‹ Lettres athéniennesChapitre 16 sur 22 · LES MUSÉES (SUITE · texte numérisé non relu

LES MUSÉES (SUITE

Avant de sortir de l’Acropole, dans la cour des gardiens, je m’arrête toujours devant quelques fragments qui sont restés en plein air et qui sont destinés d’ailleurs à entrer plus tard au Musée. Je citerai seulement un adorable torse de jeune fdle, vêtue d’une fine tunique dont les plis serrés à la taille par une mince cordelette semblent doucement soulevés par le souffle du sein virginal; j’indiquerai aussi un bas-relief représentant un quadrige conduit par un écuyer qui tend fortement les rênes, tandis qu’un soldat, le bouclier au bras, se tient suspendu au char comme s’il était prêt à descendre pour combattre. Ce bas-relief de la meilleure époque de l’art est placé sur l’une des faces d’un bloc de marbre qui servait de piédestal à la statue de quelque héros. Longtemps il est resté enclavé dans les montants de la porte dite de Valérien, construite, comme je l’ai rappelé ailleurs, en des temps presque barbares, au pied des Propylées, avec des morceaux recueillis au hasard et groupés avec indifférence ; je regrettais fort que ce travail de petite dimension, mais de haute valeur, restât ainsi caché par les hautes herbes et ne fut connu que des rares curieux qui descendent jusqu’au bas des escaliers vénitiens pour admirer de là dans son ensemble le divin péristyle. C’est avec joie que je l’ai vu arraché à l’oubli; le maître qui a sculpté

ce quadrige, un siècle environ après l’époque de Phidias, s’est assurément inspiré de la frise du Parthénon, mais il n’est pas resté trop au-dessous de son modèle, et la sveltesse de la ligne, la libre allure du mouvement naturel et élégant tout ensemble rentrent dans les meilleures traditions du style athénien *.

C’est dans cette première cour que l’on a construit une baraque de planches pour y renfermer les œuvres d’art trouvées à l’Asclépiéion. Cette baraque, soit dit en passant, est malaisément accessible, le gardien détenteur de la clef se trouvant rarement là quand on le réclame. J’ai pu cependant, non sans peine, entrer plusieurs fois dans ce sanctuaire quelque peu encombré de fragments informes ou mutilés; j’y ai remarqué surtout des ex-voto de marbre offerts à Esculape par des malades reconnaissants. En parlant des fouilles de l’Asclépiéion dans une lettre précédente, j’ai raconté le bizarre système de guérison accepté par la piété des fidèles; il me semble que ceux qui résistaient à cette thérapeutique pouvaient à bon droit considérer leur succès comme un miracle et devaient bien un hommage au fils d’Apollon. Aussi laissait-on dans le temple un présent proportionné à sa fortune. Les bas-reliefs étaient les offrandes les plus ordinaires, car on en a rencontré bon nombre dans les ruines; presque tous présentent la même scène, traduite avec plus ou moins de talent, selon la générosité des malades qui s’adressaient, les uns à un artiste, et les autres à un artisan.

Ce sujet presque uniforme est la réception solennelle du donataire et de sa famille par Esculape et sa fille Ilygiée. Le dieu est assis sur un trône; sa fille se tient debout derrière lui. Les faibles mortels, tantôt de dimensions plus petites, tantôt de taille presque égale, s’avancent respectueusement

1 Ces deux ouvrages sont, depuis peu, au Musée de l’Acropole.

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devant les deux immortels. Plusieurs de ces œuvres accusent une main habile ; j’en ai admiré une d’un travail exquis; le torse nu d’Esculape est traité avec une perfection et une puissance d’autant plus remarquables que la stèle est petite et que le personnage ne dépasse point la proportion d’une statuette; mais la justesse de la pose, le fini des détails, la savante fermeté du modelé sont dignes des plus grandes œuvres de la statuaire. Je n’hésite pas à attribuer cet ouvrage à un maître qui s’est assujetti, soit par reconnaissance personnelle, soit par amitié pour le donataire, à traiter un thème convenu; ce torse malheureusement décapité est contemporain de l’école de Praxitèle; il attire le regard entre les autres marbres analogues qui l’entourent; c’est un travail d’un inestimable prix.

Parmi ces ex-voto rangés à côté les uns des autres comme autant de petits tableaux, je remarque encore une œuvre d’un autre genre, d’époque postérieure, un cavalier en relief sur une plaque de marbre gris de l’Hymète. Le cheval est de forte encolure comme tous les coursiers antiques et vigoureusement musclé; le cavalier porte un costume romain. Ce petit ouvrage, de fine ciselure, doit appartenir aux premiers temps de l’Empire; il a les apparences d’un portrait. Le cavalier serait le malade guéri, et. à la façon robuste dont il maintient son cheval, il fait honneur à la thérapeutique d’Esculape.

