‹ Lettres athéniennesChapitre 7 sur 22 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

LE VIEUX P ART II ÉN 0 N

Lorsque Périclès décida de construire sur l’Acropole des édifices qui fussent la gloire de la race athénienne , il n’obéissait pas à une inspiration capricieuse. Les génies de cet ordre n’ont point de fantaisies, et le caractère même de leur puissance est de représenter des circonstances supérieures dont ils ont le mérite personnel de comprendre et de développer les forces fécondes. Ils sont les agents décisifs des idées accumulées par les générations précédentes; si leur œuvre est magnifique, c’est parce que l’heure était propice; les siècles ont été leurs collaborateurs.

Au moment donc où Périclès préparait l’apparition des Propylées et du Parthénon sur la scène de l’histoire, il fallait que l’art athénien, dont la maturité latente réclamait son épanouissement, put affirmer son énergie dans la plénitude de sa liberté. Le grand homme d’État donnait aux architectes et aux sculpteurs de sa patrie le vaste atelier où il leur était permis de déployer leur envergure; il leur prodiguait l’afiectueuse protection nécessaire au travail de l’artiste; son admiration soutenait leur courage et entraînait l’enthousiasme des multitudes; mais en outre il venait à son heure. Enfin il demeurait fidèle, par cela même que son initiative était logique et régulière, au sentiment historique

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et religieux d’Athènes, car les édifices qu’il se proposait d’élever avec une splendeur jusqu’alors inconnue étaient, en réalité, le renouvellement de monuments détruits.

Depuis des siècles, en effet, Minerve avait son temple sur l’Acropole. Plus de cent ans avant Périclès, Pisistrate, continuant un état de choses antérieur, avait érigé un Parthénon sur la colline sainte et l’avait fait précéder par de grands Propylées. Puis les jours néfastes des guerres médiques étaient venus; les Perses, vaincus à la longue, mais triomphants à l’origine par la puissance du nombre, avaient envahi l’Attique, saccagé Athènes, occupé l’Acropole, qu’ils étaient parvenus à escalader par surprise en passant par les anfractuosités de la grotte d’Aglaure, ouverte sur le flanc nord de la citadelle, puis brûlé de fond en comble les Propylées et le temple. Les Athéniens, après la bataille de Salamine, n’avaient plus trouvé sur le rocher de la déesse que d’informes ruines. Le culte national avait été rétabli à la hâte dans quelques enceintes provisoires, construites en bois peut-être, ou du moins en pierres grossières ou en matériaux légers, comme la terre cuite, et dans des proportions restreintes. Pendant les diverses périodes de la lutte poursuivie contre l’empire asiatique, on ne pouvait, faute de temps et d’argent, édifier de vastes monuments. D’ailleurs, le génie athénien n’était pas encore en mesure d’entreprendre un travail d’ensemble et digne de la cité.

Ce fut seulement après les succès décisifs qui assurèrent le repos extérieur de la Grèce, et quand une paix prolongée, une prospérité continue eurent donné ses moyens d’action à la civilisation attique délivrée des menaces barbares, que Périclès, maître du gouvernement par droit de génie, comprit que le moment était arrivé de donner à la déesse, ou plutôt à la sagesse divine protectrice d’Athènes, un sanctuaire splendide, et à l’art athénien les ressources néces-

saires à l’essor de sa pensée. Les traces de l’incendie allumé par les Perses furent alors effacées, les temples provisoires renversés, et les Propylées d’abord, puis le Parthénon, après vingt années d’un labeur à jamais illustre, apparurent aux yeux du peuple ébloui.

Qu’étaient devenus les restes des monuments de Pisistrate et des œuvres d’art qui s’y trouvaient renfermées? Il n’en restait que bien peu de vestiges. Derrière le mur du sud des Propylées, une ante de marbre sur une base coupée en diagonale par la construction nouvelle; dans cet angle, un piédestal de statue; le long du flanc septentrional du Partliénon, quelques fondations à fleur de terre, discutées d’ailleurs parles archéologues ; dans une tranchée du coté de l’est, des amas de fragments mêlés à des détritus de charbon, témoignages authentiques de l’incendie. Rien ne paraissait donc avoir subsisté des grands édifices archaïques. Toutefois des mamelons de terre gazonnée se prolongeant sur une certaine étendue au pied de la façade orientale du temple de Minerve excitaient à bon droit la curiosité des savants : on supposait que ces masses superposées à l’ancien sol, et dans lesquelles, pour ma part, j’avais trouvé des morceaux de vases ou des fonds de lampes, recélaient au moins quelques épaves du désastre des guerres médiques, et probablement aussi quelques restes des édifices provisoires. On pensait que bien des ruines et des objets mutilés avaient pu être accumulés sur cet emplacement à l’époque où les architectes de Périclès avaient déblayé le sol pour y poser les fondements du Parthénon, et qu’on avait alors rejeté sur ces débris les terres inutiles.

Dans cette hypothèse, la Société archéologique d’Athènes a commencé en 1882 des fouilles qui se sont poursuivies jusqu’à l’été de l’année suivante, et qui, malheureusement, ont été depuis interrompues. «On a creusé à quatre ou

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cinq mètres de profondeur, jusqu’au niveau des bases du Parthénon, sur une étendue d’une quinzaine de mètres de long et de sept à huit de large, et les travaux ont été récompensés par de curieuses découvertes.

La pioche des ouvriers n’a guère rencontré, il est vrai, de fragments d’architecture, et il faut en conclure, d’une part, que les fondations des anciens édifices ne s’étendaient pas jusque-là, mais ont été recouvertes par celles du Parthénon, d’autre part, que les murs et les frontons ont entièrement péri soit dans l’incendie allumé par les Perses, soit plutôt dans les démolitions qui ont suivi la consécration du nouveau temple. Ce qui reste du mamelon à détruire n’est pas assez grand pour contenir de vastes parties de monument; les tambours de colonnes grossièrement travaillées qui se sont rencontrées sous le sol sont évidemment des rebuts abandonnés par les architectes du Parthénon ; d’où je suis amené à croire que l’emplacement des fouilles récentes avait été destiné à recevoir, soit les morceaux de marbre qui ne satisfaisaient pas les artistes, soit les débris confus qui avaient subsisté des temples primitifs. Mais ces débris dédaignés, dont nous parlerons tout à l’heure, sont pour nous du plus haut prix ; on verra qu’ils jettent une grande lumière sur les origines de Part hellène.

