‹ Lettres athéniennesChapitre 5 sur 22 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

LE PARTIIÉNON.

Avant d’aller plus loin, je vous prie de vous retourner un instant vers la façade intérieure des Propylées, dont les colonnes dominent de nombreux débris et des architraves écroulées. Entre ces colonnes on aperçoit la plaine d’Athènes au Pirée avec son bois d’oliviers, ses champs tantôt verts et tantôt jaunâtres, et au loin la mer d’où surgissent les contours aigus de Salamine. Les nuances se fondent dans l’atmosphère ensoleillée. La blancheur des marbres ressort sur la puissante tonalité des couleurs. Quand les feux obliques du couchant baignent ce fond radieux, la façade des Propylées prend la forme colossale d’une porte de palais s’ouvrant sur l’infini.

Au pied des colonnes, des statues étaient autrefois posées. Il ne reste en place que deux piédestaux. Ils ont l’un et l’autre leur histoire, et ce sont leurs inscriptions qui la rappellent. Mais il faut comprendre ces inscriptions, qui ne disent rien au premier abord : les vieux textes ont leur malice. La première, sur un fut de marbre arrondi, porte simplement ces mots : « Dédié par Callias, vainqueur aux jeux Olympiques, deux fois aux jeux Pythiques, cinq fois aux Isthmiques, quatre fois aux Néméens et aux grandes Panathénées. » Il semble qu’il s’agit là seulement d'un heureux

athlète; mais Pausanias vient à notre aide et nous fait savoir que nous sommes devant le socle où était dressée une des célèbres œuvres de la statuaire : « La statue de Vénus que l’on voit auprès, dit-il, offrande de Callias, a été faite parCalamis. » La gloire de Callias était fort oubliée ; mais Calamis est un des illustres maîtres de la Grèce semi-archaïque. Il serait le premier, selon Quintilien et Cicéron, qui ait atténué la roideur du vieux style. Succédant aux vénérables artistes de Page primitif, les Gallon, les Hégésias, les Canacas, il a commencé à réagir contre les traditions hiératiques et à animer le marbre ; il est un des précurseurs de Phidias. C’est une relique, en vérité, que ce piédestal, bien que la statue de Vénus ait disparu.

La seconde base placée à l’angle des Propylées porte une inscription qui paraît indifférente, mais sous l’inscription il y a une légende. Ce socle est demi-circulaire, et l’on y lit aisément : « Les Athéniens à Minerve Hygiée », et le nom du sculpteur Pvrros. Hygiée est, comme on sait, la déesse de la Santé, fille d’Esculape ; mais Athènes ramenait tout à Minerve, et voici pourquoi la déesse a reçu cette épithète. L'anecdote est contée par Plutarque dans la Vie de Périclès. Pendant que l’on construisait les Propylées, un des principaux ouvriers se laissa choir du haut d’une colonne, et les médecins désespéraient de le guérir. Le président de la république athénienne, vivement ému de cet accident, en rêvait pendant la nuit, lorsque Minerve lui apparut, et, empiétant sur les attributions de la véritable Hygiée, qui avouait s >n impuissance, ordonna de faire prendre au blessé une potion faite avec une herbe qui pousse dans l’Acropole,

1 e parthénion, dont on n’a jamais apprécié qu’alors les vertus miraculeuses. Le malade guérit, et Périclès reconnaissant consacra une statue de bronze à Minerve* sur le lieu même de 1 accident. La déesse en reçut le titre d’Hygiée qu’elle

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avait bien mérité. N’est-ce pas là une agréable anecdote ? On aime à se la rappeler devant la base solitaire où s’élevait l’œuvre de Pyrros.

L'épigraphie, qui paraît aux ignorants une science aride, réserve ainsi bien des surprises. En voici une qui a son mérite : non loin des Propylées, il y a deux gros blocs de marbre placés côte à côte et dont l'inscription est ainsi conçue : « Dédié par Cheredemos, fils d’Evanghelos de Gœlé. Œuvre de Stroggylion. » Ce texte indique simplement que ces blocs supportaient une statue du sculpteur célèbre par Y Amazone que Néron emportait dans tous ses voyages et par un enfant de marbre particulièrement cher à Brutus. Mais quelle était cette statue? C’est ici qu'il faut admirer les épigraphistes. Ils ont déterré dans un vieux commentaire des Oiseaux d’Aristophane la note suivante, qui donne le mot de l’énigme : « Il y avait dans l’Acropole la statue du cheval de Troie avec cette inscription : Offrande de Cheredemos, fils d’Evanghelos de Cœlé. » D’où il suit que ces deux blocs portaient l’image du cheval épique. La lutte est perpétuelle entre les inscriptions et les savants; quelquefois ces derniers y renoncent, mais la plupart du temps ils ont le dessus.

