I.ES MUSÉES
ronnée, le torse vigoureusement modelé, l’attitude superbe, le bras tenant le tympanon de Cybèle représentent un type jusqu’à présent unique et d’une rare énergie.
Le Musée d’Athènes possède un certain nombre de ces statuettes de diverses provenances, et sa collection est du plus grand prix. Permettez-moi d’abord de citer plusieurs jolis bronzes exposés avec les terres cuites, entre autres un athlète nu dont le torse est un chef-d’œuvre, une nymphe qui s’évanouit avec une grâce délicieusement chaste et naturelle, un Hercule qui brandit sa massue, et des animaux d’un fin travail. Rappelons encore des casques intéressants au point de vue de l’archéologie militaire, et surtout trois admirables miroirs soutenus par des Vénus drapées, accotées d’amours : le cercle de l’un d’eux est couvert d’animaux ciselés. Ces miroirs de cuivre poli auquel l’oxyde a donné de belles teintes vertes, n’ont guère plus de quinze centimètres de diamètre, mais les statuettes archaïques qui les supportent et les amours ailés qui les accompagnent à droite et à gauche assurent une haute valeur à ces élégants objets. Ils sont l’œuvre d’habiles orfèvres, et je ne doute pas que même dans l’antiquité ils ne fussent rares. On n’en a retrouvé qu’un fort petit nombre : je n’en connais que cinq pour ma part : les trois que je viens de citer, un autre en fragments qui m’a été proposé par un marchand d’Athènes et ne m’a point séduit; je ne sais ce qu’il est devenu; enfin un cinquième que j’ai acquis pour le Louvre et qui se trouve actuellement dans une vitrine de la salle des bronzes. Celuici est admirablement conservé : les yeux de la déesse gardent encore des traces de dorure qui ont résisté aux siècles ; les moindres détails sont ciselés avec une perfection singulière ; ni les extrémités des mains, ni l’effilé des ailes n’ont souffert du long séjour sous terre, et il peut être présenté, je crois, comme le plus achevé des miroirs connus, comme l’un des
plus curieux débris de la civilisation de Corinthe. De telles couvres, réservées au gynécée des femmes de haut rang et surtout, j’imagine, des courtisanes, étaient moins des ustensiles de toilette que des bijoux d’étagère. Laïs et Phryné devaient en avoir de pareils qui coûtaient cher à leurs amants, et je me suis souvent figuré ces beautés célèbres ou les modèles des jolies femmes de Tanagra admirant dans ces miroirs l’éclat de leurs yeux et les tresses de leur coiffure.
Je n’ai rien vu de saillant dans les premières vitrines consacrées aux terres cuites de Béotie. Elles sont variées, mais parfois un peu grossières. Tanagra avait évidemmeht une tradition spéciale. Les pays d’alentour étaient peuplés d’artisans ingénieux sans doute, mais qui abusaient de leur facilité. Ils nous ont laissé cependant d’agréables nymphes, des amours sur des chevaux, sur des moutons ou des chèvres, des jouets d’enfants, des grotesques au gros ventre, à la face rubiconde, de petits masques de théâtre, un bel Apollon coiffé en corymbe, une charmante femme portant une amphore sur la tète, une jeune fille, la main posée sur la hanche, et qui développe dans une heureuse attitude la ligne harmonieuse de son corps délicat, deux tètes de grandeur demi-nature (dimension rare dans les terres cuites), largement traitées dans le style grave; un enfant enveloppé d’une coquille, une tympanistria : mais c’est là une série d’ouvrages de second ordre, que l’ouvrier ne travaillait guère au sortir du moule et qui dopnent plutôt l’idée d’une aimable industrie que d’un art délicat.
Les vitrines suivantes appartiennent à Myrina, et elles sont beaucoup plus riches. Non pas qu’elles approchent de la collection envoyée au Louvre par l’École française, mais enfin elles rassemblent un bon nombre de statuettes de vrai mérite. J’ai remarqué surtout une jeune femme tenant un enfant avec un
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joli sourire de mère, une autre qui rêve appuyée sur une stèle (ce motif rappelle de loin un motif familier de Tanagra) ; une autre encore ouvrant d’un beau geste sa fine draperie comme pour faire admirer son torse nu : celle-ci s’élance à la danse, le pied en avant avec un élan rhythmé; celle-là, rattachant sa çhlamyde, fait penser à la Diane de Gabies; voici le groupe d’un jeune homme et d’une nymphe dont la robe est soutenue par les hanches, comme la Vénus de Milo; une danseuse dont la jupe à grands plis est rejetée en arrière par le rhythme du mouvement, un jeune danseur couronné de roses, la jambe en avant, le corps finement modelé ; puis des génies mystiques, ailés, couverts d’une mince tunique, le bas du visage voilé, des enfants porte-lyres, des baigneuses, une Léda, des grotesques surtout, des esclaves tels que l’on s’imagine les Dave et les Sosie de Plaute ou le Xanthias d’Aristophane, types bouffis, sensuels, sournois, le dos propice aux coups de bâton, la face prédestinée aux soufflets; puis des Silènes au nez camard et à la barbe torse, de gros bonshommes tout en tète et en ventre, des centaures, les lémures, des monstres bizarres, des rêves de magiciennes, tout un monde échappé de la mythologie de l’Érèbe, une ménagerie des marécages du Styx.
