avait pu faire cette observation , que devant le temple de Diane ou celui d’Apollon Delphien , situé sur l’emplacement de l’abbaye Saint-Sauveur, fondée par Saint - Cassien en 420 de notre ère. Mais par le rapprochement des calculs de ces deux astronomes, il est aisé de voir que l’observation en question , a été faite devant le temple de Diane et non devant celui d’Apollon , c’est-à-dire qu’elle a été faite devant l’église de la Major et non à la place de LencJie , devant le temple d’Apollon. La latitude observée par Pythéas est de 43’ 1 7’ 56”; et
LETTRE DIX-SEPTIÈME
rastroiionié dont nous parlons a trouvé que la latitude de la Major était de 43’ 1 7’ 56‘^. Il sera donc certain que Pytliéas a fait son observation sur la place du temple de Diane, puisque la latitude du point où se trouvait celui d’Apollon, a été trouvée 43’ 17’ 48° 8, et qu’elle ne s’accorde pas avec celle de la Major. D’où toute l’assemblée conclut que les cieux même , attestaient la vérité que nous venons d’énoncer , et qu’il était peu convenable de se contenter de faire mention de la tradition , lorsque pour démontrer un fait de cette nature, on pouvait fournir des preuves auxquelles il était impossible de répliquer.
L’assemblée décida que cette démonstration , dont personne n’avait encore fait usage , parce qu’en général les érudits connaissent peu l’astronomie, méritait la plus grande attention , quoiqu’elle fût invoquée , peut-être , pour la première fois pour constater cette identité topographique. Honneur, honneur et reconnaissance , s’écrièrent tous nos vieillards , à cet astronome , dont les belles observations honorent la science qu’il cultive , et rappellent aux modernes Marseillais les brillantes époques de l’illustration de leurs pères. (1).
Je voudrais, Monsieur, pouvoir vous dire le nom de cet orateur; mais notre réunion , semblable à cette assemblée auguste , qui n’admet pas dans son sein un
(1) M. le baron de Zach. L’attraction de.s montagnes , et ses effets sur les fils-à-ploinb ; ou sur les niveaux des instruments d’astronomie. Tom. 2. p. 515.
352 LETTRE DIX-SEPTIÈME
public indiscret, (ce qui dérobe à l’inquiète curiosité des oisifs le nom des personnages qui l’éclairent) ne peut trahir le secret qu’elle s’est volontairement imposé.
D’après ce que je viens de dire, vous sentez , qu’on s’offensa grandement de ce que j’avais eu l’air de douter de la réalité d’un fait, dont je fus, alors convaincu. Ne savez-vous pas , ajouta-t-on , que les belles colonnes de marbre blanc, dont notre ville fit présent au bon Henri IV, peu de temps avant sa mort; que celles qu’on donna au comte de Tende , pour le connétable de Montmorenci , qui soutenaient la voûte de la porte pratiquée sous l’orgue de la Major; que les marbres du mausolée du seigneur de Vins, élevé dans la métropole d’Aix, vis-à-vis celui de Charles d’Anjou, dernier comte de Provence, avaient été puisés dans le jardin de la prévôté , où se trouvaient entassées les ruines du temple de Diane , employées jadis à la construction du baptistère ? N’auriez- vous pas dû vous assurer, surtout, que les marbres antiques de la chapelle Saint-Lazare , qui, dans tous les temps, ont fixé l’attention des curieux , avaient été découverts dans la même source (1)?
Mais je reviendrai, si vous me le permettez, à l’histoire de cette chapelle ^ où je fais ma prière , depuis GO ans , et je vous adresserai , là dessus , une autre
(1) Ruffi, (‘it. liv X, pap,. 5. Gross. oit. p. 170.
ÏÆTTUE DIX-SEPTIÈME. 353
lettre , si je suis encore en vie, lorsque vous parlerez, (le nouveau , de la Major.
Je vous prie , Monsieur, de ne pas oublier, au sujet de cette église, que la porte d’entrée d'aujourd’hui, a été faite longtemps après l’édifice ; car la porte primitive était sous l’orgue, comme l’indique l’ordre d’architecture qu’on suivit , en construisant ce temple. C’est du seuil de celle-ci, que Charles IX jeta, dans l’église, la toque de velours noir, de son cousin Henri, roi de Navarre, pour l’obliger à y entrer, mais comme celui-ci avait été instruit dans la nouvelle opinion , il se contenta de saluer Charles IX, et se retira.
Vous reconnaîtrez donc , que cette porte latérale, dont on se sert aujourd’hui , ne fut ouverte que lorsque la mer ayant enlevé les terres qui se trouvaient du côté de l’ancienne entrée , il fut impossible de se rendre à cette église par cet endroit : ce qui justifie suffisamment , comme vous l’avez dit , les empiétements des vagues, sur ce point de la cité (1).
Je finis. Monsieur, car je reconnais que j’ai été trop long , je suis sur le point de terminer ma carrière ; mais j’éprouve la douce satisfaction de n’avoir jamais dit que du bien de la ville où je suis né. Continuez à nous faire part de vos recherches ; je m’intéresserai toujours à yos lettres ; publiez celle-ci, si vous
(1) En 1400, Paul de Sade avait fait embellir la grande porte, d’un si beau jaspe, que le cardinal de Richelieu désira qu’on lui en fit présent... idem, ibidem.
LETTRE DIX-SEPTIÈWE.
la trouvez utile, et croyez que je vous eusse devancé dans cette honorable entreprise, si mes affaires commerciales m’en eussent laissé jadis le loisir.
Horace enchanté des bords fleuris de l’Anio et des jardins de Mécène, ne voulait chanter que Tibur, moi , Monsieur, semblable à Isocrate, je pourrai vous dire , en mourant , qu’il est toujours beau de chanter sa patrie , et de la rendre encore célèbre , par de brillants souvenirs , lofs même que ses anciens monuments ont disparu.
■■■ I ipi»! ■■ ■! ■■■ I II ggBBgpMjaaaMB3gP|i|pj^^
LKTTRE DIX-HUITIÉME.
Monsieur,
Il est juste que je vous devance , au moins une fois, et que je réponde, par anticipation, à la demande que vous ne tarderez pas à m’adresser, car je m’imagine que la description de l’église de la Major vous a déjà fait penser à celle de l’abbaye Saint-Victor : je me détermine donc à vous accorder, de gaîté de cœur, ce que je n'oserais refuser à vos instances, et je veux avoir la satisfaction de prévenir vos sollicitations, prévoyant que je n’aurai pas la force de résister à l’empire quelles n’ont cessé d’exercer sur ma volonté.
Cette abbaye, célèbre dans l’histoire du moyen âge et dans le monde chrétien , plusieurs fois renversée parles nations barbares qui ravagèrent, à diverses époques, les provinces méridionales de l’Europe (1) , fut toujours restaurée par le môme esprit qui en avait jeté les fondements; mais elle a été détruite, de fond
(1) Gens pagana et barbarica, disent les titres du X\ “• siècle.
350 LETTRE DIX-HUlTUblE.
on comble, par les vandales du dix-liuilièine siècle; •et ses débris employés, à la hâte , à des constructions profanes, déroberont aux générations futures la connaissance du pieux usage auquel ils furent destinés. De nouvelles rues, des places publiques sont tracées dans sa vénérable enceinte , et l’étranger cherchera vainement les ruines d’un monastère qui , dès les premiers siècles de l’ère chrétienne, renferma tantd’iliustres personnages, fournit les modèles des plus rares vertus, et concourut puissamment , dans la Gaule, aux progrès de la civilisation , en faisant aimer cette religion sainte que les hommes éclairés se hâtaient d’embrasser.
Ce fut de ce foyer que partirent, pendant plus de dix siècles , ces rayons constamment purs qu’on admirait dans les monastères de l’Europe. C’est là que se formaient des cardinaux et des papes également recommandables par leur science et leur piété: et l’on y vit, à la fois, des réformateurs d’ordres, des savants distingués , des guerriers courageux , d’austères cénobites et des sujets capables de gouverner sagement l’église et l’État. Ce lieu n’est pas môme couvert de ruines , et ne tardera pas d’échapper aux recherches des curieux.
Déjà nos contemporains enveloppent de nuages impénétrables remplacement de ce berceau de tant d’hommes illustres. Des tours, des remparts, des masses d’édifices de ce monastère existaient encore en
LETTRE DIX HUITIÈME
1 808, el l’on éci ivait , pourtant, « que l’abbaye Saint- « Victor, dont on attribuait la fondation à Cassien, en « 408, avait été bâtie au milieu des champs...., et « que la sainteté de ce cloître avait fait donner à tout « le terrain qu’il occupait le nom de Paradisus : c’est « pourquoi , ajoute le même auteur, la plus longue « rue du quartier-neuf de Marseille , qui passe sur cet « ancien sol , est appelée rue Paradis (1) ». Il serait difficile, je pense , de faire entrer plus d’erreurs dans un aussi petit nombre de mots ; car il est aisé de voir que la mer d’un côté, et les flancs arides des rochers de l’autre , ne laissaient qu’un très petit espace de terrain , et que sur le lieu même où cette abbaye célèbre fut bâtie, il n’y avait d’autres champs que la base rapide d’une montagne qui s’enfonce brusquement dans lés eaux. Ce voyageur pouvait donc se passer de raconter que cet édifice, dont l’historien de Marseille assure n’en avoir pu connaître précisément l’étendue (2), avait été construit au rnilieu des champs, ce qui suppose un espace de terre et des plaines considérables, qui ne peuvent pas même être soupçonnées dans le local dont nous parlons; vous verrez, d’ailleurs, dans la suite de cette lettre, que cette abbaye, fortifiée plusieurs siècles après sa fondation , servait à défendre Marseille autant du côté de la terre
(1) Millin, voyage dans les départements du midi delà t rance, tome 3 , pag. 192.
(2) Hist. de Marseille , tom. 2, liv. H, pag. 117.
LETTRE DIX -HUITIÈME
([ue de celui de la mer, el que si on l’eût bâtie au milieu des champs, elle n’eût jamais pu servir à cette double destination. Pour ce qui est de l’origine du nom de Paradis qu’on a donné dans la suite à l’une des plus belles rues de notre ville, il est évident que notre voyageur s’est encore trompé , et qu’il a confondu la rue Sainte, qui allait en droite ligne à l’abbaye, avec la rue Paradis, qui tient son nom d’une chapelle dont nous parlerons bientôt, et dont la direction n’est pas vers celle du cloître qu’il a si mal décrit. Je n’ose relever ce que le mêihe écrivain ajoute à cet endroit, lorsqu’il dit « qu’une antique religion avait « consacré ce monastère , et que les reliques de son « riche trésor étaient célèbres. » Je sais bien que ce cloître dut son existence à la religion chrétienne qu’on peut nommer sans se comprometti e ; mais j’ignore ce qu’il entend par les reliques d’un trésor.
C’est de cette manière, Monsieur, qu’on altère le souvenir des plus précieux monuments, et que le désir immodéré de plaire , porte une atteinte mortelle aux droits sacrés de la vérité.
J’avais environ vingt ans, nous disait un habitant du quartier, lorsqu’on démolit la plus grande partie du cloître Saint-Victor: des insensés portèrent leurs profanes mains sur ce pieux asile, et l’État vendit bientôt à vil prix les matériaux d’un édifice qu’il eût pu conserver comme un objet de curiosité,'’sans beaucoup nuire à ses intérêts : dès-lors, la cellule de Cassien,
LETTRE DIX-HUITIÈME
celle (lu vieillard Thesbon furent souillées; ces murs que la main du temps n’avait pu détruire, et sur lesquels étaient gravés tant de noms célèbres, furentimpitoyablement renversés.'La cupidité pénétra jusques dans les entrailles de la terre, et la soifde la destruction ne put s’éteindre qu’en arrachant les fondements même de ces temples isolés , dont la voix du juste faisait retentir, jadis, les voûtes des louanges du Seigneur.
J’étais sensiblement touché de la prochaine destruction de ce cloître, et j’allais fréquemment en parcourir les ruines, pour en conserver un plus long souvenir. Je me trouvais souvent au milieu d’ouvriers intrépides, qui se défiaient mutuellement à qui précipiterait le plus de muraille à la fois; et j'avais, pour ainsi dire, en admirant leur adresse, gagné leur amitié. Je les vis un jour sérieusement occupés à faire écrouler une voûte épaisse que surmontait une maçonnerie inutile en apparence. Soudain la voûte tombe avec la masse qu'elle supportait, et je vis , à mon grand étonnement, un nombre considérable de vieux registres, rouler avec ces décombres, et s’amonceler à mes pieds. Je les jugeais d’abord peu dignes d’attention ; mais le hasard m’en fit découvrir un , fort grand, dont la couverture en parchemin jauni par le temps et la fumée, portait ces mots écrits en caractères gothiques ; Cod. Actor. Monasl. St.-Vict., num. lvii, an MCii. C’est dans ce manuscrit. Monsieur, que j’ai
LiiTTRE DIX-HUiriÈME.
puisé les renseignements (jue vous me demandez; vous ne sauriez trouver, ailleurs , ni des faits mieux prouvés , ni des détails plus précis.
Dès Tan 1 40 de l’ère chrétienne , on connaissait sur la rive droite du port de Marseille, en entrant du côté de la mer, une grotte profonde, auprès de laquelle les nouveaux chrétiens avaient construit un autel dit de la Confession. Cet oratoire, éloigné des regards des payens, acquit insensiblement une grande célébrité , et le lieu solitaire où ses fondateurs l’avaient élevé , contribua puissamment à l’éclat dont il fut environné. Il était regardé comme le berceau de la religion chrétienne , depuis près de trois siècles , lorsqu’en 410, Jean Cassien, quittant Constantinople, et cherchant une.retraite paisible, pour y terminer sa carrière, y jeta les fondements du monastère qui prit bientôt le nom des reliques de Saint-Victor, qu’on y conservait soigneusement. La réputation de ce pieux fondateur l’avait déjà devancé dans la Gaule, et sa maison fut aussitôt peuplée de saints personnages qui se glorifiaient d’être soumis à cet austère instituteur (1). C’est en vain qu’on a prétendu que ce monastère avait été l’ouvrage d’Étienne , roi de Bourgogne , récemment converti à la religion chrétienne, qui fit transporter à Marseille la croix de Saint- André. L’histoire de Bourgogne dément cette assertion ,
(1) Ruffi, Hist. de Mars. lorn. 11. lib. 11. pag. 115 et suiv,
LlîTTIlE DIX-IlUmÈWE. * 30!
ol la chronique du temps la rend inadmissible , sous (juelque rapport qu’on veuille la considérer; Marseille n’étant tombée sous la puissance des Bourguignons , du temps du roi Gondioch, qu’en l’année 444 (1); le prêtre Gennade, de Marseille, qui continua riiistoire des hommes illustres, commencée, le siècle précédent, par saint Jérôme (2), nomme Cassien, fondateur du monastère Saint-Victor; or, Gennade vivait sur la fin du V® siècle : d’ailleurs ,' les chartes du VÏII® siècle ne laissent aucun doute sur ce point (3).
On avait présumé que Cassien , qu’on avait longtemps connu sous le nom de Jean , était de la petite Scythie, l’une des provinces de la Thrace (4); mais on pense communément qu’il était gaulois et natif de Provence (5) ; car la description qu’il fait des
beautés et de la fertilité de son pays , ne peut convenir aux déserts de la Scythie, en le voyant, d’ailleurs , écrire si purement le latin , on se résout avec peine à le croire étranger, c'est-à-dire, né dans une contrée où cette langue était ignorée. Cassien témoignait sans cesse le désir de revoir sa famille, et lors-
(1) Hist. de Bourg. Hist. Bisan. Pierre de Si. Julien du Vair.
(2) Hist. littéraire de la France, certi. Genn. tom.ll. pag. 632 et suiw Buffî. ibidem.
(3) Vid. cart. de St. Viol. numb. 16. vid. quoq. Ruil. cit ibidem.
(4) Gennade. Virib. illust. cap. 61. Tillem. lli.st. ecclésias. tome 14 pag. 158 , 738 , 740.
(5) Hist. litt. delà Franco, tom. 2. pag. 215. Noris Hist. Holst.
LETTRE DIX-HÜITIÈME.
qu on apprend qu’il vient se fixer à Marseille , on est naturellement porté à le croire originaire de ce lieu ou de ses environs. Il faudra donc ajouter que le prêtre Gennade s’est trompé, ou que les copistes ont mal rendu ses écrits. . >■
Gassien naquit vers l’an 3o0 ou 360 de J. -G. Ses parents paraissent avoir été recommandables parleur naissance autant que par leur piété (1). Dès sa jeunesse, il fut élevé par les moines de la Palestine et par ceux d’Egypte. Sa premièi^e l'etraite fut dans le monastère de Bethléem, en Syi’ie, où il reçut les premiers éléments de la religion chrétienne. Il se mit sous la discipline de saint Jean-Ghi'ysostôme, évêque de Gonstantinople, où il s’était rendu en 404 , mais ce saint évéque ayant été exilé, l’église envoya Gassien à Rome, au pape saint Innocent, en 405, pour lui porter cette fâcheuse nouvelle (2). Il vint enfin en Pi-ovence en 4 1 5.
Il fonda deux couvents à Marseille, l’un d’hommes, l’autre de femmes. Ils subsistaient encore tels qu’ils fui-ent établis, lorsque Gennade écrivait (3). Le premier de ces couvents est l’Abbaye Saint-Victor ; Fleury dit qu’il en fut le premier abbé , et qu’il
(1) Tilleni. cit. ihidm. Gassien. Colloq. 24. cap. 1. pag. 855, instil. prop. p. 3.
(2) Till. ibidem. Cass, incar. lib. Vil. cap. XXXI. pag 1130. p 1. dial. p. 13 et 14. Till. ibidem, p, 173, tom. 11, pag. 310 et suiv.
(3) Genn. vir. illust. ibidem. Cass. inst. lib. ll.Gall. chron, nov, lom. 1. p. 679. Hist. litt. cit. p. 217 et suiv.
LETTRE DIX-HUITIÈME
avait sous sa discipline jusiju’à cinq mille moines (1). Quoiqu’il ne paraisse pas impossible qu’il ait eu un aussi grand nombre de religieux sous le même loît, ou dans le même monastère, on pense néanmoins que cette nombreuse famille était probablement répandue dans la ville de Marseille et ses environs, et des écrivains vraiment dignes de foi , ajoutent qu’elle était dispersée en divers endroits, et quelle reconnaissait seulement Cassien pour son chef, comme les supérieurs généraux des divers ordres monastiques avaient un plus ou moins grand nombre de religieux sous leur direction (2). Ce qu’il y a de certain, c’est que Paulin, petit-fils d’Ausone , se retira à Marseille vers l’an 420, et qu’il y avait dans cette ville un très grand nombre de personnes qui, à cette époque, faisaient profession d’une piété particulière et de renoncement au monde. St. Castor, évêque d’Apt, qualifie Cassien de père des serviteurs de Dieu, disant qu'il leur faisait observer les pratiques des monastères d’Égypte et de la Palestine (3). Il n’y a pas de doute que le nombre de ces personnes pieuses n’ait toujours été fort considérable à Marseille, puisqu’au commencement du douzième siècle , on comptait encore soixante et douze religieux dans l’abbaye dont nous parlons, qui contribuèrent à l’élection de labbé Pierre (4). Il paraît qu’il y en eut
(1) Fleuri. Hist. cit. toni. 5. pag. 630. Hist. cit’. pag. 218.
