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LETTRE XV

LA CAMPAGNE ATHÉNIENNE

Sortons maintenant d’Athènes et courons un peu la campagne, verte au printemps et l’hiver, jaune l’été et l’automne, toujours sévère, mais qui en toute saison, et pour qui sait la comprendre, garde un charme pénétrant. L’Attique se voit d’un coup d’œil, pour ainsi dire, enserrée entre la mer et le Pentélique, qui se regardent, le Parnès et l’Hymète, à droite et à gauche ; elle se présente, quand on la considère d’une certaine hauteur, traversée en longueur par un bois d’oliviers d’une vaste étendue, semée de quelques bouquets d’arbres, de villages épars et de grands espaces stériles. La ville toute blanche entre le Lycabète et l’Acropole se répand dans la plaine : au loin, le Pirée dresse les mâts de ses navires et les cheminées de ses usines. Tout au fond, à l’autre extrémité, les forêts du Parnès et de Tatoï se perdent dans une brume azurée.

J’ai parcouru cent fois dans tous les sens, sur toutes les routes et par tous les chemins, cet espace historique, et ne me suis pas lassé de mes promenades. Je voudrais en refaire avec vous quelques-unes, et d’abord les plus connues, les deux Phalère, situés aux points opposés de la baie de ce nom. Il y a même trois Phalère en réalité : d’abord, le

petit port d’où sont partis jadis les vaisseaux athéniens pour la guerre de Troie, mais qui, aujourd’hui, est presque ensablé ; puis les deux emplacements de la baie, séparée du port par un cap assez élevé. La baie est fort large et lumineuse. Elle est fermée à l’ouest par le cap que je viens de citer, et à l’est par une longue série d’écueils. En face, Égine développe au loin ses- côtes montagneuses et bleuâtres, et au delà les rivages du Péloponèse s’enfoncent dans les clartés vagues. Tout à l’horizon, des montagnes noyées dans le soleil déroulent leurs ondulations décroissantes.

A l’extrémité occidentale de ce vaste demi-cercle s’étend une belle plage de sable. C’est le nouveau Phalère. Il y a dix ans, cette plage était déserte et marécageuse. Mais les Athéniens ont voulu avoir leurs bains de mer, et peu à peu des maisons de plaisance ont apparu au bord de l’eau. La mode est venue d’y passer l’été : des constructions nombreuses se sont élevées dans la plaine; un hôtel y occupe une large terrasse, et pendant toute la saison il y a foule de promeneurs ; une troupe française y joue le soir, sur un théâtre en plein air, les opérettes de Paris, et quand on veut voir ses amis, on est à peu près sùr de rencontrer sur la plage la ville entière. 11 faut bien dire aussi que l’été, même le soir, l’atmosphère d’Athènes est celle d’une serre chaude, et que, pour respirer, il faut en sortir. La brise de mer est fort agréable au nouveau Phalère, et si l’on parvient à dessécher un coin de marais qui, à ce que j’ai ouï dire, exhale parfois des miasmes de fièvre, ce rivage illustre d’où l’on aperçoit tout ensemble le détroit de Salamine, les montagnes de Corinthe, les hauteurs de l’Acropole, où la mer Égée est si limpide et l’air si transparent, verrait se multiplier les maisons de campagne et retiendrait nombre de riches Athéniens qui s’échappent de Grèce dès que juin paraît.

