LETTRE IX
AUTOUR DE L’ACROPOLE (SUITE)
Au delà de l’Asclépiéion, en suivant les bases du rocher de l’Acropole, les archéologues sont fort déçus. Parmi d’étroits sentiers et des herbes folles, ils ne rencontrent que d’insignifiants débris d’architecture réunis autour de la cabane du gardien, quelques pans de murs pélasgiques, un vieux puits et deux monceaux confus de marbre en fragments. Mais rien ne peut guider la moindre recherche, et aider, même de loin, à la reconstruction idéale d’un monument. J’ai passé des journées sur ces amas d’informes décombres, espérant toujours trouver quelque objet intéressant, quelques morceaux de suite; mais ce travail patient a été entièrement inutile, et je n’ai pu surprendre qu’un fragment de triglyphe à demi enterré sous les broussailles. Pas un reste de colonne, pas un caisson, pas une corniche ; ce sont bien là les matériaux de divers édifices, mais tous les détails de leur forme, leurs bases même ont péri. Et cependant c’était à cette place que s’élevaient les petits temples de Thémis, d’Isis et de Gérés ', très-voisins, d’après tous les auteurs, de l’entrée de l’Acropole. Pausanias les indique : dès le cinquième siècle avant Jésus- Christ, Aristophane fait citer l’un d’entre eux par les femmes
1 On rappelait aussi le temple de la « Terre qui nourrit ses enfants ». C'est la même divinité que Cérès.
de sa comédie intitulée Lysistrata : « — Voici lin homme que je vois accourir, dit l’une d’elles qui est censée regarder du haut de la citadelle. — Où est-il donc? — Près du temple de Gérés. » Une destruction impitoyable a fait disparaître ces petits monuments; il semble que les dévastateurs se soient appliqués à ne pas laisser intact un seul fragment qui puisse justifier les hypothèses de la postérité.
J’ai maintenant parcouru avec soin les deux terrasses, celle d’en bas où s’étend le portique d’Eumène, celle d’en haut où sont les ruines de l’Asclépiéion. En descendant de celle-ci et suivant celle-là dans toute sa longueur, j’arrive devant les restes solennels d’une haute façade de pierres rousses à plusieurs étages d’arcades qui semblent continuer le portique d’Eumène. C’est l’entrée monumentale d’un théâtre construit, dans les premiers temps de l’empire, par un riche citoyen nommé Hérode' Atticus. On reconnaît sur ces restes le caractère massif et pompeux de l’architecture romaine. On a un vague ressouvenir du Colisée devant ces arceaux de couleur d’or bruni, sous ces larges portails où l’on ne comprendrait d’autres statues que celles des patriciens et des Césars.
Un vestibule voûté qui rappelle en petit le vomitonum des cirques nous amène devant un vaste demi-cercle couvert de gradins de marbre et qui montent jusqu’au sommet de la colline, où l’enceinte est fermée par un mur de pierre à demi détruit. Une foule considérable pouvait se grouper dans ce théâtre au moins deux fois plus grand que celui de Bacchus; mais quelle différence entre la sobre élégance et le caractère intime de l’un et l’ordonnance grandiose, mais froide, de l’autre I On sent du premier coup d’œil la distance des temps et la dissemblance des mœurs. Au théâtre de Bacchus, c’était le peuple, c’étaient des citoyens libres qui venaient apprécier d’immortelles œuvres; au théâtre d’Hé-
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rode, c’était la plèbe, la multitude, une foule asservie qui s’entassait autour d’une large arène pour jouir de spectacles moindres, grossiers peut-être. Je me reporte en esprit, assis sur les gradins de cette vaste enceinte, aux représentations dont parle Horace dans une de ses satires et qui amusaient les instincts vulgaires de la populace romaine ; mais lorsque je suis dans le théâtre de Bacchus, je revois les contemporains de Périclès et je crois entendre la voix des grands poètes.
