VALLÉES BU PIÉMONT
Fin mai 1897.
M.André Blanc, pasteur à Mens, ayant appris que sa mère, qui habite avec le reste de sa famille dans la vallée de Luzerne^ en Piémont, était dangereusement malade, partît de Mens le 19 mai (')jet, après quatre journées d'une marche pénible, par un trèsmauvais temps, au travers des Alpes encore couvertes de neiges , ou par des sentiers couverts de ravines récentes, il arriva en Piémont. Outre la joie de trouver sa mère moins malade qu'il ne l'avait cru, il eut encore celle de la trouver remplie d'une vie spirituelle dont elle paraissait assez éloignée lors de notre visite en i825; la plupart de s^ autres parents lui parurent également avoir fait d'a&*
(i) Neff qaiUa Arvieux le 27 avril.
sez grands progrë» dans la connaissance de ramovr i âe Christ. - il
Après les premiers devoirs rendus k sa famfite,, tir notre ami alla voir les autres frères, en particolkf il Paul et François Gay. Ce dernier est toujours pl«| i vivant; et Matthieu, son frère cadet, quoique 9^k sez jeune, paraît marcher fidèlement sur ses traçje|n( lien trouva encore quelques autres,, quoique enpe^l nombre, qui ont été appelés depuis notre passage. ■ à
If alla rendje visite aux pasteurs des environiki M. Mondon (') , toujours phis léger et mondainiiji autant qu*^ennemi des doctrines évangéliques , nm craignit pourtant pas dk contredire ses propreH principes , et offrit sa chaire à son collègiM^ \, M. Blanc crut qu'il se moquait, et lui rappela le& | défenses du roi de Sardaigne. « Nous y pourvoi* i rons, » répondit le vieillard ; et en effet il fit ausa^.: tôt toutes les démarches nécessaires pour obtenir la ^ permission de laisser fonctionner un pasteuF étranr ger. Mais, les autorités se déclarant incompéteiii^ en le renvoyant d'un supérieur à Tautre, il fut forcé d'y renoncer.. Au liçu de prêcher, M. Blanc dot donc entendre le pasteur vaudois prêchant sur la descente du Saint-Esprit. Il commença par ui^ longue et curieuse dissertation « sur la fable dp
(1) ^e me décide, qaolqae an peq tard, à donner ce nom en ton entier (V. p. 45, 82, etc.). Comme il était âgé, à cette époque, peot-élre 9'es4-il plas parmi nous ; et dés lors il appartient d'autant plus à rhitloire. Peut-ôtre a-t-il des parents, peut-4tre quelque fils, encore ▼ifaol»; Je Tignore. Mais il n*y a pas de mal, lorsqu*un ecclésiastique a eu le mal* heur d'être aussi profane que l'a été celui-ci, qu'il soit exposé au Jag6ment sévère de l'Eglise. Les gens de son parti n'écrivent peut-être pai. «Qtant contre les hommes fidèles; mais ils font plus : ils les éUn^lïïSf^i,
firoiïiëthée ; » pui^, après quelques morceaux asse» njsîgnîfiànts , il termina par une violente sortie t" ixintre le concile de Trente, « où le Saint-Esprit mrvvait de Rome toutes les semaines dans la valise dncoarrier, etc.,. »
• M. Bert, modérateur, reçut M. Blanc avec politesse, et lui parla d'une manière assez évangéli|iie*
t Feùdant son séjour aux Vallées , M. Blanc fut QMiine témoin d*une scène bien affligeante. Un jeme homme, qui avait passé la moitié d'un jour tt une partie de la nuit suivante en débauche , fut liotivé mort le lendemain matin , un pistolet à la main , et la tête fracassée. Tout annonçait qu'il «*<tait suicidé ; ce qui n*empécha pas que ses patents et ses amis ne voulussent Fensevelir avec tous les honneurs accoutumés. Au nombre de ces cérémonies est une oraison funèbre , prononcée sor le cimetière par le pasteur, ou le plus souvent par le régent. Ce dernier, ne sachant trop que dire dans une occasion si critique, s'adressa à M. André Blanc, qui n'étant point, comme étranger, autorisa à fonctionner, ne crut pas devoir non plus rien donner par écrit. Alors, le régent pria M. Bert (M. Mondon était absent) de lui rédiger quelque chose pour lire au bord de la fosse. Le modérateur répondit à la demande ; et entre autres choses, analogues à Ja circonstance, il dit : « Voilà oii conduisent l'irréligion, la débauche et les mauvaises compagnies. » Le régent lut tout bonnement celte oraison funèbre sur le cimetière, en présence d'un nombreux cortège. Pendant la lecture, le&
amis du défunt continrent leur indignation ; m^ft
à peine eut-il achevé, que Tun d'entre eux, s*)i|^
prochant avec des gestes et un ton menaçaHl;
« Qu'as-tu dit, misérable? s'écria«t-iU C'est Tinc^^^ *
» gion qui Ta conduit là? Dis que c'est du coarag^ **
» de la noblesse d*âme ! » Le régent, confus çt i
