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LETTRE PREMIÈRE

LE CHEMIN D’ATHÈNES

Chaque fois que, revenant de France, après avoir passé quelques jours dans la solitude de la mer, j’aperçois enfin, comme une ombre, se dessiner les côtes du Péloponèse, je me sens pénétré d’une joie silencieuse. Ce n’est pas l’enthousiasme du voyageur qui pense à Marathon et à Salamine, à Thémistocle ou Euripide : j’ai un peu usé, après six ans de séjour en Grèce, ces émotions et ces attendrissements solennels. Je sais ce que je vais revoir, et nulle surprise ne m’attend. J’ai laissé derrière moi, dans mon pays, des êtres bien-aimés et de graves sollicitudes; mais j’ai devant moi, sur cette bande de terre escarpée, d’un gris bleu, dentelée, qui grandit peu à peu au-dessus de la mer Égée, l’hospitalité des vivants et des morts, la beauté toujours jeune, son sourire éternel au milieu de la nature immuable et des générations renouvelées.

Lentement la terre s’accentue. Le cap Matapan, qui regarde l’aride Cythère, pesamment étendue sur l’horizon, apparaît rocailleux, couvert de broussailles vertes. Il allonge sa pointe aiguë entre le golfe de Calamatta dont les contours s’effacent dans une brume blanche et légère, et le golfe de Gythion,

que couronne la cime neigeuse du Taygète pyramidant dans les lointains. Encore quelques heures, et je double le cap Malée, encombré de roches en désordre et se mirant dans l’eau transparente. Il n’y a parmi ces pierres semblables aux débris d’une forteresse immense, parmi ces tamaris, ces pins tordus, sur cette colline grise et verdâtre qui tranche violemment sur le sombre azur de la mer, qu’une petite cellule d’ermite bâtie à la chaux, perdue au milieu du désert. Quelquefois l’ermite est là, bénissant ceux qui passent; plus souvent il erre dans les montagnes voisines. Rien ne trouble ce tète-à-tête des blocs farouches et des vagues.

J’ai ici l’impression de l’accueil. Tout me dit une chanson familière. Je rentre à la fois dans la Grèce antique et dans la Grèce moderne. La mer porte nos paquebots comme autrefois les théories athéniennes; elle caresse les mêmes rivages, elle va avec la même sérénité de l’Attique au Péloponèse, elle berce les pécheurs d’Hydra, de Paros, d’Égine et du Pirée avec le môme roulis et le même murmure. Ainsi, dans ma pensée il y a une harmonie parfaite entre ce que je vois et ce dont je me souviens : en apercevant au loin la falaise de Sunium, j’ai à la fois devant les yeux Platon rêvant sur la hauteur et les treize colonnes qui restent seules debout sur les débris du temple; quand je côtoie Égine, je retrouve aussi bien dans mon esprit l’intégrité du sanctuaire archaïque de Minerve que ses ruines. Le présent et le passé sont pour moi un tout indivisible; je ne saurais les isoler l’un de l'autre : ils vivent pour moi dans la même clarté.

Voici les côtes dénudées et jaunâtres du Phalère, mes grottes aimées au bord de l’eau, et au delà le rocher de l’Acropole, la silhouette du Parthénon, le Lycabète, l’Hymète et sa longue ligne ondulée, à droite; à gauche, les masses noires, çà et là argentées, du Parnès; au fond, le triangle du

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Pentélique ; le paquebot tourne devant Salamine, il franchit les passes du Pirée : le bassin clair du port rempli de mâts apparaît. C’est le calme accoutumé, c’est le retour sur mon seuil. Des visages amis et des paroles de bienvenue m’attendent au rivage. Il me vient tout ensemble un salut amical des maisons d’Athènes, blanches dans la plaine, et des temples debout sur le rocher de Minerve.