J’imagine que dans cette construction monumentale, la scène étant en définitive assez étroite, l’espace réservé au chœur devait être souvent envahi par des représentations de parade et des cérémonies théâtrales compliquées, bruyantes, encombrées de personnages et d’intermèdes bizarres. Autrement on se demande pourquoi Hérode Atticus aurait offert un second théâtre à ses concitoyens. La population ne s’était pas sensiblement accrue au temps d’Auguste, et l’enceinte de Bacchus, en supposant même qu’elle fût alors quelque peu dégradée, aurait pu aisément être rétablie. Mais je suis persuadé que la destination des deux scènes n’était point la même, que le goût des spectacles fastueux, s’adressant aux yeux plus qu’à l’esprit, s’était répandu, que ce genre d’ouvrages ou de scénarios intéressant un plus grand nombre de citoyens, accessible aux gens les plus infimes, exigeait beaucoup plus d’espace réservé aux spectateurs. Les gradins de Bacchus, qui suffisaient autrefois aux citoyens intelligents, n’eussent pu contenir les masses populaires attirées par le nouvel art dramatique, insensibles aux imposantes péripéties de Sophocle ou aux délicatesses de Ménandre.
Je n’aime guère ce monument, d’abord parce que ses formes sont épaisses, d’une architecture douteuse qui n’est plus grecque et qui n’atteint pas les proportions magnifiques du style romain; ensuite parce que son intérieur est un peu
sombre, presque humide, parce que ces murs et ces arcades cachent complètement le paysage, enfin parce que je n’y retrouve aucun souvenir. Au pied de l’Acropole, je veux l’accompagnement des fantômes immortels; chez Ilérode Atticus, je n’ai devant moi que la tristesse des ruines. A Rome, la grandeur du peuple roi est empreinte sur tous les débris; à défaut de beauté, la puissance est partout visible et me subjugue. Je ne demande pas au Forum, à l’arc de Septime- Sévère, au Colisée, l’harmonie exquise des proportions, la grâce des contours, le sentiment de l’art; leur majesté superbe suffit à ma pensée ; je sais que la race vigoureuse qui les a construits ne cherchait pas les élégances de l’architecture, qu’elle dédaignait môme la perfection des lignes et le charme vivant de la statuaire, et mettait son orgueil dans la manifestation de la force. Mais en Grèce, où l’inspiration est toute différente, où nous avons accoutumé de rencontrer partout une idée traduite par la forme la plus pure, les massives constructions n’ont pas le caractère qu’elles ont à Rome. Elles semblent une réminiscence maladroite et servile, une abdication du génie hellène devant la volonté du vainqueur. Le théâtre d’Hérode Atticus rappelle les monuments romains là où leur style n’a rien à faire; il marque l’abaissement simultané du patriotisme et de l’art. Il eût fait rougir Ictinus et il eût été proscrit par Périclès.
Cet édifice termine la série des ruines situées sur le versant méridional de l’Acropole. Je tourne la colline à travers les aloès; je me trouve au pied de la façade des Propylées. A ma droite, sur la hauteur, les blanches colonnes du péristyle ressortent sur l’azur du ciel. A ma gauche, de l’autre côté de la route, s’élève un monticule qui porte à son sommet un petit monument de marbre blanc. C’est la colline qui a gardé le nom de Musée, le poète préhistorique, le contemporain et l’émule d’Orphée. Il faut un quart d’heure pour
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gravir cette pente assez escarpée par un petit sentier qui serpente à travers champs. En haut, nous sommes devant une œuvre des temps gréco-romains. C’est le tombeau de Philopappos, un inconnu jadis illustre. Ce personnage était un prince de la maison des Antiochus; éloigné de son pays par quelque décision de la politique romaine, ou bien volontairement attiré vers la terre classique, il avait vécu à Athènes en homme dédaigneux des grandeurs de ce monde, comme un simple roi en exil. Sa famille ou ses amis lui avaient fait construire sur la crête de la haute colline qui regarde l’Acropole une stèle de grandeur inusitée; l’édifice, de forme concave, présentait trois compartiments distincts revêtus de bas-reliefs et couronnés de frontons cintrés. Il n’en reste que le centre et l’aile gauche ; sur le centre est figuré un héros traîné sur un quadrige; la tête, qui était évidemment le portrait de Philopappos, a disparu; à gauche se tient un personnage assis, également décapité; il est probable que dans le compartiment de droite, aujourd’hui détruit, l’artiste avait placé une statue pareille. Tous ces bas-reliefs sont du reste plus ou moins mutilés. On peut cependant se rendre compte, par à peu près, de la solennelle ordonnance de l’ensemble, imitation visible des œuvres banales de la première époque impériale. Là encore le véritable art grec est absent. Je ne retrouve plus trace des charmantes inspirations funéraires du Céramique ; le sculpteur n’a point retracé selon l’usage ancien l’émouvante visite au mort, les souvenirs familiers de la vie; il n’a point cherché ces allusions symboliques qui donnent tant de grâce aux tristesses de la tombe. Philopappos, entouré de ses appariteurs en toge, triomphe on ne sait de quoi sur son char vulgaire; cette scène pompeuse, pastiche injustifié de quelque magnifique et victorieux cortège, ne laisse dans l ame aucune émotion et dans l’esprit aucune pensée. Je reste froid devant ces aca-
démies correctes, traitées par un sculpteur habile dans son métier, mais qui n’a point fait vivre son marbre. Je ne vois là qu’une majesté convenue, théâtrale, une apothéose officielle à l’usage de tous les consuls ou de tous les Césars. Mais si je passe derrière le monument, je me console de cette rhétorique en regardant la plaine sévère et silencieuse qui se déroule jusqu’à la mer.
