‹ Lettres athéniennesChapitre 6 sur 22 · LE P A R T II É N 0 N · texte numérisé non relu

LE P A R T II É N 0 N

tiques peut-être, et ce prétendu escalier était hérissé de plaques de marbre et de bas-reliefs. Ces petits monuments superposés racontaient tous quelque souvenir, rappelaient un nom célèbre, donnaient le texte d’une loi, et se déployaient comme une galerie historique pour l'instruction de la postérité.

Nous voici enfin arrivés en face du Parthénon. Depuis que nous avons quitté les Propylées, nous avons voulu examiner à mesure, par amour du bon ordre, ce que nous rencontrions sur le chemin ; mais nous ne pouvions oublier qu’il est là, devant nous, sur le point culminant de l’Acropole, dressant ses colonnes rousses et son fronton désert. Nos regards frappés soudain par l’imposant aspect de sa structure, n’ont pu s’en détacher qu’à la dérobée, et, malgré eux, y sont revenus toujours comme vers l’autel d'un dieu au centre d’un sanctuaire. Nous nous sommes attardés à discuter Diane Brauronia et Ergané, mais l’attrait puissant est vers le temple de marbre baigné dans la lumière dorée, vers la colonnade à demi détruite, vers ces lignes qui sont la révélation même de l’harmonie. Il est fendu en deux par une brèche énorme, ses froiltons ont perdu leurs statues, vingt de ses colonnes ont roulé à terre, et leurs tambours détachés sont enveloppés par les hautes herbes; un seul côté de la frise subsiste; de toutes parts il est entouré par ses propres ruines, mais la pensée du maître y est toujours visible, et il garde son immuable sérénité.

Les fluctuations des contours rompus, la destruction des péristyles, le vide des sommets, l’invasion de l’air à travers, les murs brisés donnent au Parthénon un caractère d’immortelle tristesse, mais ne l’ont pas diminué. Je n’oserais dire qu’il soit plus beau, ainsi renversé à demi, que dans les temps où il s’élevait dans l’azur, rayonnant de jeunesse et développant l’intacte magnificence de son architecture;

mais il a rencontré, dans l’écroulement de ses portiques et dans le désordre de la ruiqe, une beauté plus pénétrante peut-être que ne l’était jadis l’accord solennel de ses marbres triomphants. Les yeux, un moment surpris par l’aspect de ce grand désastre, s’acQOutument aux colonnades et aux frontons mutilés. Sans avoir besoin de se représenter les choses disparues, la pensée trouve dans l’alliance mystérieuse et résignée de ce qui est resté debout et des débris qui couvrent le sol, l’impression d’un autre idéal. Ce n’est plus la rectitude absolue, la victorieuse affirmation du rêve parfait réalisé par Ictinus et Phidias, ce n’est plus la vision des formes achevées, la satisfaction de l’intelligence devant l’irréprochable splendeur du vrai, devant la pureté des lignes augustes; ce n’est plus, — bien qu’il demeure une partie assez vaste du temple pour que nous puissions comprendre la conception des maîtres, — ce n’est plus l’ordonnance superbe du plan qu’ils ont exécuté; mais nous subissons en revanche le singulier attrait des ruines qui gardent, elles aussi, dans leur tumulte même, je ne sais quoi d’austère'et d’apaisé. Est-ce notre imagination qui le leur donne? Est-ce le hasard qui les a servies? Est-ce la lumière du ciel qui leur assure, en les couvrant de ses rayons d’or, des formes d’une éclatante douceur? En réalité, le Parthénon foudroyé, entouré de ses fragments épars, est devenu une œuvre nouvelle dont les proportions, ici correctes et là confuses, se fondent dans l’unité d’une structure imprévue et superbe. Pareil à la vierge martyre qui rassemblait autour d’elle ses vêtements pour tomber dans une attitude pudique, le Parthénon s’est écroulé avec majesté. L’ensemble de ses grands débris réalise l’idéal de la beauté chaste des ruines sous le ciel bleu.

