LETTRE IV
LES PROPYLÉES
On a trop de fois décrit et bien décrit l’Acropole d’Athènes, pour que j’aie à recommencer ce travail. Il y a sur ce sujet des livres classiques dans tous les pays, surtout en France et en Allemagne. Je citerai en première ligne celui de M. Beulé, aventuré dans quelques appréciations, discutable souvent, mais qui est un chef-d’œuvre d’érudition agréable et de style. J’ai lu de M. Breton un résumé fort intéressant qui comprend à peu près ce que l’on pouvait dire à la date où il a été écrit. Je recommande aussi les savantes études de M. Burnouf, remplies de détails inédits, de descriptions précises et de curieuses révélations sur les époques qui ont précédé et suivi la construction des Propylées et du Partliénon. Je ne saurais donc, après tant d’écrivains, me livrer à une description régulière et scientifique : je note seulement au passage mes souvenirs familiers, rappelant ce que l’on sait, et m’arrêtant aux découvertes nouvelles, qui ont leur prix.
La colline de rocher qui est l’Acropole d’Athènes se dresse au milieu de la plaine avec la forme d’un autel; le Parthénon, sur le faîte, a l’air de la statue d’un dieu sur une large base. La roche, longue et carrée, a des teintes vaguement roses sur des tons chauds de nuance rougeâtre. Les
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murs droits et rectangulaires construits par Cimon sur le côté sud, la fortification hâtive élevée par Thémistocle sur le côté nord, donnent à ses extrémités le caractère d’une citadelle, et, en effet, l’Acropole était, dans la pensée première des Athéniens, le refuge en cas de siège, le rempart de la liberté. Au temps des guerres médiques, la population s’y était renfermée avec les dieux : les barbares l’entourèrent, la prirent d’assaut; l’incendie dévora les temples archaïques ; on en a récemment retrouvé quelques précieux vestiges. Lorsque Athènes domina la Grèce et l’Ioiiie, le péril d’une invasion paraissant écarté, l’idéal artistique et religieux prima les combinaisons de la défense ; les ingénieurs durent se subordonner aux architectes, aux sculpteurs, aux convenances du culte. L’Acropole devint un sanctuaire et un musée. Elle resta citadelle sans doute; mais à ce haut degré de puissance et de gloire, on ne prévoyait plus un siège, et les préoccupations militaires furent mises au second plan. On ne chercha plus ce qui était le plus sûr, mais ce qui était le plus beau. C’est à cette sublime imprudence que nous devons les Propylées et le Parthénon. Après tout, la mystique protection de Minerve et le génie de Phidias ont mieux défendu Athènes que des bastions et ' des tours : il ne reste rien des forteresses antiques ; l’œuvre de Périclès a été et demeure le palladium de la cité.
On monte aujourd’hui à l’Acropole par une large route plantée de poivriers et qui longe le côté sud de la colline. Au pied du rocher s’étage le théâtre de Bacchus, surmonté d’une grotte carrée jadis consacrée à Niobé et sur laquelle se dressent deux colonnes votives. Plus loin, se déroulent les arcades construites par Eumène, roi de Pergame, édifice à demi écroulé, dépouillé de ses plaques de marbre et de ses statues, sombre squelette d’un portique autrefois superbe dont la terrasse bordée de colonnes se prolongeait sur
une vaste étendue. Au-dessus de ces arcades, sur un terreplein assez large, s’élevaient les temples et les enceintes d’Esculape qui ne présentent plus aujourd’hui, dégagées il y a quelques années des monticules sous lesquels ils étaieut ensevelis, qu’un amas confus de colonnettes et de chapiteaux; enfin, à la base extrême du flanc méridional de l’Acropole, voici la façade démantelée et les gradins du théâtre dédié par Ilérode Atticus, un millionnaire du temps d’Auguste qui a bien placé son argent sur ce sol où rien ne s’oublie. Puis la route bifurque : sa branche principale descend vers le Pnyx et le temple de Thésée; l’autre monte vers l’Acropole en tournoyant à travers une maigre plantation de piiis maritimes et des haies de cactus et d’aloès. A ce carrefour, un eabaretier qui a des souvenirs classiques a bâti un petit café qu’il a pompeusement placé sous l’invocation du nom de Socrate et orné d’un portrait du philosophe, œuvre d’un pinceau qui n’a rien de commun avec ceux d’Apelles et de Zeuxis.
