LETTRE II
LE CÉRAMIQUE
Il va falloir ici m’aventurer quelque peu sur le terrain de l'archéologie, et je ne m’y résigne pas sans inquiétude. Je tâcherai d’être exact et d’éviter les longs commentaires.
En 1863, on a fait des fouilles sur un vaste emplacement qui s’étend à la droite de la route du Pirée, au moment où elle entre dans Athènes. La tranchée qui, au premier plan, est de cinq à six mètres, diminue de profondeur en s’éloignant, et l’ancien sol retrouve au fond de ce long espace le niveau du sol actuel. Cet espace est large de soixante à quatre-vingts mètres; j’estime sa longueur à deux ou trois cents. On a rencontré là des débris et des monuments de valeur fort inégale, des bases confuses d’édifices alignés ou isolés, des stèles funéraires qui ne portent que des noms et plusieurs tombeaux couverts de bas-reliefs.
Au premier abord, ce champ encombré de ruines éparses ne présente pas de lignes précises. On n’y voit que des amas de pierres, des flaques d’eau et des végétations parasites. Mais si on l’étudie d’une hauteur voisine, les différents groupes se détachent comme sur un plan en relief. Si l’on se place ensuite à l’extrémité des fouilles en regardant la route du Pirée, ou plutôt jusqu’à une petite église peinte de bandes alternatives rouges et jaunes et dédiée à la Sainte
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Trinité (Haghia-Trias), on a devant soi toute la géographie assez distincte de ces débris de maisons, de temples et de tombeaux.
L’emplacement peut se diviser en trois plans distincts : le premier comprend des restes d’édifices; le second, des fragments analogues et quelques stèles funéraires; le troisième est uniquement consacré aux tombes. D’où il est facile de conclure que le premier plan était un quartier de la ville ancienne, le Céramique ; le second plan, un quartier de la ville romaine construit sur l’emplacement d’un cimetière et aussi vraisemblablement sur le sol où s’élevait jadis la porte, Dipyle, qui était à l’entrée du Céramique et qui a été détruite au temps de Sylla; le troisième enfin, un cimetière situé, selon l’usage, hors de la ville, de l’autre côté de la porte, et que je regarde comme le point de départ de la voie sacrée d’Éleusis. Les fouilles ont donc donné des résultats fort considérables, puisqu’elles ont dégagé les restes du Céramique, la place de la porte Dipyle, et l’amorce de la route sainte que suivaient les processions des initiés aux mystères de Cérès.
Dans les beaux temps de la Grèce, le Céramique se développait jusqu’à la porte Dipyle; quand les Romains eurent démoli cette issue fortifiée en dehors de laquelle se trouvaient quelques sépultures, le terrain vide a été utilisé pour les constructions ; elles se sont établies même sur les quelques tombes anciennes qui existaient aux alentours, et elles se sont étendues jusqu’à l’entrée de la voie sacrée qui était un véritable cimetière.
Après avoir divisé l’espace par plans, exami nons-le maintenant dans sa longueur. Nous avons d’abord devant nous une grande surface où s’élèvent quelques ruines confuses, des murailles détruites et des fondations d’édicules. J’y observe la trace d'une rue, le seuil de deux maisons alignées
dont le sol est recouvert d’un pavage en petits cailloux de marbre blanc enfoncés dans un enduit grisâtre. Cette mosaïque assez grossière se retrouve en plusieurs endroits de l’ancienne Athènes, sur la terrasse du temple d’Esculape, autour de l’Acropole et aussi au bas du Pnyx, où j’en ai découvert des vestiges d’une certaine étendue. Sur les murs écroulés de ces deux maisons d’époque romaine, il subsiste des restes d’un enduit peint en rouge et d’une grecque blanche. Signalons aux alentours plusieurs bases de monuments inconnus, de forme carrée : l’une d’elles, dont il subsiste cinq assises distinctes, aboutit à une longue et étroite bande de pierre qui peut-être a supporté jadis les colonnes d’un portique ou peut-être encore un aqueduc, car elle se termine à l’entrée d’un conduit souterrain.
Non loin de là, au milieu de terrains vagues, voici le stylobate en marbre gris à bourrelets d’une petite chapelle dont un fronton brisé au-dessous du larmier est gisant à terre. La présence du marbre gris de l’Hymète nous fait savoir que ce temple est postérieur au troisième siècle avant Jésus-Christ, puisqu’on n’employait point ce marbre avant cette époque. Nul indice ne nous révèle de quel dieu cet édifice était la demeure. En revanche, à quelques pas, une borne antique nous montre clairement où nous sommes : elle porte ces mots : « Enceinte du Céramique. » L’archéologie avait depuis longtemps déterminé sans doute et fixé sur ce point l’emplacement de ce quartier célèbre; mais cette borne est la preuve irréfutable de l’exactitude des conjectures. Je ne vois d’ailleurs rien autre chose à citer dans ce premier espace, excepté un monument bizarre, une sorte de banquette de marbre à demi enfouie sous terre et terminée à ses deux extrémités par un appui recourbé comme un canapé moderne. Sur le rebord arrondi de cette banquette, je remarque de charmants bas-reliefs séparés les uns
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des autres par des guirlandes de feuillage : chacun de ces jolis ouvrages, de faible saillie, représente une svelte nymphe de la mer escortée d’un triton robuste. Je voudrais voir exhumer entièrement ce petit monument dont la vraie destination m’échappe et dont les bas-reliefs dénoncent un ciseau délicat.
Arrivés à ce point, nous voyons se dessiner nettement trois rues parallèles qui vont jusqu’à l’église d’Haghia-Trias. La description minutieuse en serait fort monotone : elles sont toutes plus ou moins encaissées dans des murailles de grosse pierre, de hauteurs inégales, dont quelques-unes accusent le travail de la bonne époque et dont quelques autres ne sont en réalité que des fondations grossières. Entre ces murs, c’est un encombrement d’herbes folles et de colonnes éparses, des assises éboulées et çà et là quelques stèles rondes et des sarcophages de pierre. Ces derniers indices nous montrent que nous sommes sortis de l’ancienne enceinte de la ville où l’on n’enterrait personne : il y a tout lieu de croire que nous nous trouvons sur le sol de la porte Dipyle et du quartier nouveau élevé, après Sy lia, sur ses débris.
. La rue située à notre droite est plutôt une ruelle. J’y passe à grand’ peine à travers les flaques d’eau croupie qui rongent des fûts de colonnes et des blocs informes ; je m’arrête un instant devant un fragment d’autel orné du bas-relief familier, une tète de bouc et des guirlandes de fleurs et de fruits. Plus j’avance, plus les stèles rondes, en marbre gris, se multiplient dans ce couloir : je relève quelques inscriptions qui ne nous donnent que les noms des morts : Char miadèsdeSunium, Thanomakos, filsdeCharmiadès; Calliope, fille de Dintos de Nicomédie ; Thormos et Stratonice, enfants de Proclidès; Isochrysos, affranchi de Quintus Cécilius; enfin, sur une urne d’un beau travail, Apollodore de Rhamnonte.
Je n’ai trouvé dans la voie parallèle à cette ruelle que des
mors irréguliers et. toujours dans le marécage, quelques colonnes renversées et des socles de statues; voici cependant un petit monument complet : c’est un cylindre de marbre d’un métré et demi de hauteur. Sur un pan coupé, au milieu. onze saillies en fort relief, superposées, portent chacune une inscription du deuxième siècle après Jésus-Christ, et ces onze inscriptions rappellent la célébration des jeux en diverses villes : 1* (Jeux Éleuthériens à Platée; 2® Panhelléniques à Athènes : 3® Éleuthériens à Platée ; 4* Adrianiens ( en l’honneur d'Adrien) Olympiques à Smyrne; o* Olympiques à Smyrne; 6* Héracliens (en l’honneur d’Hercule; à Thèbes; 7® Kéméens à Argos; 8® Olympiques à Athènes: 9* Olympiques à Éphèse; 10® Barballéiens (fondés par Barballios, riche citoyen) à Éphèse; 11® le bouclier d’Argos 'prix fondé de temps immémorial en cette ville). Toute cette énumération semble assez obscure au voyageur, mais il n’est pas malaisé d’y reconnaître la mention d’une série de victoires. La statue du vainqueur dans ces nombreuses épreuves ou peut-être une offrande surmontait ce singulier piédestal : on en voit encore les traces sur la plateforme. Le petit monument était dédié dans quelque temple dont les murs qui le surplombent sont aujourd’hui le dernier vestige.
La troisième rue parallèle ne mérite point de description particulière. Elle est, comme les deux autres, encombrée de maçonneries frustes, et je n’y trouve à citer qu’un pavage de mosaïques blanches, de forme arrondie, indiquant la place d’une chapelle circulaire : je n’y ai vu que la stèle de Sorika, fille de Lycon, Messénienne. Il en résulte de plus en plus que tout cet espace intermédiaire entre le Céramique et l’ancien cimetière dont nous parlerons tout à l’heure était occupé au temps de la domination romaine par des édifices parmi lesquels s’élevaient des tombes.
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Les trois rues religieuses et funéraires dont nous venons de traverser les débris aboutissent les unes et les autres à un carrefour assez large où s’élève le premier grand tombeau de l’antique époque grecque dont nous ayons rencontré les restes. Ici commençait donc le cimetière dans les temps antérieurs à la domination romaine : on était hors des constructions de la porte Dipyle et l’on approchait de la voie Sacrée Ce tombeau occupe un assez grand espace, un demicercle entouré de pierres de cinquante centimètres de haut, régulièrement plantées en fer à cheval. Du côté vide se dressent deux grandes stèles plates, en marbre blanc, placées à côté l’une de l’autre sur un petit piédestal carré. La première porte un nom, sans indication d’origine, Pythagoros, qui n’a rien de commun d’ailleurs avec l’illustre philosophe, ainsi que le démontre une inscription en quatre vers, d’assez difficile lecture, et dont voici le sens : « En l’honneur de son titre de proxène et de ses vertus, ainsi que de celles de ses ancêtres, les Athéniens ont enseveli ici, aux frais de l’État, Pythagoros, fils de Dionysos. Sélymbria, sa patrie, fertile en coursiers, déplore sa perte. » Les proxènes étaient des magistrats chargés des affaires des étrangers dans les diverses villes grecques; mais Pythagoros, étant né à Sélymbria en Thrace, n’avait pu exercer ces fonctions à Athènes : il est probable qu’il était de passage dans la ville lorsqu’il mourut, et qu’il a dù à la reconnaissance des Athéniens accueillis et défendus par lui dans sa patrie l’honneur d’une sépulture officielle.