Voici donc ce qui apparaît au premier regard : l’espace profond, irradié, enveloppant dans son azur dix colonnes

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rousses qui portent, comme des étoiles blanches, les traces du canon sacrilège de Venise, et qui s’élèvent sur de hautes bases de pierre et sur les trois marches de leur stylobate ; le mur triangulaire du fronton détruit par Morosini; le groupe mutilé de Cécrops et Aglàure, à l’angle nord du fronton ; les triglyphes et les métopes frustes, puis la perspective brisée des colonnades, l’entassement des débris dans les herbes : d’un seul coup d’œil, l’éblouissante unité de l’œuvre s’impose à l’âme et la domine.

Il ne faut pas entrer dans le Parthénon par cette façade qui se présente la première. J’ai dit tout à l’heure qu’elle était autrefois close; le mur de soutènement n’avait point de degrés. Nous devons faire le tour de l’édifice pour arriver à la vraie porte située à l’extrémité opposée, à l’orient. Sous peine de voir le temple à rebours, suivons l’ancienne voie, longeons le portique latéral à droite pour aborder le Parthénon par l’entrée qui recevait, conformément à l’idée hiératique, les premiers rayons du soleil.

Je tourne donc l’angle du Parthénon, je traverse le champ des mauves qui caressent de leurs fleurs violettes les tambours de colonnes renversées et les marbres épars. D’un côté se dresse le mur du temple et s’ouvre la brèche de la colonnade, de l’autre s’étendent au bas du rocher à pic la plaine athénienne et au loin l’espace de la mer. Avant que j’entre chez la déesse, l’Attique et les dentelures du golfe Saronique se déploient devant moi dans toute leur gloire. Le paysage, sévère par ses lignes, suave par la couleur et les enchantements diaphanes de l’air et des vagues, m’a pénétré du sentiment de la grandeur divine. C’est sous une impression radieuse que j’arrive devant la façade. Il semble qu’on dût se préparer ainsi, par le spectacle de la nature rayonnante, à l’adoration de la Sagesse éternelle.

Nous sommes ici, en effet, non pas devant le temple d’une

divinité ordinaire, mais en face de la demeure auguste de la Vierge (Parthenos), c’est-à-dire de la pensée toute-puissante et immaculée. Minerve, considérée comme protectrice de la cité, comme la déesse du travail ou de la victoire, a d’autres sanctuaires. Le Parthénon représente une idée plus liaufe et universelle. Au sommet et au centre de tous les édifices de l’Acropole, il est dédié à l’Être par excellence, qui subsiste par lui-même, ne se mêle à aucune autre substance, et ne saurait être diminué ni altéré par le temps et l’espace; Minerve ici est l’idéal divin, la raison nécessaire, le vrai, le beau et le juste, l’impérissable et l’impeccable, l'invisible que rêvait Anaxagore, pour lequel est mort Socrate et qu’a défini Platon. Elle est la conception mystique dont l'unité apparaissait aux sages à travers la multiplicité des formes du polythéisme. Athènes, bercée par les légendes mythologiques, fidèle à tous les dieux dans lesquels F humanité païenne incarnait les forces de la nature ou les songes de sa fantaisie, regardant la divinité sous ses divers angles et disséminant l’adoration sur les innombrables personnifications de l’infini, comprenait cependant l’intelligence suprême en qui se concentrent les types des choses, toutes les splendeurs et toutes les vertus. Remontant à la source unique d'où s’épanche sur le monde la multitude des rayons, elle saluait en Minerve l’origine de tout ce qui est saint et sacré sur la terre, l’esprit pur, l ame virginale, la beauté et la loi de l’univers.

Sans doute elle lui dressait un temple matériel, elle la représentait sous des formes humaines, parce qu’il faut bien que toute conception de l’homme se résolve dans une image sensible ; mais c’était une vision impalpable qui illuminait les artistes du Parthénon. C’était elle qui inspirait à Ictinus la beauté qui anime, comme une âme, la disposition des marbres. C’était elle qui dominait Phidias lorsqu’il

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plaçait sur le piédestal sa Minerve d’ivoire et d’or : il élevait la déesse au-dessus des immortels groupés sur le basrelief parce qu’elle les résumait tous dans sa personne sereine ; il la faisait d’ivoire et d’or parce que le marbre lui paraissait trop grossier pour figurer la sagesse qui ne se révèle qu’à la raison pure. Ainsi l’harmonie éternelle était la pensée même de ces divins architectes et sculpteurs. Le Parthénon doit être considéré comme un acte de foi envers l’élément céleste de la vie universelle, un cantique de marbre élevé vers le vrai Dieu, vers l’essence même de l’idéal.