Le panégyrique de l’épigraphie, — qui d’ailleurs n’en a pas besoin, — me mènerait trop loin, et je passe. Je me borne, avant de quitter les parages des Propylées, à vous signaler un bas-relief, ou plutôt un demi bas-relief, car toute la partie supérieure a péri : ce ne sont que deux jambes, celles d’un guerrier en marche, mais quelle svelte élégance! quelle justesse de mouvement! quel ferme équilibre ! Remarquons encore un large et bas piédestal carré, entouré d’une balustrade, et qui supportait un géant de bronze dont les pieds énormes ont laissé leur trace en creux dans le marbre. Non loin de là, je lis sur un petit socle en fer à cheval le nom du sculpteur Nésiotès, un des contem-

porains de Phidias; les épigraphistes nous diront peut-être un jour quelle était la statue placée sur cette plinthe dédiée par le citharède Alkibios. Je trouve aussi dans les environs, sur une base étroite, le nom de « Philémon, fds de Damon, poëte comique »; je suppose que d’autres grands poètes avaient eu le même honneur; en tout cas. il était digne de revivre sur l’Acropole, ce maître de la comédie moyenne, un des vaillants successeurs d’Aristophane dans cette dynastie qui finit à Ménandre.

Sur tout cet espace, et dans l’intervalle assez vaste qui s’étend des Propylées au Parthénon, s’élevaient des stèles commémoratives des Grecs illustres. On rencontre en étudiant le rocher une multitude de creux en carrés longs qui en indiquent les places. Athènes avait fait de son Acropole le rendez-vous de toutes les gloires hellènes et de toutes les grandes ombres. Les fragments qui jonchent le sol proviennent de ces nombreux monuments souvent surmontés de couronnes de laurier. Les vainqueurs aux jeux et dans les batailles, les citoyens qui avaient bien mérité de la patrie, les soldats et les écrivains étaient admis aux honneurs de ce panthéon ; ils étaient les chers souvenirs et les fortifiants exemples. Les Athéniens passaient là au milieu d’un peuple de statues héroïques. Athènes concentrait ainsi les gloires de sa race et se faisait une auréole de tous ses rayons.

J’arrive ici, à la droite des Propylées, par huit marches taillées dans le roc et indiquées dans Pausanias, sur une terrasse d’environ deux mètres de hauteur, d'une assez vaste étendue, et qui appelle l’étude des archéologues. Tï’abord elle est littéralement encombrée de débris de marbre, colonnes, chapiteaux, bases d’édicules, fragments mystérieux tantôt grecs, tantôt romains et byzantins, dont il semble impossible de retrouver la distribution précise; ensuite, elle

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était dédiée à Diane Brauronia (ce qui veut dire du dème de Brauron en Attique), et Bon se demande par quelle faveur insigne la Diane de ce petit village avait, seule entre tous les dieux, un sanctuaire sur l’Acropole exclusivement réservé à Minerve.

Minerve, en effet, remplit toute la colline sacrée de son culte et de ses images. La Victoire Aptère, c’est elle sous la forme triomphante; l’Érechthéion est, comme nous le verrons, la réunion de deux temples, celui de Minerve Poliade et celui de Pandrose intimement liée à sa légende. Le Parthénon, c’est encore la demeure de Minerve considérée au point de vue métaphysique. Il ne semble pas que Diane ait rien à voir en ces lieux étrangers à son histoire. En l’absence de tout commentaire, nous devons penser, je crois, que dans les temps archaïques, l’immortelle chasseresse avait, avant Minerve elle-même, acquis droit de cité dans l’Acropole : peut-être pour ces populations primitives qui vivaient de leur chasse, peut-être pour les tribus pélasgiques qui avaient construit leurs grossières murailles sur la hauteur, avant l’arrivée de l’Égyptien Gécrops, qui apportait le culte de Minerve Tritonide, Diane était-elle une divinité amie et familière. Peut-être aussi avait-on jugé plus tard convenable de rapprocher les temples des deux déesses virginales. Au reste, si Diane a été la première adorée sur l’Acropole, il eut été tout à fait contraire au sentiment religieux de la Grèce de lui enlever son enceinte. Non-seulement une telle décision eût semblé inhospitalière et irrespectueuse, mais encore on eût craint d’irriter une déesse redoutable, fille de Jupiter, sœur d’Apollon, et dont la colère aurait pu être funeste aux populations sacrilèges. On aura donc conservé, en lui laissant sa demeure, une tradition antique : bien plus, un temple nouveau avait remplacé l’archaïque probablement brûlé par les Perses, car on ne trouve

sur cette terrasse aucun vestige antérieur au cinquième siècle. Des fouilles sur ce point donneraient, je crois, des résultats curieux. Je les recommande à notre École française ou à la Société archéologique d’Athènes. Il se pourrait aussi qu’un architecte érudit, en interrogeant les fragments multipliés qui jonchent le sol, arrivât à débrouiller ce désordre, à retrouver les combinaisons des divers édifices dispersés; j’ai remarqué là quelques colonnes ioniques de module à peu près pareil, des caissons où subsiste encore la trace des étoiles d’or et des peintures qui ornaient les moulures; mais il faudrait une science qui me manque pour grouper dans une pensée architecturale les éléments de ce chaos de ruines. On parviendrait peut-être, avec tous ces travaux à la surface du sol et sous la terre, à s’expliquer la présence de Diane sur le territoire de Minerve.