Le Pirée est une grande ville aujourd’hui : il y a vingt ans, c’était un village; il y a vingt siècles, il était le premier port de la Grèce. Les cités ont leurs destinées comme les livres et les hommes : quelques-unes sont tour à tour élevées, abaissées, ruinées, florissantes. La grande affaire pour elles est de ne pas subir l’oubli : un jour vient où la sève remonte et où la fortune leur accorde des végétations imprévues. Le Pirée était gardé, pendant les temps douloureux qui ont suivi les désastres de la Grèce, par les débris des murs antiques, les souvenirs de sa gloire et le tombeau de Thémistocle. Quelques masures préservaient le nom. C’était assez pour une renaissance.

Maintenant la prospérité antique a reparu comme la terre sous la neige. Dans le port arrondi, de nombreux navires balancent la forêt aiguë de leurs mâts, une multitude de barques pontées sont amarrées aux quais de granit : les steamers de France, d’Autriche, d’Angleterre, d’Égypte, d’Italie, les divisions navales française et russe se tiennent immobiles, solides sur leurs ancres. Au milieu des oiseaux de mer qui planent, plongent, se promènent avec des allures de cygnes, les bateaux pécheurs filent, penchés, la voile gonflée; les canots des frégates cuirassées soulèvent des deux côtés leurs rames comme des ailes.

A terre, c’est le mouvement de la foule et le bruit des boutiques ouvertes et en plein vent, marcelots qui encombrent le quai de leurs étalages, marins de tous les pays qui

circulent, flânent et chantent, marchandises que l’on débarque sur les dalles mouillées. De toutes parts, des maisons bien bâties, élégantes parfois, s’élèvent en demi-cercle, du sémaphore au bassin de Zéa : elles montent sur les collines, suivent de larges rues, se multiplient sur de grands espaces ; elles avancent vers l’ouest sur les mamelons encombrés de rocs; elles s’élancent comme à l’assaut, plus nombreuses et plus pressées, au centre et vers le sud, et couronnent le bassin de Munychie, clair comme un miroir; elles se répandent, mêlées aux usines des quartiers marchands, aux gares de chemins de fer et s’en vont à l’autre extrémité du croissant, à travers la campagne aride; au delà, des bornes blanches placées en ligne indiquent les espérances de l’avenir. Il y a là un cimetière qu’on veut repousser dans la campagne : la mort recule devant l’activité, l’ambition de la jeunesse. Çà et là, le long profil des fabriques coupe l’horizon, les hautes cheminées envoient leur fumée noire au gré de tous les vents mythologiques.

Dans cette agitation, toutefois, nous ne retrouvons pas la fièvre des cités manufacturières du Nord, les maisons noires, les rues sombres, les impatiences de l’industrie souveraine et lugubre. Ici, tout est lumineux. Le soleil et l’air sont les maîtres. Le ciel rit au-dessus du va-et-vient des hommes. Il y a de l’insouciance et du laisser-aller dans les fluctuations de la foule : elle se presse, elle s’arrête, elle regarde, elle cause. On surprend dans les négligences des chaussées, dans le tranquille désordre de la voie publique, les allures d’un peuple gai, libre et heureux. Le Grec ne s’attriste jamais pour s’enrichir. Il ne prend pas le temps pour de l’argent, mais pour une bonne et brillante étoffe où il se taille à son gré la vie qui lui plaît. Accessible au progrès, mais familier avec les choses, il n’en subit jamais les fascinations et les tyrannies. Cette race enveloppée dans une douce atmosphère

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jouit de tout dans le moment, sans calcul. Elle juge les incidents avec une pointe de scepticisme et d’indifférence, ne s’encombre jamais de calculs moroses et de labeurs accablants. Elle ne laisse pas aborder par l’industrie à outrance sa civilisation gracieuse et humaine : elle fait la part du travail et du repos, de la peine et du plaisir, et ne surcharge pas les jours qui passent.

