LETTRE DE FÉLIX NEFF
maltde ans hÛM de Plombières , A ALEXANDRE VALLON (^)«
Vers le milieu de septembre 1828.
Mon cher Vallon !
Malgré la mauvaise nouvelle qu'on m'a donnée de votre santé, j'espère cependant que la présente vous trouvera encore dans cette vallée de misère. Je ne sais si je pourrai vous édifier et vous donner quelque consolation ; mais j'ai besoin de vous écrire ; j'ai besoin de vous exprimer combien je suis attristé de votre état de souffrances, et quelle vive part j'y prends. O! mon cher Vallon, c'est à présent que je sens combien est grande l'affection que j'ai pour vous ! Depuis le jour où le bon Berger vous amena auprès de nous, àDourmillouse, je me rappelle combien votre société m'était douce et agréa-
(1) C*e5t ce Vallon que nous avons vu soavont danë les pages pré*^ oédenles (p. 128, 154, ICI). On va voir qu*il vcniiil d'cspirer au mo-. meal où laleUrc arriva..
ble, et combien de moments heureux nous a^ons passés ensemble ; j'admirais en vous la puissance de la grâce de Dieu « qui vous a retiré d*£gypte à maîa forte et à bras étendu ; » j*aimais en vous les dons précieux que le Seigneur vous avait départis, le bon sens, le discernement, TafTection et surtout la sincérité avec laquelle vous aviez quelquefois la fidélité de me faire de justes observations. C^étaît là surtout ce qui vous avait gagné mon estime et mon aliachement ; car, grâces en soient rendues à Dieu, î'aime véritablement ceux qui me reprennent en véritables frères; je les aime plus que tous les au** Ires, et je prie Dieu de m*en faire rencontrer par* tout.
O ! cher ami, qu*îl m'est dur de penser que, s'il m'est permis de revoir vos contrées, je n'y retrouverai plus mon cher Alexandre !.. . Mais, frère bienaimé, perrnettez-mpi de vous le dire, si je suis profondément attristé de votre maladie et de votre délogement, je dois l'être , et je le suis en effet bien plus encore, d'apprendre qu'au milieu de vos maux vous paraissez manquer de cette confiance, de cette soumission, de cette paix, qyi doivent glorifier Dieu dans les souffrances et dans la mort de ses enfants.
Je sais, mon cher ami, combien il est aisé de crier du rivage à ceux qui luttent péniblçment contre les flots : « Nagez ; ayez bon courage, ne vous laissez pas entraîner!... » Je sais combien il est facile, quand on est jeune et en santé, d'exhorter à la patience les affligés et les malades ; mais, mon cher ami, ce c'est point là mon cas ; ce n'est point ma position en regard de vous; c'est ici un pauvre
malade qui; da fond de son lit, encourage un autre malade ; c*est un malade qui, plus qu'aucun autre^ sait combien il est difficile de conserver dans une long^ie épreuve la patience et la soumission d*nn véritable chrétien; un malade quipeut se mettre à votre place, et qui a toutes sortes de raisons de ne. point être sévère dans ses jugements envers ses compagnons d'infirmité. ISon, mon cher ami, je ne viens point vous reprendre de votre faiblesse , et encore moins me proposer pour modèle ; car je suis, pour le moinSi aussi blâmable que vous ; mais, si je ne puis, à cause de mon peu de foU montrer par mon exemple combien sont riches les consolations de TEvangile, combien TËsprit de Jésus-Christ donne de force, de courage et même de joie à ceux qui le possèdent, et comment il les fait triompher dans tous les combats, en les rendant plus que vainqueurs par Celui qui les a aimés; si je ne puis, dis-je, montrer en moi les fruits de l'Esprit, je les ai vus chez beaucoup d'autres ; j'ai vu de mes propres yeux des chrétiens, souffrant beaucoup plus que moi, et pendant dé longues années, qui puisaient dans le trésor de leur très-sainte foi des consolations toujours nouvelles; qui bénissaient Dieu de leurs douleurs mê* mes, et qui c< se réjouissaient de participer aux souffrances de Christ. » Oui, j*ai vu cela, et je l'ai vu souvent; et j'en conclus bien naturellement que si vous et moi sommes tristes et ennuyés de souffrir, si nous perdons courage, et si, au lieu de bénir Dieu et de nous réjouir, nous sommes tentés de murmurer et de nous plaindre, ce n'est pas la faute de l'Evangile, mais c'est notre faute ; c'est parce que \\
foi nous manque ; parce que nous avons négligé la prière ; parce que nous avons en quelque sorte ou* blîé la purification de nos péchés passés» c'est-àdire perdu de vue les premières gr&ces que nous avons reçues de Dieu, ainsi que les grandes et précieuses promesses qui sont devant nous ; nous avons oublié aussi que « c'est par beaucoup d'afflictions qu'il nous faut entrer dans le royaume de Dieu ; » que, pour offirir une oblation pure, les fils de Lévi doivent eux-mêmes être épurés comme Tor au creu- ^ set; qu'il faut que l'œuvre de la patience soit accomplie en nous par Tépreuve ; et qu*il faut que l'homme extérieur dépérisse pour que l'intérieur soit renouvêlé. Nous oublions enfin que notre Chef fut couronné d'épines ; que le Prince de notre salut fut consacré par les souffrances ; et qu'on ne peut le suivre qu'en renonçant à soi-même, et en chargeant sa croix ; et cette croix, ce n'est pas nous qui la choisissons, mais c'est à nous de la recevoir comme Dieu nous Tenvoie.
