‹ Lettres athéniennesChapitre 11 sur 22 · LES DÉBRIS (SUITE · texte numérisé non relu

LES DÉBRIS (SUITE

Je voudrais continuer de suivre avec vous l’itinéraire de Pausanias : c’est encore, tout imparfait qu’il soit, le seul guide qui nous reste à travers la ville antique. Nous avons vu le Périégète s’avancer en diagonale de l’ouest au nord, du Céramique à la grotte d’Aglaure ; puis il est descendu dans les bas quartiers, au nord-est de l’Acropole, jusqu’au temple de Jupiter Olympien. Arrivé là, il se dirige vers le nord en suivant le cours de l’Ilissus, dans cette partie de la ville où l’on avait construit, sous la domination romaine, notamment sous les empereurs, de riches villas dans la campagne.

Aujourd’hui la grande place où s’élèvent les ruines de l’Olympiéion est entièrement vide; il est impossible de deviner ce qu’ont pu devenir les immenses débris de cet édifice; on n’en retrouve pas trace; de ces cent vingt-huit colonnes, cent douze ont disparu; une destruction impitoyable en a dispersé les fragments mêmes à tous les vents du ciel. Au delà du lit desséché de l’ilissus s’étendent de vastes campagnes qui descendent en pente douce jusqu’à la mer, qu’on aperçoit à l’horizon ; en deçà ce sont des espaces libres, quelques champs, des terrains vagues, et le jardin du Roi, qui remontent vers le nord jusqu’à la route de Képhissia.

C’est là. selon toute apparence, que se dressaient jadis les villas romaines aussi bien que les édifices dont parle maintenant Pausanias. On est d’autant mieux fondé à le croire que la terrasse de l’Olvmpiéion dominant le ravin de l’Jlissus, la « Ville d’Adrien » n’a pu se développer de ce côtélà. Il fallait donc nécessairement qu’elle se construisît du côté du nord, et, en effet, dans le jardin royal, ainsi que je l’ai rappelé quand j’ai décrit ce lieu charmant, un long pavage en mosaïque, divisé en salles rondes et en avenues, indique évidemment une maison romaine; quelques chapiteaux et des inscriptions de l’époque impériale achèvent de démontrer que le quartier du temps des Césars se déroulait sur le large terrain situé entre le cours de l’Ilissus et la grande route qui mène aujourd’hui à Képhissia et au Pentélique.

On a peine à se le figurer en l’absence d’aucune autre ruine que les quelques fragments du jardin du Roi, mais on ne peut douter sur le témoignage parfaitement net de Pausanias, que ce ne fût sur cet emplacement que se dressaient les édifices somptueux qu’ Adrien avait construits. On y admirait d’abord le temple de Junon, celui de Jupiter Panhellénien, le « temple commun à tous les dieux », c’est-à-dire le Panthéon; puis ces merveilleux portiques formés de cent vingt colonnes de marbre de Phrygie et dont les plafonds étaient couverts d'ornements d’or et d’albâtre, les murs de tableaux et de statues, ces vastes bibliothèques et enfin le Gymnase qui portait le nom du prince et qu’entouraient cent colonnes de marbre libyen. Tout cet espace où la générosité vraiment admirable d’ Adrien* avait amoncelé les édifices a dû être ravagé avec un acharnement passionné, car il n’existe pas une pierre où l’on puisse rattacher un souvenir. Le sol actuel est presque au niveau du sol antique, et les fouilles ne pourraient donner que des fondations;

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marbres, tableaux, livres et statues, les maisons des hommes et les sanctuaires des dieux ont péri pour jamais :

L’impassible nature a déjà tout repris.

Pausanias, après avoir erré à travers ces monuments magnifiques, revient à fllissus et en remonte le cours. Je me borne à noter ce qu’il rencontre sur son chemin, sans pouvoir rien contrôler de son récit. Je suppose que les édifices qu’il énumère étaient plutôt des chapelles que des temples, car l’espace n’est pas grand jusqu’au Stade, qui est la fin de sa course. C’est d’abord le sanctuaire d’Apollon Delphinien, puis celui de Vénus où s’élevait une statue d’Alcamène et qu'on appelait la « Vénus dans les jardins ». Ce nom semble indiquer qu’on était là sur la lisière du quartier romain, et pour ainsi dire dans la campagne. En elTet, maintenant encore, la ville ne s’étend pas au delà; des touffes d’arbres se dressent près du lit de fllissus ; il y a aux environs des cafés ombragés où les Athéniens viennent chercher, l’été, quelque fraîcheur, parfois aussi un peu de fièvre, à ce que l’on prétend ; c’est assurément le lieu le plus vert et le plus riant des alentours, un véritable coin rustique, protégé par des collines assez élevées, égayé par des bosquets et par une perspective où se dessinent les sinuosités de la rivière. S’il y avait un peu plus d’eau entre les deux rives, ce serait un joli paysage. Mais les cailloux arides, les flaques stagnantes gâtent un peu cet agréable tableau. De temps à autre cependant, quand les grosses pluies de l’hiver ont sur plusieurs points et pendant quelques jours inondé la campagne, ou bien quand une couche de neige, vite fondue, a poudré le sommet de l’IIymète, alors fllissus prend des airs de torrent, et l’on a même répandu dans la ville, il y a deux ou trois ans, le bruit assez

