LES MUSÉES (SUITE ET FIN
Vous me pardonnerez d’avoir si longuement parlé de statues. A Athènes, celui qui pourrait s’en défendre ferait sagement de partir le plus tôt possible, aussi bien que bon nombre de voyageurs profanes, qui viennent ici je ne sais pourquoi, jettent un regard distrait sur l’Acropole, daignent trouver le Parthénon assez majestueux, traversent les Musées au pas de course, estiment que la campagne est aride et la ville fort ennuyeuse. Ce n’est pas pour eux que j’écris.
Je voudrais maintenant vous entretenir, pour que nous ayons parcouru toutes les formes de la plastique grecque, de trois Musées renfermés dans un fort beau monument moderne, le Volyicchnion, qui dresse sur l’avenue de Patissia, au-dessus d’un double escalier monumental, les colonnes ioniques de sa façade de marbre. Le premier de ces trois salons est spécial aux découvertes faites à Mycènes ; la reconnaissance publique lui a donné avec raison le nom de l’archéologue Schliemann, qui a fait don à la Grèce des étranges trésors déterrés à ses frais dans l’antique citadelle des Atrides ; le second est consacré aux vases peints, et le troisième aux staluettes de terre cuite de Tanagra, de Myrina, de l’Attique, d’Égine, de la Cyrénaïque, charmantes
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œuvres où se révèle la fantaisie d’une imagination inépuisable, toujours alerte et légère.
Je suis heureux de féliciter les antiquaires qui ont organisé ces petits Musées : les objets y sont disposés dans un ordre qui en facilite l’étude : la lumière est excellente, les vitrines bien construites, suffisamment remplies sans être encombrées ; on sent que ces œuvres fragiles, échappées à la brutalité des siècles, ont été distribuées avec un soin pieux par des érudits qui en comprennent la valeur et en admirent les grâces.
M. Schliemann a décrit lui-mème dans son livre intitulé Mycènes, et qui est rempli d’illustrations fort exactes, tous les résultats de ses fouilles célèbres. Je me bornerai donc à vous renvoyer pour les détails à cet intéressant ouvrage où rien n’est oublié, et qui sur chaque objet donne un récit ou un commentaire ; j’indiquerai seulement mon impression au fur et à mesure de ma promenade dans cette salle, ou plutôt de mes promenades, — car j’y suis venu souvent.
L’antiquaire passionné qui a écrit ce livre est persuadé que les tombeaux qu’il a trouvés à Mycènes, à neuf mètres de profondeur, sont ceux d’Agamemnon, de Cassandre, de toutes les victimes de l’attentat que les poètes tragiques de la Grèce ont rappelé tour à tour. Il était inévitable que cette question fut vivement discutée, et, assurément, je ne me sens pas de force à peser d’une main sure le pour et le contre. Il y a de la vraisemblance dans l’une et l’autre opinion : l’emplacement d’abord semble justifier les conclusions de M. Schliemann, puisqu’en définitive, c’est dans le nid d’aigle des Atrides, au centre de la cité « bâtie par les Cyclopes », comme dit Eschyle, qu’on a trouvé ces tombes mystérieuses. Les objets, en outre, portent visiblement le caractère de l’époque homérique : ce sont bien là les armes, les ciselures, les ornements décrits dans l’ Iliade et T Odyssée:
enfin, la richesse de ces vases, de ces masques, de ces baudriers en or pur ( il y a là, dit-on, pour cent mille francs de métal), accuse évidemment la sépulture de personnages souverains. D'un autre côté, des savants, appuyés sur plusieurs passages des tragiques grecs, estiment qu’Agamemnon, d’après la légende, a été massacré à Argos, et non pas à Mycènes : Eschyle, dans son Agamemnon, Euripide, dans YOreste et Y Electre, placent à Argos la scène du meurtre : Mycènes n’est désignée que dans Y Electre de Sophocle. Si Eschyle et Euripide ont raison, peut-on supposer qu’après la mort du Roi des rois, son corps et ceux de ses compagnons eussent été portés solennellement à Mycènes, c’est-à-dire à deux lieues d’Argos, pour y être placés dans un tombeau magnifique, rempli d’objets précieux, au centre même de la citadelle? Au lendemain d’un crime que Clytemnestre et Égisthe devaient désirer couvrir d’ombre, comment admettre qu’ils eussent organisé des funérailles si riches et si pompeuses? I)e plus. Agamemnon seul aurait eu droit à une telle sépulture, à être enseveli avec les insignes du rang suprême ; or, on a rencontré en ce même lieu plusieurs tombeaux pareils, remplis des mêmes souvenirs funéraires, qui ne convenaient, à aucun degré, ni à Cassandre, ni aux fidèles compagnons du héros. Mais l’archéologie a réponse à bien des objections, et l’hypothèse de M. Schliemann n’est pas détruite assurément par les raisonnements des sceptiques. On peut soutenir que Sophocle est dans le vrai, qu’Agamenmon a été tué à Mycènes, et que, eût il péri à Argos, il n’était pas difficile de l’apporter à travers la campagne dans la forteresse cyclopéenne. On peut dire encore qu’il n’était pas seul dans cette nécropole, qu’elle était sans doute la sépulture des autres princes de sa famille, que, dans les idées antiques, priver le Roi des rois des honneurs funèbres eût été un autre crime que ses meurtriers n’avaient
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pas d’intérêt à commettre, et que peut-être, en prodiguant les trésors à ses mânes, ils se flattaient de les apaiser. J'avoue que j’incline fort à ^oir dans ces tombeaux ceux des princes de la contrée, et comme ils remontent à une époque contemporaine du cycle homérique, je trouve assez vraisemblable qu’Agamemnon ait pu y être placé, comme ses prédécesseurs et ceux qui lui ont succédé. Quoi qu’il en soit, le travail de M. Schliemann, et les résultats qu’il a obtenus, ont une très- haute valeur, et ce Musée est une des plus curieuses collections qui soient au monde.