Au milieu de ces créations étranges planent quelques exquises figures. J’admire surtout un génie qui s’élance soutenu par ses ailes dressées, tenant dans ses mains étendues une coupe et une amphore. La grâce rieuse de la physionomie, le mouvement aérien, le précieux fini du corps, la perfection des moindres détails et aussi les traces fort visibles des couleurs les plus délicates donnent à cette statuette une exceptionnelle valeur : c’est un dieu qui s’envole vers l’azur de l’Olympe, svelte, joyeux, radieux, resplendissant de jeunesse éternelle. Auprès de lui une Vénus nue, agenouillée, s’encadre dans les deux valves d’une coquille
qui semblent de grandes ailes. Ce sont là les deux objets les plus précieux que le Musée ait recueillis à Myrina : ils ne sont inférieurs à aucune des statuettes de Tanagra que les amateurs couvrent d’or, et je dois dire que j’ai vu dans des collections particulières plusieurs groupes originaux ou répétitions d’œuvres de sculpture, mystérieusement acquis à Myrina, qui, par l’expression, le style et l’achevé du travail, laissent de bien loin derrière eux les ouvrages du Musée d’Athènes et même ceux du Louvre. Les tombeaux de cette ville disparue et de quelques autres cités voisines également oubliées, nous réservent évidemment encore bien des surprises.
Le Musée d’Athènes possède quelques statuettes de Tanagra, et si le gouvernement grec voulait poursuivre des fouilles, il aurait aisément la première collection du monde. Mais il se borne, quant à présent, j’ignore pour quel motif, à faire garder étroitement la nécropole pour empêcher qu’on y prenne ce qu’il ne prend pas lui-même. Il est évident qu’il ne saurait y parvenir, et, malgré toutes ces précautions, il n’est pas un riche voyageur qui n’achète dans Athènes de fort jolies poupées de Tanagra, s’il lui convient de les payer très-cher. Ces objets, bien entendu, émigrent dans tous les pays du monde, en dépit de la loi illibérale, jalouse, indigne de la Grèce, qui prétend interdire l’exportation des antiquités. Si une semblable disposition législative était exécutée, personne ne connaîtrait l’art grec, à moins de venir ici, et les Athéniens pourraient refuser à l’étude et à l’admiration universelles les œuvres qui appartiennent non pas à eux seuls, mais au genre humain tout entier. Cette théorie inadmissible, essentiellement contraire au génie hellène, tombera d’elle-mème : j’en ai pour garant le bon sens et l’esprit des Grecs.
Je reviens aux terres cuites de Tanagra qui sont au
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Musée. Encore une fois, il y en a trop peu. Elles sont d’ailleurs fort agréables. En parlant tout à l’heure, sous forme générale, de ces charmants ouvrages, je me trouve avoir à peu près décrit ceux qui sont ici, ces jeunes filles si joliment encapuchonnées ou bien dressant, sans les voiler, leurs petites tètes délicates dont la chevelure ondée encadre le malicieux visage, s’enveloppant des plis harmonieux de leurs robes et tenant à la main leur éventail pointu. Je ne me répéterai pas : je citerai seulement comme un chef-d’œuvre une jeune femme appuyant ses coudes sur une stèle, dans l’attitude de la conversation la plus animée, avec l’air le plus assuré et l’expression la plus persuasive. J’indiquerai encore un éphèbe à demi nu, la tète couronnée d’un mince turban et tenant d’une main une lanterne et de l’autre un oiseau. Ce dernier motif était familier aux artistes de Tanagra : il se retrouve trois fois au Musée, et j’en possède un modèle tout petit; mais la statuette que je signale est d’un travail particulièrement fin, d’un dessin très-pur, et sa grâce est tout à fait saisissante.