Le chemin monte jusqu’à l’enceinte qui clôt l’Acropole à l’ouest, débris de murailles turques faites de pierres informes et de débris de marbre. On a là devant soi deux tours carrées et trapues dont le sommet affecte la forme pyramidale, séparées l’une de l'autre par un enfoncement de quelques mètres dans lequel s’encastre un mur fait de morceaux antiques mal ajustés. Ces tours étaient un ouvrage avancé pour la défense : leur époque est discutée aussi bien que celle du mur. M. Beulé les prétend grecques, et la régularité de leurs assises nous permet bien de le croire : j’ai vu d’ailleurs dans les ruines de fortifications incontestablement antiques, à Décélie et à Éleuthère, des constructions analogues. Le même écrivain attribue le mur de marbre à l’empereur Valérien : c’est évidemment une œuvre maladroite et de décadence, quel qu’en soit l’auteur. D'autres ar-
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chéologues jugent que les tours sont du moyen âge, et que le mur, dans lequel s’ouvre une porte, est un travail des dues français du treizième siècle ou des ducs florentins du quatorzième. En réalité, les tours, le mur, les enceintes de pierre grossière faisaient corps avec tout un ensemble de fortifications, de bâtisses multipliées, aujourd’hui en partie détruites, et qui, sous la domination ottomane, donnaient à cet emplacement un aspect bizarre et confus, très-différent de ce que nous voyons aujourd’hui. Les descriptions des voyageurs qui ont visité alors l’Acropole ne sont compréhensibles que si l’on tient compte des démolitions successives qui ont déblayé le terrain et n’ont laissé subsister que les deux tours, le portail du fond et les murailles adjacentes.
Que ce soient, au surplus, des Romains, des Français, des Florentins ou des Turcs qui aient édifié le portrait, on peut dire que c’étaient d’ignorants barbares. Ils ont pris, n'importe où, des blocs de marbre, les ont placés les uns sur les autres avec un semblant de régularité, leur ont superposé de petits triglyphes empruntés à quelque temple, et ont intercalé çà et là des fragments disparates. J’y avais même remarqué un bas-relief admirable, de la meilleure époque, représentant des guerriers sur un char à quatre chevaux : les architectes n’avaient vu là qu'une pierre de taille comme une autre : on l’a heureusement retiré du mur, et il sera placé au Musée, dont il est digne.
Ce portail serait l’entrée naturelle de l’Acropole, car il est dans l’axe des Propylées : s’il n’était clos, on se trouverait, en passant entre les deux tours, juste au pied de la grande façade. Au temps des ducs florentins, qui s’étaient fait des Propylées un palais, on entrait probablement par ce côtélà, ce qui était beaucoup plus simple, puisqu’on était alors devant le grand escalier de marbre qui conduisait à l’édifice.
Mais on a préféré, soit pour faciliter le contrôle des gardiens, soit peut-être par respect pour une ancienne tradition, faire pénétrer dans FAcropole par une issue latérale située sur le liane méridional du rocher, à l’issue d’une voûte qui passe sous un vieux bastion turc. Peut-être entrait -on par là du temps de la domination ottomane: peut-être aussi était-ce la porte antique; quand Pausanias visite la citadelle, il vient du théâtre de Baechus et du temple d'Esculape en suivant le pied des murs : il passe à côté des petits temples de Cérès et de la Terre, aujourd'hui détruits, mais qui étaient situés aux alentours de la porte actuelle, et sans faire aucune allusion à des tours, à un portail, à un escalier, il se borne à dire qu'il n'y a « qu’une seule entrée à l'Acropole ». J’incline donc à penser que l’entrée monumentale au bas de l escalier n'existait pas autrefois ou bien était, comme à présent, interdite aux voyageurs, et que l'accès dans l’enceinte sacrée était la même qu'aujourd’hui. C'est d’ailleurs là que commencent les stries profondes pratiquées sur le rocher pour le passage des piétons ou des animaux destinés aux sacrifices.
La porte actuelle étant franchie, on est dans une petite cour dont le sol a été autrefois parfaitement aplani et où s’élève à gauche la maisonnette des gardiens. De nombreux fragments y sont amoncelés soit sur des tablettes, soit par terre, le long du rocher gris et rose qui fait le fond de la cour. Ils sont en général de mince valeur, la plupart byzantins ou frustes, mais ils ornent convenablement le vestibule. On passe ensuite sous une petite arcade, et l’on est au bas des Propylées. L'espace que l’on a devant soi est un grand spectacle : au premier plan une succession de petites platesformes en partie écroulées, des tambours de colonnes épars, tout un ensemble de ruines de marbre. Ce large emplacement est circonscrit à droite par un bastion antique de
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construction carrée sur lequel s’élève le petit temple de la Victoire Aptère; à gauche, par un grand piédestal de pierre grise de l’Hymète, qui supportait jadis la statue en bronze d’ Agrippa, le gendre d’Auguste; en face, par les Propylées eux-mêmes dont les deux ailes en équerre rejoignent, l’une le temple de la Victoire, l’autre le piédestal d’Agrippa, et dont la façade est découronnée de son fronton. Sur le stylobate de trois marches se dressent six colonnes : derrière elles on en aperçoit une double rangée formant avenue, puis au fond se dresse un grand mur surélevé de cinq marches et percé de cinq portes; chacune d’elles encadre un espace de ciel bleu dont la couleur s’harmonise doucement avec la pâleur des marbres.