Au centre de la salle, dans une longue cage de verre, l’un des squelettes a été placé tel qu’il était sous la terre : il n’en reste que le crâne, les os des bras et des jambes couchés sur un lit de pierre. Les vitrines dressées tout autour contiennent les objets trouvés dans les divers sépulcres. Ce sont d’abord des feuilles et des rondelles minces en or délicatement repoussé: sur les unes, une abeille étend ses ailes; sur les autres, serpentent et s’enroulent d’élégantes et fines cordelettes. J’admire ensuite des vases d’or de forme heureuse, des coupes pareilles à celles qu’ilomère place dans la main des héros et des dieux, des boîtes à parfums, des baudriers, une épée dont la lame représente en relief une chasse au lion, travaillée avec cet art délicat qui nous fait comprendre les merveilles du bouclier d’Achille, des bijoux, bagues, cachets, épingles, bracelets, qui semblent l’ouvrage du plus habile orfèvre. Citons encore des masques d’or, de grandeur naturelle, qui se plaçaient sur le visage des morts : je ne les crois pas façonnés d’après un type convenu, car j’y remarque des dissemblances : ils pourraient plutôt figurer à peu près le portrait du personnage dont ils recouvraient la face. En tout cas, ce ne sont que des masques d’hommes, on ne dédiait certainement des objets de ce prix qu’à des morts illustres, et je me sens de plus en plus disposé à conclure
que plusieurs princes ont été successivement ensevelis dans ces tombeaux. D’un autre côté, comme ils sont tous de même style, et par conséquent de la même époque, on se demande comment un si grand nombre de personnages royaux auraient été placés en même temps, dans le même siècle préhistorique, en haut de l’Acropole de Mycènes.
Les pierres tombales sont ornées de sculptures presque pareilles les unes aux autres : elles représentent en relief un char monté par deux guerriers, et elles sont entourées de volutes semblables à celles des ornements d’or que je vous ai cités tout à l’heure. Ces has-reliefs sont extrêmement grossiers, et l’on s’explique malaisément que la statuaire, en ces temps reculés, fut aussi en arrière de l’orfèvrerie et de la ciselure. Nous ne faisons aujourd’hui rien de plus délicat que les bijoux de Mycènes, et ces pierres tombales appartiennent à l’enfance de l’art : au surplus, on dirait, à leurs ressemblances réciproques, qu’elles sont l’œuvre du même ouvrier. J’incline à croire que les bijoux, les vases, les épées précieuses, venaient des villes ioniennes de l’Asie Mineure, tandis que les pierres tombales étaient certainement sculptées sur place par un marbrier du pays. Elles représentent donc l’art de Mycènes au temps d’Homère, et cet art se bornait encore à d’informes ébauches. Mais si, comme il me paraît évident, ces bas-reliefs sont de la même main ou du moins de la même période, il s’ensuivrait que les sépultures sont également contemporaines les unes des autres, et l’on en revient à l’hypothèse que j’ai indiquée plus haut, de personnages de rang très-élevé périssant à la fois et ensevelis avec les mêmes honneurs. Si Agamemnon était l’hôte de ce caveau, il y eût été seul entouré de ces hommages certainement exceptionnels; on ne s’expliquerait pas qu’Égisthe et Clytemnestre les eussent prodigués à ses obscurs compagnons d’infortune. D’autre part, l’identité des pierres tom-
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baies ne permet guère de supposer une succession de sépultures. Doit-on penser que tous ces tombeaux sont ceux d’une famille entière de princes, victimes de quelque tragédie sanglante et inconnue ? Les données du problème me semblent en épaissir encore les ténèbres.
Quoi qu’il en soit, le Musée de Mycènesest une étrange évocation des temps légendaires. Il ressuscite pour nous une société presque fabuleuse que nous n’apercevions, jusqu’à présent, qu’à travers les récits des poètes : il confirme, après plus de trois mille ans, l’exactitude des descriptions dont on pouvait faire honneur à l’imagination des rapsodes. Nous avons ici la preuve qu’en nous vantant les vases précieux et les ciselures de ces âges reculés, Homère ne se livrait pas à des développements de fantaisie, mais racontait ce qu’il avait vu autour de lui. Déjà, en étudiant sur place, aussi bien sur le rivage troyen qu’à l’embouchure du Potamos de Corcyre, les paysages de ses poèmes, j’avais été frappé de la précision des détails qu’il donne; j’étais persuadé que le plus grand des poètes était aussi le plus soucieux de la réalité, qu’il enveloppait de l’ample beauté de son style des formes vivantes et ne s’attachait pas moins à reproduire la vraie disposition des scènes que le langage des acteurs. Aujourd’hui, je trouve une confirmation de cette thèse dans ces objets pareils à ceux que décrivent ses récits. J’ai sous les yeux les coupes, les armes , les ornements qu’il indique avec une fidélité irréprochable, et l’harmonie qui existait de son temps entre les idées et les choses se révèle dans sa plénitude.
J’ajouterai, en me plaçant dans un ordre déconsidérations plus étendues, que, devant ces témoignages irrécusables d’un art si habile, le cycle homérique ne m’apparaît plus comme un fait isolé et imprévu, mais comme la reproduction d’une civilisation très-simple à la fois et très-brillante, qui se dé-
veloppait dans sa majesté paisible, et que les vers de Y Iliade et de Y Odyssée exprimaient comme un roman de nos jours expose l’état de notre société. Les intelligences et les mœurs étaient d’accord et en parfaite communion d’idées avec le génie des poètes. Lorsque la race grecque a produit Homère, elle était digne de le comprendre et de l’admirer, et, cette fois encore, fidèle aux lois psychologiques et matérielles, la nature a fait surgir un grand homme dans un milieu préparé pour sa naissance et son développement. Le poëte est la bénédiction et la gloire d’un peuple, mais il n’apparaît jamais qu’à l’heure où l’air ambiant, si je puis dire, convient à son génie, de même que les fleurs, par exemple, n’éclosent que dans une atmosphère appropriée à leurs organes. Homère est venu dans un siècle qui avait déjà le sentiment du rhythme et de la beauté, qui, dans les moindres objets usuels ou de parure, se préoccupait des grâces de la forme, et si le maître souverain a sans doute élargi et ennobli la civilisation dont il était issu, il avait déjà reçu d’elle rinspiration^preinière : s’il a donné une lumière aussi intense et aussi vaste, c’est qu’il avait commencé sa route dans les clartés d’une aurore.
