LETTRE XVI
LA VOIE SACRÉE D’ÉLEUSIS
J’ahorde avec quelque timidité un problème archéologique, et, assurément, je m’en abstiendrais si je ne pouvais vous le présenter sous la forme d’une simple promenade. Il s’agit de la voie sacrée d’Éleusis, c’est-à-dire que j’ai l’ambitieuse prétention de rechercher avec vous le véritable chemin que suivaient les saintes Théories, pour se rendre d’Athènes à Éleusis, aux mystérieuses fêtes de Gérés. Cette route partait du Céramique, parcourait la plaine qui entoure la ville, traversait la vallée qui sépare le Corydale des monts Égalée, suivait le bord de la mer et aboutissait aux enceintes sacrées de la déesse.
Nous allons donc faire de l’archéologie, mais sur le terrain, tout en marchant et en devisant à la manière péripatéticienne. Peut-être ainsi serez-vous mieux disposés à me suivre et à accepter avec indulgence mes dissertations et mes conjectures. Je me plais à penser que j’ai retrouvé la voie dans toute son étendue, avec certitude sur beaucoup de points, avec grande vraisemblance sur quelques autres; mais je sais bien que l’exactitude absolue est rarement admise par les archéologues, et je ne parlerai qu’avec la modestie qui convient à tout le monde en pareille matière, notamment à qui n’est pas un savant de profession, mais un très-humble antiquaire qui s’amuse à discourir sur ce qu’il
voit ou devine, et ne prétend pas imposer de haut sa petite
science à ses lecteurs.
Je dois dire d’abord, sous forme d’excuse, qu’il est fort malaisé de reconnaître sur un parcours de quatre lieues, singulièrement modifié par les siècles, les traces du chemin suivi, en des jours solennels, par la procession des initiés. Il ne reste que fort peu de vestiges des monuments funéraires et des temples construits jadis sur cette vénérable voie : la route nouvelle tantôt s’y réunit et tantôt s’en sépare, le temps a changé les aspects du sol, et c’est en suivant pas à pas les moindres indices, en recueillant le peu de vestiges qui subsistent, en étudiant longuement mes hypothèses, en me rattachant à des fragments, à certains points indiscutables, à des bornes milliaires perdues sous les ronces, que je suis parvenu à restituer à peu près dans son ensemble l’ancienne route d’Éleusis.
Un érudit, — trop érudit, — M. François Le Normant, a essayé ce travail, il y a une vingtaine d’années, et il a écrit un gros volume sur la première partie du chemin. Par malheur, l’amour du symbolisme à outrance, un excès de science confuse, l’ont détourné de son objet. A force de vouloir tout dire, il s’est perdu dans des détails exubérants et obscurs, et son ouvrage, qui aurait pu être excellent s’il eût été réduit, est un amas de dissertations mythologiques et aventurées dont la lecture est impossible, môme aux plus intrépides archéologues : il n’a môme jamais osé le finir.
Nous n’avons en réalité d’autre guide que Pausanias, et je n’ai pas à revenir sur les défauts de méthode, les digressions, les lacunes, l’absence de témoignages précis, qui rendent trop souvent inutiles les descriptions du périégète. Voici toutefois à peu près ce qu’il raconte : j’exposerai plus loin mes conjectures.
Au sortir d’Athènes (il se garde bien de nous dire par
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quelle porte, mais nous savons que c’est par la porte Dipyle, c’est-à-dire à l’extrémité du Céramique, la seule qui fût dans cette direction), Pausanias s’engage dans la Voie Sacrée. Là il rencontre d’abord le tombeau du héraut Anthémocrites, que les habitants de Mégare, peu soucieux, à ce qu’il paraît, du droit des gens, avaient audacieusement mis à mort. Athènes, fidèle aux idées de la civilisation, avait protesté contre cet attentat en donnant une sépulture officielle à cette victime d’une politique barbare. Plus loin, était le cippe de Molottos, général inconnu, puis celui de Céphisodore, diplomate athénien, fort mêlé aux négociations de son pays au temps de Persée, roi de Macédoine. Un peu au delà se trouvait le tombeau du peintre Héliodore d’IIalœ, artiste célèbre en son temps, puisque l’un de ses tableaux, au dire de Pausanias, était placé dans le Parthénon. Le périégète cite ensuite le monument de Thémistocle, arrière-petit-fils du vainqueur de Salamine, puis l’enceinte consacrée au héros préhistorique Lacius, le tombeau d’un citharoëde fameux, Nicoclès, un autel de Zéphire, un temple de Cérès, et le monument d’un bienfaiteur de l’Attique, Phytalos, qui dans les temps fabuleux avait propagé la culture de l’olivier; enfin, la stèle d’un acteur tragique, Théodoros, vanté par Démosthène et Aristote, et les statues de deux personnages mythiques, Mnésimaché et son fils, représentés au moment où ils se coupent les cheveux pour en faire hommage au Céphise.
Tous ces monuments étaient compris dans l’espace assez restreint qui s’étend entre le Céramique et le Céphise. Arrivé à ce point, Pausanias passe le petit fleuve qui, là en effet, coupe encore aujourd’hui la route moderne d'Éleusis. Nous sommes donc fixés, non pas sur le parcours de la voie d’Athènes au Céphise, mais sur sa direction : nous verrons plus loin que ce parcours est précisément le point le plus
difficile à établir avec exactitude. Aucun des monuments cités par Pausanias n’a laissé de trace : le voisinage de la ville les exposait aux pillages des habitants, et tout cet intervalle a complètement changé d’aspect. Mais continuons à suivre le périégète, qui se borne à énumérer sans rien décrire.