Je n’insisterai pas sur la série des autres offrandes dont les similitudes sont un peu monotones, et cependant plus d’un de ces ouvrages, par la noblesse du dessin et l’élégance des formes, ferait honneur aujourd’hui à nos meilleurs sculpteurs. Les artisans qui les exécutaient sur commande sortaient évidemment des ateliers illustres, et ils en avaient gardé, même dans leur condition inférieure, une dignité sobre et une étonnante précision de lignes. L’art commer-

cial lui-mème était alors consciencieux et grave, et si ces ouvriers n’égalaient point leurs maîtres, leur travail, tout commun qu’il fût, conservait la trace ineffaçable des leçons qu’ils avaient reçues et des modèles qu’ils avaient sous les yeux. J’ai été bien souvent frappé ici du mérite solide de certaines œuvres faites d’après les types déterminés et par de simples marbriers. Ceux-ci n’ont déployé sans doute ni imagination personnelle, ni moyens pratiques extraordinaires, mais ils étaient d’une grande école et ne pouvaient concevoir que des formes correctes et sincères. Ils avaient avec une expérience suffisante le respect de leur travail, et, en définitive, ils obtenaient, à des degrés inégaux, une perfection relative, quelquefois même ils approchaient de la véritable beauté. Ils savaient ne pas se copier les uns les autres tout en reproduisant des scènes pareilles, et ces obscurs élèves des immortels statuaires avaient dans la pensée comme un rayon atténué de l’éclatante vision qu’ils n’avaient pu qu’entrevoir. Ce caractère particulier de l’art grec secondaire est surtout sensible dans les nombreux monuments funéraires que nous voyons à Athènes et dont nous allons étudier, en parcourant le Musée central de sculpture, construit sur la route de Patissia, les diverses catégories.

Ce Musée n’est pas encore complètement organisé; nombre d’œuvres étendues par terre et dont les morceaux ne sont pas réunis, attendent d’ètre dressées sur un piédestal. Mais il contient plusieurs objets de premier ordre, de ce pur style dont on trouve si peu d’exemplaires dans les collections des autres capitales. Je les expliquerai tout à l'heure; je voudrais d’abord m’arrèterquelque peu devant les diverses stèles mortuaires qui s’y trouvent et qui peuvent, à peu près toutes, être rangées en quatre ou cinq classes analogues.

Il faut remarquer en premier lieu, et avant de parler de ces bas-reliefs, que les formes des tombeaux étaient assez

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variées eu Grèce. Sans rappeler les sépultures vulgaires amplement recouvertes par une longue dalle de pierre ou le marbre, et dans lesquelles on retrouve souvent des vases ît des statuettes, je dois dire que la plupart des tombeaux îe sont indiqués sur le sol que par une colonnette basse, de marbre gris en général, qui porte inscrits les noms de la personne morte, ceux de son père ou de son mari et son pays d’origine. On rencontre encore souvent une plaque de marbre, dont le sommet figure soit un chapiteau dominant une sirène ailée, soit une acrotère à palmettes, soit des antéfixes. Parfois un bas-relief très-mince représente assez grossièrement deux ou trois personnages, ou bien un vase à long col, ou bien encore des guirlandes, un sphinx, des fleurs en rosace. J’ai vu aussi, comme monuments, de simples vases pleins, portant sur la panse en bas-relief la scène dont nous parlerons plus bas, la visite au mort; il en est qui sont cannelés avec une extrême délicatesse; il existe encore, au Céramique, des niches vides avec des inscriptions au fronton ou à la base. Ce sont là des œuvres commerciales que je ne cite que pour mémoire.

Les familles riches seules pouvaient placer sur la tombe de leurs proches de véritables bas-reliefs : mais comme ce n’étaient pas ordinairement des statuaires qui se chargeaient de ces monuments, l’inspiration n’en était pas renouvelée, et les praticiens, si habiles qu’ils fussent, jugeaient plus facile de s’en tenir à la répétition de plusieurs scènes traditionnelles dont ils avaient, pour ainsi dire, tous les détails dans la main et qui ne leur coûtaient point d’effort. Il arrivait, de temps à autre, qu’un artisan plus familier avec la manière d’un grand sculpteur produisait un travail remarquable. Quelquefois même, — ainsi qu’il en est de célèbres exemples dans les temps modernes et de nos jours, — un maître consacrait son ciseau à ce genre secondaire réservé

aux ateliers inférieurs. Mais d’ordinaire on reconnaît dans ces stèles une composition réglée d’avance, une expression pareille et des négligences d’exécution. La plupart sont des marbres monotones, hâtivement travaillés et répétant les mêmes attitudes.

En général, la stèle funéraire grecque a la forme d’une niche carrée, surmontée d’un chapiteau bordé ou non d’antéfixes, et sous lequel les noms du mort sont gravés. Le fond est plat, et les figures se détachent en haut relief. L’élévation du monument varie d’un mètre à un mètre et demi ; sa largeur ne dépasse guère un mètre. Quant aux sujets, on peut les comprendre sous quatre titres différents : 1° le personnage seul ; 2° le mort et un vivant qui le contemple, sans qu’un attribut spécial les distingue l’un de l’autre; 3° le mort recevant la visite de sa famille (ce sujet semble particulièrement réservé aux femmes); 4° la jeune trépassée et le coffret aux bijoux. Les autres scènes sont exceptionnelles.