Je redescends le monticule par le chemin que j’ai suivi, et longeant les roches qui lui servent de hase, je m’arrête devant une caverne profonde dont l’entrée et les voûtes sont évidemment travaillées de main d'homme; ses trois salles communiquent par des couloirs; ses trois issues sont fermées par des barrières de bois peintes en rouge. Cette caverne porte un grand nom ; les Athéniens l'appellent la prison de Socrate. Malheureusement les archéologues ne sont point favorables à la légende; il est vrai qu’ils ne sont point d’accord dans leurs dissertations sur la grotte où l’opinion populaire place la mort du philosophe. L’un prétend y voir un lieu de réunion pour certains magistrats, l’autre un corps de garde, d’autres encore une habitation quelconque creusée dans le roc; mais tous se refusent à penser, — faute de preuves, — que Socrate ait été renfermé en ce lieu.
Hélas ! ce n’est pas sans peine que je renonce à cette tradition. ne pouvant en effet appuyer sur aucun texte une semblable conjecture. Avec quel respect attendri, avec quelle émotion pieuse nous entrerions dans cette étroite enceinte, si nous pouvions croire que ce banc de pierre fût le lit où s’asseyait le maître en conversant avec ses disciples, où il proclamait l’immortalité de l’àme, où il s’entretenait avec Criton dans une nuit à jamais célèbre, où le martyr de la vérité, du devoir et de la justice s’est étendu pour mourir 1 Quoi donc! nous aurions sous les yeux, nous toucherions du doigt les murs qui ont retenti de ces paroles augustes,
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le lieu où s’est accompli le sublime sacrifice qui a précédé celui du Calvaire ! Quelle que soit la beauté du Partbénon, elle serait contre-balancée dans notre enthousiasme par l’âpre solitude de cette grotte sacrée. Nous irions de l’un à l'autre également touchés, également éblouis. Le temple de la Vierge éternelle, la prison du plus sage des hommes, nous diraient dans un différent langage les mêmes vérités immuables. L’enseignement du beau et du bien nous serait prodigué avec la même éloquence sereine par les colonnes qui se dressent vers le ciel et par le sombre arceau qui s’enfonce dans les profondeurs de la colline de Musée. Phidias et Socrate nous parleraient ensemble de Part et de la vertu, qui sont les deux faces du même idéal, et confesseraient le même Dieu. Quelle lumière resterait dans nos âmes après ces deux stations également radieuses et austères en ces lieux visibles où s’est déclaré P invisible! Phidias sculptant la Minerve et la frise des Panathénées, Socrate buvant la ciguë, proclament tous deux le vrai absolu, la splendeur immatérielle, la beauté souveraine. Je contemple dans le même rayon la profession de foi par le marbre et la profession de foi par la mort.
On ne sait en réalité où était la prison de Socrate. Combien de fois peut-être suis-je passé avec indifférence sur la place où s’élevait l’édifice vénérable d’où s’est envolée cette âme auguste! Les anciens écrivains sont muets; Platon et Xénophon n’ont pas deviné la curiosité pieuse de la postérité, et ne nous ont pas laissé à cet égard le moindre indice. Soit par dédain de ce détail, soit par oubli, ils ne nous ont pas décrit les lieux où Hs ont pleuré; préoccupés uniquement de la doctrine du maître qui leur parlait au seuil de la tombe, ils n’en ont pas détaché leurs regards et leurs souvenirs.