Je ne sais, mon cher ami, si la pensée de la mort vous est pénible ; mais je sais maintenant par expérience que Satan peut» dans certains moments, nous la rendre bien lugubre ; c'est alors que nous voyons combien nous sommes encore charnels, et combien nous avons peu de foi. Cependant, qu'estce pour nous que cette pauvre vie» que ce misérable monde? Nous l'avons appelé tant de fois, dans le temps même de notre vigueur, un désert, une vallée de larmes, un enfer; et maintenant que nos corps affaiblis ne peuvent plus jouir du peu de bien qu*il offre, TEsprit de séduction aurait l'art de nous
le faire regretter! Dans les plus beaux jo^rs de notre pèlerinage, nous avons soupiré aprè^ T^eure de larrivëe ; et dans les sombres nuits d^une orageuse et pénible navigation, la vue du port nous enraierait! O! cher ami, chantons, chantons plutôt le cantique de la délivrance : « Courage ! encore un pas, etc.,,. » Vous avez peu de choses, cher ami, qui doivent vous attacher ici-bas ; personne, ou à peu près, que vous puissiez regretter selon la chair ; et si, selon TEsprît, vous avez quelques frères et sœurs dont la séparation vous soit pénible, n'allez* vous pas aux milliers d'anges, à l'assemblée des premiers-nés , à TEglise d'en-haut qui vous tend les bras , et qui chantera à votre arrivée : « Courage ! » Entrez dans ce palais de gloire ; c'est ici le séjour » de la félicité ! Entrez, bénis de l'Eternel , entrez » dans la joie de votre Seigneur ! » Ne chanterezvous donc pas dès à présent, vous-même :
En esprit transporté Dans la sainte cité,
Je crois entendre Le cantique nouveau Que Ton chante à TAgneau,
Et veux l'apprendre?
Ah ! que les veilles de cette triste nuit, qui nous semblent si longues, nous paraîtront courtes au matin de l'éternité, quand la brillante aurore du jour des Cieux dissipera comme un vain songe le souvenir de nos douleurs, quand l'Agneau nous paîtra, et qu'il essuiera toute larme de nos yeux ! Courage donc, cher frère, bientôt Celui qui doit venir viendra.
Rappelons-nous , en attendant, que nul de nous ne doit ni vivre ni mourir pour soi-même ; et prions Dieu qu'il nous accorde la grâce de pouvoir dire avec saint Paul : « Ma ferme attente et mon espé- » rance est, que je ne serai confus en rien ; mais » qu*en toute assurance. Christ sera maintenant, » comme il Ta toujours été, glorifié en mon corps, » soit par la vie, soit par la mort. » £t ajoutons, avec lui : «Christ m'est un gain, à vivre et à mou? » rir. »
Il m'a été bien pénible de ne reclîvoir aucune lettre de vous depuis mon départ ; mais ce n'est pas le moment de vous en faire le reproche. Seulement, s'il est encore possible, écrivez-moi ; et, si vous ne le pouvez faire vous-même, faites comme moi : dictez votre lettre à quelqu'un, mais à quelqu'un qui écrive vos propres paroles comme elles seront. Choisissez pour cela le plus simple de vos frères ou sœurs ; car je veux vos propiies paroles en toute franchise et vérité; bien ou mal arrangées, elles me seront précieuses ; et puissé-je y trouver l'assurance que votre âme est affermie et consolée en Jésus-Christ! Adieu, cher ami! îîous ne franchirons probablement plus ensemble les sommets des Alpes ; mais bientôt nous nous rencontrerons sur les riantes collines de la céleste Canaan, et cela pour toujours! Oui certainement... bientôt, poub
toujours! Adieu.
Félix Neff.
Celte leUre arriva trop tard ; le corps de ce cher ami était bien encore dans la maison, mais son ilime était au ciel}, seulement depuis quelques heures !
I^XTRAIT d'uNB lettre BB MEFF, écrite de Plombi&rea»
«ontenant def directioDUB ^drewées au pasteur qui l'a remplacé.
• .•• II ine tarde singulièrement d'avoir quelques détails sur l'affaire dont vous me dites un mot en forme d'énigme (') à la fin de votre lettre, et de savoir quelle en aura été Tissue. J'ai placé un grand nombre de traités religieux, soit dans l'Isère ^ soit dans les Alpes, sans jamais avoir été inquiété ; et je suis bien surpris qu'on vous en ait fait un crime; il est vrai que je n'ai jamais fait de distributions de traités dans le sens propre du ipot. Je ne doute pas que le Seigneur ne puisse bénir quelquefois ce genre de prédication; mais je ne me suis jamais senti jusqu'ici la liberté de l'employer ; je ne place jamais un livre qu'avec discernement ; et quand je ne crois pas pouvoir ou devoir le vendre, je me contente de le prêter, réservant les dons pour des circonstances particulières et rares. En général, j'ai observé que plus on est réservé dans la distribution des traités, plus ils sont appréciés ; et que souvent un exemplaire seul, donné ou prêté pour toute une église, fait plus de bien que cent qu'on aurait pu y répandre.
Au reste, je suis loin de présumer qu'il y ait de votre faute dans l'affaire qu'on vous a suscitée ; et, dans tous les cas, je ne pourrais vous regarder ici que comnie un témoin qui souffre
(i) Il 8*agit d'une poursuite dirigée contre lui, pour avoir vendu des U«ilé8 ceMgieux.
pour la cause de Christ, et que je dois encourager et consoler, ou plutôt féliciter de ce qu'il a part aux opprobres de son Maître.
Quant à la répartition du service entre les différentes églises, je ne pense pas qu^il soit possible de l'assujettir à un ordre bien régulier ; le plus important est de tellement combiner ses diverses courses, qu'en les multipliant le moins possible on visite cependant le plus possible chacune des annexes. Les habitants d'Arvieux se figurent que parce que leur commune donne le nom à toute la section, elle doit jouir habituellement de la présence du pasteur et d'un plus grand nombre de services ; aussi me faisaient-ils continuellement des reproches sur la fréquence de mes courses; mais je n'ai jamais cru devoir écouter leurs plaintes, car :
1® Ce *n'est qu'accidentellement qu'Arvieux se trouve le chef-lieu de la section et la résidence du pasteur. Celui qui la desservait à Tépoque de l'organisation des cultes était originaire 'd'Arvieux ; et comme il n'était point salarié du gouvernement, il était tout naturel qu'il demeurât chez lui. Cette seule circonstance a déterminé le choix qu'on a fait de cette commune pour la résidence pastorale, sans aucun égard à la population, à sa position, etc. Freyssinières , qui possédait déjà un presbytère dans un village tout protestant; qui, dans une seule commune, contient une population plus con-^ sidérable de protestants qtie tout le Queyras, et qui est beaucoup plus près de la grande roule, devait, en bonne justice, avoir la préférence.