Le personnage seul est assez rare. C’est ordinairement un homme drapé, le coude droit appuyé sur la main gauche et qui semble méditer ; il y a plusieurs reproductions de ce modèle au Musée de Patissia : les plis du vêtement sont nettement traités, l’expression du visage est simple et grave. Un de ces personnages est accompagné d’un chien; quelques animaux au surplus paraissent dans les monuments funéraires ; sur une stèle de la décadence, qui représente un enfant, l’artiste a placé un oiseau dans la main de l’enfant, et un chien bondissant auprès de lui. On trouve moins de femmes seules sur les stèles ; j’en puis rappeler deux toutefois : l’une est debout, le menton soutenu par la main gauche, dans l’attitude de la réfiexion ; l’autre est assise, tenant un vase. Aucun ouvrage de cette catégorie n’est de haute valeur. Comme curiosité, j’en citerai un assez bizarre, et

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dont la composition échappe à la forme traditionnelle : le relief à fleur de marbre, dont le modelé est à peine indiqué, figure un rocher qui surplombe la mer; le personnage est assis sur ce rocher et paraît considérer l’horizon. Près de lui, on aperçoit la proue recourbée d’un navire, d’où l’on peut conclure que ce travail rudimentaire, inachevé sans doute, et d’époque inférieure, était dédié à la mémoire d’un naufragé. Le nom du mort, « Démocléidès », n’est accompagné d’aucune inscription explicative, et ce marbre demeure une énigme mélancolique dont le mot sera toujours inconnu.

Les stèles à deux personnages sont plus intéressantes* mais également peu nombreuses. On peut les diviser en deux groupes : tantôt l’un des personnages est accessoire, tantôt les deux personnages, évidemment ensevelis dans le même tombeau, sont l’un et l’autre, au même degré, l’objet de la composition funéraire. En parlant du Céramique, j’ai noté plusieurs œuvres de cette dernière catégorie, dont la plus importante est la tombe de Démétria et de Pamphila. Je n’en ai surpris qu’une seule au Musée de Patissia : c’est une jeune femme assise, tenant un miroir et serrant la main d’un jeune homme à demi nu. On pourrait croire à une simple visite d’un vivant à une morte, analogue à ces entretiens funèbres dont j’aurai à parler plus loin ; mais les deux noms inscrits sous le fronton exactement au-dessus de chaque figure démontrent que la tombe leur était commune : mari ou femme, frère ou sœur, Miko et Dion sont intentionnellement réunis dans ce bas-relief comme dans leur sépulture.

Il y a, au contraire, au Musée, divers monuments où l’un des personnages est secondaire. Voici un éphèbe nu, dans l’attitude d’un athlète qui va lancer le disque : le petit garçon qui le regarde n’est certainement là que pour ani-

mer la scène. Non loin de là. un enfant, que l’inscription appelle Clinias, met la main sur la tête d’un enfant plus jeune qu’il semble vouloir protéger. Ailleurs, sur une stèle dont le sommet est couronné de gracieux fleurons, près d’un enfant vu à mi-corps, sans aucune expression et tout à fait insignifiant, se dresse un buste admirable de jeune homme où je reconnais la main d’un maître. Le visage est de profil, le corps de face, à demi drapé ; le bras droit élevé se dirige vers un objet qui ressemble à une cage, la main gauche tient un oiseau : un quadrupède de forme indécise, dont la tète est frisée, est placé sur une petite étagère. C’est un des marbres les plus parfaits du Musée : la tète, charmante et sérieuse, est travaillée avec un soin extrême, la partie nue de la poitrine est un modèle de précision délicate ; les plis de l’étoffe légère retombent avec une élégance particulièrement fine et correcte. C’est bien ce jeune héros qui est le sujet : l’autre ne paraît qu’un remplissage ; on ne les dirait même pas de la même main.

Je signalerai enfin, dans cet ordre d’idées, deux stèles de grandeur naturelle, de mérite inégal, mais dont la composition offre de frappantes analogies. Elles représentent, au premier plan, un jeune homme qu’un vieillard contemple avec tristesse. C’est l’hommage d’un père à son fils. Je passe rapidement devant la première, en marbre gris fort usé et d’un travail assez lourd. Mais la seconde est une des merveilles de la sculpture attique; je n’hésite pas à l’attribuer à l’un des éminents artistes du quatrième siècle. J’admire ici cette simplicité dont le caractère est si grand dans les formes absolument pures. Le jeune homme, vu de face, est -ippuyé, presque assis, sur un fût de colonne ; le corps entièrement nu, en très-haut relief, presque en ronde bosse, est d’une merveilleuse justesse de modelé : je connais peu de torses aussi achevés ; le marbre exprime avec une moel-

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leuse énergie la fraîcheur de la jeunesse et les plus délicates ondulations de la forme. La beauté des lignes de la tète et du visage est particulièrement irréprochable et séduisante : l’ovale parfait, la chevelure courte et frisée, les yeux pensifs, les contours suaves, présentent toute l’indéfinissable grâce du plus pur style athénien. Les bras malheureusement sont brisés, mais les jambes, croisées l’une sur l’autre et intactes, le pli du corps légèrement incliné, la pose naturelle et sobre, les moindres détails indiqués avec une douceur infinie, attestent non-seulement une habileté de main exceptionnelle, une science impeccable, mais encore le sentiment de l’harmonie qui n’appartient qu’aux grands sculpteurs. Le père du jeune éphèbe avec une émouvante expression de regret, le menton appuyé sur sa main droite, se soutient sur un bâton. Ce profil est d’un bon travail, mais d’une négligence calculée pour faire valoir la figure principale : il en est de même d’un petit enfant assis aux pieds du jeune homme, et qui pleure, la tète penchée sur ses genoux. Le héros de la stèle, que nulle inscription lie fait connaître, était évidemment issu d’une grande et riche famille : la finesse de ses membres, la distinction de son visage, démontrent que nous avons devant les yeux un des plus purs modèles de cette race supérieure formée par les exercices du stade, et dont nous devinons la nerveuse élégance, la noble structure dans les odes de Pindare et dans les dialogues de Platon. L’auteur, quel qu'il soit, de cette admirable statue a reproduit non-seulement un corps dans un irréprochable équilibre, mais encore un type historique dont nul siècle n’a depuis lors égalé la perfection idéale. Le soleil, ou bien un enduit léger, a, de plus, donné au marbre la belle teinte dorée qui colore si richement les colonnes du Parthénon.

