‹ Lettres, avec quelques additionsChapitre 3 sur 50 · II · texte numérisé non relu

II

content de ses vignerons, il la leur ôte et la donne à d'autres....

Vallées da Piémont, fin jalHet 1825.

On se rappelle peut-être ce M. Antoine Blanc, des vallées du Piémont, qui vint Tannée dernière à la dédicace du temple de Freyssinières (I, 4^6), où pour la première fois il entendit et comprit quelque chose de la doctrine chrétienne. Ce cher frère, avec qui je continuai d'entretenir une correspondance édifiante, me pressait vivement d'aller le voir et prêcher à ses voisins, qui avaient déjà entendu parler de moi. De mon côté j'avais fort à cœur de visiter ce pays, fertile en glorieux souvenirs; je n'attendais que la commodité de notre ami Blanc, pasteur de Mens, qui depuis longtemps devait aussi faire le voyage des Vallées où demeure toute sa famille. Enfin il se décida, et il me prévint par lettre qu'il passerait par Briançon aux environs du i^' juillet. Je me disposai à Taller joindre chez son frère dans les Vallées, en passant par la montagne, et je partis pour cet efïet d'Arvieux, )e 6.

Arrivé à Abriès, dernier bourg du Queyras, dont les habitants sont tous catholiques romains, j'entrai à l'auberge. Pendant que je déjeunais, j'entendis à la cuisine une conversation qui fixa mon attention ; je prêtai l'oreille ; et voici en substance de quoi il était question. L'hôtesse racontait, je ne saisà qui, que la veille il était arrivé une jeune femme, qui allait de France en Piémont et se disait Piémontaise-Vaudoise ; qu'après le souper, cette femme

avait tiré de son sein un petit livre où elle lisait à voix basse ; qu'un géomètre, pensionnaire de Tau* berge, lui avait pris ce liyre, et presque aussitôt lavait jeté avec indignation » en la traitant de folle ; qu'alors elle avait pris la parole avec une force et une éloquence qui les avaient tous surpris, défendant le contenu de son livre, leur soutenant que de notre nature nous sommes tous perdus et condamnés; qu'il faut naître de nouveau, se convertir, tant les justes qoe les gens de mauvaise vie ; que tous également ont besoin de grâce, etc. L'hôtesse ajoutait que cette jeune femme, voyant que personne ne recevait ses paroles et qu'au contraire on s'en moquait, avait pris le Ciel à témoin en versant un torrent de larmes, de la vérité de toutes ces choses, leur disant qu'au jour du jugement ils se les rappelleraient pour leur condamnation. Du reste, l'hôtesse, en racontant cela, avait l'air d'en faire une comédie et d'en être fort scandalisée, ainsi que tous les autres ; ce qui ne m'inspira pas le désir de jeter devant eux de nouvelles perles.

Quant à l'intéressante personne qui faisait le sujet de leur moquerie, je devinai bientôt qui c'était, et je reconnus à ce portrait notre fidèle sœur QueyrusdeFreyssinières ('), qui, comme son mari, est native de la vallée de Luzerne en Piémont , et devait à cette époque faire une visite à ses parents. Le livre qui avait tant scandalisé le géomètre élait le Miel découlant du Rocher, que Marie Queyrus portait toujours avec elle.

(1) Voyei Visite, p. 84.