Il franchit le Céphise sur un pont construit par Xenoclès de Lindos, et qui ne devait pas être un ouvrage d’art fort remarquable, car le fleuve n’a guère en cet endroit plus de deux mètres de large. Ce pont s’appelait, — nous le savons d’autre part, car Pausanias ne le nomme pas, — le pont des Géphyries, c’est-à-dire « des plaisanteries ». parce que c’était là que les Athéniens, avec cette licence grotesque qui était un des caractères de leur esprit, accueillaient par des farces grossières et même obscènes les initiés revenant d’Éleusis. Au delà du passage, Pausanias rappelle d’abord l’autel de Jupiter Milichios, où Thésée se purifia après le meurtre de plusieurs brigands, et surtout du fameux Zinnis. puis le tombeau de Théodectes, rhéteur célèbre au temps de Philippe de Macédoine, élève d’Isocrate et de Platon, cité par Cicéron avec éloge, auteur tragique, et honoré de l’admiration d’Alexandre; enfin, le monument du médecin Mnésithée, cité par Galien, Aulu-Gelle, Plutarque et Pline comme un des maîtres de la science. Le périégète indique encore le temple de Iacchos Cijamitès , c’est-à-dire inventeur de la fève; nous aurons occasion d’y revenir tout à l’heure. Puis, ayant noté seulement dans le vaste désert qui s’étend du Céphise à un monticule appelé aujourd’hui Saint- Élie, quatre monuments sur la route, il arrive à l’entrée du défilé du Corydale, c’est-à-dire au point où la voie quitte la plaine d’Athènes pour descendre sur le golfe d’Éleusis. Là, il cite un monument érigé à un riche Rhodien et le tombeau de Pythionice, cette célèbre courtisane athénienne
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épousée par Harpalos, le frauduleux caissier d’Alexandre défendu par Démosthènes. Peu après il rappelle un temple où s’élevaient, dit-il, les statues de Cérès et de sa fille, de Minerve et d’Apollon.
Il entre alors, sans indiquer aucun souvenir, dans la vallée du Corydale, et, un peu avant d’arriver à la mer, s’arrête devant un temple d’Aphrodite précédé d’un mur cyclopéen : je reparlerai de cet emplacement singulier. Quelques pas plus loin, Pausanias longe le golfe d’Éleusis, passe à côté de deux petits lacs d’eau salée dont il signale avec raison le niveau plus élevé que celui de la mer, et qui existent encore ; puis, continuant à suivre le rivage, il note, — on ne sait pourquoi, — la maison d’un certain Crocon dont il oublie de nous raconter l’histoire, puis le tombeau d’Eumolpe, héros homérique, fils de Neptune et particulièrement chargé du culte mystique de Cérès. Enfin, après avoir fait allusion aux monuments d’Hippothoon et de Zarex, personnages inconnus, il pénètre dans Éleusis, ayant achevé, — à ce quil s’imagine, — la description de la Voie Sacrée.
Je voudrais maintenant vous donner une idée sommaire de l’aspect actuel de l’antique route d’Éleusis. La nouvelle route la suit, la quitte, la retrouve à travers ses nombreux zigzags, mais en définitive ne s’en éloigne guère. Je diviserai pour être plus clair la Voie Sacrée en quatre étapes : la première part du Céramique et va jusqu’au pont du Céphise ; la seconde traverse la plaine jusqu’au défilé du Corydale; la troisième parcourt ce défilé et descend la vallée jusqu’au golfe d’Éleusis; la quatrième, le long du rivage, aboutit à la ville sainte.
La première partie est de beaucoup la plus incertaine. Au sortir du cimetière du Céramique, où nous avons admiré les stèles de Dexiléos et d’IIégéso, nous rencontrons la route moderne : il y a là un lavoir et une source assez abondante
entourés par des murs bas dont les pierres sont évidemment antiques, et cet emplacement me parait être le point de départ de la Voie. Aux alentours je n’ai aperçu ni trace de chemin ni débris; au surplus, en cet endroit, des constructions modernes et des cultures recouvrent tout le terrain des deux cotés de la route actuelle sur une assez grande étendue, et l’on peut aussi bien soutenir que la Voie passait à travers ces champs ou qu’elle occupait le tracé suivi aujourd’hui parles voyageurs qui vont à Éleusis. Il nous faut, pour avoir quelques indices, arriver au Jardin Botanique, que j’ai négligé à dessein en vous parlant des promenades athéniennes, puisque je devais le rappeler ici. C’est un très-vaste enclos planté d’arbres nombreux, cultivé avec soin, percé de belles avenues, et qui, au printemps, est un vrai nid de fleurs et de feuillages. Trois immenses peupliers d’Italie, auprès d’une source, élèvent un magnifique dôme de verdure qui répand une ombre épaisse sur la route; leurs feuilles miroitantes étincellent au soleil, et font entendre un profond murmure. Je ne crois pas qu’il y ait dans toute l’Attique, excepté à Képhissia, des touffes aussi hautes et d’une aussi riche fécondité. Au centre du jardin, je rencontre deux tombeaux, d’où je suis fondé à conclure que la Voie traversait cet emplacement, à gauche de la route actuelle. L’un d’eux est une simple stèle ronde en marbre gris de l’Hymète à demi enfoncée sous terre : elle porte pour inscription Salira Sikyinia (Satira de Sycione); l’autre est un sarcophage long en marbre sur lequel je lis en caractères qui semblent d’assez bonne époque : Potammcs Seraptou Auridès (c’est-à-dire Potammès, fils de Séraptos, du dème d’ Auris). J’ai remarqué auprès une grande plaque de marbre qui provient sans doute d’un troisième tombeau, mais qui n’a point d’inscription.