Avant de les étudier, signalons au premier plan de la tranchée ouverte un fragment peu élevé, mais assez étendu, de l’ancien mur pélasgique fait de grosses pierres de formes différentes, juxtaposées sans ciment, et dont l’on retrouve des traces sur divers points de l’Acropole, notamment sur le côté sud des Propylées. Il est donc vraisemblable que ce mur, construit dans le même système que ceux de Mycènes et de Tirynthe, et qui appartient à la période préhistorique, encerclait jadis le sommet de la citadelle. On ne peut déterminer avec exactitude (les fragments étant très-espacés

les uns des autres et ne suivant pas une ligne directe) quelles étaient les sinuositésde cette construction vénérable; maison est fondé à penser du moins qu’elle se prolongeait sur toute la crête du sud, puisque nous laretouvonsaux deux extrémités.

J’en viens aux objets que nous ont donnés les fouilles. J’ai remarqué d’abord un grand nombre de morceaux de terre cuite peinte, soit des antéfixes, soit de longues bandes plus ou moins larges, qui s’associaient au couronnement des édifices. Ces bandes et ces antéfixes sont coloriées; elles représentent soit des palmettes brunes sur fond jaune clair, soit des volutes rougeâtres, soit des guirlandes de laurier, soit des grecques, soit des têtes de Gorgone hideuses, les dents saillantes, les cheveux rouges, le nez épaté, les yeux féroces. Leurs dimensions sont très-variées, ce qui indique toute une série d’ornementations compliquées, et il est difficile de se rendre compte de leur suite ou de leur superposition. Je ne saurais dire davantage si elles ont appartenu au Parthénon de Pisistrate, — ce que leur grand nombre me ferait cependant supposer, — ou bien aux monuments religieux élevés après les guerres médiques et avant l’époque de Périclès. Quoi qu’il en soit, elles remontent certainement à la période archaïque qui a immédiatement précédé Ictinus et Phidias, c’est-à-dire au sixième ou cinquième siècle avant Jésus-Christ, et elles achèvent de démontrer la polychromie des édifices; elles attestent encore l’alliance des ornements de terre cuite avec la pierre et le marbre dans les temples de cette époque. On doit donc se figurer ces monuments entourés à leur sommet de ces acrotères, de ces longues frises, de ces fleurons coloriés qui dominaient les colonnades et les frontons. L’entablement des temples, brillant de ces différentes nuances, devait présenter un aspect étrange, et il faut reconnaître que la fantaisie a précédé la régularité dans la pensée des artistes grecs.

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Quelle que soit la valeur de ces documents et aussi des morceaux de vases et de bronze et des inscriptions archaïques également exhumés en cette place, elle ne saurait être comparée à celle des œuvres de sculpture que les fouilles ont rendues à la lumière. Plusieurs sont des exemplaires d’une inspiration encore presque enfantine et dérivent du style hiératique de l’Égypte et de l’Assyrie; d’autres se rattachent aux écoles déjà savantes qui florissaient avant Phidias; sanss’ètre affranchis des types consacrés et des attitudes rigides, les vieux maîtres pressentaient l’harmonie des lignes, connaissaient les formes vivantes, et, comme la plupart des artistes ou écrivains des siècles indécis, ils arrivaient en cherchant vainement l’idéal, à une science réaliste d’une précision singulière. Toutes ces œuvres d’ailleurs sont polychromes; la coloration des marbres antiques est désormais au-dessus de la discussion.

Examinons ces fragments avec soin. Voici d’abord une statuette brisée en quatre morceaux qui heureusement se rajustent avec exactitude. La hauteur totale de l’ouvrage est de soixante-dix centimètres. La tète est coiffée de rouleaux rougeâtres; la figure grave, rude, muette; la pose droite et roide; le corps est entièrement vêtu d’une cotte faiblement colorée de brun; les bras unis au corps; les pieds joints sont chaussés de babouches pointues et peintes en vermillon. C’est une divinité féminine des premiers âges de la Grèce, maigre, laide, sans idée, sans regard, sculptée grossièrement d’après un type traditionnel importé des bords du Nil et dont l’artiste peut-être ne pouvait s’écarter sans impiété. Telles devaient être les statues de bois que l’on croyait tombées du ciel. L’anthropomorphisme de ces temps n’osait pas donner aux dieux le mouvement humain; il prétendait exprimer la majesté par la rectitude mathématique des formes, la supériorité des êtres immortels par l’impassibilité

du visage, la puissance fatale par la stupeur mystique. Les divinités d’Homère étaient des conceptions poétiques, mais l’idée philosophique et religieuse, la théodicée orthodoxe d’alors ne les avait certainement pas acceptées ; Homère était un « fantaisiste » dont les créations n’avaient rien à voir avec les symboles consacrés. Les prêtres et la multitude ne comprenaient pas les dieux comme des êtres pareils à l’homme par les attitudes, les sentiments, la grâce des visages. Il n’y a que de vagues similitudes entre leur Olympe farouche et l’humanité. L’idole n’a de commun que certains traits avec ses adorateurs. On 11e se familiarise point avec elle. Ses formes géométriques et conventionnelles doivent indiquer qu’elle 11’est qu’un symbole, et que les apparences accessibles à la faiblesse de nos sens doivent nous révéler une autre nature que rien n’émeut et n’altère. Cette pensée, d’ailleurs, conforme aux doctrines philosophiques de cette période, à la fois matérialiste et mystique, était d’autre part aisément admise par les artistes inhabiles dont elle dissimulait l’ignorance; incapables encore de reproduire la figure humaine et de lui donner la vie, ils se maintenaient volontiers dans la répétition exacte des types fixés par le rite; c’est ainsi que ne pouvant faire les divinités plus belles que les hommes, on se contentait de les faire différentes; à défaut de la splendeur majestueuse que les sculpteurs étaient impuissants à traduire, on leur donnait le calme absolu comme l’expression même de la force et de l’immortalité.

J’ai remarqué dans les œuvres de la même période une autre statuette plus petite, brisée au-dessus des genoux; la figure rieuse est sans caractère; la coiffure épaisse, ondée, se prolonge en diverses nattes minces jusqu’au-dessous du sein. Cette disposition des cheveux était traditionnelle, peut-être hiératique; je la retrouve dans plusieurs autres bustes de ce temps et aussi des temps postérieurs. Ce 11’est

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que beaucoup plus tard que la statuaire, se conformant à la mode adoptée par les femmes grecques, a relevé la chevelure autour de la tête ou l’a réunie en catogan. La coloration des prunelles est visible; le regard fixe. Le corps est couvert d’une double tunique plissée, ornée de zigzags verts. Cette statuette e*t évidemment encore une représentation de la divinité, un peu moins ancienne peut-être que la précédente, mais toujours immobile, sans expression et sans vie. Même son sourire indécis ne lui donne rien d’humain.

Il en est de même d’une tète de femme assez laide, dont les cheveux sont peints en rouge; des traces de vermillon sont aussi fort sensibles dans les yeux. Ce travail est contemporain de ceux dont je viens de parler. Le style est analogue; ce sont des œuvres du même groupe. En accusant ici fortement les saillies de la face, l’artiste a certainement cherché à en aviver l’expression; mais sa main inhabile a mal servi son désir; elle n’a réussi qu’à donner à cette figure un aspect bizarre.