J’en viens à une troisième catégorie de stèles : la visite

au mort. C’est de beaucoup la plus nombreuse. J’ai noté au Céramique celle d’Agathon, qui est un des ouvrages marquants de cette série. Je retrouve au Musée la reproduction de plusieurs scènes analogues. La personne morte est toujours placée sur un siège aux bras minces terminés parfois par une tète de bélier, au dossier élargi, aux pieds droits ; sa famille, représentée par deux ou trois personnages, la visite dans le tombeau où elle est censée revivre pour la recevoir. Une émotion tendre, joyeuse souvent, toujours recueillie, anime les visages. Aucun sentiment religieux n’y est indiqué : les attitudes et les figures ne révèlent que des impressions purement humaines. On n’y voit pas davantage la moindre pensée déclamatoire et dramatique. Les affections naturelles, intimes, telles qu' elles peuvent se montrer dans la vie, dans une scène toute familière, donnent seules un charme très-doux à ces entrevues naïves, pieuses et paisibles. Ici, c’est un vieillard à qui son fils vient serrer la main ; là, un ami qui console son ami. Ailleurs, c’est une jeune femme dans une attitude languissante, le dos appuyé sur le fauteuil, les mains étendues sur ses genoux, qui regarde avec mélancolie l’époux dont le souvenir l’a suivie dans la tombe; ou bien c’est une mère de famille à qui son mari amène ses enfants qui se pressent contre elle avec une tendresse émue ; tantôt c’est encore une mère que sa petite fille paraît entretenir en souriant, comme pour la distraire de la mort par son babil enfantin. Ailleurs, un petit garçon s’élance vers sa rnère en lui tendant les bras ; ou bien la scène est plus accentuée : voici une jeune femme, morte en couches évidemment, à qui la nourrice présente l’enfant dans ses langes tandis que son mari la regarde avec une douleur profonde. Voici une autre morte, que l'inscription nomme Phénippé, qui reçoit la visite de ses deux filles et de son époux; la plus âgée reste en arrière, mais la plus

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jeune, — sans doute la mieux aimée, — s’avance et serre la main maternelle. Admirez, dans la même salle, ce même sujet, traité avec une préoccupation évidente de la beauté des figures : les traits de la mère ont une douceur et un charme attrayants : la jeune fille debout présente l’un des types les plus achevés de la grâce virginale : sous ses bandeaux épais et ondés, se développent le plus radieux visage,, les lignes les plus pures ; le sein et le corps que l’on devine sous le péplon sont traités avec une rare précision. La main placée sur les genoux de la mère, qui la retient, complète, par la simplicité du mouvement, l’harmonie de la pose chaste et aérienne. On rêve ainsi les jeunes nymphes dans les bois sacrés. A côté d’elle, un peu en arrière, son père contemple cette scène avec un attendrissement visible : sa tète noble et pensive résume l’impression que laisse dans l’âme le cher souvenir des êtres qu’on a pleurés.

Quelque tristes que soient ces visites funèbres, quelque mélancolie qui se montre sur les figures, on ne peut cependant méconnaître qu’elles n’expriment en général que des sentiments résignés et calmes. De même que, se plaçant au point de vue du beau plutôt que de l’exactitude, le statuaire ne représente jamais la vieillesse chez les femmes, ni les infirmités dans aucune de ses œuvres, de même le génie attique évite les allures violentes, surtout à l’époque de Phidias et durant le siècle qui l’a suivi. Les scènes dramatiques, les mouvements brusques, les poses hardies, se rencontrent soit dans les statues archaïques antérieures immédiatement au temps de Périclès, soit beaucoup plus tard, pendant la période qui avoisine l’art romain, et notamment dans les écoles de Rhodes et de Pergame. L’ère qui s’étend depuis le milieu du cinquième siècle jusqu’au milieu du troisième est en possession de la sérénité : son caractère recueilli, sa splendeur olympienne qui n’exclut pas d’ailleurs, tant s’en faut, l’activité de la

vie, attestent la pleine conception de l’idéal immuable. C’est pourquoi les stèles de ce temps ne sont ni douloureuses ni sombres. Antipathique à la lugubre idée de la mort dont les poetes, depuis Homère jusqu’aux tragiques, ne présentent jamais que les plus pénibles images, l’art des sculpteurs s’inspire plutôt, dans les sujets funèbres, des écoles philosophiques dont Platon a exposé les doctrines avec tant de conviction et d’éloquence. La mort est certainement pour eux une vie supérieure, où Ton pense et où l’on se souvient de ce monde, et vers laquelle la mémoire de ceux qu’on a laissés sur la terre se reporte avec une confiance attendrie. La visite au mort représente en quelque sorte le mythe de l’àme immortelle continuant de vivre auprès de ceux qu’elle a quittés.