Sachant qu'elle avait passé le col le matin, je me hâtai, dans l'espérance de la trouver encore en route. Apres deux heures d'une montée rapide, j'atteignis le col de la Croix, voisin du mont Vise, sommet trës-élevé qui s'aperçoit encore bien au-delà de Milan. —Je n'essaierai pas de rendre Timpres* sion que fit en moi le tableau magnifique qui s'ofifrit tout à coup à mes regards. Derrière et autour de moi les rochers escarpés et les glaciers des Alpes ; à mes pieds les riantes vallées du Piémont ; et dans le lointain les vastes plaines de l'Italie. Cette admiration est un tribu que paie sans doute tout voyageur qui franchit les Alpes pour la première fois ; surtout s'il peut, à cette vue, associer les poétiques ou belliqueux souvenirs de ces belles contrées. Mais que les sentiments du chrétien sont différents de ceux du monde ! Que j'étais loin alors de penser aux Césars, aux Annibals ou aux Yirgiles! Le ténébreux Empire de la Béte, et le double esclavage du fanatisme absorbaient tous mes sens et jetaient comme un voile obscur sur cette riante Italie. « O Jésus ! m'écriai-je, ô soleil divin, n'éclaire- •ras-tu jamais ce malheureux peuple! L'as-tu livré sans retour aux séductions de l'ennemi? Et toi, humble vallée» arrosée du sang de tant de martyrs, es-tu aussi devenue aride? Lampe ardente, qui as brillé si longtemps au milieu des ténèbres, es-tu éleinte pourtoujours? O Eternel, as-tu abandonné ce faible résidu de ton antique Eglise? L'as-tu effacé de ton livre, et vomi de ta bouche? Souvienstoi de tes compassions ! Rends-lui ton chandelier ; ramène les cœurs des pères dans les enfants ; et

daigne accompagner ton faible serviteur, afin «qu'on possède encore les héritages désolés ! »

O que mon cœur était ému en abordant ces tristes ruines de la Sion européenne ! Que dirai-je à ce pauvre peuple? Par où commencerai-je, dans cette vigne, M où tout est monté en chardons » i^

Mon orgueil se flattait déjà de succès éclatants ; mais cela même me faisait craindre le contraire ; car le Maître fidèle ne manque jamais de m'huroilier dans les choses même où je cherchais ma gio/re. D'ailleurs, me disais-je, d'autres évangélistes. m ont précédé et n'ont laissé aucune trace ; qui suisje, moi, pour espérer une meilleure issue?

Absorbé dans ces réflexions, je descendais à grands pas un sentier, ou plutôt un escalier rapide, taillé dans un granit cuivré, le long des bords escarpés du Pelisse^ qui se précipite de cascade en cascade au travers des rochers. Ce sentier descend ainsi, bien plus de trois lieues, jusqu'à Boby, où Ton commence de trouver ces châtaigniers dont les fruits ont souvent été la manne des Yaudois fugitifs. Là tout annonce un peuple réfugié ; on a tiré parti de lont le terrain ; le flanc des monts les plus escarpés est couvert de petits champs soutenus par des murs, et dont la terre, en grande partie, a dû être apportée à dos d'homme ; le site est très-pittoresque et très- frais; la végétation y est d'une beauté qui contraste avec l'aridité des Alpes françaises. Les habitants de cette commune, presque tous Vaudois, sont pauvres et paraissent fort simples dans leurs mœurs et dans leur costume, mais peu favorisés sous le rapport intellectuel. Ce lieu champêtre et

silencieux semble fait pour servir de retraite à la vraie piété; et je crois qu'un évangéliste y travaillerait avec succès.

Le pasteur de Boby est un homme assez simple, mais qui paraît plus occupé de sa métairie et de son presbytère que du règne de Jésus-Christ, et qui s'amuse plus à dessiner les charmants sites de sa paroissequ'à conduireson troupeau aux sources d*eaux vives. Il est fort sage à ses propres yeux, se dit ami de la tolérance, et compte tellement sur celle de Dieu qu'il ne croit pas nécessaire de se troubler oa de troubler les autres par des questions théologiques. Au reste, je ne Tai vu que quelques jours plus tard ; mais comme c'est tout ce que j'ai à dire de lui, je l'ai placé ici pour n'y plus revenir (*).

De Boby on descend au Villard ; c'est la cornmune de Marie Queyrus, dont j'ai parlé plus haut. J'y arrivai presque en même temps qu'elle. Cette chère sœur était si joyeuse de me voir dans son pays, et si pleine du désir d'annoncer à ses parents et à ses amis le salut qu'elle a trouvé en Jésus -Christ, que je crus devoir lui recommander la prudence, en lui représentant que, dans leur profonde ignorance, ses compatriotes prendraient son zèle pour de la folie et du fanatisme ; qu'on doit donner du lait aux enfants, et se faire comme faible aux faibles.