Le Pirée est la plus vaste, et de beaucoup, des trois baies célèbres qui s’ouvrent sur ce rivage sec et jaunâtre. Une colline couverte de maisons blanches, traversée par un large boulevard où la poussière fine se déroule à l’aise, le sépare de la baie de Munychie toujours calme, où l’on voit encore sous l’eau les bases des anciens monuments du port, les compartiments où se casaient les nefs antiques. Le bassin de Munychie est peu profond, à peu près abandonné : il n’y vient que quelques barques; le demi-cercle du quai est entouré de villas toutes neuves avec des balcons qui regardent la mer. Tournez ce quai, dépassez une seconde colline rocailleuse au bas, poudreuse sur ses flancs, suivez une corniche étroite d’où la vue plonge sur le golfe d’Égine, vous arrivez à une anse étroite, c’est le Phalère. On dit que le contingent athénien pour la guerre de Troie était réuni là tout entier : je crois que le port était alors plus grand et plus profond; mais il fallait que les navires fussent bien petits. On s’explique aisément les naufrages homériques. Les restes de môles écroulés ferment à demi la passe : à droite, sur un promontoire verdoyant s’élève la maison à deux ailes que s’était construite le ministre Coumoundouros sur une base de rochers noirs; à gauche, une clôture de récifs. Le Phalère est ensablé, immobile, muet : ce n’est plus qu’une anfractuosité de la côte où viennent s’éteindre et mourir, en longs frissons, les vagues du large.

Si l’on veut revenir au Pirée, non plus en coupant par les

collines de Munychie, mais en suivant le rivage, le chemin est assez rude. Toute une série de hauteurs se déroulent, couvertes de rochers gris, plats, crevassés, encombrés de broussailles épineuses. C’est un désert farouche. Au bord de la mer, on retrouve les restes de murs antiques qui défendaient la côte. Ces belles assises de pierre sont taillées avec le même souci de la perfection que les fondations des temples. Les siècles n’ont pas de prise sur de pareils murs; mais tous les ennemis d’Athènes se sont acharnés sur ces remparts : les riverains ont ensuite pillé une bonne partie de ces pierres si bien équarries pour en faire des maisons qui, de la sorte, ne leur coûtaient guère. On me dit qu’ils continuent de temps à autre : si l’on n’y prend garde, ces vénérables vestiges auront bientôt disparu.

Non loin de là, un grand mur blanc descend de la colline. 11 ferme jusqu’à la mer une propriété du Roi, vaste parallélogramme où l’âpre vent du large nuit fort aux plantations essayées sur le sol aride. Il sera malaisé d’y avoir jamais de l’ombre. Mais la vue qui s’étend devant le petit kiosque royal console de tout. L’azur et le soleil resplendissent dans cette majestueuse solitude. Au fond, Salamine ressort en noir, et les montagnes de l’horizon en gris clair. A droite, les ondulations du détroit s’enfoncent en une large perspective : au premier plan, l’incessant va-et-vient des vagues. A toute heure les steamers empanachés de fumée, les barques affaissées sous leurs voiles blanches, passent devant cet étrange domaine. Les autres rois ont des futaies magnifiques; le souverain de la Grèce a bien mieux : les mille rellets des flots balancés, l’air libre, les lointains bleus, le profond murmure de la mer, le panorama du champ de bataille où a péri la (lotte de Xerxès, toute la poésie de la grande nature et des héroïques souvenirs.

Au pied de la terrasse, parmi les rochers, un cercueil de

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pierre verdâtre, ouvert et vide, est sans cesse battu, souvent rempli par les eaux. Quelques bases de lourdes colonnes, quelques tambours écroulés sont épars alentour. Dans cet entassement de débris, la légende croit voir le tombeau de Thémistocle. J’aime cette légende et je la crois vraie. Pausanias raconte que les fils du héros ont rapporté son corps de l’exil et Font enseveli au Pirée. Où donc eùt-on mieux placé ces restes illustres que sur ce rivage ? Ce fds de la mer ne devait-il pas dormir au bruit des vagues ? Son ombre ne devait- elle pas toujours être présente en ces lieux témoins de son triomphe? Ce libérateur ne devait-il pas être consolé par la contemplation de sa victoire? Qu’il ait été ou non placé dans cette tombe, que ces blocs de marbre se soient ou non dressés autour de son monument funèbre, en réalité, n’est-ce pas son nom qu’apportent tous les souffles de l’air? N’est-ce pas son fantôme qui apparaît sur ces débris? Que les sceptiques voient là, s’ils le veulent, une sépulture inconnue, Thémistocle est présent sur ce rivage qui regarde Salamine.