Je n’oublierai jamais l’impression que m’a donnée cet amphithéâtre de blanches colonnes, debout comme des dieux sur la hauteur, la première fois que je les ai contemplées. C’était par une belle matinée de mai : elles se détachaient en pleine lumière sur l’azur du ciel; l’air transparent les enveloppait de la base au faîte dans une sorte de mystique clarté. Elles me semblaient l’image de la sérénité éternelle. Mon âme était comblée d’une joie profonde et calme comme en présence d’une vision rayonnante dont la douceur était infinie. Pénétré d’un respect religieux, intimidé devant cette hospitalité olympienne, je demeurais immobile et muet. Depuis lors, l’accoutumance n’a pas diminué mon admiration pour le majestueux péristyle : je m’en approche maintenant comme d’un ami dont je connais l’affectueux accueil, mais sa vue m’élève toujours dans les régions supérieures de la pensée. Il me semble que je suis transporté dans un autre monde où ne subsiste rien de médiocre et d’impur, où rayonne seul le plus saint idéal de lame. L’œuvre humaine me donne ici l’émotion des grandes scènes de la nature ; elle réalise également pour moi les types nécessaires et incréés ;
elle m’éclaire comme la vérité absolue; elle me révèle la beauté absolue qui s’incarne clans la matière, mais qui existe par elle-même en dehors et au-dessus des choses périssables dans une immortelle splendeur. L’architecte Mnésiclès était inspiré comme Phidias.
Tout un problème archéologique se pose dans cette enceinte. Une question qui semble vulgaire frappe l’esprit au premier abord. Je vois devant moi un rocher et quelques plates-formes modernes, puis à droite un escalier étroit de date relativement récente ; mais à l’époque de Périclès, par quelle voie montait-on au stylobate des Propylées? M. Beulé amène tout un cortège de raisonnements qui semblent trèsplausibles pour démontrer que Mnésiclès, en l’an 445 avant Jésus-Christ, n’avait pu placer un tel édifice sur un roc escarpé sans établir, au devant, des marches pour s’y rendre. Il reconstruit par la pensée un escalier monumental qui, en effet, s’il a jamais existé dans les proportions magnifiques, avec les courbes et les plates-formes supposées par le savant archéologue, devait accompagner admirablement les lignes des Propylées.
Depuis que M. Beulé a émis cette séduisante hypothèse, d’autres érudits sont venus. Ils ont démoli l’escalier, et M. Burnouf a déclaré que personne n’y croyait plus. Personne, c’est peut-être aller un peu loin, car je vois tous les voyageurs, sous l’empire de cette idée assez naturelle que les sentiers de chèvres sont peu commodes pour les piétons, très-disposés à soutenir que l’on ne montait pas sur des rocs aussi âpres par une pente aussi rapide. D'un autre côté, je l’avoue, après avoir étudié cent fois sur le terrain cette question qui fait sourire le lecteur, mais que nous trouvons palpitante à Athènes, je suis passé au scepticisme avec mes courtes armes et mon petit bagage.
D abord, il n’y a pas trace de ce prétendu escalier, et
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cette raison pourrait bien, comme on dit, valoir les quatrevingt-dix-neuf autres. Je ne sais trop de quel droit on gratifierait Mnésiclès d’une construction dont il ne reste rien. Si l’on était fondé à attribuer aux artistes tout ce qui compléterait ou embellirait leurs ouvrages, ce système nous mènerait loin. Je retrouve, au contraire, sur le rocher, plusieurs endroits aplanis, çà et là interrompus il est vrai, et difficiles à suivre, mais visiblement travaillés de main d’homme, striés même à l’origine, et qui formaient un sentier tournant. Ce sentier, d’ailleurs, est connu : on l’appelait YEnnéapyle, e’est-à-dire « des neuf portes », mot qui correspondait sans doute à un état de choses antérieur à Périclès et que nous ne connaissons point. Tels sont les uniques indices qui subsistent sur cette pente, et ils me semblent justement opposés à l’hypothèse d’un escalier, puisqu’on pouvait, après tout sans grande peine, arriver aux Propylées en suivant l’Ennéapyle.