De là, je continuai ma route jusqu'à la Tour, pe-

(i) Je ne sais si ce pastear ¥it eocore aa momeot où Je publie ce Jagemeot. Mais je crois utile, dans tous les cas, de réTeiller par one commanicalioo semblable, soit lai-môme, s*il y a liea, soit tant d*aatrès ecclésiastiques dans le môme cat<

tîle ville qu'on peut regarder comme le chef-lieu du pays Yaudois, mais qui est en même temps, hélas ! celui du luxe et de la corruption.

Gomme j'entrais dans la ville, une femme âgée sortit de sa maison et vint à moi en me demandant, si je Tenais de France?— Oui, madame. — Ne seriez-vous point un monsieur NefiF? — Tout juste. — ^^ Eh bien, venez. — Et, me prenant parla main, elle me conduisit dans un salon où je trouvai notre ami André Blanc, le pasteur de Mens, avec toute sa fa* iDi/le. La personne qui m'avait appelé était sa mère. Son frère Antoine, avec sa femme, sa tante chez qui nous étions, sa sœur, sa cousine, tout le monde me reçut comme un ancien ami. Frère André Blanc 9 me présentant une jeune femme d'un extérieur fort simple y me dit : « Voyez- vous cette grosse Jeanne ; c'est ma sœur ; elle vous écoutera bien va-, lontiers, celle-là, et suivra bien vos avis : n'est-ce pas, Marie? » — Marie ne répondit que par unsoupir, et se détourna aussitôt pour cacher des larmes. — Blanc ajouta : «Vous êtes attendu par ici comme le messie ; on languit de vous voir et de vous entendre ; je ne sais pas si c'est tout de bon. »

Nous ne tardâmes pas à prendre congé des dames Blanc de la Tour, et nous vînmes à Saint-Jean, où demeure Antoine Blanc. Cette commune, la plus basse des vallées vaudoises, s'étend en partie dans la plaine ; le climat y est chaud et le terroir fertile ; on y trouve déjà la culture italienne, c'est-à dire, les treilles étendues de toutes parts au-dessus des champs , et surmontées elles-mêmes par des mû-n ricrs; ensorte que le terrain donne à la fois, à trois

différentes hauteurs, du grain, du vin et de la soie. Cette abondance amollit et corrompt les habitants, qui sont plus vains que partout ailleurs dans les Vallées,' et s'habillent en général fort au-dessus de leur condition.

On ne trouve point à Saint-Jean de village proprement dit ; chaque cassine (maison) est située au milieu des propriétés qui en dépendent. La première chose qui me frappa, en arrivant à l'entrée de la nuit, fut une nuée d'insectes phosphoriques ailés qui illuminent toute la campagne, et surtout les chemins ; on les appelle des luzernes, du nom de la vallée.

Antoine Blanc me dit dès mon arrivée : « Il y a ici près un jeune homme de mes amis qui languit bien de vous voir ; c'était un grand mondain, comme moi ; mais la seule lecture de deux de vo& lettres Ta totalement chang ; il a complètement renoncé aux compagnies mondaines, à la chasse, etc., et ne consacre plusses loisirs qu'à lire la Bible ou des livres de piété. »

Paul Gai (c'est le nom de ce jeune homme) vint effectivement dès le lendemain ; il peut avoir 2 3 ans; il paraît doux est modeste, plein de sens, et il n'a nullement l'air villageois. Nous allâmes le voir chez lui, où l'on nous reçut fort bien ; nous trou-^ vâmes sur sa table une Bible ouverte, marquée en beaucoup d'endroits, et les murs de sa chambre garnis de sentences chrétiennes. J'eus pendant mon séjour plusieurs entretiens avec lui. Il me parut convaincu de la nécessité de renoncer au monde pour chercher les choses d'en haut, mais non pas

sentir la corruption de son cœur ; je le prévins làdessus, et l'engageai à prier pour obtenir cette indispensable lumière.