(2) Rufli. cit. tom. il. pag. 133.
(3) Hist. litt. cit. pag. 418.
(4) Cart. (le l’églis. de St.-Vict. ii® 10, p. IG. anii. 1111.
LIiTTIlE DIX-HUITIÈME.
davantage dans le siècle suivant , quoique dans ces derniers temps, il n’y en eût plus que quarante, sans compter l’abbé (1).
Nous venons d’assigner, à peu près, l’époque de la fondation de l’abbaye Saint- Victor; car la date que nous avons donnée, ne résultant que du rapprochement de plusieurs faits historiques, il serait possible (ju’elle ne fût pas de la plus rigoureuse exactitude. Nous assurons , pourtant , qu’elle est dans les limites (jue nous avons fixées , et qu’on chercherait inutilement des monuments qui pussent mieux nous renseigner sur ce point.
On sait positivement que les deux églises de ce monastère furent consacrées par saint Léon, qui monta sur le trône apostolique l’an 440. Ce pontife consacra l’église supérieure sous le titre de Saint-Pierre, de Saint-Paul et de tous les Apôtres, et dédia l’inférieure à la Sainte-Vierge et à Saint-Jean-Baptiste : c’est pourquoi les papes adressaient leurs bulles à l’abbé du monastère des apôtres Saint-Pierre et Saint-Paul, et ils ajoutaient : où l’on croit que repose le corps de saint Victor. Cependant ce cloître porte souvent, dans les titres, le nom de monastère de Saint-Cassien, conjointement avec celui de Saint-Victor; mais enfin l’usage prévalut de lui donner ce deimier nom (2).
(1) Uuffi cit. p. 133.
(2) Collect. Bull. tom. oarl. St. Vicl. n® VU. KulT. cil. p. 117.
LETTRE DIX-IILITIÈME.
Cassieii fut chargé de combattre Nestorius (1). Sou ouvrage parut en 430; il le dédia à saint Léon; il portait pour titre : De l’Incarnation, et fut composé à Marseille, ou il mourut après l’avoir terminé. On croit que ce fut sous l’empire de Valentinien III ; ce qui nous conduit de 426 jusqu’en 450. Il est certain qu’il vivait encore en 433. Dupin met sa mort en 440, Baillet, en 448, et il dit qu’il avait alors 97 ans (2). Cassien écrivit les conférences qu’il avait eues avec les pères du désert; il en avait promis la suite aux moines des îles d’Hyères (3).
Le cloître Saint-Victor subsista jusqu’en 464 , les Visigots le détruisirent. Ces barbares ayant pris la fuite , il fut bientôt rétabli et paraissait ne devoir plus être renversé ; mais les Normands, qui désolèrent tant de nations vers le neuvième siècle, après avoir pénétré par la Seine et la Loire, jusqu’au cœur de la France, firent une irruption en Provence,
(1) Genn. ibid. Barb. bibliot. ann. 430. Till. cit. p. 136. Hist. lill. cit. pag. 218 , 219.
(2) Vid. Genn. ibid. Till. Hist. cit. p. ibid. prosp. in collo. cap. 1 , 2. — N° 3. cap, 21. N° 1. Dupin. Bib. tom. IV, p. 35. Baill. 2, 5 juillet pag, 377. Hist. lilt. cit. p. 119.
(3) Dans ces derniers temps, de tous les moines de l’île d’Hyôres, il ne restait plus qu’un hermite qui vivait dans celle qu’on nomme lie du Levant, St. Honorât engagea Cassien à continuer ses conférences et fonda le monastère de Lerins , vers l’an 410. L’île sur laquelle il le fonda porte encore aujourd’hui son nom. Honorât était d’une famille distinguée de Provence, puisqu’elle y avait été élevée à l’honneur du consulat; il avaifété, ainsi que son frère Venanlien, sous la conduite d’un hermite nommé Capraise qui habitait les îles de Marseille. Fleury, Hist. ecclés. tom. V, p. 632.
LETTRE DIX-HUITIÈME
par les bouches du Rhône, s’emparèrent de Marseille et détruisirent tousses monuments. L’épouvante qu’inspira le souvenir de ces hordes féroces, ne décèle que trop la barbarie de leurs mœurs : l’Europe entière se ressentit de leur audace: les peuples consternés supportaient leurs fureurs avec une sorte de stupidité : la civilisation parut s’anéantir; à des générations éteintes dans le carnage, succédèrent, pendant longtemps, des races dégénérées , qui durent languir dans la misère, l’ignorance et la terreur.
Le monastère de Saint-Victor fut donc saccagé par cet essaim de peuples effrénés qui , dans leur aveugle fureur , s’imaginaient transporter dans les mers du Nord , la science et l’adresse des Marseillais , comme les barbares navigateurs des côtes d’Afrique, aspiraient à la suprématie des mers, lorsque, nagiières, ils dépouillaient nos vaisseaux de leurs instruments nautiques, dont ils n’osaient même tenter de grossières imitations. Ce cloître devint l’asile des plus vils reptiles, et l’ouvrage de Cassien paraissait détruit pour toujours. Mais , Guillaume, premier du nom, vicomte de Marseille , et son frère Honoré , évêque de cette ville, s’efforcèrent de le relever de ses ruines; et le célèbre Isarn y mit enfin la dernière main. Il ne restait plus qu’à le consacrer. C’était une pieuse cérémonie qui, dans ces temps reculés, se faisait avec une grande solennité (1). Celle-ci eut lieu en 1 040, par le pape
(1) Euseb. in Ecoles. Tyr. p. 119.
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lui-môme, Benoît IX. Il fut assisté par cinq archevêques, dix-huit évêques, un grand nombre d’abbés et de religieux: Geoffroi et Bertrand, comtes de Provence, Guillaume et Fulco frères, vicomtes de Marseille, y furent présents, ainsi qu’une grande partie de la noblesse du pays , et environ dix mille personnes de l’un et l’autre sexe. Cette église, qui ne datait, comme on vient de le voir, que de l’année 1 040, avait été sans doute d’une mauvaise construction, puisqu’elle ne dura qu’environ cent soixante ans; on voit, en effet, qu’en 1200 on se hâta de la rebâtir et quelle fut terminée en 1279 (1), et l’an onze de son pontificat , Nicolas III expédia , à tous les prieurs de cette abbaye, une bulle pour les engager à contribuer aux frais de cette entreprise (2). Ce monastère, quelque temps après, menaçant de nouveau de tomber en ruine, Urbain V en fit revêtir les murs de pierres taillées, et y joignit des tours , comme aux places fortes de son temps : ce sont les mêmes dont il existe encore quelques débris. L’église, sous ce souverain pontife, fut également reconstruite et rendue beaucoup plus grande qu’elle ne l’avait jamais été. Marguerite d’Ecosse voulut aussi contribuer à cet ouvrage en laissant, après elle , un légat de mille florins d’or. Cet acte est de l’an 1 374. Urbain fit construire lé clocher en forme
(1) Ruff. ibid. Gartal. deSt.-Vict. , n® VIII. ' (2) Collect. bull. tom. V.
LETTRE DIX-IHJITIÈWE.
d’une Jurande tour carrée, et y lit mettre 23 cloches : c’est le môme qui existe aujourd’hui et sur lequel on découvre encore l’empreinte des boulets qui l’atteignirent, lors du siège du connétable de Bourbon.
Urbain V appartenant , par sa mère , à la maison de Sabran , avait été abbé de Saint-Victor , et fut nommé pape l’an 1362. Ce fut lui qui transféra le saint-siège à Rome, d’où Benoît XI, en 1304, l’avait fixé à Avignon (1). Il eut, toute sa vie, une prédilection particulière pour le monastère de Saint-Victor, et ne cessa de l’enrichir de magnifiques présents. Il fit de très grandes dépenses pour les châsses des saints de cette église; car celle de Saint-Victor, seulement , lui coûta quatre mille écus d’or , sans compter les pierreries dont elle était ornée (2). Mais ce pontife se rendit surtout cher à son siècle par les abondantes aumônes qu’il savait habilement distribuer aux indigents, et par les secours de tout genre qu’il accordait aux familles honorables tombées dans le malheur. Ce fut à son insçu qu’on apprit qu’il entretenait à ses frais mille écoliers , dans diverses universités, et qu’il fournissait secrètement des sommes considérables d’argent aux personnes que d’injustes procès menaçaient de précipiter dans la pauvreté (3). Il fonda , à Mont-
(1) Balus. Vit. Pap. in urb. V'.
(2) Celte châsse était d’argent cl posait sept cent cinquante livres. Vid. Cartnl. cit. Kuff. cit. p. 119.
(3) Balus ibid. Hist. inanus, dos Al)bés de St. -^'ict p. 110.
LETTRE DIX-HLITIÈME.
pellier, un collège particulier , pour douze étudiants en médecine. Il mourut à Avignon, son testament porta que son corps serait déposé dans l’église du monastère qu’il avait tant aimé (1).
Vers les commencements du quinzième siècle , ce cloître possédait de très grands biens. Les vases sacrés d’or et d’argent, les pierres précieuses, les perles, les diamants brillaient de toutes parts dans son église. Des princes pieux, des seigneurs qui suivaient leur exemple, de riches commerçants, des veuves charitables et opulentes , des célibataires âgés et pénitents, y versaient fréquemment leurs trésors; mais l’heure du pillage allait sonner. En 1 423 , Alphonse d’Aragon surprend Marseille et la livre à la fureur du soldat; ces précieux reliquaires sont enlevés et mutilés ; les Aragonais souillent ce temple si longtemps révéré. Les actes de cette époque prouvent cependant que la soldatesque avide n’enleva pas tout le butin , parce qu’elle avait été devancée par des Marseillais prévoyants , qui avaient dérobé beaucoup de reliques d’un grand prix. On y voit en effet que des gentilhommes, s’étant noirci le visage, avaient pénétré dans' l’enceinte du monastère, et s’étaient saisis d’une partie du trésor (2).
(1) Son tombeau se trouvait dans l’église supérieure, au côté droit du grand autel. Louis XI, roi de Naples et comte de Provence, fit donation de plusieurs lampes qui devaient brûler à perpétuité près de ce tombeau.
(2) Ruffi parle de la procédure qu’on leur intenta, et cite ensuite
LETTRE DIX-HUITIÈME
Avant cet(e catastrophe, le inonastèie était tombé dans un tel relâchement, qu’en 1 1 96, le pape Célestin III fit partir un légat, pour y rétablir la discipline et remettre en vigueur les anciens règlements. On en fit un nouveau, dont un article, entr’autres, portait que les religieux ne pourraient se servir de linge en letirs lits ni en leurs liahillements; d’autres articles défendaient les cabales contre l’abbé et les religieux, et ne permettaient jias à ceux-ci de doi mir hors de leurs appartements (1). Ces statuts furent bientôt oubliés, et retouchés en 1208; en 1227, on excommunia les religieux qui garderaient de l’argent en leur particulier; en 1517, 1525, 1531 , on refit les règlements. Le dernier de tous , qu’on l’ait bien ou mal observé, est de l’an 1 549. Il défendait l’entrée du monastère aux femmes de mauvaise vie, fixait la ration de pain, de vin, de viande, d’huile, de poisson de l’abbé, des prieurs , des officiers et de leurs serviteurs : il ordonnait aux religieux de dormir dépouillés dans le lit, avec des linceuls, et leur permettait de porter des chemises de toile , et des robes honnêtes de drap , avec le scapulaire par dessus, lorsque l’office divin serait célébré (2).
Nous venons de voir que les règlements de ce monastère avaient été aussi souvent refaits que ses bâti-
uno requête du 20 janvier 1441, contre d’autres prévenus. Ibid. p. 122 et suiv.
(1) Régi, manus. deSt.-Vict. p. 15. Rutî. pag. ibid.
(2) Régi. cit. ibid. Hist. manus. de St.-Victor, p. 116.
LETTRE DIX-nUITlÈME.
nients; mais l’édifice le plus marquant et le plus fréquenté, était l’église inférieure, dont la nature avait elle-même creusé l’enceinte et dessiné les sombres contours. Deux roches scabreuses en forment l’entrée. Leurs flancs inégaux présentent d’abord l’aspect d’une voûte irrégulière; et les divers angles qui sont grossièrement indiqués par leurs bords, laissent voir des excavations qui paraissent être l’ouvrage de l’art, et s’adaptent merveilleusement à l’objet de leur destination. C’est là que sont les différents autels dont cette grotte est ornée. Le ciseau de l’artiste a peu fait pour cette église souterraine : il a tenté, pourtant, de l’embellir. Les circonstances difficiles où se trouvaient les premiers chrétiens qui la fréquentèrent, les profondes ténèbres qui les y dérobaient aux poursuites de leurs ennemis et qui exaltaient leur imagination , durent suffire pour préconiser cet antre et le faire préférer aux plus magnifiques temples de l’univers. Sa direction est d’abord du nord au sud ; et se détourne ensuite de l’ouest à l’est; il ne manque pas d’une certaine régularité, et peut contenir près de deux mille personnes assez commodément. Situé près du rivage de la mer et sur le penchant d’une montagne , le terrain supérieur a dû recouvrir le roc vif qui en forme la voûte : et c’est sur le plateau formé par la chute des terres, qu’on a construit dans la suite l’église supérieure qui , dans l’espace de raille ans , fut si souvent pillée, détruite et refaite.
LETTRE DIX-HÜITIÈME.
Simples et timides , les premiers chrétiens se réunissaient dans les flancs de la grotte dont nous venons de parler ; mais vers le cinquième siecle , la religion chrétienne ayant triomphé de ses oppresseurs , leva son front radieux et subjugua les nations qui s’étaient le plus ouvertement déclarées contre elle. Les édifices religieux des payens furent renversés et leurs débris employés à la construction des temples du vrai Dieu. A l’enthousiasme d’une croyance révélée et d’une morale sublime, se joignit une haine implacable contre les vaincus, et la nouvelle loi compta malheureusement des interprètes dont les passions n’étaient pas tout-à-fait anéanties. Le vif empressement qu’on mit à détruire les temples des divinités renversées , décélait moins les divins préceptes de l’évangile, que les sentiments de la faible humanité. Quoiqu’il en soit , l’église et le cloître de Saint-Victor offraient un bizarre mélange de débris des temples payens. Des pierres tumulaires antiques , des tronçons de colonnes , des chapiteaux mutilés , des frises disparates, sortant des cimetières , des maisons de bains , des lieux où furent adorées les divinités de la Grèce et de Rome, embellirent à l’envi les chapelles et les fonts baptismaux des disciples de J.-C. , des inscriptions grecques rappelant le souvenir de traits mythologiques, décoraient nos saints lieux. La foudre de Jupiter, le trident de Neptune passèrent dans les mains des héros de notre religion, et l’ignorance parvint à un tel point, que l’a-
LETTRE DIX-HUITIÈME
malgame des emblèmes des deux croyances laissait souvent à deviner laquelle des deux avait enfin triomphé.
On a vu , de nos jours, le péristyle qui régnait autour de l’intérieur du cloître ; on y comptait 87 colonnes, dont très peu se ressemblaient entr’elles, par la matière ou la grandeur. On remarquait sur leurs grotesques chapiteaux des objets de sculpture qui blessaient la moins austère pudeur. Les noms de Diane, de Mercure , d’Apollon se lisaient distinctement sur des fragments de socles employés à des travaux de maçonnerie : sur le revers d’une pierre sépulcrale on a pu reconnaître des allégories de la mythologie grecque , et l’on peut montrer , encore aujourd’hui , la première marche d’une tour de ce monastère, qui recouvrait , jadis , la cendre d’une jeune épouse , ([ue son inconsolable mari recommandait au dieu des enfers.
11 n y a donc point de doute que le monastère et l’église Saint-Victor n’aient été bâtis des ruines des édifices payens, et que le zèle des premiers chrétiens ne les ait portés à détruire des monuments qu’avec un peu moins d’enthousiasme de leur part, on verrait peut-être encore parmi nous.
Il serait injuste d’oublier de dire qu’il lut un temps où les religieux de Saint-Victor s’adonnèrent à l étude des lettres; ils avaient formé une bibliothèipie consi-
LETTUE DIX-HUITIEME.
dérable (1) , et c’était dans la cellule de quelques-uns d’entre eux, que se réunissaient les savants Marseillais , qui conservaient le goilt de l’instruction (2). En 1 1 98 , il fut ordonné, dans un chapitre général , que tous les livres dispersés dans l’abhaye seraient réunis dans un seul endroit. Tous ces livres ont disparu ; à peine en conserve-t-on le souvenir dans le titre que je viens de citer, dans les catalogues sur vélin qu’on n’a pu détruire , ou dans quelques feuilles des œuvres des SS. Pères : la plupart des manuscrits de cette bibliothèque furent portés à Paris vers le 1 6® siècle. Le célèbre Peiresc avait recouvré des annales de ce monastère depuis 539 jusqu’en 1 563. Elles étaient écrites en latin ; c’est l’ouvrage qu'on connaît sous le titre de Chronicon Sa^icti Victorii du p. Labe. Les moines qui l’avaient composée y laissèrent des lacunes irréparables , et y firent entrer le récit de plusieurs événements arrivés à Marseille et en Provence. Giboin, qui composa la vie des anachorètes de France, était moine de Saint-Victor. On ne trouve plus. son ouvrage. Rostang de Brignoles et Hilaire des Martins , sont également deux auteurs sortis de la même abbaye (3).
Nous avons déjà dit qu’elle avait été bâtie sur les l)ords de la mer ; voici , sur le point qu’elle occupa ,
(1) Ruffi, cit. |) 140
(9) Maniis. de l’Acad. de Mars, de M. Aulaud, ann. 1727.
(H) Lettre de Peyresc. Carlul. St.-Vict. Rufî. ibid.