Ici une tombe, là un théâtre. Quand on va des ruines aux ruines, ces antithèses saisissent plus fortement la pensée. Ce sont les formes saillantes de la vie qui subsistent : les temples redisent les prières et l’idéal; les arcs et les colonnes disent les gloires; les tombeaux rappellent les larmes; les théâtres ont gardé l’écho des enthousiasmes et des rires. Tout l’homme est là, dans ces écroulements.

Le théâtre de Munychie n’est pas grand : le bas du demicercle subsiste tout entier; quelques gradins sont effondrés. Les petits mendiants s’y chauffent au soleil. Les dalles où se tenait l’orchestre sont toujours bien jointes, comme si elles attendaient les artistes à la double flûte. En arrière, un rebord élevé marque l’emplacement de la scène. On a joué là Euripide et Ménandre, et aussi, j’imagine, les farces

du temps, oubliées comme les spectateurs. Que de beaux vers et de quolibets vulgaires, quelles musiques aiguës, grotesques ou solennelles ont entendus ces pierres écroulées î Au fond, la baie de Munychie est le décor. Il est resté seul de ces fêtes avec le soleil qui brûle l’amphithéâtre tout blanc sous le rayon.

Je retrouve tout près de là, au bord de la mer, quelques sièges de pierre antique : c’est là, dit-on, l’ancien tribunal des Phréatis, qui jugeaient les réclamations des exilés. C’était une scène assez bizarre : les condamnés qui faisaient appel de leur sentence n’avaient pas le droit de toucher le sol attique; ils arrivaient dans des barques devant leurs juges; de là, ils plaidaient leur cause. Absous, ils abordaient : repoussés, ils reprenaient la haute mer. Ce prétoire nous paraît étrange ; mais la vie des Grecs se passait en plein air : c’est pourquoi on ne les voit bien, on ne les peut comprendre qu’en présence des paysages mêmes dont ils étaient entourés. Ici, les plaideurs et les magistrats se placent d’euxmèmes sous le regard : l’imagination reconstruit cette audience et ces luttes oratoires accompagnées par le bruit des vagues.

On peut aller du Pirée à Athènes par le chemin de fer, en un quart d’heure, à travers la plaine couverte de vignes. Je n’ai point de répugnance pédantesque contre les rails et la vapeur sur le sol classique, et déclamer sur ce sujet m’a toujours semblé puéril. Cependant j’aime mieux suivre la grande route et ne rien perdre de la campagne attique, bien que cette route soit fort inégale et qu’on y soit souvent enveloppé dans des tourbillons de poussière. Après un stade au soleil, sur un terrain marécageux, couvert de masures piteuses qui sont la banlieue du Pirée, la route devient une avenue bordée de magnifiques peupliers d’Italie qui forment une grande arcade verte où frissonne leur feuillage argenté.

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Vers le milieu dé cette avenue, quelques petits cabarets décorés de peintures rustiques se sont installés à l’ombre. Sur ces fresques populaires, des barbouilleurs ont représenté, d’un pinceau naïf, des héros grecs, cuirassés et casqués, brandissant leurs piques; l’un d’eux, plus hardi et non moins inhabile, a essayé une vue de l’incendie de Troie : la ville infortunée flamboie toute rouge au milieu d’impossibles perspectives. Ces chefs-d’œuvre variés éblouissent les voituriers pendant que les chevaux sont à l’abreuvoir. Un bon paysagiste ferait un joli tableau de ces maisonnettes coloriées, de ces chariots en désordre dans cette oasis, sous ces beaux arbres d’où s’éparpillent des jets de lumière et des reflets vaguement assombris.