Nous allâmes ensuite faire visite à M. M., pasteur de Saint -Jean, ce même vieillard rationaliste qui vint Tannée dernière à la dédicace de Freyssi-* nières (I, 4^0 • Blanc lui avait, le dimanche avant, entendu faire un sermon fort peu chrétien, à la suite duquel ils avaient déjà eu une discussion. Il nous reçQt cependant d'une manière très-hospitalière, et nous demanda d'abord lequel de nous prêcherait pour lui le surlendemain? — L'un et l'autre, répondit Blanc. Ne peut-on pas faire deux services? — Oui ; mais justement il y a taulas (tir à la cibe) et bal aux Bronnens (devant le temple) ; pour cela on fait le service du matin le plus tôt possible ; et comment en faire un second? On peut cependant le proposer, ajouta-t-il ; mais il faut que celui de l'après-midi soit très-court.— Je contins mon indignation, me promettant bien cependant de ne pas asservir ainsi le service de Dieu à celui de la vanité : car il n'est que trop vrai que dans plusieurs églises vaudoises, on hâte le service divin pour laisser plus de temps aux plaisirs!

Leur principal divertissement est le susdit taulas^ tir à la carabine , dont les Yaudois seuls dans tout le Piémont ont le privilège , en conséquence de leurs anciens traités avec les rois de Sardaigne ; on y consacre presque tous les dimanches de la belle saison. Ils ont lieu dans chaque commune alternativement et attirent une grande affluence. Rien n'égale la dissolution de ces fêtes, qui, selon l'ex^

pression d'Antoine Blanc, font du jour du Seigneur un jour de Satan. Nous apprîmes le samedi qu'il n'y aurait pas de bal le dimanche. Un jeune homme, parent de Paul, avait prié le capitaine (ou roi) de la carabine de renvoyer les musiciens, en considération des deux services et des pasteurs étrangers. Il n'y eut donc que le tirage, sans aucun tumulte; et même on l'interrompit pendant le service.

Le temple de Saint-Jean est neuf; et, quoique bâti aux frais des étrangers charitables qui ont souscrit à cet e£Fet, on n'y a rien épargné, et il se ressent de la vanité des habitants. C'est une vaste rotonde que sa hauteur et sa forme rendent trop sonore pour la prédication. Il s'y réunit dès le matin un nombreux et brillant auditoire. Blanc occupa la chaire, et prêcha sur ces paroles : Si quelquun nie le Fils^ il na pas non plus le Père. Son sermon, fort de raisonnement et riche d'érudition, fut en grande partie dirigé contre les déistes, trop nombreux parmi les Vaiidois. Il rfoublia pas cependant de montrer comment c'est aussi nier le Fils , que d'établir sa propre justice au préjudice des mérites de Christ, etc. Je prêchai l'après-midi. L'auditoire était aussi nombreux que le matin ; on s'y était rendu de plusieurs communes voisines ; il y avait même plusieurs catholiques romains, et plusieurs pasteurs. Le texte de Blanc m'avait donné Tidée d'y faire suite ; et je choisis cette proposition : Qui na pas l Esprit ri a pas le Fils^ contenue dans mon texte (Rom. viii, 9). Quoique peu accoutumé à prêcher devant un auditoire aussi imposant et dans un si grand vase, je

ne fus point intimidé : le Seigneur me fortifia, et je pus hardiment lui rendre témoignage. Je commençai à prouver ma proposition par les Ecritures ; puis ayant établi les caractères auxquels on peut reconnaître la présence de TEsprit dans un cœur, je fis lanatomie de celui de mes auditeurs, en comparant en détail leurs affections avec celles de TEsprit. Les ayant ainsi convaincus qu'ils n'étaient afifectiennes qu'aux choses de la chair (Rom. viii, 5), j'en conclus qu'ils n'avaient point l'Esprit, par conspuent point le Fils, et enfin point la vie (Jean m, 36 ; I Jean y, 12) ; qu'ils étaient donc sous la colère de Dieu, dans la mort, dans la perdition. Je terminai en les conjurant de demander à Dieu cet Esprit de lumière et de vie, sans lequel on ne peut connaître ni ses péchés, ni les richesses de la grâce.