Je suppose par conséquent que la Voie suivait, à l’inté-
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rieur, le Jardin Botanique dans toute sa longueur, ce qui nous conduit assez loin, c’est-à-dire à l’entrée du bois des Oliviers. Sur cette étendue et depuis le Céramique, on ne rencontre donc aucune trace des tombeaux cités par Pausanias. Je ne m’arrête pas à deux ou trois petites chapelles byzantines éparses dans le bois; elles sont trop éloignées du parcours de la Voie, et, d’autre part, s’il est vrai que les chapelles orthodoxes indiquent généralement la place d’un monument antique, nous ne saurions oublier que le bois des Oliviers, jadis consacré aux Euménides, était rempli de petits édicules religieux qui n’avaient rien de commun avec le chemin d’Éleusis. Aussi bien, en suivant tout simplement la ligne directe qui part du Jardin Botanique et longe la route moderne à travers oliviers et vignes, nous arrivons à une chapelle byzantine dite de Saint-Sabbas ou de Saint-Démétrius, et bâtie avec de nombreux fragments antiques dont plusieurs sont encastrés dans les murs. M. François Le Normant, qui est intéressant là où il veut bien être précis, a décrit ces débris de marbre et relevé leurs inscriptions, et je n’ai pas à reproduire son récit. Il nous suffira de constater ici un des monuments de la Voie Sacrée sans pouvoir désigner exactement lequel. Était-ce le temple de Gérés? le tombeau de Phytalos ou celui de Théodéros? Il est vraisemblable que la chapelle de Saint-Sabbas occupe la place de l’un de ceux-là, car elle est située presque au bord du Céphise, c’est-à-dire à l’endroit où Pausanias les a cités. Nous voici au pont des Géphyries.
Venons à la seconde partie de la Voie. Le pont que nous traversons aujourd’hui est-il sur le même point que celui des Géphyries? C’est une question insoluble, car soit en aval, soit en amont du Céphise, il ne subsiste aucune trace de construction antique au bord de l’eau. J’inclinerais cepen-
dant à croire qu’il était un peu au-dessous, dans le bois, car au sortir des grands espaces occupés par les oliviers et les vignes, à gauche de la route actuelle, j’ai trouvé sur un emplacement creusé par un chemin qui tombe perpendiculairement sur cette route la trace évidente de la Voie Sacrée, c’est-à-dire un assez long espace de roc aplani de main d’homme sur une largeur de deux mètres et à une profondeur de cinquante centimètres à peu près sous le niveau des champs. Or cette ligne de roc, si on la suppose droite comme il est vraisemblable, viendrait d’un point duCéphiseen aval du pont moderne : ce point, qu’il serait aisé de fixer, serait donc, dans ma pensée, l’emplacement de l’ancien pont des Géphyries.
Cette trace de roc aplani se rapproche beaucoup du chemin actuel et parviendrait même très-aisément à le rejoindre, pour peu que sa ligne fût légèrement infléchie. Nous arrivons donc à cette conclusion, qu’en cet endroit les deux routes sont parallèles à la distance de quel ques mètres, et peut-être même, un peu plus loin, se confondent. Je suis d’autant mieux fondé à l’admettre que j’ai relevé, à partir de là, sur un assez long parcours, quelques pierres carrées, évidemment antiques, taillées comme les blocs qui servent de bases aux édifices, et qui ont, selon toute apparence, appartenu à des tombeaux. J’en ai remarqué à droite et à gauche, ce qui me confirme dans la pensée que les deux routes sont presque identiques à travers ce grand désert peu cultivé, généralement couvert de thym et de ronces et inondé de soleil.
Sans nous perdre dans la plaine, et en suivant tout simplement le chemin ordinaire, nous avons pour ainsi dire la certitude d’être presque toujours sur le vieux sol sacré pendant un assez long trajet. D’ailleurs, le chemin est ici rectiligne vers le Gorydale, et persuadé comme je le suis, d’après des
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observations faites plus loin sur des emplacements authentiques, que la Voie était, autant que possible, absolument droite, je continue sans scrupule dans la même direction. Nous passons bientôt devant une poudrière, et là, quelques fragments de marbre nous prouvent que nous ne nous égarons pas. Des blocs de pierre antique sont en outre visibles un peu plus loin, et après avoir traversé toute une partie de plaine ravinée et presque plate, nous atteignons une région tourmentée où s’élèvent des talus, des ondulations rocheuses parfois taillées comme des fondations. Sur ces petites hauteurs étaient assurément construites jadis soit des chapelles, soit des sépultures, et nous sommes peutêtre devant les tombeaux du poète Théodecte ou du médecin Mnésithée, cités par Pausanias. Le terrain monte ici en se rapprochant du Corydale : il est rocheux, encombré de bruyères et de tamaris ; nous traversons un lit de torrent desséché où je crois reconnaître les restes d’un vieux pont d’époque inconnue, et toujours à droite et à gauche le sol est houleux, révélant les traces confuses d’anciens édifices.
A mesure que l’on s’avance, le sévère aspect de la plaine, entièrement nue et sans culture, s’accentue de plus en plus jusqu’à un monticule situé sur la droite du chemin et couronné de tout un ensemble régulier de grosses pierres de base. J’y ai reconnu sans peine la forme précise d’un temple, les fondations des deux murs de côté et du péristyle. D’après les distances, il est vraisemblable que nous sommes ici au temple d’Iacchos Cyamitès, que Pausanias nous a indiqué. Le parallélogramme que j’ai mesuré a 33 mètres de long sur 12 de large, et quel qu’ait été le dieu adoré dans cette enceinte, il est incontestable que l’édifice était un de ceux de la Voie Sacrée.
Au delà, sur la gauche, un certain nombre de trous assez
profonds révèlent la présence de plusieurs tombeaux : il y a dans les rejets d’informes fragments de marbre. Mais comme, en cet endroit, la route moderne décrit des courbes multipliées, j’ai été conduit à rechercher si elle n’avait pas abandonné l’ancienne Voie. D’autre part, dans les champs à gauche, j’ai reconnu la trace d’un chemin étroit, bordé de deux talus, qui fait la corde de l’arc que suivent actuellement les voitures, et, sur ce chemin, nombre de débris de pierres antiques. Je ne doute donc pas que la Voie Sacrée ne fût sur ce terrain, là même où l’on a placé aujourd’hui en ligne droite les poteaux du télégraphe. Elle aboutit d’ailleurs à une ruine formée de plusieurs assises de pierres superposées dont quelques-unes s’avancent en équerre : là encore, nous sommes en présence d’un édifice funéraire ou religieux.