Le Vieux Phalère, à la pointe opposée de la baie, présente

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un aspect tout autre. La plage est couverte de rochers noirs, le sol est accidenté, encombré d’ajoncs et de tamaris : c’est une solitude. Trois ou quatre amateurs de nature sauvage y ont construit des maisons d’architecture bizarre ; mais je ne crois pas que jamais il y ait affluence de baigneurs. Est-ce parce que je n’y rencontre pas de foule et de bruit? Est-ce à cause de ces écueils, de ces caps, de ces anses, de ces grottes où roulent les vagues? Je ne sais trop, mais je préfère le Vieux Phalère à son brillant voisin. C’est ma promenade favorite; j’y ai mes retraites aimées, au bord de l’eau, sous un dais de rochers. Abrité du vent dans les anfractuosités de la côte, à l’ombre de leurs crêtes dentelées, j’y passe des heures très-heureuses, assis sur les pierres noires ou étendu sur le sable : je reste là les yeux fixés sur la grande nappe azurée et constellée d’étincelles mouvantes quand le temps est calme, ou bien admirant les replis des vagues dont les courbes vertes s’emplissent de clartés transparentes. Au loin, ce sont des voiles blanches, la fumée des paquebots, l’espace rayonnant. Les Néréides delà Manche jouent avec des galets vulgaires : celles de la mer Égée dédaigneraient ces moellons grisâtres; leurs vagues roulent des cailloux de marbre. J’ai recueilli quelques pierres roses, blanches, vertes, violettes, de cet écrin de la mer; j’en ai fait une boîte à bijoux. Puis, il y a là des grottes qui semblent destinées aux bains des nymphes : on voit à de grandes profondeurs dans l’eau brillante les roches sous-marines, le sable fin, des forêts d’algues. L’immensité radieuse du ciel s’étend sur le bleu sombre de la mer avec une sérénité divine. L’air chargé de soleil roule des torrents de lumière sur la côte, où frissonnent dans les lames des ruissellements d’or, et les lueurs indéfinies s’abîment dans l’horizon.

L’impression qui reste dans l’âme, sur cette plage nue et farouche, n’est pas la mélancolie de nos mers du Nord.

Jamais les eaux, même dans les tempêtes d’hiver, n’ont ces nuances d’un vert cru ou d’un jaune sablonneux couvert de mousse. Je n’y retrouve pas les notes tonitruantes de l’Océan et ses gémissements désespérés. J’entends toujours une harmonie douce dans la colère des vagues, et quand leur écume bondit sur les rochers noirs, leur murmure berce mon rêve sans l’attrister. Lorsque la houle se fond en masses que le soleil dore, ses ondulations chantent un poëme: une splendeur rutilante frémit à la surface de la mer et jette dans nos yeux une inoubliable vision, ardente et joyeuse, llyaun sentiment intense de la vie dans ces magnificences éblouissantes. Le Vieux Phalère me donne, quand je suis triste, les consolations de l’espace. J’éprouve ici le sentiment de calme que, dans un autre ordre d’idées, — ainsi que je vous le disais ailleurs, — m’inspire le Parthénon : si fatigué que je sois de mon néant, quels que soient les découragements qui m’aient saisis dans ces heures pénibles, où l’on doute de soimême, de ses amours, de ses ambitions et même de ses vertus, l’inexprimable rayonnement de la nature me pénètre et m’illumine. Les flammes de l’Apollon antique, épandues à travers les vagues et roulant dans P infini bleu, raniment mes énergies et mes espérances, et je me sens rajeuni en respirant les souffles aériens de la jeunesse éternelle.

Souvent aussi, quittant la mer, je cherche l’ombre et les retraites cachées sous les arbres, les solitudes agrestes où passent les minces filets d’eau du Céphise à travers les vignes et les vergers. L’Attique est aride, et je n’en aime que mieux ces rares massifs de mûriers et de lauriers-roses surmontés par les touffes argentées des peupliers d'Italie, ces bosquets où éclatent çà et là les fleurs rouges des grenadiers, où les figuiers étendent leurs grands branchages recouverts de feuilles dentelées, où se dressent le velours épais et la flèche aiguë des ifs noirs. J’aime surtout le bois