Je rencontre des incertitudes d’exécution pareilles et, disons-le même, une surprenante grossièreté de forme dans un bas-relief de pierre brisé en plusieurs morceaux, mais qui devait être disposé en forme de fronton. Le dessin de ce basrelief rappelle, par la roideur des profils et la platitude des modelés, les peintures de certains vases archaïques de rite funéraire, mais il est loin d’atteindre à la délicatesse des lignes dont les peintres céramiques circonscrivaient leurs ouvrages. Le sculpteur a voulu représenter un char traîné par plusieurs chevaux et monté par un guerrier; mais avec quelle lourdeur son ciseau a taillé les contours ! Quelle ignorance accuse cet essai maladroit ! En outre, le personnage est recouvert d’une couche de peinture rose uniforme ; sa barbe est noire sans nuances, les chevaux d’un vert désagréable à l’œil. Peut-être, il est vrai, faut-il attribuer ces couleurs fausses

et criardes au long séjour dans le sol, qui a dû atténuer les tons et dégrader les teintes; quoi qu’il en soit, ce coloriage sur des formes vulgaires où ne se révèle aucune science n’est qu’un produit médLyre d’un art dans l’enfance, hésitant entre des traditions vagues, usant de la couleur à la façon des enlumineurs et du ciseau comme les tailleurs de pierre, également éloigné de la vie et de la beauté.

On a trouvé non loin de là un bras d’une exécution fine qui n’est certes plus du même siècle; il est à demi recouvert d’un vêtement à plis tuyautés dont le bord est peint en brun, et l’on y remarque un anneau en trompe-l’œil qui imite à s’y méprendre le bronze oxydé. Signalons aussi un pied de statuette de marbre savamment étudié, svelte, léger, coloré de rose; la sandale et le cordon qui l’attache sont figurés par une teinte rouge; ce fragment est curieux surtout à ce point de vue : il démontre en effet que nonseulement les yeux, les cheveux, les lèvres et certains détails du vêtement recevaient la couleur, mais que les chairs mêmes étaient parfois relevées par des nuances assez vives. La peinture et la sculpture, à l’origine, étaient donc des arts unis; ce qui s’explique assez bien par l’absence d’un idéal supérieur et par la naïve pensée de se rapprocher de la nature. L’artiste, ne pouvant l’atteindre à son gré par la perfection des formes, s’efforcait du moins de l’imiter par la reproduction plus ou moins juste des colorations, qu’il ne songeait pas à en séparer et qui étaient plus sensibles à son regard que les lignes et le style. Il faut en effet une éducation artistique très-élevée, et dont les races primitives sont dépourvues, pour dégager la sculpture de la couleur et pour comprendre sans accessoires la pureté de l’idéal.

Je n’ai parlé jusqu’ici que de morceaux intéressants pour 1 histoire de 1 art et plutôt instructifs que séduisants. J’ai maintenant à vous entretenir de plusieurs fragments d’une

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beauté rare qui appartiennent à une époque plus récente. L’inspiration est toujours archaïque, mais un sentiment supérieur les anime; ils annoncent l’avénement prochain de la grande période de la statuaire athénienne. Il n’y a peut-être pas beaucoup d’années écoulées entre ceux-ci et les statuettes que je viens de décrire; mais les maîtres qui ont sculpté les œuvres dont je dois vous parler ont certainement senti passer dans leur âme le souflle d’un temps nouveau. En outre, leur science est presque parfaite; ils entrevoient la liberté et la vie comme la lumière à travers une brume de plus en plus transparente. On sent que ce dernier voile va tomber ; la génération suivante considérera dans leur splendeur et reproduira les types éternels.

Ce n’est pas seulement un praticien consommé, mais un grand artiste qui a sculpté, à demi-grandeur naturelle, ce buste de jeune fille qui fait penser à la Diane chaste et farouche. On a bien voulu le sortir pour moi de la vitrine basse où il était provisoirement étendu, et le placer debout à une hauteur convenable ; j’ai pu ainsi l’examiner dans tous les sens. J’ai rarement vu d’œuvre d’une beauté plus saisissante. La tète est à peu près intacte; sous une chevelure épaisse, un peu massive peut-être, formée d’ondes frissonnantes et dont les tresses, selon l’antique usage, descendent sur la poitrine, apparaît le visage régulier, sévère et doux. Je n’y rencontre pas la suavité virginale; l’archaïsme est encore sensible dans l’âpre rigidité des lignes, mais il est tempéré par la délicatesse du travail et une expression d’étonnement pudique. Le front est bas, les yeux de grandeur moyenne, les prunelles vaguement colorées ; le nez précis est légèrement ébréché à son extrémité; une sorte de petite moue dédaigneuse accentue la bouche ; les lèvres sont avivées par une mince couche de carmin. Le tour des joues et les attaches du cou sont modelés avec un sentiment exquis

des grâces de la jeunesse; un léger péplum, orné de dessins rouges et noirs, couvre les seins : les épaules, fort basses, font d’autant mieux ressortir la svelte élégance de ce buste charmant. Malheureusement ce chef-d’œuvre est brisé audessous de la poitrine; tel qu’il est, il atteste la perfection où était arrivé l’art grec en un temps postérieur de très-peu sans doute aux guerres médiques, et je le regarde comme un des plus précieux vestiges de la sculpture athénienne. Ce n’est pas là encore la beauté expressive et sereine que Phidias révélera dans sa majesté, mais l’artiste est déjà bien éloigné de la rectitude hiératique ; il serre de près la nature, il en comprend la souplesse, il pressent la vie mystérieuse du marbre. Un progrès de plus, et ces yeux fixes seront émus, ce visage un peu morne s’éclairera, ces lèvres diront une pensée, l’impassible déesse palpitera; le mythe de Pygmalion va se réaliser; il ne faut plus qu’un rayon de soleil, et l’on verra apparaître Pâme qui est à la veille d’éclore.