2* Le service devant être réparti en raison de la population de chaque église, celle d'Arvieux ne peut rigoureusement prétendre qu'à la sixième ou septième portion de ce service,
3i^ Sa grande distance de la plupart des annexes ne permettant pas au pasteur de revenir à Arvieux après chaque service qu'il est appelé à faire hors de cette commune» il doit nécessairement en demeurer absent aussi longtemps que doit durer la tournée des autres Eglises» ce qui porte souvent à plus d un moiSi et ne finit que pour recommencer aussitôt.
4® Les protestants d' Arvieux qui me reprochaient surtout mes visites au Champsaur, sous prétexte que cette Eglise ne faisait pas partie de la deuxième section, doivent ^être maintenant convaincus de linjustice de ce reproche, puisque le gouvernement n'a pas voulu reconnaître de troisième sec« lion.
Voilà, mon cher frère, quels sont les droits des Eglises, et les bases d'après lesquelles le Vénérable Consistoire devra fixer votre service, si de fatigantes plaintes de la part des Arvidiens vous faisaient recourir à son autorité. Quant à moi, j'étais d'autant moins disposé à donner à l'Eglise d'Arvieux plus de temps qu'aux autres Eglises, que ce n'était pas celle où je trouvais les meilleures dispositions ; et que c'est moins pour profiter des instructions du pasteur, que pour satisfaire un certain amour-propre, et par un superstitieux empressement à baptiser les nouveau-nés, comme dans l'Eglise romaine, que les protestants de cette Eglise tiennent tant à
ce que le ministre leur consacre beaucoup de temps.
Du reste, voici à peu près comment je distribuais mes visites (V. 1. 1, p. 357-363), Les protestants du Haut-Queyras étant, pour ainsi dire» obligés, pour éviter le scandale, de chômer plusieurs fêtes que les catholiques observent encore dans cette contrée, je profitais de ces jours-là, comme d'autant de dimanches, pour prêcher à Mollines ou à Saint-Yéran. J'arrangeais mes tournées en conséquence. Ainsi, par exemple, aux fêtes de Pâques et de Noël, en profitant des jours de fêles, on peut prêcher quatre ou cinq jours dans les trois Eglises protestantes du Queyras. Les habitants vous indiqueront quels sont les autres jours de fête de chaque village dans le courant de Tannée « Les quatre grandes foires de Guillestre, qui ont toujours lieu le lundi, attirent un grand nombre d'habitants des vallées voisines, surtout d'Arvieux ; il est fort inutile de prêcher dans cette commune les dimanches qui précèdent les foires ; je prêchais ordinairement ces jours-là à la Combe de Freyssinières, un peu de bonne heure ; la plupart des habitants assistaient au premier service avant de partir pour la foire ^ où je me rendais moimême avant la nuit, pour prêcher encore à Guillestre la veillée, chez Michel Boudrano, où se réunissaient la plupart des protestants que la foire avait attirés. Le lendemain j'étais occupé à vendre des Bibles et des livres religieux.
Sauf ces exceptions je commençais ordinairement ma tournée par le Haut-Queyras, où je ne prêchais qu'une fois par tournée, à moins, comme
je vous Tai dit, qu'il n'y eût quelque fête voisine du dimanche. J'en usais ainsi, parce que les habitants des deux communes peuvent se réunir dans le même temple ; à moins que le beau temps et la longueur du jour ne me permissent de prêcher le matin à Mollines et le soir à Saint-Vëran ou vice versa. En hiver, je suppléais par des réunions du soir le samedi ou le lundi ; et jamais je ne quittais le Haut-Queyras sans avoir visité les deux communes.
De là je pouvais repasser à Arvieux et y rester deux on trois jours ; mais je le faisais rarement ; je préférais descendre immédiatement à Guillcstre (non toutefois sans visiter nos amis Philippe des Moulins) ; puis monter à Vars, où je prêchais un jour ouvrable , quand les travaux de la campagne n'étaient pas trop pressants. Je donnais en outre à l'église de Vars deux ou trois dimanches dans l'année, que je partageais avec Guillestre; c'est-à-dire qu'après avoir prêché le matin à Vars , je descendais pour prêcher à Guillcstre l'après-midi. De Vars ou Guillestre, j'allais àFreyssinières, quand j'avais assez de temps. Je couchais à Pallon, ou à Champcellas, pour y tenir une réunion du soir. Le lendemain, j'allais aux Ribes, où je couchais aussi quelquefois dans le même but; puis à la Combe, où je prêchais le dimanche. Je montais ordinairement à Dourmillouse après le second service pour une réunion du soir. Pendant le courant de la semaine, je redescendais dans la vallée dont je visitais tous les villages, couchant tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre^ pour faire des réunions ou des catéchismes; et
le dimanche suivant je prêchais à Dourmillouse; puis, je quittais la vallée pour quelque temps.
Si c'était le tour du Champsaur, je m'y rendais de Dourmillouse par le col , accompagné jusqu'à Orsière d'un ou de plusieurs guides, suivant la saison. Au reste, mes visites au Champsaur se réduisaient à sept ou huit par an. Je tâchais aussi de profiter de quelques fêtes pour leur donner deux services dans la même semaine.
Quant à l'église de la Grave, quoiqu'elle m'intéressât beaucoup, son grand éloignement m'empêchait de la visiter aussi souvent que je l'aurais voulu. II n'est guère possible de s'y rendre pendant Thiver ; et pendant le milieu de l'été, les habitants, dispersés dans les montagnes , ne se trouvent pas au Ghazelet. Le printemps et l'automne sont donc les moments les plus favorables pour les visiter. On peut, par la même occasion, voir en passant MM.Gordiér, père et fils, du Grand-Villard (I, 326), qu'il ne faut pas manquer de visiter toutes les fois qu'on a quelque chose à faire à Briançon.
Je n'avais point l'habitude de fixer l'époque de mes visites dans telle ou telle église , trop d'empêchements pouvant survenir, et ces diverses vallées étant situées de telle sorte que les habitants peuvent être facilement prévenus en peu de temps. Il suffi* rait donc d'arriver la veille, et de veiller soi-même à ce que chaque hameau soit prévenu.
Quant à la communion , je ne pouvais guère la donner quatre fois par année dans chaque église ; mais je ne négligeais jamais de le faire au moins à Pâques et à Noël, et même à la Pentecôte, pour les
principaux endroits* Je profitais pour cela des jours I de fête comraedes dimahcheSf en sorte que ]a tournée était bientôt faite. Quant aux églises peu considérables ou fort éloignées, comme la Grave, Vars, le Champsaur, je ne regardais pas tant à Tépoque ; etjje donnais la cène quand les habitants paraissaient le désirer.
