LETTRE VIII
AUTOUR DE L’ACROPOLE
Aux pieds de Minerve, dans un premier cercle entourant la colline, Athènes avait groupé les principaux édifices où se déroulait sa vie civile, politique et religieuse. Dans un second cercle plus vaste, la ville s’était construite. L’Acropole était donc le centre d’où partaient toutes les inspirations, et vers lequel remontaient toutes les prières. Les idées, les croyances, les institutions de la patrie rayonnaient autour du rocher sacré.
Nous avons parcouru son sommet : suivons le premier cercle, qui se développe au bas des murs. C’est une promenade de quelques heures. Que de fois je l’ai faite, dans les après-midi de printemps, allant à bâtons rompus, m’arrêtant à ma fantaisie, devisant avec un ami des antiques souvenirs, ou bien me recueillant dans mes réflexions solitaires! Au milieu de ces paisibles ruines, on sent combien notre vie athénienne est différente de la vie de Paris. Souvent, en longeant l’allée de poivriers qui s’étend autour de l’Acropole, où je ne rencontre que de rares promeneurs et où mes yeux se reposent sur la campagne muette, à ma gauche, sur la ligne bleue de la mer, et, à ma droite, sur le rocher gris et rose, je songe que c’est l’heure où la foule couvre à Paris les Champs-Élysées et les boulevards, où les
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voitures s’entre-croisent aux carrefours, où les cafés se remplissent de buveurs de bière et d’absinthe, où le tumulte de la cité bat les rues bruyantes, comme une marée houleuse circulant à travers les récifs noirs. Je suis évidemment dans un autre monde, au milieu de choses mortes et vivantes, également silencieuses.
C’est seulement quand je rentre dans la ville que je retrouve le sentiment de la vie moderne, mais encore avec cette impression particulière que donnent seules Athènes et Rome, qui se sont fondues avec les ruines ou se les sont assimilées. L’existence antique et l’existence moderne forment ici pour moi un tout indivisible, un ensemble d’idées et de choses : l’Athènes actuelle ne s’est pas isolée de sa grande aïeule. Bâtie soit sur le même sol, soit sur des emplacements voisins de la cité ancienne, on ne saurait dire si elle l’enserre dans son enceinte ou se développe à son ombre. Assurément elle projette sur l’Athènes de Périclès le reflet de sa vie, en même temps qu’elle en reçoit un magnifique prestige. Elle a fait son unité des débris séculaires et de l’activité contemporaine, et je passe sans surprise du bruit au silence et de la foule à la solitude.
Il y a trente ans encore, les versants du rocher de l’Acropole étaient entièrement recouverts par de longues accumulations de terre tapissées çà et là de maigres gazons : des fouilles ont dégagé le versant du sud, et l’on a été bien payé de la peine que l’on avait prise. Sous la masse de poussière rejetée du haut de la colline par les ouvriers des murailles modernes et accrue incessamment par les alluvions de l’air, on a retrouvé le théâtre de Bacchus et ses enceintes, les ruines du temple d’Esculape, les arcades d’Eumène, les emplacements des chapelles consacrées à Cérès et à la Terre, tout un monde de souvenirs. Le versant du nord est encore caché. Quand on se
décidera à le délivrer des terres qui l’encombrent, on y découvrira, sinon peut-être des débris de même valeur, du moins des fragments d’édifices qui s’élevaient sur cet espace, les bases du temple de Castor et Pollux, du Prytanée, indiqués l’un et l'autre par Pausanias, puis bien des vestiges, des inscriptions, des colonnes que maintenant, avec une certaine impatience, nous sentons pour ainsi dire frémir sous nos pieds.
Nous aurons ainsi les restes de toutes les constructions groupées jadis autour de l’Acropole. Le rocher sacré reprendra en même temps l’aspect qu’il présentait autrefois quand il dominait tant de monuments de marbre. J’espère vivement, sachant combien la Grèce et ses archéologues désirent remettre au jour les traces de l’ancienne splendeur athénienne, qu’on entreprendra bientôt cette œuvre; elle est considérable sans doute, mais elle donnera, j’en suis persuadé, des résultats dignes de l’effort. Cette grande entreprise sera suivie avec une curiosité émue par tous les savants du monde. Si, contre toute attente, on ne trouvait que peu de chose, du moins aurait-on rétabli l’antique configuration du sol et les emplacements historiques. Mais il est impossible que tout ait péri, et il ne me semble pas douteux que les pentes nord de l’Acropole ne nous réservent des découvertes qui augmenteront encore le riche patrimoine de la Grèce et le respect affectueux qu’elle inspire à l’univers.