La coloration de ce fragment d’un style si pur a été sans doute atténuée par le temps, et l’action de Pair me paraît déjà Pavoir pâlie; mais je crois qu’elle était extrêmement discrète et ne s’étendait qu’aux cheveux, aux yeux et aux lèvres. Au contraire, une œuvre de la même époque, trouvée à la même place, d’un dessin non moins puissant, une tète de femme de grandeur naturelle, brisée au-dessous du menton, emprunte à la couleur une expression particulièrement énergique et bizarre. Le génie de l’artiste d’abord, les procédés polychromiques largement acceptés, et aussi l’action matérielle du long séjour sous la terre ont donné à cette inoubliable figure l’aspect et le prestige d’un fantôme. Le marbre a pris, dans ces ténèbres, une couleur de cire, une pâleur cadavérique. La chevelure épaisse est régulièrement disposée par ondes; une trace d’ornement semi-circulaire indique qu’elle portait une sorte de couronne probablement

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en métal; le front est élevé; les sourcils très-arqués sont tracés en noir, ainsi que le tour des yeux et les prunelles bombées et immobiles. Les pommettes saillantes, les joues, les détails du visage, le menton un peu en avant, les lèvres fortes et violemment teintées de rouge sont traités avec une science réaliste très-accusée. Les oreilles, larges et plates, portent en bas un cercle plein qui rappelle les bijoux des divinités égyptiennes; le nez, assez fort, est brisé à l’extrémité. Ces formes précises, ces couleurs vives sur ce fond jaunâtre donneraient par elles-mêmes un effet singulier à l’ensemble; mais ce qui assure à cette tète un prix inestimable, c’est son sourire mystérieux. Avec ce regard immobile et dur qui sied aux dieux inconscients que rêvaient les premiers philosophes ioniens et l’école éléatique, et après eux Épicure et Lucrèce, elle a sur les lèvres l’expression d’un sphinx. L’étrange déesse semble garder ironiquement le secret du féminin éternel, ou laisser voir le dédain cruel d’une olympienne pour la faible humanité. Je remarque, il est vrai, sur plusieurs sphinx également exhumés dans les fouilles avec leurs corps d’oiseaux et de grosses ailes arrondies, le même sourire moqueur, et je me demande si la tète que je décris n’appartenait pas à quelque monstre analogue; quoi qu’il en soit, son expression est infiniment plus énigmatique et plus profonde que celle de ces bizarres statues. Est-ce l’antihèse de ces yeux noirs et muets avec ces lèvres railleuses, l’opposition de cette pâleur de morte avec la vivacité de la figure ? Je ne sais, mais devant cette merveille de la sculpture archaïque, la pensée est attirée par une singulière association d’idées vers deux points extrêmes de l’art. Quelque surprenant au premier abord que soit ce rapprochement, je ne puis m’empêcher de songer à la fois à la tradition égyptienne dont elle dérive, et à une œuvre d’un temps voisin du nôtre, j’ose à peine la citer, — car cette

impression a l’air d’un bizarre paradoxe, — à la Jocondc. Je surprends sur ces visages féminins, avec toutes les différences de tradition et de style qu’il est inutile de rappeler, la même séduction dans l’ironie, le même calme souverain, le même sentiment intime d’une force irrésistible et cachée, la même expression hautaine et dédaigneuse. La tète grecque n’a pas, il est vrai, le charme voilé de l’œuvre de Léonard, mais l’une et l’autre semblent garder le même secret dans les plis du même sourire.

Un architecte ne pourrait dessiner la reconstruction idéale du vieux Parthénon avec le peu d’éléments que les fouilles ont jusqu’à présent livrés, et je crois même, eu égard au peu d’étendue des terrains encore inexplorés, que l’on ne trouvera jamais des indices suffisants pour assurer la vraisemblance des conjectures plastiques. Mais notre imagination plus libre dans ses hypothèses, peut chercher à rétablir quelques parties au moins de l’édifice disparu. Je me figure, au-dessus d’une porte, sous les colonnes massives du dorique primitif, le grossier bas-relief de pierre avec ses chars et ses coursiers disposés en fronton et mis en saillie par l’âpre éclat des couleurs opaques; sur le faîte du temple, je placerais les divers étages, les combinaisons multipliées des acrotères'et antéfixes de terre cuite jaune et rouge, développant les oves, les palmettes, les entrelacs, les rais de cœur, les longues feuilles de laurier, tout leur poème de sveltes et capricieuses arabesques; dans l’intérieur, je rétablirais sur les murs divers objets récemment retrouvés, quelques inscriptions, des plaques de bronze côtelées; je rajusterais sur les portes ces anneaux ciselés; les sphinx rangés face à face des deux côtés de l’édifice croiseraient leur regard immuable et leur rire indécis. Je réunirais les fragments de vases noirs à dessins rouges pour en former ces coupes ou ces lékythos où apparaissent les scènes mythologiques; les lampesde terre

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projetteraient dans l’ombre leurs fumeuses clartés; ces petites idoles aux pieds joints, finement colorées sur les lèvres et couronnées d’un bandeau d’azur, se rangeraient sur des étagères ou dans des niches assombries. Les immobiles figures aux cheveux rouges, au péplum vert seraient debout sur leur piédestal. La statue de quelque nymphe s’élèverait, dans mon rêve, sur le pied rose chaussé de la sandale. Le bras entouré du bracelet vert se rattacherait au corps d’une majestueuse divinité. Ces morceaux d’épaules et de jambes presque colossales où courent, pareils aux veines d’un marbre inconnu, des zigzags de couleur purpurine, formeraient l’image d’un géant barbare ou d’un dieu préhistorique. La blanche jeune fille dont l’admirable buste nous a séduit se dresserait au milieu de ces simulacres sévères comme l’image d’une divinité plus douce, à la fois comme l’œuvre d’une théogonie plus humaine et d’un art moins asservi. La pâle Joconde archaïque serait peut-être la déesse du temple, vêtue d’une tunique diaprée, roidie dans ses voiles mystiques, ornée de quelque étrange orfèvrerie égyptienne, à la fois fantastique et vivante, renfermant en soi le mystère de sa puissance humaine et divine, rieuse et terrible , sceptique et absolue.

Vaguement, sous une lumière tamisée par un vélum rouge tendu au centre, ces graves figures enfantées par les légendes orientales, symboles d’un culte redoutable, œuvres symétriques des écoles primitives ou des ateliers d’Argos et de Sicyone, peupleraient le temple profond. Le passé de la Grèce pélasgique, dorique et hellène réapparaîtrait ainsi devant mon regard; je reverrais dans celte reconstitution idéale de quelques fragments épars les traditions fabuleuses qui flottent à l’origine des traditions et des races, les conceptions atténuées des rites de l’Égypte et de la Phénicie. Et en même temps, sous les grands murs couverts de pein-

tures assombries, quelques statues révélant à demi le génie des générations nouvelles resplendiraient parmi ces œuvres barbares comme un pressentiment d’aurore, comme un rayon de jeunesse au milieu des farouches divinités du vénérable sanctuaire.

LETTRE YII

L’ÉRECHTHÉION.