La stèle voisine a vraisemblablement la même origine : elle recouvrait les restes de deux étrangers morts à Athènes; les quatre vers de l’inscription le démontrent avec certitude : « Ici sont ensevelis Therpsandre et Simylos de Corcyre. Tous deux, venus à Athènes comme ambassadeurs, sont morts par accident. Les Athéniens leur ont élevé un
tombeau 'aux frais de l’État. » On ignore l’histoire de ces diplomates corcyréens, mais l’inscription est évidemment du commencement du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Or vers cette époque, d'après ce que raconte Xénophon aux livres Y et VI de ses Helléniques , Corcyre était en fréquents rapports avec Athènes : Timothée avait formé l’alliance des deux républiques, ce qui donnait aux Athéniens le précieux concours de la flotte de l’île dans leurs démêlés avec Lacédémone; je vois dans cet historien qu’à plusieurs reprises Corcyre a envoyé des ambassadeurs à Athènes pour traiter des intérêts communs. Il est vraisemblable que Therpsandre et Simylos ont été du nombre de ces diplomates, et que la ville a voulu, en les ensevelissant au Céramique, témoigner de son estime pour ses alliés. Je livre cette conjecture aux archéologues.
Au delà de ces tombeaux, qui étaient situés près de l’entrée de la voie Sacrée, les fouilles ont mis au jour de nombreux monuments de haute valeur cachés pendant des siècles par un amoncellement de terre que l’on croit avoir été un ouvrage, soit d’attaque, soit de défense, construit à l’époque du siège d’Athènes par les soldats de Sylla; ce sont des stèles ornées de bas-reliefs, des murs pélasgiques, des statues d’animaux, de belles urnes, enfin une série de fragments sculptés. Évidemment, cette avenue funéraire, parfaitement droite, était la voie Sacrée elle-même. J’étudierai ailleurs la voie Sacrée dans tout son parcours et jusqu’à Éleusis. Je me borne aujourd’hui à constater son point de départ. Il était là incontestablement, au pied de l’église d’JJaghia-Trias, dont les soubassements contiennent peut-être de curieuses ruines. Il est visible dans cette tranchée couverte de tombeaux de marbre. Remarquons ici que c’est à cette place qu’on a commencé les fouilles : un paysan, en creusant un trou sur le mamelon qui recou-
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vrait alors ces beaux débris et qu’on appelait la butte d’Haghia-Trias, a découvert un fragment de corniche : on a fait une première tranchée, on a démoli le mamelon, sauf l’espace carré où s’élève malheureusement encore l’église, et l’on a trouvé successivement les stèles et l’avenue. Encouragée par le succès, la société archéologique a poursuivi son travail sur la hauteur, puis dans le grand emplacement que nous venons de parcourir : sur la hauteur, elle a rencontré une seule grande stèle avec un has-relief, que je décrirai tout à l’heure : dans l’emplacement, les murs et les fondations ont été mis au jour. Mais rien ne valait le résultat de la première fouille : elle avait donné plusieurs chefsd’œuvre de la grande époque grecque et que l’on peut classer hardiment au nombre des plus précieux restes de l’art athénien.
Voici d’abord un haut relief de marbre pentélique, représentant presque en grandeur naturelle un jeune cavalier qui perce de sa lance un ennemi renversé sous les pieds du cheval : le vaincu combat encore en se soutenant sur son genou. Cette stèle a été décrite et étudiée par plusieurs savants, entre autres par François Lenormant; il en existe un moulage en plâtre à notre École des beauxarts à Paris. La vigueur du mouvement, la saisissante réalité des attitudes, la grandeur du style, la netteté des lignes, tout révèle la date de cet admirable ouvrage. A première vue, on ne pouvait douter qu’il ne fût du commencement du quatrième siècle : l’inscription du monument l’a démontré; en voici le texte : « Dexileos, Fils de Lysanias, de Thoricos, né sous l’archontat de Teisandre, mort sous celui d’Eubulides : l’un des cinq cavaliers (tués) à Corinthe. » Or l’archontat d’Eubulides et le combat de Corinthe sont de l’an 394 avant Jésus-Christ; l’archontat de Teisandre est de 414. Le jeune homme représenté par Par-
tiste était donc né en pleine guerre du Péloponèse : il mourait à vingt ans, aimé des dieux. Quant au sculpteur, il avait reçu des leçons de Phidias ou de ses disciples.
Je ne m’arrête pas aux détails de la stèle, aux trous percés dans le marbre et qui servaient à y fixer des ornements de métal, aux crampons de bronze qui retenaient le pétase athénien sur la tète du cavalier, non plus qu’à la jambe droite qui est brisée et à quelques meurtrissures qui n’altèrent pas du reste l’harmonie des lignes sévères. Je contemple l'ensemble de la scène, l’action, l’énergie mesurée du geste, la ferme assiette du cavalier, beau et souple comme ses frères de la frise du Parthénon, la vigueur du bras qui brandit la lance, l’impulsion du coursier qui se cabre, le torse superbe du vaincu luttant encore, la précision de ses muscles repliés. Il y a un souffle épique dans celte composition sobre et vibrante. On devine chez l’artiste une émotion généreuse pendant qu’il faisait revivre sous le ciseau le héros mort pour la cité. Dexileos a été un privilégié de la fortune : il est tombé, à l’âge où l’on est pleuré, d’un trépas que tous les grands cœurs envient. Les vierges athéniennes ont chanté des hymnes sur son cercueil : sur le sol où nous sommes, tout un peuple a rappelé son glorieux souvenir. Un maître l’a ressuscité dans le marbre; sa mémoire est restée pendant plusieurs siècles l’exemple des générations. Puis enfin, après bien des années, voici sa gloire éteinte qui se ranime; elle reparaît après les siècles qui ont emporté dans l’oubli tant de millions d’hommes, et, désormais, elle est immortelle. Auprès de cette élégie héroïque, combien d’événements et de renommées pâlissent! Dexileosa pris place dans l’histoire comme les vainqueurs illustres : il est entré dans la région des apothéoses, jeune, victorieux, dans l’attitude des combattants intrépides, et de ce jeune homme inconnu l’arta fait un demi-dieu.
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Auprès de lui, un peu en avant, deux stèles plates, ornées à leur sommet de hautes palmettes, donnent les inscriptions suivantes : « Lysias, fils de Lysanios, et Militta, fille de Lysanios. » C’est le frère et la sœur du héros de la grande stèle qui lui ont fait cortège dans la mort. Sur la même ligne, nous sommes en face d’une série de monuments funèbres d’une autre famille. D’abord une plaque de marbre nous donne les noms de deux frères, Agathon et Sosicrate, fils d’Agathoclès. A côté s’élève un bas-relief consacré àCorallion, femme d’Agatlion. D’après ce nom de Corallion (la forme neutre indique généralement les courtisanes), on a fort discuté la question de savoir si la femme d’Agathon était une honnête femme d’Athènes ou bien quelque danseuse ou joueuse de flûte épousée par ce personnage. Le fait est que ce nom de Corail et, de plus, l’absence de toute indication de famille et de patrie, me semblent assez suspects. Le bas-relief ne révèle rien de particulier : il ne sort pas du type convenu dont nous trouverons plus tard, en visitant les musées d’Athènes, tant de répétitions plus ou moins heureuses. La jeune femme est assise, enveloppée de longs voiles comme la plus chaste des matrones : sa figure gracieuse et douce respire la vertu, et j’admire le charme pudique des plis qui retombent avec élégance de sa tète sur ses épaules. Son mari Agathon s’avance vers elle avec une respectueuse tendresse : un personnage placé au fond, et qui sans doute est son beaufrère Sosicrate, regarde la scène d’un air de grave condoléance. Je laisse donc la discussion sur la vertu passée de Corallion; je veux seulement remarquer l’expression délicate, la suavité des lignes de ce beau visage féminin, l’harmonieux drapé de sa tunique. Ce bas-relief, d’une facture un peu molle et qui, ainsi que je l’ai indiqué plus haut, rentre par les formes de la composition dans l’une
des nombreuses catégories de stèles funéraires, est loin de valoir celui de Dexileos ; mais les figures et les costumes sont traités avec une grâce qui a son prix; le marbre est flexible, la scène vivante ; la pensée mélancolique de l’entrevue suprême est rendue avec une touchante naïveté. Je contemple longtemps ces émouvants adieux à une femme aimée, morte dans tout l’éclat de sa beauté, dont le serrement de main et le sourire expriment tant d’amour et de regrets.
Il paraît, d’après un autre monument voisin de ce basrelief, qu’Agathon était un riche personnage, car celui-ci encore lui est dédié. C’est une niche vide, en marbre gris de l’IIymète, avec un fronton orné de petites antéfixes. On y retrouve le nom d’Agathon, fils d’Agathoclès, d’Héraclée. Y avait-il autrefois dans cette niche une statue ou des peintures? Il n’y a pas trace de peinture, et je serais plutôt porté à croire , d’après un trou visible dans le mur, qu’une statue, un mince bas-relief, une offrande, ont été jadis maintenus ou accrochés au fond de l’édicule. On ne peut guère supposer que les Grecs, enclins à orner les murailles soit de figures sculptées, soit de plaques en terre cuite, soit d’ex-voto, d’armes ou d’attributs, aient laissé cette niche vide. En tout cas, les objets suspendus ou fixés au mur avaient été enlevés bien avant que la sépulture de la famille d’Agathon ait été ensevelie sous la terre, car on n’a rien retrouvé alentour qui puisse être attribué à ce monument. Les passants ou peut-être les soldats de Svlla, lorsqu’ils ont détruit la porte Dipyle, auront certainement pillé ou détruit ces œuvres d’art ou ces offrandes.
Ces niches étaient assurément nombreuses dans les cimetières athéniens, car auprès de celle d’Agathon en voici une autre, de marbre blanc, et fort curieuse. Elle est élevée à la mémoire d’un certain Dionysos, et elle était
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ornée de peintures, au moins sur le plafond. On voit parfaitement encore, bien que le temps les ait quelque peu atténués,' des caissons jaunes et rouges dont la perspective est continuée de façon à faire illusion sur la profondeur. Je suppose qu’un tableau était également tracé sur le mur, se reliant à l’ensemble du trompe-l’œil; mais il n’en reste pas de vestige. Ces tombeaux peints étaient du reste en usage chez les Grecs : Pausanias en cite plusieurs en Achaïe et Pline à Éphèse. La stèle de Dionysos est en outre remarquable par ses deux inscriptions en vers, l'une au sommet, sur l’architrave, l'autre sur le soubassement qui est en pierre de FHymète. Elles sont toutes deux flatteuses pour cet inconnu. Voici la première : « Il n’est pas difficile de louer les hommes excellents; pour eux les louanges se rencontrent en foule. Tu es mort après les avoir obtenues, ô Dionysos, étendu maintenant dans la couche commune à tous de l’inévitable Proserpine. » La seconde est un peu moins vague : « La terre recouvre ici ton corps, ô Dionysos; le maître commun possède ton âme immortelle. Tu as laissé en mourant une douleur éternelle à tes amis, à ta mère, à tes sœurs. Tes deux patries, l’une que t’avait donnée la nature et l’autre que tu avais reçue des lois, t’ont aimé à cause de ta grande sagesse. » D’après ces indications, nous sommes fondés à conclure que Dionysos était un jeune homme, puisque sa mère lui a survécu, et qu’il n’était point marié, puisque le poète ne parle ni de sa femme ni de ses enfants : il n’était pas Athénien, mais étranger, puisqu’on rappelle ses deux patries. C’est, je crois, tout ce que l’on peut dire de ce personnage. On a placé dernièrement sur une construction de pierre qui fait corps avec cette stèle un admirable taureau de marbre, de grandeur naturelle, dont un sculpteur moderne a refait, avec talent d’ailleurs, les jambes disparues. Je l’ai vu longtemps étendu à terre : le
monument de Dionysos semble aujourd’hui lui servir de piédestal et met bien en évidence une des plus fermes œuvres de la statuaire antique. Je n’ai vu, au Vatican, dans la galerie réservée aux animaux, aucune statue qui égale la puissance et le mouvement du taureau du Céramique.