Les résultats obtenus par le déblayement du versant du sud doivent encourager les espérances. Si vous voulez parcourir avec moi tout ce côté du rocher, saluons d’abord au passage les bases de l’Odéon de Périclès, puis entrons dans les enceintes de Bacchus. Au premier plan, un terrain assez large est encombré de débris confus : colonnes couchées, autels ronds, grosses pierres de fondation superpo-
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sées ou éparses : une masure s’y est construite avec des morceaux de marbre mêlés à des moellons et des plâtres. En examinant attentivement ce désordre, on remarque les bases à peu près complètes de deux petits édifices unis. Je crois reconnaître ici les deux temples de Bacchus juxtaposés que signale Pausanias; le parallélogramme unique est coupé par un mur mitoyen. Ne sont-ce pas là les deux cellas qu’indique le périégète? Voilà donc, selon toute apparence, — aucun vestige analogue n’existant à cette place, — l’édifice religieux qui précédait le théâtre.
On sait trop que les représentations théâtrales avaient, chez les Grecs, un caractère sacré pour être surpris que ces temples fussent aussi voisins de la scène. Notre religion est trop haute, trop sévère, trop au-dessus de l’humain pour admettre de semblables alliances; mais l’anthropomorphisme païen s’accommodait volontiers même des passions et des désordres de la foule, à plus forte raison du drame et de la comédie : d’une part, les tragédies évoquaient des légendes associées à l’histoire des dieux et des héros fils des dieux ; de l’autre, les comédies et même les farces les plus grossières, où l’Olympe était parfois tourné en ridicule, étaient placées sous le patronage d’une divinité joyeuse. Entre l’histoire du disciple de Silène et les plaisanteries des poètes, il n’y avait pas de désaccord. Bacchus ne redoutait pas les fantaisies de l’art et ne s’offensait pas des gais propos et des parodies. Dans les cérémonies de son culte, les mythes les plus graves revêtaient souvent une forme grotesque : l’idéal symbolique admettait les incarnations les plus bizarres. Ces tumultueuses réjouissances où tout un peuple était convié, où s’affirmaient à la fois, passionnément libres, en plein air, en plein bruit, les croyances religieuses et les ardeurs désordon nées d’une démocratie souveraine, s’accomplissaient au
milieu d’une effervescence d’idées inconnues à notre austère théodicée. Les chefs-d’œuvre de la poésie, aussi bien que les clameurs populaires, les prières, les hymnes et les lazzi irrévérencieux des auteurs comiques, l’émotion profonde et les rires légers se fondaient dans une énorme et magnifique fête. La foi la plus vive, la plus irréfléchie et même la plus intolérante, prenait des allures exaltées tout ensemble et licencieuses; toutes les puissances de la nature humaine, surexcitées en même temps, les passions de l’âme et de la brute palpitaient à la fois avec une violence inouïe. Le mysticisme sacerdotal, les souvenirs légendaires, les conceptions les plus élevées de la tragédie se mêlaient volontiers aux audaces burlesques de la foule enivrée. Tout l’homme était remué dans ce festival gigantesque; au milieu de ces divertissements divins et profanes, les Olympiens admettaient les mortels à la familiarité la plus étrange ; la prière ne se distinguait plus du rire, les processions des bacchanales, les cantiques des railleries obscènes; on passait des tabagies aux temples et des temples aux théâtres avec un égal entraînement. La pensée éblouie se transformait, selon les péripéties des fêtes, en adoration et en ivresse, en admiration recueillie devant les drames augustes et en éclats de joie homérique devant les comédies populaires. Les merveilleuses caricatures d’Aristophane, les fantômes divins d’Eschyle et de Sophocle, les farouches emportements des cérémonies religieuses n’étaient pour les Athéniens que les formes d’une seule et même solennité, et la vénération des types supérieurs s’associait à l’ivresse pieuse versée par la coupe mystique des Bacchantes.
Au delà de cette première enceinte s’ouvrait le théâtre. Les gradins s’élèvent en demi-cercle sur le flanc de la colline qui monte jusqu’au pied des murs de l’Acropole.