Après avoir étud>é. les œuvres primitives dans le Musée de Mycènes, entrons daïis une seconde salle consacrée aux vases purement grecs, et un aspect nouveau de l’art et de la peinture antiques nous apparaîtra dans sa variété aimable et son charme familier. Il est presque impossible d’énumérer et de décrire toutes les formes des vases grecs : l’imagination de ces potiers, dont quelques-uns étaient de vrais artistes, a multiplié les modèles de telle sorte que de simples ustensiles de terre cuite peinte sont devenus tout un monde d’ouvrages exquis. Ici encore, c’est un côté pratique et matériel de la civilisation hellène, soit aux époques archaïques, soit surtout aux quatrième, troisième et
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deuxième siècles avant Jésus-Christ, qui revit devant nos yeux. La perfection de quelques-uns de ces vases et les décorations délicates qui les couvrent attestent une fois de plus le génie d’une race préoccupée du mérite de l’art jusque dans ses moindres œuvres, et, de plus, nous retrouvons la vie ordinaire et intime des hommes antiques en examinant les objets qui tantôt remplissaient leurs demeures, tantôt étaient placés comme un affectueux hommage dans leurs tombeaux.
Ainsi se refait peu à peu, par diverses séries de découvertes, la vraie existence des cités grecques : les inscriptions nous disent leurs actes politiques ou religieux et leur administration : les ruines des temples, les basreliefs et les statues nous révèlent leur conception idéale : les vases de céramique ou de bronze nous indiquent leurs mœurs intérieures, leur mobilier pour ainsi dire, et nous en arrivons à nous faire, en groupant ces détails par la pensée, une juste vision de la réalité des choses de leur temps. Jadis on ne connaissait que leurs écrivains et leurs poëtes, on ne savait guère définir Tâge précis et les différents styles du petit nombre d’œuvres de statuaire qui avaient été exhumées, et il semblait en général que ces livres et ces dieux n’appartenaient pas à une société vivante comme la nôtre ; on eût dit un Olympe littéraire placé au-dessus et en dehors de la réalité. On avait lu les livres sans doute, mais on ne pouvait pas en comprendre le sens et en apprécier la saveur, puisque la connaissance des usages et des lois, la vue et la science des objets contemporains n’en étaient pas alors le vivant commentaire. De là toutes les notions fausses et banales répandues sur l’antiquité : les hommes de génie en devinaient bien, il est vrai, certains caractères, mais il leur fallait suppléer à tant de lacunes par leur imagination personnelle et par des assimilations aux mœurs de leur temps : leurs ignorants imitais
teurs ont achevé de défigurer les siècles et les personnages antiques.
Nous sommes mieux servis désormais par une science plus développée et par la multitude des documents que les recherches des érudits et les heureux hasards des fouilles nous ont présentés et nous présentent chaque jour. La découverte de Pompéi a été une première révélation; des trésors ont été retrouvés depuis lors sous la terre grecque : les travaux précis se sont multipliés. L’étude de la civilisation hellène est devenue facile, et la Grèce historique a repris, surtout pour ceux qui prennent la peine de voir le pays lui-mème, son aspect réel, sa forme exacte, en un mot, sa vie. Nous pouvons la bien concevoir maintenant en considérant ses arts si merveilleusement variés, interprétés désormais dans leurs divers sens et expliqués selon les époques diverses, ses lois et ses coutumes, ses modes même et tout l’attirail de l’existence commune. Nous voyons des hommes comme nous aller et venir, travailler et penser, là où nos pères n’apercevaient que des héros presque étrangers à l’humanité.
Les vases grecs sont un des principaux éléments de cette résurrection des anciens âges. Leur étude est devenue une véritable science. On ne peut, je le répète, en indiquer toutes les formes, mais des érudits français et allemands ont déterminé les plus ordinaires. Dans leurs classifications fort précises, la plupart des poteries antiques se groupent sauf quelques variantes. Je me bornerai à citer quelques-unes de ces catégories. Les urnes et les cratères sont des vases de grande dimension, à deux anses, assez pareils à ceux de nos jardins : les amphores se reconnaissent à leur col court et étroit et à leur large panse : les stamnos à mince embouchure développent en revanche leur plate-forme, et leur corps terminé presque en pointe repose sur un cercle plat :
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les prochos à long col ont l’embouchure pointue ou trilobée, élèvent leur longue panse souvent cannelée, et leur anse, gracieusement recourbée, se dresse fort au-dessus du col. Les œnochoë sont plus larges, et leur anse est moins haute : notons encore les alabaslron, longue gourde à bouche ronde et plate, au corps arrondi du bas et sans pied; les gros aryballes à lourde panse écrasée : enfin la nombreuse famille des lékythos dont les proportions sont particulièrement harmonieuses : l’embouchure est d’une largeur mesurée, le col à demi long, la plate-forme nettement circonscrite, la panse suffisamment allongée, le pied formé d’une simple rondelle : l’anse partant de la plate-forme, doucement arrondie, ne dépasse point le bord du vase.
Quant aux coupes, tantôt les hjlix élèvent sur un pied mince leur vasque légère qu’entouraient dans les festins le lierre, la violette ou la rose chantés par les poètes, tantôt les cantharos, originaires de Béotie, sont semblables à un gobelet accompagné de deux anses qui élèvent au-dessus des parois leurs courbes gracieuses, ou bien à nos verres à pied auxquels on ajouterait des anses pareilles à des ailes. Le scyphos et le kyat/ios sont de larges tasses sur un pied assez bas : leurs anses sont droites ou courbes comme une bague assez large pour le doigt du convive : le poculum affecte la forme d’un plat creux aminci au bord, soutenu par un petit piédestal.