Laissons donc nette grotte parée d’un nom que rien ne justifie, et, poursuivant notre promenade dans la campagne
qui entoure l’Acropole, retraversons la route et remontons vers la citadelle. Nous reviendrons tout à l’heure dans la vallée; mais suivons un instant le versant du nord, au pied des murs, le long des talus en pente rapide qui n’ont pas été fouillés encore. Sous ces monticules inégaux sont cachés sans doute les restes de plusieurs édifices vaguement cités par Pausanias, entre autres le Prytanée et le temple de Castor et Poilu \. Deux chapelles orthodoxes en ruine sont encore debout dans ce long espace, et l’on sait qu’en général les églises du moyen âge en Grèce ont été bâties sur l’emplacement des temples païens. La présence seule de ces deux chapelles dénonce presque avec certitude des fragments précieux enfouis aux alentours. Ce problème, facile à résoudre avec quelques coups de pioche, tentera bientôt les archéologues athéniens; je ne puis aujourd’hui que rappeler avec instance la nécessité d'achever le déblayement des contours de la citadelle, de supprimer les deux squelettes d’églises sans style qui n’ont rien de commun avec les souvenirs antiques, de faire disparaître des groupes informes de masures crasseuses qui se sont effrontément étagées sur les flancs de la colline. Alors le sol révélera tous ses secrets au nord comme au sud ; le rocher de Minerve, couronné par les murs construits à la hâte par Thémistocle avec d’énormes fragments et des blocs de marbre, s’élèvera seul au-dessus de la ville, entouré des débris de son ancienne gloire.
Lorsqu’on erre au pied de ces collines couvertes par la maigre végétation des herbes folles et des tamaris, il est triste de penser que sous cet amas de poussière gisent peutêtre des colonnes comme celles de l’Asclépiéion, des statues, des inscriptions, des bas-reliefs, des témoignages imprévus de la vie athénienne, des œuvres mutilées que les hasards de la guerre ou du pillage, les caprices de la superstition ou de l’ignorance ont précipitées du haut des murs de PAcro-
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pôle. Dussions-nous même être déçus et ne rien découvrir, ne serait-ce rien que d’avoir dégagé les abords de la grotte de Pan et de la grotte d’Aglaure, où l’on ne peut parvenir aujourd’hui qu’avec tant de peine, en se hissant sur des pentes abruptes? Je suis monté jusqu’à la première, où la légende rappelée par Euripide a placé la naissance du père de la race ionienne, et où les murs gardent la trace des exvoto apportés jadis par la piété des paysans de l’Attique envers le dieu champêtre. Quant à la grotte d’Aglaure, elle a été murée pendant la guerre de l’Indépendance, et à bon droit, puisqu’elle était un accès dans la citadelle ; mais il est temps de jeter bas ces moellons inutiles et de rouvrir le passage étroit par où les soldats perses, d’après le récit d’Hérodote1, ont escaladé l’Acropole. Devant cette grotte, autrefois, au bas du rocher, s’étendait une terrasse gazonnée; les chœurs des poëtes tragiques nous ont représenté là les Nymphes dansant au clair de lune. Les fouilles nous rendraient les formes du pay sage, délivreraient le cours de la Clepsydre aujourd’hui confinée sous terre. En ces lieux solitaires et pendant les belles nuits, nous croirions revoir les rondes mystérieuses des Naïades et des Égipans, et la mythologie familière et rustique ressusciterait à l’ombre des temples austères.
De là, d’ailleurs, si je me repose en bas du sanctuaire du dieu aux pieds de bouc, quel spectacle me présente la vallée qui s’étend sous mon regard ! Au delà des grands aloès dont les tiges s’élancent comme des lames de fer, au delà de maigres herbages et d’une couronne de pins rabougris, se dresse au premier plan une longue terrasse de rochers, c’est l’Aréopage; plus loin, une muraille pélasgique en demi-lune qui supporte un vaste espace circulaire, c’est le Pnyx; à
1 Hérodote, livre Vllî, ch. lui.
gauche, la colline où Musée chantait au lever du soleil; à droite, la plaine, verte au printemps et l’hiver, jaune pendant l’été et l’automne ; plus loin encore la longue bande du bois d’oliviers étalant sa verdure sombre.