Je ne viens jamais devant le saint péristyle qu’avec un recueillement religieux. Je gravis lentement les degrés, je m’arrête sous le premier portique, j’entre dans le vestibule dont les colonnes sont tombées, je pénètre dans l’enceinte dont les murs sont détruits, je contemple la place vide où se tenait debout la Minerve de Phidias, et, dans cette salle auguste, je sens passer l’ombre d’un Dieu. Naguère encore, j’y étais assis sur un siège de marbre un peu après le coucher du soleil qui, pendant l’été, disparaît derrière le Corydale au premier plan et au loin derrière le massif arrondi et bleuâtre du Cithéron. Le ciel à l’occident était inondé de toutes les couleurs du prisme, le rouge et le jaune orangé au-dessus des montagnes , plus haut un immense espace d’un vert tendre dont la nuance légère se répandait sur la faucille du premier quartier de la lune, plus haut encore une bande rose, puis un vague azur clair, puis le bleu foncé de la nuit. Le calme des grandes lignes du Parthénon, que dominait le scintillement d'une étoile, se fondait avec l’harmonie du soir : il me semblait que la terre et le ciel chantaient un hymne doux et sévère, et que le temple assombri, flottant dans le clair-obscur, baigné dans l’air profond, unissait les choses humaines aux

magnificences divines. Je ne sais si j’étais païen alors, mais j’adorais certainement la beauté même et l’infini.

Je m’abandonne à mes souvenirs. Il faut cependant, si mauvais guide que je sois sur l’Acropole, que je reprenne le chemin où je vous ai laissé. Je reviens donc devant cette façade orientale plus dégradée encore que l’autre. J’ai vu sur celle-ci les traces barbares de Morosini : sur celle-là, je vois celles de lord Elgin. Le mur même sur lequel vivaient les sculptures du fronton est entièrement détruit : le relief fruste d’une tète de cheval subsiste seul au coin de l’entablement du sud, à l’extrémité du chapiteau brisé. Les métopes sont presque indéchiffrables : le marteau des Turcs iconoclastes les a ruinées; on n’y reconnaît plus que les formes incertaines de coursiers et de combattants. Quant à lord Elgin, il a eidevé tout le fronton par groupes ; c’est à Londres qu’il faut aller, dans la brume, étudier ces enfants du soleil.

Je ne cacherai pas à mes nombreux amis d’Angleterre qu’il n’y a peut-être pas de jour où le nom de lord Elgin ne soit douloureusement prononcé sur l’Acropole. Sans doute, lorsqu’il a accompli ce ravage, il croyait n’enlever fieu à un peuple, puisque la Grèce libre n’existait pas; il pouvait penser qu’il ne prenait rien qu’aux Turcs, qui ne se souciaient guère d’œuvres étrangères à leur race et à leur génie; peut-être même s’imaginait-il sauver de nouveaux désastres en les emmenant à Londres, le Thésée, les Parques , la Gérés et Proserpine, YHissus, toute cette œuvre merveilleuse de Pœonios si peu connue alors que Chateaubriand, — sans l’avoir vue, il est vrai, — l’attribuait, sur la foi d’on ne sait quel périégète ignorant, à un sculpteur du temps d’Adrien. Mais si l’intention de lord Elgin peut faire excuser son action funeste, jamais les Athéniens et jamais les voyageurs ne consentiront à l’absoudre. Je ne saurais,