étrange qu’un voiturier naïf s’y était noyé avec sa charrette. On ne devine pas trop comment il a pu s’y prendre, et je crois que c’était là une inoffensive prétention des Athéniens empressés de propager une rumeur aussi flatteuse pour l’Ilissus. Cet incident a pour moi un vague aspect de légende mythologique, car c’est à peine si le ruisseau pourrait entretenir le bassin au-dessus duquel se balance l’escarpolette de Sarah la baigneuse. Disons cependant pour relever sa gloire, qu’un peu plus bas je l’ai vu quelquefois se précipiter en cascade du haut des rochers qui forment une grotte célèbre dans l’antiquité sous le nom de grotte des Nymphes.

Comme je ne suis pas astreint dans ces causeries à une marche bien régulière, je retourne un instant sur mes pas jusqu’à cette petite chute d’eau qui est une rareté dans PAttique. Au pied de l’Olympiéion, je traverse un emplacement encombré de détritus et j’arrive au cours de l’Uissus, devant un demi-cercle de rochers de trois mètres de haut environ, arrondis et voûtés, d’où sort une source et qui protègent de leur ombre fiaîche un bassin d’eau courante. Il y a des antiquaires qui ont cru reconnaître là l’Enneacrounos dont j’ai parlé dans la lettre précédente, mais ils avaient mal lu Pausanias, qui indique l’Enneacrounos dans le quartier voisin du Céramique. Cette source s’appelait et s’appelle encore la « Belle Fontaine » (Callirhoë); les femmes d’autrefois aussi bien que celles d’aujourd’hui lavaient leur linge dans le bassin; c’était un lieu de réunion pour leurs troupes babillardes, et il était, selon l’usage, dédié aux nymphes; la grotte était le sanctuaire de ces divinités. L’ilissus, dans la saison où il amène les eaux de la montagne, arrive par le haut de ces rochers et tombe dans la vasque inférieure. On peut entendre là son murmure, très-doux d’ailleurs, même en ses jours de colère.

Je reviens maintenant au cours supérieur de ce petit ruis-

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seau et aux édifices que Pausanias a vus sur ses rives. Auprès de la Vénus d’Alcamène, il indique un temple d’Hercule nommé le Cynosarge, puis les autels d’Hébé et d’Alcmène, puis le Lycée consacré à Apollon Lycien, puis le tombeau de Nisus roi de Mégare, si connu par le cheveu auquel était attachée sa vie et que lui coupa si traîtreusement sa fille Scylla amoureuse de Minos. On est là en pleine mythologie; Scylla fut changée en alouette et Nisus en épervier; Virgile rappelle ce souvenir dans les Géorgiques :

Adparet liquido sublimis in aere Nisus,

Et pro purpureo pœnas dat Scylla capillo.

Nous ne quittons pas la mythologie en passant devant les rochers où Borée enleva Ilithyie. qui jouait sur les bords de niissus. Les Muses avaient aussi un temple aux alentours ; il paraît qu’au dernier siècle on en voyait encore les ruines. Les paysans en auront sans doute utilisé les pierres pour leurs maisons, car on n’en retrouve pas de vestiges ; on sait seulement qu’il était près du pont actuel situé en face du Stade. Nous pouvons saluer en passant le souvenir de Codrus, roi d’Athènes, le dernier monument que cite Pausanias avant d’arriver au Stade Panathénaïque, et qui, étant indiqué par lui après le sanctuaire des Muses llissiades, devait être situé à peu près à l’entrée du pont. Ce pont tout moderne, de marbre blanc et de belle apparence, nous conduit de la rive droite à la rive gauche, et devant nous s’ouvre un vaste cirque naturel formé par les collines qui dominent la rivière ; les deux pointes du croissant, marquées par les grossiers soubassements d’édifices inconnus qui s’élevaient sur leur sommet, s’avancent parallèlement vers l’Ilissus; Pintérieur se développe profondément dans le monticule.

Voici un emplacement fameux dans l’histoire intime d’Athènes. Les exercices de la jeunesse, la lutte, le ceste, la