Vous aurez sans doute déjà remarqué que nos Alpins ont beaucoup de peine à observer l'ordre convenable eii s'approchant de la table sacrée. Ce n'est point chez eux irrévérence, mais seulement manqué d'habitude. Il ne faut pas se lasser de les avertir à ce sujet, et de leur rappeler, même pendant la ceréinionie, comment ils doivent se conduire à cet égard. Les catéchumènes étant peu nombreux dans chaque église , et ne pouvant être catéchisés que rarement par le pasteur, il convient de leur faire suivre l'instruction pendant deux années au moins, et de ne faire des réceptions que de deux en deux ans au plus. Voilà à peu près, cher frère, la marche que je suivais. Je suis loin de vous la proposer pour modèle , et surtout de vous conseiller des fatigues qui pourraient vous être nuisibles. Vous avez déjà assez d'expérience pour vous tracer à vous-même le meilleur plan et pour le suivre, en accordant autant que possible les soins qu'exige votre santé et ceux que réclament vos églises. Puisse notre bon Dieu vous diriger en toutes manières par son Esprit de force, de charité et de prudence, et bénir abondamment vos travaux !
Amen.
— 4(tt —
A UflB SCCUa DU DAUPHINS.
Plombières, 24 septembre 1828.
Je VOUS aurais écrit plus tôt si j'avais eu de meilleures nouvelles à vous donner de ma santé, ou même si j'avais eu la force d'écrire ; mais vous voyea que, encore à cette heure, je ne puis le faire de ma propre main. Vos lettres me font toujours un nouveau plaisir : je ne les trouve jamais longues ; et aussi longtemps que Dieu vous en donnera la force, je vous prie instamment de ne pas me les épargner.
Je bénis le Seigneur avec vous des grâces qu'il vous accorde au milieu de votre épreuve ; et je U prie d'affermir de plus en plus votre espérance, en sorte que « votre soleil ne se couche plus, » €tqu'aa jour le plus sombre il y ait encore delà clarté pour votre âme ; que dans les plus grandes épreuves vous ne perdiez jamais de vue la certitude des promesses ; que vos pas soient assurés ; et que l'ancre de votre foi soit fixée d'une manière inébranlable audelà du voile où elle a pénélré» Sans doute il est nécessaire que le sentiment et la vue de nos insoodables misères nous tiennent abattus et humiliés dans la poussière aux pieds de Jésus ; il nous est même utile, bien souvent, d'être nourris du pain d'affliction, et de manger la Pâque avec des herbes amères ; mais il est bien essentiel aussi de « retenir jusqu'à la fin l'espérance qui nous soutenait au commencement , » et « d'espérer parfaitement en la grâce qui nous a été faite* » Et même il nous
est bon de 3aToir «nous réjouir en notre Seigneur ; car cette joie est notre force ; » c'est le vent qui enfle la voile de notre nacelle, et qui nous pousse, au travers des tempêtes de la vie, vers le port désiré du salut. Ayez donc en tout temps bon courage, et ne vous laissez pas ravir, par la jalousie de Sa* tan, les fruits de consolation que le Seigneur a semés sur la route, au milieu de beaucoup d'épines, pour le rafraîchissement de nos âmes. Je ne parle pas ainsi à tout le monde ; il en est beaucoup, et je suis un des premiers , qui ont besoin qu'on leur répète continuellement : « Sentez vos misères, et pleurez; • mais il en est d'autres qui ont besoin, au contraire, qu'on leur répète les bonnes promesses de l'Evangile, et qu'on leur dise que «le royaume de Dieu est justice, paix et joie par le Saint- Esprit. » Or, je sais que vous êtes de ce nombre, bien-aimée sœur ; et quand vous me diriez cent fois le contraire, je vous connais trop bien pour penser autrement.
Vous aurez peut-être ouï parler de la maladie, probablement mortelle, de notre cher Alexandre Vallon , du Champsaur. On dit que ses longues sodBTrances ont abattu son courage ; je lui ai écrit il y a peu de jours ; et je le recommande à vos prières, et à celles de tous ceux qui savent combien nous avons besoin de combattre les uns pour les autres par nos soupirs et nos supplications.
J'ai été bien édifié et bien réjoui de ce que vous me dites du jeune Borel, de Brunissard; nous devons bénir le Seigneur de la grâce qu'il lui a accordée ; car s'il a quitté, jeune, ce monde de péché,
s'il n'a trouvé le repos de son âme qu au dernier jour de sa vie, il a pourtant assez vécu puisqu'il a vu le salut de Dieu ; il a passé, comme en un même jour, la mer Rouge et le Jourdain, tandis que d'autres errent pendant quarante ans et plus dans le désert ; les fiançailles et les épousailles n'ont été pour lui qu'une même fête ; il n'a pas connu le danger de s'endormir, ou de laisser éteindre sa lampe en attendant l'Epoux. ï^ommons^le donc bienheureux ; louons Dieu à cause de lui ; et prions pour nous-mêmes, afin que nous ne perdions pas patience, et que nous soyons trouvés veillants quand minuit sonnera pour nous !...
Je tâche de prendre un moment la plume
pour vous remercier de ma propre main des vœux que vous faites pour moi, surtout pour mon âme; j'ai bien besoin de vos prières, et même de vos bonnes exhortations; car souvent je trouve long le temps dé ma captivité; et j'outdie que j'ai moimême demandé au Père de me châtier, comme il disait à David, de verges d'hommes , c'est-à-dire en mon corps plutôt qu'en mon âme. Cependant je puis dire qu'en ces derniers temps ma foi s'est raffermie, et que je me trouve pliis près de mon grand Ami, et même de mon seul ami ; car ici, il n'y a ni frère ni sœur qui me puisse parler des choses de Dieu ; et quand il y aurait quelqu'un pour m'écooter, je n'aurais pas grande force pour parler. Prie» donc, chère sœur, pour que je profite du temps de l'épreuve, et que si je ne peux pas travailler pour les autres, je travaille pour moi, ce que je n'ai encore guère fait...»