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quant à moi, lorsque je suis en cette place et devant cet entablement découronné, me figurer sans frémissement la scène lugubre de ce rapt audacieux, ces ouvriers sacrilèges grimpés sur le faîte, détachant un à un tous ces chefsd’œuvre, renversant à grand bruit sur le soi le mur du fronton, entourant de leurs cordes immondes les Olympiens violés dans leur asile et les faisant passer comme des prisonniers devant le sanctuaire qu’ils ne devaient plus revoir. Le vieil Hérodote dit quelque part, à propos d’Hélène, qu’on n’enlève jamais les femmes si elles ne Je veulent ; cette proposition peut être vraie pour les filles des hommes, mais les statues du Parthénon n’avaient point de force et de voix : sinon comme elles eussent protesté contre le ravisseur, contre l’exil, au nom de la déesse outragée, au nom d’ictinus et de Phidias, au nom de leur droit de vivre sous le ciel et en plein soleil ! Encore si elles eussent été retrouvées enfouies sous la terre! Mais non; merveilleusement placées pour l’admiration des hommes, elles pouvaient attendre, là où Périclès les avait consacrées, l’heure de la résurrection de la Grèce et la liberté qui les eût pour toujours sauvées. Quelques années encore, et elles retrouvaient une patrie. Leur irréparable perte est le deuil suprême du Parthénon.

Les marches du stylobate étant trop élevées pour la stature humaine, les Grecs avaient posé entre chacune d’elles, devant l’entrée du temple, des degrés de largeur égale dont la trace est visible encore et qu’on a remplacés depuis par quelques blocs de marbre. Nous voici sous la colonnade; tout le mur d’enceinte de ce côté et des côtés latéraux, au sommet duquel se déroulaient trois parties de la frise des Panathénées, est anéanti. J’arrive droit au narthex ou parvis dont les six colonnes ont été renversées et dispersées; il n’en reste que les bases et quelques tambours frustes.

J’entre enfin dans la nef ouverte à tous les vents du ciel comme une place publique, et je foule les dalles sacrées. Plus de toit, plus de colonnes intérieures : çà et là des débris épars, des fragments informes, deux pans de muraille au fond ; à droite et à gauche la vue s’étend sur la campagne. L’enceinte, autrefois séparée en deux parties, Tune, la première et la plus grande, réservée à la déesse; l’autre, Yopisthodome où était gardé le trésor de la République, — ne forme plus aujourd’hui qu’une vaste salle. Les chrétiens, qui avaient fait du Parthénon une église en attendant que les Turcs en fissent une mosquée, — car tous les cultes ont passé dans ce temple destiné au Dieu unique, — ont abattu le mur qui isolait la cella du Trésor : ils ont laissé sur la muraille du fond quelques traces de peintures, quelques tètes de saints entourées de l’auréole. Rien ne rappelle plus la vénérable déesse, si ce n’est un carré long de pierres poreuses, situé au centre de l’édifice et qui interrompt le dallage de marbre. Inclinons-nous ici avec respect, c’est un des lieux saints de l’humanité : sur ces pierres s’élevait le piédestal de la Minerve de Phidias.

Autour de ce piédestal, le maître avait sculpté en basrelief la naissance des dieux. On n’a point de détails esthétiques sur cette œuvre, mais le sujet indique la pensée symbolique de l’artiste. Je l’ai dit plus haut : au-dessus de tous les Olympiens, et les résumant tous en elle, planait l’idée unique dont les autres divinités n’étaient que les incarnations diverses. Le spiritualisme le plus pur saflirmait ainsi dans une œuvre visible sous un aspect souverain. I/unité du vrai apparaissait sous la forme de la beauté suprême. Le plus puissant génie de la plastique proclamait la foi des plus profonds penseurs avant qu’ils l’eussent définie. C’est une heure solennelle dans l’histoire humaine.

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En même temps, hélas! ce mémorable événement devait attester un fait psychologique étrange et douloureux : c’est que même lorsqu’une vérité sublime est dans Famé d’un peuple à l’état latent, les hommes qui ne comprennent pas ce qui s’agite en eux-mêmes méconnaissent les initiateurs qui le leur révèlent. Il semble que l’esprit humain se plaise dans le vague de ses croyances et en veuille à ceux qui les lui présentent dégagées des mythes et des ombres. Le retlux de l’erreur se fait après le llux de la vérité. Phidias, admiré d’abord, meurt en exil. Socrate, longtemps populaire, boit la ciguë. La Minerve idéale a coûté la vie à ses deux prophètes prématurés. Les peuples ne pardonnent-ils donc pas à ceux qui les devancent, et dans le crépuscule où ils ont cependant le pressentiment du jour, gardent-ils la crainte et la haine des éblouissements du soleil? Même la lumineuse Athènes a eu ces instincts de chauvesouris. Elle voulait bien les Propylées, elle voulait bien le Parthénon, qui ne lui disaient pas tout encore ; mais la Minerve était la pleine clarté de l’astre, et, sous de vains prétextes qui dissimulaient mal ses timidités inconscientes, Athènes s’est détournée du statuaire révélateur comme elle devait, quelques années plus tard, condamner le philosophe inspiré par le même Dieu.