Avant d’atteindre ces massifs de verdure, on passe le Céphise : il a deux mètres au plus d’une rive à l’autre, et il est à un demi-stade de son embouchure. L’hiver, l’eau roule comme un torrent, bouillonnante et jaune ; l’été, elle est verte, calme et rare. En moyenne elle peut avoir cinquante centimètres de profondeur dans tout son parcours. A Képhissia, au pied du Pentélique, d’où elle sort splendide d’un bassin carré, on lui croirait d’autres destinées, mais il 11e faut pas juger les fleuves d’après leur source. J’ai vu, dans mon pays de Picardie, celle de l’Escaut, qui est une toute petite fontaine et qui promet bien moins que le Céphise; celle de la Somme, qui ressemble à un modeste lavoir. Mais le fleuve attique n’a d’autre affluent que l’Ilissus, presque toujours à sec, et, de plus, les riverains, dont les champs sont altérés en ce pays de sécheresse, détournent au profit de leurs vignes et de leurs légumes les trois quarts de l’eau qui vient de la montagne. Il y a dans le bois d’oliviers, près d’Athènes, un endroit où il n’est qu’un petit ruisseau. Il n’en reste pas moins un des fleuves célèbres de la terre : son nom est plus connu que celui des grandes

rivières de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique; il a eu l’insigne honneur de figurer, sous la forme d’un dieu, sur un des frontons du Parthénon.

La belle avenue que j’ai admirée tout à l’heure ne continue point jusqu’à Athènes. Les soldats et marins français qui l’ont plantée pendant l’occupation de 1854 n’ont pu terminer cet ouvrage. De maigres ailantes succèdent aux peupliers d’Italie, mais ils ne donnent pas beaucoup d’ombre, et ils sont tout blanchis par la poussière. En revanche, j’aperçois çà et là dans les vignes quelques vestiges des Longs Murs; je rêve aux tombeaux d’Euripide et de Ménandre, aujourd’hui disparus, qui s’élevaient sur la route au temps de Pausanias, et je commence à apercevoir distinctement l’Acropole. C’est assez pour un bout de chemin. Sur la base dorée des rocs dont le sommet est taillé en plate-forme, les colonnes du Parthénon étincellent au soleil. Au delà, le Lycabète dresse son cône pointu surmonté par un petit ermitage; au loin, le noir Pentélique ferme l’horizon.

Deux chaînes de montagnes parallèles, dont les premières assises partent de la mer, enclosent la plaine athénienne. A droite en venant du Pirée, c’est la lourde masse de l’Hymète, dont les crêtes s’élèvent par des lignes presque insensibles jusqu’à la pointe extrême et se poursuivent, de là, en pente douce avec la même régularité paisible. Çà et là des crevasses ouvrent des ombres profondes sur l’ensemble de la tonalité grise. On y distingue quelques bois d’arbustes nains et de pins maritimes. Quand le ciel est très-pur au-dessus de ce long et harmonieux profd, les teintes effacées de la montagne se fondent à merveille dans l’intensité de l’azur. L’air, autour des sommets, prend une nuance perlée d’une suavité infinie. Le soleil argente les surfaces; une sérénité transparente se répand sur ces hauteurs.

Au couchant, pendant quelques minutes, au moment où

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le soleil va disparaître vers Corinthe. l’IIymète reçoit des derniers rayons une auréole violette, presque rouge parfois. On voit naître et s’accentuer lentement cette étrange clarté. Elle se répand comme un voile de gaze d’abord sur les bases, puis sur les sommets, à mesure que l’astre descend. C’est une transformation de la montagne pâle, une sorte d’ascension pudique de la lumière et de la vie, une aurore crépusculaire qui anime et fait sourire son visage sombre. L’Hymète rayonne ainsi un instant dans une lueur d’apothéose, puis les ombres repoussent peu à peu la lumière irisée vers le sommet : elle s’y repose, s’y atténue, s’y éteint et semble s’exhaler dans l’espace.

J’aime aussi l’Hymète les soirs de pleine lune. Longtemps il la cache; mais derrière lui la splendeur monte. Il est tout noir devant elle, puis la première rondeur de l’orbe se montre au sommet ; la crête se couvre alors d’une couronne étincelante; puis l’astre se développe, étendant le rayon qui déborde et court sur les flancs de la montagne. Quand tout le cercle d’or se pose victorieux sur la hauteur illuminée, l’Hymète et la plaine sont inondés d’une blancheur d’opale : la lueur s’enfonce dans les crevasses, s’attache aux rochers, descend comme un torrent aérien, se mêle aux profondeurs bleues de la nuit.