Les coroplastes d’Égine sont moins célèbres que ceux de Béotie, et l’on a jusqu’à présent ouvert peu de tombeaux dans cette île. Les trois statuettes de cette provenance qui sont au Musée d’Athènes attestent cependant un art de premier ordre; les couleurs, altérées sans doute, sont mieux conservées que celles des poupées de Tanagra, et ces figures sont traitées avec une ampleur de style qui révèle chez l’artiste les qualités d’un vrai sculpteur. Debout, drapée, la tète entourée d’une sorte de turban, la première s’accoude à une ante près de laquelle se tient un amour; la seconde, couronnée de fleurs, la poitrine nue, revêtue à partir des reins d’une tunique flottante, s’appuie, de face, sur le sommet d’une colonnette ; la troisième, le front ceint d’un diadème, les cheveux déroulés par tresses, enveloppée d'une
robe recouverte d’un péplon, se présente fièrement comme une héroïne de tragédie. Les dimensions de ces statuettes dépassent de beaucoup celles des poupées de Tanagra. J’ai rarement vu, malgré les tons gris ou rouges trop violents ou mal d’accord, ou plutôt faussés par le séjour sous terre, un caractère aussi imposant imprimé à des figurines familières : ce ne sont pas là des déesses, puisque aucun attribut ne les accompagne; mais l’artiste, — je crois qu’elles sont de la même main, — avait dans la pensée, sinon des types de beauté parfaite, du moins un ferme sentiment de l’harmonie des lignes et de la majesté des attitudes.
Parmi le grand nombre d’objets d’art, d’origines diverses, qui remplissent les autres vitrines, je ne rencontre guère de pièces exceptionnelles à rappeler. Tout rentre dans les catégories des personnages archaïques ou archaïsants, des grotesques populaires; il y a nombre d’amulettes pareilles aux Héra de Mycènes, grossières ébauches à tète d’oiseau, avec des moignons pour bras et des robes plates dont les plis sont figurés par des godrons bleus; plusieurs Apollons nimbés tenant un coq sur le bras gauche; des petites idoles du genre égyptien, les mains posées sur les genoux, et encore des satyres, des Silènes, des joujoux articulés, des animaux de toute espèce. Ce sont des séries qu’il est amusant de parcourir, mais d’où ne se détache aucun ouvrage saillant. J’aurai fini quand j’aurai cité cependant plusieurs beaux masques de terre cuite trouvés peut-être à Tanagra, plus vraisemblablement à Abœ en Phocide, et dont plusieurs sont sortis du même moule. Imaginez des plaques un peu plus larges du bas que du haut et d’où ressort soit une figure de vieillard barbu, soit une noble tète de femme. Les poitrines sont en très-bas relief, les bras sont pliés sur les seins avec un mouvement symétrique. Les figures se présentent entièrement de face ; celles des vieillards gardent des traces de
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coloriage, et je croirais volontiers que ce sont des images de Jupiter ; celles des femmes sont des Cybèles. Les attitudes sont évidemment traditionnelles et hiératiques. Le visage de plusieurs d’entre elles est d’un modelé admirable; ce sont là des objets rares et, à mon sens, d’un fort grand prix.
Nous avons parcouru les Musées d’Athènes : on voit quelle en est la richesse. Je voudrais décrire quelques collections particulières ; mais cette étude nous mènerait trop loin. Je note seulement chez plusieurs riches Athéniens, surtout chez le prince Mavrocordato, naguère ministre de Grèce à Paris, quelques ravissantes statuettes de Tanagra et des vases peints de grand mérite. L’École française, après avoir envoyé au Louvre la fleur de sa collection de Myrina, a conservé encore quelques jolis ouvrages qui lui resteront en souvenir de ses fouilles heureuses en Asie Mineure. Je ne saurais oublier, chez M. Comnos, une tète de femme en marbre de Paros, qui me semble un des plus délicats chefsd’œuvre de l’école de Praxitèle : jeune fille ou déesse, modelée avec une rare finesse, achevée par un maître amoureux de sa beauté, elle a les yeux les plus suaves, les lèvres les plus chastes, la physionomie la plus douce que l’art grec ait peut-être jamais rêvés. On la contemple sans se lasser, avec une admiration attendrie, disons mieux, on l’aime, et l’on s’imagine simple, belle, souriante comme elle la Galatée de Virgile ou plutôt la Tarentine d’André Chénier.