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des oliviers centenaires : c’était, jadis, la forêt sacrée, le sanctuaire mystérieux des Euménides. Œdipe est venu mourir sous ses voûtes; une vague terreur se dégage encore de ces perspectives profondes. Le bois n’a pas cependant l’aspect sombre et les obscurités vertes des forêts de l’Occident et du Nord : les oliviers sont rangés parfois en quinconces, ils sont toujours à une certaine distance les uns des autres ; line lumière adoucie circule sous leur pâle feuillage, et descend sur les landes stériles, les champs d’orge ou les vignes qui les entourent. L’immense clairière est pleine d’ombres et de rayons : au loin, tout se confond dans une tonalité grise. Saluons respectueusement ces vieillards sévères : un grand nombre d’entre eux ont vécu plusieurs siècles, quelquesuns plus de mille ans ; les plus jeunes ont vu trois ou quatre générations d’hommes se succéder à leurs pieds. On s’imagine ainsi les mystiques abris des âmes heureuses dans les Champs Élysées antiques. Virgile a placé sous des ombrages pareils les fantômes que visite Énée ; Fénelon les a entrevus dans Télémaque. Didon, indignée, a disparu sous ces rameaux sacrés; Arcésius, père de Laërte, se promenait dans le clair obscur de ces graves retraites. Quand je me figure la solitude nocturne au milieu de ces oliviers tordus, noueux, affectant des formes fantastiques et entre- croisant leurs capricieux branchages, je rêve à la forêt au temps où le Thésée de Shakespeare était duc d’Athènes ; je crois voir les amants et les fées du Songe d'une nuit d'été errant dans ces espaces vagues, s’endormant au pied de ces colosses difformes et superbes à la clarté magique des étoiles.

Sur plusieurs points du bois étrange et confus surgissent, entourées et à demi voilées par les arceaux des feuilles mouvantes d’où tombent les gouttes d’or du soleil, de petites chapelles, les unes en ruine, dressant leurs quatre murs sans toit et les restes de leur abside écroulée, les

autres modernes, peintes de bandes jaunes et rouges alternativement superposées, laissant voir dans la profondeur noire de leur nef la veilleuse sacrée, immobile comme un astre lointain. Auprès d’elles, une tonnelle faite de quatre pieux et recouverte d’herbes sèches abrite pendant la chaleur du jour des bergers en fustanelle, des paysans et leurs ânes chargés de menu bois ou d’une haute provende de thym et de plantes sauvages. Quelques vaches rousses, éparses alentour, broutent les chaumes maigres et rudes sur les talus. Dans un petit ravin, à demi caché par les chardons en fleur ou les tamaris, un mince ruisseau court sur un lit de pierres blanches : c’est un des bras du Céphise détourné pour rafraîchir à grand’peine le sol altéré qu’il inonde parfois l’hiver, mais auquel il ne distribue l’été qu’une onde avare. La pauvre petite rivière s’en va ainsi du Pentélique au Phalère : on la rencontre partout, serpentant dans la campagne, sans cesse pillée au passage, divisée en étroits canaux, bienfaisante pour la plaine desséchée, mais ne lui donnant que des filets d’eau encombrés souvent de graviers et de sable.

Çà et là cependant ses rives s’écartent jusqu’à trois ou quatre mètres de large, mais elle perd en profondeur ce qu’elle gagne en étendue. Sa nappe, vive et claire, est haute de vingt ou trente centimètres : les grenouilles d’Aristophane y font entendre à l’envi le coassement classique ; elle est bordée par des berges d’où pendent les grappes échevelées des herbes folles. Hors du bois, surtout près de Kolokithos, l’ancienne Colone de Sophocle, une jolie route suit ces détours : les arbres de quelques vergers, de grands roseaux qui rappellent Pan et Syrinx, plusieurs beaux massifs de peupliers d’Italie, des groupes d’aloès servant de premier plan à des touilles de laurier-rose, de larges mûriers aux feuilles luisantes, se rangent le long des sinuosités gracieuses du petit ileuve sur ce point de son parcours. Un

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vieux pont de pierre s’est écroulé dans l’eau qui joue alentour : on a placé là quelques planches qui vont d’une rive à l’autre, mais on passe aisément pieds nus. Un peu plus loin, les arbres se multiplient, et le Céphise s’élargit encore sous leur ombre. Des cafés rustiques se sont installés dans cette oasis : c’est un îlot de verdure où l’on entend bruire les grandes feuillées : elles se penchent sur l’eau limpide de la rivière, qui les reflète, et l’on a pour un instant la fraîche vision d’un paysage que la campagne athénienne ne connaît pas.