Un mur d’un mètre et demi de haut et de cinq ou six de long se présente à la suite et dans l’alignement de cette stèle. Il est formé de blocs disposés dans la forme cyclopéenne, c’est-à-dire taillés par tranches polygonales irrégulières ; mais elles sont, comme des constructions d’époques plus récentes, parfaitement jointes les unes aux autres. Je ne saurais voir là qu’une imitation des murailles cyclopéennes dont il faut chercher le vrai style à Mycènes et à Tirynthe. On a placé sur cette espèce de terrasse un grand chien de marbre de l’IIymète solidement modelé, dans l’attitude d’un sphinx. En me souvenant qu’une épi gramme de l’Anthologie indique une statue de chien sur la tombe de Diogène, je me demande si je ne suis pas devant la sépulture du Cynique; mais ce n’est là qu’une conjecture, et nulle inscription ne la justifie.
Au delà, en suivant toujours le même côté de l’avenue, nous changeons brusquement de siècle : voici un bas-relief grossier représentant le repas de plusieurs personnages ventrus, un symposion funèbre dont Caron attend les convives. C’est un travail de basse époque où l’on ne surprend aucune science de la forme et aucun souci de la beauté. Les fouilles n’ont pas été poussées plus loin : la route du Pirée à Athènes coupe ici le cimetière. Je ne crois pas au surplus qu’elle cache de monuments, car son sol est au niveau du sol antique ou à peu près; en revanche, elle passe certainement sur quelques sépulcres de pierre, car, en creusant naguère une tranchée pour le gaz, on a mis à découvert plusieurs cercueils antiques enfouis à une cer-
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taine profondeur, mais qui ne portaient pas trace de sculptures. En outre, sur l’autre côté de la chaussée, le sommet d’une stèle à chapiteau peint en rose, fort simple et lisse, s’élève à deux pieds de terre environ; je regrette qu’elle ne soit pas déblayée jusqu’à la base; on y lit seulement le nom du mort : « Metrobios, fds d’Ermios, d’Amphipolis. » Elle n’a au surplus de valeur que comme indice. Placée dans la même direction que les tombeaux du Céramique, elle prouve que l’avenue du cimetière traversait la route actuelle du Pirée, et elle semble montrer la continuation de la voie Sacrée d’Éleusis.
Depuis la découverte des bas-reliefs que nous avons décrits tout à l’heure, on a continué le travail en face des tombes d’Agathon et de Dionysos. Cette tentative a été heureuse, elle a donné la largeur de l’avenue, plusieurs stèles de valeur inégale, et surtout un admirable ouvrage. C’est un bas-relief très-mince, en méplats, d’un style exquis. Il représente une jeune fille assise, vêtue du péplon et de la tunique talaire, et qui regarde une bague tirée d’un coffret à bijoux que tient devant elle une esclave. Sur l’architrave on lit : « Hégéso, fille de Proxenos. » J’ai rarement vu d’œuvre qui m’ait autant ému. Le profil de la vierge athénienne, morte avant le temps, est un des plus délicats modèles de la beauté féminine. Les lignes sont à la fois suaves et précises, jeunes et sévères. Aucun ornement ne distrait le regard de l’idée simple et des contours harmonieux. La tète, petite et ronde, est doucement inclinée vers Ja poitrine; les cheveux sont ramassés dans un filet : la pureté du front, la précision grecque du nez, la courbe charmante des lèvres, la forme délicieuse des yeux baissés, le flexible mouvement du corps à demi affaissé sur la chaise de marbre, les plis légers du vêtement qui se développe avec une élégance savante et pudique, tout l’ensemble de cette figure élégiaque
respire la chasteté et forme une symphonie d’une incomparable grâce.
Le sujet en lui-mème n’est pas original et a été souvent reproduit sur les stèles de femmes; la pensée heureuse et touchante de la jeune fille morte considérant ses anciennes parures, était devenue chez les Grecs un des motifs familiers de la sculpture funéraire; mais aucun des statuaires qui ont retracé la même scène n’a été aussi bien inspiré. Hégéso est la fille des poètes lyriques de la Grèce : Alcman, Alcée, Anacréon n’ont point rêvé des formes plus parfaites, un visage plus séduisant et plus doux. André Chénier eût vu en elle la sœur de la jeune Tarentine, et quels vers lui eût inspirés ce marbre! En présence de cette vierge pensive, l’admiration est respectueuse et attendrie. On s’écrierait volontiers : O femme que j’aurais aimée! J’allais presque dire qu’on la pleure. L’âme s’élève devant cette vision de la beauté même; le cœur s’émeut devant l’antithèse douloureuse de la jeunesse et de la mort. Elle est la fiancée invisible que l’on a entrevue dans les illusions de la vingtième année, et elle apparaît comme le fantôme de nos meilleurs rêves. Dexileos, le combattant héroïque, Hégéso, le lys du gynécée, sont les plus nobles types de l’humanité. D’autres œuvres sont plus puissantes, nulle inspiration n’est plus haute. Quel poème est plus grand et plus doux que cette apothéose de la gloire et de la virginité ? C’est avec une joie mystérieuse et recueillie qu’on s’entretient avec ces deux ombres.
Je rencontre un peu plus loin quelques stèles d’époque secondaire : d'abord un jeune homme nu, de formes un peu amollies, regardant un oiseau qu’il tient à la main. Le fronton est décoré de la sirène ailée, aux jambes de chèvre, que l’on retrouve sur plusieurs monuments analogues. Le nom du mort, « Aristion », sans indication de famille ni de
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patrie, est gravé sur l’architrave. Au delà, voici un groupe des temps romains, de facture assez lâche, mais gracieux encore : une jeune femme reçoit la visite de son époux et „ de son fils. Ses vêtements retombent autour d’elle avec harmonie; la tète du mari est belle et majestueuse. Ils ont été réunis dans la même tombe, car une double inscription se lit sur la stèle : on a tracé d’abord sur l’architrave le nom de la jeune femme : « Protonoë, fille de Nicostratos » ; puis, sous le fronton, le nom de son mari a été ajouté plus tard, « Onesimos... de Lesbos ». J’ai remarqué sur le même emplacement une plaque de marbre blanc de deux mètres de haut sur trente centimètres de large, couronnée de palmettes à demi brisées et sur laquelle sont indiqués les noms de personnages de la même famille ensevelis à diverses époques. C’était comme une longue page blanche qui recevait successivement les inscriptions funéraires. Celle-ci est toute une généalogie de citoyens portant alternativement les mêmes noms : « Corœbos, fils de Cleidimidès; Cleidimidès, fils de Corœbos; Corœbos, fils de Cleidimidès. » Ce sont des noms indifférents. On regrette, devant ces tombes obscures, de ne pas retrouver les sépultures des hommes de l’histoire. Où sont les terrains où dorment les morts illustres? où sont Miltiade, Aristide, les Alcmœonides, les poëtes, les philosophes, les orateurs? J’en veux un peu à ce cimetière de ne nous livrer que des inconnus.
On a poursuivi quelques fouilles, malheureusement incomplètes, sur une élévation de terrain qui domine le monument de Dexileos. Les résultats n’ont pas répondu aux espérances des archéologues. Une seule grande stèle d’époque gréco-romaine, représentant deux femmes plus grandes que nature, l’une assise, l’autre debout, vraisemblablement les deux sœurs, a été exhumée dans cet espace. Elles sont en très-haut relief, presque en ronde bosse; leur geste est symé-
trique, elles tiennent l’un des coins de leur voile; au-dessus de la femme debout, on lit : « Demetria » ; au-dessus de la femme assise : « Pamphila. » Elles sont belles toutes deux, mais d’une beauté un peu massive; l’expression leur manque; on dirait qu’elles posent devant le sculpteur. Admirons néanmoins la dignité de leurs nobles visages, l’ample beauté des draperies ; la préoccupation du grand est visible dans les lignes austères. Le style romain, banal et pompeux, est déjà menaçant dans ce travail ; mais on y reconnaît encore, avec une certaine majesté classique, la tradition du grand art grec.
Laissons maintenant ce champ funéraire où nous avons ranimé quelques souvenirs et rencontré quelques immortels chefs-d’œuvre. Entrons dans la ville moderne, après avoir ainsi salué au passage les générations disparues.
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ATHÈNES MODERNE
La route du Pirée, pénétrant dans la ville, devient une belle rue où s’élèvent de petites maisons à volets verts et à balcons, un hôpital, un orphelinat et une école de chant. Au fond d’une avenue plantée de poivriers et qui la coupe à angle droit, j’aperçois une demeure assez grande, à deux ailes et à un seul étage. C’est là qu’a vécu et qu’est mort l’éminent ministre Coumoundouros, homme d’un rare esprit, parlementaire exercé, qui joignait beaucoup de finesse à une bonté touchante. Il m’a honoré d’une vive amitié, et je lui garde un cher souvenir. C’était un Grec de l’époque intermédiaire, placé entre les héros de la guerre de l’indépendance et la génération présente, très- simple de formes, accessible à tous, populaire, rempli d’une bonhomie parfois un peu railleuse, sans amertume d’ailleurs, peu instruit, mais connaissant à fond les hommes et les affaires de son pays, comprenant tout avec facilité et indulgence, un politique habile et prudent, un sage de l’école d’Ulysse. Vrai patriote, il a su braver l’impopularité plus d'une fois dans sa vie, ce qui est héroïque pour un homme d'État; j’ai vu ses funérailles imposantes suivies par tout un peuple profondément ému. Il repose maintenant sur une petite colline d’où son ombre peut contempler tout le panorama de la ville
de Minerve, l’Acropole, le temple de Jupiter, Salamine et la mer Égée.
En continuant à suivre la route, on arrive à une grande place dite de la Concorde. Quelques arbres l’ombragent à peu près. Des constructions bordent la chaussée; dans peu de temps il n’y aura plus de terrains vagues alentour, car on bâtit partout à Athènes avec une sorte de passion. La place de la Concorde est un carrefour où aboutissent plusieurs rues, celle de Minerve encore inachevée, celle du Stade, la promenade de Pâtissia et d’autres de moindre apparence. La promenade de Pâtissia mène au village de ce nom ; on commence à construire aussi de ce côté-là : deux grands édifices, le Polytechnion (École des beaux-arts) et le Musée des antiques, que nous visiterons l’un et l’autre plus tard, s’élèvent sur le bas côté de droite. Des arbres, un peu maigres, sont plantés jusqu’au village. Tous les équipages et cavaliers de la ville soulèvent sur cette route force poussière, assez fine d’ailleurs et légère; mais il faut ajouter que depuis quelque temps l’administration fait arroser la chaussée avec une sollicitude dont il est juste de lui savoir gré, car l'eau est rare, le soleil la sèche vite, et le vent cesse rarement de souffler.