LETTRE DIX-HUITIÈME
les reiiseigiieiiients que nous fournit l’iiistoire et que la trxadition a confirmés. Au pied de la montagne sur laquelle elle semble adossée, était jadis un cimetière, qui servit longtemps, à la fois, aux payens et aux chrétiens. Ce fut des tombeaux qui couvraient ce vaste asile des morts, qu’on embellit l’église Saint-Victor, comme l’attestent encore les objets de sculpture anti- (jue dont ils sont décorés. La fameuse grotte où se réunissaient les premiers chrétiens était dans cette enceinte. C’était là qu’on avait déposé les restes de Victor et de ses compagnons : chez les hébreux et chez plus d’un peuple idolâtre, les condamnés subissaient leur peine sur le lieu même de leur sépulture (1). Ce fut donc sur cette place, que Victor avait cueilli la palme du martyre, et Cassien désira fonder son monastère sur le même endroit. Il obtint aisément une portion de ce cimetière , et il donna la préférence au lieu qui fut arrosé du sang des martyrs marseillais.
Ce cimetière servit encore longtemps à la même destination; et, suivant l’usage de la primitive église, on V construisit une de ces chapelles destinées à rendre les cimetières plus dignes de respect, et dont les prêtres étaient commis à la conservation des sépulcres. Cette chapelle fut nommée VÉglise de Saint-
■ 1) l^e Calvaire éfnil égalenioiil le lien «les sépultures et des sup plices. l>e lieu appelé à Home SeaUertiu’! était consacré au même «isage. Vifl. Lips.
3 7 G LETTRE DIX-IIUITIÊME.
Pierre de Paradis. Dans un litre de l’an 1044 , on voit qu’elle fut ainsi désignée, parce qu’on y avait enseveli plusieurs martyrs; on l’appela, dans les siècles suivants , l’Église Sainte. Ce fut cette chapelle qui donna son nom à tout le quartier où elle se trouvait , et la belle rue qui le porte encore aujourd’hui, indique à peu près le lieu qu’elle devait occuper (1 ). Pour la rue Sainte , son étymologie paraît trop précise , pour l’indiquer de nouveau.
. En 904, l’empereur Louis l’Aveugle céda au monastère Saint-Victor toutes ies terres que la couronne possédait au quartier Paradis , ce qui prouve que ce quartier portait ce nom avant le bienfait du vicomte Fulco (2). La grande quantité de tombeaux qu’on y découvrit dans tous les temps, empêche de douter que ce ne fut jadis un cimetière , que les Grecs appelaient communément les Champs-Élysées (3) ; que les Romains désignaient sous le nom de sépulcres , et que les chrétiens ont souvent nommé Paradis : Marseille, d’ailleurs, dès l’aurore du christianisme, eut la gloire de compter un si grand nombre de martyrs , qu’elle donna le nom de Paradis au lieu même où reposaient leurs cendres. Dans l’ancienne église, on appelait le Paradis, les grandes places qui étaient à l’entrée des
(1) Ruffi. Hist. tom, 2, p. 179. Grosson cil. p. 101.
(2) Ruffi, p. 170.
(3) Un ancien cimeüèrc d’Arles, s’appelle encore Elis -camp. (Elisei campi ).
LETTRE ÜlX-HUlTiEi>lE.
chapelles , du côté de l’Orient. C’est de ce nom qu’on lit ensuite celui de Parvis (1). On y ensevelissait les morts (2) ; et c’est parce qu’anciennement oh vendait ces places à ceux qui le désiraient, pour s’y faire enterrer, qu’on eut l’injustice de débiter que les moines
vendaient des places dans le Paradis .
La règle que Cassien avait établie, dans le monastère de Saint- Victor, était celle des anachorètes de la Thébaïde; mais tout s’altère ici-bas. Les grands établissements portent avec eux les éléments de leur ruine. Il en est du monde moral , comme du monde physique, une pente commune les entraîne sans cesse hors de la sphère qui leur était assignée.
a La suprématie du monastère Saint-Victor sur toutes les églises de Marseille, se trouve empreinte dans tous les titres de cette époque; et l’on vit ces religieux abbés , du fond de leur retraite , dicter impérieusement des lois au clergé séculier de la cité. Les priii^ ces, les vicomtes, les seigneurs versaient le fruit de leur patrimoine et de leurs extorsions dans ce cloître privilégié. Les religieux devinrent riches et fainéans ; l’opulence les rendit inutiles et vains; les privilèges éveillèrent leur ambition, et le respect dont ils étaient entourés augmenta leurs pi’étentions, et leur inspira
(1) Roman, in descript. baril. Rat. cap. XL. Brow. Antiq. perd, diction. d'Architect. actic. parvis.
(4) Chronic, Mont. Cassi. cap IX au sujet d'Otthon , dit : mortms est et Romæ in paradiso , id est in atrio ecclesiœ B. P. Apost. deposilus est, anno Domini 987, et in lib, III, cap. XXVI.
LKT TH U niX-ll l ITI È.M E.
ridée la plus avantageuse du mérite qu’on leur supposait: insensiblement la ferveur s’éteignit; l’indolence fit oublier le zèle de leurs fondateurs ; les réformes firent naître une foule d’abus , sans anéantir ceux qui les provoquaient; la décadence fut prompte et soutenue; et rarement les monastères, comme les empires, se relèvent-ils, pour longtemps, des chutes dont la cause essentielle réside dans le relâchement des mœui's.
« Les cénobites de Saint-Victor devinrent des chanoines élégants; l’hermine remplaça le cilice; et les solitaires de la grotte, où firent pénitence les premiers chrétiens de Marseille, se replongèrent dans le siècle pour.devenir le futile ornement des cercles à la mode et les vains oracles des plus oiseuses sociétés ; la noblesse seule pouvait être admise dans cette antique demeure de la vertu ; la religion exigea donc des parchemins; des chantres gagés remplissaient les devoirs des abbés titrés; et les rentes primitivement consacrées au soulagement du pauvre , furent destinées à l’entretien du luxe et de la parure de ceux dont les vœux les proscrivaient. »
Ce cloître , avec le temps , devint , par ses l'ichesses, ses abus et sa position, le boulevart de notre ville; parqué de tours immenses et de solides remparts, il eut souvent des abbés guerriers et courageux. Il avait des propriétés dans tous les environs, et semblait faire la guerre pour son comple, lorscpio Marseille élail
LETTRE I)iX-IIllITIÈWE.
mcMiacée; celle citadelle exigeait un siège en règle; les moines étaient ainsi les premiers défenseurs de l’État (1). Mais depuis longtemps, ils n’étaient plus que de riches })articuliers , (ju’eiit fort importuné. le briht des armes et le soin des paroisses; ils vivaient heureux et désœuvrés; et durant la contagion de 1720, s’enfermant soigneusement dans le monastère, ils refusèrent obstinément d’afFronter le moindre danger, et de partager les travaux et la gloire des autres membres du clergé (2). Ce coupable égoïsme déparerait leur histoire, quand même , depuis cette époque, ils n’eussent prouvé qu’elle ne pouvait plus lui offrir que des traits peu dignes de son burin.
« Saint-Père, écrivait au pape, le roi René :
« J’ai appris que l’abbé de Saint-Victor avait l’intention de résigner son abbaye en faveur de quelqu’un qui ne peut nous convenir : or, comme cette affaire pourrait être pernicieuse à mes états, vu que ce monastère, à cause des fortifications dont il est entouré, doit être justement considéré comme la clé du port et de la ville de Marseille (2) , j’ose prier votre Sainteté de ne recevoir cette résignation qu’en faveur de l’évêque de Marseille, qui m’est connu depuis sa jeunesse, qui a presque été élevé dans ma maison, et. dont le mérite et les vertus sont appréciés depuis longtemps par tous les homrnes'de bien. Il a étéd’ail-
(1) Ul porlm civitolis , Massiliœ dicaliir.
(2) Recueil <le lettres manuscrites iiî<^(lites du roi Rem^.
LETTRE DIX-HUITIÈME
leurs mon secrétaire, et je n’ai jamais balancé à lui confier des affaires et des négociations d’une grande importance. L’abbé d’aujourd’hui me paraît ne pas bien entendre les intérêts de cette abbaye, car une partie de ses édifices est prête à tomber en ruines : ainsi que votre Sainteté veuille bien accueillir ma demande, et nommer, si le cas se présente, l’évêque (]ue je viens de désigner, etc. A Angers, le dix-huit juillet 1 468 (1).
« Signé René.
« Par mandement : Pierre Puig. »
(1) Recueil (lo 290 lettres manuscrites inédites du roi René.
LETTRE DIX-NEUVIÉME
Monsieur ,
Votre ami m’a paru satisfait de son voyage; il a parcouru l’ancienne et la nouvelle Marseille, avec le charme que fait naître la nouveauté et que l’imagination prête, avec tant de largesses, aux jeunes voyageurs : vous désiriez lui faire connaître cette antique enceinte dont plus de vingt siècles n’ont pu faire perdre le souvenir, je devais donc lui prouver combien votre recommandation m’était chère , et suppléer quelquefois , par de courtes digressions , a l’absence des objets dont il convenait de l’instruire; car vous le savez , Monsieur, Marseille n’offre plus de ces imposantes ruines, qui commandent l’attention, et qui portent les curieux qui les visitent, à se retourner encore vers elles, pour les contempler de nouveau, lorsqu’ils s’en sont éloignés. Il ne reste ici, que des lieux dépouillés de leurs anciens ornements, et des souvenirs de l’éclat dont ils furent jadis environnés ; j’avais donc à retracer des tableaux qui n’existent
LETTRE DIX-NEUVlÈîVIE.
plus; et pour en faire revivre les principaux traits , je devais, si j’ose le dire, exhumer les objets qui semblent encore en conserver Tempreinte. Voici, pour atieindre ce but, la route et la méthode que j’ai fait suivre à votre ami.
Le 1 5 janvier, je me rendis à l’hôtel de la Croix de Malte, où je savais qu’il était arrivé : j’étais impatiemment attendu, et je le surpris lisant les lettres dont vous m’avez si souvent entretenu. — Monsieur, lui dis-je , vous ne vous doutez pas , sans doute , que ce fut sur le toit de cet hôtel que Jean-Dominique Cassini, le restaurateur, ou pour mieux dire, le créateur de l’astronomie en France, vint d’abord en 1672, pour déterminer la latitude de Marseille, d’après les observations de Pythéas et de Gassendi (1); et qu’il y revint ensuite, pour répéter la même observation avec son fils Jean-Jacques, en 1694, lors de son passage par cette ville, pour se rendre en Italie (2). Vous voyez que vous êtes dans un lieu célèbre; carie travail dont je parle fit connaître ces habiles astronomes de tous les sa vans de l’Europe; d’ailleurs, dans ces derniers temps, pour être utile à ceux qui pourraient, dans la suite, revenir sur les observations de ces illustres étrangers, un astronome du plus grand mérite a fixé la position géographique de ce même lieu ; ce qui
(1) Anciens mém. de l’Acad. r. des scien. , loin. X , pag. 59.
(2) Voyez les observations astronomiques faites en France et en Italie , en 1694 , 1695 , 1697. vid. ((uoq. l’hist. de l’Acad. tom. II , pag. 268, et mém. tom. VII , pag. 463.
LETTRE DIX-NEUVIÈME
sutfirait pour perpétuer le souvenir des opérations astronomiques dont il fut le théâtre ; il a trouvé sa latitude 43^^ 1 7’ 53 : 6 , et sa longitude 23^^ 2’ 26 : 9 (1 ).
Après m’avoir remercié des renseignements que je venais de lui donner, votre recommandé me demanda s’il ne convenait pas de commencer nos courses par la vieille ville. — C’est mon intention, lui répondis-je, et nous nous transportâmes immédiatement sur les lieux. Nous voici devant l’Église St.-Martin : croiriezvous qu’on a perdu le titre de sa fondation (2) ? Un acte du douzième siècle , porte quelle dépendait depuis longtemps de la cathédrale. Un autre de l’anl 163 apprend que le bâtiment de cette église venait d'être reconstruit , ce qui suppose que l’ancien édihce tombait en ruines. On 6t bâtir le presbytère en 1 475 des deniers que Jacques de Passis, maître d’hôtel du roi René, avait laissé, depuis peu, par son testament. Le corps de ce gentilhomme fut déposé dans le chœur, où son tombeau subsista jusqu’au temps de nos troubles politiques.
La nouvelle porte d’entrée et les deux petites nefs qu’on remarque dans cette église , furent construites dans des temps postérieurs; les pinceaux de Défaudran, deParrocel, de Serre, avaient embelli ce temple : leurs chefs-d’œuvre ont disparu.
(1) L’attraction des montagnes, par M. le baron de Zach, tom. II, p. 578.
(2) Ruffi, hist. de Mars. Tom. II , p. 48.
LETTRE DIX-NEUVIÈME
Mais voyez l’édifice de cette place voisine, reinai- (|uez cette foule empressée , qui en assiège les degrés, prêtez un instant Toreille aux mordants propos qui partent de cette tumultueuse assemblée : c’est le Mont-de-Piété. Un gentilhomme Marseillais, en 1 695, laissa, généreusement, par son testament, la somme de soixante-neuf mille francs , pour former cet utile établissement, à l’exemple de ceux de ce genre, qui existaient alors en Allemagne et en Italie. Dans ce temps -là, Monsieur, le Mont-de-Piété recevait de grandes aumônes : le pauvre n’y venait pas pour satisfaire d’kiutiles besoins, et témoignait plus de reconnaissance à ceux qui le secouraient.
Passons à cette halle qui est devant nous; c’est l'ouvrage de Puget. On reconnaît ce grand homme jusque dans ses moindres travaux. A gauche était, jadis, le cimetière des juifs : dans le 15® siècle, il fut condamné. Suivez , à gauche , cette ligne que je trace avec le doigt; c’était-là que passaient les remparts de la ville, et se détournant, à droite , ils se prolongeaient, le long des jardins des Présentines, pour se joindre à ceux de la Plate-Forme, vers la porte d’Aix (1). Ces rempart subsistèrent jusqu’au siècle de Louis -le-Grand.
Portez vos regards sur cette rue étroite, sale et perpendiculaire; c’est la rue de l’ Æ'sca/e (l’Echelle);
(1) Ruffi, Hist. de Marseille, tom. 11 , p. 298.
LETTRE DIX-NEÜVIZIÈME.
c’est là qu’en 1 720, on vit les premières victimes de la contagion. C’est de là, Monsieur, que cet horrible fléau se précipitant comme un torrent au milieu de la cité, la couvrit, dans peu de temps , de deuil et d'effroi.
Arrêtez-vous , un instant , sur cette élévation ; il rappelle des faits historiques du plus haut intérêt. C’est au-dessus du jardin des Présentiiies , qu’en 1 536, on fit élever cette plate-forme , qui ne fut démolie que vers le milieu du dix-septième siècle : c’était une redoute qui défendait la partie de la ville le plus fréquemment attaquée par les ennemis.yoyez, à deux pas d’ici, la tranchée des dames : elle fut pratiquée le long du boulevard qui conserve encore aujourd’hui leur nom.
En 1 524 , le connétable de Bourbon , ayant abandonné les drapeaux de François son maître, et s’étant rangé sous ceux de Charles V, assiégeait Marseille , pour son nouveau souverain : une redoutable batterie fut dressée par ses ordres sur les hauteurs même où, jadis. César avait assis son camp , et portait la terreur et la mort sur l’endroit que vous voyez entre le couvent des Présentiiies et celui de Sainte-Claire. L’attaque et la défense étaient extrêmes; mais les assiégés, solidement retranchés derrière leurs murailles, exterminaient les assiégeants, et souffraient moins de leurs efforts : ils avaient placé leur artillerie sur les remparts de la ville, sur le clocher de la Major, le roc des Moulins et la tour de la Grand’Horloge, cons- Iruite sur cette élévation. Cette heureuse disposition
LETTRE DIX-NEUVIEME
les mettait à même de pouvoir faire cesser le feu de reimemi. Les mémoires du temps disent que les Marseillais avaient vingt canons, tous de fonte , et que dans ce nombre, il y en avait un qui ne pouvait être servi que par soixante hommes et qui lançait des balles de cent livres , avec un horrible fracas. Cette artillerie était commandée par Gabriel Vivant et Jean de Caux, deux capitaines Marseillais très distingués par leur valeur (1).
Les troupes de Charles V souffraient donc extrêmement de la position qu’elles avaient prise, et le marquis de Pescaire, qui servait sous le Connétable, voyant le peu de succès de cette entreprise, fut le premier à conseiller de l’abandonner et de retourner en Italie; cet avis piqua vivement le général; et l’on s’aperçut qu’il ne continuait le siège que parce qu’il n’aimait pas à être contrarié dans ses projets , et qu’il avait trop légèrement promis de soumettre une place dont il avait également négligé de calculer les forces et l’avantageuse position. Une vanité mal entendue devenait donc le mobile de ses opérations , et les railleries qu’il redoutait autant que l’ennemi, venaient l’assaillir tous les jours, avec moins de détours, parce qu’elles avaient plus de fondement.
Un boulet de la ville ayant, un jour, tué deux gentilshommes dans le logement du marquis de Pescaire
(1) Mém. maniis. d’IIonoré de Valbelle , 1526.
LETTRE DIX-NEUVIÈME
et uii prêtre célébrant la messe ; le Connétable entendit le bruit et en demanda la cause , le marquis lui répondit ; il/onsiewr /e général, ce sont les consuls de Marseille qui vous apportent les clés de la ville (1).
Irrité de ce propos , et voyant mourir ses meilleurs soldats, désespérant d’ailleurs de réduire Marseille par le canon , le Connétable résolut d’en faire sauter les remparts à l’aide de mines habilement pratiquées. Il avait, dans son armée, des Italiens et des Espagnols forts exercés dans cet art; il les mit à l’œuvre sur-le-champ, et l’ouvrage avançait avec rapidité ; mais les Marseillais s’en aperçurent. Deux édifices considérables, la maison épiscopale et l’église de St.-Cannat étaient là, entre les ruines de ces deux vieilles tours , à l’endroit où vous voyez ces deux fabriques de tannerie: elles touchaient les remparts; elles sont immédiatement démolies. On creuse des fossés très profonds ; ce sont les dames qui travaillent à cette importante opération , et qui animent les soldats à suivre leur exemple. Voyez la terre qui est sous vos pieds , elle fut transportée par leurs bras délicats : elles se précipitèrent dans la tranchée; leur généreux
(1) Arn. Ferron. in vit Franç. 1er. , Joseph de Valb. manus. Cit. Ruffi. Cit. p. 312 , tom. I. Avalos , marquis de Pescaire, d’une maison illustre de Naples, était originaire d’Espagne. François en faisait le plus grand cas, Il avait pris pour dévise un bouclier avec ces mots : aut cum hoc , aut in hoc. Il mourut à Milan à l’âge de 36 ans. De viris illus. Ital. Davi. d, tom. II.
388 LETTRE DIX-NEUVIÈME
dévoûment déconcertant bientôt les noirs desseins de l’ennemi , elles méritèrent dé graver leur nom sur ce lieu; et la postérité rappellera toujours, avec reconnaissance, le souvenir des services éclatants qu’elles rendirent à la patrie (1 ).