Laissons le terrain des fouilles et les reconstructions idéales : quittons la tranchée d’où sont sorties ces œuvres étranges : nous voici de nouveau devant la façade orientale du Parthénon. Nous visiterons plus tard le musée où sont réunis les marbres trouvés à diverses époques sur le rocher de Minerve ; aujourd’hui allons droit vers la muraille du nord à travers les hautes herbes qui caressent de nombreux débris de stèles et de monuments romains. La blancheur de ces morceaux épars se détache sur la verdure sombre; quelques piédestaux se dressent autour du couronnement circulaire d’une chapelle dédiée par Auguste; il y avait là sans doute plusieurs petits édifices du même temps, si j’en crois les restes réunis sur cet espace : bases de colonnettes, plinthes fouillées en oves, chapiteaux ébréchés, fragments de porphyre rose, plis de tuniques, fleurons épanouis, caissons où se dessinent encore les pointes d’étoiles jadis dorées, moulures, denticules, cannelures, palmes corinthiennes et volutes ioniques.

C’est un peu au delà que s’élève l’admirable monument que nous devons maintenant parcourir, l’Érechthéion, formé de trois parties distinctes : le temple de Minerve Poliade, celui de Pandrose et la Tribune des jeunes filles. Nous sommes sur un des emplacements illustres de la mythologie

grecque; les architectes et les sculpteurs en ont fait un lieu sacré dans l’histoire de l’art.

Un temple, même dédié, comme il arrivait souvent, à plusieurs divinités, n’était d’ordinaire qu’un seul monument. Chaque dieu avait son autel et sa statue dans la même cella. L’Érechthéion a été conçu d’après un autre plan. Il est à la fois triple et un : triple en ce sens qu’il contient trois sanctuaires distincts ; un, parce que ces trois enceintes sont disposées de façon à former un tout. Le grand péristyle, tourné vers l’orient, et dont les colonnes de façade sont encore debout, sauf une seule qui a disparu, donnait directement accès dans le temple de Minerve Poliade (c’est-à-dire protectrice de la cité), dont la cella s’étendait jusqu’aux deux tiers environ de l’édifice total. Vers l’extrémité du mur latéral de droite, un portique dont les colonnes et l’entablement subsistent s’avance en équerre : on entrait par là dans le sanctuaire de Pandrose, qui occupait le dernier tiers de la cella de Minerve Poliade et qui était éclairé par une large ouverture ornée d’un rang de colonnettes posées sur le mur assez élevé qui terminait le parallélogramme. du temple. Sur le mur latéral de gauche se dresse un petit édicule, sorte de tribune surmontée par des cariatides qui en soutiennent l’entablement, et qui communiquait par une porte avec le Pandroséion ; il était consacré vraisemblablement au culte mystérieux figuré dans les processions par les jeunes filles qui portaient sur leur tète les corbeilles saintes. Le dessin général de l’Érechthéion présente donc une salle étroite et assez longue, flanquée à droite du portique du Pandroséion, à gauche de la tribune des Erréphore, et donnant à peu près dans son ensemble l’aspect d’un T dont les branches seraient de dimension inégale.

Je reviendrai sur les détails. Disons d’abord, en passant, que ce temple n’était pas dédié à Érechthée. Le demi-dieu

l/ÉRECHTHÉJON.

L’É RECHTHÉÏON.

athénien avait seulement un autel en dehors du monument, devant la façade ; son tombeau s’élevait auprès de cet autel ; l’un des sanctuaires appartenait à sa fille Pandrose; c’est sans doute à ces souvenirs qu’il faut attribuer le nom collectif qui est resté à toute l’enceinte. Ajoutons qu’Érechthée était un héros national particulièrement associé par sa légende aux origines fabuleuses de l’histoire athénienne. En désignant sous son nom la totalité des édifices dédiés en réalité à la religion même de la cité, les Athéniens affirmaient la pensée même dont ils s’étaient inspirés en les érigeant sur l’Acropole.

Cette dernière réflexion explique un fait assez bizarre au premier abord. Comment comprendre qu’à deux pas du Parthénon, et pour ainsi dire à son ombre, Athènes ait cru devoir, trois ans après l’achèvement de l'œuvre d’ictinus, élever un autre temple à Minerve ? Le Parthénon fut terminé, en effet, en 435 avant Jésus-Christ, et l’Érechthéion commencé en 432. Je crois qu’il n’y a pas à se méprendre sur l’idée athénienne : la Minerve Poliade et la Minerve du Parthénon étaient, sous le même nom, deux aspects fort différents de la même divinité. La déesse d’ictinus et de Phidias était la figure visible de la Sagesse éternelle : son empire s’étendait à tout l’univers : le caractère même de sa puissance mystique ne permettait pas de la considérer comme le bien propre d’une cité. La déesse de l’Érechthéion ne planait pas sur ces hauteurs; elle n’affectait pas cette forme philosophique et cosmopolite. Génie tutélaire de la ville qu’elle avait fondée, renfermant son action bienfaisante dans les limites de l’Attique, elle était la lumière des foyers athéniens, l’inspiratrice des institutions, l’être surnaturel et familier tout ensemble qui dirigeait les citoyens, se chargeait de les défendre, soutenait leur cause sur le champ de bataille et devant le tribunal des dieux. Elle était la mère et

l’amie du peuple : c’était à elle que s’adressaient les vœux particuliers et les prières patriotiques; toutes les légendes du sol remontaient vers elle; la patrie, et non pas l’humanité, vivait à son ombre. Il fallait donc qu’elle eût dans la citadelle son temple, son culte spécial, comme elle avait ses mystères et sa mission. L’Érechthéion actuel est d’ailleurs construit sur les ruines d’un temple archaïque évidemment conçu dans la même pensée.

Les esprits élevés, les sages, ceux qui concevaient l’invisible vertu répandue sur la terre comme la clarté du soleil adoraient la Vierge du Parthénon : mais les familles, les associations civiques, les magistrats, les multitudes, fidèles avant tout aux souvenirs nationaux, aux traditions locales, concentraient leur idéal religieux dans la divinité de l’Érechthéion. Là se dressait non plus une statue d’ivoire et d’or, œuvre d’un art nouveau et supérieur aux choses terrestres, mais le vieux simulacre de bois, revêtu d’ornements traditionnels, sculpté, disait-on par Dédale, c’est-à-dire par un maître préhistorique et fabuleux. C’était sur cet emplacement qu’avait eu lieu la dispute de Minerve et de Neptune, briguant tous deux la gloire de nommer et de protéger la ville naissante ; c’était dans un coin du temple que vivait l’olivier sacré que la fille de Jupiter avait fait surgir du sol et qui se couronnait d’une verdure immortelle : c’était au pied du péristyle de Pandrose que le dieu de la mer avait frappé le roc d’où s’était élancé le cheval fougueux. On voit encore, dans un creux ménagé sous les fondations, la trace du trident de Neptune figurée par une excavation irrégulière. Tout ici redisait l’histoire de la déesse et d’Athènes, et de combien d’offrandes la piété locale des citoyens avaitelle rempli ces sanctuaires aujourd’hui entièrement écroulés à 1 intérieur, livrés aux éperviers et aux chouettes, encombrés d’informes débris !