C’est dans cette pensée que les artistes réunissent autour du mort ses parents les plus proches et ses amis les plus chers, et encore parfois des animaux familiers, tels qu’un chien ou un oiseau. On verra de même, quand nous parlerons des vases et des statuettes, avec quel soin pieux les Grecs s’attachaient à déposer dans les tombes des objets qu’ils supposaient agréables au trépassé. La même idée a évidemment inspiré une quatrième catégorie de stèles, exclusivement placées sur des sépultures féminines, et qui représentent une femme à qui l’on offre ou qui tient un coffret à bijoux. Ce sujet a été traité par beaucoup de marbriers ; les uns l’ont placé sur des vases de marbre plein, comme une simple ornementation d’un travail commun, les autres l’ont répété d’une façon assez monotone dans de véritables bas-reliefs. Mais là, comme toujours, des maîtres s’emparant de cette donnée touchante, vulgarisée par des artisans, l’ont transformée par leur inspiration personnelle, lui ont donné une forme et une poésie exquises. J’ai cité, en décrivant le Céramique, le bas-relief d’IIégéso, fille de

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Proxénos, qui est assurément le chef-d’œuvre du genre aussi bien par la suavité des lignes que par la mélancolique beauté de la figure. Le Musée de Patissia nous offre plusieurs variantes de cette scène. Tantôt la jeune morte est seule, et devant elle une esclave entr’ouvre le coffret ; tantôt, — et c’est là un des motifs les plus séduisants, — elle a près d’elle un enfant qui lui offre un oiseau tandis qu’elle élève en l’air un bijou particulièrement aimé; tantôt, préoccupée par la présence d’autres personnages, elle oublie le coffret sur ses genoux en y posant une main distraite ; tantôt elle se tient debout, son mari apporte récrin, et l’esclave se prosterne à ses pieds. L’une de ces stèles est un des beaux ouvrages du Musée : la jeune femme écarte d’un geste superbe son voile léger, comme pour laisser voir son radieux visage, son col de cygne, son front élevé, ses cheveux frissonnants ; le coffret sur ses genoux n’est, ici, qu’un accessoire : il indique seulement l’aristocratique élégance de cette morte de grande race, que l’inscription gravée sur le fronton, au-dessous d’une sirène brisée, appelle Callisto, fille ou femme de Philocratès. Il me semble que je lis tout un poeme rempli de splendeur mondaine et de deuil imprévu dans ce saisissant ouvrage ; par la fierté du visage, la grâce imposante de l’attitude, il résume le type de la beauté victorieuse. Hégéso du Céramique a le charme infini, la douceur modeste de la Vierge : Callisto personnifie la femme rayonnante, sûre d’elle-même, accoutumée à dominer par l’éclat de sa parure et la puissance de son regard.

Telles sont les principales séries de monuments funéraires. Il ne faudrait pas croire toutefois que les sculpteurs s’asservissent toujours à ces compositions convenues. J’ai remarqué aussi, quoique en petit nombre, quelques sujets uniques. Je citerai par exemple un vase de marbre, de trèshaute dimension (2 mètres environ), qui était destiné à

figurer sur un tombeau. Le col a été brisé, mais la panse est entièrement couverte par un bas-relief original qui représente plusieurs scènes, sans analogie avec les sujets que nous avons décrits. D’abord, deux guerriers armés de toutes pièces et qui se donnent la main, puis une femme assise tenant un objet indéterminé qu’une autre femme, au second plan, lui montre avec complaisance, enfin un cavalier nu, coiffé d’un pétase et dont le cheval est lancé au galop. L’artiste ici s’est donné libre carrière en dehors des traditions ordinaires. Peut-être a-t-il voulu représenter les passions de la jeunesse, les femmes, la guerre, les courses olympiques ; peut-être s’est-il simplement abandonné à sa fantaisie; quoi qu’il en soit, c’est avec une rare sûreté de main qu’il a tracé ces lignes sveltes, à (leur de marbre. Rappelons encore, d’après quelques indices à peine visibles, mais indéniables, que le bel ouvrage a reçu autrefois, au moins par places, une coloration légère : il faut donc le ranger parmi les modèles de la sculpture polychrome.

Je n’oublierai pas non plus de signaler une stèle, qui, tout en rentrant par la composition dans l’une des séries précédentes, — celle de la visite des parents et des amis, — en diffère sensiblement par l’expression. Tandis que nous avons rappelé l’attitude tranquille et résignée des autres personnages, ici la morte, qui est une jeune femme, tend les bras à sa fille ou à sa sœur qui s’approche, et son visage charmant semble la supplier de l’emmener hors du sombre empire. Mais, tandis que son Ame tendre s’élance vers la vie, son corps, obéissant à la loi inflexible, demeure attaché sur le siège funèbre. Au-dessus se tient une colombe, et, derrière le fauteuil, une esclave morne semble l’image de la destinée que rien ne peut émouvoir.

