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LA FAMILLE

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le bras gauche, à demi caché par un pan du manteau flottant, s’élève vers le ciel comme pour indiquer le caractère idéal de l’entretien qui se poursuit. Les jambes croisées en bas laissent deviner leurs formes parfaites sous le tissu qui les recouvre; tout le corps, au repos, développe avec une tranquillité vigoureuse et souple les fermes ondulations de ses lignes harmonieuses. Auprès de ces deux personnages, une femme assise dont le profil est sévère, la chevelure retenue par de larges bandelettes, replie le bras avec le geste des fileuses; elle poursuit sa tâche sans paraître les entendre. Cette scène me semble reproduire les calmes entretiens d’un père et d’un fils, et le travail de l’épouse continué au bruit des graves enseignements de l’âge mûr à la jeunesse. Je crois assister, au sein d’une famille heureuse, à quelqu’un de ces austères dialogues où se plaisait alors l’âme des jeunes et des sages, où la philosophie naissante recherchait les principes de la morale et de la beauté, et poursuivait dans un mélodieux langage l’idéal que Phidias et Ictinus révélaient dans le marbre, avant qu’il eût été proclamé par la parole auguste de Socrate et de Platon.

Un peu plus loin, voici des vieillards réunis sans doute sous un portique; les uns marchent en discourant, les autres suivent une discussion, groupés et immobiles. Les tètes malheureusement sont frustes, et l’on devine avec peine ces nobles visages; mais les attitudes majestueuses indiquent la dignité d’un entretien paisible; ce sont des citoyens prudents et préoccupés des intérêts de la patrie ou des problèmes de la science, qui discutent sur les questions politiques, sur la justice ou le culte des dieux avec la sérénité des âmes supérieures. Ainsi devaient paraître sur la place publique, environnés du respect de tous, les Aristide et les Cimon, les stratèges et les archontes, et aussi les puissants orateurs et les artistes illustres; tels étaient alors, en

ces jours de gloire, les chefs élus de la république, et il semble que ces hommes presque divins figurés sur l’immortelle frise représentent à l’avance le rêve politique de Platon, la démocratie gouvernée par la sagesse.

Le maître retrace ailleurs des scènes plus actives; après les délibérations de la paix, nous assistons aux luttes de la guerre. Un char conduit par deux écuyers robustes, courbés sur les coursiers, s’élance en avant; un héros nu, de taille élevée, se servant de son manteau flottant comme d’un bouclier, soutient l’attaque de l’ennemi. Devant cet épisode de marbre on croit voir revivre un chant d’Homère. Il y a une inspiration épique dans la pose du combattant : elle est à la fois naturelle et supérieurement rhythmée; la jambe en avant, le corps légèrement repoussé en arrière, il développe sans elTort toute la puissance de sa svelte musculature; robuste et léger, il a la grâce d’un jeune athlète et la majesté d’un demi-dieu. On s’imagine ainsi Patrocle ou Ajax, encouragés par Minerve invisible, bravant l’effort des guerriers de Troie, ou bien les intrépides combattants que Miltiade conduisait à Marathon. On rêve ainsi les soldats des grands poèmes, les vainqueurs des journées immortelles, les enfants de la Grèce héroïque.

Nous assistons enfin aux cérémonies sacrées; les bœufs et les béliers sont amenés au sacrifice, les jeunes hommes portent les urnes pleines d’eau lustrale, des personnages couverts jusqu’au milieu du visage par les draperies mystiques conduisent les victimes; la procession des Panathénées déroule ses groupes recueillis. Le sculpteur est ici pénétré de la pensée religieuse de tout un peuple; une foi naïve et sérieuse est visible sur les traits des éphèbes accomplissant un rite vénéré; c’est avec joie qu’ils sont acteurs dans les manifestations extérieures d’un culte chaste et grandiose; la sage Minerve inspire leur pensée et règle leurs mouvements.

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Ainsi se résumait dans la frise la vie idéale rêvée par la société antique, les exercices du stade, le repos de la famille, l’adolescence attentive aux leçons austères de l’âge mûr, les conversations politiques doucement conduites par la vieillesse prudente, les guerriers sur le champ de bataille, les fêtes de la divinité virginale. Le marbre rappelait aux générations qui passent, en même temps que la beauté suprême, les épisodes de l’existence morale la plus haute, la raison souriante, le dévouement à la patrie. L’enseignement des devoirs pénétrait dans les âmes avec le sentiment de la forme parfaite, et le grand siècle despoëtes et des philosophes s’instruisait de l’idée pure et de la vertu à l’école des sévères sculpteurs.

Ce n’est pas seulement l’intelligence que ces maîtres élèvent, c’est encore les âmes qu’ils apaisent et rassérènent. Que de fois, tourmenté par des soucis pénibles, agité peutêtre par ces pensées dont on rougit soi-même, troublé par les luttes sans cesse renaissantes contre les pièges de la fortune, les incertitudes de la destinée, les injustices des uns et l'indifférence des autres, fatigué, découragé par la vie, triste devant la vieillesse qui vient, ai-je retrouvé le calme et l’énergie devant ces immortelles œuvres ! Que de choses grandes et fortes ces marbres m’ont murmurées ! Combien leurs lignes pures ont-elles raffermi dans ma pensée le sentiment de la justice et de la vérité, le respect des lois augustes î Que de fois j’ai été demander au Parthénon d’ictinus et aux bas-reliefs de Phidias de maintenir ma sagesse hésitante et mon courage ébranlé ! Auprès d’eux, sous l’action pénétrante de leur sereine éloquence, que de fièvres j’ai senti se calmer, que de doutes s’éteindre, que de mélancolies s’effacer! Que j’ai vu disparaître de tentations et de mauvais rêves! Ils ont été mes conseillers toujours sages, mes consolateurs toujours fraternels. Leurs affii mations

silencieuses ont détruit tant de sophismes dans mon esprit 1 leur beauté lumineuse a rayonné dans mes ténèbres. Jamais je ne les ai quittés, jamais je ne suis descendu des hauteurs morales où je m’étais élevé avec eux sans qu’ils aient laissé en moi quelque chose de leur force, de leur paix, de leur harmonie.