Si l’on veut encore trouver de l’ombre, il faut aller beaucoup plus loin, à travers les chemins, — c’est-à-dire à travers des nuages de poussière. Mais je me hâte d’ajouter que l’on se fait aisément à la poussière de ce pays-ci. J’ai fini par ne plus m’en apercevoir, à moins qu’elle ne soit vraiment bien épaisse, les jours de gros vent. Une jeune fille du pays m’affirmait que ces nuages sentaient la vanille; une autre,

— c’était à Constantinople, — disait au milieu d’un tourbillon que cette poussière-là n’était pas « aussi savoureuse » que celle d’Athènes : je cite ces agréables illusions, elles peignent au vif la passion des Grecs pour leur pays : quant à moi, qui n’en suis pas, — je me contente d’oublier. Je m’en vais donc très-paisiblement, malgré le soleil et malgré

La poudre d’or qui s’élève des routes,

jusqu’au vallon de Calandri, le pays d’Alcibiade, où je rencontre des sous-bois de pins maritimes, des peupliers splendides, et un bras du Céphise, qui roule modestement entre des roseaux. J’ai passé, pour y venir, par Ambelokipo, où naquit Socrate, et au fond de la vallée, je rêve d’Alcibiade, qui a couru sous ces ombrages et grimpé aux flancs du ravin. Je suis là presque au pied du Pentélique. qui dresse,

— pareil à un dieu, — son fronton magnifique ; des forêts

ceignent sa base, et les aspérités de son cône miroitent au soleil. Au pied des arbres, couché dans le thym odorant, j’écoute le murmure de l’eau et le frissonnement des feuilles pareil au bruit d’une cascade. Les gens de Calandri me connaissent, et les enfants m’envoient leur joyeux « zito » quand ma voiture paraît à l’entrée du village ; je m’arrête sur la place où s’élève l’église, toute neuve, d’un joli style byzantin : assis à la porte d’un café, les paysans en fustanelle me regardent avec bienveillance; je m’enfonce entre deux murs en pisé qui bordent les champs et je descends vite vers le bois et vers le Céphise. Je ne rencontre là que des gamins qui conduisent des chèvres, ou des petites fdles qui courent pieds nus sur les sentiers abrupts; je reste longtemps à m’emplir les poumons de fraîcheur et les yeux de verdure, puis je m’en vais quand le soleil s’incline vers le Cithéron. qui rayonne sous le ciel rose.

Ma promenade me conduit aussi fort souvent non loin de là, mais de l’autre côté de la plaine, presque au pied du Parnès, dans une agréable campagne créée jadis par la reine Amélie, et qu’on appelle dans le pays « Pyrgos », c’est-àdire la Tour. Il a là un petit castel pseudo moyen âge où le roi Othon allait quelquefois passer l’été. La route est bonne, bordée de mûriers et d’ailantes : on y rencontre de jolies toulfes d’arbres et même un moulin à eau encadré par de sombres et hauts feuillages : le Céphise, en hiver, y franchit avec des airs superbes une digue assez large, et retombe comme une cataracte en miniature. Une longue avenue d’oliviers conduit au castel bavarois qui s’élève au milieu d’un jardin parfaitement entretenu par le nouveau propriétaire. Cet édifice, d’un style lourdement faux, a des fenêtres en ogive et même des créneaux, Dieu me pardonne! De plus, il est bâti de moellons peints en jaune: vous voyez d’ici, dans le pays d’ictinus, ces mâchicoulis