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Lorsqu’on s’avance de ce côté, on est arrêté par les substructions de la scène, qui s’étendent sur deux rangs parallèles; ce sont de vraies murailles que les hasards de la ruine ont faites de hauteurs inégales; elles sont entourées ou couvertes de statues brisées, de colonnes renversées, de morceaux de marbre informes. J’y ai lu plusieurs inscriptions : sur un socle, je remarque un seul mot : « Ménandre. » Dans l’intervalle de l’une à l’autre se mouvait le jeu de machines nécessaires à la mise en scène rudimentaire des drames antiques. Il est vraisemblablequ’on y plaçait les rares décors, les chars et les nuées qui amenaient les héros ou les dieux. Si l’on en juge par le peu de largeur de la scène, l’action était fort mesurée. L’imagination du spectateur devait, surtout dans certaines comédies d’Aristophane et dans les formidables drames d’Eschyle, suppléer à l'insuffisance des ressources extérieures, ou plutôt le génie du poëte saisissait assez violemment l’auditoire pour qu’on se figurât voir en réalité des mouvements indiqués à peine et des paysages absents, d’après le peu d’étendue réservé aux décorations et aux acteurs. Je crois que le dehors des choses, l’aspect matériel des groupes et des personnages n’étaient point révélés par une pantomime agitée, mais par la situation dramatique elle-même, et que l’illusion ne pouvait naître que du poëme. L’auteur ne devait compter ni sur les détails extérieurs, ni sur les gesticulations du personnage pour provoquer l’attention et la maintenir : la beauté des vers, la grâce et la force de la diction, la vérité des caractères, le brillant et l’à-propos du dialogue, la sévérité pathétique ou la gaieté entraînante de l’ouvrage, la précision du jeu, étaient les seuls éléments du succès sur le théâtre antique. Il est certain que nul décorateur ne représentait le Caucase dans Prométhée enchaîné , ni l’entrée du bourg de Colone dans Œdipe , ni l’intérieur
de l’Acropole dans Lysistrata ; le génie du poëte forçait le spectateur à se figurer le paysage, ou du moins à oublier toute autre préoccupation, à ne s’attacher qu’au langage et aux passions des personnages.
Peut-être n’en comprenait-on que mieux l'ordonnance et le mérite du drame, puisque nul objet matériel n’en venait distraire. D’autre part, le poëte ne s’attachait-il pas d’autant plus à la vérité morale et à la perfection du style qu’il ne pouvait entourer son œuvre d’aucun prestige extérieur, et qu’elle se présentait pour ainsi dire toute nue devant le peuple athénien? Dans la peinture et la sculpture. les draperies masquent souvent les défectuosités de la ligne; mais l’artiste qui représente le nu est obligé de donner aux proportions toute leur exactitude et toute sa justesse au mouvement. Je ne dirais pas que j’attribue les beautés des drames antiques à la sobriété de la mise en scène; mais je ne serais pas éloigné de croire que la pensée des maîtres, n’étant servie par aucun élément visible, s’imposait un effort plus continu vers l’idéal, une forme plus précise à la fois et plus harmonieuse, un développement plus achevé des caractères et des péripéties. Elle devait captiver seule les spectateurs tumultueux, susciter leur sympathie, intéresser leur esprit, leur donner des impressions de terreur, de pitié ou de joie assez puissantes pour que leur attention fût toujours en éveil. Ainsi, l’étude des caractères et des grandes scènes de la légende et de Phistoire est demeurée l’unique objet de la tragédie; l’attrait exclusif de la comédie résidait dans la peinture des mœurs et la brillante vivacité du dialogue ; l’auditoire athénien s’est accoutumé à ne chercher au théâtre que le drame en dehors des distractions vulgaires que donnent les machinistes et les décorateurs.
J’ai toujours été frappé, en me reposant sur les gradins
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du théâtre de Bacchus, de l’accord qui existe entre le drame grec et la simplicité de l’enceinte. Le spectateur avait devant ui un portique uniforme : il était assis sur des degrés de pierre séparés, à intervalles égaux, par des couloirs qui permettaient le passage ; le premier rang était formé de sièges de marbre à dossier réservés aux magistrats et aux prêtres. A ce propos, j’incline à penser que ces sièges ont été ajoutés lors de la reconstruction ou plutôt de la réparation du théâtre, sous le gouvernement de l’orateur Lycurgue, au milieu du quatrième siècle avant Jésus- Christ, peut-être même beaucoup plus tard, sous Adrien, qui affectait, comme on sait, d’être le bienfaiteur de la ville d’Athènes. Sur chacun de ces fauteuils arrondis, on lit une inscription indiquant le nom du fonctionnaire sacerdotal ou civil qui avait le droit de l’occuper, et quelques-unes de ces inscriptions, d’après la forme négligée des caractères, me semblent attester l’époque impériale. Remarquons ici toutefois le siège du milieu, réservé au grand prêtre de Bacchus, président de ces fêtes; il est orné de fins basreliefs représentant des nymphes jouant de la flûte, des griffons et des satyres, et paraît remonter à un temps plus rapproché des belles périodes de l’art. Quoi qu’il en soit, rien n’est moins compliqué que cet amphithéâtre, et nul prestige extérieur ne pouvait détourner le spectateur de l’œuvre qu’il était venu entendre.