Le Connétable, cependant, incapable de fléchir sous l’opiniâtreté de l’ennemi , résolut de pratiquer une brèche , pour intimider les assiégés , et donner enfin l’assaut. La rage, disent les manuscrits de cette époque, avait plus de part aux délibérations que la raison. Il fit ordonner aux batteries de faire feu sans relâche , et dans peu , une brèche de vingt-cinq toises de largeur par le haut, et de sept par le pied , semblait lui fournir les moyens d'exécuter son projet; mais au même instant , des claies, d’énormes poutres, des gabions , des ballots de laine la réparent , et ses propres soldats effrayés, résistent à ses ordres, et refusent d’affronter la mort. Les récompenses, les punitions, rien ne peut les engager à l’obéissance. Le canon continue ses ravages sur le même point , mais le Connétable déconcerté et craignant d’être surpris dans cette position, ordonne la retraite, et disparaît à jamais d’une terre qu’il eût dû protéger, et qui lui reprochera toujours la guerre sacrilège dont il fut l’injuste instigateur.
Voilà la place de cette brèche ; elle occupait l’en-
(1) Mém. (lu temps, Ruffi, cit. p. 310.
LETTRE DIX-NEUVIÈME
droit près de ce reste de bastion , dont une fabrique de savon noircit journellement les vieux crénaux. Avant la dernière démolition des remparts, on reconnaissait à l’état des pierres, l’étendue de murailles qu’on refit à cette époque, et le mur neuf indiquait très distinctement, le mal que l’ennemi avait fait sur ce point.
C’est ici , Monsieur , que se battirent les soldats de Bayard ; après la mort de ce brave , les fidèles guerriers qui avaient combattu sous ses ordres en Italie, passèrent sous le commandement de deux vaillants capitaines qui s’enfermèrent avec eux dans notre ville, et n’en sortirent qu’après le départ de Bourbon (1 ).
Marseille acquit alors beaucoup de gloire ; mais elle souffrit presque autant que si elle eût été prise d’assaut; car après la levée du siège, ses propres troupes firent encore plus de mal que celles de l’ennemi. Son territoire fut entièrement dévasté.
Jetez un coup-d’œil sur cette vaste cour qui est devant vous : c’est le couvent Sainte-Claire ; mon sang se glace d’effroi ; l’homme de bien frémit à l’aspect de ce lieu , et ne doit jamais s’y arrêter s’il ne sait pardonner ! c’est là , Monsieur, qu’au malheureux
(1) Rufü. Hist. cit, p. 315. Les seigneurs de Barbesieux et de Laval, dit cet historien , s’enfermèrent dans la ville et y demeurèrent tant que le siège dura. Les compagnies de soldats qu’ils avaient sous eux avaient été, autrefois, commandées par le seigneur Bayard.
LETTRE DIX-NEUVIÈME
temps de nos trop longues dissentions politiques, nos bourreaux enfermaient leurs victimes pour prolonger leurs supplices et savourer leurs tourments; mais éloignons-nous promptement....
Voyez-vous cette porte isolée? elle rappelle l’en-.
irée dans Marseille de Jules-César et de Louis-le-
Grand. Elle fut réparée dans le 1 5® siècle , parce qu’alors elle chancelait, comme aujourd’hui, sur ses vieux pilliers (1). On l’appela la porte de \ Ourse ; mais elle conserve encore le nom du vainqueur des Gaules , et servira toujours de preuve historique, dans le récit du mémorable siège qu’essuya Marseille, pour avoir refusé de subir le joug de ce vaillant usurpateur. Sous son antique voûte , où jadis des soldats intrépides repoussaient les efforts des Romains , on ne voit aujourd’hui que des gardes infirmes de l’octroi de bienfaisance, dont la fâcheuse institution conserve, peut-être seule , cet ancien monument : remarquezen l’entablement et la corniche , ils étaient en pierre dure , l’air de la mer les a dévorés. Le bélier de César, le canon du Connétable , ne sont rien auprès de cette puissance , presqu’insensible , qui ruine avec le temps les édifices les plus solides et les durs métaux. Ce cylindre d’airain qui , jadis , relevait la herse, est rongé jusqu’à l’axe , qui s’échappe de sa prison. .
Vous aurez un nouveau sujet de réflexion , si vous
> (1) Archives de la Maisou-de-Ville.
LETTRE mX-NEUVlEME.
portez vos regards vers cet angle que baignent , près d’ici, les eaux de la mer. Voyez comment s’y prennent les vagues pour l’assaillir ; examinez de quelle manière elles en sappent les fondements ? elles se glissent sous le roc qui en soutient l’édifice , et malgré nos jetées , toute cette portion du rivage sera bientôt submergée. Ainsi disparaissent les cités les plus florissantes; et le sable et la mousse recouvrent enfin l’humble chaumière et les palais des rois.
L’adresse et la constance des flots , leur souplesse et leurs secrets efforts , leur marche sourde et caressante , ne vous offrent-ils point l’image des perfides manoeuvres de l’envie ? comme eux > elle flatte , elle caresse sa victime, elle l’entoure et l’endort par sa feinte douceur ; mais sa trompeuse main travaille sourdement à sa ruine , lorsqu’elle semble s’efforcer de mieux affermir ses pas.
Voici les nouvelles boucheries ; elles sont construites à côté de deux anciens bastions et sur l’emplacement de l’église de la Vieille Trinité. Une rue , jadis, partait de ce point , et se prolongeait jusqu’à l’Église Majeure , qui est au sud. Aujourd’hui , vous ne voyez que l’extrémité méridionale de cette rue ; la mer en occupe le centre, et depuis l’époque du siège dont je viens de vous entretenir, elle forme , sur ce point , un arc très considérable , qui ne peut manquer de s’agrandir.
Voyez cet édifice qui tombe en ruines, c’était l’église
LETTRE DIX-NEUVIÈME
de l’Observance , on la démolit avant qu’elle ait été achevée.ïels sont la plupart de nos ouvrages; l’homme compte toujours sur ses forces et rarement sur sa mortalité. Voyez-vous cette jolie coupole , s’élevant au sommet de l’édifice qui borne notre vue? Nous la devons au Michel -Ange Marseillais. Lorsque vous visiterez, en détail, le temple saint dont il fait l’ornement, vous serez surpris agréablement des justes dimensions que le génie sait donner à ce genre de travail.
La maison qui touche à ce temple est l’hôpital de la Charité ; il ne fut d’abord consacré qu’à recevoir les mendiants qui vaguaient dans la ville , et ce ne fut qu’en 1640, qu’à la sollicitation de plusieurs personnes pieuses, on en jeta les premiers fondements. Dès le commencement du 12® siècle, Marseille eut des hôpitaux qui attestaient combien était fervente la charité de nos pères. Elle avait des établissements pour les lépreux, pour les hydropiques, les veuves et les pèlerins ; mais elle n’eut que fort tard , ainsi que les autres villes du royaume , un hôpital pour les enfants abandonnés , dès de leur naissance. Les mœurs de nos ancêtres n’exigeaient pas, sans doute, de semblables institutions.
Dès l’an 1371, la communauté de Marseille avait soin des pauvres enfants orphelins , et leur donnait un* directeur qui leur montrait à lire et à écrire. L’hôpital de Notrc-Dame-de-Bonne- Rencontre ou la retraite des
LETTRE DIX-NEUVIÈME
pauvres enfants abandonnés, n’existait que depuis l’an 1072; mais on n’y recevait que les enfants audessous de 15 ans, qui mendiaient leur pain et couchaient dans les rues. Ils étaient élevés par un prêtre , dans la crainte de Dieu, et lorsqu’ils pouvaient gagner leur vie, on leur apprenait un métier (1).
Ce qui prouverait encore , qu’à cette époque , les enfants naturels n’avaient pas, dès leur naissance, un asile public, c’est qu’on trouve dans les actes de 1 575, qu’Antoine de Glandevès fonda un hôpital pour les orphelines nées d'un légitime mariage (2). On ne peut produire d’ailleurs aucun titre avant ces temps modernes , qui fasse mention d’un asile consacré , par la charité, à ces infortunées victimes de l’oubli des devoirs religieux et de la perte des mœurs.
L’hôpital que vous voyez , en ce moment , fut commencé l’an 1 640; et comme l’institution en était louable et sainte , dit l’historien de Marseille , Dieu la fit prospérer pour sa plus grande gloire. La peste, à cette époque , régnait en Provence , et les consuls craignant qu'elle ne pénétrât dans la ville , firent vœu , lé 19 juin de la même année, de donner à ce nouvel établissement , la somme de quinze cents francs, pour y être employée comme ils le jugeraient convenable, lorsqu’il serait ouvert , et qu’il aurait des pauvres à soigner (3). Cet hôpital fut , d’abord , appelé la Mai-
(1) Ruffi. , cil. torn. 2. , liv. X. , p. 98.
(2) Archives do la Maison-de-Ville. Rufli. ibidem., p. 95.
(.?) Ruffi., oit. p. 97. Archiv. de la mais. -de-vil.
LETTRE DIX-NEUVIÈME
non de la Charité ; mais Louis XÏV, par lettres patentes de l’année 1689, voulut qu’il prît le nom d' Hôpital général de Marseille. Ce monarque s’en déclara le protecteur et le conservateur.
Mais détournous-nous à droite , et voyons les ruines de ces édifices qui indiquent encore l’ancien usage de leur pieuse destination : c’étaient des couvents de religieuses de plusieurs ordres. Si vous examinez , un instant , l’espace renfermé entre l’hôpital de la Charité , l’Observatoire , l’église de la Major et la porte de Jules-César, vous observerez qu’il y avait plus de couvents de religieuses sur ce point, que dans tout le reste de la cité. La salubrité de l’air, l’abondance des eaux, l’éloignement du bruyant séjour des gens du monde, contribuèrent beaucoup , sans doute , avec le prix modéré du sol , au choix de ces lieux paisibles , pour y former tant de saints établissements.
C’est là. Monsieur, là, dans cet enclos, couvert de ronces, qu’était le jardin delà prévôté : vous savez qu’il fut dans un temps encombré, des ruines du temple de Diane. Que de colonnes de granit et de marbre antique furent successivement exhumées de cette terre classique ! Voyez comme ce jardin est prêt à tomber dans l’abîme? Dans peu de temps l’étranger cherchera vainement le sol où reposa ce temple; il ne trouvera que les vagues qui s’efforcent de l’engloutir.
Voici l’ancienne rue française , ainsi nommée , [)arce (|u’elle aboutissait à la porte dite Porta GalUca,
LETTRE DIX-NEUVIÈME
dans les vieux titres. Le palais épiscopal , construit par Étienne de Puget , évêque de Marseille l’an 1 G 43, lui donne aujourd’hui son nom. C’est la plus jolie rue des vieux quartiers : son extrémité méridionale se termine à la place connue, jadis, sous le nom deSt.- Sauveur , ensuite de St.-Thomas et aujourd’hui de Lenche, parce que vers le commencement du 16® siècle, la famille de Lenche y fit bâtir une maison. Cette place fut agrandie dans les années 1 470 ,161 1 et 1613, lorsqu’on abattit une certaine quantité de maisons, une fonderie et un arsenal qui rétrécissait ce local (I).
Je vous dirai , Monsieur, que l’endroit où nous nous trouvons, fut , dans tous les temps, un sujet de recherches et de discussions pour les antiquaires de notre pays. Au bas du plan incliné de cette place, était naguère, encore, un immense souterrain , où l’on remarquait des salles spacieuses , annonçant un édifice d’antique construction. Le plan géométral queM. Dageville de Marseille voulut bien en lever, l’année 1772, est tout ce qui nous reste de ce beau monument (2).
Je vous prie d’observer qu’il était situé sur l’endroit même où l’on a cru que Jules-César avait fait élever une citadelle, lorsqu’il eut soumis Marseille; que c’était
(1) Ruffi , p. 290 , Ion». 2.
(2) Gro.sson, moiiuinenls>Mai>eillais , p. 223.
LETTRE DIX-NEÜVIÈME.
sur cette élévation , qu’était le château Babon ( Mous Babonis ) , du nom de l’un de nos comtes ; enfin que c’était sur ce point de la ville où l’on a pensé , que se trouvait, dans les premiers temps de notre république, le temple d’Apollon Delphien ; ce que diverses inscriptions, enfouies dans ce lieu, semblaient établir d’une manière incontestable (1).
M. Millin , dans son voyage dans les départements méridionaux de la France, n’a point donné son opinion ' sur ces caveaux , et n’a pas même parlé de l’édifice élevé sur les ruines dont ils étaient environnés ; mais on ne doute plus aujourd’hui , que ce ne fut là , remplacement du temple d’Apollon. Le collège des Dendrophores et des Centonaires , ne pouvait être établi que près du temple du dieu des arts. Les beaux restes de cet édifice , les indications que leur architec- • ture en avait transmises jusqu’à nous , leur situation géographique, tout porte à croire cette vérité; et les ♦ inscriptions dont nous avons déjà fait mention , suffiraient , seules, pour en donner l’idée, si d’ailleurs une multitude d’autres preuves n’en avaient suffisamment prouvé l’exactitude.
Tous les antiquaires de Marseille ont placé le temple d’Apollon sur la place de Lenche , ce qui vient à l’appui de cette assertion , c’est que César rapporte , au sujet du combat naval des Marseillais
(3) Ruffi , p. 318 , etc.
LETTRE DIX-NEUVIÈME
contre ses vaisseaux (1), que Trébonius, son lieutenant, voyait, de son camp, les enfants, les femmes et les vieillards, allant au temple des immortels, levant les mains au ciel, implorant leur intercession pour le salut de la république. Le camp de César était incontestablement sur les hauteurs du Lazaret actuel , et de ce seul endroit on pouvait découvrir le terrain de la Major et celui de Saint-Sauveur, ou se trouvaient les temples de Diane et d’Apollon. Les Grecs et les Romains isolaient toujours leurs temples; ils étaient précédés de grandes places; ce qui donnait à Trébonius le moyen de voir les Marseillais de la manière dont César l’a exprimé.
Mais la scène va changer, les Dendrophores , les Centenaires, le temple d’Apollon ont disparu: une abbaye de religieuses de Tordre de saint Benoît prend la place de ces profanes établissements, et prépare aux antiquaires les plus vifs regrets et de nouvelles difficultés à surmonter.
Le célèbre Cassien, comme vous l’avez déjà vu, fonda Tabbaye Saint-Victor et celle des religieuses Saint-Sauveur. On sait que ce fut Tan 420 de J. -C. Elle est la plus ancienne de celles que nous, connaissons dans ces contrées. On voit d’ailleurs , dans une lettre de saint Grégoire-le-Grand, adressée à Tabbesse de ce
(1) De belle civili. lib. X.
:i98 LETTRE ÜIX-NEUVIÈME.
couvent, que Gassien en était réellement le fondateur (I). Cette lettre contient, en détail, tous les privilèges que ce pontife accordait à l’abbaye Saint-Sauveur. Parmi le nombre de ces prérogatives, rares pour le temps on elles furent spécifiées , il en est une qui mérite d’être citée. Elle porte que l’évêque du lieu n’aurait le droit d’y célébrer solennellement la messe, que le jour de la dédicace de cette église , que ce jour-là, seulement, il pourrait y faire placer sa chaire, qu’on ôterait dès que l’office serait achevé ; quoiqu’il soit dit, dans le même endroit, que la correction des religieuses et même de l’abbesse , lui serait spécialement réservée (2). La charte trouvée dans le monastère Saint-Victor, dit formellement que cet édifice était situé au pied de la montagne de la Garde (3) ; et il est certain qu’il était sur l’endroit même où se trouvait la chapelle Sainte-Catherine , démolie en 1685, pour y bâtir un canal et quelques ouvrages pour le service des galères : or, cette chapelle était tout près du monastère Saint -Victor ; mais ce qui prouve encore d’une manière plus positive, que l’abbaye Saint-Sauveur était sur le lieu dont nous parlons, c’est qu’en creusant les fondements d’un édifice construit au même endroit,
(1) Vitabeat. Cyprian. Part. 1, p. 116. . . Hist. SS. PP. , tom. IV, Genn. de vir. illust. Grand Cart. de St. -Victor , fol. 14. Archiv. de la Maison-de-Ville, caiss. 102.
(2) St. Grég. litt. tom. II. , vid. qnoq. vit. St .Grég.^ad init
(3) (]artul, cit. fol. 16 etseq.
LETTRE DIX-NEUVIÈME. 399
pour y fabriquer de la poudre à canon , lequel fut également détruit en 1 685 , on découvrit une grande quantité de tombeaux dont les épitaphes appartenaient à d’anciennes religieuses déposées dans ce lieu.
Deux chartes du monastère Saint- Victor, des années I 431 et I 446, disent formellement que lorsque ce monastère fut détruit par les Vandales, il y avait, dans les environs, un autre monastère qui ne peut être que celui des religieuses Saint-Sauveur : car dans nos archives on ne voit rien qui permette de soupçonner l’existence d’un autre couvent; il est donc certain qu’il était auprès de celui de St. -Victor, et non au quartier de Saint-Loup , à celui de Saint-Marcel , à l’embouchure de l’Huyeaune , ni ailleurs sur le bord de la mer, comme on l’avait imaginé, parce que dans ces quartiers, on voyait autrefois des masures et des restes d’église appartenant aux dames Saint- Sauveur ; car il n’y a point d’apparence que Gassien eût bâti un monastère de ülles , si loin de la ville ou sur les bords de la mer ; ce qui les eût exposées à l’incursion des pirates, qui faisaient alors de fréquentes apparitions sur ces parages; le penchant de la montagne de la Garde était suffisamment éloigné de la ville, et dans un endroit assez solitaire, pour le décider à les établir sur ce point.
Il constera donc qu’ayant fondé le monastère Saint- Victor, il fit bâtir, dans le voisinage, celui des dames
LETTRK DIX-NEUVIÈME.
de Saint-Sauveur, afin qu’elles pussent plus commodément entendre la messe, les dimanches, dans une église près d’elles, parce que dans ce tempslà , les religieuses n’en avaient pas encore pour y faire célébrer les saints mystères, ainsi qu’on le voit dans saint Jérôme , qui les exhorte à ne point sortir seules de leurs monastères, pour s’y rendre; mais d’être accompagnées de leurs supérieures , et des personnes qui vivent dans le même couvent (1).