Cette plaine est muette, mais dans Athènes nous n’avons rien admiré de plus grand. Point de marbre, point de statues ni de colonnes; rien qu’une terrasse de rochers de ce côté de la route, et de l’autre un terre-plein soutenu par de grosses pierres noires et carrées. Et cependant, en ces lieux abandonnés, j’écoute à travers l’histoire l’écho des voix illustres ; je 11e contemple pas la beauté des choses, mais la.splendeur des deux idées qui ont vécu sur ces hauteurs : la justice et la liberté. Sur le roc de l’Aréopage a régné le plus vénérable des tribunaux antiques; sur le Pnyx le génie d’un peuple libre s’est épanoui. Ici, la sagesse et le droit ont rendu leurs arrêts sacrés; dans les premiers âges de la Grèce, les Olympiens y jugeaient Oreste ; dans les derniers temps d’Athènes, saint Paul y proclamait le dieu inconnu. Là ont retenti sur les lèvres de Démosthènes les plus éloquentes paroles qui aient jamais fait vibrer dans l’âme des hommes la haine de la servitude et l’amour de la patrie.
Le rocher de l’Aréopage est fouillé à son flanc occidental par une large caverne où j’ai vu souvent des troupes de bohémiens abriter leurs foyers errants. On monte au sommet de la colline par un escalier de dix-huit marches taillées dans la pierre rose et grise ; on y retrouve quelques traces de sièges grossiers où les chevriers aujourd’hui vont s’asseoir. O11 ne voit sur la plate-forme auguste aucun vestige d’édifices; elle est livrée aux mousses et aux ronces. Mais quoi 1 des fantômes impérissables errent dans cette solitude morne; plus le silence est profond, mieux il me semble que j’entends leurs voix; plus je suis seul, et mieux je me sens
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entouré de leurs formes mystérieuses. La légende est visible là où l’homme a disparu. N’est-ce pas Oreste qui embrasse l’autel? N’est-ce pas Apollon et Minerve qui le défendent sur ces rocs escarpés ? Est-ce que je n’écoute pas rugir le chœur des Euménides et leur hymne sans lyre ? Est-ce qu’en me penchant sur Je précipice qui ouvre au bas de la colline ses profondeurs noires pleines de blocs aigus, je ne vois pas tomber dans l’abîme les criminels condamnés par la justice implacable des temps héroïques et plus tard par les juges draconiens imposant la loi par la terreur? Est-ce que les sages inspirés par Solon ne prononcent pas devant moi les décrets d’une législation plus douce ? N’ai-je pas là devant mes yeux, en ces jours où se levait l’aurore d’un nouveau monde, ce voyageur étrange, ce conquérant pacifique, qui venait de l’Orient, pieds nus, armé d’une croix, et qui, parmi tous les temples d’Athènes, adorait et enseignait au scepticisme et à l’orthodoxie antiques le Dieu que Socrate et Phidias avaient pressenti et que la noble cité, travaillée par le pressentiment des puissances invisibles, avait indiqué sans le comprendre ? Ces immortelles scènes reparaissent devant nos rêves, surtout à l’heure où le mouvement de la vie s’efface dans la plaine où s’étend vaguement la nuit.
Je descends de l’Aréopage en suivant sur la pente aride les entailles rectilignes du rocher sur lesquelles s’élevaient comme sur des fondations les maisons, probablement en bois, de tout un quartier populaire. La ville était prodigue de temples superbes, mais les citoyens avaient des logis fort simples. Les rues étaient étroites, irrégulières, les constructions petites, modestes, étagées sur les collines, serrées les unes contre les autres. L’idée du at home , de ce que les modernes appellent Je confortable de l’intérieur, n’existait pas chez ces populations qui vivaient en plein air, et quelques pièces de dimensions très-restreintes leur suffisaient
pour les repas de famille et pour les heures de la nuit. C’est beaucoup plus tard, et sous la domination romaine, que des rues larges ont été construites dans la plaine et que le terrain montagneux qui entoure l’Acropole a été peu à peu abandonné; alors, dans les grands espaces qui avoisinent l’Ilissus, les patriciens lettrés qui se plaisaient à vivre dans Athènes avaient élevé de riches villas pavées de mosaïques, ornées de peintures et appropriées à une existence élégante et studieuse. J’ai signalé ce qui reste de l’une d’elles en parlant du Jardin Royal. Mais à l’époque de la Grèce libre, les citoyens groupés autour de la citadelle, — qui dans des temps plus anciens encore était la ville haute, — se contentaient de masures en planches ou en pisé bâties sur le roc et