Devant lui s’étendait en hémicycle l’espace dallé destiné au chœur et à l’orchestre rudimentaire qui en accompagnait les chants ou plutôt la lente mélopée. Ai-je besoin de rappeler que la vague musique, loin de luiter comme dans nos opéras avec le poëme, n’était, en réalité, qu’une accentuation rhythmée de la strophe lyrique? On en connaît à peu près les divers modes, plus ou moins vifs ou doux, suivant le sens des vers, combinés assurément de telle
sorte que les paroles fussent parfaitement entendues, et n’ayant d’autre objet que de leur prêter plus de charme et de sonorité. On ne saurait supposer un instant que les stances de ces grands lyriques qui se nommaient Eschyle, Sophocle ou Euripide fussent étouffées par les flûtes et les trompettes : le peuple se fût indigné à bon droit de ne pouvoir les suivre, et les poëtes n’eussent pas souffert que des odes aussi merveilleusement ciselées disparussent, pour ainsi dire, sous le bruit des instruments. Elles étaient, d’ailleurs, chantées dans des intervalles d’action assez semblables à nos entr’actes, et n’interrompaient point le mouvement du drame ; elles en étaient quelquefois le commentaire, ou du moins se maintenaient dans l’ordre des sentiments ou des idées développées par les scènes précédentes et celles qui devaient suivre, en sorte que tout en reposant quelque peu, par la variété du mètre, l’attention du spectateur, elles la tenaient cependant en haleine et la préparaient aux émotions prochaines. Parfois, il est vrai, le chœur prenait part au dialogue, mais c’était alors en qualité de personnage; le coryphée parlait seul dans le mètre tragique, et l’on voit sur-le-champ, à la différence du rhythme, qu’il change de rôle et devient un acteur du drame.
Au-dessus de la place où se groupaient l’orchestre et le chœur, s’élevait à une faible hauteur la scène, dont nous avons rappelé les dimensions restreintes. Il n’y avait au théâtre de Bacchus, sur la face extérieure de la scène, qu’un has-relief de moyenne grandeur, en marbre. Au milieu, dans une sorte de niche, des satyres chauves et barbus, à demi agenouillés, semblent soutenir l’architrave. Des deux côtés se tiennent debout divers personnages , femmes drapées, héros nus, d’une facture un peu lourde et d’un aspect un peu banal, qui attestent un artiste élevé dans les bonnes traditions, mais qui n’a point de génie et
ACCHUS.
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d’originalité. Ces morceaux de sculpture académique, dont malheureusement les têtes ont toutes disparu, ne sauraient donc être considérés comme contemporains de la reconstruction du théâtre sous Lycurgue; les œuvres de cette époque sont plus élégantes et plus fines; je crois que le bas-relief de la scène est du temps d’Adrien, mais l’artiste était certainement l’un des maîtres d’alors, connaissant bien les bons modèles et usant avec talent de ses études et de ses réminiscences. Il est vraisemblable, en effet, que l’Empereur avait dû choisir pour cette œuvre un sculpteur justement estimé en Grèce. Les bas-reliefs du théâtre de Bacchus indiqueraient ainsi la mesure exacte de l’art athénien du deuxième siècle après J. C. Les souvenirs des grandes écoles étaient vivants encore, mais les statuaires, dépourvus d’inspiration qui leur fût propre, se bornaient à reproduire avec une certaine exactitude quelques-uns des types familiers à leurs prédécesseurs : leur science était assez correcte et leur main encore ferme, mais la grâce est absente, l’imagination stérile, et l’on approche de la décadence.
Il me paraît d’autant plus certain que la scène a été édifiée à nouveau sous Adrien que, parmi les débris plastiques qui l’entourent, on a retrouvé plusieurs statues représentant des Barbares, et qui sont évidemment de ce siècle. Ces colosses de marbre, brisés par le milieu du corps, servaient, je suppose, de cariatides ; ils ont la tête grosse, ceinte d’une sorte de turban, le nez épaté, de longues barbes éparses, le torse revêtu de cottes de mailles : on y reconnaît la race touranienne. Non-seulement le type de ces statues n’est, à aucun degré, celui de la grande période de l’art, mais encore les sculpteurs des temps qui ont suivi les guerres médiques ne donnaient point cet aspect aux Asiatiques que leurs pères avaient combattus. Ils les figu-
raient avec des mitres, des barbes tressées et de larges robes, ainsi qu’on peut s’en convaincre en considérant les métopes frustes, mais encore assez visibles, de la façade occidentale du Parthénon et la frise sud du temple de la Victoire Aptère. C’est beaucoup plus tard, et lorsque les Parthes et les premières hordes de l’Asie ont apparu dans le monde romain, que les artistes grecs ont pu avoir connaissance de ces types sauvages. Je n’hésite donc pas à attribuer une date assez avancée aux colosses du théâtre de Bacchus, et il y a lieu de penser que la scène dont ils soutenaient les architraves supérieures a été, en grande partie du moins,* reconstruite du même temps.
Sans insister sur ces conjectures, et sans croire, comme la plupart des voyageurs se plaisent à l’imaginer, que tous ces marbres soient contemporains des grands âges dramatiques de la Grèce, nous sommes certains d’être ici sur l’emplacement où se sont jouées les tragédies et les comédies illustres. Que les gradins aient été refaits ou réparés, que les constructions de la scène aient été plus ou moins ornées et agrandies, c’est sur ce versant de l’Acropole que s’assemblaient les auditeurs de Sophocle et d’Aristophane, et les échos de ces rochers ont répété le bruit de leurs applaudissements.