Le chemin qui, sur ce point, a rejoint un instant la route moderne, s’en sépare de nouveau derrière cet édifice et continue sa marche directe entre ses deux talus. C’est ainsi qu’il parvient jusqu’au pied du Corydale, qui dresse là ses rochers nus et d’une forme magnifique, bordés par des bouquets de pins maritimes, et qui ouvre une gorge vaste et profonde de l’aspect le plus sauvage. De l’autre côté de cette vallée s’élève en forme de cône une montagne appelée Saint- Élie : sur le sommet est construit un monastère assez pauvre au pied duquel j’ai contemplé dans tous les sens le panorama de l’Attique, retraite de caloyers perdus dans la solitude. Entre ces deux hauteurs, le Saint-Elie et le Corydale, la route moderne se déroule assez roide et tortueuse; la Voie Sacrée, au contraire, s’en va droit à travers champs. Plusieurs ruines nous ramènent ici à la description de Pausanias.
Je crois bien qu’il faut voir le tombeau du Rhodien inconnu que cite le périégète dans un grand tumulus
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encombré de pierres blanches et qui se dresse assez haut à l entrée du défilé. Mais il n’est pas douteux qu’au delà ce long pan de mur encore recouvert de peinture bleue à sa base et formé de pierres bien taillées et bien ajustées 11e soit le monument de Pythionice, la courtisane, femme d’IIarpalos. U11 passage de Dicéarque, cité par Athénée et rappelé ingénieusement par M. François Le Normant, me paraît tout à fait péremptoire' : « Ce tombeau, dit-il, est situé sur la Voie Sacrée, à l’endroit même où, en venant d’Éleusis, on aperçoit pour la première fois l’Acropole. » Or, si l’on se place en effet, au retour de la ville sainte, devant la ruine dont je viens de parler, on reconnaît que la cité d’Athènes, jusqu’alors cachée par les replis de la montagne, apparaît tout à coup dans sa splendeur. C’est même de là que M. de Chateaubriand, qui 11’avait lu ni Athénée ni Dicéarque, mais qui avait été frappé comme eux de l’aspect soudain du paysage, décrit avec enthousiasme la beauté de la plaine athénienne. Ilarpalos, ce patron des caissiers frauduleux, avait prodigué les trésors soustraits à l’expédition d’Alexandre pour construire ce monument à la mémoire de la courtisane de Corinthe et d’Athènes qu’il avait osé élever au rang d’épouse. On dit que son architecte, fils ou petit-fils de Xénophon, s’était fait payer une somme équivalente à trois millions de notre monnaie. O11 11e saurait dire aujourd’hui si l’ouvrage était digne d’une semblable dépense, car, à l’exception d’un pan de mur assez bas, tout a péri, et l’on ne peut même retrouver au juste les dimensions qu’il devait avoir. Mais comme ce n’est pas là un monument bien honorable pour la Grèce, j’incline à penser que l’architeclure devait être magnifique pour qu’011 ait conservé le souvenir d’un tombeau élevé à une courtisane par un banquier voleur. Quoi qu’il en soit, ce débris est de beaucoup le plus considérable de tout le parcours de la
Voie Sacrée. Comme les livres, les monuments ont leur destinée!
Après le défilé du Corydale, nous entrons dans la troisième partie de notre route, et nous voici dans la vallée qui descend en pente douce vers le golfe d'Éleusis. La Voie Sacrée est ici de nouveau assez malaisée à déterminer. Cependant les rochers aplanis dont la ligne blanche rase à travers champs la lisière des petits bois qui font la ceinture de la montagne, me semblent l’indiquer avec assez de précision. Quelques ruines à droite de la route actuelle se rapportent d’ailleurs probablement au petit temple de Cérès rappelé par Pausanias après le tombeau de Pythionice. Tandis que cette route décrit ici un assez grand détour, la Voie Sacrée me paraît longer le bas du Corydale, et bientôt je suis affermi dans mon hypothèse par un étroit passage évidemment antique pratiqué entre deux blocs de rochers, et, un peu au delà, par un tracé visible encore et où je retrouve, comme d'irréfutables témoins, un certain nombre de pelites bornes placées à égale distance les unes des autres. La Voie déclare là son parcours : ces bornes régulières sont rares sur sa longue étendue, mais partout où elles subsistent, le doute disparaît.
Ces lieux sont particulièrement beaux, et, dans le sens antique, leur aspect est vraiment religieux. Les bois de pins du Corydale descendent en cascades de verdure jusqu’au fond de la vallée; ils ne présentent pas le caractère confus et sombre de nos forets de l’Occident, mais les arbres, un peu isolés les uns des autres, donnent une ombre douce comme celle d’une vaste clairière. C’est seulement lorsque le sol s’élève que leurs rameaux plus touffus s’entre-croisent dans une demi-obscurité. J’ai bien souvent parcouru ces bois vaguement assombris en écoutant le murmure du veut dans les masses épaisses et veloutées de ces rameaux tou-
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jours verts. Une calme lumière tombe sur la terre couverte d’un gazon jauni : on croit voir passer à travers cette lueur incertaine les fantômes des héros et des sages. La Voie se continue parmi ces paysages élyséens, tantôt courant à découvert, tantôt franchissant un ravin, plus loin se retrouvant entre des arbres qui l'abritent de leurs ombrages : là encore de petites bornes nous montrent notre chemin. Après une assez longue course, éloignés d’une cinquantaine de mètres de la route actuelle, nous arrivons à un monastère célèbre dans T histoire du moyen âge en Grèce et qui se nomme Daphni.
Ici, la vallée est devenue fort large : à gauche le Corydale déploie le manteau de sa vaste forêt; en face, au delà d’un assez vaste espace aride parsemé de thyms et de lys sauvages, s’élèvent les hautes pentes de l’Égalée toutes grises, creusées d’anfractuosités profondes. Un peu avant d’atteindre Daphni, je rencontre les ruines d’une chapelle byzantine construite avec des pierres antiques; le toit est effondré, la porte béante, les murailles fendues; une petite église souterraine s’ouvre sous l’étroit sanctuaire : quatre ou cinq ifs se dressent mélancoliquement auprès; on a enseveli alentour quelques-uns des rares habitants du hameau. Il est probable qu’autrefois s’élevait en cette place un tombeau ou un temple. Mais Pausanias est muet.