Je terminerai par un sujet domestique, le seul que j’aie rencontré sur des stèles, et qui semble se rapprocher de

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l’inspiration plus accentuée des peintures tracées sur les vases de terre cuite destinés aux sépultures. C’est la scène même de la mort, — probablement d’une mort subite, — dont l’artiste a prétendu fixer le souvenir. Le relief de ce travail est faiblement accusé, et l’exécution est secondaire : le sculpteur a cherché son eiïet dans le mouvement des personnages. Une femme mourante se laisse tomber sur un fauteuil avec une roideur généralement inconnue à l’art grec : ses esclaves la saisissent par les bras et la soutiennent avec effort. En arrière de ce groupe agité, un personnage immobile regarde avec stupeur cet événement inattendu.

On voit, par l’étude que nous venons de suivre, que la décoration des tombeaux est toute une branche de la sculpture antique. Elle n’était pas réservée comme les frontons, les frises des temples ou les images des dieux, à des statuaires d’ordre supérieur, mais elle était accessible à la fois aux artisans et aux artistes, de telle sorte qu’on peut, en considérant ces œuvres de valeur fort inégale, apprécier tous les degrés de l’art, du plus élevé au plus humble, pendant la grande période qui a précédé les temps romains. De même que dans les siècles vraiment littéraires, même les personnes obscures savaient bien écrire et disaient du moins d’une façon précise et correcte ce qu’elles voulaient exprimer, de même, à cette époque qui a succédé à la merveilleuse apparition des Phidias, des Pœonios, des Alcamène et des Nésiotès, les moindres ouvriers produisaient ces nobles et touchantes figures illuminées par un reflet de l’art divin dont les prodiges dominaient tous les esprits. Je salue ces artistes inférieurs qu'il ne faut pas confondre avec les copistes savants qui depuis ont reproduit avec un rare talent d’imitateurs, pour les villas des riches Romains, la plupart des chefs-d’œuvre de la Grèce. Nos marbriers athéniens, beaucoup moins habiles, avaient cependant un sen-

tiinent beaucoup plus profond de l’élégance et du style : je retrouve dans leurs stèles, souvent incorrectes, une délicatesse de goût, une pensée qui manquent trop souvent aux imitateurs brillants dont les statues remplissent les Musées de l’Europe et éblouissent ceux qui n’ont pas vu les vrais modèles.

Ce qui me charme dans le Musée d’Athènes, c’est précisément le peu de copies qu’on y rencontre. Non pas que je dédaigne ces nombreuses statues d’époque romaine, œuvres d’un ciseau expert, d’arlistes rompus à tous les artifices du métier, et qui reproduisent souvent avec beaucoup de grâce et de sentiment les merveilles des maîtres grecs : il est certain qu’à Rome, l’Apollon et le Jason du Belvédère, les Muses, à Florence la Vénus de la Tribune, à Paris la Diane de Gabies, l’Euterpe, l’Apollon Sauroctone peuvent être considérés comme des répétitions presque égales aux modèles disparus : mais la plupart des statues qui les entourent ne sont en réalité remarquables que par l’habileté de main qu’elles révèlent. A Athènes, au contraire, même des marbres d’une exécution beaucoup moins ferme attestent le souci personnel de l’idéal. Quant aux chefs-d’œuvre tels que la frise du Parthénon, les tètes archaïques du Musée de l’Acropole, les Erréphores du Pandroséion, la balustrade de la Victoire aptère, le jeune homme nu de la stèle de Patissia, le Dexilée et l’IIégéso du Céramique, ils laissent dans la pensée l’impression la plus haute que l’on puisse nous donner, une joie morale incomparable, la lumineuse vision du beau absolu.

En dehors de ces rares merveilles, que de charmantes œuvres j’ai admirées au Musée de Patissia! Arrêtez-vous longuement devant ces deux bas-reliefs qui représentent des femmes ou plutôt des déesses, l’une debout et de profil dont la robe ondule avec une élégance aérienne, l’autre molle-

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ment bercée par le vent et laissant flotter à la brise les plis harmonieux de son péplon : on les dirait de la même main ou plutôt de la même école que les Nymphes de la Victoire aptère, tant le mouvement est rhythmé avec justesse, et le travail du marbre suave et léger. Remarquez auprès d’elles une borne à triple face d’où se détachent trois femmes ailées pareilles à des anges chrétiens par la chasteté de l’attitude et la divine sveltesse de leurs tuniques. Étudiez encore une simple architrave sur laquelle, comme une exquise arabesque, se développe le chœur bizarre des divinités de la mer. Sur ces chevaux marins, sur ces animaux étranges à queues de poisson et tètes léonines, sur ces dragons qui glissent au milieu des vagues, les néréides étendent en riant leurs corps flexibles, les Amours se posent comme des papillons, les tritons brandissent les tridents et les conques, dressent leurs torses robustes et leurs tètes échevelées. Le Ilot joue autour de cette fête radieuse des divinités et des monstres : c’est le poëme des espaces glauques, des solitudes dans les profondeurs de l’onde : l’écume frissonnante semble couronner les houles vertes : la vague des mers mythologiques roule comme une perle la nudité des nymphes transparentes.