Ce ne fut qu’après l’an 81 7 qu’elles eurent des églises publiques , comme on peut s’en assurer dans les actes du concile d’Aix-la-Chapeile ; ce qui doit confirmer dans l’idée qu’emefifet les religieuses Saint- Sauveur avaient leur monastère auprès de celui de Saint-Victor. D’ailleurs Cassien, ayant vécu plusieurs années dans un monastère à Bethléem , avait vu que dans cette ville les monastères des femmes étaient toujours dans le voisinage de ceux des hommes, et il n’aurait pas voulu s’écarter de cet ancien usage, lui qui s'efforçait de suivre les institutions monastiques de l’Orient. Disciple éclairé de saint Jean-Chrysostôme, il en suivait la doctrine, et ce saint , dont le nom seul annonce la persuasion , recommande de ne pas trop écarter des villes les monastères , afin qu’ils ne soient pas éloignés des commodités de la vie dont ils ne peu-
(1) St. .léroin. opora , loin. 11
LET ï U E 1) I X-N E U V 1 È ME.
vent se passer (I). Cassien rempli de ferveur, et jaloux d’entretenir, dans les deux monastères qu’il venait de fonder, cette ardente piété dont il était le modèle, les plaça dans le voisinage l’un de l’autre, pour les visiter plus fréquemment ; et bientôt il eut la consolation de voir que celui de Saint-Victor avait acquis la plus grande célébrité, et que les prélats les plus éclairés de son siècle recommandaient celui de St. -Sauveur aux dames chrétiennes qui voulaient faire de nouveaux progrès dans le sentier de la vertu.
Ce monastère fut d’abord sous l’invocation de la Vierge, comme celui de Saint-Victor; il fut ensuite sous celle de Saint Cassien ; et d’après l’épitaphe de l’abbesse Eusébie, découverte dans le souterrain de Saint-Victor, il paraît qu’il -avait été sous celle de Saint Quirice, martyrisé sous l’empire de Dioclétien et de Maximien, dans la ville de Tarse ; mais nous allons voir qu’en s'éloignant du monastère Saint-Victor, elles prirent le nom des religieuses de Saint-Sauveur, en mémoire de la transfiguration du Sauveur du monde (2). Lors de la destruction de ce monastère par les Normands , l’abbesse Eusébie et les quarante religieuses qu’elle avait sous ses ordres, se coupèrent le nez, pour conserver leur pureté. Ce fait est attesté par les chartes
(2) Cass. Instr. St.-J.-Ghrysost. , tom. 1 , litl. Vil., etc.
(2) Hist. manus. de l’abbaye de St.-Sauveur, tom. 1 , pag. 102. Vid. quoq. Descript. des mon. du sont, de St.-Vict. Cartul. cit. p. 106. Hist. de l’abb. Eusèb. cit. p. 18.
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déjà citées du monastère Saint-Victor, des années 1431 et 1446, et par un manuscrit authentique, déposé dans les archives de la communauté de ces religieux ; la tradition en était si bien établie , que lors de l’admission des novices à la sainte cérémonie de leurs vœux , on leur rappelait toujours la courageuse détermination de ces servantes du Seigneur, qui n'avaient pas craint de se mutiler, pour que de profanes mains ne portassent aucune atteinte à leur vertu (1 ).
Il n’existe aucun titre qui puisse fixer l’époque de ce terrible événement. Il est probable qu’il ne remonte qu’au 9® siècle. Ce fut à cette époque que les barbares habitants des contrées glaciales de l’Europe, connus sous le nom de Normands, altérés du sang des chrétiens, avides de pillage et de meurtres, ayant innondé plusieurs de nos provinces, s’attachèrent particulièrement , à l’extermination de l’ordre de Saint- Benoît. Ils entrèrent en Provence, ruinèrent un grand nombre de monastères, et, entre autres, ceux que nous avons suffisamment nommés. Ce fut vers l’an 867 que ce redoutable fléau désola nos contrées : ce fut alors que le barbare chef de ces bandes sanguinaires massacra dans un seul monastère , de sa propre main , quatre-vingt-quatre religieuses (2).
(1) Hist. de l’abb. Eusèb. cit. p. 13 et suiv.
(2) Ann. benedicl. Hist. des Norm. , tom. 2 , Hist. de l’ordre de St.- Henoît, tom. 1 , Ruffi. cit. p. 55 et suiv.
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Épouvantées de cet horrible événement, les religieuses de Saint-Sauveur qui vivaient encore se réfugièrent dans la ville, et se fixèrent dans le local qu’on leur assigna , sur la place où nous nous trouvons ; mais les Sarrasins , en 923 , ravagèrent cette maison, ainsi que notre cathédrale. Une charte de l’an 1031, . nous apprend que Guillaume et Fulcô, vicomtes de Marseille , furent les restaurateurs de cette abbaye , ce qui prouve qu'elle avait été ruinée. Il paraît cependant qu’elle fut mal réparée , puisque Pons II , évêque de Marseille, en 1060, conjointement avec Geoffroi , vicomtes de la même ville, logèrent les religieuses dans l’église des Accoules.
Mais il est temps , Monsieur, que je vous ramène chez vous, je m’aperçois qu’il est tard, et qu’il faut renvoyer à demain, le plaisir de continuer les courses que nous avons commencées.
LETTRE VINGTIEME
Monsieur ,
Je vous comprends, quoique vous ne soyez pas trop explicite dans vos aima])Ies expressions. Vous me signalez des localités sur lesquelles vous seriez bien aise d’obtenir plus de détails. Je vais me rendre, incessamment à vos vœux; mais, auparavant, recueil- ' lez vos souvenirs , et vous verrez que je ne me suis point écarté de notre itinéraire, et que je suis resté fidèle aux engagements que nous souscrivîmes , lorsque nous l’avons entrepris. J’avais eu le soin de vous dire que la tâche que vous m’imposiez exigeait une plume plus élégante et plus flexible que la mienne; que pour la remplir avec succès, il fallait ne pas renoncer aux descriptions pittoresques, créer des épisodes et faire naître des incidents propres à rompre la monotonie du récit; mais moi qui suis étranger à l’art d’embellir des riens aux dépens de l’iiistoire, renonçant aux ornements dont l’imagination para souvent le mensonge, je me borne à raconter naïvement la
LETTRE VINGTIÈME
vérité , De voulant rapporter que des laits dignes de votre souvenir.
Vous me demandez aujourd’hui des renseignements particuliers sur l’ancienne topographie du port et de la ville. Quoique ce sujet ait fait naître, dans tous les temps, de vives contestations , j’essaierai, néanmoins, de vous en dire mon sentiment, en vous priant de ne pas perdre de vue que le changement des lieux, les empiètements des flots de la mer, les efforts continuels des générations qui nous ont devancé, et surtout la légèreté de certains écrivains, ont répandu la plus grande obscurité sur des faits qu’il est important de rappeler.
Jules-César ordonne le siège de Marseille. Son lieu- ■ tenant, Trébonius, fait, sur deux points différents , élever une terrasse , pousser des mantelets , et avancer des tours. Il forme l’une de ces attaques, près du port et de l’arsenal maritime , l’autre vers l’isthme qui conduit de la Gaule et de l'Espagne , à l’endroit ou le Rhône se jette dans la mer ; car elle baigne à peu près trois côtés de la ville : le quatrième est accessible par terre; et même, en cette partie , ce qui avoisine la citadelle est défendu par sa position et par un ravin profond , qui exigent un siège long et difficile (I).
Ce sont les expressions de César; mais où trouver
(1) C. .Uilii Cæ.saris ConimeîH, do J>clio civili. Idb. 1 1. ad. inil.
LETTRE VINGTIÈME
aujourd’hui la place de cet arsenal maritirae et cet endroit près du port qu’il ordonna d’attaquer? Qu’est devenu ce ravin profond qui défendait la citadelle déjà si forte par sa position? Et comment concevoir, d’après l’inspection des lieux, que Marseille fut baignée, jadis, presque de trois côtés, par les eaux de la mer?
Il n’y a pas de doute, pourtant, que cela ne fut ainsi , puisque l’un des écrivains les plus exacts que nous connaissions , l’assure d’une manière si positive, après avoir attentivement examiné les lieux. Cependant si l’on considère l’état présent des choses, on ne peut s’empêcher de reconnaître que le site sur lequel reposait Marseille , au temps de César , n’ait tellement été bouleversé , qu’il semble impossible de découvrir par où l’ancienne et la nouvelle ville ont pu se ressembler. Mais si le berceau de notre ancienne patrie se dérobe à nos regards ; si , depuis que Rome ingrate en souilla les débris, il a souffert de pareilles révolutions, de combien d’autres violents changements ne dût-il pas être le jouet depuis l’arrivée des Phocéens jusqu’à Jules-César?
L’ancienne ville a disparu; la nouvelle ville, dans les siècles à venir, subira le même sort, la même cause existe contre elle ; et bien qu elle agisse avec lenteur, elle n’en produira pas moins le même effet, l.e mot de temps n’est qu’un vain mot, s’il doit signifier autre chose que l’intervalle dans lequel les causes
LETTRE VINGTTIEME.
agissent; et ce n’est rien dire que d’attribuer au tenq)s les effets, quels qu’ils soient, qui frappent nos regards. C’est moins la faulx que la lime que les anciens auraient dû placer dans ses mains.
Cette cause puissante, active, permanente, qui a sapé les fondements de l'ancienne Marseille, et qui couvre de ruines son antique emplacement et ses en- * virons , c’est la mer qui l’entourait presque de trois côtés. Ses flots , sans cesse déchaînés contre les obstacles qui s’opposent à leurs efforts, ne s’arrêtent qu’après les avoir surmontés : tantôt ils se brisent avec fracas contre le rivage; tantôt se repliant mollement sur eux^mêmes, Assemblent avoir abandonné l’attaque; et se reposant un instant , ils livrent de nouveaux assauts avec plus de fureur ; toujours vainqueurs des forces qui d’abord les captivent, ils les minent sourdement, lorsqu’ils ne peuvent les entraîner du premier choc.
Ils ont donc couvert cette surface que Marseille, marchande et guerrière défendit si courageusement contre tant d’ennemis : ils arrachent insensiblement les masses sur lesquelles ses enfants promènent aujourd’hui leurs regards; et travaillant, sans relâche, à de nouveaux empiètements, ils finiront par engloutir les lieux sur lesquels nous trouvons, en ce moment, tant de sécurité.
Il n’y a donc pas de doute (|ue la mer ne s’enfonce journellement dans les flancs de nos rochers; dos rou-
lettrï: vingtième.
tes tracées sur ses bords, pour aller de Marseille a Martigues , ont entièrement disparu (1 ) ; des maisons de campagne, des tours dont les Anciens avaient bordé le rivage, pour veiller à leur sûreté, sont ensevelies dans les ondes ; sur la plage sablonneuse de Séo?i on a perdu des terrains d’une grande étendue , depuis l’année 1748 ; des champs entiers, de grands ^ vignobles sont devenus , depuis cette époque , la con- ((uête des eaux (2).
Le repos même des morts est troublé sur ce rivage : des tombeaux antiques, suspendus au milieu de précipices inaccessibles , des urnes cinéraires brisées par les vagues , des débris d’ossements, d’anciennes monnaies et des lacrymatoires enfouis dans des
(1) Dans l’Itinéraire maritime d’Antonin , on lit ; a Massilia , incaro positio, M. P. XII , et dans l’Itinéraire terrestre, en parlant de la route de Marseille à Martigues, a Massilia , caîcaria positio , M. P. XIIIL Raymond Soliers s’était trompé , lorsqu’il avait pris incarus pour le ruisseau d’Arenc. De Marseille à Arène , il n’y a pas XII milles , tandis (jue c’est la distance qui se trouv de Marseille à Caîcaria , ou Incarus. Voy. Bouche, l’ancien corographe de Prov., liv. 111 , chap. V, pag. 160. Strabon avait parlé d’/ncarus , en lui donnant le nom de Carrières; la côte qui se prolonge vers l’Occident, dit-il, parvenue à environ 100 stades , au-delà de Marseille, à la hauteur d’un assez grand cap, voisin de Carrières... c’est V Incarus de l’Itinéraire d’Antonin , page 507, et cet Incarus est certainement notre Carri d’où l’on apporte à Marseille de la, chaux et des pierres d’une très belle carrière. Carus , Incarus ne sont donc que des diminutifs de caîcaria. Or, la route de Marseille à Martigues , sur laquelle les anciens géographes avaient marqué Incarus on Caîcaria, a été totalement envahie par la mer. Voy. Strab. , lib. IV, Raymond Soliers, des Antiquités de Marseille, Ruffi, cit. Itin. d’Anton. , p. 507, etc.
(2) Grosson , Recueil des Antiq. et Mon. de Mars. Disc, prélim. p. 14.
LETTRE VINGTIÈME
monceaux d’algue et de sable, atleslent, sans contredit, les ravages exercés par la mer sur le conti nent (1 ),
Il est donc démontré, par le fait, (pi’elle s’avance sans cesse vers l’est de notre horizon ; car les atterrissements que la direction des eaux du Rhône occasionnent en divers endroits de la côte , la font refluer vers ce point, en rétrécissant le canal par lequel elle entre dans notre rade, et produisent les changements que nous venons de signaler (1).
(1) M. Calvol d’Avignon, connu par son goût éclairé pour les antiquités , découvrit en 1760, à demi-lieue au nord-est de Marseille, dans une petite anse de la mer, au quartier de Séon , dans la propriété du sieur Giautaud , et à côté des maisons de campagne de M. Audibert et de M. le docteur Moulard, un pavé en mosaïque, coloré et orné de dessins en certains endroits : des fragments de ce pavé avaient été entraînés dans la mer avec des terres éboulées; et parmi les débris que la chute de ces masses avait répandus jusqu’au pied de l’eau, il trouva des urnes cinéraires, des ossements humains , des fragments d’inscriptions grecques et des tables de marbre fort dégradées, auxquelles étaient adaptés de crampons de fer, qui annonçaient qu’elles avaient été scellées ensemble, ce qui frappa beaucoup ce savant, qui remarqua que les anciens employaient ordinairement le cuivre à cet usage, parce qu’il était plus commun chez eux que le fer. Quoiqu’il en soit, il pensa que ce lieu, aujourd’hui très escarpé, devait avoir été jadis assez éloigné de la mer, puisqu’on y avait déposé des morts; mais que les eaux, en minant les rochers qui soutenaient le terrain , l’avaient presqu’entièrement couvert. On voit encore aujourd’hui, au même endroit, quelques débris de tombeaux, suspendus au milieu des terres ; et lorsqu’on arrive en bateau dans cette anse, on passe au-dessous des urnes qui renferment les cendres des morts; car la mer a fait de telles excavations , que le terrain semble voûté. Vovez les OEuvres manuscrites de M. Calvet,tom. 11, et le recueil des manuscrits de l’Acad. do Marseille, tom. VH des Anti- (luilés.
(1) Dissert, du P. Mène, counonnée par l’Acad. de Marseille, année 1769.
LETTRE VINGTIÈME
Nous en trouverons une foule de preuves nouvelles, en parcourant les écrits des Anciens, qui ont parlé de la topographie de Marseille; et nous nous assurerons facilement qu’ils seraient inintelligibles, si le local sur lequel cette ville était située, n’eût été , dans le temps, envahi par les eaux. Le port de Marseille, dit Strabon, est situé au midi, au-dessous d’un rocher en amphithéâtre entouré de fortes murailles, ainsi que la ville entière qui est d’une grandeur considérable. On trouve auprès du mouillage des vaisseaux un port digne d’être cité, ensuite le port de Marseille (1 ). Il est certain que ce port, digne d’être cité, était le port de la Joliette , et que le mouillage dont il parle , est le lieu qu’on appelle aujourd’hui VEstaque , qui sert encore au même usage (2). Il serait difficile, sans doute, d’entendre ces divers passages, si l’on ne savait que la mer , en enlevant le terrain sur lequel était Marseille, avait détruit non-seulement les saillies qui servaient à former le port de la Joliette , mais encore tout le rivage qui l’environnait. On ne peut mettre en question si le port dont nous parlons a réellement existé, puisque vers le douzième siècle, on l’estimait autant que celui dont on se sert aujourd'hui ; qu il était le port de la ville supérieure, et que dans des actes authentiques , passés entre les évêques et les vicomtes de Marseille, ainsi que dans une bulle
n) Strab. cit. lib. IV.
(2) Mf'm. de l'Acad. de Marseille, année ISM.
LETTRE VINGTIÈME
(l’Anastase IV, de i’aii 1158, il est parlé de ce port, dans les termes les plus formels : dans plusieurs titres de la même époque , le port du Midi est appelé Taiicien port ; celui de la Joliette tirait son nom de l’une des portes de la ville, qui était située vers le même endroit, et au commencement de la rue Française, appelée dans des titres de l’an 1153, Porta Gallica , de manière qu’au lieu de l’appeler le port de la porte française, on finit par lui donner le nom qu’elle a aujourd’hui , qui est celui de Portegalle (1).
Les savants traducteurs de Strabon, en rendant en français, d'une manière aussi élégante que fidèle, le texte de cet ancien géographe , ont sans doute été trompés par l’imposant témoignage d’Isaac Vossius, lorsqu’en parlant de l’entrée du port de Marseille, ils ont consigné, dans une note, que Marseille n’était plus située précisément àu même endroit où elle était jadis; qu’elle occupait alors les environs du cap de la Crôisette, où l’on voit encore ses ruines; que son port se présentait au Midi , comme le dit Strabon , et que son port actuel était tourné à l’ouest (2).
Vossius avait dit que Marseille avait changé de place , que l’ancienne ville avait été assez éloignée de la ville moderne, puisqu’elle était située sur le
(1) Rul'fi, Hist. de Marseille , jom. 8 , p. 6.
(2) Sirab. ihid. p. 9 , note 3.
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promontoire de laCroisette, où l’on voit ses ruines, et où l’on trouve encore d’anciennes monnaies; ensuite il parle du port , qui , d’après Strabon , était tourné au Midi , ce qui le confirme dans l’idée , que le port d’aujourd’hui n’est pas le port des anciens Marseillais (1).
Cet habile commentateur , trop éloigné des lieux qu’il voulait décrire, ne pouvant apprendre les changements qui s’étaient opérés sur les bords de la mer, dût nécessairement tomber dans plus d’une erreur ; car jamais on n’a trouvé des ruines sur l’emplacement qu’il désigne; et Marseille, depuis sa fondation, n’a fait que reculer devant les flots, qui se sont emparés du local qu’elle occupait. S’il eût connu la position de la nouvelle ville, et qu’il eût attentivement examiné la direction des vagues et le gisement de notre côte, il eût trouvé sans p(?ine le sens des paroles de César,
et ne se fût point égaré sur le penchant du promontoire qu’il nomme, et qui n’offrit, dans aucun temps, .ni des débris d’anciens monuments, ni des restes d’une grande cité (2).
(J) Recueil des Hisl. des Gaules et de la France, tom. 1, p. 49, nol. sig. i Vossius.