Daphni est à peu près à moitié chemin d’Éleusis. Les constructions remarquables qui se dressent dans la vallée sont l’œuvre des ducs français établis en Grèce après la quatrième croisade. L’église est surmontée d’un dôme de tuiles dont les murs de soutènement sont percés de hautes fenêtres en plein cintre ; le monastère est de forme carrée; sa cour est un véritable cloître avec des colonnes en arcades faites de débris anciens et entourées de fûts renversés et de chapiteaux ioniques. A l’intérieur, la nef garde encore à la
voûte une vaste mosaïque représentant, comme dirait Hugo : Dieu le Père en habit d’empereur.
Dans une chapelle adjacente et abandonnée sont les sarcophages des seigneurs de la Roche, hauts et puissants suzerains de l’Attique : leurs armes se voient encore en relief sur la pierre, mais leur tombe est vide. En songeant à ces cendres féodales dédaigneusement balayées par quelques moines obscurs, je monte par un étroit escalier sur la plateforme de l’église : je découvre de là toute la vallée.
En avant de l’édifice, et bordant la route moderne, se prolonge un grand mur crevassé, dont le couronnement s’effondre, et qui semble se soutenir à peine sur ses assises. Jadis cette fortification défendait l’église et sans doute quelque forteresse disparue; aujourd’hui elle a l’air d’une étroite lame de pierre ; ses créneaux minces et ses longues ébréchures se profilent tristement vers le ciel, et dans peu de temps, si l’on n’y prend garde, un faible tremblement de terre, ou même une tempête un peu forte, l’agitant comme un décor fantastique, les feront aisément crouler.
Les traces de la Voie Sacrée arrivant directement sur le mur latéral de l’enceinte de Daphni, il était évident, pour moi, qu’elle devait traverser l’emplacement des édifices construits depuis sur son parcours. En effet, j’ai reconnu vers le milieu de l’espace qui s’étend entre l’église et le long mur crénelé les mêmes talus indécis, vestiges de pierre, débris de roche taillée, qui m’avaient guidé depuis Athènes. Si l’on rétablissait aujourd’hui la Voie, elle percerait le mur d’enceinte, longerait parallèlement la fortification et sortirait par une petite muraille qui ferme le second coté du monastère. J’en ai acquis la certitude d’autant plus parfaite qu’au point même déterminé par moi pour l’issue, je me suis trouvé, au
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dehors, entre deux faibles talus, çà et là soutenus par des roches à pic et tout à fait pareilles à ces doubles élévations qui, sur plus d’un point, sont l’indice assuré du passage de la Voie Sacrée. Je suis, en tournant le dos à Daphni, ce chemin remblayé sur une longueur d’environ cent mètres ; puis les talus disparaissent, et la Voie rejoint la route actuelle.
En cet endroit, j’ai hésité : la Voie suivait-elle le chemin moderne, qui d’ailleurs est assez correct, ou bien le traversait-elle en diagonale pour s’enfoncer à sa droite dans des taillis épais et se diriger alors, abandonnant le (lanc du Corydale, versl’Égalée, qui lui fait face et dont la base présente un trajet plus direct vers la mer? Après plusieurs tâtonnements, je me suis placé au point où les talus disparaissent, et franchissant la route sans dévier de la ligne droite, je suis entré sous bois; quelques pas plus loin, j’étais fixé : sous des arbres très- entremêlés, parmi les ronces et les pierres, j’ai revu le double talus, les rochers à pic des deux côtés, et, là où le rocher manque, les bornes milliaires. Il n’y avait plus de doute : la Voie, toujours travaillée d’après le même système, se lançait à travers ces broussailles, puis coupait un torrent, et courait ensuite dans la plaine jusqu’au pied de l’Égalée, en droite ligne ou à peu près à vol d’oiseau.
Comme dans les bois du Corydale, je suis resté bien souvent dans ce chemin creux, à l’ombre, pendant les journées heureuses où je poursuivais mon étude attentive. On est là au sein d’une solitude dont rien ne trouble les harmonies. On n’entend que le bruit des cigales, le gémissement des arbres et les clochettes lointaines des chèvres errant dans la montagne. C’est là que, étendu sur les mousses desséchées, doucement abrité du soleil par les feuillages hospitaliers, je rêvais le plus volontiers aux processions mystiques de l’austère déesse. Dans ce sentier bouleversé aujourd’hui et abandonné à tous les caprices de la végétation, rempli de
quartiers de rochers brisés et noircis d’où s’échappent les ta maris, les buis sauvages et les herbes folles, je croyais revoir les statues et les offrandes portées par les initiés pensifs, les chariots de forme hiératique, les prêtres couronnés de bandelettes, la foule pieuse, et j’entendais leschants archaïques. Tout un monde d’hommes et d’idées disparus à jamais réapparaissait devant mon regard sous ces paisibles voûtes. Je contemplais comme en un songe le chemin rocailleux, alors grand ouvert, où se déroulaient les Théories athéniennes. Au fond de ce bois sacré, tantôt les croyants imaginaient voir dans les masses obscures des feuillages les formes sveltes et les figures curieuses des satyres et des oréades; tantôt ils oubliaient le monde, l’esprit fixé sur les vérités secrètes, les légendes mystérieuses dont ils allaient chercher la révélation dans le sanctuaire de Cérès. Cette route était pour moi religieuse et grave comme un temple : les plus hautes préoccupations de l’âme humaine, le souci de l’avenir, l’image des divinités secourables ont tourmenté sur ce chemin les générations passées, comme aujourd’hui ces idées nous troublent et nous sollicitent encore ! Et lorsque enfin cette vision d’il y a deux mille ans s’évanouissait devant ma pensée, lorsque je me retrouvais tout seul, au fond de ce ravin, agitant dans mon esprit les problèmes que les initiés allaient poser à la déesse, pénétré par l’impassible puissance de la nature toujours jeune, mais toujours muette, également indifférente à nos rêves et à nos ruines, je sentais que les immortels mystères de Cérès pèsent sur nous comme sur les fidèles dont je recherche sur le chemin sacré les traces et les cendres.