Quand on réfléchit, en outre, qu’à l’époque où les Propylées ont été construits, les Athéniens avaient bâti leurs maisons sur les collines rocheuses qui entourent l'Acropole, ainsi que le démontrent les entailles visibles en mille endroits sur ce terrain escarpé et dans le faubourg du Cœlé, qui en est voisin, qu’ils ne faisaient d’escalier que dans les endroits absolument à pic comme à l’Aréopage, et que, de plus, ces marches étaient simplement taillées dans le roc, peut-être n’y a-t-il pas lieu de s’étonner qu’ils n’aient pas jugé nécessaire de modifier devant les Propylées un soi qui pour eux était fort ordinaire, et dont la faible pente ne troublait en rien leurs habitudes rustiques. Accoutumés à des chemins d’accès difficile, ils ne souffraient certes pas d’une ascension aussi aisée pour leurs corps lestes et robustes, et si Mnésiclès avait fàit un escalier, beaucoup de gens se fussent demandé pourquoi.
Mais, enfin, il eût pu vouloir le construire dans la seule pensée de donner un harmonieux complément à son ouvrage. J’en conviens; mais serait-il possible, alors, qu’un travail aussi majestueux fût passé inaperçu, et que nul écrivain antique n’y eût jamais fait allusion? Une œuvre aussi rare, unique même en Grèce, eût été assurément signalée et vantée. Or, non-seulement les auteurs qui se sont spécialement occupés d’architecture n’en ont pas dit un mot, mais encore Pausanias, à qui l’on ne saurait refuser, à travers ses digressions insipides, une certaine exactitude, entre tout droit dans les Propylées, sans nous dire comment il y est parvenu. On comprend qu’il n’ait pas parlé du sentier ; mais s’il eût vu devant lui, s’élevant du sol au stylobate, un travail aussi monumental, comment admettre qu’il l’eût passé sous silence ? Il s’est borné à dire : « Il n’y a qu’une seule entrée à l’Acropole », et cette entrée, à mon sens, ce sont les Propylées eux-mêmes, dont le nom, qui signifie « avant-portes », est parfaitement justifié, puisque les cinq portes du mur, dont nous avons parlé tout à l’heure, sont en effet placées derrière la colonnade. Gomment supposer, d'ailleurs , qu’on eût négligé toute précaution défensive au point de présenter aux assaillants éventuels de la citadelle athénienne, — si peu de chance qu’il y eût pour qu’elle fût attaquée, — un escalier conduisant droit au péristyle?
On a cité, il est vrai, en faveur de la thèse de M. Beulé, une médaille [romaine de basse époque, représentant l’Acropole et où l’on distingue un escalier. Cette médaille fort rare, et dont j’ai vu ici un exemplaire, ne donne pas en réalité un argument sérieux. Outre que son dessin est le plus grossier, le plus bizarre et le plus inexact du monde, puisqu’il figure le Parthénon comme une misérable cahute et le rocher comme une taupinière, il est
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évident que les degrés tortueux qu’il indique sont ceux que l’on voit aujourd’hui, grâce aux fouilles récentes de M. Burnouf, longeant, taillés dans le roc, le liane nord de l’Acropole, et montant, de la grotte de Pan et de la Clepsydre, jusqu’au bas des plates-formes, au-dessus desquelles s’élèvent les Propylées. Il est bien en forme de coude comme sur la médaille, et non pas dans l’axe du monument; il vient d’une petite crypte appelée la chapelle des Saints-Apôtres, dont je parlerai plus loin, qui est située dans le rocher, au-dessus de la grotte de Pan, et il n’a aucun rapport avec la grande et solennelle construction rêvée par M. Beulé. Mais j’abuse de ce sujet, qui nous passionne à Athènes. Revenons au pied des hautes colonnes, et avant d’entrer dans les Propylées, reposons-nous sur la terrasse du temple de la Victoire Aptère, qui, ainsi que je l’ai dit plus haut, prolonge l’aile droite de l’œuvre de Mnésiclès.