La fantaisie de l’artiste varie à l’infini ces formes générales, et le prix de ces ouvrages consiste dans l’élégance, dans le caractère que le potier a su donner au modèle connu. La plupart en sortant du moule ont été l’objet d’un travail qui leur a imprimé leur finesse et qui a donné la pureté des lignes à une grossière ébauche. Mais cette première épreuve est encore peu de chose : les céramistes grecs poursuivaient leur œuvre en appliquant sur l’argile
soit du vernis noir et brillant, irisé quelquefois, indélébile, et dont le secret s’est perdu, soit les vernis rougeâtres dont les reflets sont si variés et si riches, soit les teintes douces du vernis gris-perle, soit, pour les lékijllios funéraires, un émail blanc comme le lait ou jaunâtre comme l’or pâle. Parfois le vernis noir demeurait le seul ornement du vase, qui se présente alors avec une netteté de tons, un poli luisant comme l’aile d’un corbeau : mais le plus souvent cette couche de couleurs diverses n’était que la préparation d’un travail supérieur : le vernis rouge, noir, jaune ou gris est le fond d’un petit tableau : la peinture des personnages se développe alors sur le vase : elle est quelquefois l’œuvre d’un véritable artiste, et il faut admirer, là, des merveilles de dessin, une grâce capricieuse, un style digne des plus grands maîtres. La majorité des vases est à fond rouge et peinture noire ou réciproquement à fond noir et peinture rouge : le fond gris comporte des figures noires : le fond lacté des lékythos est revêtu de figures multicolores d’une grande fraîcheur et souvent aussi d’un simple dessin au trait noir ou doré d’une remarquable précision.
Les sujets de ces peintures sont très-divers : ils représentent à peu près toute la gamme de la pensée antique. Religieux, symboliques, épiques, funéraires, intimes, joyeux ou grotesques, ils sont en quelque sorte X illustration de la légende, des poèmes, de la vie familière. Depuis le grave idéal jusqu’aux bouffonneries les plus étranges, l’imagination des peintres a tout retracé de leur siècle sur ces pages de terre cuite : il semble, quand on étudie avec suite cet art singulier, que l’on parcourt les innombrables feuillets d’un album où le génie de la Grèce, sous une forme amoindrie, mais séduisante, a développé en courant la richesse inépuisable de son improvisation, de son esthétique et de sa fantaisie.
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La multiplicité un peu confuse de tant d’œuvres différentes peut cependant être réduite à quelques idées générales. Les principales catégories sont les scènes divines et héroïques, les scènes funéraires, les scènes d’intérieur, les figures d’animaux et les caricatures. Je trouve aussi quelquefois des sujets qui ne peuvent pas être classés, dérivant exclusivement de la libre imagination du peintre. Celui-ci en effet, en recevant le vase des mains du potier, était tantôt asservi à une commande et devait traiter un sujet convenu d’avance, tantôt il lui était loisible de s’abandonner à son caprice : mais je dois ajouter que les artistes grecs paraissent s’être aussi facilement accommodés de la commande qu’inspirés de leur libre pensée. En écartant la multitude des vases d’ordre inférieur qu’un décorateur couvrait défigurés hiératiques, telles que la Mort sur un char ou le Dionysos vidant sa coupe, en nous bornant à parler des œuvres remarquables, nous verrons que les vrais peintres n’ont pas déployé moins de talent dans la reproduction des scènes convenues que dans les tableaux de fantaisie : ils savaient assez bien varier la disposition des personnages et le détail de leur ouvrage pour que tous les vases qui sortaient de leurs mains, quel que fut le sujet, portassent l’empreinte de leur imagination féconde et de leur style merveilleux.
Les dieux, les demi-dieux et leur histoire leur ont fourni d’abord des thèmes multipliés. Bacchus est représenté sans cesse sur les coupes ou les vases, soit entouré de nymphes et d’ægipans, soit accompagné de Silène, soit au milieu de fêtes orgiaques, soit dans un entretien familier avec une femme souriante, soit sur un char de triomphe, soit assis dans un festin, soit mêlé aux rites funèbres. Il est tantôt nu comme un olympien, tantôt enveloppé des voiles attribués aux divinités infernales. Hercule et sa légende ont aussi
fréquemment inspiré les peintres : ici le héros étrangle l’hydre de Lerne qui dresse contre lui ses formidables tentacules : ailleurs, il combat les Amazones dont il transperce d’un coup de lance les corps recouverts d’un brillant émail : plus loin, le fils de Jupiter, transformé en citharæde, la tète et les épaules revêtues de la peau du lion de Némée, tient en main la lyre d’Apollon; je le retrouve enchaînant Cerbère, assommant le taureau de Crète, ou bien au repos, sur un lit de parade, levant en l’air une coupe profonde, ou bien encore attaqué par Nérée qui sous la forme d’un monstre marin cherche à l’enlacer dans ses énormes replis. Les épisodes de l’histoire de Thésée sont aussi rappelés souvent par les peintres céramistes, surtout le combat contre le Minotaure : tantôt le héros est en présence de son adversaire, tantôt une Victoire lui présente la couronne triomphale : j’ai remarqué ce sujet plusieurs fois répété, notamment sur des lékythos noirs et rouges, aussi bien que les noces de Thétis et de Pélée, ou Tliétis offrant à Achille les armes divines, ou Actéon dévoré par ses chiens. Ces diverses scènes sont en général traitées à la manière archaïque, c’est-à-dire que les personnages longs et maigres, les hommes avec des barbes en pointe, les femmes vêtues d’étroits pépions, affectent une roideur hiératique et des mouvements anguleux.