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allemands ! Mais ce n’est pas là ce que je viens voir à Pyrgos : ce sont les deux collines boisées qui étaient jadis la promenade de la Reine, et qui, aujourd’hui, représentent assez bien un parc abandonné. Les allées subsistent encore, fort bien dessinées d’ailleurs, et les arbres qui ont grandi, sans souci des infortunes royales, s’y groupent en bosquets suffisamment assombris. L’herbe pousse un peu partout, mais ce ne sont pas là nos gazons d’Europe ; cette végétation est sauvage, rude et intermittente. De grands ifs balancent leur cime pointue au milieu des pins maritimes, et dans les clairières, sous des arbres verts en toute saison, autour des buissons fleuris où bourdonnent des milliers d’abeilles, on voit souvent passer de longues couleuvres rampant à travers les grands aloès. Au printemps, les anémones étincellent rouges, violettes, jaunâtres, panachées, étoilant le fond des taillis. On aperçoit à l’horizon le Pentélique, et, plus près, le regard pénètre dans les noirs défilés du Parnès; en arrière, Athènes répand dans la plaine la multitude de ses maisons blanches.

Quelquefois aussi, par une route singulièrement inégale et brûlée par le soleil, je me dirige vers l’IIymète, qui cache, lui aussi, dans ses plis grisâtres et pelés, quelques oasis souriantes. La plus grande et la plus fraîche est la gorge de Kessaryani. Il y faut monter à pied ou à cheval, car nos voitures risqueraient leurs essieux sur le chemin creusé, raboteux, encombré de pierres. On longe un ravin qui ressemble fort à un précipice et où les lauriers poussent en abondance leurs racines dans l’eau souterraine, et l'on arrive, au tournant de la route, entre les flancs d’une montagne de schiste, à un vallon en demi-cercle qui ferme tout à fait l’horizon. On est là au sein mystérieux de la montagne, dans un bois d’oliviers séculaires : c’est la source de l’ilissus. Les anciens y avaient placé un temple dédié aux

Nymphes, et l’on y voit encore, de ci et de là, couchés à terre, des fragments de colonnes. Une petite église moderne y dresse son clocher à côté d’un pauvre monastère. L’eau s’échappe d’un mur bas, au-dessous d’une tète de bélier de marbre antique : elle est d’une fraîcheur, d’une limpidité, et surtout d’une légèreté qui ravissent le voyageur fatigué. Le repos sous cette belle ombre, sur ces talus doucement inclinés, dans ce silence interrompu seulement par le bruit des cigales ou par les grelots des troupeaux errants, est une véritable joie après la course au soleil. On se sent accueilli par les nymphes hospitalières : les naïades et les dryades nous sourient à travers les branches ; les abeilles mythologiques bourdonnent sur les buissons. C’est un paysage d’églogue. On y murmure involontairement les Bucoliques de Virgile : il me semble parfois entendre auprès de moi les chants alternés des bergers immortels doucement étendus sous les feuillées. Au-dessus s’élèvent les grands sommets arides de l’Hymète, baignés de soleil. Le soir, tout s’enveloppe d’ombres violettes, et l’on redescend des hauteurs les yeux fixés sur le vaste panorama de la plaine, de la ville et de la mer.