L’ÉRECHTHÉION.

La tribune, sur laquelle s’élèvent les six cariatides soutenant sur leur tète l’aérienne architrave, renfermait, selon toute apparence, les objets mystérieux de ce culte exclusivement national : les corbeilles des processions, les voiles destinés au costume de la déesse, peut-être les ornements sacerdotaux, les ustensiles des rites et les vases sacrés. On y entre maintenant du dehors par une ouverture pratiquée sur le côté droit, mais autrefois on y pénétrait par le temple de Pandrose, dont elle formait une annexe et dans lequel étaient vraisemblablement placés, comme dans le sanctuaire le plus reculé, les reliques les plus précieuses et les plus anciens souArenirs. L’intérieur de l’Érechthéion étant entièrement détruit, les dalles des temples étant même effondrées dans un sous-sol assez profond, il est impossible de savoir si la salle de Minerve Poliade communiquait avec le Pandroséion ; mais ce dernier sanctuaire a conservé les deux portes qui donnaient, l’une sur le portique de droite, l’autre sur la tribune des Cariatides : les prêtresses et les jeunes vierges consacrées pouvaient ainsi pénétrer dans la tribune sans passer par la cella de Minerve. Telle est à peu près l’architecture de ces trois enceintes dédiées à un seul culte, à la déesse légendaire dont Érechthée et Pandrose avaient été les serviteurs fidèles.

La pieuse Athènes avait évidemment voulu donner à ce nouveau temple une richesse et une élégance particulièrement délicates et intimes. Tandis que le caractère du Parthénon est la solennité d’un art grandiose et sévère approprié à l’ample génie d’une religion universelle, l’Érechthéion au contraire semble, par la grâce recueillie de son architecture, par le fini des moindres détails et par une sorte de recherche de l’ornement, exprimer une pensée plus familière, un respect plus affectueux et je ne sais quel désir filial d’entourer d’un luxe féminin la protectrice de la cité. La colonnade

ionique de la façade s’élance avec une sveltesse jusqu’alors inconnue : on dirait les plis d’une robe légère; les chapiteaux, merveilles de ciselure, sont travaillés comme des bijoux; les contours de la volute arrondissent de moelleux replis : les rais de cœur, les oves, les rangs de perles entourent le gorgerin comme un collier monté par un habile orfèvre : les palmettes de la frise se déploient comme un éventail. Non-seulement le haut des colonnes, mais la partie supérieure des antes et des murs sont couverts de ces broderies de marbre, de ces exquises arabesques. Les cannelures semblent avoir été caressées par le ciseau; les tores, ordinairement tout unies, sont ornées d’anneaux sculptés qui figurent un riche bracelet; au bas des murailles, les moulures étagent leurs minces reliefs et leurs renflements discrets comme un feston au bord d’une tunique ; les caissons du portique de Pandrose, jadis relevés par des couleurs douces, des bleus atténués et des étoiles d’or, semblent autant de coffrets précieux ; enfin des rosaces travaillées avec une délicatesse infinie rappellent le calice de fleurs épanouies. Je reconnais partout, dans ce temple, l’hommage d’un peuple à une femme, à une déesse qu’il aime autant qu’il l’adore : les Athéniens ont voulu faire de ce temple le séjour le plus propre à la séduire et à la fixer à jamais; de là toutes les fantaisies des ciseleurs, des architectes et des sculpteurs, tous les attrayants sourires de Part le plus varié et le plus fin, tous les souvenirs de la parure : c’est une piété attendrie qui se révèle, pour qui sait voir, dans cette merveilleuse idylle de marbre.

Je m’arrête encore avec vous devant les virginales cariatides; je ne passe jamais à leurs pieds sans les envelopper d’un regard ému. Elles aussi, comme les frontons, les métopes et la frise du Parthénon, comme tout ce qui subsiste sur ce sol grec secoué par tant d’orages et profané par tant

L’É RECHTHÉION.

de barbares, elles ont souffert du temps et des hommes. Leurs bras sont brisés, leurs tuniques çà et là frustes, et sur leurs beaux visages, on voit la trace de brutalités inconscientes ou sacrilèges. Lord Elgin, dont on retrouve encore ici les funestes convoitises, a enlevé l’une des quatre statues de la façade, dont il a fait ainsi écrouler l’architrave, aujourd’hui rétablie soigneusement par des soins pieux *. Il est vrai que l’Angleterre a offert pour remplacer la vierge traînée en esclavage à Londres, un moulage grossier que l’action de l’air a noirci, et dont la sombre teinte est d’ailleurs opportune : elle rompt, il est vrai, l’harmonie des marbres, mais elle donne au plâtre l’aspect lugubre et accusateur d’une figure en deuil. Ce n’est pas le seul outrage qu’ait subi la Tribune : une autre des cariatides avait disparu : on n’en a retrouvé que le buste réparé en marbre par un copiste honnête et de bonne volonté, mais pourvu d’un ciseau inhabile. Et cependant, telle qu’elle est demeurée après ces mutilations, la tribune des Erréphores reste un des chefs-d’œuvre de l’art grec, l’expression la plus haute de la période qui suit le siècle de Périclès et précède les perfections raffinées du temps de Praxitèle. Achevé vers le milieu de la guerre du Péloponèse, ce travail, dont on ne connaît ni l’architecte ni le sculpteur, est évidemment conçu dans le style puissant et grave de l’école de Phidias. L’artiste, préoccupé de la forme architecturale que devaient affecter des statues substituées à des colonnes, a été moins libre dans son inspiration que les maîtres du Parthénon; mais obligé par la nature de la composition à une sorte de rigidité qui rappelle vaguement l’archaïsme, il l a volontairement atténuée en donnant aux attitudes uniformes des jeunes filles une sorte de

1 C’est M. Piscatory, ministre de France en Grèce de 1840 à 1847, qui s’est donné l’honneur de réparer la tribune.

rhythme qui annonce déjà les délicates harmonies de l’âge suivant.

Les vierges debout, portant la corbeille mystique des fêtes de Minerve, tiennent la tète droite et fière : l’architrave s’étend sur leurs fronts sans paraître leur coûter d’effort. La pureté des lignes de leurs bustes et les plis légers des tuniques esquivent la vigueur nécessaire et un peu massive des contours pour n’en laisser comprendre que la justesse : les jambes, que les vieux statuaires eussent lourdement réunies, que les siècles suivants eussent diversement posées, sont alternativement droites et infléchies, de sorte que la régularité de l’action commune subsiste sans être ni roide ni monotone. L’artiste était en présence d’un redoutable problème : créer un groupe avec des figures isolées, placées à égale distance les unes des autres. Il a rencontré l’accord en combinant la ressemblance des attitudes avec la variété du mouvement. Les lignes diffèrent et se relient, et chacune des cariatides est complétée par celle qui la précède et celle qui la suit. L’unité de l’œuvre est ainsi fondée par la continuité des contours réciproques autant que par la pensée commune et sensible dans la similitude des poses. Et elle est si bien établie que l’absence d’une seule de ces six figures détruirait l’ensemble, de même qu’une de plus romprait la relation précise qui les unit entre elles et substituerait au groupe une série de personnages solitaires. Admirons ici la science de l’équilibre qui est l’un des principaux caractères de l’art grec : en construisant un édifice où se confondent l’architecture et la sculpture, il a tenu compte, avec tant de tact et de science, des règles de l’une et de l’autre que les statues participent de la majestueuse régularité de la colonnade et, bien que juxtaposées, conservent la vie et la beauté propres à la statuaire.