On ne saurait décrire le chef-d’œuvre du maître. Les indications matérielles sont presque inutiles lorsqu’il s’agit de représenter un travail dont la pensée est le mérite suprême. Pausanias et d’autres nous ont appris que la Minerve d’ivoire et d’or était debout, le casque en tète, revêtue d’une longue tunique, s’appuyant d’une main sur sa lance et tenant de l’autre une statuette de la Victoire. Ils nous ont dit encore que ses yeux étaient formés de deux pierres précieuses, que son bouclier reposait auprès d’elle, que le serpent symbolique était enroulé sous le bouclier,

qui représentait le combat des dieux et des géants, et sur lequel Phidias avait sculpté son visage et celui de Périclès. Ce sont là les grandes lignes, sans doute, mais on pourrait retracer de même les œuvres les plus vulgaires. Qui nous fera comprendre la puissance et la grâce du geste, le caractère de l’attitude, l’expression de la figure? Les épithètes élogieuses des écrivains ne nous éclairent pas davantage.

La déesse d’ailleurs avait été, de leur temps déjà, dépouillée de ses ornements d’or par un obscur tyran athénien appelé Léocharès, qui les avait fait fondre ; de sorte que nul de ceux qui ont essayé de la décrire ne l’a vue dans sa beauté complète ; ils n’ont, en réalité, admiré qu’un fragment. Naguère, en creusant une chaussée d’Atliênes, on a trouvé une petite statue de marbre, du temps d’Adrien, qui semble une reproduction banale et commerciale de l’œuvre de Phidias devenue un type de convention altéré par la maladresse des artistes de la décadence. D’après cette répétition, la main droite de la déesse s’appuyait sur une colonnette; mais, en supposant que cette hypothèse soit exacte, ce n’était pas du moins avec cette lourdeur que Minerve soutenait le symbole de la Victoire ailée. Croirons-nous qu’elle ait eu cette taille massive, que les plis de sa robe retombaient si pesamment et que son attitude fut aussi dépourvue d’élégance et de style? Il y a quelques années, un riche archéologue, M. le duc de Luynes, a fait faire à grands frais par un sculpteur distingué, Simart, d’après les documents écrits, une reproduction incertaine de l’antique merveille. C’est une curieuse tentative, une étude qui a son prix. Mais la beauté ne se retrouve pas dans les livres, nulle érudition ne la révèle. La Pallas- Athéné de Phidias, l’expression même de la divinité pour le plus grand des maîtres, demeurera toujours un mystère. A jamais, elle hantera la pensée de la

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comme un fantôme inconnu. Elle restera invisible, comme l’idée même du beau que la raison conçoit et que les yeux ne sauraient voir.

Je traverse les deux nefs du temple et de l’opisthodome désormais réunies; mais, comme toujours, ici l’archéologie intervient dans nos méditations sur la haute poésie des choses ; je ne puis échapper à une question qui se présente d’elle-mème. Comment le Parthénon était-il éclairé? Les dessins des voyageurs qui l’ont vu avant l’explosion provoquée en 1686 par les bombes de Morosini, dans les poudres amoncelées par les Turcs, n’indiquent pas de fenêtres latérales. Il fallait donc que la lumière vint du toit; mais si les anciens, comme on le croit communément, n’avaient pas de vitrage, — ce qui, du reste, ne me paraît pas démontré, — devons-nous admettre que la statue fut en plein air exposée à la pluie et au soleil qui eussent corrodé l’ivoire? Il y avait d’ailleurs dans le Parthénon d’autres : richesses délicates , telles que des tapisseries et des ou- 1 vrages de céramique. On a supposé un vélum, et, bien que I cette hypothèse ne prévienne pas toutes les objections, je m’y rallie, tout en préférant au fond celle d’un vitrage, car i je me refuse à penser que le temple ne fut éclairé que par 1 des lampes fumeuses. Athènes vivait au grand jour, et 1 n’eût jamais condamné à la nuit ou bien aux clartés vacil- ’ ! lantes les images des Immortels. L’ombre était le domaine i des divinités infernales, et non pas de l’Être qui rayonnait sur le monde comme le symbole de la vie et de la vérité.