La rue du Stade est la plus belle de la ville; de trois à cinq heures en hiver et de cinq à huit en été, tous les Athéniens se promènent sur les grands trottoirs dallés de cette large voie. Lorsqu’on désire rencontrer quelqu’un, on n’a qu’à la monter ou qu’à la descendre, et l’on est à peu près sûr de mettre la main sur son homme. Il n’y a guère de boutiques dans cette rue réservée en général à des habitations de luxe et à des édifices publics. J’y signalerai l’imprimerie nationale, le grand lycée de filles appelé Arsakeim, du nom de son fondateur Arsaki; la maison du ministre de France, l’une des plus anciennes de la moderne Athènes,
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placée devant un jardin rempli de palmiers et d’orangers que domine une terrasse de marbre ? autrefois, cette maison marquait l'extrémité de la ville; aujourd’hui, elle est au centre. Un député d’Arta, M. Carapanos, qui possède une riche collection d’antiquités, a construit à côté un véritable palais avec une loggia italienne soutenue par des colonnes ioniques dont la blancheur ressort sur le fond rouge du mur. Le ministère de l’intérieur vient ensuite, puis celui des finances, qui est l’ancien palais du roi Othon; enfin, la Chambre des députés, grande bâtisse peinte en jaune brun, précédée d’un escalier monumental. En face s’ouvre la vaste cour des écuries du Roi, et la rue du Stade débouche sur un espace très-étendu, toujours couvert de promeneurs, la place de la Constitution. A gauche de la place, un square ombragé se prolonge jusqu’à un grand terrain vide : au sommet de ce terrain en pente douce, s’élève le palais du Roi.
Je ne dirai pas de mal de ce palais, où habitent un souverain d’une haute sagesse et d’une affabilité charmante, une reine d’une beauté rare et d’une grâce toujours égale, de jeunes princes élevés sous la bienfaisante influence des nobles exemples et sur qui la Grèce peut compter pour l’avenir. J’ai reçu trop souvent dans cet édifice une hospitalité gracieuse pour médire de ses murs. Je n’y chercherai pas, il est vrai, un modèle de style, mais j’y trouverai, ce qui vaut bien mieux, le modèle des familles royales, et il y a d’ailleurs d’assez belles choses à Athènes pour que je ne m’attarde pas à regretter que l’architecte ne se soit pas du tout inspiré des traditions d’Ictinus et de Mnésiclès. Je me console aisément, au surplus, dans le magnifique jardin du Roi, libéralement ouvert au public, qui n’use de la permission que d’une façon fort discrète. On dit ici « jardin », mais c’est bel et bien un parc admirablement planté d’arbres qui y versent une ombre épaisse, percé de larges
avenues, et dont les corbeilles de fleurs sont entretenues avec un soin jaloux. J’y rencontre des ruisseaux d’eau courante, des cabinets de verdure pleins de silence et de fraîcheur, et au milieu des richesses de la nature une mosaïque romaine couvrant toute la superficie d’une antique demeure écroulée. Cette mosaïque représente des vases, des animaux, des fleurs : c’est un promenoir d’abord, puis un salon en rotonde, puis des pièces adjacentes. Les arbres au-dessus secouent leur beau feuillage : autour de leurs troncs épais grimpent les roses et les volubilis. Cette villa, dont la riante nature entoure ainsi les ruines, appartenait au quartier romain dont parle Cicéron et dont les riches maisons s’étendaient sur l’emplacement du jardin royal jusqu’au bord de l’ilissus.
La place de la Constitution est le point central où aboutissent plusieurs grandes rues : d’abord, je l’ai dit, celle du Stade, puis la route de Képhissia, qui longe le côté gauche du palais royal, bordée de maisons de fort belle apparence construites par des financiers et qui s’appelleraient palais dans un pays moins égalitaire. Au centre de la place, et faisant face directement à la résidence du Roi, s’ouvre la rue d’Hermès, qui traverse la ville dans toute sa longueur, du nord au sud, rue marchande, transversalement coupée par la rue d’Éole. qui va de l’est à l’ouest, non moins remplie de boutiques. Sur le côté de la place de la Constitution opposé à la rue du Stade s’élève en pente douce la rue des Philhellènes, spacieuse, aérée, meublée de jolis hôtels et où la légation d’ Autriche-Hongrie a fixé sa demeure; parallèlement à celle-ci se prolonge devant le jardin du Roi la rue Amélie, ainsi nommée en mémoire de la reine femme du roi Othon, car on n’a pas peur ici des noms d’autrefois. La reine Amélie a créé le jardin, et la révolution qui a renversé son trône n’a pas eu le mauvais goût et l’ingratitude
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de proscrire son souvenir. Cette rue, bâtie d’un seul coté et où se trouvent les légations de Russie et d’Italie, donne aux fenêtres de ses villas élégantes la vue des beaux arbres et des parterres fleuris. Elle mène droit au vaste espace où s’élèvent les seize colonnes qui restent du temple de Jupiter Olympien et au petit arc érigé en l’honneur de l’empereur Adrien; nous y reviendrons plus tard : c’est le che min de l’Acropole.
La ville finit ici du côté de l’ouest. Au delà s’étend la grande plaine qui va vers la mer. Je n’ai plus à citer que deux beaux boulevards parallèles à la rue du Stade, celui de l’Université et celui de l’Académie. Sur le premier s’élève l’Université, construite dans le style grec : le baron Sina, riche banquier hellène établi à Vienne, y a fait également bâtir tout en marbre une Académie qui présente un heureux essai d’architecture polychrome. C’est un monument d’une rare élégance, sobrement coloré : les ors et les peintures délicates s’y unissent sur les bordures supérieures des murs et dans les volutes des chapiteaux ioniques : ses colonnes et ses frontons rehaussés de nuances fines, ses caissons bleus étoilés d’or donnent, je crois, une idée assez exacte des anciens temples athéniens : sur deux hautes colonnes, d’un goût douteux, situées à droite et à gauche du portique, on a placé deux statues, l’une de Minerve et l’autre d’Apollon, qui se détachent bien sur l’azur du ciel. Le boulevard de l’Université montre aussi quelques belles demeures; j’y remarque surtout celle de l’archéologue Schliemann, qui a inscrit modestement sur la façade : « IXiov p.eXa9pov », pefte chaumière d’Ilion; mais c’est une chaumière du Pentélique avec un beau portique, des statues sur les terrasses, des salles en mosaïque et un jardin rempli de fleurs rares. L’antiquaire passionné qui a fouillé les collines de Troie, l’acropole de Mycènes et celui de Tirynthe vit là paisiblement
entre deux campagnes archéologiques, la mémoire pleine de vers d’Homère, parlant le grec ancien comme Xénophon, sachant tout des temps préhistoriques. Il n’a gardé que quelques objets des merveilleuses découvertes dont il a libéralement enrichi le musée d’Athènes, et n’a d’autre souci que de s’en aller au printemps sur quelque point inexploré du sol grec rechercher les traces d’édifices et de tombeaux oubliés.
Le boulevard de l’Académie est également couvert de jolies maisons, et de là tout un quartier nouveau monte à l’assaut du Lycabète. Je le traverse pour aller à notre École française, bâtie à peu près au point extrême où les voitures ne peuvent escalader les pentes rocheuses de la montagne. Notre École est encore accessible, mais au delà les piétons seuls peuvent continuer leur route. C’est un vaste bâtiment à deux ailes, avec une large façade, et qui présente un aspect monumental. L’École a déjà son histoire et ses grands noms scientifiques et littéraires : je n’en citerai aucun, car il faudrait rappeler la plupart des hommes éminents qui ont continué et continuent de nos jours les grandes traditions de l’archéologie française. Elle a des droits à la reconnaissance de la Grèce : le travail incessant de ses membres, leurs fouilles heureuses, leurs mémoires multipliés, le bulletin qu’elle rédige ont fourni et fournissent constamment des documents précieux pour l’histoire des Hellènes. Ces jeunes gens à peine sortis de l’École normale viennent se former, sous ce toit hospitalier, dans le calme et l’indépendance, à l’amour des lettres grecques, à l’épigraphie, aux choses de l’art, sous la direction d’un maître éminent, et quand ils reviennent en France, ils se trouvent tout de suite en mesure, grâce à cette éducation exceptionnelle, de prendre un rang supérieur dans notre Université, en attendant les palmes de l’Institut. Il serait bien à souhaiter que les pein-
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très, les sculpteurs et les architectes de notre École de Rome vinssent passer auprès d’eux au moins un an et voir la Grèce. On respire ici un sentiment artistique délicat et simple que l’on ne comprend pas ailleurs. Sans doute, au Vatican, il y a d’admirables œuvres antiques, mais que de répétitions plus ou moins banales ! que de statues de décadence ou tout au moins alourdies par la solennité du goût romain! C’est seulement à Athènes qu’on retrouve l’inspiration unique, pure de tout alliage, à sa source même. Il y a ici une série d’œuvres d’architecture et de sculpture qui révèlent une forme du beau dont nulle convention n’a altéré la naïveté gracieuse et sévère. Celui qui les ignore peut être instruit d’ailleurs et même un fort grand artiste, mais il n’aura point la conception parfaite de l’idéal.
Je ne vous promènerai pas davantage dans les rues de la ville moderne et dans les quartiers neufs qui se groupent sur les flancs du Lycabète et qui semblent vouloir en gravir les pentes jusqu’au pied des rochers qui le couronnent. J’espère que bientôt nous verrons les chaussées aplanies partout et la municipalité un peu plus active. Paris, dit-on, n’a pas été fait en un jour : Athènes aussi a besoin du temps. Dès à présent, c’est une jolie ville; elle est non-seulement incomparable par la beauté de ses ruines, mais elle est digne de les entourer. Quand on aura eu le courage de démolir à fond les ruelles couvertes de baraques, soit au centre de la ville, soit auprès de l’Acropole, et qui cachent sous leurs masses lézardées et crasseuses des terrains remplis de richesses antiques ; quand tous les vénérables débris auront été respectueusement exhumés, alors la jeune Athènes, avec ses maisons neuves, ses jardins, ses édifices, ses rues vivantes, sera tout ensemble la plus curieuse cité de l’Europe et aussi l’une des plus agréables pour la vie
moderne. Son climat est excellent, la société hospitalière et gracieuse, la liberté complète sans désordre, la mer voisine, et si l’on ne craint pas trop deux ou trois mois de rude canicule, les journées y paraissent courtes, même quand on n’est pas archéologue.