timide, gardait le silence ; mais Paul Gay« preafi^^
la parole, répliqua à haute voix : « Oui, Moiiaî
de Tirréligion ! S'il y avait plus de religion , oa'JBÎ "
verrait pas de semblables choses ; l'homme i?dw*^
gieux met son courage à supporter les maux ; il .W^
résigne à la volonté de son Dieu ; il espère ensa np*^
séricorde... » — Très-bien, Monsieur, reprit le W^
bertin d'un ton ironique, et en lui faisant un profoiPP'
salut , tout le monde n'a pas, comme vous, i'bodf î>
neur d'être momier, — ^ Malheureusement ! réporftt^
dit Paul Gay. Si tout le monde était momier, il n'f ^
aurait pas tant de gens qui se feraient sauter la cef^' V
vellc. » l
Il est bien consolant toutefois de pouvoir ajouter «g à de si tristes détails des faits qui semblent anncfir ih: cer l'aurore de meilleurs jours. Notre ami André U Blanc alla visiter M. Meille, ex-pasteur de Saint- »]■ Jean, respectable vieillard déjà connu par nos lettres h précédentes (p. 44 ^^ 82), et qui paraît avoir repris b un peu de courage, même jusqu'à tenir de nouveau i chez lui, malgré les défenses et les menaces des M- le to rites, quelques réunions. 1
Dès les premiers jours de son arrivée, M. 1 André Blanc avait tenu chaque soir, chez son frère, une réunion à la Tour ; peu nombreuse, parce qu'on était obligé de le faire secrètement. Uo di-
Moche, après le sermon que fit M. Mondôn à Idnt-Jean» on fit savoir qu'il y aurait réunion chez K. Meille après midi. A Saint-Jean, comme ait-^ lus, tout ceux qui aiment TEvangile se connais- [l||lt motaeïlement et sayent, sans faire grand bruit, communiquer ce qui les intéres^. A Theure on vit donc arriver un bon nombre d'asits chez M. Meille, dont la maison est isolée au liea d*une vaste propriété. Ils Vinrent par des cheibi différents, pour éviter d'être remarqués, mais BDmbre considérable ; et ils remplirent bientôt appartements. M. André Blanc, à la vue de ce le qui paraissait altéré de la Parole de Dieu, ilora pour lui-même et pour l'assemblée la bé- IWdiction du Seigneur; puis s'étant assis, il lut et furaphrasa une portion de TEcriture. Son auditoire teit très-attentif. Après le service, qui avait été usez long, personne ne paraissait disposé à s'en aller. M. Blanc recommença donc; et à l'attention h plus profonde succéda bientôt, chez la plupart des auditeurs, une vive émotion. M. Blanc, usantde cette liberté qui sied si bien à un évangéliste , ne suivit point étroitement (') un sujet unique, mais chercha en divers endroits de l'Ecriture ce qui lui paraissait convenir le mieux à l'état actuel de son auditoire. Enfin, se sentant fatigué , il termina par une prière, et voulut congédier l'assemblée, qui cette fois encore, se rassit comme pour le prier de vouloir bien continuer ses instructions (*). M. André
(1) Ni tcaiement. EdU.
(!) J'ai To aussi ce spectacio adendrtssant. Après an long discourt oè deox cenlf personnes, dispersées dans quatre pièces, el dont Iv
filanc, touché de ce spectacle si pea attendu, ééds^ leur désir ; et après avoir fait chanter un canti<^ il recommença. Mais cette fois^ci, au lieu 4^ 1^ res et d'explications, il entama avec ses ainli.tM une véritable conversation, adressant à plusie^i des questions amicales sur ce qu'ils avaient fl tendu. Quelques-uns lui parurent avoir asses compris ; mais la plupart, imbus des préjugés 4] éducation religieuse imparfaite ou fausse , qi touchés de sa prédication, n'en avaient point vrai sens ; il rectifia leurs idées autant qi»*il haià possible, et continua de cette manière joa^ Theure où il fallut enfin pour tout de. bon se > parer. Le lendemain ou le surlendemain au «a M. Blanc eut encore une réunion fort nombreu à la Tour, composée en grande partie des pen;^ nés qui avaient assisté à celle du dimanche à Sain Jean. £ît en général , pendant son séjour dans ( vallées du Piémont, il eut encore plusieurs occ sîons d'annoncer TËvangile, et de se convaiqçj que, quoique entourée d'ennemis nombreux et pd sants, l'ûÈuvre de Dieu est commencée dans ces co trées intéressantes et y fera des progrès.
Yotci une lettre de M. Antoine Blanc, des Vallées, à i frère le pasteur de Mens, qui donne la suite des faits h portés dans la lettre précédente.
moilié n'avaient pu voir celui qui leur parlait, et avaient ëlë deb« la foule reslail compacte, sans qu'une seule personne bougeât di place I — Montrez-nous ces effets prodoits par une autre doctrine < celle de rCyangile !
Joio 18S7.