Comme ce temple était une sorte de bastion assez élevé, les officiers d’artillerie turcs en avaient autrefois conclu qu’il était opportun de le remplacer par des canons, et, de fait, je dois bien convenir qu’au point de vue de la défense, le bastion était séduisant. On y domine toute la plaine athénienne jusqu’à la mer, et il serait facile d’envoyer de là des boulets sur des assiégeants installés au Pnyx et à l’Aréopage, qui fait face à l’Acropole. Il est vrai, d’autre part, que s’il est très-commode pour bombarder les ennemis, il est aussi très- bien situé pour être bombardé luimême par des batteries installées sur les hauteurs voisines. Quoi qu’il en soit, les artilleurs turcs ont cru bon de s’en servir, et ils ont, sans cérémonie, démoli le temple de la Victoire. Je n’oserais trop les accuser: d’abord, parce que les officiers du génie et de l’artillerie de tous les pays se préoccupent, en général, fort peu des monuments et œuvres d’art, et ne voient guère que la question technique de
l’attaque et de la défense; en second lieu, si le temple fût alors resté debout, il avait chance, placé sur ce point, d’être écrasé par quelque boulet auquel sa frêle architecture n’eut opposé aucune résistance. Enfin, les Turcs y ont mis des formes : ils se sont contentés de le démolir pierre à pierre, entassant dans un coin les huit colonnettes, les caissons, les bas-reliefs et les cubes de marbre, de sorte qu’il a été retrouvé à peu près complet quand la Grèce a été libre. En 1835, on a remis le tout en ordre, comblé quelques lacunes, et, sauf les frontons et le toit, ce petit chef-d’œuvre est à peu près entier sur son stylobate, à la place des batteries qui, grâce au ciel, n’ont plus rien à faire ni à l’Acropole ni aux alentours.
Il est charmant sur sa haute terrasse. Ce n’est qu’une mince chapelle carrée, entre deux rangées de quatre fines colonnettes ioniques; mais elle est délicate et aérienne, suspendue ainsi entre ciel et terre. L’édifice avait deux frontons : la frise extérieure courait sur les quatre faces ; nous rencontrons ici la première trace des déprédations de lord Elgin, dont nous n’aurons que trop à rappeler plus tard le désastreux souvenir. Il a enlevé deux frises sur quatre. Celles qui restent sont fort dégradées : l’une représente les dieux posés sur le même plan dans les attitudes les plus variées et les plus heureuses : ceux-ci debout et drapés avec grâce, ceux-là s’appuyant sur leur sceptre, d’autres assis sur des trônes élévés; les tètes ont disparu, mais ce bas-relief est du plus pur style attique, svelte, léger, de ce travail à la fois très-large et très-fin qui est le caractère même de la grande sculpture de la Grèce. La frise du sud, qui représente un combat, n’est conservée qu’à demi et encore à peu près fruste ; celles de l’ouest et du nord ne sont que des moulages noircis par le temps; c’est à Londres qu’il faut aller voir les originaux.
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Il me paraît évident que les Athéniens, en plaçant le temple de la Victoire Aptère sur le bastion où il est encore, ont eu l’idée de demeurer fidèles à une tradition religieuse ; on ne comprendrait pas autrement que Mnésiclès n’eût pas donné à l’aile droite des Propylées la même clôture qu’à l’aile gauche. Cette dissemblance des deux ailes étonne le regard accoutumé dans l’art grec à la parfaite régularité des lignes, et si la grâce du temple de la Victoire et l’ample beauté de l’ensemble des Propylées ne permettent aucun regret, on doit cependant constater là une disparate assez singulière. Mais si l’on réfléchit que ce lieu était consacré depuis des siècles au culte de Minerve et contenait assurément sa statue archaïque, et que c’était du haut de cette terrasse sainte qu’Égée, apercevant les voiles noires de Thésée sur la mer, s’est précipité sur les rochers, on comprend que Mnésiclès a du respecter de tels souvenirs, que rappelait d’ailleurs, sans doute, de son temps, un temple primitif, antérieur à celui que nous voyons aujourd’hui et qui est un peu plus récent que les Propylées.