Laissons ces réflexions vaines, continuons à travers champs notre étude, poursuivons les vestiges. Plusieurs torrents m’arrêtent : l’un d’eux, d'après les bornes qui s’y rencontrent, est évidemment la route elle-même qui suivait son lit
LA VOIE SACRÉE D’ÉLEUSIS
de sable; puis la Voie remonte sur le sol parfois strié, le long des remblais de terre ou de pierre ; je vais ainsi longeant la corde de deux arcs successifs que forme l’Égalée, et là j’embrasse un merveilleux horizon. La nature prend sa revanche des tristesses du morne ravin : au fond de la vallée, le golfe d’Éleusis apparaît comme un lac d’un bleu intense. Jusqu’au bord de la mer j’aurai devant les yeux cette vision lumineuse : les crêtes aiguës de Salamine et les vagues contours des montagnes de Mégare se fondent dans les rayons. Une immense clarté remplit l’espace que traversaient les processions émues et que je parcours après elles ; on dirait que la lumière aérienne vient au-devant des âmes et qu’au sortir des bois assombris et des pensées tristement incertaines, l’azur et la vérité descendent du ciel avec les mystiques espérances.
Peu à peu la vallée, qui s’était un peu resserrée, s’élargit de nouveau en s’approchant de la plage. Une des cimes du Gorydale s’arrondit comme un dôme, ouvrant sur ses lianes de grandes échappées pleines de soleil et de verdure profonde : l’Égalée s’abaisse et s’enfuit vers la droite, n’abritant plus le parcours de la Voie que de quelques collines couronnées de pierres aiguës pareilles à des constructions confuses. Le chemin est, d’ailleurs, parfaitement visible sur les remblais soutenus par des blocs amoncelés : le voici qui aboutit à une étrange muraille de rochers gris et rouges, complètement à pic, et d’une hauteur de huit à dix mètres, polie demain d’homme, et dont la paroi est creusée de petites niches de grandeur et de forme inégales. La Voie passe juste devant ce bizarre édifice; je reconnais le temple d’Aphrodite cité par Pausanias, et l’on ne saurait douter qu’on ne soit positivement au point qu’il indique, car nous retrouvons en cet endroit un amas de ruines cyclopéennnes rappelées dans son texte devant le sanctuaire de Vénus, et
qui s’élèvent encore à demi cachées par des pariétaires et des arbustes rabougris.
Y avait-il devant cette muraille une construction dont elle formait le fond? C’est vraisemblable, mais je n’en vois aucune trace. Je crois cependant que les ex-voto placés jadis dans les niches n’étaient pas laissés à la portée des passants, et je suppose qu’au moins une clôture de poutres encastrées dans le haut et sur les côtés de la petite colline entourait le sanctuaire de Vénus. Quoi qu’il en soit, c’était là un des points principaux et, si je puis dire, un des reposoirs de la Voie Sacrée ; les blocs cyclopéens qui le précèdent dénoncent un édifice archaïque attribué à des traditions aujourd’hui oubliées : tout cet emplacement est sauvage, et ces deux temples étaient à demi barbares. Je ne retrouve pas, en ce désert, le culte riant et raffiné que les siècles suivants ont rendu à la plus belle des déesses. Nous sommes en présence de l’asile grossier de la divinité reproductrice, d’une des forces de la nature telle que la comprenaient vaguement les hommes des premiers âges, les rudes pasteurs des alentours, les habitants des cavernes de la montagne. Les ex-voto autrefois placés dans ces niches vides devaient être de naïfs symboles, obscènes selon nos idées modernes, mais facilement compris, — chastement peut-être, — par ces brutales natures. Je regarde ce singulier monument de la Voie Sacrée comme une des plus curieuses manifestations de la religion primitive, des mythes simples et matériels qui ont précédé les exquises légendes de la Grèce classique. Il était dédié à l’érotisme animal, à la puissance physique, beaucoup plutôt qu’à la suave déesse « fille de l’onde amère », qu’ont rêvée depuis les Calamis et les Praxitèle, et dont les Hellènes ont adoré la beauté délicate, le geste pudique et le radieux sourire dans des temples de marbre et d’or.
Après avoir traversé des champs assez étendus sans lais-
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ser de vestiges sensibles de son passage, la Voie se caractérise plus nettement au pied d’un talus élevé où les bornes reparaissent, et après l’avoir parcourue sur une longueur d’un kilomètre environ, nous arrivons au bord de la mer. La route moderne, de son côté, dans le même espace, a fait plusieurs détours, comme pour laisser jouir plus longtemps le voyageur de la vue du golfe azuré que le soleil inonde d’éblouissantes traînées de flamme. Nous sommes sur une plage déserte où s’élevait, il y a quelques années, une ferme dont l’iiistoire est sinistre : des brigands sont entrés la nuit dans une demeure isolée, ont massacré tous les habitants et ont mis le feu aux bâtiments pour cacher la trace de leur crime. J’ai vu les restes de cette horrible scène dans les premiers temps de mon séjour en Grèce, des pans de murs écroulés, noircis, et une cave que l’on croit être le théâtre des assassinats. Le lieu s’appelle Scaramanga : depuis, on a déblayé les ruines, et une jolie maison de campagne a été construite sur leur emplacement au bord de l’eau.
Nous entrons ici dans la quatrième et dernière partie de la Voie Sacrée. Contemplons un instant le délicieux golfe d’Éleusis arrondi comme une coupe de saphir. Des cailloux colorés, de formes variées et parfois bizarres, brillent sous l’eau du rivage, merveilleusement limpide. En nageant dans ces vagues transparentes, j’ai souvent songé aux Tritons et aux Néréides que l’imagination hellène et après elle Raphaël et Carraehe ont promenés sur cette mer divine. A gauche, les montagnes boisées qui se relient à celles du détroit de Salamine abaissent doucement leurs pentes ; tà droite, la vaste plaine de Thria, la première, — disent les légendes, — qui ait été cultivée en Grèce par Triptolème, s’étend, couverte de moissons, d’arbustes et de vignes : au loin, on aperçoit sur l’autre rive du golfe les maisons blanches d’Éleusis, et le panorama des montagnes s’enfonce
pareil à des vagues colossales dans une brume bleuâtre.
