‹ Lettres, avec quelques additionsChapitre 17 sur 50 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

INSBKlEa lOURNAL DE MBFF, En quittant le Dauphiné. Rédigé fin juin I8t7.

Appelé à TœuTre d'ëvangëliste presque en même iemps qu^à la précieuse connaissance de Jésus* Christ, endurci au travail et peu accoutumé aux lisanees de la vie, j*ai pu supporter les fatigues de cette Yocation pendant près de huit années sans jD*en apercevoir. Le séjour même des Hautes-Alpes, râpreté du climat, les courses continuelles, les privations de toute espèce , ne paraissaient pas, pendant les trois premiers hivers , influer sur ma santé ; ce ne fut qu'en été 1826, que je commençai à sentir mon estomac s'affaiblir sensiblement par Tosage des aliments grossiers et par l'extrême irrégularité du régime dont j'usais ; peut-être aussi par la malpropreté des ustensiles- de cuivre, seuls usités dans ces contrées. Je fis d'abord peu d'attention à ces indispositions, et ne me crus pas autorisé à quitter encore un poste où le Seigneur daignait me bénir, et où ma présence semblait nécessaire. J'avais surtout au cœur de continuer, pendant l'hiver qui allait commencer, l'école de jeunes hommes et surtout d'élèves-régents, que j'avais commencée l'année précédente (p, i54). Je réunis donc encore à Dourmillouse, l'hiver dernier, une dixaine de jeunes frères des vallées voisines, et autantdu village même. Je pris pour sous-maître un de mes élèves de la première volée , Jean Rostan , qui s'en est acquitté avec autant d'intelligence que d'activité;

et je donnai à cette école le plus de temps possible. Mais le travail de Tinstruction m'était très-pénible, à cause du mauvais état de ma santé« D*on antre côté, mes courses autour des Alpes étaient aussi fatigantes que périlleuses , à cause de la rigueur de cet hiver, le pays étant couvert de près d^nne toise de neige. La tourmente régnait presque continuellement, et les lavanches se précipitaient de:toatè part et encombraient tous les passages. Des Couleurs d^estomac presque continuelles et de fréqoéii* tes indigestions m'obligeaient à une sobriété qui s'accordait mal avec la fatigue et le froid auxquels j'étais exposé ; une foulure au genou, contractée en traversant les débris d*une énorme avalanche sur la fin de mars, faillit m'arrêter tout-à-fait ; je dos rester six jours pour faire douze lieues (p. 1 78) et rejoindre mes élèves, qui quittèrent Dourmilloase peu après, c'est-à-dire au commencement d'avril. Ceux du Champsaur profitèrent d'une belle matinée pour franchir le col d'Orsière, et regagnèrent Icar pays en un jour, tandis qu'en automne ils en avaient mis trois pour venir par la grande route. Plusieurs, jeunes hommes de Dourmillouse les accompagnèrent : ils eurent moins à souffrir de la profondeur des neiges, qui s'élevaient cependant à plus de dix pieds, que de l'intensité du froid : plusieurs d'entre eux avaient les pieds gelés en arrivant à Orsière ; et, sans les précautions et les soins des habi-^ tants du pays, les suites en auraient été graves.

Après le départ de mes élèves , je retournai au Qucyras à petites journées, m'arrêtant dans tous les villages où je pouvais tenir des réunions. Je

I prêchai plusieurs fois dans chaque église, et tins beaucoup de réunions pendant les fêtes de Pâques ; après quoi je fus obligé de demeurer plusieurs jours à Àrvieux, pour soigner ma foulure que la fatigue avait aggravée. Mais pendant que cette parr de se rétablissait, les douleurs d^estomac augmen^taieat; je ne pouvais plus supporter aucun aliipenl , pas même de légères infusions ; je sentais mes forces diminuer rapidement ; et pour la prenûère fois j^éprouvai ce que c*est que fatigue. Je lis alors qu*il était temps de me rapprocher des. secours dont j'avais besoin, secours qu'avec toute leur bonne volonté ces pauvres montagnards ne pouvaient me procurer.