Mon discours, j'ose le dire, logique, semé et coupé d'interpellations , soutenait singulièrement l'attention d'un auditoire qui entendait pour la première fois une prédication de ce genre. Quand je descendis de chaire M. M. s'écria : « Voici l'épée de Marcellus qui poursuivait les ennemis de Rome jusque dans leurs derniers retranchements » ! Il était loin, pour cela, 'd'en être satisfait; et il n'a pas manqué de rassurer ses paroissiens contre les prédications trop sévères.

Je reçus au même instant un compliment, plus sincère, de M. Meille, ancien pasteur de Saint- Jean, dont j'aurai l'occasion de parler bientôt.

Nous passâmes le reste du jour chez Antoine - Blanc, avec sa famille, Paul Gai, et quelques autres personnes, entre autres Marie Queyrus, qui surprit

tout le monde par la profondeur de sa piété et Télévation de ses sentiments, qu'elle exprime presque toujours en patois avec une étonnante facilité. Le pasteur Blanc m'avoua qu'en Triève il n'y avait certainement point de chrétiens de cette trempe. Elle nous raconta comment elle avait entretenu sa famille et ses anciennes connaissances du salut qui est en Jésus, et comment on avait reçu ou rejeté ses paroles. Elle espérait revenir l'été suivant et rester un peu plus longtemps.

Comme elle devait repartir presque aussitôt, je lui donnai une lettre pour Marie Philippe des moulins d'Arvieux, où elle devait coucher le premier soir de son retour, à moitié chemin de Pallon . Quoique ces deux sœurs ne se fussent jamais vues, elles furent bientôt liées : deux âmes aussi pleines de vie, et surtout encore dans le premier feu du réveil, sont bientôt confondues en une seule. Cette entrevue les a puissamment fortifiées l'une et l'autre.

Le lundi, nous fîmes visite à M. Meille ; c'est un vieillard respectable qui a toutes les manières et la tournure d'un ancien frère de l'Unité. C'est, je crois, de tous les Vaudois celui que notre frère J.-N. Coulin, qui visita les vallées en 1819 (t. I, p. 171 et 176), voyait avec le plus grand plaisir et peut-être le plus de succès. M. Meille a occupé longtemps la place de pasteur de Saint- Jean ; mais Ja mort inopinée et tragique du seul fils qu'il eût l'ayant vivement affecté, il ne se trouva plus en état de remplir ses fonctions et résigna sa charge l'année dernière ; ce qui est d'autant plus fâcheux que très -probablement il prêcherait désormais d'une

manière plus évangélique. Il n'était pas loin du royaume de Dieu ; et nos visites paraissent lui avoir fait du bien. Quoique riche et considéré, il est d'une grande humilité ; et malgré son âge il re« çoit rSvangile comme un petit enfant. Je crains seulement qu'il ne trouve des obstacles dans sa propre maison, et qu'il n'ait pas la force de les surmonter.

^ous vîmes dans le courant de la semaine quel^ qoes pasteurs qui nous parurent la tiédeur même, poav ne rien dire de plus. Mous eûmes encore chez M. Meille une discussion avec M. M. Je n'ai jamais entendu un meilleur apologiste du luxe, de la danse et de tous les plaisirs du monde ; c'est bien l'homme qu'il faut aux Yaudois^ surtout à Saint-Jean. Aussi y est-il adoré (').