L’école archaïque s’était évidemment maintenue longtemps après (jue l’art s’était émancipé de ses règles. Elle était plus habile alors que dans les âges primitifs, mais aussi beaucoup moins naïve. On reconnaît avec un peu d’attention que le peintre archaïsant se rattache volontairement, à une tradition surannée, en recherche les profils aigus, les silhouettes effilées, les gestes indécis, parfois les maladresses. Constamment, dans la peinture des vases, on reconnaît ce style singulier qui a très-longtemps survécu au
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véritable archaïsme, et qui semble avoir été, surtout pour les poteries funéraires, un des caractères exigés de l’artiste. On en peut admirer au Musée d’intéressants spécimens : j’ai également dans ma collection particulière deux larges coupes provenant de la nécropole d’Abœ en Phocide, qui ne remontent pas au delà du quatrième siècle avant Jésus- Christ, et dont les personnages figurant des danses et des combats présentent les formes de dessin antérieures à l’époque de Périclès. C’est une imitation évidente, exécutée avec une étonnante dextérité. Il existe en réalité très-peu de vases vraiment archaïques : on ne peut assigner cette date reculée qu’à certaines peintures qui rappellent le style égyptien dédaigné par les maîtres qui ont suivi, ou bien qui se dénoncent par des gaucheries très-sincères que les artistes postérieurs n’osaient plus imiter. Je possède entre autres dans mon cabinet un ttkythos polychrome dont les personnages ont Pair empruntés à un obélisque. Ce sont là des objets très-rares, et l’immense majorité des vases dits archaïques sont contemporains de la grande époque de l’art. Tels sont, au Musée de Patissia, dans la catégorie des sujets mythologiques, la plupart des nombreux vases représentant des satyres, des hennés psychopompes, des corybantes, des demi-dieux poursuivant des cynocéphales, des chars divins traînés par des coursiers ailés, des sphinx émaillés de blanc, des génies mystérieux.
Sans insister sur cette distinction qui exigerait une longue étude de détail, rappelons rapidement, pour épuiser les sujets olympiques, les coupes où les naïades et les tritons à queue de dauphin glissent en jouant sur les vagues, les stamnos, lékythos et scyphos qui représentent les filles de Pélias immolant un bélier dont la tète sort du chaudron magique, des sirènes au corps d’oiseau, ou Minerve sur son char accompagnée d’Hercule et d’Hermès. Voici un poculum
magnifique, une des merveilles du Musée, où Memnon, soutenu par l’Aurore, est porté au tombeau par le Sommeil et la Mort : admirez sur cette large amphore le centaure Chiron portant l’épieu à branches où son gibier est suspendu : sur de grands vases, tantôt l’Aurore, couronnée, ailée, s’élance les bras étendus vers Géphale, tantôt Cérès harangue Perséphone. Ailleurs, Minerve se tient debout, appuyée sur sa lance près d’un jeune homme à qui Vénus tend les bras, tandis que, comme un sage conseiller, un génie aux ailes d’or plane au-dessus du faible mortel incertain entre le vice et la vertu. Citons encore sur un beau cratère Neptune, vêtu d’une riche tunique, saisissant le bras de la nymphe Amymone, dont une jeune danseuse semble railler l’effroi pudique; et aussi, sur un vase à pied très-élevé, à large panse, orné de quatre anses et surmonté d’un charmant couvercle, cet étrange mariage d’un Jupiter efflanqué et d’une Junon piteuse, entourés de nymphes rieuses et de génies porte-flambeaux. L’affectation archaïque a donné ici un air de parodie à une procession divine : les peintres en général, il faut bien le dire, sont plus à l’aise avec les divinités secondaires, telles que les naïades, les satyres, les tritons et les héros. Ils se risquent rarement à représenter les grands olympiens : leur art préfère évidemment des sujets plus familiers, et parfois même s’amuse à travestir les grandes divinités. J’imagine que l’on gardait loin des regards scrupuleux, comme aujourd’hui les livres défendus, ces images irrévérencieuses. J’ai vu au Musée un des plus curieux échantillons de ces vases impies, cédé par un Athénien, M. Philimon, qui autrefois me l’avait fait admirer dans sa collection particulière : c’est une pyxis (boîte circulaire) dont le couvercle montre tout un Olympe burlesque dessiné avec une délicatesse achevée et le plus brillant esprit. L'art du quatrième ou du troisième siècle se
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révèle ici sous la forme sceptique, il est animé par cette verve railleuse qui dérive d’Aristophane et sera plus tard le génie même de Lucien.
Les scènes funéraires forment la seconde catégorie des vases. J’ai expliqué, en étudiant les bas-reliefs des stèles, que la décoration des tombeaux était une des branches principales de l’art antique ; mais non-seulement les familles plaçaient sur les sépultures des figures de marbre, elles renfermaient, en outre, dans les cercueils, des vases de terre cuite et des statuettes d'un travail plus ou moins remarquable, parfois même très-vulgaire, suivant la fortune de chacun. C’est à cette coutume, qui s’est prolongée pendant plusieurs siècles, sans doute jusqu’aux temps chrétiens, que nous devons la plupart des poteries grecques ; celles qui servaient à l’usage journalier ont nécessairement péri, tant la matière en est fragile ; mais les tombeaux ont conservé le dépôt qui leur était confié. On y enfouissait soit des vases funèbres, soit des œuvres de céramique, qui remplissaient les demeures des vivants, et qu’on supposait être agréables aux morts. Le sujet traité par le peintre indique la destination primitive de ces différents objets. Ceux dont je parle en ce moment, les vases exclusivement funéraires, ont été étudiés naguère dans de savants ouvrages : l’un des membres de l’École française d’Athènes, M. Potier, les a notamment commentés dans deux thèses avec une érudition complète. Il en a montré le sens symbolique et les caractères multiples : je me bornerai à rappeler les principales scènes traitées par les artistes et les plus beaux spécimens de notre Musée athénien.