Je parcours bien souvent en esprit toutes vos vallées ; et je me trouverais bien heureux de pouvoir encore y supporter le froid, la neige et la fatigue, et de coucher dans les étables ou sur le foin (si mon corps le pouvait supporter), pour y prêcher encore la bonne Parole de Dieu. Mais, que sa bonne volonté soit faite en toute chose. Amen !
A JEAN PHILIPPE, A ARVIEUX.
Plombières, le 25 septembre 1828.
Bien-aimé frère en Jésus-Christ,
J'explique à votre Marie pourquoi j'ai tant tardé à vous répondre ; mais je dois ajouter ici quelques détails sur Tétat de ma santé, à laquelle vous prenez un intérêt si fraternel. En augmentant mes forces et mon appétit, et en me faisant croire que mon estomac était en bon chemin de guérison, les bains de Plombières m'ont mis plusieurs fois dans le cas de m^écarter un peu de mon régime , et de varier un peu mes aliments. D'abord cela semblait vouloir bien réussir; mais bientôt je m'en suis mal trouvé ; et , de rechute en rechute , fe suis tombé plus bas que )e n^eusse jamais été. Depuis six semaines environ je ne puis faire aucun exercice, ni m'appliquer i rien ; je prends très-peu de nourriture, et je reste au lit presque tout le jour. Cependant, depuis quelque temps, je ne souffre pas beaucoup. Le médecin. qui me soigne a essayé divers moyens , mais aucun remède à l'intérieur; car, pour un estomac ma-
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lade , toute espice de médeciiae serait do poisoo ; maintenant on m^appUqne des inoxas sur Testomac : ce sont des môrceaiix d'amadoa pltas <m moins grandii et plus ou moins épais « qa*on fut brûler sur la peau ; quelques jours aprfa^ il s*y forme une plaie* qu'on fait suppurer aussi longtemps qu'on peut. On ne m^en a encore mis que deux ; le premier avant-hier, etFautreil n'y a qo*on moment ; ce ne sont encore que des petits. Le morceau d'amadou isst i peu prës comme un gros soo, et brûle un peu plus d'une minute, pendant laquelle on le souffle continuellement. Cette opération n*e8t pas si cruelle qu'on le croirait d'avance ; elle ne laisse que peu de douleur, et elle prodoit d'assex grands effets. Je ne peux cependantle savoir encore pour ce qui me regarde.
Suivent des cooseils de régime et de méaage longs et détaillés pour Marie Philippe : a Prenez des pieds de veaa bien nettoyés, etc. etc.; » puis Nett reprend :
Je vous remercie bien, mon cher Philippe, des bonnes prières que vous adressez au Père pour b guérison de mon corps ; mais vous avez tort de dire que c< si elles étaient dignes auprès de Dieu, » je serais bientôt rétabli ; car, premièrement, nos prières de nous tous, pauvres pécheurs, ne sont jamais dignes, ni reçues autrement que pour l'amour du soo* verain Sacrificateur ; et je suis bien sûr que vous ne priez qu'en son nom. Secondement, quand nos prières ont pour objet des biens temporels, comme la santé, fussent-elles plus pures que celle' des anges, nous ne sommes jamais sûrs d^^âtre exaucés^ ne sa*
chant pas ce qui nous est avantageux; mais si nous demandons, pour nous ou pour nos frères, des bénédictions spirituelles qui glorifient Dieu et avancent notre salut, soyons sûrs que nous ne prierons pas en vain.
Je suis charmé qu'on vo.us ait nommé président de votre petite Société biblique, non pas pour Thonneur qu*il y a, car cela vous attirera peut-être bien des mauvais compliments, ni pour les collectes que vous pourrez faire, qui sont peu de chose; mais parce que cela vous fournira plusieurs occasions de parler de TEvangile dans les maisons et ailleurs.
Puisse le Seigneur bénir cette œuvre, et la faire servir à l'édification de plusieurs !
Ma bonne mère, qui, avec tous les soins qu'elle me donne, malgré son âge et ses infirmités, a la bonté de m'écrire toutes mes lettres, et qui s'intéresse beaucoup à vous tous, vous salue aussi tous de tout son cœur, surtout Marie.
Il y a déjà quelque temps que j'ai écrit à M. Ehrmann, mais je n'en ai reçu depuis aucune nouvelle. Saluez-le bien affectueusement de ma part, ainsi que Madame son épouse; et dites-leur combien je forme de vœux pour qu'ils soient bénis en toute manière dans vos églises.
Saluez aussi votre cousin Jean Eymar ; assurezle que je suis loin de l'oublier; saluez également sa femme, qui est certainement aimée du Seigneur, et que j'affectionne moi-même comme une bien chère sœur en Jésus-Christ. Je salue aussi votre beau-père et l'oncle Jacques, ainsi que le petit Antoine, à qui je recommande de bien écouter sa sœur Marie, qui
maintenant est sa seule mère ; je le lui recommande bien pour qu'il sauve son âme, et qu'il la préserve de la corruption qui règne dans le monde.
Enfin, je termine en vous saluant vous-même de ma propre main, et en vous souhaitant, ainsi qu'à toute votre famille, la bénédiction de la part de notre bon Dieu et Père« et de notre Seigneur Jésus* Christ , à qui soient gloire et louanges en Sion aux
siècles des siècles! Amen.
Félix Neff.
J'espère écrire incessamment à Barthélémy, et en même temps aux amis de la Chalp ; veuillez les en prévenir pour qu'ils retirent la lettre.
A BAETBÉLBmr ALBERT, HISTirUTeUR A BBUNISSARB
(p. ISH, SItf, etc.).
Plonbiéres. la 30 i eptembre 1S28.
Mon cher Barthélémy,
Je ne chercherai point de prétexte pour excuser mon long silence; j'ai pensé que vous auriez habi* tuellement de mes nouvelles par nos amis des Moulins , qui m'en ont toujours donné des vôtres. Je leur ai écrit depuis peu de jours, et je vous renvoie a eux pour des détails sur ma santé ; je me trouve plutôt mieux que plus mal, et j'espère im bon effet de ces moxas dont je parle à Jean Philippe, et dont on vient de me poser un troisième aujourd'hui. Quant à vous, mon cher ami, j'espère que vous jouissez de la santé du corps ; et je prie Dieu qu'il
vous la conserve, ainsi qu'à toute votre famille. Mais ce que je lui demande surtout, c'est qu'il veuille donner à vos âmes la vie et la paix par son Saint-Esprit.