course à pied et à cheval, la course des chars, se développaient à l’aise dans cette large enceinte. A l’origine les spectateurs des combats quotidiens qui préparaient les athlètes aux grands jours de l’Isthme, de Némée et d’Olympie, s’asseyaient sur les rampes gazonnées des collines ; mais Hérode Atticus, sous Auguste, couvrit le terrain de degrés de marbre avec une si grandiose libéralité que Pausanias s’écrie dans un hyperbolique langage : « Il a presque épuisé la carrière du Pentélique. » Aujourd’hui la végétation a reconquis le sol des talus; toute construction a disparu; une bande de marbre en demi-cercle indique seule le fond de l’arène; à peine çà et là quelques travées sont encore visibles. En ce lieu témoin de tant de rivalités passionnées et qui a retenti de tant de joyeuses clameurs, tout est solitaire et silencieux. La grande caverne qui s’ouvre dans le liane gauche de la colline et qui servait sans doute de passage à la foule ou de remise pour les chars est maintenant encombrée de boues, de pierres et d’iinmondices. Parfois quelques enfants courent sur le sol aplani où se formait dans les jeux héroïques la beauté rhythmique des éphèbes athéniens, souvent aussi des gens de la campagne conduisant des chèvres suivent les sentiers vaguement tracés sur la hauteur ; mais d’ordinaire l’espace est vide, et je puis, entièrement seul avec mes souvenirs, évoquer devant ma pensée les luttes «les athlètes, les cavaliers des Panathénées, les efforts des combattants qui songeaient aux couronnes de l’Élide et aux odes de Pindare, les cestes lancés au loin par les bras nerveux, les chars tournant dans la poussière, les harmonies de la forme plastique, le pot5 me visible de la jeunesse, de la vigueur et de la beauté. C’est là que sont venus les Alcibiade et les Charmide, les plus beaux des hommes, parfois aussi Socrate, qui, dans les intervalles de la palestre, leur parlait des choses de Pâme; c’est là que s’est formée la pléiade

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des vainqueurs olympiques dont nous retrouvons les noms sur les stèles du Céramique et de l’Acropole, les jeunes guerriers qui mouraient pour la patrie, les admirables modèles de la statuaire. Tous les dieux de marbre et de bronze sont sortis de cette enceinte où s’épanouissait la vie antique :

Ante urbem pueri et primævo flore juvenlus

Exercentur equis domitantque in pulvere currus.

Aujourd’hui, aride et pierreuse, l’arène présente le mélancolique aspect de Tabandon; la vie s’est retirée de cet espace; il semble qu’on soit sur les ruines d’un temple dévasté.

Pausanias ne dépasse point le Stade. Il a parcouru tout le nord de la ville; sans transition il aborde le côté sud. Il ne le dit point, mais il revient sur ses pas et commence la seconde partie de son itinéraire au pied de l’Acropole, là même où il l’a quittée pour suivre le cours de lTlissus. 11 part alors d’une rue située à l’angle sud-est de la citadelle et qu’on appelait la rue des Trépieds. Elle venait du Prvtanée et se dirigeait vers le théâtre de Bacchus; étaitelle droite ou tortueuse, c’est ce que l’on ne saurait dire, car des ruelles étroites et des maisons en désordre recouvrent aujourd’hui son emplacement, mais nous en retrouvons un tronçon avec certitude grâce à un charmant édifice qui seul a subsisté de tous ceux dont elle était couverte. On sait que les riches Athéniens désignés pour les fonctions de choréges, et aussi les athlètes couronnés aux grands jeux de la Grèce, consacraient parfois par un monument le souvenir de leurs libéralités civiques ou de leurs brillants triomphes. C’était dans la rue des Trépieds que se dressaient ces diverses offrandes aux dieux et à la cité. Le petit édifice dont j’ai parlé plus haut était un de ces sanctuaires; il s’élève en rotonde, entouré de sveltes colonnes corinthiennes, cou-

ronné d’une frise délicatement sculptée; sur le sommet, des palmes réunies se dressent en acrotère; elles supportaient jadis un trépied de bronze. Probablement pour assurer la solidité de cette construction aérienne, des plaques de marbre sont placées jusqu’aux trois quarts de la hauteur dans les entre-colonnements : malgré cette combinaison qui diminue la légèreté de l’édicule et qui lui donne l’aspect d’une tourelle posée sur un piédestal, ce monument dédié, au quatrième siècle, par un chorége ou un victorieux appelé Lysicrate, est une des plus élégantes fantaisies de cet art inépuisable qui ne dédaignait pas de se prodiguer dans les plus petites œuvres.

C’était dans un ces étroits sanctuaires qui bordaient la rue des Trépieds que se trouvaient placés le groupe de l’Amour et Bacclius par Thymilos et le fameux Satyre de Praxitèle. Je trouve à ce propos dans Pausanias une anecdote qui a l’air d’une ode d’Anacréon ou d’une épigramme de l’Anthologie. Phryné souhaitait de savoir quelle était l’œuvre préférée de son amant Praxitèle; comme le sculpteur méfiant se refusait à la nommer, elle lui annonça un jour à l’improviste que son atelier venait d’être détruit par un incendie. « Tout est perdu, s’écria le maître, si Ton n’a sauvé Y Amour et le Satyre! » Alors Phryné se prit à rire : « Rassure-toi, dit-elle, rien n’a péri, mais je connais maintenant tes préférences. » Elle admirait le Satyre, mais fidèle au dieu dont elle était la prêtresse, elle choisit la statue de l’Amour.

De toutes ces merveilles, il ne nous reste que la tourelle de Lysicrate. Elle est située sur une petite place mal aplanie, et tout alentour on voit sortant de terre, comme s’ils réclamaient de revenir au soleil, des fragments de colonnes, des vestiges d’architecture. La France a d’anciens droits sur ce terrain aussi bien que sur l’édifice; naguère elle Ta fait

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