Je ne crois pas qu il y ait lieu de discuter longuement

L’ÉRECHTHÉION.

l’opinion de quelques auteurs qui ont prétendu que les cariatides représentaient les femmes de la ville de Caryès réduites en esclavage. Cette assertion, naïvement reproduite par Pausanias, d’après les bavardages de son guide, démontre seulement combien, au deuxième siècle après Jésus-Christ, le souvenir des antiques traditions était altéré. Quand on sait quel était le mépris des anciens pour la servitude, comment pourrait-on supposer que le peuple athénien en eût placé l’image sur la façade d’un temple, et qu’il eût donné à des esclaves la fonction auguste de supporter le couronnement d’un édifice national ? Jamais, à cette époque sévère où la sculpture était encore un art presque exclusivement réservé aux dieux, ou du moins aux scènes héroïques, religieuses ou funèbres, un sculpteur n’eût osé, par un caprice impie, infliger aux divinités la société flétrissante des esclaves. Nul spectacle inférieur, nulle image étrangère aux pensées pieuses ne devait souiller le regard des prêtres et des croyants, et l’on eût commis l’inconvenance de placer sur le territoire des dieux, au seuil même de leur demeure, des êtres impurs et dégradés! L’hypothèse des femmes de Caryès, malgré l’apparence étymologique, ne supporte pas l’examen, et il ne faut pas hésiter à reconnaître, dans les cariatides, l’image des vierges de la procession des Panathénées. Non-seulement les corbeilles placées sur leur tète indiquent une cérémonie presque sacerdotale, mais encore la libre fierté de leur pose révèle le sentiment intérieur d’une mission sainte, la majesté d’un rite, un acte de patriotisme et de foi. J’ai déjà indiqué ailleurs cette opinion, en un temps où je ne les avais vues qu’en passant 1 ; depuis lors, une étude constante a confirmé mon impression première. Les cariatides personnifient les

1 Lettres du Bosphore, p, 317.

chastes filles de la patrie, choisies pour prendre part à une manifestation du culte solennel, entourées de l’amour et du respect de la cité; elles se tiennent debout sous la haute architrave, veillant auprès du temple avec une sérénité que rien ne trouble, glorieuses de leur fardeau, protégées par l’ombre mystique de la virginale déesse.

Autour de l’Érechthéion , dont nous quittons maintenant l’enceinte, s’élevaient des tombeaux, des stèles et des statues. Rien n’en a subsisté; nous marchons dans les hautes herbes, parmi des fragments muets. Quelques cubes de marbre, les uns tout à fait lisses, les autres portant des noms inconnus, des débris de la frise, la moitié inférieure d’une statue de femme assise, les restes du portique occidental du Pandroséion, colonnade légère dont il ne reste plus que les bases rondes, voilà tout ce qu’ont laissé les hommes et les siècles en ces lieux où palpitait l’âme d’Athènes. Le colossal bronze de Minerve Promachos tenant en main la lance et que les navigateurs apercevaient de loin comme un phare, le célèbre quadrige, les autels d’Érecthée, tout a disparu. Nous en cherchons les traces sur les aplanissements du rocher, dans les affaissements du sol ; des fouilles pratiquées en ce moment sur ces monticules de gazon n’ont donné jusqu’à présent qu’une statuette de bronze archaïque, un curieux fragment de peinture et divers morceaux d’architecture sans intérêt*. C’est à l’archéologie de restituer avec plus ou moins de certitude tout un monde détruit, mais non pas oublié.

Je ne voudrais pas descendre de l’Acropole sans faire avec vous le tour des murs intérieurs. Ceux du sud ont gardé le nom de Cimon, fils de Miltiade, qui les a recon-

1 Depuis que cette lettre a été écrite, d'importantes découvertes ont été faites sur cet emplacement. J eu expose les résultats dans l une des lettres suivantes.

L’É R ECII T HÉ 10 N.

struits à ses frais ; mais on n’en voit plus que le couronnement, modifié çà et là par des rangées de créneaux modernes. Au dehors, la muraille antique, soutenue par de puissants contre- forts, descend jusque sur le rocher, mais elle a été recouverte par les Barbares, Francs, Vénitiens, Florentins ou Turcs, d’une couche épaisse de pierres sous lesquelles disparaît le travail grec. On connaît mieux les murs du nord, que Ton appelle murs de Thémistocle; sur plusieurs points, des tranchées ouvertes laissent voir de belles assises de pierre, ajustées, polies, taillées, bisautées même avec une perfection extrême; elles se prolongent sous des encombrements de terre et de constructions turques qui bientôt, j’espère, seront renversées. Au dehors, elles sont beaucoup moins régulières. On sait en quelle hâte Thémistocle les fit bâtir, malgré l’opposition de Sparte; pour détourner l’attention des rivaux d’Athènes, il leur avait envoyé une ambassade chargée de gagner du temps et d’endormir avec des phrases la vigilance lacédémonienne. Quand ces diplomates furent rappelés, la question qu’ils avaient discutée était résolue : les murs étaient terminés, et il fallut bien que Sparte prît son parti de ce que Ton appellerait de nos jours le « fait accompli ». Mais on avait du faire vite, à tout prix : on avait ramassé de toutes parts les matériaux, on les avait assemblés confusément avec le concours des vieillards et des femmes. Le travail porte l’empreinte de cette rapidité; la muraille qui, de ce côté, surplombe le rocher, est formée avec des pierres inégales, des tambours de colonnes peut-être empruntés aux ruines de l’ancien Parthénon, et mille morceaux disparates. La nécessité politique l’a emporté sur les scrupules de l’art. Il ne s’agissait pas, en effet, de faire une œuvre belle, mais de créer le plus tôt possible un rempart solide. Les maçons improvisés n’ont pas du moins failli à cette tâche, puisque

leur fortification informe domine encore aujourd’hui , après vingt-quatre siècles écoulés, l’extrémité nord de la colline de Minerve.