Ces divinités souriantes et sauvages étaient chères aux sculpteurs de Grèce : ils aimaient aussi les sirènes ailées : souvent ils les plaçaient au sommet des stèles funèbres, parfois aussi ils leur dédiaient des statues, sans s’effrayer de leurs formes mystérieuses. Dans les niches du mur, en voici deux qui nous attirent : Jeurs chevelures tressées, leurs doux yeux, leur fin profil ont la grâce exquise de la beauté virginale : mais un sourire malicieux et presque cruel plisse vaguement leurs lèvres fines : leur air pensif cache un piège : ces jeunes figures sont séduisantes et perfides comme fonde ; on est entraîné vers elles toutefois, si l’on ne regarde que la

tète et la poitrine, mais en dessous elles ont un corps d’oiseau de proie. Tout un chant de X Odyssée nous revient à la mémoire devant ces êtres ambigus qui tiennent le tambourin et semblent faire entendre la voix redoutable aux compagnons d’Ulysse. C’est le mythe des voluptés fallacieuses et l’éternelle histoire humaine : les doux visages qui nous appellent, les griffes qui nous déchirent. Il semble que le statuaire ait ressenti l’âpre antithèse : avec une tendresse visible il a modelé ces traits charmants, mais avec un amer ressouvenir il leur a donné l’expression vague de la trahison, avec une rancune profonde il a modelé le corps sauvage de ces êtres ravissants et funestes. Hélas! que de romans se résument dans ces antiques sirènes ! qui ne rêverait devant elles aux enchantements des premières heures et aux démentis des dénouments? Est-ce que la vie n’est pas faite de ces sourires qui nous enivrent et de ces déceptiou douloureuses? Combien de fois ai-je médité l’avertissement du vieux statuaire ! mais il est si triste qu’on n’y veut pas eroire, et, sans être devenu plus sage, n’ai-je pas fait mouler pour moi, comme un cher souvenir, seulement le buste des •sirènes? Quant au corps, j’ai préféré l’oublier.

Ce sont là des œuvres qui surprennent ceux qui croient l’art grec solennel et monotone, c’est-à-dire qui ne le connaissent pas. Ces maîtres ont tout su de la vie comme ils avaient tout compris de la beauté. Les grâces les plus délicates, les rêves des imaginations aventureuses, les expressions les plus imprévues revivent sous leur libre ciseau. Ils •connaissent les formes aériennes, les scènes accentuées ou vagues, les voluptés et les tristesses, les gaietés juvéniles et les mélancolies sévères. Ils savent le mythe etlesymbole aussi bien que la sérénité de la force. C’était toute une humanité émue, pensive, amoureuse, joyeuse ou grave qui se déroulait dans la pensée grecque, toute une humanité où cir-

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culaient le bonheur de vivre et la sève divine. On apprécie en général l’art hellène d’après les répétitions d’époque romaine qui remplissent les Musées de l’Europe : mais, je ne puis me lasser de le redire, ces copies, en reproduisant les formes, ne rendent pas l’esprit qui anime les marbres originaux, l’inspiration première, cette Heur de grâce, ce charme de jeunesse, cette libre joie qui est le caractère même du peuple athénien, cette élégance naturelle, toutes ces qualités particulières de l’art grec qui sont inimitables : elles ne se produisent que dans la spontanéité du travail : un copiste ne saurait se les assimiler, et très-souvent donne une idée fausse de l’œuvre qu’il prétend nous révéler. Entre une ligne banale et la ligne pure la différence est presque insaisissable souvent, mais c’est un monde.

C’est pourquoi je passe rapidement devant deux statues académiques, un Mercure et un Apollon, d’une excellente facture, il est vrai, mais qui rappellent les types connus des dieux familiers aux atriums romains : combien je leur préfère cette grande acrotère en bas-relief d’où se détache une jeune femme debout, la tète ceinte d’un bandeau, vêtue d’une robe flottante et dont les yeux de marbre ont contemplé si longtemps les choses humaines du haut d’un temple, sous l’azur et le soleil ! Étudiez encore ce curieux bas-relief de Triptolème qu’un long séjour sous la terre a malheureusement couvert de taches de rouille : tout jeune, adolescent encore, le demi-dieu reçoit de Cérès, sous le regard bienveillant de Proserpine, le grain de blé qui doit nourrir le monde. Le caractère religieux de la scène n’est atténué par aucun vain ornement : dans ces formes presque archaïques, la simplicité de l’idée est vivante : les lignes délicates se développent avec une gravité solennelle : quel recueillement'sur ces visages paisibles! le sentiment humain s’asso-

cie dans toute sa candeur primitive à la grandeur de l’idée mystique. Triptolème nu, investi d’une mission sacrée, a la dignité d’un initié et l’attitude naïve de l’enfant : les déesses sous leur long voile, pareilles à des apparitions bienfaisantes, semblent lui parler un langage à la foi rustique et divin. C’est la légende visible, lepoëme de la terre féconde, l’image sainte des fêtes d’Éleusis.