Un grand nombre de ces vases étaient l’objet d’un commerce analogue à celui de nos marchands de couronnes d’immortelles, et n’ont d’autres ornements que despalmettes assez grossières ou de petits damiers. On vendait très-bon
marché ces poteries fort ordinaires qui, même aujourd’hui, étant peu rares , n’ont qu’une médiocre valeur. Il en était de même de ces stamnos, de ces coupes, de ces lékythos, évidemment peints à la hâte, par des peintres industriels, pour la consommation de chaque jour, dans le style archaïsant : quadriges sur lesquels se tient une ombre ou un dieu quelconque, Hermès, Hercule, ou bien un satyre, nymphes dansantes, guerriers s’escrimant de la lance ; stèle droite à laquelle des personnages quelconques apportent une offrande, tels étaient les sujets banals, grossièrement traités, répétés avec persévérance, et dont se contentait le commun des trépassés. Le Musée d’Athènes et les collections faites avec soin présentent des échantillons, sinon de toutes les variantes que pouvaient imaginer les artisans, du moins des principales attitudes et des groupes les plus usités sur ces poteries commerciales.
Mais nous devons faire ici la même observation que pour les stèles de marbre : les familles riches demandaient parfois à de véritables peintres des vases plus dignes des morts quelles entendaient honorer, soit quelles voulussent y renfermer les cendres, soit qu’elles eussent seulement l’intention de les déposer dans le cercueil. Souvent aussi elles rencontraient des ouvrages de prix, préparés d’avance et exposés chez les marchands ou chez les artistes. De là un certain nombre de peintures vraiment admirables par la pureté des lignes, par la finesse des expressions, quelquefois même parla grandeur du style. Les principaux thèmes spécialement funéraires se réduisent à trois, l’exposition du mort entouré de sa famille en pleurs , l’ensevelissement, et enfin l’offrande à la stèle. Quant aux vases eux-mêmes, ce sont généralement soit des urnes noires et rouges, soit des lékyt/ios à fond blanc. Ces derniers, de beaucoup les plus rares, ne présentent quelquefois qu’une simple silhouette, d’un contour exquis : on les
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trouve aussi couverts de couleurs vives, telles que le rouge, le bleu et le vert tendre; mais d’ordinaire le temps les a fort altérés : le dessin est interrompu et les nuances sont effacées. Les peintures sur vernis rouge ou noir sont beaucoup mieux conservées ; un grand nombre ont été trouvés dans les tombeaux de l’Attique, et aussi en Phocide, en Béotie, surtout à Tanagra.
Tous les Musées du monde en possèdent quelques-unes : pour ne parler que de la France, nous en avons de fort remarquables au Louvre et au Cabinet des médailles. Mais le Musée d’Athènes expose plusieurs pièces hors ligne. Je ne citerai que les plus saillantes: sur un stamnos rouge à figures noires, un hoplite entièrement armé porte un mort dont Famé est représentée par un petit génie ailé volant devant lui ; — disons en passant que ce petit génie, qui exprime la pensée d’immortalité dont la race grecque était profondément pénétrée, se retrouve sur beaucoup de vases sous la même forme aérienne; — plus loin, de longues processions se déroulent autour d’une urne; ailleurs, une jeune femme morte, dont le profil est d’une beauté rare, le front ceint d’une couronne, est étendue sur le lit funèbre : d’admirables pleureuses, le visage désespéré, s’arrachent les cheveux ou se frappent la poitrine : les unes sont debout, d’autres accroupies : celles-ci se renversent en arrière, celles-là se penchent vers le cadavre comme pour lui dire un dernier adieu. Sur d’autres vases, le tombeau, figuré par une stèle, est accompagné de deux personnages, soit debout, soit assis sur les degrés du petit édifice : tantôt l’un d’eux joue de la lyre, tantôt ils présentent l’un et l’autre des corbeilles de fleurs, des bandelettes, une torche funèbre, la coupe des libations. J’ai surtout remarqué cette scène sur les lékythos blancs : plusieurs de ces figures, dont les attitudes sont assez variées, rappellent par leur régulière élé-
gance les meilleurs modèles de la statuaire. J’ai admiré notamment un torse de femme à demi nue, indiqué par un simple trait, mais dont le sein et les bras ont une netteté et une délicatesse dignes des plus habiles dessinateurs. Je citerai encore, parmi les lékythos blancs, un jeune guerrier tenant un bouclier rond sur lequel est peint un œil placé au centre de l’orbe, comme les armoiries sur lesécus du moyen âge : il tend un casque à une femme assise dont le fin visage et les formes exquises rappellent les plus exquises miniatures. C’est une œuvre de premier ordre, dont les couleurs pâlies sont nuancées avec un art heureux. D’autres vases, généralement noirs et rougeâtres, reproduisent des scènes mystiques ou familières : voici un ensevelissement où le mort est porté par ces deux divinités ailées, à longues barbes, que les érudits prétendent figurer, comme dans le vase de Memnon que j’ai cité, le Sommeil et la Mort; ailleurs, autour d’une femme assise et enveloppée des longs plis de ses voiles, des jeunes filles élèvent des couronnes d’or et de laurier, un éphèbe ailé plane dans l’air, une esclave apporte le coffret, tant de fois sculpté sur les stèles. Citons encore une femme qui pleure au bord du Styx, tandis que Caron dans sa barque paraît l’appeler et l’attendre.
Ajoutons que ces vases, même destinés, comme l’étaient la plupart de ceux qui ont été retrouvés, à être placés dans les sépultures, c’est-à-dire à demeurer inconnus, affectaient toutes les formes imaginables : les lourds stamnos se mêlaient sous la terre avec les coupes légères ; les urnes à goulots amincis avec les pyxis ; les lacryinatoires d’albâtre avec les kylix de Thèbes à grandes anses; lesamphores athéniennes, de style archaïque, couvertes de bandes brunes, de godrons sur fond clair, d’arabesques de toute forme, carrées, oblongues, en losange, avec les skyphos où s’enroulent des guirlandes, avec les cratères où courent des attelages, où se poursuivent
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des combats héroïques et des danses de nymphes enivrées.