Du haut de ces murs de l’Acropole, ébréchés, usés, inégaux, surchargés de bâtisses profanes, mais dont la ligne générale subsiste sur toute l’étendue du rocher, une vue magnifique, — à quelque point que l’on se place, — se déroule devant les regards. Ne montez pas au Parthénon les jours de pluie, ou même lorsque le ciel est couvert de nuages gris et l’horizon voilé. Ces temps-là sont rares à Athènes et ne troubleront guère vos promenades. Quoi qu’il en soit, évitez-les quand vous voudrez rendre visite à la déesse et à ses amis, les architectes et les sculpteurs. Mais par les beaux jours azurés et clairs, gravissez pieusement la hauteur, surtout à l’heure où le soleil s’incline et où les grandes ombres descendent des montagnes. Au nord, le Corydale et le Parnès ferment la perspective avec leurs ondulations assombries où des lueurs argentées et bleuâtres nagent dans la transparence de l’air; à leurs pieds, la verdure du bois sacré s’étend comme un tapis onduleux sur la plaine : la route du Pirée se dessine marquée au loin, sous la clarté rasante de l’occident, par une traînée aérienne de poussière d’or. A l’est, le Pentélique pose son fronton noir sur le ciel pâle ; une large et lumineuse trouée le sépare du Parnès et s’enfonce vers Oropos et les détroits de l’Eubée; des villages couchés sur les collines, des îlots d’arbres tachetés de maisons blanches accentuent les plans des lointains qui confondent leurs lignes dans la pénombre. En avant, le Lycabète élève les escarpements de son sommet pointu où scintille, jour et nuit, dans l’obscure chapelle de la Panagia, l’étoile de la lampe sainte. Entre le Lycabète et l’Acropole, la ville entière se répand à droite et à gauche, et c’est un spectacle joyeux et charmant, du

L’É REÇUT IIÉ 10 N.

haut des ruines silencieuses, que ces rues où se presse la foule active et d’où monte un grand murmure. Au milieu des édifices multipliés, parmi les dômes des églises, les jardins resserrent leurs touffes vertes ; les longues avenues de poivriers frissonnent ; on voit ressortir sur les amoncellements des maisons blanches les panaches aigus des ifs noirs, les massifsdes lauriers-roses, la cheveluredes palmiers.

Bien souvent, accoudé à l’angle de l’Acropole, je m’attarde à regarder et à entendre la ville pleine de mouvement et de bruit, tout en rêvant aux agitations, aux clameurs, aux places publiques, aux temples innombrables de la ville disparue. Ici, me dis-je, s’étendait le quartier du Céramique et ses é difîces solennels ; là se dressaient, comme une forêt de marbre, les colonnes de Jupiter Olympien ; plus loin, dans l’Agora, les cris des marchands retentissaient entre les échoppes de bois et les portiques de marbre ; les esclaves affairés couraient dans ces ruelles ; les citoyens dissertaient là-bas sur le Pnyx, ou entouraient le rocher de l’Aréopage ; dans cette plaine, les stratèges exerçaient les soldats de la République ; derrière cette colline, les éphèbes luttaient nus dans le Stade; les quadriges couraient sur ces routes poudreuses; autour de la fontaine Callirhoé, sous la cascade de l’Ilissus, les femmes groupées lavaient le linge ou s’asseyaient au bord de l’eau courante à l’ombre des platanes. Partout, de cette vaste enceinte, des riches villas, des carrefours populaires, des rues bordées de monuments chorégiques, des chemins où passaient les gens de la campagne, entre les théâtres et les temples, entre les odéons et les colonnades, la vie multiple et ardente d’un grand peuple élevait comme aujourd’hui vers l’Acropole le même tumulte et la même rumeur. Placés là où je suis, que d’autres ont écouté ces voix éteintes, ont contemplé cette ville dont il ne reste que des débris 1 C’est

ici qu’on a le sentiment du néant des générations humaines à jamais replongées dans le silence.

Au sud, le tableau n’est plus le même. L’Uymète incline progressivement sa masse robuste. La plaine où se dressent quelques arbres rares et quelques maisonnettes isolées, descend, solitaire et muette, vers la mer, qui développe là-bas ses incertaines perspectives. Les îles se perdent dans une vapeur légère. Égine développe en face ses longues falaises et ses pentes harmonieuses. Les rivages du Péloponèse se dessinent faiblement jusque dans les lointains où s’atténuent tous les contours; à droite, la côte du Phalère, de Munychie, du Pirée découpe des anfractuosités sombres : le Cithéron et l’Hélicon ressortent en noir violacé sur les teintes lumineuses de l’espace. Parfois, quand l'air est absolument pur, on devine, au milieu des entre-croisements indécis des montagnes, les deux cimes neigeuses du Parnasse. Le regard s’étend sur des fluctuations de sommets pareils aux vagues d’une mer gigantesque, depuis les crêtes rocheuses de Salamine jusqu’à ces hauteurs indistinctes qui se penchent les unes sur les autres et s’enlacent de la Béotie à Mégare. Les monts Gérauniens mêlent leurs lignes confuses; enfin à l’extrême horizon, des lueurs d’opale, des irra diations mystérieuses courent avec les nuages à travers l’azur pâli.

Lorsqu’à l’heure des couchers de soleil d’hiver, en ces jours où le ciel semble un immense saphir, je m’assieds sur le stylobate du Parthénon et que je contemple le soleil tombant dans le golfe qui s’enfonce vers l’isthme de Corinthe et qui s’entoure du cirque des montagnes étincelantes sous les rayons roses, alors le passé et le présent se confondent dans ma pensée. Ce n’est plus, comme tout à l’heure, la vision des splendeurs éteintes qui m’apparaît; c’est la nature toujours la même, c’est l’impassible beauté des choses

L’ÉRECIITIIÉION.

qui m’enveloppe de son immortelle jeunesse. Ce que je vois, les grands hommes, les artistes, les sages d’autrefois l’ont admiré comme je l’admire. Périclès, Phidias, Pœonios. Alcamène, Ictinus, et plus tard Socrate et Platon, assis sur les degrés du temple, ici même où je m’arrête, se sont enivrés de ce merveilleux spectacle. Lorsqu’ils descendaient de l’Acropole, à la tombée du soir, la mer, les îles, les montagnes, les enchantements de la lumière les ont éblouis comme ils m’éblouissent encore. Ils voyaient les Propylées et le Parthénon dans leur magnificence, et je suis entouré de ruines; mais si je ne contemple plus avec eux la cité d’Athènes, du moins je m’unis à leurs ombres dans la double contemplation de l’impérissable paysage et de la beauté qui ne change jamais. Cette splendeur des choses et les vérités qui illuminaient ces grandes âmes , cette nature contemporaine des générations passées et de la notre, et ces idées sublimes que les uns ont conçues et que les autres ont réalisées dans le marbre, nous enveloppent tous ensemble dans leur sérénité éternelle.

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