Je suis ramené encore vers les imitateurs en rencontrant dans la même salle une statuette singulière, trouvée il y a quatre ou cinq ans, sous le sol d’une des rues d’Athènes : mais du moins ce n’est pas là une répétition banale. Cette œuvre de la décadence, — comme l’indique le poli d’albâtre du marbre, — est précieuse pour les archéologues. L’artiste paraît s’ètre vaguement inspiré de la Minerve de Phidias, mais il n’a évidemment pas cherché à faire une copie : je qualifierais tout au plus son étrange ouvrage de lointaine réminiscence. Il a reproduit cependant les caractères principaux de la Vierge du Parthénon, telle que la décrivent les historiens et les périégètes; sur le casque de la déesse s’élance un quadrige; elle-même est debout, revêtue de la tunique, et sur sa poitrine est placée l’égide : son bras droit, soutenu par une colonnette, porte la statuette de la Victoire; un serpent s’abrite sous son bouclier. Mais l’habile marbrier n’avait pas le secret de la majesté olympienne : sa science est médiocre, le corps ne se sent pas sous la robe, la tète est massive et muette. Phidias eût renié avec indignation ce souvenir. Cette œuvre est curieuse toutefois d’abord comme indice des formes générales de la grande Minerve, ensuite par le remarquable fini du travail de la figure, enfin par les traces de coloration encore trèsvisibles sur les yeux et les lèvres. Ce n’est pas un artiste vulgaire qui a si délicatement traduit en statuette, avec un instinct de ciseleur et d’orfévre, il est vrai, plutôt qu’avec le

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génie du sculpteur, l’aspect d’ensemble de la merveille de l’art antique. Son temps l’a trahi, l’inspiration est absente, mais on retrouve là quelques vestiges de la tradition sévère.

Je cite en passant une autre Pallas, de très-petite dimension, coiffée d’un casque bas, appuyée sur son bouclier, et qui rappelle de plus loin encore la Minerve de Phidias ; je regarde ce petit ouvrage dont le buste est si lourd, l’expression si vulgaire et le travail même quelque peu grossier, comme un de ces objets de valeur secondaire que l’on plaçait dans les chapelles de quartier et que jamais les Athéniens n’ont considérés comme des œuvres d’art. Elle a pu être vénérée par la piété populaire, et quand j’aurai ajouté que j’y retrouve un certain sentiment du style, c’est tout ce que j’en pourrai dire.

Terminons cette revue déjà bien longue, — quoique fort incomplète, — par un des chefs-d’œuvre de l’art grec, le Neptune de Milo. Il est inconnu encore, mais on parlera de lui. Voici son histoire : il y a huit ans, des gens de cette île, que la Vénus a rendue illustre, ont trouvé au bord de la mer, un peu avant l’entrée de la rade, dans des caveaux remplis de terre, cette puissante statue en cinq ou six fragments. La Vénus avait été découverte non loin de là, mais plus haut, sur une colline d’où l’on domine la mer et où les habitants de Milo avaient construit un amphithéâtre et divers temples. J’ai visité cet emplacement l’année dernière, et quand je vois la Vénus au Louvre j’ai devant moi par la pensée le splendide panorama bleu que contemplèrent ses yeux de marbre. Le Neptune n’était point, certainement, placé à cette élévation que j’ai mis près d'une demi-heure à atteindre, à travers les vignes et les figuiers. Si on 1 eut roulé jusqu’au bord de la mer où il a été trouvé, il eût été brisé en route, et, sauf quelques éraflures, ses fragments sont

intacts; il était évidemment dans un temple disparu, situé près du rivage.

Il est de la même taille et du même marbre lacté que la Vénus, et ne me paraît pas indigne de lui être comparé. Cet âpre colosse est vraiment une grande œuvre : il est resté longtemps au Musée étendu à terre, mais l’administration aatuelle, si intelligente et si active, l’a relevé il y a quelque mois et placé sur un piédestal. Nous pouvons admirer maintenant la beauté mâle et superbe du maître de l’Océan rêvé par Homère. Le sculpteur semble avoir entrevu le formidable idéal qui devait se révéler plus tard à Michel-Ange créant le Moïse. La tète couronnée d’une chevelure épaisse exprime l’orgueil du dompteur des vagues : le vent de mer soulève sa barbe tumultueuse : son rude visage aspire les souffles de la tempête avec la volupté du souverain qui les domine. Son cou est gonflé de force et de vie ; son torse nu, admirable morceau de statuaire, déploie sa musculature avec une grandiose énergie : les jambes s’accentuent vigoureusement sous les plis drapés qui les recouvrent ; son bras gauche fait angle, et la main s’appuie sur la hanche ; son bras droit brandit le trident. C’est le geste du Neptune de Virgile prononçant le Quos ego. Il y a bien quelques inexactitudes et quelque effort dans la pose, les bras eussent dù être, je crois, pour l’harmonie générale de l’œuvre, un peu plus forts, ou plutôt plus amples. Malgré ces négligences, voilà bien le dieu farouche et terrible accoutumé à promener sur les abîmes son impérieux sourire, l’Olympien qui dresse au-dessus des profondeurs sinistres et des ouragans son visage immuable et railleur, qui séduit les Néréides bercées sous les arcades bleues des grandes houles et qui fait trembler dans les gouffres les monstres de la mer. Il éclaire la grande salle du Musée : il a droit d’entrer dès aujourd'hui dans le cercle des œuvres immortelles. On se prosternera devant le fronce-

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ment de ses sourcils qui ébranlent ou calment les vagues. Il appartient à cette religion de Part plus durable que le paganisme, qui ne connaît d’autres incrédules que les imbéciles, et qui ne prodigue son culte qu’à ces divinités radieuses, la force, la grâce et la beauté.

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