(2) Vossius cherchait à expliquer le passage de Pomponius-Mela , dans lequel cet ancien géographe donne au port de Msrseille , le nom d’ Hahjcidon : et Halycidon , Massiliensium portus , et in eo ipsa Massilia. Pomp. Mel. de orbis situ , lib. 11 caput L Pour trouver ce port , son commentateur parcourt la côte orientale de Marseille, et s’arrête au cap de la Croisette : là il découvre l'anse qu’on nomme aujourd’hui la caranque de Pormieu (Pormion), nom dans lequel il retrouve celui do Porlus-Æmines , dont il est fait mention dans ritinérairc maritime
LETTRE VINGTIÈME
Si Mai ’seille était aujourd’hui sur l’emplacement qu’elle occupait du temps de Jules-César, on la verrait baignée, comme il le dit, presque de trois côtés, par les eaux de la mer; et l’entrée du port, tournée vers le nord, présenterait encore un long canal dirigé vers le sud, pour se détourner, brusquement vers l’est, si les vagues n’eussent enfin dévoré les rivages cjui lui donnaient jadis cette direction (1).
Denis, surnommé Périègete, dans sa description de la terre habitable, peint, dans un seul vers , la situation topographique de Marseille, telle qu’elle était de son temps : cette ville , dit-il , s’avance dans la mer, ayant un port courbé. On est forcé de convenir que cette description ne peut nullement s’appliquer à la position actuelle de Marseille, puisque cette ville ne s’avance plus dans la mer, et que son port ne forme de coude nulle part; il est aujourd’hui tourné vers l’ouest , ce qui n’était pas du temps de Denis (2).
d’Antonin ; a Cüharisto portus mirus aut Æminus positio, M. p. VL Bouche l’ancien dit que c’est Cassis. Cassis est un nom tout nouveau; il n’en est pas parlé dans le dénombrement des villages du diocèse de Marseille. 11 y est seulement fait mention d’un port appelé Ema qui ne peut être que Cassis. Por-miou , est dérivé de Ema et de] Mines. Vid. corograph. cit. itin. marit. d’Ant. C’est tout près de Vormiou que Vossius place r//a/t/ctdon de Pomponius-Mela , et il choisit une station qui se trouve entre le cap de la Croisette et Elle de Maire , immadras , de l’itinéraire. Il pensait que ïl/arsetT/e-mVe signifiait Massilia vêtus • et l’on a consigné de telles fables dans le Recueil des historiens de la Gaule et de la France , d’ailleurs estimé par les savants.
(1) Martin, mém. cit. Denis Périégéto. Strab. cit. 3.
(2) Le surnom de Périégète , comme tout le monde lésait, signifie voyageur; celui qui le porta était de Carax en Arabie. Il écrivit en
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Il en est de même d’Avienus (Rufus Festus), qui assure que Marseille avait la mer en face; qu’une voie resserrée s’ouvrait parmi les flots ; que les vagues baignaient les flancs de la ville ; qu’elles la ceignaient de toutes parts ; et qu’elle était presqu’une île : ainsi, dit-il , la mer environnait les terres, et ses laborieux fondateurs domptèrent , à force de soins , la situation des lieux et la nature du sol (1 ).
vers, et vivait, à ce que l’on croit, sous Auguste; Saumaise, pourtant le fait vivre sous Sévère. Son ouvrage est intitué ; Dionyssii Afri descriptio orbis habitabilis.
En parlant de Marseille , il dit . ibi que terra.
Massalia protenta est , obversum portura habens. Vers 72.
Eustathe , qui vivait dans le douzième siècle, et qui a commenté Denis , a donné au vers que nous venons de citer le sens que voici ; obversum portum habens, hoc est, circulatum , rotundum , curvum, vel ubi versantur navigantes. Bonus enim est portus Massiliensibus Eacydon , ce qui ne signifie rien, et ne donne , en aucune manière , l’explication du mot obversum. Eustathe a prouvé qu’il ne soupçonnait même pas qu’il fallait entendre ce passage du port de Marseille, tel qu'il était du temps de Denis, et non tel qu’il pouvait être huit cents ans après.
(1) Avienus Rufus-Festus , poète latin, qui vivait sous Théodosel’Ancien; il traduisit, en vers, les phénomènes d’Aratus et la description de la terre, par Denis, d’Alexandrie. Il avait mis en vers iambes
tout Tite-Live. Dans son Ora maritima, il dit, en parlant de Marseille :
Massilia et ipsa est , cujus orbi hic situs ;
Pro fonte litus præjacet; tenuis via Patel inter undas ; lalera gurges adluit ,
Slagnum ambit urbem, et unda lambit opidum Laremque fusa; civitas pone insula est.
Sit æquor omnecapiti infudit manus,
Labor et olim condilorum diligens Formant locorum et arva naturalia
Evicit arte . ExRuffi Festus Avieni , ora maritima. Edit, oxo-
niæ in-8<> 1712.
Ces vers sont également cités dans le recueil des historiens de la Gaule et de France, tom, pag. XLIX.
LETTRE VINGTIÈME
D’oii viendrait donc cette singulière ressemblance dans les diverses descriptions que les auteurs anciens ont constamment données de la situation de Marseille et de son port? Comment se ferait-il que des géographes, des historiens, des poètes, vivant éloignés les uns des autres, écrivant dans des siècles différents, n’ayant aucun motif de consigner des erreurs dans leurs ouvrages, eussent répété les mêmes expressions, renouvelé les mêmes idées , et qu’ils eussent tous assuré que telle était la topographie de Marseille, si cette description n’eùt pas été conforme à la vérité? Or, la situation de la ville et l’entrée du port de Marseille moderne, ne ressemblent plus à ce qu’elles étaient dans les temps anciens : la main du temps et les ravages de la mer, sont empreints sur nos rivages; leurs effets sont palpa- , blés, sur les lieux mêmes que nous habitons: il est donc démontré que les changements que nous apercevons dans la position géographique de la ville ne sont que le résultat de l’action constante des flots, qui pénètrent journellement sous les fondements même de nos habitations.
Ce n’est qu’avec une juste méfiance de moi-même , que j’ose critiquer le célèbre géographe d’Anville , lorsqu’il dit qu’il faut réduire l’ancienhe Marseille à un triangle formé par la longueur de son port , et le rivage de la grande mer (1). Cet estimable savant
(1( Notice de l’ancienne Gaule, tirée dos monuments romains. Acti. Massilia, page 438, in-4»
LETTRE Vli\GTlÈ.\fE.
il G
li’admet donc pas que remplacement de celte ville ait été couvert jadis par les eaux de la mer ; et son opinion doit paraître d’autant plus extraordinaire, qu’il ne l’a manifestée qu’après avoir cité le passage de Jules-César, qui dit expressément que Marseille était, de son temps , environnée de la mer prèsque de trois côtés; ce qui ne peut être réellement compris, si l’on ne suppose que le local quelle occupait est aujourd’hui en très grande partie submergé. On voit, en effet, en suivant le rivage de la mer et la direction du port , que l’eau ne baigne que deux côtés de la ville, ce qui ne rend, en aucune manière, la pensée de César.
Le même auteur, distingué d’ailleurs par sa sagacité, ses profondes connaissances et sa critique éclairée, en soutenant que l’éteiidue actuelle de Marseille, renfermant le port et le bordant des deux côtés , est plus considérable qu’elle ne l’était autrefois, prouve une vérité palpable, sans toucher à la question, et nous confirme dans l’idée qu’il ne connaissait pas suffisamment le lieu qu’il a décrit. Qu’eût-il dit , s’il eût vu la ville de nos jours! Marseille n’est plus sur le point qu’elle a jadis occupé; elle s’est agrandie par des causes qu’il est inutile de citer en ce moment; et d’Anville, en se bornant à parler de l’étendue quelle couvre aujourd’hui, peut assurer quelle est réellement plus considérable , quoiqu’il paraisse ignorer celle qui jadis lui appartenait Son assertion ne résout donc aucune difficulté.
LETTRE VIGNTIÈWE. 417
Mais il avance deux erreurs , lorsqu’il cite Eumène, qui, dans son panégyrique de Constantin, dit ([ue Marseille ne tient au continent que par un espace de quinze cents pas (1 ). La première erreur consiste dans la manière dont il vérifie cette mesure, et la seconde dans la valeur qu’il s’efforce de lui donner. Cette mesure , dit-il , excède considérablement ce qui convient au local; car depuis le fond du port, en tournant vers le bord de la mer, jusqu’à l’endroit que l’on nomme la grande pointe , on ne comptera que cinq à six cents toises, ce qui ne répond' qu’à sept ou huit cents pas , dont mille composent le mille romain.
Il est fort étrange que d’Anville ait mesuré la distance de la langue de terre par laquelle Marseille tenait au continent dans le troisième siècle de notre ère, en commençant par le fond du port, et en tournant ensuite le long du rivage de la mer, jusqu’à la grande pointe : ne voyait-il pas que de cette manière il ne mesurait qu’une partie du circuit extérieur de la ville actuelle, et qu’il perdait de vue le point par lequel elle tenait au continent? Il semble qu’en jetant un coupd’œil sur le plan topographique de Marseille, il aurait vu que cette mesure doit être prise au fond du port ,
(1) Massilia ut audio, in profundum mare prominens et muiiitissimo accincta portu, in quem angusto aditu mediterraneus refluit sinus, solis M. I). passibus terræ cohæret. Eumenius, in paneg. Constant., cap. 19.
LETTRE VINGTIÈME
eu tirant une ligne de ce point, et en la prolongeant jusqu’au lieu le plus voisin de la mer, du côté opposé; de manière que cette ligne indiquât , d’une manière précise, l’endroit par lequel la ville tenait au continent par son bord oriental ; or, si l’on fixe un jalon au fond du port , et un autre au fond de l’anse de la Joliette, on trouvera , de l’un à l’autre, la distance énoncée par Eumène; et l’on reconnaîtra que d’ Anville s’est trompé une seconde fois , en prenant les pas du panégyriste de Constantin , non pour des pas géométriques, mais pour des pas communs. Oii’on ne dise point que l’ancienne ville dont parle Eumène , ne s’avançant point dans le continent , autant que le fait aujourd’hui la nouvelle ville, on devait , de son temps, prendre la mesure qu’il indique , à l’endroit où elle finissait jadis , et tirer une ligne qui , du fond de l’anse de la Joliette , vint aboutir au port : car ce n’est point là l’idée d’Eumène , puisqu’il s’agit , non de mesurer l’étendue de la ville, mais de déterminer la largeur de cette portion de terre sur laquelle elle était bâtie, et qui tenait au continent ; or, cette largeur est de mille cinq cents pas, en partant du fond du port , et en allant joindre la mer au fond de l’anse de la Joliette. Il faut donc conclure que d’Anville n’a raisonné que sur la carte qu’il avait sous les yeux ; qu’il ne pensait pas que la mer eût empiété sur le sol que l’ancienne Marseille occupait; qu’il n’a pas saisi les expressions d’Eumène; et qu’il s'est trompé sur la des-
LETTUE VINGTIÈME.
criptioii d’un lieu qu’il ne connaissait pas parfaitement. Honoré Bouche, qui consacra sa plume à l’illustration de son pays, et qui fut si mal récompensé de ses travaux (1) , était loin de soupçonner que l’ancien site de Marseille eût été recouvert par les eaux de la mer, et que l’entrée du port eût changé de direction. Sa corographie , qu’on peut regarder comme le plus riche dépôt que nous connaissions, des titres historiques de la Provence, ne renferme aucune recherche sur cet objet.
Antoine de Rufli se borne à dire que les trois quarts des murs de Marseille aboutissaient à la mer ; que cette ville avait jadis la forme d’une harpe, et que l’embouchure du port était resserrée entre deux rochers : cependant comme il ajoute ensuite , que cette embouchure devint très grande, pour être soigneusement fermée à l’aide d’une chaîne de fer, et qu’en 1 380, on y construisit un pilier dans le milieu, et deux autres dans les années suivantes, il aurait pu rechercher la cause de cet agrandissement , et la découvrir dans le résultat des efforts des eaux qui s’étaient emparé des rochers dont les saillies resserraient jadis l’entrée du port (2).
Papou fait d’inutiles efforts pour faciliter au lecteur
(1) Les états de Provence, pour récompenser Honoré Bouche des soins qu’il s’était donnés pendant vingt ans, pour composer son Histoire de Provence, lui offrirent un exemplaire de son ouvrage.
(2) Hisl. de Marseille, tom l, chap. 1 , p. 4 et 6.
LETTRE VINGTIÈME
rintelligence des paroles de César. Pour entendre ce passage , dil-il , il faut se rappeler que la ville vieille est bâtie sur deux collines qui se joignent ; mais qui , anciennement, étaient réellement séparées. Une seule était habitée ; c’est celle qui commence à la rue Négrel, se déploie au sud en forme d’amphithéâtre, audessus du port , et s’étendait , par une pente insensible, depuis son sommet jusqu’au-delà de la Major, en s’allongeant dans la mer. César -avait donc raison de dire que la ville était environnée d’eau presque de trois côtés, parce qu’en effet cette partie avait, au nord , un espèce de golfe vers l’endroit où sont les nouvelles infirmeries, tandis que tout le reste était baigné , au couchant et au midi , par les flots de la mer, comme il l’est encore aujourd’hui.
L’autre montagne , sur laquelle il n’y avait pas de maisons du temps de César, commençait à la Fontaine- Neuve , s’élevait du côté des Grands-Carmes , et allait, en s’abaissant, jusqu’à l’endroit où se trouve l’église Saint-Martin. En entrant dans la rue de la Fontaine- Neuve, on reconnaît encore, continue Papon, le fossé profond creusé par l’art et la nature, qui séparait les deux collines : ce fossé contournait la montagne des Moulins où était la ville, et allait aboutir à la mer, au-dessous de la Joliette : c’est ce qui fit dire à César que la partie septentrionale de Marseille , où l’on avait construit la citadelle était défendue par une vallée profonde. Le témoignage de Strabon , établissant que
LETTRE VINGTIÈME
cette ville était grande, ceinte de bonnes murailles, et située au midi sur une colline en amphithéâtre audessus du port , est plus facile à comprendre quand
on connaît le local. Le Cours, la Canebière et toute la paroisse Saint-Ferréol étaient en vignes et en jardins (1).
.T’ai dans ce moment sous les yeux les Commentaires de César et la géographie de Strabon , et je ne puis comprendre l’interprétation de l’historien Papon. Cette montagne , qui commençait à la rue Négrel , et qui finissait à la Major , en s’allongeant dans la mer, me semble déranger le sens des paroles de César, qui dit que le temple de Diane était dans la citadelle, et , d’après Papon , ce temple aurait été sur le penchant de la colline, du côté de la mer. La citadelle, pourtant , devait être dans un endroit plus élevé que la ville , et nous prouverons ailleurs que le temple de Diane était élevé sur l’endroit même où se trouve aujourd’hui la Major : on n’aurait donc pas bâti le temple de Diane sur le penchant de cette colline, ou ce temple n’aurait pas été dans la citadelle , ce qui est contraire aux paroles de César.
Pour le golfe dont parle Papon , et qui fit dire à
César que la mer baignait Marseille presque de trois côtés , il paraît que l’auteur soupçonnait que la mer n’eût enlevé des terrains vers ce point; mais pour-
(I) Pap. Hist. génér. de Prov., pag. 23 el suiv.
LETTRE VINGTIÈME
quoi ne pas nommer le golfe comme le fait Strabon? Pourquoi ne pas citer le port de la Joliette ou de la Porte Française, dont nous avons déjà parlé? Ce n’était pas la colline qui commençait à la rue Négrel qui formait ce port; mais les terres adjacentes de part et d’autre vers Panse de la Joliette , qui , s’avançant dans la mer, formaient une vaste enceinte où s’abritaient les vaisseaux, et que les flots de la mer ont entièrement envahie. Le port de la Porte Française servait encore en 1 1 53 pour les habitants de la ville supérieure. Aujourd’hui le sable et les ruines couvrent cette plage abandonnée. Elle est ouverte à la pleine mer, par la chute des rochers qui soutenaient les terres du voisinage du nouveau lazaret ; nous en voyons journellement encore d’énormes masses sapées par les vagues, se précipiter avec fracas dans la mer, malgré les jetées dont on s’efforce de protéger le chemin qui conduit aux infirmeries. 11 en est de même des blocs de poudingue qui soutiennent la tour et l’édifice de la boucherie. Cet endroit, il y a cinquante ans, renfermait deux bassins que la mer avait formés; ils portaient le nom de grand et de petit Caire \ ils étaient taillés dans le roc et servaient à ceux qui , craignant les vagues agitées, préfèrent le repos, en prenant des bains de mer. Ces rochers se sont éboulés , la mer a tout englouti , les bassins ont disparu (1 ).
(l) Grobboii, cil. pag. 14
LETTRE VINGTIÈME. i^3 ^
11 est diflicile' excepté vers le port de la Joliette, de retrouver des traces de ce fossé profond dont parle César, qui défendait Marseille du côté où elle n’était pas baignée par les eaux : les hauteurs de la vieille ville paraissent véritablement avoir été jadis fort escarpées; elles servaient sans doute à garantir Marseille du côté du continent; mais César ne dit point que ce fossé fut creusé par l’art; ces montagnes ou ces collines élevées formaient une barrière naturelle contre les tentatives des ennemis , et leur penchant donnait lieu à cette vallée profonde dont nous parlons. De la seconde colline sur laquelle il n’y avait pas de maison , à la première qui , selon Papon, était peuplée, la distance était trop rapprochée pour arrêter longtemps l’ennemi, et la vallée qu’il suppose avoir été creusée entre ces deux collines, n’aurait pu ralentir sa marche, si elle eût existé à l’endroit même qu’indique cet historien. La main de l’homme a, depuis longtemps , effacé ces circuits que notre imagination se plaît à découvrir au milieu du plan de notre cité, et nous ne pouvons juger qu’en masse des changements qu’elle a subis, toutes les fois que nous perdons de vue le rivage de la mer.
En suivant la direction de la seconde colline, Papon la fait se déployer en amphithéâtre du côté du midi, et c’est alors qu’il fait dire à Strabon que Marseille était grande, ceinte de bonnes murailles et située au midi sur une colline au-dessus du port. Strabon , ce-
LETTRE VINGTIÈME
peiidanl se contente dire que Marseille est bâtie sur un terrain pierreux ; que son port est situé au midi au-dessous d’un rocher en amphithéâtre , entouré de fortes murailles, ainsi que la ville entière qui est d’une grandeur considérable. En s’efforçant de retrouver l’ancienne Marseille , dans cette partie de la ville que la mer n’a pas encore atteint, Papou n’a pu faire concorder ensemble les divers témoignages des anciens qui ont parlé de la situation de Marseille, et paraît avoir négligé d’étudier les révolutions lentes et continues, que les rivages de cette ville ont jadis éprouvées.