Un soir où j'étais plus particulièrement mal, les paysans ,. pensant que j'allais mourir , entouraient mon lit en pleurant, et se désolaient de ne pouvoir me donner aucun soulagement. Je profitai de leur émotion et des grâces spirituelles que le Seigneur répandait en moi dans ce moment, pour leur parler de leur âme, et du peu de progrès qu'ils avaient faits pendant mon séjour parmi eux. Jamais je n'avais parlé avec tant d'émotion et de vie ; je sentais à la lettre la vérité de ces paroles : « Ma force s'accomplit dans ton infirmité. » Oh ! que la maladie serait préférable à la santé, et la douleur au bienêtre du corps, sirhomme intérieur en était toujours fortifié comme il Tétait alors en moi ! Nous pourrions bien dire de tout notre cœur : « Nous nous glorifions dans l'affliction ^ ; et nous pourrions la regarder « comme le sujet d'une parfaite joie. » * Quoique la commune d'Arvieux fût celle où j'a-

Vais rencontré te plus de résistance et d'incrédnlité, je ne la quittai pas sans regret ; j*y laissais plusieurs âmes dans une situation aussi pénible qu'intéres^ santé. Profondément convaincues de péché, accablées sous le fardeau de leur misère, elles refosaient de croire à la Bonne IMouvelle, et semblaient ne pas vouloir s approcher de Jésus pour avoir la vie. L'une d'entre elles était dans ce triste état depuis près de trois ans ; une autre depuis deux ; d'autres depuis plusieurs mois (p. 198). En vain leur avais-je annoncé toutes les richesses de la ipiséricorde de Dieu en Jésus-Christ ; en vain, instruit par ma propre expérience, et celle d'un grand nombre de fidèles qui avaient passé par le même état, leur avais-je présenté les vérités du salut«sous toutes les faces; je les voyais languir dans la tristesse et Tangoîsse sans pouvoir leur donner aucune consolation efficace. Mon départ achevait de les décourager, et je les laissai presque dans le désespoir.

Ma séparation de la chère famille Philippe des Moulins, et de leurs voisins, fut aussi bien pénible; je me vis forcé de blâmer leur extrême sensibilité et leur trop d'attachement à une chétive créature. Je ne quittai cependant pas sans émotion cette maison, naguère plongée dans les ténèbres du papisme, mais aujourd'hui toute dévouée au Seigneur, et où d'ailleurs j'avais toujours été reçu avec tant d'affection et d'hospitalité.

Je quittai Arvieux le 27 avril, monté sur un mulet, et accompagné du père Philippe des Moulins, ci de notre ami Jean Rostan, qui était venu à notre rencontre. A peine eûmes-nous fait une lieue, que

nous rencontr&mes quatre jeunes hommes de Dour^ miUouse qui, ayant ouï dire que j^étais plus malade, I venaient pour s*en informer et me voir. Ils avaient déjà fait neuf lieues , et ils retournèrent avec nous josqu^à Guillestre, où nous couchâmes tous.

Le lendemain , avant le jour, Tun d^entre eux alla à Freyssinicres pour me chercher un cheval ; il rencontra en chemin une seconde troupe d*hommes de Dourmillouse, d'entre les principaux chefs it famille, qui étaient également partis dans Tinfeation de venir me voir en Queyras, Ils continuèrent à descendre jusqu'à ce qu'ils nous eussent rencontrés; et ils témoignèrent beaucoup de joie de ce que je montais dans leur vallée où, disaient-ils, on était fort en peine de moi, et où Ton craignait que je ne fusse déjà parti. Je couchai à la Ribe ; et le lendemain j'allai prêcher aux Violins. Le temple était rempli ; j'étais très-faible en montant en chaire ; mais la prédication me donna des forces. Je prêchai sur ces paroles de Paul : Actes xx, 20, 21, 26, 27, 3i, 32, m'appliquant surtout à leur retra* cer ce conseil de Dieu que je leur avais annoncé ; faisant sentir à ceux qui avaient négligé cette bonne Parole toute la responsabilité qui pesait sur eux ; et encourageant les autres par les saintes promesses de Dieu; leur recommandant l'union, la vigilance et l'amour fraternel. Tout l'auditoire paraissait vivement touché. Après le service, je me sentis plus de force et je pus prendre quelque nourriture. Je remontai en chaire l'après-midi ; et me rendis le même soir à Dourmillouse , où je tins une nombreuse réunion au temple.