‘ Toute l’antiquité, instruite par Homère et par Hésiode, ** | voyait les dieux dans la splendeur de l’Olympe, sous un ciel * toujours serein. Le Parthénon était petit à l’intérieur, mais M certainement on y voyait clair, et les initiés admis devant 11 1 la déesse ne l’adoraient pas comme une image fantasmagorique destinée à intimider la superstition populaire, au

fond d’une crypte, sous les trompeuses alternatives de l’ombre épaisse et de lueurs fausses. Minerve, le soleil moral, la lumière des esprits, se révélait aux libres intelligences sous une clarté harmonieuse comme la pensée des poètes, des artistes et des sages.

Sortons du Parthénon par la grande porte de l'opisthodome; nous sommes revenus au péristyle occidental que nous avons aperçu d’abord. C’est le côté le mieux conservé du temple. Les colonnes sont encore là, en double rang, revêtues de leur couleur d’or bruni, et, au-dessus d’elles, nous avons la joie de contempler, presque intact sur toute la largeur de la façade, un long fragment de ce poëme qui s’appelle la frise des Panathénées. Une partie a été détruite par l’écroulement des murailles, une autre a été enlevée par lord Elgin et transportée à Londres ; un morceau rapporté, je crois, par le comte de Choiseul-Gouffier au dix-huitième siècle, est l’honneur du Louvre; de nombreux et magnifiques fragments sont réunis au Musée de l’Acropole. La série qui domine l’opisthodome est seule demeurée là où le maître l’avait placée.

Cette frise, l’un des plus vastes et certainement le plus merveilleux bas-relief qui soit au monde, est-elle tout entière sculptée par Phidias? On ne saurait croire qu’il en ait fait tout le travail matériel; cependant je ne doute pas un instant que non-seulement l’inspiration générale, mais le détail même ne soit son œuvre, je veux dire que les cartons n’aient été dessinés par lui et qu’il n’ait mis la main à chacun de ces tableaux de marbre pour leur donner la perfection dernière. Tandis que les métopes, dont le mérite est d’ailleurs fort inférieur, accusent le style de plusieurs statuaires fidèles aux procédés archaïques, la frise est au contraire une œuvre homogène; elle appartient à un seul maître; l’identité du style est visible dans toutes ses parties, aussi bien

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que l’unité de la composition. Nul autre que Phidias n’eût obtenu alors cette grâce et cette liberté de formes, et n’eut affirmé cette puissance toujours égale à elle-même. Je reconnais ici l’inspiration du sculpteur qui a affranchi l’art du despotisme hiératique et qui a donné à la réalité familière, au mouvement précis, les rhythmes et la splendeur de l’idéal.

Chacun des carrés longs de la frise représentait une scène différente. En rattachant les uns aux autres les fragments épars à Londres, à Paris, au Musée de l’Acropole, sur l’architrave de l’opisthodome, nous retrouvons les divers épisodes de la religion, de la vie intime, publique et guerrière. Ici, des hommes drapés et des femmes enveloppées de longs voiles et portant les u mes consacrées, suivent la procession des Panathénées; là, dans un intérieur athénien, des personnages assis semblent s’entretenir; plus loin, les victimes sont amenées au sacrifice; ailleurs des vieillards discutent les affaires politiques; au delà, des chariots se précipitent, des guerriers combattent à demi nus comme les héros d’Homère; sur d’autres tableaux, des jeunes gens se préparent aux luttes du stade; ceux-ci disposent des coursiers; ceux-là sont emportés par un galop rapide, tenant de la main droite les rênes et laissant retomber le long du corps le bras gauche qui en accompagne les lignes calmes et llexibles. Le culte des dieux, la famille, la guerre et les jeux qui l’imitent, c’est bien toute l’existence athénienne résumée sur des pages de marbre.