Au delà de ces promenades voisines, — et j’en pourrais citer d’autres si je ne craignais d’être monotone en rappelant tant de ravins ombreux traversés par le Céphise, — nous avons Képhissia, au pied du Pentélique. Jadis c’était une course assez longue ; on y va maintenant par le chemin de fer. Avant d’y arriver, je m’arrête à Maroussi, un joli village à demi caché dans la verdure. Un des millionnaires d’Athènes, et ce qui vaut mieux, un des bienfaiteurs de son pays, M. Syngros, y possède un parc magnifique, rempli de toutes les végétations du Midi, et arrosé par une source d’une richesse rare. J'ai parcouru là de véritables bois touffus, percés de routes pour les voitures, avec des taillis, des

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retraites, des entre-croisements de rameaux. On peut y braver les chaleurs de l’été, — et ce n’est pas peu dire; la zone torride n’y pénètre qu’avec une certaine timidité. Un peu plus loin, Képhissia ouvre ses jolis chemins bordés de villas élégantes entourées de jardins remplis de Heurs. Au centre, un platane énorme, une des célébrités de l’Attique, contemporain des oliviers du bois sacré, se dresse tout seul sur une place ronde et répand une ombre délicieuse. Auprès de ce gigantesque parasol, s’élèvent des peupliers d’Italie, un monde de verdure, des étages de feuilles et de branches, des profondeurs épaissies les unes sur les autres, pleines de frémissements d’air et d’appels d’oiseaux. Tout en haut, à travers les dentelures des cimes, resplendit le bleu éclatant du ciel.

Je me perds volontiers dans Képhissia, entrant dans les vergers, franchissant les haies vives, enjambant les larges ruisseaux, traversant les prairies et les vignes arrosées de toutes parts. Je suis là dans la vraie campagne, parmi les hautes herbes. Des maisonnettes se cachent dans les massifs; les oliviers tamisent le jour et lui donnent une clarté d’un vert pâle; toute une flore agreste s’épanouit sur les talus; de grands ifs s’élancent des fourrés épais; des bassins carrés remplis jusqu’au bord reflètent les nuances de l'air; des chèvres broutent les arbustes grêles, des vaches rousses ruminent sous le velours sombre des mûriers et s’étendent au pied des myrtes et des lauriers-roses.

Que si l’on veut, dépassant Képhissia, s’élever dans la montagne, le Pentélique ouvre ses grands bois d’où l’on peut monter aux carrières de marbre, portiques sacrés d’où sont sortis la plupart des temples et des statues de la Grèce, et de là jusqu’au sommet de la pyramide. Si l’on se rapproche, au contraire, du Parnès, on va jusqu’à Tatoï, au centre des hautes forêts. Autrefois, m’a-t-on dit, les Klephtes se plai-

saient dans ces gorges sombres où il était malaisé de les joindre, et plus d’une de ces cavernes noires a vu des groupes, fort pittoresques peut-être aux clartés rougeâtres d’un foyer en plein air, mais peu rassurants pour les voyageurs attardés. Honni soit qui mal y pense! Ces bandits, beaucoup moins dangereux assurément que les immondes vagabonds de nos villes de l’Occident, paraissent avoir renoncé maintenant à leur industrie. Les longs fusils incrustés d'ivoire se retrouvent encore, il est vrai, sur le dos des bergers errants : l’arsenal de pistolets et de poignards étincelle parfois à la ceinture de quelque brave paysan, à mine rébarbative, la tète coiffée du béret rouge et vêtu d’une fustanelle et d’une veste d’un blanc douteux; mais nous n’avons plus rien à en redouter. Ce sont les légendes d’un autre âge. Dans ce district autrefois menaçant, à Tatoï, sur le flanc de la montagne boisée où sont les ruines de l’antique forteresse de Décélie, le roi des Hellènes a planté sa tente. Une belle villa entourée de quelques chalets, enveloppée de tous côtés par desjardins et des pelouses, fraîche et splendide solitude digne d’un prince qui sait comprendre la vie intime aussi bien que diriger sa conduite politique avec prudence, s’élève au milieu des anciens repaires des rois de la montagne. Tous les étés, le sage et affable souverain de la Grèce passe quelques mois avec sa famille dans cette retraite silencieuse : honoré de sa gracieuse hospitalité, j’en conserverai toujours le respectueux souvenir. Jadis, c’était une entreprise redoutable que de traverser le bois de Tatoï : c’est maintenant une de nos plus agréables promenades, surtout le soir, quand les chemins et le passage abrupt sont baignés dans le clair de lune.