^ Le lundi je me sentis si bien, qtie je pris là tésxylution de ne pas partir encore , et de refaite une tournée complète en attendant la grande foire de Guillestre, qui était prochaine, et où j'espérais Tendre la plupart des Bibles, Nouveaux Testaments et autres livres qui me restaient encore.

Je descendis de Dourmillouse le mardi , m*arrètant partout, surtoutàChampccllas,oùle réveil par^ mi les catholiques romains (p. gS), continuait d*iiiie manière réjouissante. Les curés du Queyras, me croyant parti définitivement, s'étaient hâtés de l-annoncer en chaire à leurs paroissiens. Celui d'Ar«vieux surtout (I, 4^5), qui se vantait d'en ètnrfa cause par ses démarches auprès des adorités, avait invité son Eglise à bénir Dieu de ce qu'il avait éloigné d*eux ce loup raidissant, cet ange de Satan^ etc. — Ce pauvre homme ignorait que « personne ne peut détruire l'œuvre qui vient de Dieu, » et qu'elle peut se soutenir sans le secours des premiers instruments qui y ont travaillé. En effet, trois personnes de son troupeau l'ont encore abandonné depuis mon départ, pour se joindre à celui de Jésus; et peu de temps auparavant la sœur cadette de Ma« rie Philippe (p. 4 et 26 ) en avait fait autant.

ACbampcellas, plusieurs prosélytes, jusque-là timides, s'étaient déclarés et se rendaient au temple; de ce nombre, l'intéressante Marie Guyeu, de Panayer ('), qui avait enfin obtenu de son père la

(1) C'est la berbère des Alpes (voy. p. 103). Peat-dlre pareole '■ jeune homme du même nom dont il a été beaucoup parlé (p. IQI i i03^ Je rappelle que je compte toujours publier un court Supplément où Toa trouvera les réponses et les rectiflcations qu'exigeront sans do«l6 ijuelques détail! de Vou^rage actaeU

periâission d'assister à noire culte. Ce fut pour elle Iraujet de la plus grande joie qu'elle eût éprouvée M sa yie. Elle fut reçue de la manière la plus fraternelle par les enfants de Dieu de toute la vallée, les- ^pels bénissaient le Seigneur pour la délivrance de wtte chère enfant. -— Je terminai cette dernière ée par une nombreuse réunion du soir à mpcellas même, à laquelle assistèrent un grand bre de catholiques romains ; et le lendemain , je rendis à la foire de Guillestre, où, comme je Filais espéré, je plaçai la plupart des Bibles, f$ou-

féaux Testaments, et autres livres qui me restaient.* montai le même soir à Vars, où je préchai le kademain. Je priai notre frère Jean Rostan de cootinuer mon œuvre autant que possible, en faisant quelques tournées dans les diverses vallées pendant le courant de l'été. Je lui laissai quelque argent pour sa dépense dans ses diverses courses, et je vins à Mont-Dauphin prendre la diligence de Gap.