Le soir nous eûmes de petites réunions chez Antoine, où lui-même, sa femme, sa sœur, et Paul Gai prenaient beaucoup de plaisir, ainsi que Jean Rostan (*), jeune Français de mon église de Vars, qui demeurait depuis quelques mois chez sa sœur, et fréquentait l'école latine de la Tour ; nous aillions quelquefois tenir la réunion chez lui.

Le samedi nous partîmes en famille pour aller à Saint-Germain, chez le mari de Marie Blanc, nommé Vinson; nous passâmes chez le pasteur M. N., qui

(1) Je crois beaucoup que c*est le même que je vis, dans une antre cure, en 1811. Ce dernier avait un grand nombre d'enfants à qui il avait toujours donné des noms païens et éclatants qui contrastaient iiogolièrement arec la paavreté du spectacle. J'entendis crier : « Xénopbonl va donc peler les pommes de terre avec ta mèrel » Edît,

(2) Devenu, depuis lors, fidèle et zélé prédicateur wesleyen. ( P^isUe, p. 88. )

anciennement adesserviTéglise du Queyras. C'est un homme dont les mœurs sont fort simples et presque rustiques, mais si peu vivant qu'à peine pûmes-notiB lui parler de choses spirituelles. Il nous témoigna cependant beaucoup de bienveillance, et nous ofifrit sa chaire pour le lendemain. Blanc prêcha à neuf heures sur la régénération. Je continuai son sujet Taprës-midî, et je fis ouvrir de grands yeux à mes auditeurs, quand je leur déclarai que non-seulement ils n'étaient point régénérés, mafs qu'ils n'avaient peift-être jamais vu personne qui le fût. Je tâchai d'être clair et simple , car le peuple est ici moins instruit qu'à Saint-Jean.

Nous vîmes le même soir, chez Marie Blanc, M. le pasteur Y. de Pramol, proche parent de son mari. C'est un jeune homme qui paraît assez orthodoxe, et qui, dit-on, prêche plus fortement que les autres; mais il n'est nullement réveillé, et il ne parut pas prendre beaucoup de plaisir à nos conversations.

Pour les habitants du pays, ils nous parurent d'une légèreté et d'une insouciance affligeante. MarieBlanc (désormais Vinson) a seule de la vie ; elle a fait beaucoup de progrès pendant le peu de temps qu'elle a passé avec nous, soit chez elle, soit à Saint- Jean ; c'est une âme simple, droite et très-sensible. Elle avait toujours eu de la piété; mais elle ne connaissait point la porte et le chemin, Jésus- Christ crucifié.

Nous quittâmes Saint-Germain le lundi, et revînmes, par Pignerol, le même soir à Saint- Jean, où nous reprîmes nos réunions du soir. Paul Gai y

ametia un de ^es parents, le même qui avait renvoyé le bal le jour où nous prêchâmes à Saint- Jean. Un jeune régent du voisinage y vint aussi; Tan et l'autre en ont profité.

Cette seraaine-là, nous allâmes voir M. X., modérateur des églises vaudoises, qui avait été absent les jours précédents. J'en avais souvent entendu parler comme d'un pasteur fidèle ; et en effet on peut lui rendre ce témoignage « qu*il a du zèle pour Bien, » et qu'il ne tient pas à lui que la discipline ne soit mieux observée dans ces églises. On assure même qu'il prêche d'une manière assez sévère ; mais avec tout cela je ne le crois nullement réveillé ; et il est possible que sa gloire lui tienne encore plus à cœur que celle du Seigneur. Il n'a d'ailleurs qu'une idée très-faible de l'état de mort de son troupeau. Mous l'avons vu plusieurs fois et lui avons parlé avec beaucoup de franchise , quoique toujours avec les égards qu'exigent son âge et son caractère.