Une haute balustrade de marbre entourait le temple de la Victoire Aptère, et elle était couverte en dehors de précieux bas-reliefs. Il en reste, non pas sur place, où peut-être on aurait pu les rétablir, mais au musée de l’Acropole, des fragments mutilés et qui attestent un maître : je les décrirai quand je parlerai de ce musée. Ils représentent des femmes ailées dans diverses attitudes : l’une rattache sa sandale, l’autre court devant un taureau, une autre semble se balancer dans l’air. Plusieurs archéologues ont voulu y voir des personnifications des victoires athéniennes, groupées, pour ainsi dire, autour du temple de Minerve Victorieuse : comme ces figures ont toutes des ailes, on en a conclu que l’artiste, — car elles sont vraisemblablement de la même
main . — a prétendu représenter les divers triomphes athéniens à travers le monde, se réunissant autour de l'idéal meme de la Victoire immuable, sans ailes, et qui ne quitte pas la ville sainte. Cette interprétation est fort ingénieuse, mais je ne sais trop si elle est exacte. Les sujets de ces bas-reliefs ne semblent guère présenter de caractère allégorique. Le sculpteur athénien eût autrement conçu, j'imagine, les symboles des combats illustres. Je ne vois là. en réalité, que des nymphes au milieu de scènes religieuses ou dans une attitude de fantaisie. Les ailes se retrouvent si souvent dans les bas-reliefs, sur les statuettes funéraires, aussi bien que dans les autres œuvres hellènes, qu'il est vraiment difficile d’en rien conclure en faveur de l'hypothèse des Victoires. L'art grec avait de libres allures à l'époque où la balustrade a été construite ; il ne faut pas imaginer toujours dans les compositions de ce temps une signification patriotique ou morale. Les maîtres cherchent alors le beau sans autre préoccupation que le beau lui -même, et ces jeunes filles ailées sont vraisemblablement plutôt une simple inspiration esthétique qu’un souvenir d'histoire.
Il y avait derrière le temple de la Victoire Aptère, jusqu’à ces dernières années, une grosse tour vénitienne qui s’était audacieusement installée dans l'aile droite des Propvlées, s'appuyant sur les murs, englobant les colonnes, et dominant tout I édifice de sa masse carrée. Le gouvernement grec a eu l'heureuse pensée de l’abattre, et nul n’a pleuré cette làtisse indiscrète. Il a fait également disparaître, il y a deux ans. un grand réservoir d’eau en briques et plâtra> qui cachait entièrement le mur de l’aile gauche des Propylées. S’il pouvait, continuant cette œuvre excellente expulser de l’Acropole les divers bastions turcs, coustru(> tions byzantines ou franques, toutes laides et malséantes.
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qui, soit sur les murailles, soit dans l’intérieur, infestent encore comme une véritable lèpre la majesté du rocher de Minerve, ce serait un bienfait public. Je suis persuadé que plusieurs questions d’architecture et d’archéologie, aujourd’hui insolubles, deviendraient claires en même temps que les lignes de l’Acropole se dégageraient dans leur harmonie.
Revenons au centre des Propylées. Je remarque une disposition assez étrange de son architecture : les colonnes des deux façades sont doriques, et celles de l’intérieur sont ioniques. Cette différence de style ne doit pas être attribuée, je le crois, à une fantaisie de Mnésiclès ; un tel maître n’avait point de caprices : il a été inspiré par des considérations à la fois religieuses et esthétiques. L’ordre dorique était le plus ancien, affecté jusqu’alors à tous les grands temples : ses lignes sévères, ses cannelures aiguës, la base des colonnes posée immédiatement sur le sol, leur simple couronne évasée et l’entablement quadrangulaire étaient particulièrement en rapport avec la pensée archaïque du culte rendu aux dieux; il était donc convenable qu’il frappât le premier les regards dans le péristyle de l’Acropole, qu’il enveloppât, pour ainsi dire, l’édifice de ses formes hiératiques, soit du côté de la ville, soit du côté du Parthénon. D’autre part, l’ordre dorique, plus jeune, contemporain même des architectes de Périclès, les séduisait par son élégance, et il avait bien le droit de 11e pas être oublié. Ces maîtres appréciaient d’ailleurs la convenance de varier l’aspect des colonnes dans un portique où la continuité du dorique en profondeur eût semblé peut-être trop austère. Mais, avec leur juste sentiment de cette hiérarchie architecturale qui n’est que la représentation du développement historique de l’art, ils ont placé aux Propylées l’ordre ionique au second rang, laissant le premier à celui qui
l’avait précédé. En le plaçant d’ailleurs au milieu du vestibule, Mnésiclès avait le sentiment raisonné du caractère même de l’ordre ionique moins solennel et plus intime, si je puis dire, que l’ordre dorique; il semble en effet que le piédestal, le tore qui l’encercle, les larges cannelures pareilles aux plis d’un vêtement, les gracieuses volutes et les oves des chapiteaux sont bien appropriés à l’élégance intérieure d’un édifice. Nous verrons plus loin qu’Ictinus a usé du même ordre pour les colonnettes placées dans la cella du Parthénon. Mnésiclès a dû considérer que le dorique étant convenable pour l’entrée et la sortie du péristyle qui conduisait aux enceintes sacrées, il était bon de tempérer la gravité rigide des formes du dehors par l’ornementation gracieuse de l’ionique au centre des Propylées, dans la partie pour ainsi dire civile et de passage du monument. Si, plus tard, on a usé de l’ionique pour l’ensemble des édifices sacrés, à l’époque de Mnésiclès, cette concession eut semblé excessive et contraire aux traditions vénérables; on eût craint, en accordant trop à cet ordre familier, d’amollir l'architecture et d’atténuer la mâle énergie de la conception antique. Ainsi, tout est médité dans les œuvres de ces grandes époques, et, par cette distribution heureuse, l’architecte, en juxtaposant les deux ordres et plaçant chacun d’eux où il devait être, a concilié la grâce et la sévérité.