Je voudrais m’arrêter maintenant devant quelques scènes intimes ou purement humaines : voyez d’abord ces intérieurs de gynécée, traités avec une entente si parfaite des groupes et des costumes : autour du personnage principal s’agite tout un essaim de vierges empressées à sa toilette et portant les tissus précieux et les écrins remplis de bracelets; ici, c’est un poëte debout sur une estrade, improvisant, la lyre en main, tandis qu’à ses pieds un ami écoute religieusement l’ode sacrée; là, c’est une liseuse à qui une gracieuse esclave offre une couronne et une cithare. Admirez encore cette coquette Athénienne délicieusement vêtue d’un péplon asiatique et accueillant un petit génie ailé qui monte familièrement sur ses genoux. Me permettez-vous de citer après ces chefs-d’œuvre, avec une complaisance d’amateur, un grand lékythos de mon cabinet, qui représente un homme à demi nu, appuyé sur une lance, et qui semble donner une leçon de tir à un éphèbe vêtu en archer phrygien? Que vous dirai-je enfin de cette multitude de sujets épars dans les vitrines du Musée? Indiquons à la hâte, car je lasserais votre patience, ces pompes nymphiques où s’avancent, tenant des coupes et des guirlandes, jouant de la llùte, rhythmant leurs pas, tant de sveltes figures dignes du marbre, ces danses accompagnées d’instruments à vent et de cuivre ; ces prairies mystérieuses où les Oréades cueillent des fleurs ; ces promenades dans les bois sacrés, courses de chars, jeux d’enfants et de cygnes, banquets de courtisanes et de musiciennes parées de robes d’Assyrie. N’oublions pas surtout cette grande urne de Tanagra, de cinquante centimètres de hauteur, où l’artiste impeccable représente, avec l’accent des poëmes homériques, un combat de héros ou de demi-dieux. Au milieu de la scène se dresse nu, casque en tète, un personnage qui rappelle par la fierté de son attitude
belliqueuse le soldat de la frise du Parthénon : près de lui, un éphèbe dont Praxitèle eût aimé les formes harmonieuses, l’aide à repousser ses adversaires. Tous deux sont placés sur une hauteur : en bas, les assaillants, soit entièrement nus, soit bizarrement accoutrés de peaux de bêtes, se précipitent dans la mêlée ; l’un d’eux est à cheval et transperce de sa lance un ennemi vaincu ; les autres déploient dans diverses luttes la puissance et la grâce de leurs membres nerveux. Ainsi combattaient les Patrocle et les Diomède, ainsi les divins sculpteurs comprenaient les corps des guerriers épiques. Sur l’autre face du cratère, des jeunes gens assis et debout, la lance à la main, paraissent se reposer du combat ou l’attendre. L’art des vases s’élève ici à la hauteur de la statuaire et du poème : le souffle de X Iliade a passé sur cette humble terre cuite, et le peintre inconnu n’est pas inférieur aux maîtres qui racontaient sur les métopes des temples les combats des Lapithes ou les jeux héroïques des Panathénées.
Nous sommes là sur les cimes de l’art; mais le génie grec a des inspirations multiples, et voici que sa fantaisie rencontre dans les figures et les scènes grotesques, dans l’invention d’animaux étranges, toute une série d’œuvres imprévues. Des monstres ailés, marins, terrestres, planent, flottent et circulent sur les panses et les plates-formes des lékythos et des cratères, rampent au fond des coupes, grimpent autour des urnes, s’attachent au liane des scyplios et des ary balles, se jouent sur les rondeurs des amphores, allongent leurs tètes effilées à l’extrémité de ces rhytons pareils à des conques de tritons. Les lynx, les ibis, les lièvres, les lions passants, les chiens courants, les chimères, les boucs bachiques, les chevaux olympiens, tantôt seuls, tantôt en groupes, ressortent sur le vernis noir des larges stamnos ou des lacrymatoires allongés ; les cygnes voguent à pleines voiles sur les petits vases à goulot mince ; des
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femmes à queue de serpent, des hippogriffes, des hydres mystérieuses, des fleurs étranges, des poissons inconnus s’enroulent autour des anses et de toutes les sinuosités des kylix et des œnochoë ; des amours voltigent pêlemêle avec des hérissons, des crapauds, des tètes de bélier, de biche ou de cerf, sur les lampes grises, jaunes et roses; une Aphrodite sort toute nue des valves d’un coquillage ; tout un monde imaginaire, digne du Songe d'une nuit d'été , anime ces poteries délicates, et ainsi se révèle, dans la pensée antique, à coté de l’art harmonieux, le sentiment de l’étrange, de la réalité bizarre, du rêve — et aussi du rire.
Le grotesque est un des aspects ordinaires du génie hellène : les peintres céramistes, fidèles interprètes de la gaieté naturelle au peuple athénien, ont tracé sur ces pages de terre cuite de véritables scènes de comédie populaire, ont créé toute une foule d’êtres pansus et joufflus dont les bras et les jambes se disloquent dans une gymnastique impatiente, dans une chorégraphie de funambules ; les visages grimacent, les oreilles se dressent en pointe, les attitudes bouffonnes, les gestes impossibles, les danses essoufflées, donnent la parodie de la nature humaine. Sur des lékythos minuscules, des enfants courent à quatre pattes, des chiens et des chats se hérissent, des esclaves gourmands embrassent la dive bouteille, jouent aux boules, ricanent ou pérorent; des satyres se cramponnent au bec des lampes; des rondes insensées, obscènes parfois, se déroulent comme un sabbat mythologique. Je n’en finirais pas, si je voulais rappeler tant de burlesques épisodes, de types ridicules,’ tout ce peuple de faunes ahuris, de nymphes affolées, de Silènes appesantis, de personnages à tètes d’animaux, groupes qu’eut dédaignés le sévère Sophocle, mais qu’eut applaudis Aristophane.