A partir de ce point, la Voie suit le rivage, d’abord taillée dans des rochers aujourd’hui presque recouverts parla mer. La route moderne s’est ici en quelque sorte superposée à l’ancienne : une chaussée plus accessible que le passage antique la cache sur une certaine étendue ; puis les entailles du roc qui bordait le côté droit de la Voie se révèlent le long de cette route; je reconnais plus loin la pierre aplanie. les traces même des ornières semblables à celles des rues de Pompéi. J’arrive, en suivant ces indices, jusqu’à un vaste marécage que traversent des blocs carrés, à égale distance les uns des autres, et je suppose que les anciens, pour éviter de faire le tour du marécage, avaient placé des planches sur ces fortes assises. Ils arrivaient ainsi sur l’autre rive où quelques traces se remarquent encore, et gagnaient un lac singulier plus élevé que le niveau de la mer, et que Pausanias signale en même temps que le marais sous le nom de Rhéti. Ce second lac, tout bleu et clair, ressemble, entouré de collines jaunes, à une pierre précieuse enchâssée dans l’or. Pausanias, après avoir constaté que son eau est salée, ce qui est vrai, prétend qu’elle vient sous terre du détroit de l’Eubée. A une pareille distance, ce serait un bien étrange phénomène, mais le périégète, selon sa coutume, accepte sans discussion le récit de son guide. Il ajoute que le lac et le marais étaient dédiés à Cérès et à Proserpine, que les prêtres des déesses se réservaient le privilège de la pèche, et que ces deux étangs marquaient la frontière entre les territoires d’Éleusis et d’Athènes.
Dès cet endroit, la route actuelle qui longe la mer et n’en est séparée que par un espace planté de vignes, me paraît être la Voie Sacrée elle-même. A moins d’être exactement sur le rivage qui décrit une courbe, on ne saurait rencontrer un chemin plus direct; nul vestige d’ailleurs n’a subsisté.
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Les monuments cités par le périégète. la maison de Crocon, le tombeau d’Eumolpe, l’héroon d’Hippothoon et de Zarex ont disparu. Aucune des pierres éparses et isolées dans les vignes n’autorise la moindre hypothèse. Il n’existe sur ce point du parcours, et jusqu’à Éleusis, qu’un seul édifice en ruine : ce sont les restes d’un grand tombeau de marbre blanc qui semble, d’après l’inscription qu’on y lit encore, avoir été la sépulture de famille d’un certain Straton. Je relève ces quelques mots, en caractères de l’époque impériale : « Straton, fils d’Isidotos », et « Isidotos, fils de Straton, du bourg de Kidathynée ». Je rencontre plus loin les bases d’un pont construit par l’empereur Adrien sur le Céphise Éleusinien, torrent à peu près à sec, et un puits où se groupent, comme pour un tableau, plusieurs femmes vêtues du pittoresque costume albanais d’Éleusis ; les voiles couvrent la tète et retombent en longs plis des deux côtés du corps : le péplon antique est brodé ; la jupe est pareille à la tunique talaire des statues. Nous voici à l’extrémité de la Voie Sacrée, et nous entrons dans la ville de Cérès.
Les processions, avant de pénétrer dans les enceintes mystiques, s’arrêtaient évidemment au temple de Triptolème, que Pausanias cite d’abord. Il est fort probable que ce temple était situé sur l’emplacement occupé aujourd’hui par une petite chapelle orthodoxe dédiée à saint Zacharie, et qui est le premier bâtiment d’Éleusis. On a trouvé là, en effet, deux grandes torchères de marbre, deux statues et quelques fragments qui n’ont pas été enlevés, et le beau basrelief de Cérès, Proserpine et Triptolème, actuellement au Musée de Patissia ; j’ai décrit cette œuvre curieuse dans une lettre précédente.
Éleusis n’est plus maintenant qu’une bourgade : ses cabanes de plâtre sont disséminées le long de la mer et autour de la colline sainte. Elle est habitée par une population
d’origine albanaise, qu’une migration déjà ancienne a substituée aux indigènes, ou bien a fondue avec leurs débris. Les ruelles sont malpropres, irrégulières, sans plantations, indiquées par des murailles de pisé. Elle est restée à peu près, sauf une fabrique et quelques maisons modernes, telle qu’elle était lorsque Chateaubriand l’a traversée en avouant qu’il n’avait rien à en dire. Je n’y trouve, — en dehors des enceintes de Gérés dont je parlerai tout à l’heure, — d’autre vestige antique qu’un vieux môle enfoui sous l’eau. Pausanias est également très-sobre de détails sur la ville de son temps : il se borne à citer un puits appelé Callichoron (des belles danses), où les femmes du pays se réunissaient pour les fêtes de la déesse; un champ nommé Kharios, le premier, disait-on, qui eût été ensemencé d’orge en Grèce, et dont la récolte était réservée aux cérémonies du culte, l’aire que la tradition attribuait à Triptolème, et un autel consacré à ce demi-dieu. Quant aux mystères, le prudent périégète prétend qu’un songe lui a défendu de les décrire, et il ajoute cette réflexion significative : « Les gens qui ne sont pas initiés, ne pouvant les voir, n’en doivent aussi rien apprendre. » Nous n’avons donc rien à étudier à Éleusis, que les enceintes de la déesse. Des fouilles dirigées, il y a une vingtaine d’années, par M. François Le Normant, ont mis à découvert un amoncellement de chapiteaux et de tombeaux de marbre au-dessus d’un stylobate de trois degrés : les archéologues ont reconnu les Propylées, d’époque romaine, construits sur le modèle de ceux d’Athènes. Pas une colonne n’est restée debout : sur les côtés, quelques vestiges de portique à hauteur d’appui marquent les limites de l’édifice ; les tambours cannelés sont épars ou en désordre les uns sur les autres, et parmi les nombreux chapiteaux doriques renversés sur cet emplacement, on en remarque un de style corinthien dont on ne s’explique pas la destination.