Je dois bien dire cependant qu’il est bon, quand on vit dans une ville qui est une des reines de l'histoire, d’avoir un peu le goût des souvenirs. L’archéologie est pour les savants une noble étude; mais pour nous autres, qui sommes du commun des martyrs, elle est une innocente manie qui a son charme dans ce pays grec. Je lui ai dû, quanta moi, de bien douces heures, et il y a vingt fois plus de plaisir à s’occuper de fragments de marbre, de vases peints, de médailles et de statuettes à Athènes que partout ailleurs. C’est par la même raison qui nous fait préférer les fruits que nous cueillons sur l’arbre et mangeons dans le verger à ceux que l’on nous sert à table. Se faire peu à peu sa petite collection avec la douce pensée que tout est parfaitement authentique, examiner, non sans quelque prétention de connaisseur, des nymphes de Tanagra ou des lekythos de rite funéraire récemment trouvés dans un tombeau, juger de la conservation et de la beaulé de l’objet, le dater avec quelque certitude, s’extasier devant la grâce d’une tète de marbre, savoir à quelle période de l’art il faut l’attribuer, déplorer le triste sort des nez ordinairement frustes, ou même risquer une opinion sur la loyauté d’un bronze, ce sont là des plaisirs particuliers à la vie athénienne. On se fait ainsi un petit bagage de science dont on est très-fier, et l’on comprend beaucoup mieux ensuite les magnifiques objets de nos musées. En réalité on prend ici le goût de ces belles choses, et c’est un des charmes de la vie en Grèce qu’elle puisse être tout à la fois antique et contemporaine.
L’antiquité, en effet, prend ici un caractère fort singulier.
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Comme on la rencontre à chaque pas mêlée à l’existence moderne, elle n’est plus le privilège de quelques-uns, mais le domaine de tous. Elle n’a pas du tout l’aspect rébarbatif et suranné que tant de pédants ont prétendu lui donner; elle est affable et familière. Elle semble de notre temps et devient une amie de tous les jours. Il arrive même que nous avons peine à nous figurer, une fois que l’accoutumance a émoussé la première surprise, 'que ces ruines aient plus de deux mille ans. Il me faut, quant à moi, revenir à la chronologie pour me persuader que ces marbres, ces colonnes, ces vases soient si loin de nous. Malgré toutes les dates du monde, Charlemagne me paraît beaucoup plus ancien que Périclès. Les antiquités gauloises qui sont jeunes à côté du Parthénon me semblent être plongées dans la nuit des temps, et je perds la notion des époques lorsque je pense à la fois à l’art roman et aux Propylées. L’Acropole me fait l’effet, si je puis dire, d’être antique et non pas vieille, et les peuples barbares qui sont nos pères sont pour moi plus reculés dans les âges et plus étrangers à ma civilisation que les orateurs du Pnyx et les spectateurs du théâtre de Bacchus. Je me suis habitué à la société de ces ombres ; je retrouve à chaque pas les traces de leur pensée et même de leur existence privée; leurs mœurs me sont aussi présentes que leurs œuvres, et je trouve très-simple de faire tous les jours leurs promenades accoutumées. On prend même à la longue un certain dédain pour les autres races historiques, du moins au point de vue de l’art. C’est du bout des lèvres qu’on dit de tel objet dont les curieux se pâmeraient à Paris : « C’est romain ! » ou bien — et pis encore : « C’est byzantin ! » Nous sommes tout ensemble, décidément, des Athéniens d’aujourd’hui et des Athéniens d’autrefois.
Il est pour nous très-naturel, quand nous rendons compte d’une petite sortie quotidienne, de dire : « J’ai traversé le
Céramique, longé la terrasse du temple de Thésée, passé entre le Pnyx et l’Acropole, suivi les arcades d’Eumène, et je me suis reposé au-dessus de la grotte de Callirhoé devant les colonnes de Jupiter Olympien. » Que de fois, en ces belles heures du coucher du soleil où l’avenue plantée de poivriers qui se développe autour de l’Acropole est si solitaire et rayonne d’une poussière lumineuse, n’ai-je point parcouru ce chemin à pied, les yeux fixés sur le Parthénon éclairé de lueurs roses et dont les corniches se profilent sur le fond du ciel! Tout est calme auprès de moi : de temps en temps une petite charrette menée par un homme en fustanelle s’en va paisiblement escortée d'ânes et de moutons ; un vieillard assis sur sa bète me salue d’un bonsoir amical; sur les collines, parmi les rocs et les broussailles, un troupeau de chèvres se groupe comme celui de Mélibée ; un petit berger les conduit en chantonnant un air bizarre, sans se douter qu’il est un héros de bucolique. Des enfants revenant de T école jouent au milieu des fûts de colonnes, el l’Acropole couvre maternellement les nouvelles générations de sa grande ombre. L’air est d’une transparence de cristal, et làbas, au delà de ces mamelons qui étendent les lignes de leurs sommets grisâtres, la mer développe son désert azuré. Je vais au milieu de cette tranquillité des choses, pénétré en même temps de la beauté des temples et de la splendeur du paysage, possédant seul pendant quelques minutes ce sol autrefois occupé par une foule bruyante, les augustes perspectives des ruines, le domaine d’un peuple qui n’est plus. Et cependant, quand je rentre dans la ville moderne, je ne suis pas saisi par le contraste de la solitude et des rues vivantes; tout s’est si bien fondu dans l’unité d’Athènes que je ne vois dans les vieux édifices et dans les jeunes demeures qu’un tout indivisible. Ils existent ensemble comme, dans une famille, l’aïeul vénéré et les petits-enfants. La ville se serre
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autour des débris qui la sanctifient. Le passé se rapproche ainsi du présent par la vie commune, et c’est pourquoi je ne me souviens plus que tant de siècles les séparent. C’est pourquoi je m’entretiens avec Sophocle ou Phidias comme avec ces ancêtres à barbe blanche qu’à force de voir sans cesse dans leurs cadres d’or bruni sur les murs de la maison paternelle nous sommes accoutumés à connaître et à aimer, émus devant leurs yeux qui nous suivent et leur sourire qui nous protège.
Et cependant, entre ces grands Hellènes et nous, il y a un abîme de siècles, des temps terribles, les invasions romaines et barbares, la période du byzantinisme, toute une suite d’années qui n’a pas même d’histoire tant elle est morne dans son demi-jour, puis la domination des ducs français et florentins, puis l’esclavage turc dont l’obscurité ne s’illumine que par deux lueurs funèbres, l’explosion des Propylées et l’explosion du Parthénon. Depuis saint Paul, la dernière grande voix libre qui a retenti sur ces collines accoutumées à l’éloquence de la liberté, jusqu’au terrible fracas de la poudre qui a renversé les murailles de Minerve, quel profond et léthargique silence ! Il a duré seize cents années. En réalité, pour nous ils n’existent pas, ces siècles morts et inconnus. Il n’y a de vie que celle dont on se souvient. Le ressuscité ne compte pas les jours qu’il a passés dans le tombeau. Ce n’est qu’au moment où le frisson du réveil a fait tressaillir la Grèce depuis les cimes du Taygète jusqu’à celles de l’Olympe que l’histoire recommence, et pour elle les temps antiques ne sont que la veille des temps nouveaux. Entre le sanglant coucher de soleil de la conquête romaine et la brise d’aurore de notre siècle, il n’y a qu’une nuit qu’on ignore. Devant cette singulière arithmétique de l’histoire, où tant de siècles disparaissent dans les ténèbres, Jlotzaris n’est pas très-loin de Miltiade et Canaris de Thémis-
tocle. Démosthène et Platon sont près de nous. Notre premier regard nous y ramène : nul intermédiaire ne nous distrait, et l’oubli de l’intervalle a supprimé la distance.
Il y a toutefois dans Athènes quelques édifices témoins de cette période engourdie. Le byzantinisme a laissé parmi les maisons de la ville plusieurs petites églises de brique jaunâtre, usées, ridées, bien plus vieilles que les marbres ; elles ont l’air rabougri de fées légendaires; leurs coupoles hémisphériques recouvertes de tuiles côtelées, le double arceau étroit de leurs fenestrelles grillées, leurs pignons ratatinés, la gaucherie hiératique de leurs minces bas-reliefs, tout accuse la sécheresse et le formalisme des intelligences asservies. Leur antiquité n’a jamais eu de jeunesse. On dirait des momies desséchées depuis trois mille ans. Elles paraissent les arrière-grand’mères des temples païens. L’art byzantin, splendide à Constantinople, est ici pauvre, maladif et amaigri. Ces médiocres enceintes carrées, bossuées au dehors de quelques chapelles demi-circulaires, la base enfouie dans le sol, émergent de quelques mètres à peine, rechignées et anguleuses.
Saint-Théodore a pour clocher un mur percé au sommet de trois meurtrières, comme une église de village; Kapni- Corea n’a môme pas de clocher; en revanche, on y entre par une assez jolie arcade à cintre surbaissé, sous laquelle on descend trois marches; malheureusement, une peinture de style faux et de couleur blafarde dégrade la vieille architecture. L’ancienne cathédrale, à côté de la nouvelle qui n’a que le mérite d’ôtre fort grande, a l’air d’un jouet d’enfant. Jamais la population du quartier n’a pu tenir dans ce petit espace, et c’étaient de bien modestes cérémonies qui se déployaient devant l’iconostase. Il est évident que les fidèles se groupaient dehors et ne voyaient que de loin, comme au fond d’une crypte, les cierges dont la lueur constellait les
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ténèbres, les vagues images des saints et les tiares épiscopales. Cette église tiendrait sans peine dans une salle de nos musées. Elle est faite de pierres jaunies taillées pour l’édifice et de fragments antiques ajustés dans les murs. Les deux angles de la façade ont été enlevés à un temple d’ordre corinthien: la petite frise qui se déroule au-dessus de la porte est un bas-relief païen; j’y vois des guerriers et des centaures, des dieux et des héros, une série d’oves et de denticules. Tout autour des murailles extérieures, l’art byzantin de la décadence a encastré des bas-reliefs bizarres, œuvre d’un ciseau enfantin, dragons ailés à tètes de femmes, oiseaux impossibles placés en face les uns des autres comme autour d’un écusson, aigle héraldique saisissant un lièvre informe, tigres de fantaisie dévorant des animaux inconnus, rosaces, entrelacs, croix dentelées. Plus loin, une stèle grecque avec son chapiteau au-dessus de deux femmes voilées se mêle à cette ornementation composite où je ne rencontre pas une idée, pas même un caprice heureux. L’architecte a confondu tous les styles avec une insouciance étrange, aidé dans son travail par des artisans grossiers. Je me refuse à voir aucune inspiration et aucun art dans ce mélange de fragments disparates. Ces sculptures barbares sont le produit de la routine et de la décrépitude.
L’époque byzantine n’a guère laissé d'autres traces dans Athènes, sauf quelques peintures à peine visibles encore et des fragments de bas-reliefs que nous trouverons à l’Acropole. On peut juger par là du néant de cette période. L’Europe pouvait et devait croire que la Grèce était morte et que le vent des invasions en avait dispersé les cendres. Quand les Turcs sont venus à leur tour, il ne semblait pas que les paysans ou les marchands du pays fussent autre chose qu’une agglomération d’individus façonnés pour l’esclavage. On eût dit qu’il n’v avait plus rien dans ce tombeau. Et cependant
la vie était là encore, et cette race enterrée vive dans la solitude devait se relever comme les ossements de la vision d'Ézéchiel.