J'ai appris, tout à la fois avec tristesse et avec joie, le bien heureux délogement de votre jeune parent Jçan Borel (p. 4o3), à qui le Seigneur a fait, comme à Siméon, la grâce de voir son salut avant de quitter ce monde. Sa vie a été courte ; et dans ses derniers mois il a eu de l'angoisse et de la tristesse, mais une tristesse bien heureuse, dont il bé* Dira Dieu pendant toute l'éternité. Puissent beaucoup d'âmes entrer dans cette voie étroite, dans ce chemin semé de croix, dont l'issue est si heureuse !
J'ai appris aussi la visite que M. le pasteur Dumont a faite dans vos vallées, au nom et par l'ordre de la Société Biblique de Paris, afin d'y organiser des associations bibliques ; et que vous aviez été nommé collecteur de celle d'Arvieux. Le Seigneur veuille bénir cette œuvre , et vous bénir vous, mon cher frère, dans l'emploi qu'il vous a donné. Cet emploi n'a sans doute rien d'agréable pour la chair; mais j'espère qu'il vous fournira plus d'une occasion d'exhorter nos chers co-religionaires à la lecture de la Parole de Dieu, et de les entretenir des vérités et des devoirs qu'elle nous présente et que malheureusement beaucoup d'entre eux ont négligés jusqu'à ce jour.
Quand, dans les moments du trop long loisir que me laisse ma maladie, mon esprit se promène au travers de ces chères vallées que j'ai tant parcourues, et où je puis dire que j'ai laissé mon cœuiv
Arvieux n'est pas certainement l'endroit auquel je pense le moins ; mais hélas ! combien le souvenir qui m'en reste est mêlé d'amertume ! Combien de fois j'ai soupiré en pensant à ces pauvres âmes qui se réunissaient si volontiers pour chanter les louanges de Dieu et pour écouter sa Parole, et qui pourtant en ont, pour la plupart, si mal profité! Ah! chers amis, si j'étais si souvent sérieux et triste au milieu de vous en vous annonçant TEvangile ; si je vous parlais souvent avec tant de force; et si, souvent, j'ai pu vous blesser par des vérités pénibles, je suis pourtant loin de m'en repentir ; car si vous périssez, ce qu'à Dieu ne plaise ! du moins je serais net de votre sang. Mais, ô mon Dieu ! quelle triste consolation ! Ah ! daigne avoir pitié de ces chères âmes, et ne permets pas que j'aie été au milieu d'elles un messager de mort, en aggravant leur condamnation !
Non, chers amis, je ne regrette pas toutes les privations et toutes les fatigues que j*ai endurées pour Tamour de vous, et qui m'ont réduit à Tétat de faiblesse et de maladie où je suis maintenant, vous écrivant du fond de mon lit et par une main étrangère. Je ne regretterais pas même d'aro/r, commedit le prophète, travaillé en vain et usé ma force pour néant et sans fruit [car mon œucre est par- devers mon Dieu (Esaïe, 49» 4)]» si la plus grande perle n'était pas pour vous-mêmes, et si cette sainte Parole, que je vous ai préchée tant de fois et qui devait sauver vos âmes, ne devait pas un jour s'élever en jugement contre vous! Mes paroles vous fatiguaient souvent ; vous me vouliez du mal de la
franchise avec laquelle je vous parlais ; et plusieurs d'entre vous m'ont peut-être vu partir avec joie. Cependant» si j'étais encore au milieu de vous, je ne pourrais pas changer de langage ; la vérité est éternelle et ne change point ; je vous presserais, je vous supplierais au nom de Jésus^ et comme ambassadeur de Christ^ de vous laisser réconcilier açec Dieu (2 Cor. v, 28). Je vous conjurerais de iracailler pendant quil est jour ^ et de profiter de ce temps précieux, qui est appelé : aujourdhui!
Le Seigneur vous a accordé une bien grande grâce en vous donnant, pour me remplacer, un pasteur fidèle, qui vous annonce le même Evangile, qui vous montre le même chemin, et qui demande à Dieu pour vos âmes les mêmes bénédictions. Puissiez-vous recevoir ses paroles mieux que vous n'avez fait des miennes ! Puisse- t-il moissonner avec joie là où j'ai semé avec larmes! Et veuille le Seigneur lui donner force , patience et courage pour travailler à son œuvre au milieu de vous !
Je ne voudrais pas cependant que vous crussiez que je me plains en aucune façon de votre conduite à mon égard ; elle a toujours été, selon le monde, honnête et loyale ; et je reconnais de bon cœur que si j'avais eu besoin de quelque chose pour le temporel, vous ne m'auriez laissé manquer de rien. Mais, comme je vous l'ai souvent dit, je ne suis point allé au milieu de vous pour recueillir des biens ni des honneurs; et quand vous m'auriez chargé d'or et d'argent, quand vous m'auriez comblé d'honnêtetés et porté autant de respect qu'à un roi, je n'aurais pas été pour cela satisfait, si en
même temps vous étiez demeurés soards à mes pres« santés exhortations « et si tous aviez négligé la bonne Parole de Dieu ; car je ne suis, comme di< sait Jean*Bapliste, qu'une Toix qui crie au désert: « Préparez le chemin du Seigneur;» je ne cherche au monde que deux choses : la gloire de Dieu et votre salut; et toute ma joie, toute ma récompense est de pouvoir en sauver quelques-uns en les amenant aux pieds de Jésus, hors duquel il n'y a point d'espérance.
Je ne comptais pas, mon cher Barthélémy, adresser directement à l'Eglise d'Arvieux une grande partie de la lettre que j'avais commencée pour vous ; mais, en pensant à ces âmes précieuses, mon cœur s'est ému, et je n'ai pu m'empêcher de leur expri* mer encore une fois les sentiments dont je suis rem< pli, et qui, je respcre,ne changeront jamais. Ditesleur, au reste, et répétez leur encore, que si je leur adresse des reproches, c*est parce que je les aime, que je leur veux du bien à tous , même à ceux qui pourraient me vouloir du mal. Je désire encore, si c'est la volonté de Dieu, les revoir dans ce monde* pour leur témoigner, de ma propre bouche, la sincère affection que je leur porte. Saluez-les tons bien afiectueusement de ma part, en particulier les chefs de famille, tant à Brunissard qu'à la Chalp, et don*' nez-m'en des nouvelles. Dites moi, entre autres, si la campagne a été bonne, et si tout le monde a pu jouir d'une bonne santé ; car, bien que ces choses ne soient que pour la vie présente, elles sont des donS' de Dieu que je vous souhaite de tout mon cœur, m'intéressant en toute manière à votre prospérité.