Les vieux remparts de l’anse de l’Ourse, sans cesse, minés par les vagues , furent reculés, en 1 379 , 1 381 , l 407, 1 408 et 1 409, 1 412 , 1 431 . Ceux qui restent, sont à moitié renversés, et ne seraient plus reconstruits, si le projet actuel d’un nouveau port ne s’exécutait enfin pour opposer une barrière temporaire aux empiètements de la mer. Quant à cette pointe occidentale des roches attenantes au sol sur lequel repose le bâtiment du grand séminaire , où des masses de poudingue marin, ébranlées par les vagues, annoncent de prochains éboulements, rien ne pourra la défendre contre l’engloutissement qui la menace; et les flots qui l’assiègent ne farderont pas à mugir sous les vieux fondements de l’église de la Major. Ce temple lui-même, dont on ne pourrait franchir le seuil de la porte principale qu’en s’y rendant en bateau , at-
LETTRE VINGTIÈME
lesle la vérité de nos prévisions. Il serait inutile d’ajouter que les constructions et les jetées qu’on se propose d’entreprendre incessamment, pour la création d’un nouveau port vers la Joliette, suspendront, sans doute , la fureur des vagues de la mer contre cette partie de la côte, que celles-ci démolissent sans relâche; mais on ne peut se refuser à croire, d’après l’inspection des lieux , le gisement des terres et les envahissements successifs des eaux , que rien ne pourra toujours protéger ce rivage que les siècles passés ont si fréquemment vu reculer. D’où vient que cette usurpation de la mer ne se reproduit pas sur d’autres points de notre côte orientale (1 ) ? Dans les livres terriers du chapitre de la Major, on a pu s’assurer que les chanoines de cette église , avaient eu la directe sur les maisons de plusieurs rues, situées au-delà des jardins de la prévôté. Ces rues n’existent plus que dans ces livres, et celles qui les avoisinent subissent déjà la meme loi.
La direction de la côte, l’impétuosité des vents , le voisinage du Rhône ont favorisé l’action des eaux. Tous nos environs portent des traces de leur violence. Marseille a dû reculer devant les flots et s’asseoir sur un nouveau sol. Les empiètements de la mer son tin-
(1) L’anse de l’ourse comprend le rivage qui s’étend depuis la tour do la prévôté, jusqu’à l’édifice des boucheries. Cette anse est au couchant de la ville, cl se trouve parallèle aux anciens monastères des (Carmélites et de l’Observance.
LETTRE VINGTIÈME
ïm
sensibles pour chaque génération isolée: mais, après plusieurs siècles, ils frappent l’imagination; riiomme s’étonne alors de ce qu’ils n’ont pas été plutôt signalés.
L’examen des causes et Tinspection des lieux indiquent aisément les points qui ont plus ou moins souffert. L’emplacement du fort Saint-Jean , garanti d’abord par la hauteur qui forme la Tête de More , a dû résister plus longtemps; mais les éboulements de cette hauteur, ont enfin découvert ce côté de la ville, et l’ont ainsi livré à la fureui'jdes flots. La Tête de More offre des preuves continuelles de la chute des masses qui la soutiennent; se rapprochant jadis du rivage du fort Saint-Jean; ce cap, qui dépassait cette dernière pointe, donnait à l’entrée du port une direction qu’elle n’a plus ; d’abord elle était tournée au nord, présentait un canal dirigé vers le sud, et se détournait brusquement à l’est, pour former le port, tel qu’il est de nos jours, C’est ainsi que s’explique le vers du géographe Denis , que nous avons déjà cité (1 ).
La pointe de la Tourette, mise à découvert par les éboulements de la Tête de More, a dû perdre du terrain ; c’était le sommet de l’angle que formait l’ancienne ville ; les côtés de cet angle étaient incontestablement tracés par le rivage actuel , et par l’ancienne
(1) Mari. cil. tuém. de l’Acad. de Mars., loin. VII, aim. 1811.
LETTRE VINGTIÈME
côte, et César en mesura l’étendue, lorsqu’il dit que Marseille était baignée, presque de trois côtés, par la mer : car s’il est présumable que le sommet de l’angle , formé par l’emplacement de l’ancienne ville, touchât vers la pointe du fort Saint-Jean, il le sera bien davantage , que sa base aura formé la droite du port de la Joliette, qui était le troisième côté de la ville dont César a parlé.
En 1 202, on construisit l’église de la Trinité vieille, qui fut détruite en 1 524. Une rue, qui partait de l’est de la Major, conduisait à cette église, et portait son nom; il en existe encore environ 80 toises, elle est terminée par l’anse de l’Observance ; l’édifice des boucheries actuelles est bâti sur la place meme de l’ancienne église de la Trinité; la mer a donc enlevé le centre de cette rue, et n’a laissé subsister que les deux extrémités. De ces deux pointes, au fond de l’anse occupée par les eaux, on compte 40 toises : il est donc certain que dans l’espace de 600 ans, la niera gagné cet espace sur le continent, et que, depuis Jules-César, elle en a du gagner trois fois autant; le rivage s’avançait donc, jadis, à 120 toises, au-delà des terres les plus avancées du côté de la Joliette, il allait se joindre, en diminuant, au rivage actuel, vers le fort Saint-Jean, et sa longueur, d’environ 400 toises, donne à sa totalité une surface d’environ 30,000 toises; ce qui fait dire à Strabon que la ville de Marseille élait d’une gi-andeur considérable, (^el a[)erçu, [)our-
LETTRE VINGTIÈME
tant , doit paraître au-dessous de la réalité , parce que, depuis longtemps, le rivage de cette ville, battu par moins d’endroits , présente aux vagues une plus grande résistance que du temps de César.
LETTRE VINGT-UNIÉME
- r» OOP « -
Monsieur ,
Je vous prie , Monsieur, d’examiner, un instant, la montée que nous descendîmes hier soir : voyez la rapidité de ce ruisseau dont l’eau se précipite, avec bruit, d’une hauteur de quatre mètres, sur un trajet de seize. Cette montagne , aujourd’hui , couverte de maisons, dont le plus grand nombre tombe de vétusté, fut , autrefois , l’un des plus solides boulevarts de la ville; car c’est là que finissait fancienne Marseille ; et la tour antique que vous voyez à votre droite , n’avait d’abord été construite , ainsi que nous l’avons déjà remarqué, que pour surveiller, au loin, les mouvements de l’ennemi , et préserver la place de l’une de ces surprises si fréquentes dans l’ancien temps : la ville, dans la suite, y fit placer une grosse cloche qui servait à sonner la retraite et les conseils de ville : on l’appelait la cloche de Sauve-terre; on trouve quelle fut refaite l’an 1359 (1). La flèche qui lasur-
(1) Go fut dans les écrits publics de Guillaume Moneric , que Ruffi découvrit que la tour des Accoules portait le nom de Sauve-terre, comme il avait vu dans les actes de Jean Audibert, greffier du palais , que fa commune y plaça la cloche à laquelle on donna le môme nom. Vid. Hist. de Mars. tom. 2 , p. 52 et 53.
LETTRE VINGT-UNIÈME
monte, est des temps modernes, puisqu’elle ne datait que de quelques années , lorsqu’en 1 696 , Ruffi publia son histoire de Marseille : c’est lui qui nous apprend que- ce clocher pyramidal fut élevé par une confrérie de pénitents.
Une croix de fer, d’un très grand poids, en couronne le sommet: durant nos dissentions civiles , on assura, plus d’une fois , une mention honorable au citoyen zélé qui aurait le courage de l’arracher; mais en dépit des sauvages intentions que devaient faire naître ces pompeuses promesses, soit pudeur, soit crainte du danger, aucune profane main ne souilla ce signe sacré qui paraîtra dans le ciel : celui-ci fut même le seul qui, pour la consolation du juste, brillât alors sur notre infortunée patrie : toutes les autres croix exposées aux regards du public, avaient été brisées; l’impuissante rage de nos oppresseurs ne cessait de s’exhaler contre celle à laquelle ils ne pouvaient atteindre ; sa présence importune accusait leurs coupables cœurs.
La tour et la flèche ne durent leur conservation qu’à l’immense épaisseur des murs , à leur solidité et à leur élévation (1). Mais il n’en fut pas de même de l’ancienne église qu’elles dominaient '• voyez l’emplacement quelle occupait : en voilà les ruines : elle fut renversée de fond en comble, par les Vandales du
(1) La tour a 178 toises de hauteur.
LETTRE VINGT-UNIÈME
jour, qui s’attachaient, de préférence, à l’entière destruction des monuments les plus utiles et les plus respectés. C’était dans celui-ci qu’on retrouvait le nom des plus anciennes familles de Marseille. Les tombeaux dont le sol était couvert , en retraçaient l’histoire ; et les épitaphes qui les ornaient faisaient, pour ainsi dire, revivre , en un instant , le souvenir des générations éteintes dans le vieux temps : il était cependant moins ancien que celui de la Major ; mais soit qu’il fût d’une époque dont on a mieux conservé le souvenir, qu’il fût plus fréquenté ou qu’il convînt davantage, peut-être, aux habitants à cause du déplacement de la popula- • tion, toujours est-il qu’on y voyait plus distinctement (jue dans celui-là, tout ce qui caractérise un temple de prédilection d’une grande cité.
C’est sans fondement qu’on a prétendu que l’église dont nous parlons fut bâtie sur les ruines du temple d’Apollon Delphien, dont les Phocéens apportèrent le culte à Marseille: vous avez vu, ces jours-ci, sou ancien emplacement sur la place de Lenche, où furent, tour-àtour construits, après qu’il eut été renversé, le palais prétorial, les prisons de la ville, l’arsenal et l’abbaye St.-Sauveur, qui n’était assise que sur des décombres.
Il paraît beaucoup plus probable que les fondements de cette église ont été jetés sur le sol d’un ancien cimetière ; car il n’y a pas de doute que le revers de cette montagne, qui était hors la ville, n’ait, positivement, été consacré, jadis, à la sépulture des Marseillais : on
LETTRE VINGT-UNIÈME
sait, par des monuments historiques , qu’il servait au même usage , depuis l’introduction du christianisme ; que les habitants y tenaient leurs assemblées politiques, et qu’en 1257, Charles d’Anjou, comte de Provence, y ratifia les conditions et chapitres de paix, qui furent si favorables aux Marseillais (1).
L’église de Notre-Dame des Accoules, est sans contredit , plus ancienne que celle de St. Martin (2) ; mais
(1) Actum in parlatorio cimeterii Mariœ de Accuis , disent les chartes du temps, vid. collet, act. com. prov. vid. quoq. archiv. de la cathédr, cartu. n» 3. Ruffi , cit. tom. 2, pag. 53. Gross. épliém. an 1770, p. 47. Les sacs de Marseille , dans les années 413, 464, 508, 576, 923 et 1422. sont cause qu’il faut puiser fréquemment les documents historiques qui la concernent, dans les archives des paroisses, et dans les études des notaires, et malheureusement, les premiers ont été presqu’anéan. tis dans les derniers temps, et les autres sont trop disséminés.
(2) Il s’éleva , dans un temps , de vives discussions parmi les érudits de Marseille , sur l’origine du nom de cette église ; mais comme il faut être fort sobre dépareilles digressions , parce qu’en général, elles apprennent peu de chose, je me contenterai de dire, que le mot Accoules fut déduit, par les uns de celui d’Jccoa.s , comme on le trouve dans les cartulaires qui restent encore des archives du monastère de Saint- Sauveur, or on appelait, Nostra Dona de las Accoas , comme si on avait dit, Notre Dame des Arcs, quasi per angulos et arcuatim constructa, id est tortuosè ; celte église avait en effet des voûtes hardies et obliques , et la coupe des nefs n’était ni droite ni égale partout. D’autres l’ont dérivé d'Anchoras, parce que les marins, naturellement religieux, s’y rendaient en foule, et venaient y déposer des ancres, après avoir été sauvés de quelque naufrage.
Baluze, dans ses mélanges , tom. page 198, cite une sentence qui livrait au bras séculier trois Franciscains hérétiques, que l’évêque de Marseille dégrada le 7 mai 1318 ; cette pièce est datée du cimetière Nostrœ Dominas de aquis curlatis. L’époque à laquelle ce'tilre fut rédigé , n’est certainement pas celle de la belle latinité. On écrivait sans doute , aquis , pour arcuis : comme du temps du règne , en Provence , de la maison catalane. On écrivait, Nostra Donna de las Accoas : au lieu d’Ar- CIHS, ils auraient dû écrire arcubus, et dès lors, Nostra Domina de Arcubus curtatis , Notre Dame des arcs tronqués, présentait la môme étymolo-
LETTUK VINGT-IINIÈME.
il est diflicile de savoir dans quelle source ont puisé les écrivains qui assurent qu’elle fut bâtie dans le i 0"^® siècle. Nous n’avons rien, dans les archives de la maison de ville, qui puisse nous guider dans la recherche de ces faits historiques , et nous croyons en avoir suffisamment indiqué la cause. L’historien Ruffi n’a pu fixer cette époque , quoiqu’il eût soigneusement parcouru les cartulaires de nos paroisses; il nous est donc impossible , d’assigner l’année où nos pères la firent construire sur l’emplacement qui est devant vous; nous savons cependant, quelle devait exister avant l’an 1000 , de notre ère, et les faits que nous allons citer semblent justifier cette assertion. Il est prouvé que les religieuses Gassianites, connues dans la suite, sous le nom de Saint-Sauveur, furent accueillies dans les bâtiments qui dépendaient de cette paroisse; leur maison particulière tombait en ruines; elles ne pouvaient plus y loger. Vous avez déjà vu que ces servantes du Seigneur se retirèrent dans la vdle, lorsque, dans le neuvième siècle, leur couvent fut
gie que celle de la première opinion. N’aurait-on pas plus de penchant à trouver l’origine du nom des Accoules dans celui à’ Accola, habitant voisin d’un lieu? Cette église était entourée et comme pressée par les habitations de son voisinage : elle était au pied de deux collines, dont l’une est couronnée par l’Observatoire, et l’autre, par le roc des moulins. Elle était comme dans le fond d’une vallée et serrée par des maisons qui en marquaient l’enceinte et l’avenue. Virgile a dit : dum domtis Æneœ capitoli immobile saxurti , accole t • et Tacite en parlant du Tibre; quin ipsum Tiberim nolle prorstis accolis fluviis orbatum, minore gloriâ fluere ; c’est ravir au Tibre sa gloire, que de le priver du tribut de ses fleuves.
LETTRE VINGT-UMÈME.
saccagé par les Normands : elles s’établirent dans la maison de la place' de Lenche ; mais les Sarrazins, en 923, ayant ruiné cette habitation, Guillaume et Fulco, vicomtes de Marseille, en ordonnèrent la restauration, du temps que l’abbesse Adalmoïs en avait la direction, comme on le voit dans une charte de l’an 1031; mais il paraît que cet édifice avait été si mal réparé , que du vivant même de ces deux vicomtes, à peine les religieuses pouvaient-elles l’habiter. En 1 060 , Pons II , évêque de Marseille, et Geofroi , vicomte de la même ville, leur donnèrent le voisinage de l’église des Accoules pour s’y établir ; déjà une partie de la communauté y vivait paisiblement; car en 1 033, Geofroi, seigneur de Rians, et Scotia, son épouse, y vinrent offrir leur fille Wauburgis à l’autel, ce qui prouve qu’on avait déjà donné ou loué ce local à ces vierges cloîtrées : quoiqu’il en soit, il devint insensiblement leur propriété. Les titres du temps disent qu’elles ne l’abandonnèrent que lorsque les libéralités des vicomtes leur eurent fourni les moyens de réparer leur ancien couvent (1). On trouve qu’en 1077, ces religieuses vendirent au monastère Saint-Victor, du temps que Bernard en était abbé , une terre considérable située entre cette abbaye et la rivière d’Huveaune; le même acte porte qu’elle avait appartenu, jadis, à l’un de nos vicomtes; or, vous n’avez pas oublié,
(1) Archives de St. -Victor, cari, n» 2. Ruffi cit. liv. 11, pag. 59 , Vid. qonq. carlul. deSt.-Saiiv.
LEITKE VINGT- UNIÈME.
sans doute, que ces dames habitaient dans ce vaste quartier du territoire , avant de se réfugier dans l’enceinte de la ville. Cette vente fut souscrite par l’abbesse Garcende, par la comtesse Hermengarde et par toutes les religieuses de la maison (1 ).
On ignore absolument l’époque à laquelle l’église des Accoules prit le titre de paroisse , comme on n’a pas découvert encore l’année de sa fondation. En 1 064, un règlement fixa ses droits et ceux de la paroisse Saint-Martin : ainsi leur juridiction respective fut décidément établie.
Il y avait deux églises aux Accoules, l’une supérieure , l’autre inférieure : la première était d’une belle architecture gothique, et présentait, dans l’entre-croisement des voûtes, tout ce que ce genre offre d’inutiles difficultés à vaincre , sans augmenter ni la beauté de la perspective , ni la solidité du bâtiment. Ces deux églises furent rebâties en 1203 par les libéralités de quelques riches Marseillais.
Un tombeau d’antique structure, servait, jadis, dans cette église, à ses fonts baptismaux : il excitait la curiosité des savants, mais en 1474, le roi René le fit transporter dans l’église de St.-Martin d’Angers ; et l’on grava les armes de la maison d’Anjou , sur les fonts que ce monarque fit construire aux Accoules, et dont on s’est servi jusqu’à ces derniers temps. Vous
(1) Grand cart. de St.-Victor. Ruffi lom. cit. pag. 50.
LETTRE VlNGT-UiMÈi>!E.
ne savez, peut-être, pas encore, que presque toutes les églises de Marseille furent anciennement décorées de tombeaux payens (1 ). Les arts, durant les premiers siècles du christianisme, parurent s'anéantir : l'étonnante révolution qui bouleversa les empires, les avait, pour ainsi dire, épouvantés; et les artistes ignorants et découragés , paraient nos temples saints , de monuments profanes , n’étant pas capables de produire des ouvrages dignes de leur être comparés : de là , ce barbare contraste dont le bon goût est blessé , lorsqu’on voit leur main grossière ajouter des ornements, à des chefs-d’œuvres qui pouvaient s’en passer; de là , cette longue indignation que fait naître leur pesant ciseau, traçant des corrections sur des marbres perfectionnés, dans l’antiquité : cette époque rappelle, en effet , celle de la mort de l’art : les conceptions étaient , alors , aussi disparates , que le travail était matériel, et la confusion était telle, qu’il n’était pas même permis de soupçonner un plus consolant avenir (2).
Dans l’église inférieure des Accoules , on remar- (juait la chapelle de Notre-Dame de Purification , qui appartenait aux notaires de la ville , et que ceux-ci prirent, dans tous les temps, pour l’emblème de leurs
(1) Les fonts baptismaux de la Major sont composés d’un ancien tombeau.
(2) Voyez les sarcophages antiques déposés au Musée de la ville et les colonnes de granit extraites de l’ancien baptistaire de la Major.
LETTRE. VINGT-UNIÈ>IE
principes et de leur profession. Une vierge placée dans cette chapelle, reposait sur un piédestal formé d’un fragment de sarcophage, déterré dans remplacement même où il était employé. Sur la pai tie supérieure de ce- marbre antique , plusieurs fois taillé par des artistes ignorants, on lisait très distinclement cette épitaphe :
Lt/ciriœ sebasteo Junia Tirannis amkœ merentissimæ.