Les Francs, les Florentins, les Vénitiens ont passé en conquérants, et rien ne reste de leur séjour que çà et là des pans de mur dégradés. La période turque n’a pas été moins stérile. Quelques dômes surbaissés indiquent de petites chapelles ottomanes ; on remarque encore des vestiges de fontaines dont la forme dénonce l'architecture de l’Islam, et une ancienne mosquée, de médiocre apparence, s’élève au milieu du marché. Mais ce marché lui-même, il faut bien le reconnaître, rappelle certains quartiers de Stamboul, particulièrement les alentours du bazar. J’y retrouve les petites ruelles encombrées, les baraques en plein vent, les boutiques de bois avec les devantures en contre- bas, les échoppes noires, les grappes de chaussures ornées de touffes de laine, les vieux fusils de Klephtes, les poignards en faisceaux, les cuisines et les pâtisseries qui saisissent l’odorat par leurs parfums de fromage et d'huile. Tout un monde populaire, passants affairés, groupes gesticulant et pérorant avec une intarissable faconde, bergers en fustanelle, hommes des îles en veston court et gros pantalon bleu, circule dans ces obscurs détours. De petits marcelots y promènent leurs charrettes; des chiens, des moutons, des ânes, des chèvres et des canards y vivent en liberté. C’est un bruit, un mouvement, un va-et-vient incessant d hommes, d’animaux, de voitures qui se pressent et se heurtent avec une gaieté familière, dans un rayon de soleil, sous un large pan de ciel azuré. L’Orient moderne est là tout vivant, et aussi, j’imagine, l’ancien Orient, car assurément le marché antique présentait, sauf le costume, un désordre à peu près pareil.
Les archéologues ont beaucoup discuté la question de savoir si cet emplacement est celui de l’Agora, où vivait le
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bonhomme Peuple d’Aristophane, où le charcutier des Chevaliers injuriait le Papldagonien Cléon, où Socrate poursuivait avec les Ménon, les Philèbe, les Alcibiade, ses divins dialogues. Je ne saurais résoudre ce problème et suivre les divers auteurs dans leurs savantes dissertations. Un des membres de notre École française place l’Agora bien loin du marché actuel, à une autre extrémité de la ville, sur un vaste espace vide faisant face au côté sud de l’Acropole : cela se peut bien ; mais d’autres écrivains ont énergiquement débattu la thèse de notre compatriote et tiennent pour notre marché. J’avoue que je suis assez porté vers cette dernière opinion, car une nation change peu ses habitudes quotidiennes : un peuple modifiera dix fois son gouvernement et ses lois avant de déplacer l’endroit où il se réunit chaque jour, où il vend et achète les objets usuels, et dont il a fait le centre de sa vie accoutumée. Il faut dire aussi que notre marché est placé au centre de la vieille ville ; en outre, non loin de là, une longue inscription sur marbre de l’époque gréco-romaine , appuyée à une colonne en ruine, expose les conditions du commerce des huiles, qui de tout temps a été la première des industries attiques. Enfin, un monument antique, de forme octogone, qu’on appelle la Tour des Vents, et que j’aurai plus tard l’occasion de décrire, s’élève tout près du marché moderne. Cette tour contenait une horloge à eau, et l’on place d’ordinaire les horloges publiques près des lieux de réunion populaire. Ces derniers arguments ont leur valeur, et je m’y rattache avec plaisir pour me persuader, lorsque je traverse l’Agora moderne, que dans ces parages le sage Ischomakos exposait les principes de l’Économique, et que la mère d’Euripide y vendait les légumes si amèrement reprochés au poëte par l’auteur des Nuées et des Guêpes.
Il est bien entendu que le grand commerce d’Athènes a
depuis longtemps abandonné ces boutiques sombres et ce quartier bruyant. Il se développe dans les rues d’Hermès et d’Éole et dans les voies adjacentes. Le mouvement de la ville est très-accentué sur ces divers points, et surtout dans la rue du Stade, qui est à la fois le boulevard des Italiens et les Champs-Élysées d’Athènes, ce qui explique le prix fabuleux de ses terrains. Jusqu’au milieu de la nuit elle résonne du bruit des roues, des passants et des chevaux, et, depuis quelque temps, du vacarme des tramways. Ce dernier moyen de locomotion a beaucoup de succès dans la ville, et même, sur quelques boulevards excentriques, on a installé le point de départ de tramways à vapeur qui amènent le citadin respirer pendant l’été la brise au bord de la mer.
Je trouve que la bonne compagnie athénienne a combiné assez bien les grandes réunions et l’intimité de façon à se donner tout ensemble les plaisirs du monde et les douceurs de la société familière. Sans doute il y a ici les zones différentes que l’on comprend avec un peu de temps et d’usage; mais elles sont suffisamment mêlées par les alliances, les relations, les habitudes de la vie, la communauté des sentiments religieux et patriotiques, pour qu’il n’en résulte ni hostilités ni exclusions. Les diverses catégories de gens bien élevés se rencontrent dans les mêmes salons et forment, avec leurs nuances, une seule société. 11 n'y a pas en Grèce d’aristocratie à proprement parler, non plus que de bourgeoisie dans le sens que nous donnons à ces mots en Occident. Il y a une élite de citoyens de diverses origines, plus ou moins riches, plus ou moins instruits, mais en somme vivant de même et qui se sont assimilé à différents degrés la civilisation des capitales de l’Europe. Les uns descendent des grandes maisons du Phanar de Constantinople, dont plusieurs ont gouverné avec le titre d’hospodar les principautés danubiennes; les autres
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portent les illustres noms des héros de la guerre de l’Indépendance; ceux-ci appartiennent à des familles anciennement connues dans les provinces, sont issus des chefs de clan d’autrefois ou même des vieilles races athéniennes ; ceux-là se sont enrichis à l’étranger, dans la haute banque, et, plusieurs fois millionnaires, ont fixé leur résidence au pied de l’Acropole ; d’autres, enfin, fils de leurs œuvres, comme on dit, se sont fait un nom et une situation dans la politique, à l’Université, au barreau, dans les sciences. Mais ces groupes ne sont pas des castes, et il n’existe pas entre eux de véritable inégalité sociale. Ajoutons que la cour ne forme pas un monde à part : toutes les personnes qui entourent le Roi ou la Reine sont indifféremment de ces diverses familles.
Les gens âgés ont encore d’anciennes mœurs. Quelquesuns même gardent le costume national avec une pieuse fidélité et s’expriment malaisément en toute autre langue qu’en grec. On retrouve souvent chez eux une dignité pleine de charme, une courtoisie simple et sincère, le sentiment et le respect des traditions et de l’hospitalité. Les personnes plus jeunes ont en général beaucoup voyagé, parlent français avec une remarquable propriété d’expression, portent bien nos modes, connaissent et aiment notre littérature, et ont su se faire cette agréable superficie qui caractérise partout les gens du monde. En même temps il y a ici des gens instruits, au courant de tout, qui suivent les évolutions de la politique étrangère avec une certaine expérience des hommes et des choses, qui s’intéressent aux questions d’art, lisent les journaux et les revues en plusieurs langues et dissertent avec beaucoup de finesse et de solidité. On s’occupe surtout, assurément, de ce qui se passe en Grèce ; mais l’activité de l’esprit hellène se porte trèsvolontiers sur le dehors, et l’on parle pertinemment à
Athènes des autres nations, surtout de la France, particulièrement au point de vue de l’influence qu’elles peuvent exercer sur les destinées de la patrie que tous les Grecs placent avec raison au-dessus de tout.
Je vois beaucoup d’étrangers qui se plaignent du patriotisme passionné des Hellènes, sont choqués de les voir trèssusceptibles sur ce point et leur reprochent de n’aimer guère la critique ni peut-être même les conseils. Je reconnais qu’en eflet les Grecs sont assez chatouilleux dans leur amour-propre; mais c’est chez eux un défaut à la surface : au fond ils ont bien trop d’esprit pour se faire illusion sur ce qui leur manque encore. En réalité, ils s’assimilent volontiers les bonnes idées des autres pays. Il est assez naturel qu’ils ne soient point llattés lorsque des écrivains acerbes et légers, ou bien des voyageurs de quelques jours, ou encore des résidents malveillants ou de mauvaise humeur, méconnaissent les progrès accomplis, font ressortir avec aigreur, ou, ce qui est pis, sur le ton plaisant, les défauts dont les Hellènes ne sont pas plus exempts que les autres peuples, ou prétendent superbement diriger une civilisation que la Grèce, en définitive, a bien le droit de conduire à sa manière. J’ai été souvent, pour ma part, en situation de discuter les opinions des Grecs, mais je n’ai jamais trouvé qu’ils fussent rebelles à de bons conseils : lorsque des avis sages sont donnés par des amis sérieux et désintéressés, qui tiennent compte de ce qui s’est fait et s’expriment avec tact et sympathie, il y a grande chance qu’ils soient écoutés, et l’on n’en veut aucunement à ceux qui les font entendre.
On ne peut nier qu’en cinquante ans de gouvernement libre, la Grèce ait accompli, avec de faibles ressources, des progrès vraiment dignes d’ètre remarqués. Il faut se reporter, pour la juger équitablement, à ce qu’elle était avan
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la guerre de l’Indépendance. Ruinée par tant de siècles d’ignorance et de servitude, elle a réagi contre ces désastres avec une activité, un courage, une intelligente persérance qui ne méritent pas moins d’éloges que la lutte pour la patrie. Qu’elle se soit attardée, de temps à autre, dans de stériles querelles de partis, personne ne saurait le nier; mais je voudrais bien savoir quel peuple serait en droit de lui jeter la première pierre. Quelle perde trop de temps en jours de fête, qu’elle soit indifférente à certains progrès matériels, c’est fort possible; mais il faut voir les ensembles et ne pas s’obstiner à épiloguer sur les détails.
On a aussi singulièrement abusé de la fameuse thèse du brigandage. D’abord il n’v a plus de brigands en Grèce. Mais ensuite a-t-on lieu de s’étonner que dans un pays montagneux, où longtemps la vie de Klephte a été un refuge contre la servitude étrangère, et même a pris, à cette époque, un certain caractère militaire, à la façon des guérillas, le banditisme ait survécu quelques années à l’état de choses qui l’avait fait naître et même ait paru une sorte de tradition de la guerre? Les populations ne se désaccoutument pas tout de suite de certains désordres : elles ne se rendent pas compte sur-le-champ des nouvelles mœurs que les changements politiques et sociaux imposent; il n’est pas étrange qu’un certain nombre d’individus, habitués à la vie en plein air et aux entreprises violentes, aient prétendu continuer leur existence errante aux dépens de la sécurité publique. Disons encore que très-souvent ces bandes venaient de la frontière albanaise et n’avaient rien de commun avec les Hellènes : elles ravageaient les provinces limitrophes et se réfugiaient sur le territoire turc, et de ce que la Grèce rançonnée avait été le théâtre de leurs exploits, les publicistes hostiles et les mauvaises langues de tous les pays s’empressaient de conclure que le
brigandage était toujours puissant et même protégé dans la patrie de Thémistocle et de Botzaris. Enfin, il est juste de dire encore que les brigands grecs, si violents et si rapaces qu’ils aient été parfois, n’étaient pas comparables à ces scélérats de bas étage, à ces ignobles malfaiteurs qui pullulent dans les bas-fonds des grandes villes européennes. Ils respectaient généralement les femmes, ce qui est déjà assez méritoire pour de rudes gaillards qui vivent dans la montagne; ensuite ils ne devenaient sanguinaires qu’à la dernière extrémité. Quoi qu’il en soit, la société grecque est venue à bout de ces coquins : elle s’est créé une police et des gendarmes qui se sont accoutumés à faire leur devoir; elle a réduit les bergers nomades à se contenter de surveiller leurs moutons; elle a effrayé par quelques exemples les chenapans curieux de jouer le rôle d 'outlaw au détriment du bien d’autrui; elle a rassuré les villageois paisibles que les brigands inquiétaient fort et qui n’étaient que par frayeur leurs hôtes ou leurs complices. En un temps relativement assez court, elle a rendu les routes du pays très-sures et, ce qui était plus malaisé que ^de détruire quelques bandes, elle a extirpé le brigandage des mœurs elles-mêmes, en développant le commerce et l’agriculture sur son territoire et en occupant à des travaux utiles ceux qui n’avaient jadis d'autre ressource que de détrousser les passants.