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C’est un ouvrage singulier orné des plus fines ciselures : des lions ailés s’y mêlent à de charmantes guirlandes et attestent, à la première époque impériale, une élégance de forme et une délicatesse de main dignes des périodes précédentes. Néanmoins, dans les beaux temps de l’art on respectait trop la pureté des ordres en architecture pour s’abandonner ainsi au caprice de l’imagination ; même le travail ionique de l’Érechthéion d’Athènes, si gracieux qu’il soit et si rapproché de la fantaisie, reste assujetti à des règles : le sculpteur du chapiteau d’Éleusis s’en est affranchi, et la richesse même, les fioritures bizarres de son ouvrage accusent un art de décadence.
Jusqu’à ces derniers temps, ces Propylées, les hases d’un édicule situé devant eux et qui me semblent se rapporter au temple d’Artémis cité par Pausanias, quelques caves romaines en briques et une grotte dans le rocher qui domine le village, étaient les seuls restes visibles des illustres sanctuaires de Cérés. Des fouilles récentes, entreprises par la Société archéologique d’Athènes, nous en ont appris davantage. Les ouvriers ont jeté bas toute une colline, et là où l’on croyait rencontrer les débris d’un temple, on a fait une découverte beaucoup plus curieuse ; on a trouvé la salle semi-circulaire et les sièges en gradins , taillés dans le roc, où se tenaient les initiés, les grands escaliers par lesquels on montait à cette sorte d’amphithéâtre, et le vaste espace en terrasse qui s’étendait au devant, dressant ses hautes colonnes au-dessus de la mer. On comprend désormais à merveille la disposition de cet édifice: les gradins sont adossés au monticule sur lequel s’élevait l’Acropole d’Éleusis ; de là, à travers le large portique, la vue s’étendait sur le golfe lumineux. Les initiés, placés comme des spectateurs devant une scène, contemplaient les diverses représentations religieuses, légendaires ou purement mystiques dont les prêtres de la déesse avaient conservé les tra-
ditions vénérables; ils écoutaient les discours ou les hymnes, et il est démontré désormais qu’Éleusis était moins un sanctuaire qu’une école destinée à renseignement d’une philosophie ou d’une histoire inconnues. Le temple n’a jamais dû être bien spacieux : on ne peut plus espérer en trouver de trace que sous un tertre assez étroit, destiné à disparaître, et sur lequel s’élève encore une maisonnette de chétive apparence. On a mis à jour, l’année dernière, les fondations d’une petite chapelle à l’une des extrémités du portique; peut-être en rencontrera-t-on une autre un peu plus grande sous la maison qui subsiste encore ; mais il faut renoncer à découvrir un vaste édifice, et il est incontestable que l’enceinte de Cérès était un ouvrage exceptionnel, approprié à un but spécial, et non pas, comme l’Acropole athénien, un groupe d’édifices consacrés au culte. J’y vois une académie pieuse, un lieu de réunion solennel, une sorte de gymnase dédié à une idée invisible, aune théodicée plus ou moins symbolique, et non pas un asile destiné exclusivement, comme les autres temples de la Grèce, à des cérémonies déterminées, à des sacrifices et à des prières. On y priait sans doute et l’on présentait des offrandes à la déesse, mais l’objet capital que poursuivaient les fidèles venus en grande pompe par la Voie Sacrée était une étude philosophique, une préparation particulière de l’Ame, la contemplation du sens mystérieux d’antiques légendes et une métaphysique aventureuse.
La vraie curiosité archéologique d’Éleusis n’est donc pas et ne sera pas un édifice : c’est l’enceinte des mystères et le portique en terrasse. L’un et l’autre sont des monuments uniques et dignes du respect de la postérité. Un de nos jeunes architectes de la villa Médici, M. Blavette, qui est venu, il y a deux ans, lever le plan des ruines sacrées, pourra, quand les fouilles seront achevées, nous donner,
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en traçant une restauration tout ensemble justifiée et présumée, une idée de ce que devait être Éleusis dabs ses jours de gloire. Mais dès à présent, à la suite des derniers travaux, nous pouvons nous figurer les saintes Théories arrivant devant les Propylées, prenant place sur les gradins de pierre, assistant aux spectacles imposants qui se déroulaient devant le portique, se promenant ensuite entre les colonnes, d’où elles contemplaient la magnificence de la mer et le libre espace du ciel. Ainsi l’enseignement de la nature complétait l’impression que les mystères laissaient dans les âmes. On ne sait ce que les prêtres de Cérès déclaraient ou murmuraient à leurs disciples sur la divinité ou sur la vie future, mais assurément la vue du golfe d’Éleusis, soit dans la splendeur du jour, soit dans le calme profond des nuits d’été où les eaux reflètent les feux des étoiles, était le plus éloquent et le plus saisissant commentaire des paroles mystiques. Un recueillement austère devait subsister dans leurs âmes lorsqu’ils quittaient ces lieux majestueux et calmes, lorsque reprenant lentement la Voie Sacrée que nous venons de parcourir, ils revoyaient ces campagnes, ces bois, ces chapelles et ces tombeaux, et lorsque du haut des gorges du Corydale, ils contemplaient de nouveau la plaine d’Athènes, et, sur son rocher illuminé par le soleil, le temple de la Sagesse invisible qu’ils venaient de saluer à Éleusis, l’auguste colonnade du Parthénon. Ainsi tout se tient dans la pensée grecque. Le paysage et les temples, l’art et l’enseignement religieux, les diverses formes du culte, Minerve et Cérès, Phidias et Platon, les poètes, les philosophes et les sculpteurs, les divinités mythologiques et l’idéal suprême, toutes les conceptions, les rêves, les croyances et les œuvres des Hellènes sont une mystérieuse unité. Aujourd’hui comme autrefois il n’est donné qu’aux initiés de la comprendre : le sens de cette harmonie reste caché aux profanes.