Quoi qu’il en soit de nos hypothèses, il est certain qu’il y avait en ce lieu un grand nombre de statues, mais on n’a retrouvé jusqu’ici que quelques fragments d’animaux en marbre probablement dédiés à la Chasseresse. Il est bien vraisemblable que les pillages des Romains n’avaient pas laissé grand’chose à détruire aux Barbares. C’était là, en effet, d’après les notes de Pausanias, que se dressaient le Persée de Myron et Y Enfant nu tenant un vase d’eau lustrale , œuvre du fils de Myron, le sculpteur Lycios; j’ai parlé tout à l’heure du double socle du cheval de Troie de Stroggylion : dans les environs, on a découvert le piédestal de la statue d’un vainqueur olympique, Epicharinos, où on lit les noms de deux maîtres fameux, Critias et Nésiotès : là encore étaient placées les images d’Hermolycos, vainqueur au pancrace; du général athénien Phormion, et d’OEnobios, célèbre à bon droit parmi ses concitoyens par son intervention en faveur de Thucydide, qu’il fit rappeler de l’exil. L’enceinte

LE PARTHÉNON

de Diane Brauronia était donc, elle aussi, dédiée à la mémoire des hommes illustres.

Nous rencontrons au-dessus de cette enceinte, et avant d’arriver au Parthénon, une autre terrasse où se voient encore les bases d’un petit temple : plusieurs savants, et après eux M. Beulé, ont cru qu’il était dédié à Minerve sous le nom d 'Ercjané, ce qui voudrait dire la « Minerve du travail ». On a trouvé, sur ce point, une statue et diverses inscriptions où ce beau nom est attribué en effet à la déesse, et, d’autre part, Pausanias, en sortant de la terrasse de Diane, écrit la phrase suivante : « Les Athéniens ont les premiers donné à Minerve le surnom d’Ergané... il y a dans le temple le Génie des travaux utiles. » Cette indication est assez vague, et cependant je crois qu’on peut se rallier au sentiment de M. Beulé. D’abord il y avait là certainement un petit temple, Pausanias le dit, et nous en voyons encore les fondations ; or on ne peut guère supposer qu’une troisième divinité eût été admise sur le rocher sacré; nul indice n’autorise cette hypothèse. Ensuite le nom d’Ergané est un des plus nobles titres qu’ait reçus Minerve : la sagesse présidant au travail ! quelle pensée meilleure, plus féconde et plus haute? Il est bien naturel qu’un culte spécial ait été rendu sous ce nom à la déesse athénienne par le peuple qui avait conçu l’idée de la désigner ainsi à l’amour et à la reconnaissance des hommes. On admirait d’ailleurs sur cette terrasse plusieurs groupes de statuaire qui se rapportaient à l’idéal des glorieux labeurs : Thésée terrassant le Minotaure; Hercule étouffant les serpents; Phryxus sacrifiant le bélier de Colchos; un taureau, emblème de l’agriculture, donné par l’Aréopage. Indépendamment de ces œuvres symboliques. il v avait auprès du temple d’Ergané de nombreuses statues de sculpteurs col bres : je lis sur deux piédestaux le nom de Stonis, le maître dont la Gérés, le Jupiter et la

Pallas ont orné, d’après Pline, le temple de la Concorde à Rome; le nom de Léocharès, l’un des statuaires du tombeau de Mausole.

Je crois que les Romains ont ravi nombre d’objets d’art sur cet emplacement. Plusieurs piédestaux portent sur le côté opposé à l’inscription primitive des dédicaces nouvelles à différents Césars, à Auguste, à Germanicus, à Trajan, à Adrien. Le malfaisant génie de Verrès avait survécu au proconsul, et il est probable que pour consoler les Athéniens de ces déprédations, les maîtres du monde plaçaient sur ces piédestaux leurs propres images, faites, comme on sait, sur le modèle banal des œuvres officielles. On présentait sans doute au peuple ces substitutions comme une insigne faveur, et les Athéniens n’osaient se plaindre : peut-être même étaient-ils obligés de témoigner de la gratitude; le piédestal était retourné, et le tour était joué. Les Barbares ont moins brisé de statues en Grèce qu’on ne se l’imagine, et peut-être ces trocs amiables, qu’ils fussent au profit de Rome ou de Constantinople, ont-ils été plus funestes à l’Acropole que les invasions des Wisigoths.

Devant la terrasse d’Ergané se dressent, taillés dans le roc, six gradins qui s’étendent sur un espace de vingt à trente mètres de large et qu’on se figure, au premier coup d’œil, être un escalier montant à la plate-forme du Parthénon, qui le domine. Mais il ne faut pas s’y méprendre : d’abord on n’entrait pas au temple par cette façade occidentale dont le stylobate, ouvert plus tard par les Byzantins, était inaccessible du temps des Grecs, mais bien par la façade qui regarde l’orient. Ensuite, des creux destinés à recevoir des offrandes ou des stèles sont visibles sur toute l’étendue de ces degrés. M. Burnouf les a appelés du nom moderne d étagère, qui est fort approprié à leur véritable usage. Les Grecs y plaçaient des inscriptions votives, mortuaires, poli-

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