Mais, après avoir fait remarquer la simplicité du théâtre, comment pourrions-nous oublier de dire quel merveilleux prestige la beauté du paysage devait ajouter à ces œuvres! Au delà de la scène, à travers l’entre-colonnement, les Athéniens apercevaient le panorama de la plaine et l’horizon de la mer. La nature recueillie, profondément calme et bleue, encadrait l’action du drame et les accents lyriques, et répandait sur l’œuvre du poëte ses teintes dorées et son harmonie. La splendeur des choses, sans dominer le spectateur par des émotions imprévues, en-
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veloppait la scène et le théâtre dans le même rayon. Le poëme retentissait dans l’air paisible comme dans un sanctuaire digne de lui; il semble qu’en ces lieux on ne devait entendre que des chefs-d’œuvre, et que l’immuable nature était l’accompagnement prédestiné des vers immortels.
Au-dessus du théâtre s’ouvre une grotte taillée en carré dans le roc et qui était jadis consacrée à Niobé : la statue de cette héroïne de la plus dramatique légende s’y trouvait encore au temps de Pausanias. Aujourd’hui, cette chapelle est devenue chrétienne, et dans sa profondeur veille sans cesse la clarté d’une petite lampe, comme une étoile. La lueur est bien faible, mais combien elle dit de choses lorsqu’à la tombée du jour elle scintille au milieu de ces débris de la vie et du culte des anciens âges! Immobile dans cette obscurité où passent tant de fantômes, elle apparaît comme le symbole des idées invisibles qui ont ébloui les maîtres d’autrefois ; ce petit astre, dont un prêtre inconnu ranime sans cesse la flamme devant les saintes icônes, me semble enseigner au monde que le vrai et le beau survivent aux siècles et aux ruines. Les temples s’écroulent, les statues succombent, les formes de l’art sont détruites ou mutilées; mais le foyer de lumière où s’alimente le génie des hommes demeure impérissable. La sereine clarté de la lampe représente ici la sérénité impassible de l’idéal qui, dédaignant les cataclysmes des choses, brille toujours audessus de nos erreurs et de nos ténèbres.
La grotte est dominée par une terrasse rocheuse, étroite, où l’on ne doit monter qu’avec précaution, si l’on est sujet au vertige. Là se dressent deux hautes colonnes rondes, couronnées de chapiteaux corinthiens triangulaires et qui datent du quatrième siècle avant J. G. De loin, on dirait qu’elles s’appuient sur le mur de l’Acropole,
qui s’élève perpendiculairement derrière elles jusqu’au pied du Parthénon. Ce sont des souvenirs de riches Athéniens qui remplissaient les fonctions de chorége, c’est-à-dire qui payaient les spectacles populaires. Chez ce peuple qui se plaisait à témoigner de ses actes par des monuments de marbre, et qui croyait, avec une conviction qui n’a pas été trompée, à l’immortalité de ses œuvres, il était naturel que les citoyens fussent jaloux de conserver la mémoire des solennités embellies par leur munificence : il y avait dans la ville un certain nombre d’édifices, de stèles et de colonnes dédiés soit par la générosité intéressée des choréges eux-mèmes, soit par la reconnaissance publique, aux divinités protectrices ou à la mémoire des fêtes. Je reviendrai sur cet usage à propos d’un autre monument de la ville. Les deux colonnes placées au sommet de l’enceinte de Bacchus faisaient partie de cet ensemble de trophées personnels ou patriotiques. Elles sont comme un acrotère gigantesque au-dessus du théâtre, des gradins et de la grotte mystique; leurs chapiteaux supportaient des trépieds ou des vases de bronze, et les inscriptions recommandaient le nom du chorége Thrasylle à la gratitude des contemporains et à la bienveillance de la postérité.
Tel est à peu près, aujourd’hui, l’antique domaine de l’art dramatique d’Athènes. En continuant de suivre les contours extérieurs de l’Acropole, nous sortons du territoire sacré de Bacchus. Il était fermé par un mur dont il ne reste que les assises régulières, appuyées sur la pente naturelle de la colline. Lorsqu’on l’a dépassé, on est en présence d’une double terrasse. Celle d’en bas, presque au niveau de la route (pii longe la citadelle, est bordée par un long portique ruiné, formé de quarante arcades adossées exactement à la terrasse supérieure. Elles étaient recouvertes de marbre et peuplées de statues : on n’en voit plus
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que les dessous en grosses pierres. Plusieurs sont tout à fait détruites, d’autres à demi écroulées; la plupart ont conservé le dessin des formes primitives. On dirait l’ébauche d’une construction qui attend la dernière pensée de l’architecte et les œuvres des sculpteurs. La base élevée qui les soutient a seule conservé son revêtement en marbre bleuâtre de l’Hymète ; mais toute l’étendue supérieure présente un aspect sombre et désolé. En avant, s’étend un espace plan assez large où s’élevaient des colonnes aujourd’hui disparues ; la place qu’elles occupaient est marquée par des carrés de pierre situés à égale distance les uns des autres. Devant ces traces, deux marches se développent sur toute la longueur de l’édifice. Ce portique offert au peuple athénien, au deuxième siècle avant J. C., par Eumène, roi de Pergame, dont il a justement conservé le nom, formait ainsi au pied de l’Acropole un monument très-vaste et de proportions majestueuses.