Toutes sont à la fois graves et souriantes. La joie de vivre i resplendit dans la grâce des mouvements et la pureté des j visages. Il n’y a point d’arrière-pensée ni de mélancolie dans Ices êtres jeunes et forts. L’unité de l’esprit et du corps, tels i qu’ils sont sortis du sein des dieux, est visible dans ces j figures simples, dans la sincérité des attitudes. L artiste a exprimé des mœurs peu compliquées, mais parfaites, la civi-

lisation paisible d’une race où les facultés ont atteint l’équilibre, le charme juvénile de l’humanité. Il a représenté cet instant, unique peut-être dans l’histoire, où l’intelligence est arrivée au degré suprême sans avoir rien perdu de son ingénuité, où l’ harmonie est complète entre la précision des formes et la puissance de la pensée. Les passions ardentes et les rêves sublimes et bizarres des âges qui vont suivre altéreront profondément cette force tranquille; mais au moment où Phidias créait le poème de la frise, les types originels n’avaient rien perdu de leur sérénité et de leur énergie; c’est pourquoi sa ligne se produit avec la majesté souveraine de l’absolu; son travail procède directement des idées nécessaires et éternelles. C’est ici la conception primordiale des types achevés. Je n’y aperçois rien de compliqué, ni de factice, aucune recherche de l’effet, aucune préoccupation de mode et de fantaisie; la pensée s’accuse avec une probité qui n’est égalée que par sa grandeur même. Je voudrais que tous nos peintres et sculpteurs se fussent, avant tout, par une longue étude, pénétrés de cette vérité visible. Après qu’une austère discipline les aurait retenus devant ces marbres jusqu’à ce que ces lignes divines ou plutôt l’immatérielle idée quelles révèlent fussent devenues les principes mêmes de leur esprit, ils pourraient s’inspirer des sentiments divers qui agitent les temps nouveaux, des autres rêves de l’art et de la vie; mais ils s’appuieraient sur une base immuable, le bien esthétique, la beauté même. Je l’ai dit et je le repète avec une conviction obstinée : aucun de nos pensionnaires de la villa Médici ne devrait rentrer en France avant d’être venu à Athènes dans l’atelier de Phidias. Ils y trouveraient encore non-seulement cette conception métaphysique, la lumière morale et la foi, mais cette élégance particulière à l’art athénien et qui, comme une Heur qui s’épanouit et se fane vite, s’est perdue bien peu de temps après le siècle de Phi-

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dias. Ils n’en peuvent découvrir la trace, j’allais dire le parfum, dans les œuvres, savantes sans doute, mais de seconde main, qui remplissent le Vatican ou le Louvre : ce n’est qu’en Grèce que l’on peut goûter la suavité du marbre.

Avant de quitter le Parthénon, je dois signaler quelques détails de pure archéologie. On a constaté récemment plusieurs dispositions assez singulières dans la construction du temple : d’abord la légère inclinaison des lignes verticales extrêmes qui se rencontreraient dans l’espace si elles se continuaient, de telle sorte que la nef et les colonnes seraient la base d'une haute pyramide; ensuite la courbe presque insensible, mais certaine, de la ligne horizontale du stylobate; enfin les distances et les grosseurs volontairement inégales des colonnes de la façade. Ces irrégularités, combinées avec une précision parfaite et une merveilleuse entente de l'optique, contribuent à l’harmonie générale de l’édifice, préviennent la roideur et la sécheresse des proportions géométriques, et lui donnent une vie, une grâce que l’esprit reconnaît sur-le-champ sans en soupçonner les causes. L’ensemble nous ravit sans que nous ayons besoin de nous rendre compte des moyens dont l’artiste a fait usage, et le but est atteint par des calculs dont je n’ai pas à me préoccuper. Il suffit à mon regard et à ma pensée que l’œuvre les satisfasse, et, à ce point de vue, leurs désirs sont comblés.