En face, de l’autre côté de la plaine, la chaîne du Corydale et celle du Parnès ondulent comme des vagues de plus en plus hautes. Leurs lignes s’élèvent lentement, s’unissent par de larges courbes, penchent les unes vers les autres leur solennelle architecture. Ce sont des montagnes arides : les chèvres et les feux de bergers ont dévoré leur végétation ; il reste çà et là quelques arbustes malingres usés par le vent de mer. Autrefois il y avait des bois sur le Corydale; on en retrouve quelques-uns dans les gorges intérieures; si j’en crois les archéologues, Apollon y recevait un culte particu-

lier, j’imagine avec Diane, l’immortelle chasseresse, le divin fantôme des montagnes vertes. Le Parnès lui succède avec la grande houle de ses sommets sauvages, ses vallées, ses villages, avec le roc de Phylé taillé à pic comme une falaise, l’aspect tumultueux de ses flancs robustes, ses cimes sévères où pendant l’hiver roulent les nuées sombres et dure la neige. Il était jadis la retraite des Klephtes patriotes et plus tard des brigands, quand il y en avait en Grèce. Il a bien en effet l’aspect farouche d’un repaire. Ses gorges cachent des forêts de pins, des antres et des torrents. Aujourd’hui, tout est calme dans ces solitudes : les Klephtes sont inutiles dans un pays libre; la Grèce a traqué les bandits; la citadelle de Phylé, d’où Thrasybule s’est élancé, comme d’un nid d’aigle, pour chasser les Trente Tyrans, est en ruine. Les défilés étroits, les pics redoutables n’ont plus à cacher ni à servir les libérateurs du peuple ni les troupes sauvages qui guettent les rançons. On n’y voit plus que de bons paysans assis sur leurs ânes, et des bergers tout de blanc vêtus, le fusil en bandoulière, les pistolets à la ceinture, il est vrai, la mine encore un peu rude, mais qui tiennent la houlette avec la dignité paisible du bon pasteur. A Tatoï, dans le Parnès, le roi des Hellènes s’est construit, au milieu d’un ravissant paysage boisé, une maison de campagne entourée d’un parc rempli de fleurs. Au-dessus de Tatoï, la montagne s’élève jusqu’aux ruines de Décélie, l’antique forteresse, d’où l’on aperçoit la mer de l’Eubée. La Grèce, de là, regarde l’Orient.

Me voici bien loin de la route du Pirée ; je me suis égaré dans les longues perspectives des montagnes qui, à droite et à gauche, bornent son horizon. J’y reviens et je poursuis mon chemin vers Athènes, les yeux fixés sur le Pentélique, qui s’élève bien loin, en face de moi. Son triangle colossal réunit à ses deux extrémités le Parnès et l’Hymète. Il a la

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forme d’un fronton, et F on rêve à son sommet aigu un acrotère gigantesque : ses Fignes montent et descendent avec une majestueuse harmonie. Est-ce en contemplant sa rectitude que les architectes de la Grèce ont compris l’imposante beauté de la façade de leurs temples? La montagne marmoréenne leur a-t-elle donné, en même temps que la pierre de l’édifice, le modèle des formes, la matière et l’idéal? Sur son flanc noir s’ouvre une énorme entaille blanche qui brille au soleil; c’est la blessure auguste d’où sont sorties les merveilles de l’art antique, la carrière qui a enfanté le Parthénon, les Propylées et tout un peuple de statues. Sous ses deux ailes étendues se sont longtemps abrités confusément dans l’ombre les chefs-d’œuvre qui ont ébloui le monde. Son aspect religieux indiquait la prédestination du Pentélique, le père des colonnes et des dieux, le sanctuaire des marbres sacrés.

Mais laissons les montagnes lointaines. Quelques maisons apparaissent éparses sur la route ; les groupes se rapprochent ; nous traversons l’entrée de la voie sacrée d’Éleusis ; ici était la porte Dipyle : un boulevard s’ouvre devant nous. Voici Athènes. Mais, avant d’y entrer, arrêtons-nous devant un cimetière et un faubourg en débris, couverts de fragments de stèles, de bases de temples, de traces de rues, de murs à demi écroulés. C’est le Céramique.

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