Il nous invita comme les autres à prêcher pour lui. J'aurais préféré prêcher à la campagne ; mais Blanc n'étant pas préparé, et n'ayant pas encore la facilité de prêcher librement d'abondance, je fus obligé d'accepter. L'auditoire était nombreux et brillant. Je pris pour texte la vision des os secs d'Ezéchiel : l'application était facile. Le Seigneur me donna de la force et une grande liberté ; mon discours parut faire beaucoup d'impression. Il y avait le même jour taulas à Luzerne ; et la compagnie des tireurs de la Tour devait, pour s'y rendre, se rassembler selon la coutume au sortir de

rassemblée. Cependant le tambour sortit et s'éloigna sans battre. Le roi (chef du tirage) lui en demanda la raison. — « Comment répondit le tami» bour, après tout ce que nous venons d'entendre, irais -je battre à la porte du temple? Il faudrait bien.... >> r— «Battis^^.» répondit brusquement le capitaine ; et le tambour dut obéir.

L'après-midi, Blanc fit une paraphrase dans Jar quelle il ne ménagea pas non plus son auditoire ; puis nous revînmes le même soir à. Saint- Je^p.^et songeâmes à notre départ. Le congé de Blanc ex» pirait ; et de mon côté j'étais aussi attendu a^aec impatience dans mes nombreuses églises. D'ailleurSi les Vaudois en général sont très-occupés dans celte saison; ce qui, joint au peu d'impression que je voyais chez eux, et à la chaleur excessivci me dé* termina à regagner la France; non toutefois sans promettre aux amis de revenir, si Dieu le permettait, dans une saison plus favorable. Nous prunes donc congé d'eux, en les recommandant à Dieu et à 1^ Parole de sa grâce. £t tandis que Blanc prit avec sa famille, la grande route, je me dirigeai du côté du col par où j'étais venu. Je passai, en mon* tant, chez M. X., soit pour y prendre congé de lui, soit pour acheter des cantiques spiritiiels que j'avais vus chez lui (*).

(1) Il y a qaolqaes années qae les Vaudois ayant recueilli quelques souscriptions pour Je ne sais quelle Société Biblique ou missionnaire de Suisse, on leur envoya en retour environ 150 exemplaires des Gau* tiques, édition de Bâle, 1817. Ils en firent en général fort peu de cas; et je Iroutai encore en feuilles chez M. X. la portion de trois églises, qu*il céda volontiers. Je les ai fait prendre par Antoine Blanc, qni ea gardera pour lui et pour ses amis, et me fera passer les aulres en France où ils sont mieux appréciés. Note de M. TSeJf.

M. X. me reçut t selon sa cootumei fort poliment; et, après quelques préliminaires, il me parla de nos deux diiscoars de la veille ; il se plaignit de quelques «pressions dures, et selon lui inconvenantes, dont Blanc s'était servi ; et il paraissait surtout blessé de ce que nous avions parlé à son église comme à un peuple qui n'avait jamais entendu TEvangile. Il m'accompagna près d une demi-heure, me faisant i^eancoup de questions sur ce que je pensais des Vaudois en général. Je dus lui parler en vérité, et je ioi donnai à entendre, quoique avec beaucoup de ^- ménagements, que je ne croyais pas qu'il y eût dans tontes les vallées une seule personne qui eût goûté et qui connût le salut et la paix qu'on trouve en Jésus-Christ. Cette déclaration le surprit et le piqua fort, quoiqu'iM'eût exigée. Je cherchai à lui expliquer ces choses, autant qu'il est possible de les mettre à la portée d'un homme qui n'a encore que l'esprit de ce monde. Je lui racontai comment j'étais moi-même parvenu à la connaissance de ces choses ; mais plus je lui parlais à cœur ouvert, plus je remarquais chez lui de présomption et d'éloignément. Enfin il me quitta en me disant que nous avions chacun un troupeau à garder, que nous devions nous en tenir là. Voilà tout ce que je puis dire de ce M. X., qui a toujours passé pour le pasteur le plus zélé et le plus évangélique des vallées.

J'allai voir, en passant, celui de Boby ; on a vu

au commencement ce que j'en ai dit. Le même soir

je vins coucher à l'hospice du Pra, au pied du col»

que je passai le lendemain.

Voilà comment je quittai le Piémont, le cœur

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