Je ne m’attarderai pas à discuter la question de savoir si ce portique était couvert, si les colonnes étaient droites ou se terminaient en cintre, si leurs entablements étaient réunis aux arcades intérieures; on 11e peut rétablir par la pensée avec certitude que les plaques de marbre sur la construction de pierre, les statues dans les niches et la suite de la colonnade. Je ne vois sur aucun point de l’emplacement la moindre trace d’un édifice religieux, et il me semble hors de doute que cet espace était une promenade, une galerie affectée aux réunions des citoyens oisifs, peut-être aux conversations des derniers péripatéticiens. Au pied de ces murailles ruinées, je songe aux portiques de l’École d’Athènes rêvée par Raphaël au Vatican. Ce n’est pas toutefois Alcibiade et Socrate, Platon, Aristote et Diogène que je revois en esprit devant ces arcades, mais bien les philosophes et les sophistes de l'époque macédonienne, plus tard Cicéron et les
jeunes patriciens qui venaient dans Athènes s’initier à la sagesse antique, plus tard encore les Grégoire de Nazianze et les Basile, épris à la fois de l’Académie et de l’Évangile.
Sans doute dans cette grande avenue, sous le regard des statues, en face de cet horizon, ces penseurs illustres, ces chercheurs de la vérité, ces âmes tourmentées pai^ l’idéal humain ou par les pensées supérieures à la vie terrestre^ se livraient à leurs méditations profondes ou poursuivaient leurs discussions éloquentes. Je me les représente allant et venant sur la terrasse, s’entretenant des éternels problèmes, se groupant autour d’un orateur admiré. De combien de nobles paroles ont retenti ces portiques déserts où je n’entends plus que le cri des chouettes et des corbeaux! Que de vérités et d’erreurs ont été déclarées en ces lieux dévastés, durant cet Age intermédiaire entre la haute philosophie des maîtres et le triomphe de la foi nouvelle que peut-être ici même avait annoncée saint Paul !
Dans Athènes, les siècles se mêlent, et l’on va de l’un à l’autre en quelques pas. Si je reviens au mur d’enceinte de Bacchus, un étroit sentier tracé à travers les pierres me conduit sur la terrasse qui dominait les arcades d’Eumène, et me voici transporté au siècle de Périclès. J’entre dans le sanctuaire bien défini d’un dieu païen, dans l’enceinte d’Esculape (Asclépiéion). On ne voit d’abord qu’un chaos de colonnes et de chapiteaux de marbre couchés par terre : peu à peu, en étudiant ces débris, retrouve d’après les bases qui subsistent, la configuration des divers monuments dédiés au dieu médecin, ou affectés aux malades qui venaient chercher ses conseils sur le sol sacré. Les anciens auteurs ne nous apprennent ici que peu de chose : Aristophane se moque en passant de la superstition contemporaine, et, introduisant le spectateur dans l’ Asclépiéion, commence la série des hostilités que les poètes comiques ont de tout temps dirigées
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contre la médecine ; Xénophon fait allusion à la source qui coule encore en ce lieu; Pausanias se borne à quelques lignes obscures. C’est uniquement sur le terrain qu'il faut chercher à se reconnaître au milieu des décombres.
Laissant de côté les hypothèses, je me borne à constater les documents précis/ ce que j’ai devant les yeux. Je vois d’abord, sans me préoccuper des fragments épars, les stylobates carrés de deux temples de petite dimension, et sur ces stylobates les traces rondes de colonnes gisantes alentour. Derrière eux, un long degré de marbre indique l’emplacement d’un portique formé jadis d’un rang de colonnes dont une seule est encore debout à demi brisée ; en arrière s’élève un mur de pierre percé de portes cintrées qui donnent accès dans une salle étroite et longue, s’appuyant sur le rocher de l’Acropole, réservée autrefois aux malades, hôpital mystique encombré aujourd’hui de fragments et de ronces. A l’extrême droite, s’ouvre une caverne creusée en plein roc d’où sort un mince filet d’eau; c’est la grotte que Pausanias désigne sous le nom d’IIalirrothios. Quelques restes d’édifices, à gauche, semblent avoir appartenu à la même enceinte; il est bien vraisemblable que ces fondations supportaient une construction destinée au logement des prêtres du dieu l.