Mais en voilà assez sur un sujet qui n’est plus de notre temps. Si jamais, — ce qu’à Dieu ne plaise! — la Grèce subissait quelque désastre militaire ou quelque révolution, il se peut que des bandes isolées reparaissent à la faveur du désordre général; mais si, comme il y a tout lieu de l’espérer, le royaume hellénique continue à vivre tranquille, le brigandage est à jamais relégué dans les récits du passé. L’administration tend à se régulariser tous les jours : l’ar-
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mée prend des traditions de devoir et de discipline; on a entamé de grands travaux publics qui devront être poursuivis; on s’occupe de routes, de ponts et de chemins de fer. On a construit la voie ferrée du Pirée à Corinthe, celle du Laurium ; on songe sérieusement à relier Athènes au réseau européen sur la ligne de Salonique à Belgrade. Comme Hercule et Thésée avec leur massue avaient, aux époques préhistoriques, préparé, en tuant les monstres, les grands siècles hellènes, peut-être aussi le développement de l’instruction, les mœurs pacifiques, la pratique des institutions libres amèneront-ils une nouvelle et brillante renaissance du génie grec.
Les Hellènes d’aujourd’hui ont, au fond d eux-mêmes, solidement enracinés, deux sentiments très-vivaces et trèsvisibles, l’orgueil de leur passé et le souci de leur avenir. Je disais tout à l’heure qu’on leur reproche un patriotisme un peu exalté : je ne puis qu’admirer chez eux une passion aussi haute, et si plusieurs la traduisent dans un langage un peu déclamatoire, je n’en salue pas moins avec respect l’amour et la confiance que la Grèce inspire à tous ses enfants. On sent vibrer ici dans toutes les âmes cette sainte et fière tendresse qui est l’honneur d’une race et la preuve de sa vitalité. Le péril pour un peuple n’est pas dans l’exagération même de l’idée patriotique, mais dans l’égoïsme, dans l’attachement exclusif de l’individu à son bien-être et à sa fortune : ce sont là les vices qui ont perdu les grands empires. Le sentiment national des Grecs est leur force aujourd’hui comme l’a été autrefois l’amour de la cité, et il est meilleur parce qu’il est moins étroit. Il faut bien dire encore qu’il est plus nécessaire que jamais. Au moment où les populations slaves, protégées par de puissants États, menacent de toutes parts le développement et l’avenir des Hellènes, que deviendrait la Grèce devant cette
invasion si elle ne concentrait pas dans une passion énergique toutes les ressources de son âme, et si elle ne rassemblait avec un soin jaloux tous les éléments épars de sa race ? Le jour où cette ardente foi s’atténuerait en elle, ses destinées seraient accomplies : non pas quelle puisse efficacement, je le crois, lutter par la guerre contre des forces matériellement supérieures à la sienne, mais elle est en mesure de résister, grâce à ce patriotisme vigoureux, par l’habile influence de son esprit, si elle sait s’en montrer digne et user avec une activité vigilante des moyens d’action que fournit aux peuples le développement de la civilisation. Je crois que, sur ce terrain pacifique, les Grecs n’auraient pas d’égaux dans la péninsule des Balkans et dans tout l’Orient, et que l’intelligente union de tous les Hellènes soit au dehors, soit dans le royaume, leur assurerait dans le Levant une irrésistible prépondérance.
Je n’ai pas à traiter ici ces questions politiques : je me borne à constater avec joie que l’amour des Hellènes pour leur patrie est très-profond et très-sincère. Disons aussi en passant qu’il se manifeste par des actes qu’on ne voit pas souvent ailleurs : ce n’est qu’un détail, mais il a son prix. Sans cesse des dons généreux sont offerts au pays par des Grecs soit établis à l’étranger, soit habitant la Grèce même : celui-ci a fait construire un observatoire sur la colline des Nymphes ; celui-là a fondé un atelier pour les jeunes filles pauvres et un musée à Olympie; cet autre, un établissement d’instruction publique; cet autre encore, un hôpital, et voici qu’il y a peu de temps, un simple citoyen est venu trouver le président du conseil et lui a remis de la main à la main la modeste somme d’un million pour une œuvre publique quelconque, au gré du gouvernement. Je ne cite là que quelques-unes de ces offrandes : je pourrais y ajouter un refuge pour les aveugles, des livres précieux pour les bibliothèques,
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et tant d’établissements utiles ! Ces munificences spontanées paraissent ici toutes naturelles : on les accueille avec reconnaissance, mais on en parle sans emphase, comme s’il s’agissait simplement de la pieuse offrande d’enfants à leur mère. Les citoyens donnent sans orgueil, la patrie reçoit sans surprise, et ces sentiments réciproques sont assurément une preuve de la force morale d’un peuple.
Les Grecs ont encore un mérite qui n’est pas commun. Ils n’oublient pas les bienfaits qu’ils ont reçus : le souvenir de l’aide puissante que la France leur a donnée pendant la terrible guerre qui les a rendus libres est toujours vivant dans leurs âmes. Ils se plaisent à le rappeler. Ce ne sera jamais la Grèce qui cherchera par des sophismes à se délivrer de la gratitude, qui nourrira contre nous des sentiments d’envie, se réjouira de nos épreuves et se glissera pour nous nuire dans d’inexcusables alliances. Je n’ai pas entendu des Hellènes, même dans les circonstances où nous n’étions pas tout à fait d’accord, la moindre parole malsonnante. Ils peuventsans doute discuter avec nous tel ou tel point de leurs intérêts, mais ils ne cessent pas de souhaiter notre grandeur, de se fier à notre affection, et ils demeurent nos amis fidèles. Ils savent que la France veut leur bien et le voudra toujours.
Parmi les chances heureuses de la Grèce, j’insiste avec plaisir sur ce fait évident qu’il n’existe ici aucune question sociale ou religieuse. Les partis luttent pour le choix des personnes, discutent l’opportunité de tel ou tel acte, ou les détails du budget, ou les décisions administratives; mais sur les bases fondamentales de la Constitution ou de l’Église, tout le monde est d’accord. La liberté est absolue, et nul ne songerait même à la restreindre, tant elle est essentiellement populaire, passée dans les mœurs et sans péril. Tous les jours, d’innombrables feuilles publiques, criées dans les rues, apprécient avec plus ou moins de sévérité, souvent avec un
vrai talent, la conduite du ministère ou celle de l’opposilion, les accusent môme parfois de tous les méfaits du monde : l’opinion publique reste indépendante, et laisse passer les phrases comme l’eau d’un torrent. En réalité, le pays se gouverne absolument lui-mème. Le Roi représente l’unité et la stabilité des institutions : la Chambre, nommée à peu près au suffrage universel tous les quatre ans, désigne souverainement le parti qui doit administrer. Le chef de ce parti est le président du conseil dans toute la force du terme, c’est-à-dire avec une prédominance très-marquée sur la direction politique : ses partisans occupent les emplois, les amis de son prédécesseur passent pour la plupart dans l’opposition jusqu’à ce que la volonté de la Chambre se soit modifiée. La grosse affaire du cabinet est toujours le budget. Aura-t-on ou non un déficit? Telle est la question devant laquelle en temps ordinaire les autres s’effacent. La Grèce, en effet, craint également soit une gestion trop timide qui la mettrait en arrière du mouvement général de la civilisation, soit une prodigalité qui la mènerait à la ruine. De là des discussions très-ardentes à chaque session parlementaire et souvent l’instabilité des ministres qui, par malheur, provoque aussi l’instabilité des administrations. Il faut bien avouer que le peuple grec, comme beaucoup d’autres, et notamment comme ses illustres ancêtres, aime assez les changements de personnes : il a toujours été curieux de voir ce que chaque chef de parti sait faire et de mettre à l’épreuve du pouvoir ceux qui prétendent mieux réussir que les autres. Je crois que les Grecs ont beaucoup trop d’intelligence pour persévérer indéfiniment, et sans de graves motifs, dans ces fluctuations dangereuses, et qu’ils s’accoutumeront peu à peu à conserver aux affaires les hommes d’État d’un mérite supérieur. Ils ont d’ailleurs dans leur histoire antique un bon exemple à suivre : ils ne sauraient avoir oublié que Périclès
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a gouverné trente ans la République athénienne : c’est beaucoup par le temps qui court, mais on peut bien faire dans un délai moins étendu.
Et à propos du caractère national, je ne saurais terminer cette lettre sans déclarer que contrairement à une thèse propagée par quelques savants, je suis persuadé, après avoir beaucoup vu les Grecs, que l’immense majorité descend incontestablement des anciens Hellènes. On a parlé du mélange des races, on a parlé des conquêtes successives, du voisinage des Albanais, que sais-je? Ce sont là pour moi des paradoxes qui ne tiennent pas devant quelques réflexions de simple bon sens. Qu’il y ait eu çà et là des croisements, des invasions de quelques tribus du Nord, on ne saurait le nier; mais, lorsqu’il s’agit de l’ensemble d’une nationalité, il faut laisser de côté les incidents secondaires et les groupes sans intérêt. Je sais parfaitement qu’il y a des Albanais en Attique, à Hydra, à Mégare, mais ils sont restés isolés; ils ont en partie conservé leur langue et leurs mœurs, et personne ne les confond avec les indigènes. Quant aux croisements, il est certain qu’il s’en est fait et qu’il s’en fait tous les jours, comme dans tous les pays. Il y a des familles phanariotes qui sont mêlées de sang russe ou roumain, et plus les relations se multiplient entre les nations par les voyages et par le commerce, plus les unions mixtes sont aisées. Mais ces détails ne modifient pas plus la masse du pays que les fleuves ne changent l’eau de la mer. La race grecque s’assimile les éléments étrangers et garde sa nature, ses ressources et son génie particulier.