Voulez- vous sortir un peu de la plaine athénienne en suivant les pentes de l’Uymète : nous dépassons Leopessi, où nous admirons dans les vignes un lion antique du plus grand

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style, du plus beau marbre, débris couché sur le flanc et que je voudrais voir redressé sur un piédestal. Nous atteignons Marcopoulo, et nous arrivons après quatre heures de route aux mines du Laurium. Il y a quelque vingt ans, cette région était un désert. Autrefois, Athènes exploitait là des mines d’argent dont elle tirait, grâce au travail des esclaves, un revenu considérable : mais les ouvriers d’alors se bornaient à enlever le minerai pur et rejetaient les résidus dont ils ne savaient pas extraire le métal. Ainsi s’étaient accumulées des collines minéralogiques, pleines de richesses oubliées. D’autre part, les anciennes mines étaient loin d’être épuisées. Deux industriels intelligents, MM. Roux et Serpiéri, représentants d’une compagnie française, ayant reconnu dans ces monticules et dans les puits antiques les éléments d’une fortune de haute valeur, ont entrepris de les exploiter. Je vous passe le récit des procès et difficultés diplomatiques qui s’ensuivirent. M. Jules Ferry, alors ministre à Athènes, termina avec une remarquable habileté cette interminable histoire : un compromis intervint ; les rejets furent adjugés à une compagnie grecque, les anciennes mines à MM. Roux et Serpiéri; les deux usines fonctionnent depuis lors avec de beaux bénéfices. Une petite ville, Ergastiria, s’est bâtie à leur ombre.

J’ai visité ces deux établissements qui vivent désormais en bon accord. Les rejets donnent tout ce qu’ils contiennent sous l’action de puissants appareils manœuvrés, même la nuit, à la lumière électrique. Quant aux mines, elles sont 'une curieuse et intéressante excursion souterraine. Un treuil m’a descendu dans ces gouffres, qui font penser aux voyages des héros épiques dans les enfers : à quatre-vingts mètres de profondeur, on rencontre de vastes salles taillées en hautes voûtes par les pics des antiques explorateurs, puis de longs couloirs livrés aux travaux modernes. Le terrain donne du

plomb argentifère et surtout de la calamine. Dans ces galeries éclairées par de vagues lueurs de lampes, soutenues çà et là par de grosses poutres, on respire une chaleur étouffante et l’on voit circuler les ouvriers couverts de poussière noire. Involontairement, l’âme est inquiète au fond de ces lugubres corridors. On est ému devant ce magnifique et sombre travail; c’est un Parthénon plutonien, une Acropole en sens inverse, la merveilleuse architecture des profondeurs. Il semble que des génies infernaux aient creusé ces ténébreux espaces tandis que les dieux de la lumière dressaient les temples sous le ciel bleu. Nous sommes dans le royaume de Yulcain ou des Mânes, au sortir de celui de Minerve; nous contemplons l’antithèse des obscurités funèbres et des splendeurs aériennes. On est heureux, après cette course à travers la nuit constellée par les lampes vacillantes des mineurs, de revoir la clarté riante de l’air et les rayons du soleil.

Une heure de voiture nous a menés ensuite au cap Sunium. On nage ici dans l’azur de l’espace et de la mer. A travers les genêts et les ronces, les rochers et les fragments de marbre, nous gravissons une haute colline : nous voici au sommet, c’est-à-dire devant le temple de Minerve, qui domine les vagues. De ce sanctuaire, illustré par les méditations solitaires de Platon, il reste onze colonnes blanches, d’un marbre laiteux, dont le vent de ces parages a usé les cannelures. Sur l’une d’elles, Byron a gravé son nom : tous les amis de la Grèce sont venus en pèlerinage à ces imposantes ruines. J’y suis resté longtemps, pensant au maître divin qui entrevoyait là les idées éternelles des choses périssables; je me suis assis comme lui, évoquant son ombre, sur la terrasse qui surplombe les Ilots de l’Égée; la falaise est haute et à pic : les eaux transparentes en battent incessamment la base couverte de récifs. Devant le regard, l’es-

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pace immense est plongé dans une lumière diffuse : c’est le plus beau songe d’un jour d'été.