Le bastion sur lequel s’élève le temple de la Victoire Aptère semble prolonger l’aile droite des Propylées; mais en réalité les deux ailes sont d’égale étendue. Elles ne sont pas toutefois pareilles : tandis que la droite s’ouvre sur la terrasse de la Victoire, la gauche est fermée par un mur et comprend en arrière de son enceinte une grande salle carrée qu’on ne voit pas du dehors. Mnésiclès a profité là d’un espace qu’il n’avait pas à droite, où le rocher est à pic
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derrière le mur; à gauche, au contraire, le terrain s’étendait en largeur, et l’architecte a pu, sans déranger la symétrie extérieure, élever une cclla que Pausanias désigne sous le nom de Pinacothèque ou galerie de tableaux. Je ne sais si cette salle n’avait pas à l’origine une autre destination, car on n’aperçoit par aucune disposition spéciale que l’architecte ait eu en vue une exposition permanente d’œuvres d’art. Je ne vois pas trace de cimaise, et les deux charmantes mais étroites fenêtres accotées de pilastres doriques qui s’ouvrent des deux côtés de la porte d’entrée étaient inutiles si le jour venait du toit, et insuffisantes s’il n’existait pas au plafond une large ouverture. Je ne peux guère supposer que Mnésiclès n’eût cherché à éclairer des tableaux que par ces petites fenêtres, ou bien qu’il n’eût pas prévu le faux jour qui devait résulter de cette clarté oblique combinée avec la lumière d’en haut. Je crois donc assez volontiers que c’est bien après lui que les Athéniens ont pensé à utiliser cette salle pour une collection nationale. Quoi qu’il en soit, il est incontestable qu’au temps de Pausanias de nombreux tableaux y étaient placés: sans doute on aura percé le toit pour l’éclairage, et l’on aura en même temps respecté les fenêtres. Aujourd’hui le plafond a disparu, et la salle est à ciel ouvert.
Ces peintures étaient-elles des tableaux ou des fresques? Pausanias ne le dit pas. La surface parfaitement polie ne porte aucune trace d’enduit ni de couleur; d’autre part, on ne voit guère de marques de clous sur les murs ni dans les intervalles des cubes de marbre. Il faut admettre, s’il y avait des fresques, que, déjà fort dégradées au temps où les ducs florentins ont habité la cella 3 elles ont été complètement effacées par leurs architectes ; si, au contraire, il n’existait là que des tableaux, ils ont été attachés avec un soin extrême, de façon que le marbre et les jointures ne fussent
pas le moins du monde altérés. On peut penser encore qu’ils étaient placés sur des échafaudages mobiles. Nous sommes réduits évidemment à des conjectures.
J’ai le regret de ne pouvoir écrire un Salon à propos de ces peintures. Pausanias, ignorant de toute critique d’art, se borne à énumérer les principales ; je ne puis vous donner qu’un livret assez vague. Un voyageur plus intelligent, nommé Poléinon, leur avait consacré tout un ouvrage, mais ce travail est perdu. Nous savons seulement que les principaux maîtres dont Athènes avait acquis les tableaux étaient Polygnote et Timœriète. Les scènes homériques avaient inspiré la plupart des artistes. On admirait Diomède enlevant la statue de Minerve, Ulysse saisissant les flèches de Philoctète, Nausicaa rencontrant Ulysse. On y voyait encore des scènes familières aux poètes tragiques : Oreste tuant Égisthe, Polyxène sacrifiée sur le tombeau d’Achille, et aussi des sujets mythologiques tels que Persée et Méduse; enfin des œuvres que nous appellerions des tableaux de genre; un enfant portant des urnes, un lutteur, et des portraits, parmi lesquels celui d’Alcibiade.