Les deux temples, comme je l’ai dit plus haut, étaient fort petits, et j’ai peine à comprendre qu’ils aient pu contenir la multitude des ex-voto dont les inscriptions recueillies sur cet emplacement donnent la description sommaire. On voyait dans l’enceinte d’Esculape d’abord la statue du dieu et de la déesse Hygiée (la Santé) sa fille, ensuite des bas-reliefs que j’aurai occasion de citer ailleurs, quand je vous parlerai des
1 Je renvoie le lecteur pour les détails au savant livre d’un des membres de l’École d’Athènes, M. Girard, qui a décrit l’Asclépiéion et son culte avec une érudition aussi agréable que solide. Ma compétence ne s’étend pas à de semblables commentaires.
musées d’Athènes, enfin et surtout une multitude de menus objets que la reconnaissance des malades consacrait au dieu sauveur; il y avait là une série de bras, de jambes, de troncs représentant les parties du corps qu’Esculape avait guéries, tout un arsenal physiologique bizarre et confus, puis des vases, des statuettes, des trépieds, des bustes et des inscriptions multipliées. Mais rien ne prouve que tout fût renfermé dans ces temples; beaucoup d’ex-voto pouvaient décorer le portique, être accrochés au mur ou disposés autour des colonnes.
Quoi qu’il en soit, tous ces témoignages de gratitude étaient bien flatteurs pour la médecine du temps et semblent prouver qn’elle réussissait au moins aussi souvent que celle du nôtre. Les plaisanteries d’Aristophane n’avaient pas découragé les malades athéniens, et Esculape, sans discuter, réfutait victorieusement le poëte par la seule exposition des maux qu’il avait soulagés, des attestations sur marbre et des dons que ses suppliants lui laissaient en quittant son sanctuaire. Cette médecine rudimentaire, étrangère à toute science, avait ses enthousiastes et ses propagateurs. On sait qu’il n’est pas de si invraisemblable miracle qui n’ait ses croyants fidèles; il faut reconnaître ici qu’il n’est pas de remède si insensé qui n’ait paru amener quelque guérison surprenante. Les inscriptions retrouvées dans les fouilles qui, en 1870, ont dégagé l’Asclépiéion proclament les succès de ces procédés barbares, exclusivement inspirés par les visions ou les rêves des malades enfermés tous ensemble dans la salle où ils étaient admis à passer leurs nuits fiévreuses.
Cette longue et étroite enceinte était remplie de malheureux que les médecins ordinaires n’avaient point guéris et qui venaient demander au dieu l’aumône d’un miracle. Prédisposés par leurs longues souffrances et par l’ardeur
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même de leur foi aux hallucinations les plus étranges, l’esprit hanté par les légendes et acceptant d’avance l’espoir des prodiges, ils s’endormaient ou croyaient s’endormir quand les serviteurs du temple, à l’heure fixée, avaient éteint les lampes sacrées. Dans ces ténèbres, au milieu du silence qu’il était prescrit d’observer, ils voyaient passer à travers leurs délires le bienfaisant Asclépios et sa fille Hygiée sa compagne. Les préoccupations constantes de leur pensée, les images confuses errant dans leurs cerveaux, l’ébranlement de leur système nerveux avaient altéré en eux la notion du réel; ils étaient placés dans cet état vague où l’homme est l’esclave de toutes les fantasmagories. Ils entendaient alors le dieu leur donner des conseils, ils interprétaient à leur gré les détails de leurs rêves, et lorsqu’au matin ils se communiquaient leurs impressions désordonnées, on eût dit les récits et les dialogues d’êtres affolés. Il n’y avait pas alors de combinaisons absurdes, de narrations incohérentes qui ne fussent admises par les crédulités réciproques : les prêtres survenant prenaient au sérieux ces discours, y cherchaient, naïvement peut-être, l’explication des maladies ou les formules d’une thérapeutique inconnue, et leurs ordonnances ne rencontraient pas d’hésitation, encore moins de scepticisme. La conviction du prodige pouvait calmer en effet les imaginations inquiètes, et, par suite, amener des guérisons plus ou moins durables; le hasard servait peutêtre quelques malades, d’autres étaient délivrés de médecins ignorants : la vue de ces améliorations soudaines encourageait la foi populaire. On colportait, avec toutes les modifications et amplifications familières à l’esprit grec, les faits plus ou moins avérés qui semblaient s’être produits, et il se formait autour de l’Asclépiéion tout un cortège de légendes. On y joignait des anecdotes auxquelles le caractère religieux de l’aventure donnait un aspect de vraisemblance, et
que la dévotion du temps associait., dans sa foi naïve, aux fables de la mythologie officielle.