Comme vous n^avtt rien aperçu et que vou9 ivez regagné en paix les (rôntiëres de Frante^ voud lYez pu croire que les deux réunions, du dimaniîhe Bttdu lundi, n'avaient fait aucun bruit. Mais serait-il Ibrac possible que le monde et son Prince eussent Ijlnné les yeux, et qu*on eût pu voir monter, de lÉpit-Jean à la Tour, le lundi au soir, une vinglipybe d'hommes, quoique en différents groupes, ||Mi soupçonner quelque chose? Oh non, certaitie- Éient ! Satan ne dort jamais ; et si le Seigneur n'eât HnUé sur nous, je ne sais trop ce qui serait arrivé. ./:3SSn revenant de vous accompagner, je rencontrai M. Mm le pharmacien, qui médit dès Fabord : « £h bien, tu Tas échappé belle hier au soir ! » -*— ComflMnt? — Il me dit alors que, dans le temps de no- IK réunion, M. P., de Saint-Jean (c'est le plus considérable des Vaudois, qui, le premier, avait interdit les réunions), était venu avec quelques autres personnes trouver le syndic de la Tour pour nous dénoncer, le pressant d'envoyer les gens-d'armes pour nous prendre sur le fait et nous conduire à Pignerol. Heureusement (si c'est un bonheur de n'avoir pas soufiertpour le nom de Jésus) le syndic de la Tour, catholique romain, refusa de troubler danis son domicile un paisible habitant. Dans le même temps un M. Arnaud, descendant du fameux Arnaud qui ramena les Vaudois dans leur pays, cherchait à amasseï^ du monde pour nous assaillir à coups de pierres; mais celui-ci non plus ne réussit pas ; et nos frères de Saint* Jean, en passant sur
— 192 — • la place, en furent quittes pour quelques railleries. M. Mm le pharmacien, ayant touIu dire quelque chose en notre faveur, on rinterrompit ea lui disant : « £s-tu aussi de ces gens -là, qui abaodkHment le Père pour adorer le Fils? »
En rentrant chez nioi, j'appris que B., membre laïque de la Table Yaudoise (Consistoire suprême des Vallées), était venu pour me voir et avait quelque chose d'important à me communiquer. Je.me rendis chez lui. II me dit que la veille, la Table ^tant réunie dans une des salles de Thôpital, on avait envoyé quelqu'un les prévenir qu'il y aunôt chez moi, le soir même, une réunion, en les priant d'y mettre ordre : que là-dessus on l'avait chai^ lui, de voir ce qui en était; qu'en conséquence! était venu; et que n'ayant aperçu aucun trouble, et sachant que mon frère devait partir le lende* main, il n'avait pas cru pouvoir empêcher que ses amis vinssent lui dire adieu. Il me pria néanmoins comme ami, de prendre garde à moi, ne prévenant que la police veillait rigoureusement sur ma maison, et que je ne devais pas recevoir compagnie chez moi pour nous occuper d'objets religieux.
M. Bert, le modérateur, chez qui j'allai ensuite, me dit qu'il avait reçu du commandant de II province une lettre par laquelle il lui mandait « qu'ayant appris qu'on tenait des réunions; qu'à se formait une nouvelle secte d'antinomiens, etc., et craignant que les rapports ne fussent infidèleSi il désirait en être informé par lui ». Cette lettre da commandant paraissait fort longue; mais il nemefot
point permis d'en prendre lecture : M. Bert me coromoniqua seulement la réponse qu*il avait préparée* Il entre dans de grands détails sur le mouvement religieux de nos vallées, qu*il attribue à vos prédications et à celles de M. NefF, vous nommant Ton et l'autre ; il parle de nos réunions et de nos principes, qu'il dit approuver en partie, sauf notre rigorisme contre « les divertissements innocents » ; que cependant les momiers sont préférables à leurs cmemis, qui, pour éviter Texcès de la dévotion dhnt on accuse les premiers, et de peur d'être ecnifondus avec eux, se jettent dans les excès de la dâ>aache ; qu'au reste les momiers des Vallées ne fimt point d'église à part; qu'ils communient avec les autres ; et qu'il ne croit pas qu'ils ressemblent aux momiers de Genève, ni aux antinomiens dont il loi parle. Enfin, M. Bert envoie au gouverneur, comme échantillon de notre croyance, le petit Garçon chrétien f « catéchisme fait, dit-il, par celui qui le premier a été appelé momier. »
Quelques jours après, M. Bert me communiqua la réponse du commandant, qui, en le remerciant des détails qu'il lui avait donnés, l'invitait à prendre des mesures «pour réprimer la fureur du zèle de M, Blanc et de ses collègues »; ajoutant que toute réunion était contraire aux lois, surtout à la loi de septembre 1821 (probablement une loi contre les carbonaris), etc. M. Bert me dit qu'il se félicitait beaucoup d'avoir prévenu les ordres du comm::ndant, en nous conseillant de ne plus tenir de réunion nulle part.
Je montrai alors à M. Bert la lettre de notre ami