Je descends du temple par les degrés modernes de la façade occidentale, et je me retrouve en bas pour contempler le fronton vide. Là se développait jadis l’œuvre grandiose d’Alcamène, la lutte de Neptune et de Minerve. Il ne reste plus qu’un pan de mur du fond et le groupe de Cécrops et Aglaure; encore ce groupe est-il décapité. A l’orient, c’est lord Elgin qui est le destructeur; à l’occident, c’est Morosini. Après avoir bombardé le Parthénon, le général victorieux songea au pillage; ce fut le fronton occidental qui devint sa

proie. Mais ses ouvriers, non moins maladroits que les Romains à Corinthe, laissèrent tomber les marbres sur le roc, et tout fut brisé dans cette chute. On ignore même ce que sont devenus les fragments que l’on eût aujourd’hui recueillis avec une piété filiale, si les Vénitiens ou les Turcs les eussent laissés devant le temple; sauf une tète qui à travers toutes les vicissitudes, les aventures et les naufrages, a été enfin recueillie au Louvre, tout a été dispersé. Cécrops est demeuré seul à l’extrémité de l’entablement, assis, appuyé sur sa main tandis que sa fille Aglaure l’entoure d’un geste affectueux et familier; elle semble vouloir le consoler de sa solitude. L’œuvre exquise et puissante illumine le front ravagé.

Tel est à peu près, aujourd’hui, le Parthénon démantelé, dépouillé des statues qui rayonnaient comme un Olympe sur sis murs sacrés, rompu au centre, meurtri à la face, victime couverte de blessures, nid des chouettes et des éperviers. Comme il a vécu peu de temps dans sa gloire! Alors le vermillon dorique étincelait sur les architraves; le pale azur des caissons étoilés d’or se fondait avec l’ombre des mutules; dans l’encadrement des triglyphes, le relief des métopes racontait les combats des demi-dieux et des centaures; les immortels se groupaient sur les frontons dans toutes les attitudes gracieuses et sévères; la frise ondulait sous les longues colonnades; les antéfixes et les acrotères scintillaient au soleil; tout le poëme de la forme et de la couleur rayonnait sous le ciel profond. A l’intérieur, au milieu des voiles et des tapisseries splendides, précédée du double rang des colonnes superposées, la Minerve chryséléphantine, présentant la Victoire à la cité d’Athènes ou plutôt l’Idéal à l’humanité, plongeait dans l’infini le glauque regard de ses yeux d’agate; dans le trésor de la déesse s’amoncelaient les couronnes, les armes, les lyres, les boucliers dorés, les statuettes, la mul-

LE PAUTliÉNON.

titude des offrandes sans cesse renouvelées par la piété des peuples éblouis.

Sombre destinée du chef-d'œuvre de l’art antique! Tout s’est déchaîné pour sa ruine; toutes les viles passions humaines l’ont trahi tour à tour. La cupidité des uns a dispersé les richesses vénales; la brutalité, la superstition, l’ignorance. l’avide égoïsme des autres ont dégradé et détruit la plus grande partie du reste et presque complété le désastre. Ne reprochons rien au temps, qui, dans ce climat si doux, n’eût rien renversé ni altéré même. C’est l’homme seul, — homo edacior, — qui a brisé ce qu’avait fait l’homme. C’est la barbarie et la prétendue civilisation moderne qui ont accablé la merveille d’une civilisation plus haute que la nôtre. Ainsi les siècles qui se succèdent effacent l’œuvre des temps qui les ont précédés ; tout s’use, se modifie ou s’effondre, et il faut que les générations recommencent sans cesse le travail humain qui disparaît peu à peu de la surface de la terre. Mais tandis que la nature renouvelle constamment ce qui succombe et répare ses pertes avec une immuable fécondité, les hommes ne peuvent pas refaire ce qu’ils ont détruit sur l’Acropole. Les ruines attestent, ici, à la fois nos fureurs stupides, la grandeur du génie d’autrefois et notre impuissance à l’égaler. Elles nous accusent et elles nous défient. Il y a dans le Parthénon, pour qui sait comprendre le langage silencieux du marbre, à côté du mépris indigné pour les Barbares, une ironie superbe pour notre faiblesse. Le sourire dédaigneux de Minerve est la vengeance du sanctuaire écroulé.

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