C’est ainsi qu’on rappelait l’histoire d’une femme malade d’un ténia et que deux disciples d’Esculape avaient guérie tout simplement en lui enlevant la tète et en fouillant dans son corps pour en extraire le parasite : le dieu avait ensuite scrupuleusement rétabli la tète sur les épaules. C’est ainsi encore qu’une inscription récemment découverte à Épidaure raconte l’incident bizarre d’une autre femme qui avait demandé à Esculape la grâce de devenir féconde : « J’y consens », avait répondu le dieu. En effet, elle fut grosse quelque temps après, mais elle ne pouvait accoucher. La fidèle croyante revint au temple après une grossesse infructueuse qui avait duré cinq ans, et elle reprocha au divin guérisseur de l’avoir trompée : « De quoi te plains-tu? repartit le malicieux Esculape, tu avais demandé d’ètre enceinte, et tu l’es. Tu ne m’avais pas demandé d’accoucher. » Puis, satisfait de sa plaisanterie, il accorda l’enfantement, et pour compléter le prodige, l’enfant naquit âgé de quatre ans et se mit sur-le-champ à marcher tout seul.
Il y avait des milliers d’histoires de ce genre qui couraient le monde grec. L’Asclépiéion était donc toujours rempli de malades aux abois et s’enrichissait de leurs offrandes. J’ai cité parmi ces dons un certain nombre de bas-reliefs de marbre; ces ouvrages, en forme de tableaux de chevalet, représentaient presque toujours Esculape assis sur un troue, ayant à colé de lui sa fille Ilygiée et devant lui des suppliants. Ce sujet banal est parfois traité d’une façon magistrale. Mais il faut ajouter, à la louange des prêtres du dieu, qu’ils n’imposaient point de précieux cadeaux à leurs hôtes. Ils acceptaient les ex-voto les plus humbles aussi bien que des œuvres d’art, de simples gâteaux comme des trépieds ciselés et de belles sculptures. On pouvait donc pour peu de
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chose se prosterner devant les petits temples, faire ses ablutions dans la grotte d’Ilalirrothios, passer la nuit dans le long dortoir de pierre, y attendre les visions et recevoir le conseil des prêtres. Mais les malades riches sacrifiaient de grasses victimes, couvraient les sanctuaires d’ornements précieux. Souvent même, des magistrats ou des hiérophantes, pendant la durée annuelle de leur sacerdoce, se chargeaient à leurs frais d’embellir les temples, faisaient des constructions coûteuses, et l’Asclépiéion se suffisait amplement à luimême, en dehors de toute subvention du gouvernement. La ville d’Athènes payait des médecins municipaux qui distribuaient gratuitement aux pauvres les ordonnances de la science humaine ; mais le dieu n’avait pas besoin de ce secours, et la foi de sa clientèle subvenait avec abondance à toutes les dépenses de son culte.
Je suis persuadé d’ailleurs qu’eu réalité les malades 11e perdaient pas tous leur argent ; il est certain que l'air est particulièrement salubre sur ce versant de l’Acropole ; l’Asclépiéion est abrité des vents du nord, il est éclairé par le plus riant soleil; les gens fatigués par les excès s’y reposaient par quelques jours de vie paisible et de diète salutaire; peut-être aussi les prêtres avaient-ils une certaine expérience pratique et donnaient-ils çà et là quelques bons avis. Ce n’était pas sans doute un hôpital modèle, mais on n’y rencontrait pas de savants décidés, comme ceux de Molière, à suivre quand même l’opinion des anciens, ou bien, au contraire, empressés d’innover à tout prix, ou encore appliquant à tous les malades la même panacée. On s’en remettait, il est vrai, la plupart du temps, « à la bonne fortune »; mais elle n’est pas toujours maladroite, et dans l’état des sciences médicales de la Grèce antique, il 11’est pas prouvé que les prêtres d’Esculape n’avaient pas autant de chances de guérir que les charlatans qui soignaient à
cette époque la malheureuse humanité. Hippocrate et ses disciples sérieux étaient des gens exceptionnels : même les médecins de bonne foi ne savaient pas grand’chose de la merveilleuse mécanique du corps humain, et les remèdes enfantins du dieu étaient d’ordinaire fort innocents, ce qui est déjà un bon point en leur faveur. Il leur arrivait donc sinon de sauver leurs malades par eux-mèmes, du moins de les empêcher d’être tués par d’autres, et leur intervention n’était souvent que le recours aux bons offices de la nature. L’enceinte d'Esculape me paraît donc en définitive, malgré son étrange mise en scène, dont le Plutus d’Aristophane nous a donné une caricature plutôt qu’une description, un des sanctuaires respectables d’Athènes. Bon nombre de malades, échappés à des traitements informes, en sortaient fortifiés, et ceux qui mouraient quand même avaient la consolation de penser que les médecins de leur siècle n’auraient pas mieux réussi.