Le mieux que j'avais éprouvé, et qui m'avait engagé à prolonger mon séjour dans les Alpes, ne s'était pas soutenu ; et à la suite de ma dernière tour- Bée je me trouvai très-affaibli. Cependant je n'en étais pas aux regrets d'avoir vu encore une fois, et plus en détail, mes amis des montagnes. J'avais observé avec joie, qu'au milieu de la tristesse que causait mon départ , les âmes les mieux affermies étaient celles qui en prenaient le mieux leur parti, se joignant à moi pour faire sentir aux plus découragés que Jésus, le seul bon Berger, ne nous quitte jamais ; qu'avec Lui on ne manque de rien ; que

les ëvangélistes ne sont tous que des Jean-BaptistCf dont la mission est en quelque sorte accomplie dès qu'ils nous ont montré TAgneau de Dieu;. et qa*ib doivent diminuer à raison de Taccroissement que Jésus prend dans les cœurs. Plusieurs de ceux qui d'ailleurs m'étaient le plus affectionnés me disaient: (c Si vous fussiez toujours demeuré auprès des premiers à qui vous avez été envoyé, nous serions en* core dans les ténèbres; il est bien juste qu'une autre contrée entende maintenant la bonne Parole. Puisse le Seigneur vous accompagner, et bénir partout vos travaux pour son nom ! »

La bonne qualité des aliments que je trouvai dans les villes de la route me rendit moment^éroait quelque force ; aussi je pus franchir à pied le mont Bayard (t. I, p. 497) pour me rendre en Champsaur, où je prêchai le samedi et le dimanche plasieurs fois ; après quoi je repris la grande route et la diligence pour venir à La Mure, dont Téglisc protestante fait partie de la paroisse de Mens, et dont jusqu'alors Tétat spirituel n'était pas. à beaucoup près satisfaisant. Je rencontrai et visitai plusieurs personnes, qui se hâtèrent de me dire avec un air triomphant qu'on avait établi depuis quelque temps une réunion du soir. J'y assistai le même jour et la trouvai assez nombreuse. Cependant, au lieu des louanges qu'ils attendaient peut-être pour ce zèle tardif, je crus devoir les exhorter à chercher surtout le règne de Dieu au dedans d'eux-mêmes, et à prendre garde au pharisaïsme, qui pourrait entrer pour beaucoup dans ce qu'ils paraissaient regarder comme un grand pas dans la bonne yoie.

Le lendemain on m'envoya de Mens un cheyal, et j*y arrivai dans le milieu du jour. Notre ami, M. le pasteur Blanc était en Piémont pour quelques jours (j'ai communiqué d'intéressants détails sur sa visite aux Vallées) (p. 1 85) ; et M. Dumout, son collègue, se disposait à partir dans peu de tiemps pour la Suisse avec sa femme. Je me décidai à partir avec eux pour Grenève, si le séjour de Mens ne* mffisait pas pour me rétablir, comme je Tespérais tacore.

Je trouvai le Triève dans Tétat le plus prospère quant au règne de Dieu ; et je pus m'assurer qu'il oy avait rien d'exagéré dans les réjouissantes nouvelles que j'en avais reçues diverses fois dans le courant de Thiver; un grand nombre d'âmes avaient été ajoutées au troupeau de Jésus, et le zèle de ces nouveau-nés avait ranimé celui des anciens. La réunion des sœurs mariées, fondée à l'époque de la dédicace du temple de Mens, en automne 1826 (p. i48)» s'était tellement accrue , qu'on fut obligé d'en former deux (') ; et la vie chrétienne s'y était développée au point qu'on y voyait souvent s'accomplir ce que dit saint Paul (i" aux Corinthiens, XIV, 24, 25). Plusieurs personnes, jusque-là étrangères à l'alliance de Dieu, y avaient été réveillées ; et beaucoup d'autres afiermies et sanctifiées. La plus grande liberté de cœur règne dans ces assemblées, où souvent la dame et sa fermière sont assises l'une à côté de l'autre, et s'exhortent ou s'instruisent mutuellement, et où l'on parle plus

(1) V. poar CAS deai réuDions, FisUe^ p. 26.

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