où ils vivaient dans l’intimité du plus familier voisinage. Il leur suffisait, — je parle ici du peuple, et non pas des gens riches comme les Alcmœonides ou l’Ischomachos de Xénophon, — d’avoir un abri contre le soleil, la pluie et la nuit; le marché, les temples, les places publiques étaient leurs véritables demeures. Us passaient leur temps là où ils pouvaient échanger leurs idées, se livrer à ces dialogues de gens d’esprit, oisifs et curieux, subtils et loquaces, dont Platon a poétisé les sujets et la forme, mais exactement reproduit l’aspect réel, les circonlocutions amicales et les digressions à perte de vue. Ils s’occupaient en outre de leurs affaires, d’acheter et de vendre, en rusant, sans malice, pour le plaisir de causer, de mentir, de s’injurier quelque peu sans vraie colère, de pérorer surtout, et même de s’écouter les uns les autres. Leurs stations étaient longues à l’Agora à travers les incidents de la journée; puis ils avaient à discuter au Pnyx les questions politiques qui ne pouvaient être résolues sans leur concours, et quels éclats de rire, quel tumulte réjouissant lorsque les hérauts, tendant au milieu du marché la corde peinte en rouge, poussaient toute cette foule vibrante, affairée
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et distraite vers le lieu où se traitaient les questions sans nombre dont se préoccupait leur ombrageuse démocratie! Tout leur temps était pris ainsi par les choses du dehors; les femmes et les esclaves restaient seuls à la maison; encore ces derniers étaient-ils plus souvent dans les rues qu’à l’intérieur. Le luxe des habitations était donc fort inutile : j’imagine qu’on n’y voyait guère que ces sièges à angles droits qui sont figurés dans les stèles, des lits de forme analogue; sur les murs ils accrochaient quelques plaques de terre cuite peinte ou en relief, des planches où ils plaçaient des statuettes de Béotie ou des lékythos attiques; les femmes avaient des corbeilles pour leurs laines, des coffrets pour leurs toilettes, des pyxis pour leurs parfums et leur fard; mais à l’exception des grands personnages dont la fortune et le genre de vie comportaient une certaine variété de meubles et d’ustensiles, les citoyens trouvaient fort convenable et en rapportavec leur existence ordinaire la rustiquesimplicitéde leurs maisonnettes où l’on entrait par deux ou trois marches de pierre et dont une mosaïque de pierres blanches recouvrait le sol.
Le Pnyx, situé en face de l’Aréopage, l'Acropole et l’Agora étaient les trois points où se concentrait la vie athénienne. La religion, le commerce et la politique : l’Athènes antique est là tout entière; ces trois intérêts résument sa civilisation. Traversons pour nous rendre au Pnyx la route plantée qui serpente dans la vallée^ nous arrivons au pied de murs semi-circulaires qui enferment dans leur enceinte la base d’une colline dont la surface assez élevée devait être jadis entièrement plane. Aujourd’hui elle est en pente légère, par suite des éboulements du terrain. Un grand escalier taillé dans le roc, actuellement fort dégradé, mais dont j’ai pu compter une vingtaine de marches, suit à droite la courbe du vieux mur. En haut de ces vingt degrés, l’envahissement des terres adjacentes a rendu l’escalier fort étroit; il est même, par
places, entièrement détruit, mais on en retrouve les traces en suivant la tranchée. Le mur formé de grandes pierres carrées, régulièrement taillées, bisautées même, mais toutes noires et frustes, continue assez longtemps sa courbe précise; là où il cesse, l’escalier s’interrompt de même; on est en effet sur le terre-plein, c’est-à-dire sur le Pnyx, et en traversant l’espace qu’on a devant soi, on atteint une ligne de rochers coupés droit qui forment le fond de cette salle en demi-cercle, la corde de l’arc. La disposition de ce lieu de réunion en plein air est donc celle d’une salle de spectacle. Le mur de roc est à la place qu’occuperait la scène, noirci par le temps, creusé, çà et là, de niches oblongues ou carrées où l’on plaçait sans doute les textes législatifs ou religieux gravés sur des plaques de marbre. Au milieu, un peu en avant, s’élève un monument taillé aussi dans le roc, faisant corps avec le mur, une sorte de dé colossal sur lequel on monte des deux côtés par deux escaliers de pierre. Le sommet de ce dé, jadis aplani, est aujourd’hui ébréché et inégal sur ses bords; de là, on domine tout le Pnyx; c'était la tribune de l’assemblée populaire.