Je me sens ému d’une impression différente devant les bas-reliefs placés dans la salle suivante et qu’on appelle les Victoires. Ce n’est plus la souveraine majesté de la pensée que j’admire, c’est la grâce enchanteresse et la délicate fantaisie d’un maître savant et rêveur qui m’éblouissent. Quel sculpteur romanesque épris des ondulations de la ligne, des courbes suaves du corps féminin, a caressé d’un ciseau léger ces nymphes aériennes? Leurs groupes formaient jadis la balustrade de la terrasse où se dresse le temple de la Victoire aptère, et c’est pourquoi l’on a voulu voir dans ces jeunes femmes ailées des Victoires mystiques. Je ne sais si l’artiste inconnu qui créait ces merveilles songeait beaucoup à d’héroïques divinités. Voulait-il symboliser en elles la juvénile beauté de la gloire? Comprenait-il que les triomphes d’Athènes contenaient en eux la poésie chaste et jeune de la liberté? Ou plutôt n’a-t-il cherché à reproduire que les lignes vaguement entrevues dans sa vision de poëte? Celle-ci, en plein essor, la tète à demi renversée, la poitrine et le corps voilés d'une transparente tunique, projetée en avant comme la voile d’un navire, semble flotter dans l’air mollement bercée par le vent. Celle-là, devant un taureau qui s’agite entre les mains des sacrificateurs, court les ailes déployées, les bras levés, enveloppée dans les plis ondoyants de sa robe soulevée par l’air; il semble qu’on voie palpiter son sein sous le vêtement qui le cache, et ses admirables pieds nus frémissent sur un rhythme divin. La dernière enfin que le statuaire, avec

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une habileté un peu cherchée peut-être, a fait voir nue sous le fin tissu de sa longue tunique qui glisse à demi de son épaule, s’arrête un instant dans son vol pour rattacher ou délier sa sandale. Son beau corps, doucement courbé, apparaît ou se devine avec toutes les délicatesses d’une forme céleste et d’une jeunesse immortelle. Les tètes de ces œuvres charmantes ont malheureusement disparu. Le temps ou les Barbares nous ont ravi les figures exquises sans doute que le maître avait données à ces filles des dieux.

C’est toujours ici le regret profond; nous ne voyons que des fragments. Toujours une tète, un bras, une partie du visage se dérobent à nos regards; le génie des sculpteurs nous est envié par la destruction farouche. L’art ne nous donne que la moitié de ses secrets. Il faut que l’imagination supplée ou complète. La pensée du maître n’est jamais tout entière devant la nôtre; la beauté parfaite sortie de la main des hommes semble subir, elle aussi, comme nous-mêmes, la destinée des choses périssables, et la forme matérielle de l’idéal ne doit point subsister dans son unité radieuse. Sur cette terre grecque où l’art a incarné la pensée divine, nous sommes condamnés à l’enseignement des débris. Ils en disent assez du moins pour que nous comprenions à demi l’énigme éternelle. Sans nous présenter l’ensemble de la conception sacrée, ils en expriment le sens avec une éloquente clarté. Peut-être la beauté absolue ne doit-elle être révélée qu’à ceux qui l’ont surprise eux- mêmes; après eux sans doute nous n’avons plus droit qu’aux fragments de l’héritage.

Longtemps je contemple encore, dans ce petit Musée de l’Acropole, ces marbres brisés et aussi d’autres morceaux épars mélancoliquement appuyés les uns sur les autres, réunis dans leur fraternelle infortune, des bustes dont les

formes s’accusent à peine, des torses dont les membres ont disparu, des draperies qui entouraient des corps oubliés. Je m’arrête encore devant les deux tètes polychromes dont je vous ai décrit ailleurs, en parlant du vieux Parthénon, la beauté fascinatrice, devant ces statues du vieil Érechthéion, qu’on a découvertes naguère. Je remarque au passage sur des socles où se dressaient autrefois sans doute des personnages religieux ou héroïques, une curieuse procession et surtout la danse militaire, la pyrrhique, figurée par huit jeunes guerriers élevant en cadence leur bouclier léger; un peu plus loin, voici une statuette de Minerve, décapitée, mais dont la tunique talaire développe avec tant de grâce ses plis serrés à la taille par une fine ceinture, et encore tant de chapiteaux ioniques avec leurs oves délicates et leurs palmettes élégantes, puis le serpent de l’Érechthéion déroulant ses flexibles anneaux, puis des fragments de colonnes, de bas-reliefs, de vases, de bronzes, d’inscriptions, des tètes de lion, des antéfixes, des acrotères qui ont couronné les temples illustres. Et quand je sors des étroites salles où j’ai étudié ces merveilles, il me semble que du Parthénon qui se dresse devant moi s’élève une voix qui nous dit : Voici ce qui demeure des choses humaines après deux mille ans, mais au-dessus de ces débris voyez surtout, en vous aidant de nos œuvres, l’idéal qui survit aux siècles et qui se rit des Barbares *.

1 Depuis que ces pages ont été écrites , le Musée de l’Acropole a été réorganisé par les soins assidus de Péphore général des antiquités, M. Cavadias. Chaque salle représente désormais une époque de Part, et, en les parcourant toutes, on suit le développement de la sculpture depuis l’archaïsme jusqu’aux temps qui ont précédé le style gréco-romain.

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