Et d’abord, à quel moment se seraient produites ces transformations fondamentales? Est-ce à l’époque de la conquête romaine ? Tout le monde sait qu’il n’y a jamais eu de grandes colonies latines établies en Grèce comme sur les bords du Danube, en Afrique, en Espagne ou dans le midi de la
Gaule. Que si un certain nombre de riches citoyens de la Ville éternelle se sont construit des villas sur les bords de J'ilissus, ces installations privées n'ont pu avoir qu’une bien faible influence sur la population elle-même. Est-ce à IVpoque des grandes invasions barbares, au temps où Alaric et ses Goths sont venus en Grèce ? Cette occupation s’est produite avec la violence et la rapidité d'un orage, et Ton sait que les nombreuses peuplades du Nord n’ont pas laissé de groupes sédentaires sur le sol hellénique : elles l’ont traversé et sont disparues. E<t-ce au temps des croisades? Un certain nombre de châteaux forts ont été construits par les Francs et les Vénitiens à Dafni en Attique. à l’Acropole d'Argos. a FAcrocorinthe. à Mistra. près de Sparte et ailleurs encore: mais ces maîtres momentanés de la Grèce n’étaient en réalité que de petites troupes conquérantes pour qui le pays était une garnison. Les ducs florentins se sont logés aux Propylées d’Athènes: mais que peut signifier la présence de quelques hommes d’armes de différentes races pour l’ensemble de la population ? Est-ce alors l’invasion et la conquête ottomanes qui auraient infusé le sang touranien dans les veines du peuple grec? Il suffit de rappeler les haines inextinguibles des deux races, la profonde séparation que les mœurs, la langue, la religion maintenaient entre elles et que la guerre de l’Indépendance a attestées pour réfuter un semblable système. Mais, en outre, il faut ne pas connaître l’Orient, où les races s’isolent les unes des autres avec une obstination passionnée, pour supposer, contrairement aux enseignements de l'histoire, qu’une fusion entre le vainqueur et le vaincu, l’oppresseur et l’opprimé, le musulman et le chrétien, se soit produite sur la terre grecque. Nulle part dans la Turquie d'Europe on ne constate un tel phénomène, même parmi des populations beaucoup moins vivaces et moins intelligentes, à c jup sûr. que la race hellène. Les Serbes.
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les Bosniaques, les Bulgares, les Arméniens se seraient conservés intacts, et les Grecs auraient subi le mélange de la race ottomane? Les Turcs, d’ailleuijp, soit par un sentiment d’orgueil instinctif, soit par politique, ne se sont nulle part fondus avec les nations qu’ils avaient domptées. Ils les ont gouvernées par la vigueur de leur tempérament victorieux et par les ressources de leur administration puissante, mais ils ne les ont pas assimilées. Les désagrégations successives qui se sont produites de notre siècle et qui changent complètement aujourd’hui l’aspect de la question d’Orient prouvent surabondamment que l’édifice ottoman était formé de pièces restées parfaitement distinctes. Elles étaient réunies par le génie turc; mais on les détache d’un bloc et elles se retrouvent avec les mêmes formes physiques et morales qu’au lendemain de la conquête. La Grèce, avec sa langue admirable, altérée sans doute par un si long usage et par les dialectes populaires, mais qui a conservé ses racines anciennes, ses inflexions, ses désinences, la plupart de ses mots et, en somme, toutes ses grandes lignes et son harmonie, la Grèce, avec ses traditions impérissables et toujours chères à la mémoire du peuple, avec ses mœurs provinciales si accentuées et si exclusives, avec sa religion immuable jusque dans les moindres rites, aurait seule fait exception parmi les autres races de l’Orient ! La plus grande, la plus nombreuse, la plus illustre, elle eût été seule accessible à l’étranger, quel qu’il fût, d’Italie ou de France, d’Asie ou du Nord! Elle aurait accepté le sort qu’ont écarté toutes les populations de la péninsule des Balkans, et elle aurait péri, lentement désagrégée et absorbée, quand tous les peuples vaincus ont subsisté ! Après avoir résisté à la toute-puissance de l’Empire romain, qu’elle avait à son tour, selon l’aveu du poëte, presque subjugué par son génie,
Græcia capta ferum victorem cepit,
elle aurait cédé à l’influence de quelques bandes du moyen âge et à l'occupation musulmane? Cette théorie a contre elle toutes les évidences de l’histoire.
Que si, nous plaçant en dehors de ces considérations, nous envisageons la question au point de vue des faits dont nous sommes témoins, je dirai encore qu’il est impossible de ne pas reconnaître que la race grecque actuelle est toujours la môme que celle d’autrefois. Elle a les qualités et les défauts pareils; elle a cette intelligence prompte et ouverte, cette facilité d’élocution, cet esprit libéral, cette gaieté communicative, cette vivacité d’impression, ce bon sens rusé que les historiens et les poètes antiques nous ont donnés comme les caractères distinctifs de leurs contemporains; elle est, comme jadis, apfe à la navigation et au commerce, entreprenante, curieuse de politique et de discours. Plusieurs provinces ont gardé les unes envers les autres les préjugés et les antipathies antiques. D’autre part, on retrouve en elle le bavardage, la versatilité, le peu de goût pour le travail, l’amour-propre tenace, cette passion pour les luttes de partis qui ont fait tant de tort aux républiques du temps passé. J’ajouterai encore que certaines prédispositions naturelles se sont maintenues dans plusieurs provinces; on est frappé en Laconie de l’âpreté des mœurs qui rappelle les anciens Spartiates; on voit subsister en Élide et en Achaïe l’esprit mercantile; les montagnards de Phocide et d’Acarnanie sont simples, rudes et hospitaliers comme leurs pères; l’élégance et les recherches de la civilisation dominent encore à Athènes.
Mais quoi ! la Grèce n’a plus de Phidias ou de Sophocle ; ses historiens ne sont pas à la hauteur d’Hérodote et de Thucydide; nulle voix ne parle avec l’autorité d’Aristote et de Platon. C’est vrai, mais la Grèce n’est libre que depuis soixante ans. Elle a vu, sous le joug de ses différents maîtres,
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pendant dix-huit siècles, toutes les sources de l’inspiration se tarir. Elle est restée étrangère au mouvement de la civilisation, qui ne se propage que chez les peuples libres. Elle n’a pu connaître pendant cette période ni l’initiative personnelle ni l’action collective, qui sont les seuls éléments du progrès des sociétés. Accablée sous la force brutale, elle n’est parvenue qu’à grand’peine à maintenir, à travers la froide température du byzantinisme et les tempêtes des invasions, quelques souvenirs et la foi religieuse qui est en Orient le symbole de la nationalité. Elle a conservé ces trésors avec beaucoup d’efforts, en secret, pareille aux fugitifs qui emportent et cachent les statues mutilées de leurs dieux, et perdent peu à peu le sens mystérieux de leur culte. Le jour où elle s’est trouvée affranchie, elle a eu toute son éducation première à refaire de fond en comble, en présence de la masse énorme d’idées conquises par l’humanité dans l’ordre de la littérature, de la science, de la politique et de l’art, et auxquelles elle était forcément restée à peu près étrangère. Ce n’est pas du premier coup que l’on peut combler une pareille lacune et qu’on se remet au courant de l’histoire du monde. Il faut revenir de loin, lorsqu’on a été la Belle au bois dormant pendant dix-huit siècles. Que d’études, d’hésitations, de tâtonnements pour s’initier à ce qui paraît très-simple aux peuples qui n’ont pas dormi! Il y a là tout un travail de convalescence morale, d’acclimatation prudente. Si la Grèce n’était pas aussi intelligente, si elle n’avait pas, malgré le sommeil de la servitude, conservé une vie latente, elle n’eût pas fait en un demi-siècle les progrès dont nous sommes témoins. Elle est arrivée à reprendre le premier rang parmi les races orientales; c’est là déjà un succès; il ne s’explique que par une aptitude traditionnelle, et il est encore une preuve du généreux sang qui coule dans ses veines.
Croit-on d’ailleurs que les anciens Hellènes soient arrivés rapidement à cette puissance intellectuelle en tous les sens qui a civilisé le monde moderne? Mais ils ont mis des siècles à se chercher eux-mèmes ! Qui sait combien il y a eu de générations d’ioniens avant les rapsodes dont les chants sont réunis sous le nom d’Homère? Et depuis Homère jusqu’à la grande éclosion des sixième et cinquième siècles, combien de périodes obscures signalées à peine par quelques poètes secondaires, quelques artistes grossiers et quelques philosophes indécis ! C’est seulement un peu avant Périclès, et surtout sous le gouvernement de cet homme à jamais illustre, que les Hellènes sont arrivés à cet instant psychologique des civilisations où les idées et la forme rencontrent leur harmonie et mettent en lumière les éléments jusqu’alors enfouis dans les âmes. J’espère que la Grèce moderne, quand elle aura recueilli sa sève, quand elle sera concentrée, lorsque, sans être distraite par la nécessité de regagner d’abord le temps perdu, il lui sera loisible d’écouter les inspirations intérieures, obtiendra, elle aussi, un épanouissement. Les grands siècles, après tout, sont rares chez tous les peuples, et l’on ne discute pas une race sous prétexte qu’il y a des intervalles fort longs souvent entre leurs époques mémorables. Et quand bien même la Grèce ne produirait jamais une civilisation pareille à celle de Périclès et ne serait plus en mesure de jouer un semblable rôle, serait-on en droit d’en conclure que les générations nouvelles ne sont pas les filles des générations antiques ? Ne voit-on pas tous les jours les petits-fils inférieurs à leurs aïeux ? S’ensuit-il qu’ils n’en descendent pas ? Il faudrait, à ce compte, récuser bon nombre de généalogies.
Remarquons bien encore, et ce sera mon dernier mot sur cette question qui m’a entraîné, que les symptômes sont favorables à nos espérances. La guerre de l’Indépendance a mis
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en scène des héros qui ne sont pas très-inférieurs à ceux de Plutarque ; depuis lors, la tribune nationale a eu ses orateurs éminents; des historiens distingués ont ranimé les annales du pays; des professeurs, des archéologues, des publicistes se sont révélés ; Rhigas a été le Tyrtée des luttes patriotiques. Tous ces hommes ne sont pas des Démosthènes, des Polybe, des Aristote ou des Pindare : je n’en disconviens pas, mais ils forment déjà un groupe qui a sa valeur. Nous attendons encore les artistes de premier ordre, mais le génie des peuples va toujours au plus pressé, et Part est le degré suprême des civilisations. Les artistes supérieurs arrivent pour incarner dans leurs œuvres un état de choses déjà formé par une préparation laborieuse : ils ne sont pas des caprices de la nature. Les nations actives, qui croient en elles-mêmes, qui s’instruisent, qui ont le respect de la pensée libre, qui se développent d’après une ambition généreuse, n’ont qu’à laisser faire le temps et, comme dit Candide, à cultiver leur jardin. Que la Grèce cultive le sien, et tout y viendra par surcroît; comment ce qui est vrai de tous les peuples ne le serait-il pas pour le peuple qui a le privilège de contempler l’Acropole? Et, à ce propos, je ne saurais trop le redire aux Hellènes, avec la plus affectueuse persévérance, il ne faut pas* que l’habitude émousse en eux le respect et l’amour de la sainte colline; trop peu d’entre eux font ce pèlerinage, et cependant l’avenir de la Grèce est là comme son passé. Son salut est d’aller faire souvent sa prière au pied du Parthénon et d’y réciter passionnément les immortelles litanies de la déesse Minerve.