L’orateur était placé un peu plus haut que la tète de ses auditeurs. Sa voix s’entendait, j’en ai fait l’épreuve, jusqu’à l’extrémité du Pnyx. Ses regards embrassaient une partie de la ville, l’Aréopage et l’Acropole qui, apparaît, de ce point, dans toute la magnificence de ses lignes sévères. L’éloquence n’a jamais eu de plus vaste et de plus beau théâtre ; la parole, s’élevant au milieu de ces témoignages delà grandeur publique, devait paraître à la foule qui remplissait l’enceinte la voix même de la cité. On ne peut s’étonner de la puissance absolue qu’elle exerçait sur un peuple prédisposé par sa nature délicate et mobile à en subir le prestige, et qui de plus l’écoutait en un lieu où il voyait vivre devant ses yeux tous les souvenirs et toutes les splendeurs de la patrie.
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Après tant de siècles, étrangers que nous sommes à ses illusions et à ses gloires, nous ne pouvons nous étonner de cet ascendant de l’éloquence, nous qui nous sentons émus si profondément sur cette place déserte, encombrée de ronces, au pied de cette tribune muette. Qu’était-ce donc lorsque les Thémistocïe, les Aristide, les Cimon enseignaient à leurs concitoyens le patriotisme pendant les grandes guerres où se jouaient les destinées de la Grèce? lorsque l’olympien Périclès flattait leur orgueil de la haute espérance de l’hégémonie sur tous les Hellènes du continent et des îles? lorsque plus tard Eschine et Démosthènes luttaient dans le procès de la couronne, discutaient la politique de Philippe et dénonçaient les orateurs vendus ? Il y avait entre ces grands objets du discours, les intérêts en cause, le génie des hommes d’État et la beauté de la mise en scène, une harmonie saisissante qui devait remuer jusqu’au fond les âmes et les passions de la multitude.
Je ne crois pas, comme le prétendent quelques archéologues, qu’il faille reporter sur une terrasse un peu plus élevée, et qui reproduit en petit les dispositions du Pnyx, le théâtre des triomphes oratoires des héros de la guerre Médique et de Périclès. Cet emplacement étroit a pu être en effet un lieu de réunion populaire pour des affaires de second ordre, ou même pour les grandes questions politiques dans les premiers temps d’Athènes; mais il n’eût pas suffi pour les nombreuses assemblées des époques postérieures, et je suis persuadé qu’au moins dès le siècle des Pisistratides le Pnyx était la grande arène de la vie publique. Le chiffre de la population justifie cette opinion, et d’ailleurs, au seul point de vue archéologique, les murs de soutènement que nous avons décrits dateraient même d’une époque plus ancienne encore. Je revois donc Périclès sur cette tribune auguste, en même temps que j’y revois Démosthènes. Sans doute, du haut de
ce bloc de pierre, bien des démagogues et des sophistes ont fait entendre des déclamations stériles et souvent funestes; mais je salue avec respect en ce lieu les immortelles ombres des grands hommes qui ont célébré là les guerriers tombés pour la patrie, qui ont inspiré à leurs concitoyens le mépris de la mort, l’enthousiasme qui donne parfois la victoire, l’espérance qui console toujours dans les revers. Je ne suis pas de ceux: qui condamnent la liberté parce que souvent elle dégénère en licence et qui dédaignent l’éloquence parce que des misérables l’ont dégradée. Les rhéteurs sont oubliés; Périclès et Démosthènes subsistent; la licence disparaît, mais le droit reste vivant; les fautes et leurs conséquences s’effacent, et l’Acropole est debout. Plus que jamais, en nos jours de deuil, j’aime à me rappeler ici Démosthènes montrant du doigt les Propylées, ou bien disant aux vaincus de Chéronée : « Non, vous n'avez pas failli, vous qui êtes tombés pour l’honneur et pour la liberté de la Grèce! » J’écoute encore vibrer sur ces rochers l’écho des paroles vengeresses, les accents du patriotisme que rien ne décourage et que nous devons garder au fond de notre mémoire comme une exhortation suprême. C’est à nous de les recueillir si les Athéniens ne les ont pas entendus.