Présentez mes salutations à votre oncle, à votre mère et à votre femme, et donnez-moî bienlôt de leurs nouvelles, ainsi que des vôtres.
A ÉlftLlE B.
Plombières, le 6 octobre 1828.
Je me hâte, ma chère Emilie, de répondre à Timpatience qu'on témoigne de recevoir de mes nouvelles. J'en eusse donné plus tôt, si je n'eusse espéré de jour en jour pouvoir les donner meilleures ; mais puisque le Seigneur en décide autrement, je les donne comme elles sont.
Depuis ma lettre à M. Dumont, c'est-à-dire depuis la fin d'août, j'ai constamment été et je suis encore très-faible ; j'ai passé bien des journées presque entières au lit , et j'ai dû renoncer à de petites promenades à âne que j'avais essayées, ne pouvant plus sortir à pied. Pendant quelque temps j*ai continué mes bains d'eaux thermales , auxquelles on ajoutait du sel et de la gélatine (colle de Flandre) pour les rendre plus excitants et plus nutritif; maiSt le froid survenant, j'ai dû les quitter, d'autant plus qu'on leur attribuait l'insomnie dont jusque-là je n'avais pas eu à souffrir. Quant au régime, j'ai dû faire plusieurs essais, entre autres de la gelée de veau très-concentrée, prise par petites cuillerées ; j'ai mâché du poulet rôti, pour en avaler le jus, etc. etc. Tout cela va bien pendant quelques jours, et semble d'abord promettre beaucoup; mais
bientôt mon estoniac fatigué s en lasse comme du reste, et je suis obligé d'en revenir au lait. Mon plus grand ustensile, pour le manger , est ce qu'on appelle dans les cafés une demi-tasse ; et souvent je n'en ai pu prendre tout au plus que cinq ou six par jour. (Neffajoute quelques détails sur les moxas; puis il continue : ) Je vous donne tous ces détails sur les moxas , parce que vous pourriez en avoir entendu parler d'une manière plus effrayante» et qu'en effet il est des manières d'employer ce remède qui sont très-cruelles.
Je n'aurai probablement plus grand'choseà faire des eaux de Plombières ; cependant j'ignore complètement quand je pourrai partir, étant d'un côté peu capable de voyager actuellement, et ne pouvant d'ailleurs m'éloigner sans regret du seul médedn qui possède ma confiance, et qui, m'étudiaot.de près depuis longtemps et pouvant me suivre trèsassidument, peut m'être, avec le secoursdeDieu, plus utile que bien d'autres. De plus, je jouis ici d'un calme qui, dans mon état de faiblesse, m'est absolument nécessaire. C'est sans doute à cette grande faiblesse qu'il faut attribuer, au moins en partie, l'espèce de patience avec laquelle je supporte l'inaction, menant une vie presque végétale, souffrant assez peu, ne dormant pas beaucoup , ne pouvant presque ni manger, ni boire, ni lire, ni écrire, ni marcher, ni réfléchir avec quelque suite, ni, en un mot, m'appliquer à rien qui puisse fatiguer. Quand je compare cet état avec mon train de vie précédent j'ai de la peine à comprendre comment j'en prends mon parti. Grâces à Dieu, je n'en suis pourtant pas
trop a£Fecté; et, sauf quelques moments, mes idées n ont rien de bien triste. Sous ce rapport j'ai été plus mal que je ne suis maintenant.
Une partie de mes longs loisirs est employée à des promenades en Dauphiné ; mon esprit erre comme dans un songe, au travers des Alpes et du Triève ; mon cœur l'accompagne dans ses tournées , et se retrouve, non sans émotion, dans tous les lieux où il a éprouvé tant de sensations délicieuses, partout cil il a soupiré pour la conversion des pauvres pécheurs , partout où il s'est trouvé entouré d*âmes précieuses, avides de la Parole du salut. Je repasse les vallons, les cols, tous les petits sentiers que j'ai tant de fois traversés, ou seul ou avec des amis. Je me retrouve dans les chaumières, dans les étables, dans les vergers, partout où je me suis eutretenu des choses du Ciel avec tous ceux qui me sont chers en Jésus-Christ. Je les vois tous , à part ou réunis ; je les entends et je leur parle. Dans ces moments-là je me trouve tout naturellement replacé dans les sentiments qui m'animaient alors ; et, comme alors, j'élève mon âme au Père des lumières, et je prie pour ses chères brebis.
Je rencontre aussi dans ces souvenirs l'image de ceux qui ne sont plus, et je soupire ; mais bientôt je bénis Dieu pour eux , et je me réjouis en les voyant dans le bercail, à l'abri de tout mal et de toute chute. Sans doute je ne puis repasser ainsi les temps et les lieux sans retrouver beaucoup de souvenirs humi« liants, bien humiliants, et sans penser que si, à cette heure, je suis comme mis de côté dans le service de Christ, je l'ai bien mérité ; mais ces souvenirs ne
sont pas les moins salutaires, et j*aurais bien tort de les écarter.
Mais ce qui jette le plus d'ombre Sur tout ce tableau, c'est le nombre, hélas ! si grand de ceux qui sont morts dans le désert, et qui, après être sortis d'Egyple, y sont retournés de leur cœur, n'ayant pas eu le courage de « monter pour posséder Je bon pays! » Combien mon souvenir rencontre, en parcourant vos contrées , de ces pauvres âmes qui ont été ébranlées par la prédication de la Parole , qui ont tremblé au pied de Sinaï, qui se sont écriées avec angoisse : «Que ferâi-jepouT être sauvée?» qui ont, pour un temps, renoncé au monde, supporté sa haine et partagé les afflictions du peuple de Dieu, -—-puis qui se sont lassées du chemin, qui h*ontplus redouté la colère à venir, qui- ont oublié les menaces et les promesses, qui se sont endormies après avoir veillé, veillé assez longtemps, hélas! pour devenir inexcusables, et pour se préparer des regrets éternels et la plus terrible condamnation !