Pausanias ne désigne pas les maîtres les plus fameux, tels que Zeuxis et Parrhasius, contemporains du Parthénon, et Apelles, (jui est du siècle suivant. Comme il donne ordinairement, dans son admiration banale et naïve, les noms illustres qu’il rencontre au passage, nous pouvons, il me semble, conclure de son silence que nulle œuvre de ces grands artistes ne se trouvait à la Pinacothèque. Au surplus, ces tableaux étaient alors mal conservés : le plein air, même sous le ciel attique, avait dù leur nuire sans doute, si le plafond n’était pas vitré; car la plupart étaient fort anciens; Polygnote vivait de 480 à 430 avant Jésus-Christ; Alcibiade était mort à la fin du cinquième siècle; quand Pausanias visitait la Pinacothèque sous le règne d’Adrien, ces œuvres
LES PROPYLÉES
étaient pour lui plus archaïques que ne le sont pour nous cellesdespeintresde l’école deSienne et les premiers Ombriens.
Ces ouvrages n’étaient pas la seule richesse des Propylées : de nombreuses statues animaient l’intérieur du péristyle. Pausanias en cite quelques-unes, et notamment le groupe des Grâces attribué à Socrate, lequel, comme on sait, était sculpteur avant d’être philosophe. Il rappelle encore les statues équestres des fils de Xénophon, et aussi la célèbre lionne de bronze élevée en l’honneur de la maîtresse d’Aristogiton. Admirons ici l’ingénieux subterfuge de la sympathie populaire : la démocratie victorieuse voulait décerner un hommage à cette femme héroïque qui avait mieux aimé mourir que dénoncer son amant; mais placer une courtisane dans le vestibule des temples eût offensé la pudeur publique; l’artiste, profitant du nom de Leœna, la représenta sous la forme d’une lionne, sans scandaliser les gens sévères, et pour que l’allusion fût plus sensible encore, cette lionne n’avait pas de langue. Le noble silence de Leœna se trouva ainsi désigné au respect de la postérité.
Plusieurs statues étaient également placées sur l’autre façade des Propylées : j’y reviendrai tout à l’heure. Mais avant de pénétrer dans les enceintes sacrées, je descendrai avec vous un escalier souterrain, vraiment grec celui-là, dont je vous ai déjà dit quelques mots à propos de la médaille semibarbare qui prétend représenter l’Acropole et le Parthénon. L’entrée est située en arrière du piédestal d’ Agrippa, sur une petite terrasse. Après sept ou huit marches modernes, on rencontre des degrés étroits taillés dans le roc et recouverts par une voûte basse et obscure de six pieds de haut environ, qui date du moyen âge ou de l’époque turque. A une certaine profondeur, l’escalier tourne, passe sous un gros rocher et se développe à ciel ouvert entre deux parois de roc et de maçonnerie grossière jusqu’à une grotte fort
sombre dont les Byzantins avaient fait une chapelle dédiée aux saints Apôtres. A la lueur de la bougie, je constate sur le mur et sur la voûte des restes d’anciennes peintures qui représentent de vénérables figures de saints, mais dont l’humidité souterraine a éteint les couleurs et dégradé entièrement les contours. Au centre, la bouche d’un puits au fond duquel sourd l’antique fontaine Clepsydre, qui, s’écoulant sous le sol, ne reparaît que fort loin de là, dans le cimetière du Céramique, traverse la route du Piréeet se perd dans le Céphise, au milieu des vignes de la voie Sacrée d’Éleusis.
Au delà de la chapelle des Apôtres, l’escalier a été muré pendant les guerres de l’indépendance, car les assiégeants auraient pu monter par là dans l’Acropole; les degrés aboutissent en effet au dehors à la voûte de la grotte de Pan. Il serait aujourd’hui sans péril de rétablir ce passage, quitte à le fermer en bas par une grille : on connaîtrait ainsi l’étendue complète de l’escalier figuré sur la médaille et que M. Burnouf, ancien directeur de notre École française, a décrit jusqu’à ce mur avec précision après l’avoir dégagé par des fouilles qui ont dû être fort difficiles et dangereuses.
Remontons maintenant à la lumière; revenons devant les Propylées; signalons un fragment de l’ancienne fortification pélasgique qui subsiste en face du temple de la Victoire Aptère, puis traversons le péristyle ionique, franchissons les portes du grand mur de marbre qui le termine, puis la façade dorique qui regarde du côté opposé. Nous voici tout à coup devant un vaste espace qui apparaît comme si l’on soulevait un rideau. Le Parthénon, l’Érechthéion et la tribune des Cariatides sont devant nous. Un soleil ardent et un large ciel bleu enveloppent d’une foudroyante lumière le roc aplani, grisâtre et rouge, et les temples dévastés. La splendeur des choses rayonne autour du Parthénon comme une auréole autour du visage d’un dieu.