Au delà des deux Pnyx, arrivé au sommet de la colline, je découvre une large perspective, les ondulations de la plaine qui va vers la mer éblouissante à l'horizon et tout le panorama des cotes de l’Attique. Je rencontre çà et là sur cette hauteur des bases d’édifices inconnus et des fragments de marbre, puis, descendant la pente à travers les thyms et les hautes herbes, je me trouve à l’entrée d une vallée étroite absolument aride et morne. A ma gauche, dans le roc, un grand sépulcre régulièrement taillé à angles droits s’ouvre comme une grotte noire : la légende, s’appuyant sur une indication de Pausanias et de Diodore, affirme que c’est
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le tombeau de Cimon, père de Miltiade ; plus loin, en suivant la route qui surplombe la vallée, voici une rangée de sièges de pierre, puis des rochers qui servaient de base à des maisons antiques, des tombeaux, des escaliers, des puits, et bientôt ces traces se multiplient à droite et à gauche, et sur les mamelons qui surgissent en face ou se redressent dans les affaissements du sol. Je reconnais sur les emplacements plus larges, soit en haut, soit à mi-côte, soit au fond, les ornières que le passage des chariots avait fini par creuser dans la pierre blanche ou grise; nul débris d’édifice ne demeure dans la vallée déserte où l’on rêve d’ossements desséchés qui attendent le souffle des visions d’Ézéchiel. Des éperviers planent au-dessus de la terre pétrifiée; quelques chèvres broutent les broussailles, un silence de mort règne dans cet abrupt défilé. Tout un faubourg de l’ancienne Athènes, le Cœlé (le creux), a vécu là et a disparu. La dispersion, l’anéantissement des choses humaines est sinistre en ce désert. Le soir, tandis que les oiseaux de proie se poursuivent avec des cris rauques, lorsque les grandes ombres s’épanchent sur les fluctuations des âpres monticules et s’entassent dans les anfractuosités farouches, je suis souvent venu errer dans ces solitudes et y chercher l’impression de ce qui n’est plus. Partout ailleurs, même à l’Aréopage et au Pnyx, où le voisinage immédiat de l’Acropole rappelle encore les vivants, les souvenirs animent les ruines et laissent le sentiment de l’action humaine. Au Cœlé, nul glorieux fantôme ne se lève; rien ne rappelle les choses à la fois passées et présentes, on n’aperçoit plus le Parthénon ni une maison de la ville moderne : on est au sein d une nécropole où sont amoncelées, au milieu des rocs, des générations inconnues. Essayer de les faire revivre par la pensée, à quoi bon? Elles dorment à jamais leur sommeil, et la poussière est faite de leurs restes oubliés. Tout se tait au-
tour de moi, et doit se taire; il n’y a pas là de gloire qui veille; l’écho de mes pas s’efface dans l’immense tranquillité de la mort. A l’extrémité de la plaine enfouie dans une teinte uniforme d’un violet sombre, la pointe de Munychie s’allonge dans la mer, que les dernières lueurs du jour couvrent d’une clarté blanche. Le Cœlé s’enveloppe peu à peu d’un deuil de plus en plus profond. La nuit vient, les chouettes sortent de leurs retraites, un vent léger fait frissonner les tamaris, les animaux nocturnes rampent sur les rochers noirs. Les étoiles laissent tomber leur clarté tremblante sur la vallée endormie depuis deux mille ans et qui s’emplit sous les ténèbres d’une religieuse mélancolie. L’art divin, l’éloquence impérissable, les dieux olympiens m’ont abandonné : c’est l’immobilité du néant qui m’entoure et qui m’oppresse. La destinée lourde et immuable pèse sur la cendre des êtres qui ont passé, vécu, soulïert dans cette aride étendue. Involontairement on parle bas, on marche sans bruit à travers ces choses muettes. On n’a plus, comme à l’Acropole, le sentiment de l’âme toujours jeune et radieuse; on ne pense là qu’aux squelettes enfouis, aux tombes cachées sous l’herbe rare, aux foules obscures entassées dans les ossuaires. La mort règne en souveraine dans ces espaces dévastés. Après avoir fait le tour de l’Acropole où partout la vie rayonne audessus des débris des choses, il semble qu’avant de rentrer dans Athènes, nous ayons du subir la revanche du néant et le rire amer du scepticisme. Mais la cité de Minerve ne nous laisse pas sur cette impression douloureuse et ï ide. Au sortir du Cœlé, le sourire revient sur nos lèvres et la lumière dans nos regards. La protestation de la vie se fait entendre; de l’autre côté de la colline, nous revoyons dans sa sérénité superbe, sur le ciel clair, la beauté qui ne périt pas, les Propylées et le Parthénon.