Oh ! que mon cœur est affligé à leur souvenir ! et combien m'est sensible la perte de ces chers enfants, pour lesquels mon cœur a été longtemps en travail, et qui n'ont pu parvenir jusqu'à la nouvelle naissance! qui ont brillé comme dés fleurs, mais comme des fleurs stériles , et qui n^'ont point donné de fruit!....
Mais que dirai- je donc de ceux qui ont porté du fruit et qui ont vu le jour d'une nouvelle vie, qui ont rendu témoignage à la vérité, qui en ont même amené plusieurs à la lumière, — et qui sont retournés, comme le pourceau, se vautrer dans la fange!
qui ont oublié la purification de leurs péchés passés ! qui ont quitté la droite voie comme Balaam ! et qui ont outragé TËsprit de grâce, par lequel iU paraissaient avoir été sanctifiés! Leur nombre est petit, sans doute; mais, ô mou Dieu! pourquoi fant-il qu*il y en ait? Poujrquoi faut-il que son corps spirituel soit ainsi mutilé, et que des plaies si pro* fondes et si douloureuses soient faites à son Eglise, et navrent le cœur de ses enfants?.... Il faut, nous as-tu dit , Seigneur, quil arriçe des scandales /• ... Mais, malheur à ceux par qui ils arrivent !.... Ouiv Odalheur, malheur à eux ! Et plût à Dieu qu'ils ne foaaent jamais nés !
Idais malheur à nous aussi si ces exemples tcr-^ ribleane nous humilient pas, ne doublent pas notre vigilance, ne nous font pas saisir des deu!x mains le pan de la robe de notre unique^ Protecteur, en nous réfugiant dans son sein comme un enfant qui, voyant paraître un tigre, se jette entre les bras de son père ! Ah! que celui qui pense être debout prenne bien garde quil ne tombe ! Souvenez-vous de la femme de Loth; veillons, prions; défionsnous de nous*mémes! Mais ayons toute confiance €D Jésus ; et surtout demeurons près de lui ; là nous serons en sûreté. Oui, demeurons près de lui ; demeurons en lui ! Prenez garde à cette expression do Sauveur : Demeurer en moi^ comme le sarment demeure attaché au cep. Il ne dit pas seulement, comme ailleurs : venet à moi, mais demeurez en moi. Certainement, ceux dont la chute afflige TEglise, ceux qui crucifient de nouveau le Fils de Dieu étaient déjà, depuis plus ou moins longtemps, ir. 37
séparés de lui par le fait : un fruit tombe rarement avant la saison, si ce n*est qu'il ait été rongé par un ver sur Tarbre même. Et c est longtemps avant de se détacher du rameau que la feuille d'automne jaunit, et cesse d'avoir part à la sève vivifiante qui la fit naître et verdir au printemps. Non ; il n'est donné à aucune créature de pouvoir dire comme Dieu : Je suis Celui qui suis ^ c'est-à-dire, d'avoir la vie en elle-même et de la posséder hors de son principe, qui est Dieu. Le Sauveur nous le déclare quand il dit : « Si vous ne mangez la chair du Fils » de l'Homme, et si vous' ne buvez son sang, vous w n'avez point la vie en vous-mêmes, » Ce n'est donc qu'autant que nous vivons de Christ et qu'il habite en nous, ce n'est qu'autant que nous avons effectii^ement le Fils que nous pouvons avoir la vie. Et ne le sentons-nous pas, n'en iaisons-nous pas chaque jour l'expérience? Quelle force, quelle paix nous donne habituellement la simple profession de la foi? Tout en disant : « Je suis chrétien, j'appartiens à Christ, » si notre cœur demeure éloigné de lui, ne sommes-nous pas tout aussi faibles, tout aussi légers, tout aussi mondains, et pour le moins aussi malheureux que ceux qui ne l'ont point connu? Mais, j'ai traité ce sujet dans la Méditation de saint Jacques qui est entre vos mains. Relisez avec attention les pages i6et 17.
Âh ! si, dans les trop longs intervalles qui séparent nos moments de véritable recueillement et de prière, nous conservions un souvenir profond de ce que nous éprouvons dans ces moments*là, ils ne seraient certainement pas si rares! Mais ce sont des
choses qui se passent entre Dieu et Thomme spiri-^ tuel, et quel'homme animal, le vieil homme, oublie aussitôt, pour ne se rappeler que la difficulté du chemin.
Itoni certainement non ; quand nous sommes éloignés de Dieu, nous ne savons plus ce que vaut sa sainte présence ; nous ne nous en faisons plus que des idées fausses ; et, par suite, nous avons de la peine à comprendre les paroles d'actions de grâce et les chants de triomphe que nous avons nous-mêmes prononcés ou écrits dans ces heureuses dispositions. Maisi en revanche, quand nous sommes avec le Seigneur, nous ne comprenons plus comment il est possible de vivre sans lui, et comment nous pouvons être assez fous pour nous en séparer. Alors nous ne comprenons plus comment un chrétien peut se plaindre, dans quelque position qu'il soit ; comment il peut se décourager > se distraire, ^'attacher au monde et à la vie présente : alors nous chantons avec joie et de tout notre cœur, et même en les trouvant trop faibles, ces beaux cantiques : «Heureux le temps qu'on passe «.. etc. Aimer le Sauveur.... etc. Dégoûté des vains amours!.... etc. Cœurs qui savez aimer... Aimer Jésus, le connaître... Jésus seul est ma richesse.. •» etc.» et tant d'autres qui sont folie au monde et qui nous semblent à nous-mêmes exagérés ou qui nous disent bien peu de chose, quand noire cœur est éloigne de Jésus. Vivons donc en lui, demeurons en lui, 6 mes bien«*airnés! Il est le pain de vie; celui qui mange de ce pain n'aura plus faim; celui qui boit de celle eau n'aura plus jamais soif. Que le Seigneur
bdnissc pour vous tous ces quelques paroles, et vous fasse vivre dans son amour !
Votre affectionné frère, Félix Neff.