Que si, dans une barque, vous voyez le cap et les colonnes se dresser devant vous dans le ciel, l’impression est plus grande encore peut-être. La blancheur mate des marbres se fond dans l’azur comme une vision éblouissante : je crois voir passer là les fantômes des dieux olympiens dans une splendeur d’apothéose. Ces ruines rayonnantes nous parlent d’immortalité. Les invisibles essences du vrai, du bien et du beau planent sur ce piédestal mystérieux où se croisent tous les souffles de la mer et tous les rayonnements du ciel. Ce lieu sacré est vraiment un des asiles de l’âme, un des reposons de la pensée ailée qui parcourt les abîmes, un observatoire de l’infini.

Revenons, émus, vaincus, conquis de nouveau par la nature sainte à l’idéal du Parthénon : nous retrouvons avec une joie pieuse la même vérité vivante au pied des Propylées. Rentrons dans Athènes, nous y reverrons le rêve du Sunium. Et si vous voulez revoir encore Platon, mais cette fois d’une façon intime et presque familière, allez un jour, vers l’heure du coucher du soleil, le chercher dans la plaine athénienne, dans la campagne du Céphise, au milieu de quelques arbres et de quelques colonnes éparses : vous trouverez là, non loin de la colline aride où s’élèvent les tombes d’Ottfried Müller et de Charles Le Normant, une petite enceinte, une maison rustique bien entourée de feuillage : ce n’est rien, mais la tradition place en ce lieu les anciens jardins d’Académus. Une simple ferme s’y est construite au centre de champs plantés de vignes : quelques débris de marbre sont scellés dans un mur de plâtre. Il faut que le souvenir fasse tous les frais de la promenade : mais quel souvenir! Était-ce donc là que Platon s’entretenait avec ses disciples ? Était- ce ce paysage verdoyant et calme qui

s’étendait sous les yeux du sage rasséréné? Les paysans paraissent surpris de notre présence, mais les ombres philosophiques nous sourient dans ces bosquets, et il me semble entendre l’écho de la voix du maître dans les frémissements des ifs et des oliviers.

Telle est à peu près l’Attique, et vous la connaîtrez tout entière, quand nous aurons parcouru la Voie Sacrée dont je vous parlerai tout à l’heure. Embrassons-la d’un coup d’œil à vol d’oiseau, du haut du Lycabète, qui dresse dans Athènes même son sommet pointu, plus haut que l’Acropole. Le chemin est Apre et la montée rude. Le sentier est taillé dans le roc, en lacet. Le mont est couronné par une étroite plate-forme où l’on a bâti une petite chapelle. Chaque soir, la lampe du sanctuaire brille comme une étoile protectrice sur la cité. De là votre regard s’étend sur tous les paysages que nous venons de parcourir, les deux Phalère, le grand bois qui serpente dans la plaine, les crevasses de l’Hymète et ses intervalles pleins de feuillages, les collines de Pyrgos, les alentours du Pentélique, les villages entourés de leurs ceintures d’arbustes, de mûriers et d’aloès, Képhissia dans le lointain, au delà, Tatoï dans une masse de verdure, et le Parnès s’enfonçant dans le gris bleu de l’horizon. Le soleil descend lentement vers la mer qu’encerclent les montagnes de Corinthe : le Cithéron s’assombrit, et de la ville, qui bat le Lycabète du Ilot montant de ses maisons neuves, s’élève une vague rumeur qui s’éteint peu à peu dans la sérénité silencieuse de la nuit.

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