Il eût été difficile de faire un plus ridicule usage do cette pierre tùmulaire, et d’accumuler un plus grand nombre d’inconvenances sur un même point ; mais ce qu’on doit regretter de cette chapelle souterraine , c’est un certain livre rouge , dans lequel MM. les notaires écrivaient tous les faits historiques relatifs à cette partie de l’église, et la plupart des titres de leur corps. Dans ce recueil on lisait les inscriptions de leur chapelle , que le temps ou la main de l’homme avaient détruites; on y voyait que le roi Réné leur avait fait présent de magnifiques ornements de drap d’or et de velours cramoisi , ce qui était fort rare , pour le temps.
L’église supérieure ne fut consacrée que le '22 août 1607; des circonstances majeures et le défaut d’occasions avaient relardé cette biülante solennité.
LETTRE VINGT-UNIÈME-
On sait, par les registres de cette paroisse, que saint Vincent-Ferrier vint y prêcher le Carênae, en 1401. Dans la chapelle de la famille de Vento, on remarquait un grand Christ, en fayence, dont la forme et les vêtements frappaient les regards des curieux ; il avait la mitre en tête et les pieds posés sur un calice , il était revêtu d’une longue robe bleue , ce (jui , joint aux attributs de son pontificat, lui donnait vm aspect avec lequel.le peuple ne pouvait se familiariser : il avait , cependant , pour cette image , une grande vénération, mais ne sachant quel nom lui donner, il Fappelait le Saint bleu [lou San blu deis Accoulos) et lui rendait un culte particulier, dont l’intention faisait tout le mérite.
Ce fut dans cette église, qu’en 1309, Robert, roi de Naples et comte de Provence, descendit, lorsqu’il prit possession de cette partie de ses états. Il y jura l’observation des chapitres de paix , franchises et libertés de la ville, sur un trône qu’on avait élevé pour cet objet ; et Pierre Gombert ,*et Gilles Reynaud, syndics de Marseille, au nom de la Communauté , lui prêtèrent serment de fidélité. Cet acte solennel eut lieu, en présence des Évêques de Marseille, de Fréjus, d'Apt, de Vence et de Gaëtte, car à cette époque, dans de pareilles cérémonies , les souverains faisaient le plus grand cas de l’assistance des principaux membres du clergé.
Le nmréchal du Muy et son frère, pour remplir
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l’intention de leur père, lui firent élever, en 1760, un tombeau particulier, dans la chapelle où reposaient
les cendres de leurs ancêtres : cette famille était de
la paroisse des Accoules ; mais lorsqu’en 1793 on renversa nos temples, les mausolées qu’ils renfermaient furent, d’abord , livrés au pillage : les pierres sépulcrales furent employées à des usages bien différents de leur destination, et celle qui couvrait les dépouilles du marquis de Muy, servit, longtemps, dans un lavoir public, aux blanchisseuses du quartier. Tous les tombeaux furent violés , brisés et comblés. L’épitaphe de M. du Muy, ne renfermant que l’énumération de ses titres, nous croyons inutile de la citer.
Celle du maréchal, son fils, ne lui ressemblait sous aucun rapport : elle fut faite par lui-même et n’exprimait que la plus chère des expressions de son cœur. Il obtint d’être placé à Sens , près du corps du Dauphin, père de Louis XVI, dont il fut tendrement aimé : on n’y lisait que ces mots :
Hî1c usqiie Inclus meus.
C’est bien, me dit, alors, mon compagnon de voyage, d’avoir placé dans cet endroit, le premier symbole de notre religion, et d’avoir décoré ce théâtre de tant de profanations de l’image de celui qui prêcha toujours , par sa doctrine et son exemple , le pardon des injures.
Mais, croyez-vous, Monsieur, bu répondit au même
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instant, un homme d’un âge mur, qui nous écoutait, et qui semblait n’être occupé que des ruines dont nous étions environnés , croyez-vous que la violation des sépultures et le renversement de cet ancien temple , soient les seuls attentats commis, dans cette vénérable enceinte ? tournez-vous à gauche et voyez ce grand bâtiment qui semble s'enfoncer dans le plan trop sensiblement incliné des rues qui l’isolent de tous côtés, c’est le palais de justice : dans le temps de nos vicomtes, elle fut administrée dans leur palais; mais dès que les Marseillais eurent racheté , la seigneurie de la ville , elle fut rendue publiquement , devant la porte de l’église inférieure des Accoules , pour l’arrondissement de la ville vice - comitale , et dans un palais que Charles II avait fait construire , ainsi que dans l’église des pères de Saint- Antoine , pour les dépendances de la ville supérieure (1).
C’était la coutume des anciens de rendre la justice en public, et aux portes de la ville ou des temples. Dans les palais consacrés à cet usage, il y avait une chambre verte, comme on le voit dans les actes du temps : en Angleterre, ils avaient la chambre rouge; et les jugements rendus dans ces chambres, en rappellent toujours le souvenir (2).
En 1 400, le [)alais que vous voyez, était si peu de
(1) Ruffi, liv. 11 pyg. 302.
(2) St. Foix, essai sur Paris. Hisl. des mais, d’arrôls. RuCti. ibidem.
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chose, quoii rendait la justice dans l’hôpital du Saint- Esprit dont vous découvrez , d'ici , la difficile entrée ; mais en 1 565 , on bâtit, dans le jardin du concierge, le parquet, la grande salle et l’escalier ; insensiblement , on y mit la dernière main , et l’édiüce fut dans l’état où vous le voyez en ce moment. Il y avait, ici, jadis, une place, où s assemblaient nos aïeux, lorsqu’il arrivait quelque grand personnage dans la cité , et vous pouvez voir, dans les titres de 1 31 9 et 1 347, que la reine Jeane jura publiquement, sur la place du palais , de respecter les statuts et privilèges de Marseille (1). Les prisons dont vous voyez les épais grillages , datent de la même époque ; cependant , depuis l’an 1 400 , on comptait deux autres maisons d’arrêt, dans le quartier de Blanquerie , tout près de celui des Juifs. Mais jetez un coup-d’œil sur ce .long balcon rouillé, qui décore la façade de ce bâtiment : à peine j’ai la force de vous l’indiquer. Il fut naguères, le trône sanglant où s’assit le crime, pour désoler notre patrie : les tigres déchaînés qui se repaissaient de notre sang , réunis , par bandes , dans ce lieu de carnage , y marquaient les victimes qui devaient tomber sous leur fer assassin. Ce balcon devint l’horrible tribunal , où Tinnocence et la fortune furent frappés sans pitié , où la lâcheté ne cessant d’insulter au courage , empruntait le nom et le mas-
(!) Acliint in plateA palalii nhi curia rcgilur. aci. 1310, olc.
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que (le !a vertu , pour exterminer ceux qui s’honoraient de la pratiquer; oui, c’est là, Messieurs, que des monstres gagés par des tyrans méprisables , décoraient leurs assassinats juridiques , du nom sacré de la liberté...
L’imagination de cet orateur semblait beaucoup s’exalter, à mesure qu’il continuait de parler. Ses yeux étaient étincelants, et sa physionomie, très mobile, était celle d’un homme qui paraissait avoir éprouvé de longs chagrins : comme il déclamait avec véhémence, qu’il nous était inconnu, et que plusieurs citoyens commençaient à se grouper autour de nous, nous prîmes, poliment, congé de lui, non pourtant, sans avoir partagé son indignation ; et je ramenai votre ami dans son logis; voilà l’Hôtel-Dieu, lui dis-je, en passant, nous y viendrons incessamment, et nous y trouverons de bienveillants compatriotes disposés à nous donner des renseignements sur les anciens et nouveaux hôpitaux de notre cité.
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Monsieur ,
Nous voici près du terrain que nous avons parcouru hier; vous avez trouvé, sans doute, que notre première course a été longue; mais j’ai pensé qu’en gravissant d’abord sur ces points escarpés, les autres promenades vous paraîtraient moins pénibles, car je crois qu’en général il convient, dans certaines entreprises, de commencer par ce qu’elles ont de plus difficile, pour n’entrevoir ensuite que le côté qui sourit le plus à l’imagination. Vous le savez. Monsieur, les hommes sont ainsi faits; la vue des obstacles porte naturellement une sorte de découragement dans leur esprit, et les prive quelquefois des ressources dont ils sont doués pour les surmonter.
Mais voyez au bas de cette montée , la place que nous avons déjà visitée : d’étroites maisons, de vieilles masures, ont remplacé d’antiques édifices, des monuments de la Phocée des Gaules. Entrons dans cette vaste maison; elle est bâtie sur un roc qui domine la ville, ses fondements enVlessinent les flancs rapides : avançons: celui qui, dans ce moment en a ladirec-
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tion , esi aussi poli que savant, et vous en serez bien accueilli. Vous lisez sur la porte que vous allez visiter l’Observatoire Royal : recueillons-nous un instant, ce lieu commande le respect; c’est le sanctuaire de la plus sublime des sciences. Oui , Monsieur, si les cieux annoncent la gloire de celui qui les forma, la contemplation des astres élève l’homme au plus haut point de sa grandeur; et la Providence, en lui permettant de calculer les lois de ce spectacle ravissant , semble , pour ainsi dire , l’associer à sa puissance , et retracer dans son âme, le noble sentiment de son origine et de sa dignité.
C’est aux jésuites que Marseille dut l’établissement de son Observatoire. Cette illustre compagnie fut accueillie par nos pères , l’an 1 579. Nous ignorons absolument dans quelle partie de la ville fut bâtie, chez nous, leur première maison : nous savons, seulement, qu’en 1614, Pierre de Riquetti , seigneur de Negreaux, et Thomas, son frère, qui en prit ensuite l’habit, fondèrent la maison professe de ce corps , aussi célèbre par son éclat, que par ses malheurs. On présume que cette habitation était dans le voisinage de l’église St. -Jaume (1), parce qu'en 1621, ces pères obtinrent cette église, tout-â~fait en ruines, et la lirent rebâtir. L'historien de Marseille a si bien com-
(1) M. le baron de Zach , ouv. cit.^ tom. 2, pag. 584, dit simplement que les jésuites vinrent s’établir, dans le voisinage de l’église de St. -Jaume, en 1614. Ruffi assure qu’ils vinrent dans notre ville en 1579. Tom. 2, pag. 54. Vid. quod. arch. de la Maison-de-Ville.
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pulsé les archives des paroisses et des couvents, qu’il a, pour ainsi dire, épuisé ce genre de recherches; mais il n’a pu fixer l’époque de la fondation de l’église dont nous parlons. On voit dans les actes de 1504, qu’elle existait depuis longtemps, puisqu’ils font mention de transactions passées entre le prévôt de l’église majeure , le curé de St.-Martin et celui de St.-Jacques ou St.-Jaume (1). Celle-ci était comme une succursale de l’église St.-Martin , et l’une et l’autre dépendaient du chapitre de la Major. Elle avait le droit de baptiser ; car nous apprenons , par les titres de cette époque , que le curé de St.-Martin , ayant baptisé , un juif, sans le consentement de ses parents, le roi René fit transporter les fonds baptismaux de cette église dans celle de St.-Jaume, où ils restèrent jusqu’à l’époque où les juifs de Marseille se furent convertis (2).
Les jésuites eurent la direction de l’église St.-Jaume depuis l’an 1621; ils commencèrent, l’an 1630, de jeter les fondements d’une autre maison , sous le titre de Sainte-Croix : Charles de Lorraine , duc de Guise gouverneur de Provence, fit mettre, lui-même, la première pierre de l’église , et légua 1 8,000 liv., pour être employées à la construction de cet édifice.
En 1639, la ville permit aux jésuites d’enseigner
(1) St.-Jaume est le nom catalan du mot français St.-Jacques (les Anglais disent James ) ; le Provençal en fournit d’autres exemples, depuis le règne des comtes de Provence, de la race Catalane.
(2) Ruffi. Ibidem Grand cartel, du chap. de St.-Martin, n» 11, pag. 75. . .
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la théologie, dans leur maison de St.-Jaume; cette permission fut confirmée, par lettres patentes datées de Versailles, du mois du mai de la même année. Ils eurent encore la maison de St.-Régis , située aujourd’hui vers le milieu de la rue Paradis : c’était une maison de profession , qui avait succédé à celle de St.- Jaume. Les jésuites la firent bâtir sur un terrain que le Roi leur avait donné en 1724 : ce terrain était connu sous le nom de Champ-Major ( Campus Major); lors de l’abolition de la compagnie, le Parlement l’adjugea à la communauté , qui le vendit à des particuliers : ceux-ci le morcelèrent , et on y bâtit les maisons qui forment une partie des rues Mazades, Grignan et Paradis. En 1725, M. de Belzunce obtint, par lettres patentes, la dotation d’un collège pour les jésuites. L’ouverture en fut faite en 1 727. Ce collège était dans leur maison de St.-Jaume; mais comme il n’était pas assez spacieux, cet illustre prélat leur acheta l’ancien hôtel de Yalbelle, qu’on appelait la maison des Quatre-Tours. Vers les dernières années de l’épiscopat de M. de Belzunce, on rebâtit ce collège; mais comme cet ouvrage fut mal fait , il était presqu’en ruine quelques années avant la révolution (1).
En 1696, les jésuites pensèrent sérieusement à faire construire une belle maison , à l’endroit où ils
avaient commencé, celle de Sainte-Croix. Louis XIV
(1) Archiv. de la Maison-de-Ville , noies et cahier sur l’Observ. M. le baron de Zach, ouv. cil-, pag. 584.
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leur avait cédé, pour cet objet, l’ancienne ibnderie du roc des moulins, près la place de Lenche. Vous voyez que cet un des points les plus élevés de la ville; mais au lieu de consacrer cet édifice à l’enseignement de la théologie, comme ils en avaient eu d’abord le projet, le père Laval , de leur compagnie, ayant pris le goût de l’astronomie-pratique, de Jean-Matthieu de Chazelles, professeur d’hydrographie à Marseille (1 ), engagea ses confrères à mettre en usage tout leur crédit à la Cour, pour obtenir du Roi, de leur faire bâtir un Observatoire dans cette maison. Ils y réussirent, dit-on , par les protections qu’ils avaient à Paris, et notamment par le secours du père de Lachaise, confesseur de Louis XIV, pour qui ce monarque eut toujours une tendresse particulière : peut-être aussi que le célèbre Dominique Cassini, avec lequel de Chazelles avait mis le P. Laval en relation , contribua, pour beaucoup, au succès de ce projet. On arrangea donc cette maison comme vous la voyez aujourd’hui, et l’Observatoire fut construit. Il fut mis
(1) Chazelles, Jean- Matthieu, professeur d’hydrographie à Marseille, de l’académie des sciences de Paris, naquit à Lyon en 1657, et mourut à Marseille le 6 janvier 1710. Il imagina de faire .«servir les galères, sur l’Océan, pour remorquer les vaisseaux, lorsque les vents leur seraient contraires, ou qu’ils leur manqueraient. Ce projet fut exécuté. Il commanda lui-méme la manœuvre , et il remplit les fonctions d’un homme de guerre et d’un savant. On lui doit la plupart des cartes qui composent le Neptune français. L astronomie, la géographie, la navigation lui sont redevables d’une infinité d’excellentes observations.
LET TR E V 1 NGT-I) U U XI ÉME.
en activité Tau 1702. Le père Lavai en eut la direction , et il la méritait. Il y traça une méridienne, qui n’existe plus; il la prolongea à deux ' lieues, du côté du midi, jusqu’à la montagne du Collet du Rose, où il fit tailler un rocher en pyramide , pour mire méridienne. Vous voyez , Monsieur, comment, à cette époque, les sciences étaient encouragées; mais le père Laval ayant été nommé professeur royal d’hydrographie des gardes de' la marine à Toulon, en 1718, tous les instruments de l’Observatoire de notre ville, le suivirent dans ce nouvel établissement, que le comte de Toulouse et le conseil de marine ne cessèrent de protéger.
Le P. Laval mourut à Toulon en 1 728. En 1 729 , le père Pézénas lui succéda à l’Observatoire de Marseille: ce fut sous sa direction que le Roi accorda ce grand télescope de sept pieds , que vous voyez devant vous, et qui n’est utile à rien; c’est un ouvrage de Short; il porte la date de 1756. Le P. Pézénas avait également obtenu l’autorisation de faire construire, à Londres, un quart de cercle de douze pieds de rayon ; mais cet instrument colossal n’a jamais existé, le projet en fut d’abord ajourné , et le changement de ministère le fit, ensuite, entièrement abandonner (1). .
Lors de la supression des jésuites, en 1763 (2) ,
(1) M. le baron de Zach , ouv. cité, pag. 587.
, (2) M. Millin s’est trompé d’un an. Voyage cité, pag. 266, tom. 311.
LEï TU E \ IN(iT-l)El! X I ÈIU E.
le Hüi se mit eu possession de l’Observatoire; mais on n’y trouva que très peu, d’instruments. Le P. Laval, comme on vient de le voir, en avait déjà diminué le nombre, et le père Pé:;é/îa.s' avait ensuite transporté le reste dans la ville d’Avignon sa pati ie, où il se retira. Il n’avait laissé que les pièces marquées aux armes du Roi, qui avaient été payées des fonds de la marine ; on avait même imaginé qu’il avait enlevé la bibliothèque de cet établissement , ({ue les livres qui la composaient avaient été, -longtemps, déposés dans une cave des vieux quartiers de la ville , et (|u’ensuite on les avait expédiés, peu-à-peii, à Avignon; mais ce fait ne repose que sur des on dil (1).
M. de Saint-Jacques de Silvabelle, de l’Académie de Marseille, succéda, par brevet du roi du 18 juin
(1) Le P. Pézénas, né le 28 novembre 1692, mourut le 14 février 1776, à Avignon (*).
M. le baron de Zach, passant par Avignon, en 1805, fit d’inutiles recherches pour faire l’acquisition des manuscrits qu’on disait avoir été laissés par le P. Pézénas , entre les mains d’une nièce qui avait été son unique héritière. 11 faut espérer, qu’en signalant ces manuscrits aux savans de ce siècle, M. le baron de Zach les aura sauvés de la destruction. On conserve à l’Observatoire un fragment du recueil manuscrit des observations météorologiques du P. Pézénas. Il y règne beaucoup d’ordre et de clarté; il se rapporte aux années 1761 et 1762. On y remarque deux lacunes fort curieuse ; elles indiquent que tel jour... Le P. Pézénas avait été à Aix, pour présenter une requête au Parlement. . . et que tel autre , il s’y était rendu de nouveau, pour la requête que le Parlement, disait-il, avait rejetée : or, il était alors question do la suprossion des jésuites.
(*) Dictionnaire des hommes illustres do la Provence. Tom. 11. lettre P.