Je m’arrête, en terminant, dans la galerie de M. Carapanos, le propriétaire d^s ruines de Dodone, qui met une grande fortune au service de ses goûts d’archéologue. Parmi de nombreux fragments de valeur, il possède un basrelief du cinquième siècle, intact et qui peut être classé parmi les plus beaux ouvrages de cette époque : c’est un
Hercule tirant de l’arc, et ce marbre a son histoire. Enlevé dans le Péloponèse par Ibrahim-Pacha pendant la guerre de l'Indépendance, il a été en Égypte, puis à Constantinople, d’où M. Carapanos, bien inspiré, l’a ramené sur la terre natale. La savante musculature du corps, la dignité et la force du geste, révèlent avec certitude la main des artistes qui ont précédé immédiatement Phidias.
M. Carapanos possède aussi toute une collection de petits bronzes trouvés à Dodone et beaucoup plus curieux que ceux du Musée; il a rencontré encore dans ses fouilles sur son domaine une multitude de petites inscriptions sur de minces plaques de cuivre : les épigraphistes ont reconu là les questions posées à l’oracle par les fidèles et les réponses du dieu. Plus loin, dans une vitrine spéciale, voici un amas d’armes antiques couvertes de rouille, javelots, lances, épées : c’est un trophée, et quel trophée ! l’oserait-on croire si une inscription n’en attestait l’authenticité? Ce sont les armes des Romains vaincus par Pyrrhus et que le roi d’Épire victorieux avait dédiées dans le sanctuaire de Jupiter. Voici encore le char de Dioclétien retrouvé dans les ruines du palais de Nicomédie et facilement reconnaissable à la richesse des bronzes dont il est orné. Que dirai-je? il faudrait tout citer dans cette galerie : l’intérêt historique de tant de belles œuvres et de curieux débris ne le cède pas à celui du Musée de Mycènes.
Je ne voudrais pas épuiser votre patience, mais je dois indiquer aux amateurs de médailles la collection précieuse de l’État grec. Elle a été mise en ordre, avec une patience et une érudition remarquables, par le conservateur actuel, M. Postolaka, l’un des numismates les plus distingués du monde, et qui met, avec une complaisance parfaite, ses connaissances infaillibles à la disposition de tous ceux qui le consultent. Vous admirerez la des séries de monnaies ar-
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chaïques de toutes les cités de la Grèce et de l’Ionie, des Philippe et des Alexandre d’une finesse de coin sans pareille, l’histoire hellène racontée depuis les temps homériques jusqu’à l’extrême décadence par d’innombrables pièces d’or, d’argent et de bronze, où les souverains et les républiques ont laissé, les uns leur profil et les autres leurs emblèmes.
Si vous aimez les livres, la Bibliothèque de l’ Université vous est ouverte : vous y trouverez de rares manuscrits byzantins et des chartes signées par les empereurs d’Orient ; vous devez aussi visiter la Bibliothèque de la Chambre, formée et développée avec une sollicitude passionnée par M. Philimon, éphore du Parlement. Nul bibliophile n’apporte plus d’ardeur à enrichir sa collection particulière que n’en a montré M. Philimon à accroître, dans l’intérêt public, le magnifique dépôt qui lui est confié. Son patriotisme et son érudition littéraire, également actifs et ingénieux, ont créé là, pour les Athéniens et les hôtes de la ville, un véritable trésor qui s’augmente chaque jour. Plusieurs pays de l’Europe, et surtout la France, qu’on voit toujours au premier rang quand il s’agit de la Grèce, quelques riches Hellènes établis à l’étranger ont tenu à honneur d’adresser à cette collection des dons généreux. Si les conservateurs futurs continuent les traditions de M. Philimon, la Bibliothèque d’Alexandrie renaîtra au pied de l’Acropole, et ne craindra plus désormais les Barbares.
Je ferme cette lettre, ayant à peine rappelé les principaux objets qui sollicitent dans les édifices publics d’Athènes l’attention et l’étude. Si long que j’aie été, ce dont je m’excuse, je suis loin d’avoir épuisé le travail. Depuis plusieurs années je me préoccupe de ce que l’on peut voir ici, et je rencontre sans cesse des détails que je n’avais pas aperçus. Et cependant, il y a des touristes, — j’en entends souvent de cette force, — qui, au bout de trois ou quatre promenades à
travers la ville, jugent que leur tâche est accomplie. En effet, ils ont jeté les yeux sur les Propylées et le Parthénon, ils ont fait le tour de l’Acropole, ils ont parcouru les Musées au pas de course : ils ont tout effleuré et sont satisfaits. Les malheureux ! ils n’ont rien vu.