Détachez maintenant par la pensée ces figures que nous
venons d’étudier sur les vases, vous avez l’art des statuettes. Une salle spéciale leur est consacrée à Athènes ; mais pour se faire une idée de cette innombrable nation de terre cuite et de bronze, il faut voir en outre plusieurs Musées de l’Europe, le Louvre surtout, et aussi nombre de collections particulières. N’oublions pas aussi que la plus grande partie est encore enfouie sous terre dans la vaste nécropole de Tanagra, qui n’a donné encore que si peu de chose, au prix de ce qu’elle garde, dans les tombeaux d’Anthédon, inexplorés à peu près, sur le canal d’Eubée, dans ceux d’Abœ en Phocide, dans ceux de Myrina en Asie Mineure, dont l’École française n’a pu fouiller pendant deux ans que le tiers peut-être, et dans tant d’autres sépulcres inconnus. Les artistes grecs ont répandu ces charmantes œuvres qui sont la menue monnaie de leur génie, par toute terre où se parlait la langue d’Homère : ils les dédiaient aux immortels dans les temples, ils en ornaient les maisons des villes, ils les prodiguaient aux morts dans les tombes. Partout où l’on essaye une fouille sur un emplacement habité par les dieux, les vivants ou les cercueils, on retrouve ces statuettes religieuses ou familières, humaines ou symboliques, plus ou moins achevées, plus ou moins gracieuses, parfois délicieusement travaillées avec un art infini : les unes rappellent des statues célèbres, les autres multiplient les aspects ùe la vie ordinaire ; celles-ci s’inspirent des formes les pluspures et des rhythmes les plus sévères ; celles-là reproduisent les types des divinités mystiques, d’autres les personnages connus de la mythologie.
C’est à Tanagra et aux environs qu’ont été exhumées les plus célèbres de ces figurines. Jeunes femmes s’accoudant sur une stèle ou bien debout un éventail à la main, ou bien à leur toilette, ou bien assises et rêveuses, elles ont apparu avec leur chevelure tressée, leurs capuchons en-
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cadrant le visage, leur physionomie mobile et leurs traits enjoués, avec leurs robes à longs plis et leur taille svelte, comme un essaim de vierges ressuscitées, ravies de retrouver, après deux mille ans, la lumière du soleil. Les couleurs dont elles étaient ornées, les roses et les bleus de leurs tuniques, les ors de leurs bracelets et de leurs pendants d’oreilles, le joli émail de leurs joues, le noir brillant de leurs regards se sont bien un peu altérés, d’ordinaire même à peu près atténués pendant ce long séjour dans le sol; mais elles ont gardé leurs formes suaves et elles ont repris en conquérantes leur place dans l’admiration des humbles mortels. Plusieurs tombeaux ont rendu ainsi à peu près intact le précieux dépôt confié à leur nuit et à leur silence. On a vu ainsi renaître dans ce petit district de Tanagra une série d’œuvres d’art du plus haut prix qui attestaient en cette région l’existence d’une école d’admirables coroplastes résumant dans ces poupées de terre cuite la science des plus gracieuses poses féminines, des ajustements les plus heureux, du modelé le plus ferme et des expressions les plus attrayantes. La femme grecque, à peu près inconnue dans sa vie intime, s’est révélée ainsi au monde : on a découvert une forme inattendue de la beauté antique, séduisante surtout par la malice des yeux coquets et railleurs, par la finesse des traits, par les lignes déliées et langoureuses de la démarche et les mystérieuses grâces du sourire.
Depuis lors, l’École française d’Athènes a exploré la nécropole de Myrina près de Smyrne. Elle a ouvert, grâce à un firman malheureusement périmé aujourd’hui et que la Porte n’a pas consenti, malgré mes instances, à lui renouveler, un grand nombre de tombeaux, et la moisson a été féconde. Nous avons pu connaître de la sorte toute une école de coroplastes ioniens du troisième et du deuxième siècle
avant Jésus-Christ, moins délicats, moins raffinés peut-être que leurs émules de Tanagra, mais qui savaient mieux varier en revanche les scènes et les personnages. Je ne pourrais même essayer d'énumérer la multitude de types sérieux ou grotesques, humains ou divins, qui sont ainsi sortis de l’ombre. Plusieurs, à mon sens, ne sont pas d’un moindre prix pour les amateurs que les figurines de Tanagra. Là encore, la couleur est souvent visible sur les tissus et sur les visages, et, de plus, par une tradition poétique, les artistes de Myrina donnent des ailes à la plupart de ces ravissantes statuettes : ces ailes, tantôt repliées, tantôt dressées comme par un grand essor, donnent un caractère particulièrement gracieux aux divinités, aux jeunes filles, aux danseuses, aux génies funèbres, à toutes ces créatures exquises qui sont sorties des tombes de Myrina comme une volée d’oiseaux1. Tout ce monde aérien est maintenant au Louvre, où il a pris place et droit de cité auprès des poupées de Tanagra et aussi auprès des terres cuites de Chypre, d’Égine, de Cyrène, que sais-je? de partout où a dominé le génie grec et où l’on a pu fouiller le sol. Depuis quelque temps, des collections particulières ont acquis secrètement des groupes et des statuettes de Myrina : j’ai été assez heureux pour en avoir un petit nombre; j’ai pu obtenir aussi quelques objets d’Abœ en Phocide, lieu jadis célèbre par un oracle d’Apollon, coupes et vases, figurines mystiques, d’un travail moins fin que celles de Tanagra et de Myrina, mais d’un beau style religieux. Je regarde comme un des précieux spécimens de cette nécropole une corybante demi-nue qui appartient à mon cabinet et dont la tète cou-
1 Voir dans le Bulletin de correspondance hellénique le savant et agréable travail (le MM. Pottier et Salomon Reinach sur les terres cuites de Myrina.